le maréchal de Mollendorf furent appelés. M. d'Haugwitz, arraché à sa
retraite pour ces graves circonstances, y assista aussi. On y arrêta
les résolutions que nous venons de rapporter, et on les laissa
enveloppées quelques jours encore d'une sorte de nuage, pour
terrifier davantage les deux représentants de la France. Bien qu'on ne
les crût pas faciles à intimider, ni eux, ni leur maître, on pensait
que dans un moment où Napoléon avait tant d'ennemis sur les bras, la
crainte d'y ajouter la Prusse, ce qui aurait rendu la coalition
universelle comme en 1792, agirait puissamment sur leur esprit.
MM. de Laforest et Duroc avaient longtemps et inutilement demandé à
entretenir M. de Hardenberg. Ils le virent enfin, lui trouvèrent
l'attitude étudiée d'un homme qui fait effort pour contenir son
indignation, et n'obtinrent de lui, à travers beaucoup de plaintes
amères, qu'une déclaration, c'est que les engagements de la Prusse
étaient rompus, et qu'elle ne serait plus guidée désormais que par
l'intérêt de sa propre sûreté. Le cabinet laissa successivement
parvenir à la connaissance des deux négociateurs français la
résolution d'ouvrir la Silésie aux Russes, et d'occuper le Hanovre
avec une armée prussienne, sous le prétexte d'empêcher que le feu de
la guerre ne s'introduisît au centre même du royaume. On semblait dire
que la France devait se trouver heureuse d'en être quitte à pareil
prix!
[En marge: Après un premier éclat la Prusse commence à se calmer.]
Tout cela était bien peu digne de la probité du roi et de la puissance
de la Prusse. Cependant, après cette première explosion, les formes
commencèrent à s'améliorer, non-seulement parce qu'il entrait dans le
plan prussien de s'adoucir, mais aussi parce que les succès
surprenants de Napoléon avaient inspiré dans toutes les cours de
sérieuses réflexions.
[En marge: Alexandre prend la résolution de se rendre à Berlin.]
Ce qui se passait à Berlin avait été rapporté à Pulawi avec la
promptitude de l'éclair. Alexandre, qui voulait voir
Frédéric-Guillaume avant les griefs que la France venait de donner à
la Prusse, devait le vouloir bien davantage après. Il espérait trouver
ce prince disposé à subir toute espèce d'influences. Aussi, loin de
fixer le rendez-vous de manière que la distance à parcourir fût
également partagée, Alexandre fit lui-même le trajet entier, et se
rendit immédiatement à Berlin.
[En marge: Entrée solennelle d'Alexandre à Berlin.]
[En marge: Séduction exercée par Alexandre sur la cour de Berlin.]
[En marge: Le roi de Prusse, effrayé des entraînements de la cour,
rappelle M. d'Haugwitz de sa retraite pour lui demander des conseils.]
[En marge: Langage d'Alexandre à la cour de Prusse.]
Frédéric-Guillaume, en apprenant l'arrivée du czar, regretta d'avoir
fait autant d'éclat, et de s'être ainsi attiré une visite flatteuse,
mais compromettante. Napoléon commençait la guerre d'une façon si
brusque et si décisive, qu'on était peu encouragé à se lier avec ses
ennemis. Cependant il n'était pas possible de se refuser aux
empressements d'un prince qu'on disait aimer si tendrement. On donna
donc les ordres nécessaires pour le recevoir avec tout l'appareil
convenable. Alexandre fit son entrée le 25 octobre dans la capitale de
la Prusse, au bruit du canon, et au milieu des rangs de la garde
royale prussienne. Le jeune roi, accouru à sa rencontre, l'embrassa
cordialement, aux applaudissements du peuple de Berlin, qui, après
avoir été d'abord favorable aux Français, commençait à se laisser
entraîner par l'impulsion de la cour, et par l'allégation mille fois
répétée que Napoléon avait violé le territoire d'Anspach par mépris
pour la Prusse. Alexandre s'était promis de déployer en cette
circonstance tout ce qu'il avait de moyens de séduction pour mettre la
cour de Berlin dans ses intérêts. Il n'y manqua pas, et il débuta par
la belle reine de Prusse, qui était facile à gagner, car, issue de la
maison de Mecklembourg, elle partageait toutes les passions de la
