Le roi assembla un conseil extraordinaire, auquel le duc de Brunswick,

le maréchal de Mollendorf furent appelés. M. d'Haugwitz, arraché à sa

retraite pour ces graves circonstances, y assista aussi. On y arrêta

les résolutions que nous venons de rapporter, et on les laissa

enveloppées quelques jours encore d'une sorte de nuage, pour

terrifier davantage les deux représentants de la France. Bien qu'on ne

les crût pas faciles à intimider, ni eux, ni leur maître, on pensait

que dans un moment où Napoléon avait tant d'ennemis sur les bras, la

crainte d'y ajouter la Prusse, ce qui aurait rendu la coalition

universelle comme en 1792, agirait puissamment sur leur esprit.

MM. de Laforest et Duroc avaient longtemps et inutilement demandé à

entretenir M. de Hardenberg. Ils le virent enfin, lui trouvèrent

l'attitude étudiée d'un homme qui fait effort pour contenir son

indignation, et n'obtinrent de lui, à travers beaucoup de plaintes

amères, qu'une déclaration, c'est que les engagements de la Prusse

étaient rompus, et qu'elle ne serait plus guidée désormais que par

l'intérêt de sa propre sûreté. Le cabinet laissa successivement

parvenir à la connaissance des deux négociateurs français la

résolution d'ouvrir la Silésie aux Russes, et d'occuper le Hanovre

avec une armée prussienne, sous le prétexte d'empêcher que le feu de

la guerre ne s'introduisît au centre même du royaume. On semblait dire

que la France devait se trouver heureuse d'en être quitte à pareil

prix!

[En marge: Après un premier éclat la Prusse commence à se calmer.]

Tout cela était bien peu digne de la probité du roi et de la puissance

de la Prusse. Cependant, après cette première explosion, les formes

commencèrent à s'améliorer, non-seulement parce qu'il entrait dans le

plan prussien de s'adoucir, mais aussi parce que les succès

surprenants de Napoléon avaient inspiré dans toutes les cours de

sérieuses réflexions.

[En marge: Alexandre prend la résolution de se rendre à Berlin.]

Ce qui se passait à Berlin avait été rapporté à Pulawi avec la

promptitude de l'éclair. Alexandre, qui voulait voir

Frédéric-Guillaume avant les griefs que la France venait de donner à

la Prusse, devait le vouloir bien davantage après. Il espérait trouver

ce prince disposé à subir toute espèce d'influences. Aussi, loin de

fixer le rendez-vous de manière que la distance à parcourir fût

également partagée, Alexandre fit lui-même le trajet entier, et se

rendit immédiatement à Berlin.

[En marge: Entrée solennelle d'Alexandre à Berlin.]

[En marge: Séduction exercée par Alexandre sur la cour de Berlin.]

[En marge: Le roi de Prusse, effrayé des entraînements de la cour,

rappelle M. d'Haugwitz de sa retraite pour lui demander des conseils.]

[En marge: Langage d'Alexandre à la cour de Prusse.]

