Les circonstances ainsi aggravées amenèrent des aveux longtemps

différés, et une clarté fâcheuse. M. Vanlerberghe, à qui on ne pouvait

imputer ce qu'il y avait de blâmable dans la conduite de la compagnie,

car il s'occupait uniquement du commerce des grains, sans savoir à

quels embarras il était exposé par ses associés, M. Vanlerberghe se

rendit auprès de M. de Marbois, et lui déclara qu'il lui était

impossible de suffire à la fois au service du Trésor et au service des

vivres; que c'était tout au plus s'il pouvait continuer ce dernier. Il

ne lui dissimula pas que les fournitures exécutées pour l'Espagne, et

demeurées jusqu'ici sans payement, étaient la cause principale de sa

gêne. M. de Marbois, redoutant de voir manquer le service des vivres,

encouragé d'ailleurs par quelques paroles de l'Empereur, qui,

satisfait de M. Vanlerberghe, avait exprimé l'intention de le

soutenir, accorda à ce fournisseur un secours de 20 millions. Il les

imputa sur des fournitures antérieures que les administrations de la

guerre et de la marine n'avaient pas encore soldées, et il les donna

en rendant à M. Vanlerberghe 20 millions de ses engagements

personnels, contractés à l'occasion du service du Trésor. Mais à peine

ce secours était-il accordé que M. Vanlerberghe vint en réclamer un

second. Ce fournisseur avait derrière lui une multitude de

sous-traitants, qui ordinairement lui faisaient crédit, mais qui,

n'obtenant plus confiance des capitalistes, ne pouvaient prolonger

leurs avances. Il était donc réduit aux dernières extrémités. M. de

Marbois, épouvanté de ces aveux, en reçut bientôt de plus graves

encore. La Banque lui adressa une députation pour faire connaître sa

situation au gouvernement. M. Desprez n'envoyait pas les piastres

promises, il demandait cependant de nouveaux escomptes; le Trésor en

demandait de son côté, et la Banque n avait pas 2 millions d'écus en

caisse contre 92 millions de valeurs exigibles. Comment devait-elle se

conduire en pareille occurrence? M. Desprez déclarait pour sa part au

ministre qu'il était au terme de ses ressources, surtout si la Banque

lui refusait son assistance. Il avouait, lui aussi, que c'était le

contre-coup des affaires d'Espagne qui le précipitait dans ces tristes

embarras. Il devenait malheureusement évident pour le ministre, que M.

Vanlerberghe appuyé sur M. Desprez, M. Desprez sur le Trésor et la

Banque, portaient le fardeau des affaires de l'Espagne, lequel se

trouvait ainsi rejeté sur la France elle-même par les téméraires

combinaisons de M. Ouvrard.

[En marge: Convocation d'un conseil extraordinaire de ce

gouvernement.]

[En marge: L'archichancelier Cambacérès fait prévaloir la résolution

de secourir le fournisseur des vivres.]

Il était trop tard pour revenir sur ses pas, et fort inutile de se

plaindre. Il fallait se tirer de ce péril, et pour cela en tirer ceux

qui s'y étaient imprudemment exposés, car les laisser périr, c'était

courir la chance de périr avec eux. M. de Marbois n'hésita point dans

la résolution de soutenir MM. Vanlerberghe et Desprez, et il fit bien.

Mais il ne pouvait plus se permettre d'agir sous sa seule

responsabilité, et il provoqua la réunion d'un conseil de

gouvernement, qui s'assembla sur-le-champ sous la présidence du prince

Joseph. Le prince Louis, l'archichancelier Cambacérès et tous les

ministres y assistaient. On y appela quelques employés supérieurs des

finances, et entre autres M. Mollien, directeur de la Caisse

d'amortissement. Le conseil délibéra longuement sur la situation.

Après beaucoup de discussions générales et oiseuses, il devenait

urgent de conclure, et chacun hésitait en présence d'une

responsabilité également grande, quelque parti qu'on prit, car il

était aussi grave de laisser tomber les traitants que de les soutenir.