noblesse allemande contre la Révolution française. Alexandre lui
adressa une sorte de culte chevaleresque et respectueux, qu'on pouvait
à volonté prendre pour un simple hommage rendu à son mérite, ou pour
un sentiment plus vif encore. Quoiqu'alors fort occupé d'une dame
distinguée de la noblesse russe, Alexandre était homme et prince à
simuler à propos un sentiment utile à ses vues. Du reste, rien, dans
ce qu'il témoignait, n'était capable d'offenser ni la décence, ni la
susceptibilité ombrageuse de Frédéric-Guillaume. Il n'avait pas vécu
deux jours à Berlin, que déjà toute la cour était pleine de lui, et
vantait sa grâce, son esprit, sa généreuse ardeur pour la cause de
l'Europe. Il avait entouré de ses soins, tous les parents du grand
Frédéric; il avait visité le duc de Brunswick, le maréchal de
Mollendorf, et honoré en eux les chefs de l'armée prussienne. Le jeune
prince Louis, neveu du roi, qui se faisait remarquer par une violente
haine pour les Français, par une ardente passion pour la gloire, le
prince Louis, acquis d'avance à la cause de la Russie, montrait encore
plus d'exaltation que de coutume. Une sorte d'entraînement général
livrait la cour de Prusse à Alexandre. Frédéric-Guillaume s'apercevait
de l'effet produit autour de lui, et commençait à s'en épouvanter. Il
attendait avec une pénible anxiété les propositions qui allaient
naître de tout cet enthousiasme, et il gardait le silence de peur de
hâter le moment des explications. Nous avons déjà dit que dans son
extrême embarras, il avait appelé auprès de lui son ancien conseiller
d'Haugwitz, dont l'esprit trop délié pour le sien l'inquiétait
quelquefois par sa supériorité même, mais dont la politique adroite,
évasive, toujours portée à la neutralité, lui convenait parfaitement.
Ils déploraient tous deux le fatal enchaînement de choses qui, sous la
direction passionnée et inégale de M. de Hardenberg, avait conduit la
Prusse à une véritable impasse. M. de Hardenberg, d'abord ami et
créature de M. d'Haugwitz, bientôt rival et jaloux de cet homme
d'État, avait commencé par suivre sa politique, qui consistait à se
maintenir neutre entre les deux partis européens, et à exploiter cette
neutralité; mais il l'avait fait avec son caractère passionné, versant
tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, favorable aux Français, lorsqu'il
s'agissait du Hanovre, jusqu'à vouloir se donner totalement à eux, et,
depuis l'événement d'Anspach, tellement entraîné par le mouvement
général, qu'il voulait leur faire la guerre de moitié avec la Russie.
M. d'Haugwitz, censurant, mais avec ménagement, un ingrat disciple,
disait qu'on avait été trop français quelques mois auparavant, et
qu'on était trop russe aujourd'hui. Mais comment sortir d'embarras,
comment échapper aux étreintes du jeune empereur? La difficulté
devenait plus grande d'heure en heure, et on ne pouvait la résoudre en
éludant sans cesse. Le temps était précieux pour Alexandre, car chaque
jour qui s'écoulait annonçait un nouveau pas de Napoléon sur le
Danube, et un nouveau péril pour l'Autriche, ainsi que pour les armées
russes arrivées sur l'Inn. Il aborda donc le roi de Prusse, et fit
aborder par son ministre des affaires étrangères l'habile et astucieux
comte d'Haugwitz. Le thème qu'ils développèrent l'un et l'autre est
facile à déduire de ce qui précède. La Prusse, dirent-ils, ne pouvait
se séparer de la cause de l'Europe; elle ne pouvait contribuer par son
inaction à faire triompher l'ennemi commun; elle en était ménagée dans
le moment, et même fort peu, à juger d'après ce qui venait de se
passer à Anspach, mais elle en serait bientôt écrasée, lorsque,
délivré de l'Autriche et de la Russie, il n'aurait plus à compter avec
personne. Il est vrai que la Prusse était placée bien près des coups
de Napoléon; mais on marchait à son secours avec une armée de 80 mille
hommes, et on ne s'était même avancé si près d'elle que dans ce but.
