Le jour avait paru, et, loin de dissiper le mauvais temps, l'avait

rendu plus mauvais encore. L'amiral Gravina était rentré dans Cadix

avec les débris des escadres combinées. La flotte anglaise était à la

vue de ce port, suivie de quelques-uns de ses prisonniers, qu'elle

tenait sous la bouche de ses canons. Après avoir lutté toute la

journée contre la tempête, le commandant de la Bretonnière, quoique

sans pilote, mais aidé d'un marin à qui les parages de Cadix étaient

familiers, arrive à l'entrée de la rade. Il ne lui restait qu'une

seule ancre de bossoir et un gros câble, pour résister au vent qui

portait violemment à la côte. Il jette cette ancre et s'y confie,

dévoré néanmoins d'inquiétude, car si elle cède, _l'Algésiras_ doit

périr sur les rochers. Ne connaissant pas la rade, il avait mouillé

près d'un écueil redoutable, appelé la Pointe du Diamant. La nuit se

passe dans de cruelles angoisses. Enfin le jour reparaît, et répand

une redoutable lueur sur cette plage désolée. _Le Bucentaure_,

toujours malheureux, est venu s'y briser. Toutefois on a sauvé une

partie de son équipage à bord de _l'Indomptable_, mouillé non loin de

là. Ce dernier, qui avait peu d'avaries, parce qu'il avait peu

combattu, était attaché à de bonnes ancres et à de bons câbles.

Pendant la journée entière _l'Algésiras_ tire le canon de détresse

pour réclamer du secours. Quelques barques périssent avant de le

joindre. Une seule parvient à lui remettre une ancre de jet

très-faible. _L'Algésiras_ reste amarré près de _l'Indomptable_, lui

demandant la remorque, que celui-ci promet dès qu'il sera possible de

rentrer dans Cadix. La nuit s'étend de nouveau sur la mer et sur les

deux vaisseaux mouillés l'un à côté de l'autre: c'est la seconde

depuis la funeste bataille. L'équipage de _l'Algésiras_ regarde avec

effroi les deux ancres si faibles sur lesquelles repose son salut, et

avec envie celles de _l'Indomptable_. La tempête redouble, et tout à

coup on entend un cri effroyable. _L'Indomptable_, dont les puissantes

ancres ont cédé, arrive subitement tout couvert de ses fanaux, ayant

sur son pont son équipage au désespoir, passe à quelques pieds de

_l'Algésiras_ et vient se briser avec un fracas horrible sur la Pointe

du Diamant. Les fanaux qui l'éclairent, les cris qui retentissent,

tout s'évanouit dans les flots. Quinze cents hommes périssent à la

fois, car _l'Indomptable_ portait son équipage presque entier, celui

du _Bucentaure_, valides et blessés, et une partie des troupes

embarquées à bord de l'amiral.

[En marge: _L'Algésiras_ miraculeusement sauvé.]

Après ce cruel spectacle et les désolantes réflexions qu'il provoque,

_l'Algésiras_ voit reparaître le jour et la tempête s'apaiser. Il

rentre enfin dans la rade de Cadix, et va s'engager presque au hasard

dans un lit de vase, où il est désormais hors de péril. Juste

récompense du plus admirable héroïsme!

[En marge: La plupart des vaisseaux français et espagnols pris par les

Anglais leur échappent, et quelques-uns périssent dans la tempête.]

Tandis que ces tragiques aventures signalaient le retour miraculeux de

_l'Algésiras_, _le Redoutable_, celui qui avait glorieusement lutté

contre _le Victory_, et duquel était partie la balle qui avait tué

Nelson, venait de couler à fond. Sa poupe, minée par les boulets,

s'était écroulée subitement, et on avait eu a peine le temps d'en

retirer 119 Français. _Le Fougueux_, désemparé, jeté sur la côte

d'Espagne, s'y était perdu.

_Le Monarca_, abandonné de même, s'était brisé devant les rochers de

San-Lucar.

[En marge: Le brave capitaine Cosmao fait une sortie pour ramener

quelques-uns des vaisseaux capturés, et en sauve deux.]

Il ne restait plus que quelques-unes de leurs prises aux Anglais, et

avec leurs vaisseaux les moins maltraités ils tenaient la mer en vue

de Cadix, toujours contrariés par les vents, qui ne leur avaient pas

permis de regagner Gibraltar. Le brave commandant du _Pluton_, le

capitaine Cosmao, à cet aspect, ne put contenir le zèle dont il était

animé. Son vaisseau était criblé, son équipage réduit de moitié; mais

aucune de ces raisons ne put l'arrêter. Il emprunta quelques matelots

à la frégate _l'Hermione_, il rapiéça son gréement à la hâte, et,

usant du commandement qui lui appartenait, car tous les amiraux et

contre-amiraux étaient morts, blessés ou prisonniers, il fit signal

d'appareiller aux vaisseaux qui étaient encore capables de tenir la

mer, afin d'aller arracher à la flotte de Collingwood les Français

qu'elle traînait à sa suite. L'intrépide Cosmao sortit donc,

accompagné du _Neptune_, qui pendant la bataille avait fait de son

mieux pour se porter au feu, et de trois autres vaisseaux français et

espagnols qui n'avaient pas eu l'honneur de combattre dans la journée

de Trafalgar. Ils étaient cinq en tout, suivis des cinq frégates qui

avaient aussi à réparer leur conduite récente. Malgré le mauvais

temps, ces dix bâtiments s'approchèrent de la flotte anglaise.