L'archichancelier Cambacérès, qui avait assez de sens pour comprendre

les exigences de cette situation, et assez de crédit pour les faire

admettre par l'Empereur, fit prévaloir l'avis d un secours immédiat à

M. Vanlerberghe, secours être de dix millions d'abord, et de dix

autres ensuite, lorsqu'on aurait une réponse approbative du quartier

général. Quant à M. Desprez, ce fut une question à traiter avec la

Banque, car elle seule pouvait venir en aide à ce dernier, en lui

continuant ses escomptes. Mais on discuta les moyens qu'elle proposait

pour parer à l'épuisement de ses caisses, et pour maintenir le crédit

de ses billets, sans lesquels on allait succomber. Personne ne pensa

qu'on pût leur donner cours forcé de monnaie, tant à cause de

l'impossibilité de rétablir en France un papier-monnaie, qu'à cause de

l'impossibilité de faire agréer une telle résolution à l'Empereur.

Mais on admit certaines mesures qui devaient rendre les remboursements

plus lents et l'écoulement des espèces moins rapide. On laissa au

ministre du Trésor et au préfet de police le soin de s'entendre avec

la Banque sur le détail de ces mesures.

[En marge: Contestations entre la Banque de France et M. de Marbois.]

M. de Marbois eut avec le conseil de la Banque des explications

très-vives. Il se plaignit de la manière dont elle avait géré ses

affaires, reproche fort injuste, car, si elle était embarrassée, c

était uniquement par la faute du Trésor. Son portefeuille ne contenait

que d'excellents effets de commerce, dont l'acquittement régulier

était dans le moment sa seule ressource effective. Elle avait même

diminué les escomptes aux particuliers jusqu'à réduire son

portefeuille au-dessous des proportions ordinaires. Elle n'avait en

quantité disproportionnée que du papier de M. Desprez et des

_obligations des receveurs généraux_, qui ne ramenaient point

d'argent. Elle ne souffrait donc qu'à cause du gouvernement lui-même.

Mais les banquiers qui la dirigeaient étaient en général si dévoués à

l'Empereur, dans lequel ils chérissaient sinon le guerrier glorieux,

du moins le restaurateur de l'ordre, qu'ils se laissaient traiter par

les agents du pouvoir avec une sévérité que ne souffriraient pas

aujourd'hui les plus vulgaires compagnies de spéculateurs. Du reste,

c'était de leur part patriotisme plutôt que servilité. Soutenir le

gouvernement de l'Empereur était à leurs yeux un devoir impérieux

envers la France, que lui seul préservait de l'anarchie. Ils ne

s'irritèrent pas de reproches fort peu mérités, et ils montrèrent à la

cause du Trésor un dévouement digne de servir d'exemple en pareille

circonstance. On adopta les mesures suivantes, comme les plus capables

d'atténuer la crise.

[En marge: Moyens imaginés pour rétablir la réserve métallique de la

Banque de France, et diminuer l'écoulement des espèces.]

M. de Marbois dut faire partir en poste des commis pour les

départements voisins de la capitale, avec l'ordre aux payeurs de se

démunir de tous les fonds dont ils n'auraient pas indispensablement

besoin pour le service courant des rentes, de la solde, du traitement

des fonctionnaires, et d'expédier ces fonds à la Banque. On espérait

ainsi faire rentrer cinq à six millions en espèces. On donnait ordre

aux receveurs généraux qui n'auraient pas livré à M. Desprez toutes

les sommes encaissées, de les verser immédiatement à la Banque. Les

commis envoyés avaient en même temps la mission de s'assurer si

quelques-uns de ces comptables n'useraient pas des fonds du Trésor

dans leur intérêt personnel. À ces moyens pour faire arriver le

numéraire, on en ajouta quelques autres pour l'empêcher de s'écouler.