Frédéric-Guillaume, en apprenant l'arrivée du czar, regretta d'avoir

fait autant d'éclat, et de s'être ainsi attiré une visite flatteuse,

mais compromettante. Napoléon commençait la guerre d'une façon si

brusque et si décisive, qu'on était peu encouragé à se lier avec ses

ennemis. Cependant il n'était pas possible de se refuser aux

empressements d'un prince qu'on disait aimer si tendrement. On donna

donc les ordres nécessaires pour le recevoir avec tout l'appareil

convenable. Alexandre fit son entrée le 25 octobre dans la capitale de

la Prusse, au bruit du canon, et au milieu des rangs de la garde

royale prussienne. Le jeune roi, accouru à sa rencontre, l'embrassa

cordialement, aux applaudissements du peuple de Berlin, qui, après

avoir été d'abord favorable aux Français, commençait à se laisser

entraîner par l'impulsion de la cour, et par l'allégation mille fois

répétée que Napoléon avait violé le territoire d'Anspach par mépris

pour la Prusse. Alexandre s'était promis de déployer en cette

circonstance tout ce qu'il avait de moyens de séduction pour mettre la

cour de Berlin dans ses intérêts. Il n'y manqua pas, et il débuta par

la belle reine de Prusse, qui était facile à gagner, car, issue de la

maison de Mecklembourg, elle partageait toutes les passions de la

noblesse allemande contre la Révolution française. Alexandre lui

adressa une sorte de culte chevaleresque et respectueux, qu'on pouvait

à volonté prendre pour un simple hommage rendu à son mérite, ou pour

un sentiment plus vif encore. Quoiqu'alors fort occupé d'une dame

distinguée de la noblesse russe, Alexandre était homme et prince à

simuler à propos un sentiment utile à ses vues. Du reste, rien, dans

ce qu'il témoignait, n'était capable d'offenser ni la décence, ni la

susceptibilité ombrageuse de Frédéric-Guillaume. Il n'avait pas vécu

deux jours à Berlin, que déjà toute la cour était pleine de lui, et

vantait sa grâce, son esprit, sa généreuse ardeur pour la cause de

l'Europe. Il avait entouré de ses soins, tous les parents du grand

Frédéric; il avait visité le duc de Brunswick, le maréchal de

Mollendorf, et honoré en eux les chefs de l'armée prussienne. Le jeune

prince Louis, neveu du roi, qui se faisait remarquer par une violente

haine pour les Français, par une ardente passion pour la gloire, le

prince Louis, acquis d'avance à la cause de la Russie, montrait encore

plus d'exaltation que de coutume. Une sorte d'entraînement général

livrait la cour de Prusse à Alexandre. Frédéric-Guillaume s'apercevait

de l'effet produit autour de lui, et commençait à s'en épouvanter. Il

attendait avec une pénible anxiété les propositions qui allaient

naître de tout cet enthousiasme, et il gardait le silence de peur de

hâter le moment des explications. Nous avons déjà dit que dans son

extrême embarras, il avait appelé auprès de lui son ancien conseiller

d'Haugwitz, dont l'esprit trop délié pour le sien l'inquiétait

quelquefois par sa supériorité même, mais dont la politique adroite,

évasive, toujours portée à la neutralité, lui convenait parfaitement.

Ils déploraient tous deux le fatal enchaînement de choses qui, sous la

direction passionnée et inégale de M. de Hardenberg, avait conduit la

Prusse à une véritable impasse. M. de Hardenberg, d'abord ami et

créature de M. d'Haugwitz, bientôt rival et jaloux de cet homme

d'État, avait commencé par suivre sa politique, qui consistait à se

maintenir neutre entre les deux partis européens, et à exploiter cette

neutralité; mais il l'avait fait avec son caractère passionné, versant

tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, favorable aux Français, lorsqu'il

s'agissait du Hanovre, jusqu'à vouloir se donner totalement à eux, et,

depuis l'événement d'Anspach, tellement entraîné par le mouvement

général, qu'il voulait leur faire la guerre de moitié avec la Russie.

M. d'Haugwitz, censurant, mais avec ménagement, un ingrat disciple,

disait qu'on avait été trop français quelques mois auparavant, et

qu'on était trop russe aujourd'hui. Mais comment sortir d'embarras,

comment échapper aux étreintes du jeune empereur? La difficulté

devenait plus grande d'heure en heure, et on ne pouvait la résoudre en

éludant sans cesse. Le temps était précieux pour Alexandre, car chaque

jour qui s'écoulait annonçait un nouveau pas de Napoléon sur le

Danube, et un nouveau péril pour l'Autriche, ainsi que pour les armées

russes arrivées sur l'Inn. Il aborda donc le roi de Prusse, et fit

aborder par son ministre des affaires étrangères l'habile et astucieux

comte d'Haugwitz. Le thème qu'ils développèrent l'un et l'autre est

facile à déduire de ce qui précède. La Prusse, dirent-ils, ne pouvait

se séparer de la cause de l'Europe; elle ne pouvait contribuer par son

inaction à faire triompher l'ennemi commun; elle en était ménagée dans

le moment, et même fort peu, à juger d'après ce qui venait de se

passer à Anspach, mais elle en serait bientôt écrasée, lorsque,

délivré de l'Autriche et de la Russie, il n'aurait plus à compter avec

personne. Il est vrai que la Prusse était placée bien près des coups

de Napoléon; mais on marchait à son secours avec une armée de 80 mille

hommes, et on ne s'était même avancé si près d'elle que dans ce but.