Collingwood, les prenant pour autant de vaisseaux de ligne, fit

avancer sur-le-champ ses dix vaisseaux les moins avariés. Dans ce

mouvement une partie des prises fut abandonnée. Les frégates en

profitèrent pour saisir et remorquer _le Santa Anna_ et _le Neptuno_.

Le commandant Cosmao, qui n'était pas en forces, et qui avait contre

lui le vent soufflant vers Cadix, rentra, amenant avec lui les deux

vaisseaux reconquis, seul trophée qu'il pût remporter à la suite de

tels malheurs. Ce ne fut point l'unique résultat de cette sortie.

L'amiral Collingwood, craignant de ne pouvoir conserver ses prises,

coula à fond ou brûla _le Santissima Trinidad_, _l'Argonauta_, _le San

Augustino_, _l'Intrépide_.

_L'Aigle_ échappa au vaisseau anglais _le Defiance_, et alla s'échouer

devant le port de Sainte-Marie. _Le Berwick_ se perdit par un acte de

dévouement semblable à celui qui avait sauvé _l'Algésiras_.

Parmi les vaisseaux qui avaient suivi le commandant Cosmao, il y en

eut un qui ne put rentrer, ce fut l'espagnol _le Rayo_, qui périt

entre Rota et San-Lucar.

Enfin l'amiral anglais revint à Gibraltar, n'emmenant que quatre de

ses prises sur dix-sept, dont une française, _le Swiftsure_, et trois

espagnoles. Encore fallut-il couler à fond _le Swiftsure_.

[En marge: Caractère de la bataille de Trafalgar.]

Telle fut cette fatale bataille de Trafalgar. Des marins

inexpérimentés, des alliés plus inexpérimentés encore, une discipline

faible, un matériel négligé, partout la précipitation avec ses

conséquences; un chef sentant trop vivement ses désavantages, en

concevant des pressentiments sinistres, les portant sur toutes les

mers, faisant sous leur influence manquer les grands projets de son

souverain; ce souverain irrité ne tenant pas assez compte des

obstacles matériels, moins difficiles à surmonter sur terre que sur

mer, désolant par l'amertume de ses reproches un amiral qu'il fallait

plaindre plutôt que blâmer; cet amiral se battant par désespoir, et la

fortune, cruelle pour le malheur, lui refusant jusqu'à l'avantage des

vents; la moitié d'une flotte paralysée par l'ignorance et par les

éléments, l'autre moitié se battant avec fureur; d'une part une

bravoure calculée et habile, de l'autre une inexpérience héroïque, des

morts sublimes, un carnage effroyable, une destruction inouïe; après

les ravages des hommes, les ravages de la tempête; l'abîme dévorant

les trophées du vainqueur; enfin le chef triomphant enseveli dans son

triomphe, et le chef vaincu projetant le suicide comme seul refuge à

sa douleur, telle fut, nous le répétons, cette fatale bataille de

Trafalgar, avec ses causes, ses résultats, ses tragiques aspects.

On pouvait cependant tirer de ce grand désastre d'utiles conséquences

pour notre marine. Il fallait raconter au monde ce qui s'était passé.

Les combats du _Redoutable_, de _l'Algésiras_, de _l'Achille_

méritaient d'être cités avec orgueil à côté des triomphes d'Ulm. Le

courage malheureux n'est pas moins admirable que le courage heureux:

il est plus touchant. D'ailleurs les faveurs de la fortune à notre

égard étaient assez grandes pour qu'on pût avouer publiquement

quelques-unes de ses rigueurs. Il fallait ensuite combler de

récompenses les hommes qui avaient si dignement rempli leur devoir, et

appeler devant un conseil de guerre ceux qui, cédant à l'horreur de ce

spectacle, s'étaient éloignés du feu. Et, se fussent-ils bien conduits

en d'autres occasions, il fallait les immoler à la nécessité d'établir

la discipline par de terribles exemples. Il fallait surtout que le

gouvernement trouvât dans cette sanglante défaite une leçon pour

lui-même; il fallait qu'il se dît bien que rien ne se fait vite, et

particulièrement quand il s'agit de marine; il fallait qu'il renonçât

à présenter en ligne de bataille des escadres qui ne seraient pas

éprouvées à la mer, et qu'en attendant il s'appliquât à les former

toutes par des croisières fréquentes et lointaines.

[En marge: Le roi d'Espagne comble ses marins de récompenses. Napoléon

ordonne le silence sur la bataille de Trafalgar.]