Le billet commençant à perdre, le public courait avec empressement aux

caisses de la Banque, afin de le convertir en argent. Quand l'agiotage

et la malveillance ne s'en seraient pas mêlés, il eût suffi de la

perte de 1 ou 2 pour 100 que supportait le billet, pour que la masse

des porteurs en exigeât la conversion en espèces. On autorisa la

Banque à ne convertir en argent que cinq à six cent mille francs de

billets par jour. C'était tout ce qu'il fallait de numéraire, quand la

confiance existait. On prit une autre précaution afin de ralentir les

payements, ce fut celle de compter l'argent. Les demandeurs de

remboursement se seraient bien passés de cette formalité, car ils ne

craignaient pas que la Banque trompât le public, en mettant un écu de

moins dans un sac de mille francs. Cependant on affecta le soin de les

compter. On décida, en outre, qu'on ne rembourserait qu'un seul billet

à la même personne, et que chacun serait admis à son tour. Enfin,

l'affluence grossissant chaque jour, on imagina un dernier moyen,

celui de distribuer des numéros aux porteurs de billets, dans la

proportion de cinq ou six cent mille francs, qu'on voulait rembourser

par jour. Ces numéros, déposés dans les mairies de Paris, durent être

distribués par les maires aux individus notoirement étrangers au

commerce de l'argent, et n'ayant recours au remboursement que pour

satisfaire à des besoins véritables.

Ces mesures firent cesser au moins le trouble matériel autour des

bureaux de la Banque, et réduisirent l'émission des espèces aux

besoins les plus urgents de la population. L'agiotage, qui cherchait à

soustraire les écus de la Banque pour les faire payer au public

jusqu'à 6 et 7 pour 100, fut déjoué dans ses manoeuvres. Cependant

c'était une vraie suspension de payement, dissimulée sous un

ralentissement. Elle était malheureusement inévitable. Dans ces

circonstances, ce n'est pas la mesure elle-même qu'il faut blâmer,

c'est la conduite antérieure qui l'a rendue nécessaire.

Les commis envoyés procurèrent la rentrée de deux millions tout au

plus. L'échéance journalière des effets du commerce amenait plus de

billets que d'écus, car les commerçants ne s'acquittaient en espèces

que lorsqu'ils avaient à payer des sommes moindres de 500 francs. La

Banque résolut donc d'acheter en Hollande des piastres à tout prix, et

de prendre ainsi à son compte une partie des frais de la crise. Grâce

à cet ensemble de moyens, on serait bientôt sorti d'embarras, si M.

Desprez n'était venu tout à coup déclarer de plus grands besoins et

solliciter de nouveaux secours.

[En marge: Nouveaux secours demandés par la compagnie des _Négociants

réunis_, et accordés par la Banque.]

Ce banquier, chargé par la compagnie de fournir au Trésor les fonds

nécessaires au service, et pour cela d'escompter les _obligations des

receveurs généraux_, les _bons à vue_, etc., avait pris l'engagement

de faire cet escompte à 1/2 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 6 pour

100 par an. Les capitalistes ne voulant plus les lui escompter à

lui-même qu'à 1 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 12 pour 100 par an,

il était exposé à des pertes ruineuses. Afin de s'épargner ces pertes,

il avait imaginé un moyen, c'était de donner en gage aux prêteurs les

_obligations_ et les _bons à vue_, et d'emprunter sur ces valeurs, au

lieu de les faire sous-escompter. Les spéculateurs, dans le désir de

mettre la circonstance à profit, avaient fini par lui refuser le

renouvellement de ce genre d'opérations, afin de l'obliger à livrer

les valeurs du Trésor, et de les avoir ainsi à vil prix.--«Les

embarras de la place,» écrivait M. de Marbois à l'Empereur, servent

de prétexte à beaucoup de gens pour en user comme des corsaires envers

les _Négociants réunis_, et je connais de grands patriotes qui ont

retiré 12 à 14 cent mille francs à l'agent du Trésor, pour en tirer un

meilleur parti.» (Lettre du 28 septembre.--Dépôt de la secrétairerie

d'État).

M. Desprez, qui avait déjà reçu 14 millions de secours de la Banque,

en voulait obtenir 30 immédiatement, et 70 dans le mois de brumaire.

C'était par conséquent une somme de 100 millions qu'il lui fallait.