Cette armée réunie à Pulawi, sur la frontière de Silésie, était, non
pas une menace, mais une généreuse attention d'Alexandre, qui n'avait
pas voulu entraîner un ami dans une guerre sérieuse, sans lui offrir
les moyens d'en braver les périls. D'ailleurs Napoléon avait bien des
ennemis sur les bras; il serait en grand danger sur le Danube, si,
tandis que les Autrichiens et les Russes ralliés lui opposeraient une
barrière solide, la Prusse se jetait sur ses derrières par la
Franconie; il serait pris alors entre deux feux, et succomberait
infailliblement. Dans ce cas très-probable, la commune délivrance
serait due à la Prusse, et on ferait pour elle tout ce que Napoléon
promettait, tout ce qu'il ne voulait pas tenir, on lui donnerait ce
complément de territoire, dont il avait flatté la juste ambition de la
maison de Brandebourg, le Hanovre. (On avait en effet déjà écrit à
Londres pour décider l'Angleterre à ce sacrifice.) Et il vaudrait bien
mieux recevoir un don si beau du possesseur légitime, pour prix du
salut de tous, que d'un usurpateur, dispensant le bien d'autrui en
récompense d'une trahison.
[En marge: L'archiduc Antoine accourt à Berlin pour seconder les
efforts d'Alexandre.]
À ces instances, on joignit une influence nouvelle, ce fut la présence
de l'archiduc Antoine, accouru en toute hâte de Vienne à Berlin. Ce
prince venait raconter les désastres d'Ulm, les progrès rapides des
Français, les périls de la monarchie autrichienne, trop grands pour
n'être pas communs à l'Allemagne entière, et il sollicitait avec
ardeur la réconciliation à tout prix des deux premières puissances
allemandes.
[En marge: Vaine résistance du roi de Prusse et de M. d'Haugwitz aux
instances d'Alexandre.]
[En marge: Alexandre rejette sur ses ministres les projets de violence
qu'on avait formé contre la Prusse.]
[En marge: Commencement de froideur entre Alexandre et ses amis.]
Cette machination diplomatique était trop bien ourdie pour que le
malheureux roi de Prusse pût y échapper. Cependant lui et M.
d'Haugwitz résistaient obstinément, comme s'ils avaient eu le
pressentiment des revers qui devaient bientôt frapper la monarchie
prussienne. Il y eut beaucoup de pourparlers, beaucoup de
contestations, beaucoup même de plaintes amères. Le roi et son
ministre disaient qu'on voulait perdre la Prusse, qu'on la perdrait
certainement, car l'Europe tout entière, fût-elle réunie, était
incapable de résister à Napoléon; que s'ils cédaient, c'est qu'on
faisait violence à leur raison, à leur prudence, à leur patriotisme,
et ils ne manquaient pas non plus de récriminer contre le projet
qu'on avait eu de les entraîner, de gré ou de force, projet dont
l'armée russe réunie sur la frontière de Silésie devait être
l'instrument. À cela l'empereur Alexandre répondait en livrant son
ministre, le prince Czartoryski. Cédant à son inconstance naturelle,
il écoutait déjà beaucoup les Dolgorouki, lesquels allaient dire
partout que le prince Czartoryski était un ministre perfide,
trahissant son empereur pour la Pologne, dont il voulait se faire roi,
et cherchant dans ce but à jeter la Russie sur la Prusse. Alexandre,
qui n'avait pas assez de caractère pour le plan qu'on lui avait
proposé, s'était effrayé à Pulawi même de l'idée de marcher sur la
France en passant sur le corps de la Prusse, dût la couronne de
Pologne être le prix de cette témérité. Éclairé par M. d'Alopeus,
excité par les Dolgorouki, il disait qu'on avait voulu lui faire
commettre une grande faute, et il le reprochait même assez vivement au
prince Czartoryski, dont le caractère grave et sévère commençait à lui
être importun, parce qu'avec la liberté d'un ami et d'un ministre
indépendant, il blâmait quelquefois son souverain de ses faiblesses et
de sa mobilité.
[Date: Nov. 1805.]
[En marge: Le roi de Prusse est enfin entraîné.]