Cette armée réunie à Pulawi, sur la frontière de Silésie, était, non

pas une menace, mais une généreuse attention d'Alexandre, qui n'avait

pas voulu entraîner un ami dans une guerre sérieuse, sans lui offrir

les moyens d'en braver les périls. D'ailleurs Napoléon avait bien des

ennemis sur les bras; il serait en grand danger sur le Danube, si,

tandis que les Autrichiens et les Russes ralliés lui opposeraient une

barrière solide, la Prusse se jetait sur ses derrières par la

Franconie; il serait pris alors entre deux feux, et succomberait

infailliblement. Dans ce cas très-probable, la commune délivrance

serait due à la Prusse, et on ferait pour elle tout ce que Napoléon

promettait, tout ce qu'il ne voulait pas tenir, on lui donnerait ce

complément de territoire, dont il avait flatté la juste ambition de la

maison de Brandebourg, le Hanovre. (On avait en effet déjà écrit à

Londres pour décider l'Angleterre à ce sacrifice.) Et il vaudrait bien

mieux recevoir un don si beau du possesseur légitime, pour prix du

salut de tous, que d'un usurpateur, dispensant le bien d'autrui en

récompense d'une trahison.

[En marge: L'archiduc Antoine accourt à Berlin pour seconder les

efforts d'Alexandre.]

À ces instances, on joignit une influence nouvelle, ce fut la présence

de l'archiduc Antoine, accouru en toute hâte de Vienne à Berlin. Ce

prince venait raconter les désastres d'Ulm, les progrès rapides des

Français, les périls de la monarchie autrichienne, trop grands pour

n'être pas communs à l'Allemagne entière, et il sollicitait avec

ardeur la réconciliation à tout prix des deux premières puissances

allemandes.

[En marge: Vaine résistance du roi de Prusse et de M. d'Haugwitz aux

instances d'Alexandre.]

[En marge: Alexandre rejette sur ses ministres les projets de violence

qu'on avait formé contre la Prusse.]

[En marge: Commencement de froideur entre Alexandre et ses amis.]

Cette machination diplomatique était trop bien ourdie pour que le

malheureux roi de Prusse pût y échapper. Cependant lui et M.

d'Haugwitz résistaient obstinément, comme s'ils avaient eu le

pressentiment des revers qui devaient bientôt frapper la monarchie

prussienne. Il y eut beaucoup de pourparlers, beaucoup de

contestations, beaucoup même de plaintes amères. Le roi et son

ministre disaient qu'on voulait perdre la Prusse, qu'on la perdrait

certainement, car l'Europe tout entière, fût-elle réunie, était

incapable de résister à Napoléon; que s'ils cédaient, c'est qu'on

faisait violence à leur raison, à leur prudence, à leur patriotisme,

et ils ne manquaient pas non plus de récriminer contre le projet

qu'on avait eu de les entraîner, de gré ou de force, projet dont

l'armée russe réunie sur la frontière de Silésie devait être

l'instrument. À cela l'empereur Alexandre répondait en livrant son

ministre, le prince Czartoryski. Cédant à son inconstance naturelle,

il écoutait déjà beaucoup les Dolgorouki, lesquels allaient dire

partout que le prince Czartoryski était un ministre perfide,

trahissant son empereur pour la Pologne, dont il voulait se faire roi,

et cherchant dans ce but à jeter la Russie sur la Prusse. Alexandre,

qui n'avait pas assez de caractère pour le plan qu'on lui avait

proposé, s'était effrayé à Pulawi même de l'idée de marcher sur la

France en passant sur le corps de la Prusse, dût la couronne de

Pologne être le prix de cette témérité. Éclairé par M. d'Alopeus,

excité par les Dolgorouki, il disait qu'on avait voulu lui faire

commettre une grande faute, et il le reprochait même assez vivement au

prince Czartoryski, dont le caractère grave et sévère commençait à lui

être importun, parce qu'avec la liberté d'un ami et d'un ministre

indépendant, il blâmait quelquefois son souverain de ses faiblesses et

de sa mobilité.

[Date: Nov. 1805.]

[En marge: Le roi de Prusse est enfin entraîné.]