Cette situation, avouée à la Banque, y causa un véritable effroi, et y

provoqua une explosion de plaintes, de la part des hommes qui

n'étaient pas disposés à épouser la fortune du gouvernement quelle

qu'elle fût. On demanda ce qu'était M. Desprez, et à quel titre de si

grands sacrifices étaient réclamés pour lui? On ignorait dans le

commerce la solidarité établie entre lui et la compagnie de

fournisseurs qui travaillait à la fois pour l'Espagne et pour la

France. Mais, tout en ignorant sa vraie situation, on voulait obliger

le ministre à l'avouer comme agent du Trésor, ne fût-ce que pour avoir

une garantie de plus. Le ministre averti avait envoyé un billet de sa

main au président de la régence, pour dire que M. Desprez n'agissait

que dans l'intérêt du Trésor. Par distraction, M. de Marbois avait

négligé de signer ce billet. On exigea de lui qu'il le signât. Il y

consentit, et il fut impossible de se dissimuler qu'on était en

présence de l'Empereur lui-même, créateur de la Banque, sauveur et

maître de la France, demandant qu'on ne réduisit pas son gouvernement

aux abois, par le refus des ressources dont il avait un urgent besoin.

[En marge: Dernières mesures résolues par la Banque pour faire face à

la situation.]

La voix du patriotisme prévalut, et ce résultat fut particulièrement

dû à M. Perregaux, célèbre banquier, dont l'influence était toujours

employée au profit de l'État. On décida que tous les secours

nécessaires seraient donnés à M. Desprez; que les obligations qui

servaient à emprunter sur gage, et qu'on évitait d'escompter pour

s'épargner de trop grandes pertes, seraient escomptées n'importe à

quel prix, soit qu'elles appartinssent à M. Desprez ou à la Banque;

qu'il se chargerait lui-même de cette opération, comme plus capable

qu'aucun autre de l'exécuter; que les pertes seraient supportées de

moitié par la compagnie et par la Banque; que des métaux seraient

achetés à Amsterdam et à Hambourg, à frais communs, et que M. Desprez

serait formellement invité à ne plus renouveler ses engagements, afin

de mettre un terme à une pareille situation. On résolut enfin de

diminuer les escomptes au commerce, de consacrer toutes les ressources

existantes au Trésor, et de n'émettre de billets que pour lui. Le

remboursement quotidien des effets de commerce avait fait rentrer une

quantité considérable de billets, qu'on avait d'abord voulu détruire,

mais qu'on remit bientôt en circulation pour suffire aux besoins de M.

Desprez. On dépassa même de beaucoup la première émission, et on la

porta jusqu'à 80 millions, indépendamment des 20 millions de comptes

courants. Mais les achats extraordinaires de piastres, l'escompte

effectif des _obligations_, procurèrent les cinq à six cent mille

francs par jour qui étaient indispensables pour satisfaire le public,

et on put se flatter de traverser cette crise sans compromettre les

services, et sans amener la banqueroute des traitants, qui aurait

amené celle du Trésor lui-même.

[En marge: Faillites nombreuses tant à Paris que dans les

départements.]

On n'empêcha cependant point les banqueroutes particulières, qui, se

succédant rapidement, ajoutèrent beaucoup à la tristesse générale. La

faillite de M. Récamier, banquier renommé par sa probité, l'étendue de

ses affaires, l'éclat de sa manière de vivre, et qui succomba, victime

des circonstances bien plus que de sa conduite financière, produisit

la sensation la plus pénible. Les malveillants l'attribuèrent à des

relations d'affaires avec le Trésor, qui n'existaient pas. Beaucoup de

faillites moins importantes suivirent celle de M. Récamier, tant à

Paris que dans les provinces, et causèrent une sorte de terreur

panique. Sous un gouvernement moins ferme, moins puissant que celui de

Napoléon, cette crise aurait pu entraîner les conséquences les plus

graves. Mais on comptait sur sa fortune et sur son génie; personne

n'avait d'inquiétude pour le maintien de l'ordre public; on

s'attendait à chaque instant à quelque coup d'éclat qui relèverait le

crédit; et cette détestable espèce de spéculateurs, qui aggravent

toutes les situations en fondant leurs calculs sur l'avilissement des

valeurs, n'osait se hasarder dans le jeu à la baisse, par crainte des

victoires de Napoléon.

[En marge: Tous les regards tournés vers Napoléon, de qui on attend la

fin de cette crise.]