À force de soins, de désaveux, et surtout d'influences accessoires,
telles que les instances de la reine, les propos du prince Louis, les
cris du jeune état-major prussien, on finit par étourdir le roi, par
vaincre M. d'Haugwitz, et par les faire entrer tous deux dans les vues
de la coalition. Mais, tout dominé qu'était Frédéric-Guillaume, il
voulut se réserver une dernière ressource pour échapper à ces
nouveaux engagements, et, sur le conseil de M. d'Haugwitz, il adopta
un plan qui pouvait faire encore quelque illusion à sa probité
entraînée, et qui consistait dans un projet de médiation, grande
hypocrisie employée alors par toutes les puissances, pour déguiser les
plans de coalition contre la France. C'était la forme dont la Prusse
avait songé à se servir trois mois auparavant, quand il s'agissait de
s'allier à Napoléon au prix du Hanovre: c'était la forme dont elle se
servait maintenant, quand il s'agissait de s'allier avec Alexandre,
et, malheureusement pour son honneur, toujours au prix du Hanovre.
[En marge: Traité de Potsdam signé le 3 novembre 1805.]
Il fut convenu que la Prusse, alléguant l'impossibilité de vivre en
repos entre des adversaires acharnés qui ne respectaient pas même son
territoire, se déciderait à intervenir pour les forcer à la paix.
Jusqu'ici rien de mieux, mais quelles seraient les conditions de cette
paix? Là était toute la question. Si la Prusse se conformait aux
traités signés avec Napoléon, et par lesquels elle avait garanti
l'état présent de l'empire français, en échange de ce qu'elle avait
reçu en Allemagne, il n'y avait rien à dire. Mais elle n'était pas
assez ferme pour s'en tenir à cette limite, qui était celle de la
loyauté. Elle convint de proposer, pour conditions de la paix, une
nouvelle démarcation des possessions autrichiennes en Lombardie, qui
reporterait celle-ci de l'Adige au Mincio (ce qui devait amener le
morcellement du royaume d'Italie), une indemnité pour le roi de
Sardaigne, et en outre les conditions ordinairement admises par
Napoléon lui-même, dans le cas d'une pacification générale,
c'est-à-dire l'indépendance de Naples, de la Suisse, de la Hollande.
C'était là une violation formelle des garanties réciproques que la
Prusse avait stipulées avec la France, non pas dans des projets
d'alliance manqués, mais dans des conventions authentiques, signées à
l'occasion des indemnités allemandes.
Les Russes et les Autrichiens auraient désiré davantage, mais, comme
ils savaient que Napoléon ne consentirait jamais à ces conditions, ils
étaient assurés, même avec ce qu'ils venaient d'obtenir, d'entraîner
la Prusse à la guerre.
Il y avait une autre difficulté sur laquelle ils passaient encore pour
faire tomber tous les obstacles. Frédéric-Guillaume ne voulait pas se
présenter à Napoléon au nom de tous ses ennemis, notamment de
l'Angleterre, après avoir échangé avec lui contre cette puissance tant
de confidences et d'épanchements. Il exprima donc le désir de ne pas
prononcer un seul mot qui fût relatif à la Grande-Bretagne dans la
déclaration de médiation, n'entendant se mêler, disait-il, que de la
paix du continent. On y consentit encore, estimant toujours qu'il y en
avait assez dans ce qui était convenu, pour le précipiter dans la
guerre. Enfin il exigea une dernière précaution, celle-ci la plus
captieuse et la plus importante, ce fut de reculer d'un mois le terme
auquel la Prusse serait obligée d'agir. D'une part, le duc de
Brunswick, toujours consulté, toujours écouté sans appel, quand il
s'agissait des affaires militaires, déclarait que l'armée prussienne
ne serait prête que dans les premiers jours de décembre; de l'autre,
M. d'Haugwitz conseillait de différer, pour voir comment se
passeraient les choses sur le Danube, entre les Français et les
Russes. Avec un capitaine tel que Napoléon, les événements ne
pouvaient pas traîner en longueur, et, en gagnant seulement un mois,
il y avait chance d'être tiré d'embarras par quelque solution imprévue
et décisive. Il fut donc arrêté qu'à l'expiration d'un mois, à dater
du jour où M. d'Haugwitz, chargé de proposer la médiation, aurait
quitté Berlin, la Prusse serait tenue d'entrer en campagne, si
Napoléon n'avait pas fait une réponse satisfaisante. Il était facile
d'ajouter quelques jours à ce mois, en retardant sous divers prétextes
le départ de M. d'Haugwitz, et de plus Frédéric-Guillaume s'en fiait à
ce négociateur, à sa prudence, à son adresse, pour que les premiers
mots échangés avec Napoléon ne rendissent pas la rupture inévitable et
immédiate.