À force de soins, de désaveux, et surtout d'influences accessoires,

telles que les instances de la reine, les propos du prince Louis, les

cris du jeune état-major prussien, on finit par étourdir le roi, par

vaincre M. d'Haugwitz, et par les faire entrer tous deux dans les vues

de la coalition. Mais, tout dominé qu'était Frédéric-Guillaume, il

voulut se réserver une dernière ressource pour échapper à ces

nouveaux engagements, et, sur le conseil de M. d'Haugwitz, il adopta

un plan qui pouvait faire encore quelque illusion à sa probité

entraînée, et qui consistait dans un projet de médiation, grande

hypocrisie employée alors par toutes les puissances, pour déguiser les

plans de coalition contre la France. C'était la forme dont la Prusse

avait songé à se servir trois mois auparavant, quand il s'agissait de

s'allier à Napoléon au prix du Hanovre: c'était la forme dont elle se

servait maintenant, quand il s'agissait de s'allier avec Alexandre,

et, malheureusement pour son honneur, toujours au prix du Hanovre.

[En marge: Traité de Potsdam signé le 3 novembre 1805.]

Il fut convenu que la Prusse, alléguant l'impossibilité de vivre en

repos entre des adversaires acharnés qui ne respectaient pas même son

territoire, se déciderait à intervenir pour les forcer à la paix.

Jusqu'ici rien de mieux, mais quelles seraient les conditions de cette

paix? Là était toute la question. Si la Prusse se conformait aux

traités signés avec Napoléon, et par lesquels elle avait garanti

l'état présent de l'empire français, en échange de ce qu'elle avait

reçu en Allemagne, il n'y avait rien à dire. Mais elle n'était pas

assez ferme pour s'en tenir à cette limite, qui était celle de la

loyauté. Elle convint de proposer, pour conditions de la paix, une

nouvelle démarcation des possessions autrichiennes en Lombardie, qui

reporterait celle-ci de l'Adige au Mincio (ce qui devait amener le

morcellement du royaume d'Italie), une indemnité pour le roi de

Sardaigne, et en outre les conditions ordinairement admises par

Napoléon lui-même, dans le cas d'une pacification générale,

c'est-à-dire l'indépendance de Naples, de la Suisse, de la Hollande.

C'était là une violation formelle des garanties réciproques que la

Prusse avait stipulées avec la France, non pas dans des projets

d'alliance manqués, mais dans des conventions authentiques, signées à

l'occasion des indemnités allemandes.

Les Russes et les Autrichiens auraient désiré davantage, mais, comme

ils savaient que Napoléon ne consentirait jamais à ces conditions, ils

étaient assurés, même avec ce qu'ils venaient d'obtenir, d'entraîner

la Prusse à la guerre.

Il y avait une autre difficulté sur laquelle ils passaient encore pour

faire tomber tous les obstacles. Frédéric-Guillaume ne voulait pas se

présenter à Napoléon au nom de tous ses ennemis, notamment de

l'Angleterre, après avoir échangé avec lui contre cette puissance tant

de confidences et d'épanchements. Il exprima donc le désir de ne pas

prononcer un seul mot qui fût relatif à la Grande-Bretagne dans la

déclaration de médiation, n'entendant se mêler, disait-il, que de la

paix du continent. On y consentit encore, estimant toujours qu'il y en

avait assez dans ce qui était convenu, pour le précipiter dans la

guerre. Enfin il exigea une dernière précaution, celle-ci la plus

captieuse et la plus importante, ce fut de reculer d'un mois le terme

auquel la Prusse serait obligée d'agir. D'une part, le duc de

Brunswick, toujours consulté, toujours écouté sans appel, quand il

s'agissait des affaires militaires, déclarait que l'armée prussienne

ne serait prête que dans les premiers jours de décembre; de l'autre,

M. d'Haugwitz conseillait de différer, pour voir comment se

passeraient les choses sur le Danube, entre les Français et les

Russes. Avec un capitaine tel que Napoléon, les événements ne

pouvaient pas traîner en longueur, et, en gagnant seulement un mois,

il y avait chance d'être tiré d'embarras par quelque solution imprévue

et décisive. Il fut donc arrêté qu'à l'expiration d'un mois, à dater

du jour où M. d'Haugwitz, chargé de proposer la médiation, aurait

quitté Berlin, la Prusse serait tenue d'entrer en campagne, si

Napoléon n'avait pas fait une réponse satisfaisante. Il était facile

d'ajouter quelques jours à ce mois, en retardant sous divers prétextes

le départ de M. d'Haugwitz, et de plus Frédéric-Guillaume s'en fiait à

ce négociateur, à sa prudence, à son adresse, pour que les premiers

mots échangés avec Napoléon ne rendissent pas la rupture inévitable et

immédiate.