Tous les yeux étaient fixés sur le Danube, où allaient se décider les

destinées de l'Europe. C'est de là que devaient surgir les événements

qui pouvaient mettre fin à cette crise financière et politique. On les

espérait avec une pleine confiance, surtout après avoir vu en quelques

jours une armée entière prise presque sans coup férir, par le seul

effet d'une manoeuvre. Cependant une circonstance même de cette

manoeuvre venait de susciter une fâcheuse complication avec la Prusse,

et de nous faire craindre un ennemi de plus. Cette circonstance était

la marche du corps du maréchal Bernadotte à travers la province

prussienne d'Anspach.

[En marge: Complication survenue avec la Prusse par suite de violation

du territoire d'Anspach.]

Napoléon, en dirigeant le mouvement de ses colonnes sur le flanc de

l'armée autrichienne, n'avait pas considéré un instant comme une

difficulté de traverser les provinces que la Prusse avait en

Franconie. En effet, d'après la convention de neutralité stipulée par

la Prusse avec les puissances belligérantes, pendant la dernière

guerre, les provinces d'Anspach et de Bareuth n'avaient point été

comprises dans la neutralité du nord de l'Allemagne. La raison en

était simple, c'est que ces provinces se trouvant sur la route obligée

des armées françaises et autrichiennes, il était presque impossible de

les soustraire à leur passage. Tout ce qu'on avait pu exiger, c'était

qu'elles ne devinssent pas un théâtre d'hostilités, qu'on les

traversât rapidement, et en payant ce qu'on y prendrait. Si la Prusse

avait voulu qu'il en fût autrement cette fois, elle aurait dû le dire.

D'ailleurs, lorsqu'elle venait tout récemment encore d'entrer en

pourparlers d'alliance avec la France, lorsqu'elle s'était avancée

dans cette voie jusqu'à écouter et accueillir l'offre du Hanovre,

elle n'était guère en droit de changer les anciennes règles de sa

neutralité, pour les rendre plus rigoureuses envers la France qu'en

1796. Cela eût été inconcevable; aussi avait-elle gardé à cet égard un

silence que décemment elle n'aurait pas osé rompre, surtout pour

déclarer qu'en pleine négociation d'alliance, elle voulait être moins

facile avec nous que dans les temps de la plus extrême froideur. Quoi

qu'il en soit, Napoléon se fondant sur l'ancienne convention, et sur

une apparence d'intimité à laquelle il devait croire, n'avait pas

considéré le passage à travers la province d'Anspach comme une

violation de territoire. Ce qui prouve sa sincérité à cet égard, c'est

qu'à la rigueur il aurait pu se dispenser d'emprunter les routes de

cette province, et qu'en resserrant ses colonnes il lui eût été fort

aisé d'éviter le sol prussien, sans perdre beaucoup de chances

d'envelopper le général Mack.

[En marge: Situation morale de la Prusse au moment de la violation du

territoire d'Anspach.]

[En marge: Langage que tiennent les ennemis de la France à Berlin en

apprenant le passage par la province d'Anspach.]

Mais la situation de la Prusse était devenue chaque jour plus

embarrassante entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre. Le

premier lui offrait le Hanovre et son alliance; le second lui

demandait passage en Silésie pour l'une de ses armées, et semblait lui

déclarer qu'il fallait s'unir à la coalition de gré ou de force.

Parvenu à comprendre ce dont il s'agissait, Frédéric-Guillaume était

dans un état d'agitation extraordinaire. Ce prince, dominé tantôt par

l'avidité naturelle à la puissance prussienne qui le portait vers

Napoléon, tantôt par les influences de cour qui l'entraînaient vers la

coalition, avait fait des promesses à tout le monde, et était ainsi

arrivé à un embarras de position auquel il ne voyait plus d'issue que

la guerre avec la Russie ou avec la France. Il en était exaspéré au

plus haut point, car il était à la fois mécontent des autres et de

lui-même, et il n'envisageait la guerre qu'avec épouvante. Indigné

cependant de la violence dont le menaçait la Russie, il avait ordonné

la mise sur pied de 80 mille hommes. C'est dans cet état des choses

qu'on apprit à Berlin la prétendue violation du territoire prussien.