Ces conditions, indignes de la loyauté prussienne, car elles étaient
contraires, nous le répétons, à des stipulations formelles, dont la
Prusse avait reçu le prix en beaux territoires, contraires surtout à
une intimité que Napoléon avait dû croire sincère, ces conditions
furent insérées dans une double déclaration, signée à Potsdam le 3
novembre. Le texte n'en a jamais été publié, mais Napoléon parvint
plus tard à en connaître le contenu. Cette déclaration a conservé le
titre de traité de Potsdam. Sans doute Napoléon avait commis des
fautes à l'égard de la Prusse: tout en la caressant et en
l'avantageant beaucoup, il avait laissé passer plus d'une occasion de
l'enchaîner irrévocablement. Mais il l'avait comblée de solides
faveurs; et il avait toujours été loyal dans ses rapports avec elle.
[En marge: Alexandre jure une amitié éternelle au roi de Prusse sur le
tombeau du grand Frédéric.]
Alexandre et Frédéric-Guillaume habitaient Potsdam. C'est dans cette
belle retraite du grand Frédéric qu'on s'était réciproquement exalté,
et qu'on avait conclu ce traité si contraire à la politique et aux
intérêts de la Prusse. L'habile comte d'Haugwitz en était désolé, et
ne s'excusait à ses propres yeux de l'avoir signé que dans l'espoir
d'en éluder les conséquences. Le roi, étourdi, confondu, ne savait où
il marchait. Pour achever de lui troubler l'esprit, Alexandre,
d'accord, dit-on, avec la reine, et probablement par suite de son goût
pour les scènes d'apparat, voulut visiter le petit caveau qui contient
les restes du grand Frédéric, au milieu de l'église protestante de
Potsdam. Là, sous ce caveau, pratiqué dans un pilier de l'église,
étroit, simple jusqu'à la négligence, se trouvent deux cercueils en
bois, l'un de Frédéric-Guillaume Ier, l'autre du grand Frédéric.
Alexandre s'y rendit avec le jeune roi, versa des larmes, et
saisissant son ami dans ses bras, lui fit et lui demanda, sur le
cercueil du grand Frédéric, le serment d'une amitié éternelle! Jamais
ils ne devaient séparer ni leur cause, ni leurs destinées. Tilsit
allait bientôt montrer la solidité d'un tel serment, probablement
sincère au moment où il fut prêté.
Cette scène, racontée à Berlin, publiée dans toute l'Europe, confirma
l'opinion qu'il existait une alliance étroite entre les deux jeunes
monarques.
[En marge: Retour empressé de l'Angleterre à l'égard de la Prusse;
elle lui offre la Hollande en place du Hanovre.]
L'Angleterre, avertie du changement des choses en Prusse, et des
négociations si heureusement conduites avec cette cour, crut y voir un
événement capital qui pouvait décider du sort de l'Europe. Elle fit
partir sur-le-champ lord Harrowby lui-même, le ministre des affaires
étrangères, pour négocier. Le cabinet de Londres n'était pas difficile
avec la cour de Berlin, il acceptait son accession n'importe à quel
prix. Il consentait à ce que l'Angleterre ne fût pas même nommée dans
la négociation qu'allait entreprendre M. d'Haugwitz au camp de
Napoléon, et il tenait des subsides tout prêts pour l'armée
prussienne, ne doutant pas qu'elle ne prît part à la guerre sous un
mois. Quant aux agrandissements de territoire annoncés à la maison de
Brandebourg, il était disposé à concéder beaucoup, mais il ne
dépendait pas du cabinet anglais de livrer le Hanovre, patrimoine
chéri de George III. M. Pitt l'eût sacrifié volontiers, car il est
toujours entré dans l'esprit des ministres britanniques de regarder le
Hanovre comme une charge pour l'Angleterre. Mais on eût plutôt fait
renoncer le roi George aux Trois Royaumes qu'au Hanovre. En revanche,
on offrait quelque chose de moins adhérent, il est vrai, à la
monarchie prussienne, mais de plus considérable, la Hollande
elle-même[4]. Cette Hollande, que toutes les cours disaient l'esclave
de la France, et dont elles réclamaient l'indépendance avec tant
d'énergie, on la jetait aux pieds de la Prusse pour attacher celle-ci
à la coalition, et dégager le Hanovre. C'est à l'illustre nation
hollandaise à juger du cas qu'elle peut faire de la sincérité des
affections européennes à son égard.