Ces conditions, indignes de la loyauté prussienne, car elles étaient

contraires, nous le répétons, à des stipulations formelles, dont la

Prusse avait reçu le prix en beaux territoires, contraires surtout à

une intimité que Napoléon avait dû croire sincère, ces conditions

furent insérées dans une double déclaration, signée à Potsdam le 3

novembre. Le texte n'en a jamais été publié, mais Napoléon parvint

plus tard à en connaître le contenu. Cette déclaration a conservé le

titre de traité de Potsdam. Sans doute Napoléon avait commis des

fautes à l'égard de la Prusse: tout en la caressant et en

l'avantageant beaucoup, il avait laissé passer plus d'une occasion de

l'enchaîner irrévocablement. Mais il l'avait comblée de solides

faveurs; et il avait toujours été loyal dans ses rapports avec elle.

[En marge: Alexandre jure une amitié éternelle au roi de Prusse sur le

tombeau du grand Frédéric.]

Alexandre et Frédéric-Guillaume habitaient Potsdam. C'est dans cette

belle retraite du grand Frédéric qu'on s'était réciproquement exalté,

et qu'on avait conclu ce traité si contraire à la politique et aux

intérêts de la Prusse. L'habile comte d'Haugwitz en était désolé, et

ne s'excusait à ses propres yeux de l'avoir signé que dans l'espoir

d'en éluder les conséquences. Le roi, étourdi, confondu, ne savait où

il marchait. Pour achever de lui troubler l'esprit, Alexandre,

d'accord, dit-on, avec la reine, et probablement par suite de son goût

pour les scènes d'apparat, voulut visiter le petit caveau qui contient

les restes du grand Frédéric, au milieu de l'église protestante de

Potsdam. Là, sous ce caveau, pratiqué dans un pilier de l'église,

étroit, simple jusqu'à la négligence, se trouvent deux cercueils en

bois, l'un de Frédéric-Guillaume Ier, l'autre du grand Frédéric.

Alexandre s'y rendit avec le jeune roi, versa des larmes, et

saisissant son ami dans ses bras, lui fit et lui demanda, sur le

cercueil du grand Frédéric, le serment d'une amitié éternelle! Jamais

ils ne devaient séparer ni leur cause, ni leurs destinées. Tilsit

allait bientôt montrer la solidité d'un tel serment, probablement

sincère au moment où il fut prêté.

Cette scène, racontée à Berlin, publiée dans toute l'Europe, confirma

l'opinion qu'il existait une alliance étroite entre les deux jeunes

monarques.

[En marge: Retour empressé de l'Angleterre à l'égard de la Prusse;

elle lui offre la Hollande en place du Hanovre.]

L'Angleterre, avertie du changement des choses en Prusse, et des

négociations si heureusement conduites avec cette cour, crut y voir un

événement capital qui pouvait décider du sort de l'Europe. Elle fit

partir sur-le-champ lord Harrowby lui-même, le ministre des affaires

étrangères, pour négocier. Le cabinet de Londres n'était pas difficile

avec la cour de Berlin, il acceptait son accession n'importe à quel

prix. Il consentait à ce que l'Angleterre ne fût pas même nommée dans

la négociation qu'allait entreprendre M. d'Haugwitz au camp de

Napoléon, et il tenait des subsides tout prêts pour l'armée

prussienne, ne doutant pas qu'elle ne prît part à la guerre sous un

mois. Quant aux agrandissements de territoire annoncés à la maison de

Brandebourg, il était disposé à concéder beaucoup, mais il ne

dépendait pas du cabinet anglais de livrer le Hanovre, patrimoine

chéri de George III. M. Pitt l'eût sacrifié volontiers, car il est

toujours entré dans l'esprit des ministres britanniques de regarder le

Hanovre comme une charge pour l'Angleterre. Mais on eût plutôt fait

renoncer le roi George aux Trois Royaumes qu'au Hanovre. En revanche,

on offrait quelque chose de moins adhérent, il est vrai, à la

monarchie prussienne, mais de plus considérable, la Hollande

elle-même[4]. Cette Hollande, que toutes les cours disaient l'esclave

de la France, et dont elles réclamaient l'indépendance avec tant

d'énergie, on la jetait aux pieds de la Prusse pour attacher celle-ci

à la coalition, et dégager le Hanovre. C'est à l'illustre nation

hollandaise à juger du cas qu'elle peut faire de la sincérité des

affections européennes à son égard.