Elle fut pour le roi de Prusse un nouveau sujet de chagrin, parce

qu'elle diminuait la force des arguments qu'il opposait aux exigences

d'Alexandre. Sans doute, il y avait, pour ouvrir la province d'Anspach

aux Français, des raisons qui n'existaient pas pour ouvrir la Silésie

aux Russes. Mais dans les moments d'effervescence, la justesse de

raisonnement n'est pas ce qui domine, et en apprenant à Berlin le

passage des Français sur le territoire d'Anspach, la cour se récria

que Napoléon venait d'outrager indignement la Prusse, de la traiter

comme il avait coutume de traiter Naples ou Baden; qu'il n'était pas

possible de le supporter sans se déshonorer; que du reste, si on ne

voulait pas avoir la guerre avec Napoléon, il faudrait bien l'avoir

avec Alexandre, car ce prince ne souffrirait pas qu'on en agît d'une

manière aussi partiale à son égard, et qu'on lui refusât ce qu'on

avait accordé à son adversaire; et qu'enfin, s'il fallait se

prononcer, il serait bien étrange, bien indigne des sentiments du roi

d'épouser la cause des oppresseurs de l'Europe contre ses défenseurs.

Frédéric-Guillaume, ajoutait-on, avait toujours professé d'autres

sentiments, soit à Memel, soit depuis, dans ses épanchements

confidentiels avec son jeune ami Alexandre.

C'est là ce qu'on disait hautement à Berlin, à Potsdam, et surtout

dans la famille royale, où dominait une reine passionnée, belle et

remuante.

[En marge: Colère calculée de la Prusse.]

[En marge: Usage que fait la Prusse de l'événement d'Anspach pour

sortir des embarras dans lesquels elle était placée.]

[En marge: Elle prétend accorder aux Russes le passage à travers la

Silésie, en compensation du passage pris par les Français à travers la

Franconie.]

Frédéric-Guillaume, quoique sincèrement irrité de la violation du

territoire d'Anspach, qui lui enlevait son meilleur argument contre

les exigences de la Russie, se comporta comme ont coutume de faire les

gens faux par faiblesse: il fit ressource de sa colère, et affecta de

se montrer encore plus irrité qu'il n'était. Sa conduite envers les

deux représentants de la France fut ridiculement affectée.

Non-seulement il refusa de les recevoir, mais M. de Hardenberg ne

voulut pas les admettre dans son cabinet pour écouter leurs

explications. MM. de Laforest et Duroc furent frappés d'une sorte

d'interdit, privés de toute communication, même avec le secrétaire

particulier, M. Lombard, par lequel passaient les confidences quand il

s'agissait ou des indemnités allemandes, ou du Hanovre. Les

intermédiaires secrets, employés ordinairement, déclarèrent que, dans

l'état d'esprit du roi à l'égard des Français, on n'osait en voir

aucun. Toute cette colère était évidemment calculée. On en voulait

tirer une solution des embarras dans lesquels on s'était mis; on

voulait pouvoir dire à la France que les engagements pris avec elle

étaient rompus par sa propre faute. Ces engagements renouvelés tant de

fois, et substitués aux divers projets d'alliance manqués, avaient

consisté à promettre formellement que le territoire prussien ne

servirait jamais à une agression contre la France, que le Hanovre même

serait garanti contre toute invasion. Les Français ayant traversé

violemment le territoire prussien, on se proposait d'en conclure

qu'ils avaient donné le droit de l'ouvrir à qui on voudrait. C'était

une issue miraculeusement trouvée pour échapper aux difficultés de

tout genre accumulées autour de soi. En conséquence, on résolut de

déclarer que la Prusse était, par la violation de son territoire,

déliée de tout engagement, et qu'elle accordait passage aux Russes à

travers la Silésie, en compensation du passage pris sur Anspach par

les Français. On voulut faire mieux encore que de sortir d'un grand

embarras, on voulut dans tout cela recueillir un profit. On prit le

parti de se saisir du Hanovre, où ne restaient plus que six mille

Français enfermés dans la place forte d'Hameln, et de colorer cet

envahissement sous un prétexte spécieux, celui de se prémunir contre

de nouvelles violations de territoire, car une armée anglo-russe

marchait sur le Hanovre, et en l'occupant on empêchait que le théâtre

des hostilités ne fût transporté au sein des provinces prussiennes,

dans lesquelles le Hanovre était enclavé de toutes parts.

[En marge: Manière d'annoncer à la France les résolutions prises.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 39 段