[Note 4: C'est sur des pièces authentiques que je fonde cette
assertion.]
C'étaient là autant de sujets à régler ultérieurement entre les cours
de Prusse et d'Angleterre. En attendant, il fallait tirer du traité de
Potsdam sa conséquence essentielle, c'est-à-dire l'accession de la
Prusse à la coalition. Les Autrichiens et les Russes pressaient donc
le départ de M. d'Haugwitz, et tandis qu'il faisait ses apprêts,
l'empereur Alexandre se mit en route le 5 novembre, après dix jours
passés à Berlin, se dirigeant vers Weimar, pour y voir sa soeur la
grande-duchesse, princesse d'un haut mérite, qui vivait dans cette
ville, entourée des plus beaux génies de l'Allemagne, heureuse de ce
noble commerce qu'elle était digne de goûter. La séparation des deux
monarques fut, comme leur première rencontre aux portes de Berlin,
marquée par des embrassements et des témoignages d'amitié, qu'on
semblait, d'un côté au moins, vouloir rendre très-ostensibles.
Alexandre partait pour l'armée, entouré de l'intérêt qui s'attache
ordinairement à un tel départ. On saluait en lui un jeune héros, prêt
à braver les plus grands périls pour le triomphe de la cause commune
des rois.
Pendant ce temps, M. de Laforest, ministre de France, Duroc, grand
maréchal du palais impérial, étaient totalement délaissés. La cour
continuait à les traiter avec une froideur offensante. Bien que le
secret le plus profond eût été promis, entre les Russes et les
Prussiens, relativement aux stipulations de Potsdam, les Russes, ne
pouvant contenir leur satisfaction, avaient laisse entendre à tout le
monde que la Prusse était engagée irrévocablement avec eux. Leur joie,
au surplus, en disait assez, et, jointe aux apprêts militaires qui se
faisaient, au mouvement peu conforme à son âge que se donnait le vieux
duc de Brunswick, elle attestait le succès qu'avait obtenu la présence
d'Alexandre à Potsdam. M. de Hardenberg, qui partageait avec M.
d'Haugwitz la direction des relations extérieures, ne se montrait
guère aux négociateurs français; mais M. d'Haugwitz les accueillait
plus fréquemment. Interrogé par eux sur l'importance qu'il fallait
attacher aux indiscrétions russes, il se défendait de toutes les
suppositions répandues dans le public. Il avouait un projet qui,
disait-il, ne devait avoir rien de nouveau pour eux, celui d'une
médiation. Quand ils voulaient savoir si cette médiation serait armée,
ce qui signifiait imposée, il éludait, disant que les instances de sa
cour auprès de Napoléon seraient proportionnées à l'urgence du moment.
Quand enfin ils demandaient quelles seraient les conditions de cette
médiation, il répondait qu'elles seraient justes, sages, conformes à
la gloire de la France, et qu'il en avait donné la meilleure preuve en
se chargeant lui-même de les porter à Napoléon. Il ne pouvait pas, la
première fois qu'il allait visiter ce grand homme, s'exposer à en être
brusquement repoussé.
Tels furent les éclaircissements obtenus du cabinet de Berlin. La
seule chose qui fût évidente, c'est que la Silésie était ouverte aux
Russes, en punition du passage de nos troupes sur le territoire
d'Anspach, et que le Hanovre allait être occupé par une armée
prussienne. Comme la France avait une garnison de 6 mille hommes dans
la place forte de Hameln, M. d'Haugwitz, sans dire si on ordonnerait
le siége de cette place, promettait les plus grands égards envers les
Français, en ajoutant qu'il en espérait autant de leur part.
[En marge: Duroc quitte Berlin pour se rendre au quartier général de
Napoléon.]
Le grand maréchal Duroc ne voyant plus rien à faire à Berlin, en
partit pour le quartier général de Napoléon. À cette époque, fin
d'octobre, commencement de novembre, Napoléon, en ayant fini avec la
première armée autrichienne, s'apprêtait à fondre sur les Russes,
suivant le plan qu'il avait conçu.
[En marge: Étonnement de Napoléon en apprenant ce qui se passe à
Berlin.]