[Note 4: C'est sur des pièces authentiques que je fonde cette

assertion.]

C'étaient là autant de sujets à régler ultérieurement entre les cours

de Prusse et d'Angleterre. En attendant, il fallait tirer du traité de

Potsdam sa conséquence essentielle, c'est-à-dire l'accession de la

Prusse à la coalition. Les Autrichiens et les Russes pressaient donc

le départ de M. d'Haugwitz, et tandis qu'il faisait ses apprêts,

l'empereur Alexandre se mit en route le 5 novembre, après dix jours

passés à Berlin, se dirigeant vers Weimar, pour y voir sa soeur la

grande-duchesse, princesse d'un haut mérite, qui vivait dans cette

ville, entourée des plus beaux génies de l'Allemagne, heureuse de ce

noble commerce qu'elle était digne de goûter. La séparation des deux

monarques fut, comme leur première rencontre aux portes de Berlin,

marquée par des embrassements et des témoignages d'amitié, qu'on

semblait, d'un côté au moins, vouloir rendre très-ostensibles.

Alexandre partait pour l'armée, entouré de l'intérêt qui s'attache

ordinairement à un tel départ. On saluait en lui un jeune héros, prêt

à braver les plus grands périls pour le triomphe de la cause commune

des rois.

Pendant ce temps, M. de Laforest, ministre de France, Duroc, grand

maréchal du palais impérial, étaient totalement délaissés. La cour

continuait à les traiter avec une froideur offensante. Bien que le

secret le plus profond eût été promis, entre les Russes et les

Prussiens, relativement aux stipulations de Potsdam, les Russes, ne

pouvant contenir leur satisfaction, avaient laisse entendre à tout le

monde que la Prusse était engagée irrévocablement avec eux. Leur joie,

au surplus, en disait assez, et, jointe aux apprêts militaires qui se

faisaient, au mouvement peu conforme à son âge que se donnait le vieux

duc de Brunswick, elle attestait le succès qu'avait obtenu la présence

d'Alexandre à Potsdam. M. de Hardenberg, qui partageait avec M.

d'Haugwitz la direction des relations extérieures, ne se montrait

guère aux négociateurs français; mais M. d'Haugwitz les accueillait

plus fréquemment. Interrogé par eux sur l'importance qu'il fallait

attacher aux indiscrétions russes, il se défendait de toutes les

suppositions répandues dans le public. Il avouait un projet qui,

disait-il, ne devait avoir rien de nouveau pour eux, celui d'une

médiation. Quand ils voulaient savoir si cette médiation serait armée,

ce qui signifiait imposée, il éludait, disant que les instances de sa

cour auprès de Napoléon seraient proportionnées à l'urgence du moment.

Quand enfin ils demandaient quelles seraient les conditions de cette

médiation, il répondait qu'elles seraient justes, sages, conformes à

la gloire de la France, et qu'il en avait donné la meilleure preuve en

se chargeant lui-même de les porter à Napoléon. Il ne pouvait pas, la

première fois qu'il allait visiter ce grand homme, s'exposer à en être

brusquement repoussé.

Tels furent les éclaircissements obtenus du cabinet de Berlin. La

seule chose qui fût évidente, c'est que la Silésie était ouverte aux

Russes, en punition du passage de nos troupes sur le territoire

d'Anspach, et que le Hanovre allait être occupé par une armée

prussienne. Comme la France avait une garnison de 6 mille hommes dans

la place forte de Hameln, M. d'Haugwitz, sans dire si on ordonnerait

le siége de cette place, promettait les plus grands égards envers les

Français, en ajoutant qu'il en espérait autant de leur part.

[En marge: Duroc quitte Berlin pour se rendre au quartier général de

Napoléon.]

Le grand maréchal Duroc ne voyant plus rien à faire à Berlin, en

partit pour le quartier général de Napoléon. À cette époque, fin

d'octobre, commencement de novembre, Napoléon, en ayant fini avec la

première armée autrichienne, s'apprêtait à fondre sur les Russes,

suivant le plan qu'il avait conçu.

[En marge: Étonnement de Napoléon en apprenant ce qui se passe à

Berlin.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 39 段