L'excellent roi d'Espagne, sans se livrer à tous ces calculs,

enveloppa dans une même mesure de récompense les braves et les lâches,

ne voulant mettre en lumière que l'honneur fait à son pavillon par la

conduite de quelques-uns de ses marins. C'était une faiblesse

naturelle à une cour vieillie, mais une faiblesse inspirée par la

bonté. Nos marins, un peu remis de leurs souffrances, étaient mêlés

avec les marins espagnols dans le port de Cadix, lorsqu'on leur

annonça que le roi d'Espagne donnait un grade à tout Espagnol qui

avait assisté à la bataille de Trafalgar, indépendamment des

distinctions particulières accordées à ceux qui s'étaient le mieux

conduits. Les Espagnols, presque honteux d'être récompensés quand les

Français ne l'étaient pas, dirent à ceux-ci que probablement ils

allaient recevoir de leur côté le prix de leur courage. Il n'en fut

rien: les braves, les lâches parmi les Français furent confondus aussi

dans le même traitement, et ce traitement fut l'oubli.

Quand la nouvelle du désastre de Trafalgar parvint à l'amiral Decrès,

il en fut saisi de douleur. Ce ministre, malgré son esprit, malgré sa

profonde connaissance de la marine, n'avait jamais que des revers à

annoncer à un souverain qui en toute autre chose n'obtenait que des

succès. Il manda ces tristes détails à Napoléon, qui déjà s'avançait

sur Vienne du vol de l'aigle. Quoiqu'une nouvelle malheureuse eût

peine à se faire jour dans une âme enivrée de triomphes, la nouvelle

de Trafalgar chagrina Napoléon, et lui causa un profond déplaisir.

Cependant il fut cette fois moins sévère que de coutume à l'égard de

l'amiral Villeneuve, car cet infortuné avait vaillamment combattu,

quoique très-imprudemment. Napoléon agit ici comme agissent souvent

les hommes, aussi bien les plus forts que les plus faibles; il tâcha

d'oublier ce chagrin, et s'efforça de le faire oublier aux autres. Il

voulut qu'on parlât peu de Trafalgar dans les journaux français, et

qu'on en fit mention comme d'un combat imprudent, dans lequel nous

avions plus souffert de la tempête que de l'ennemi. Il ne voulut, non

plus, ni récompenser ni punir, ce qui était une cruelle injustice,

indigne de lui et de l'esprit de son gouvernement. Il se passait alors

quelque chose dans son âme qui contribua puissamment à lui inspirer

cette conduite si mesquine; il commençait à désespérer de la marine

française. Il trouvait une manière de battre l'Angleterre, plus sûre,

plus praticable, c'était de la battre dans les alliés qu'elle soldait,

de lui enlever le continent, d'en expulser tout à fait son commerce et

son influence. Il devait naturellement préférer ce moyen, dans

l'emploi duquel il excellait, et qui, bien ménagé, l'aurait

certainement conduit au but de ses efforts. À partir de ce jour,

Napoléon pensa moins à la marine, et voulut que tout le monde y pensât

moins aussi.

[En marge: La bataille de Trafalgar produit en Europe beaucoup moins

d'effet que les triomphes de Napoléon à Ulm.]

L'Europe elle-même, quant à la bataille de Trafalgar, se prêta

volontiers au silence qu'il désirait garder. Le bruit retentissant de

ses pas sur le continent empêcha d'entendre les échos du canon de

Trafalgar. Les puissances, qui avaient sur la poitrine l'épée de

Napoléon, n'étaient guère rassurées par une victoire navale,

profitable à l'Angleterre seule, sans autre résultat qu'une nouvelle

extension de sa domination commerciale, domination qu'elles n'aimaient

guère et ne toléraient que par jalousie de la France. D'ailleurs la

gloire britannique ne les consolait pas de leur propre humiliation.

Trafalgar n'effaça donc point l'éclat d'Ulm, et, comme on le verra

bientôt, n'amoindrit aucune de ses conséquences.

FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.

LIVRE VINGT-TROISIÈME.

AUSTERLITZ.

Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise

financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements

en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie

des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par

la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de

la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites

nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend

de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix.

-- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des

affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire

d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. --

L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il

entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels

avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M.

d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande

résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il

est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille

de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la

vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. --

Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs

Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. --

Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution

de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les

Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du

corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à

Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube.

-- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général

Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se

laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à

l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette

l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de

l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon

pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie

contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la

Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des

corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour

Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major

russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui

inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain

choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz livrée le

2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur

d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la

promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à

Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États

vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la

Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de Baden

et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois maisons

allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires autrichiens. --

Napoléon, de retour à Vienne, a une longue entrevue avec M.

d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union avec la Prusse, et

lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se liera définitivement

à la France. -- Traité de Vienne avec la Prusse. -- Départ de M.

d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, débarrassé de la Prusse,

devient plus exigeant à l'égard de l'Autriche. -- La négociation

transférée à Presbourg. -- Acceptation des conditions de la

France, et paix de Presbourg. -- Départ de Napoléon pour Munich.

-- Mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste de

Bavière. -- Retour de Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal.

[En marge: Effet que produisent en France les nouvelles de l'armée.]

Les nouvelles venues des bords du Danube avaient rempli la France de

satisfaction; celles qui venaient de Cadix l'attristèrent, mais ni les

unes ni les autres ne lui causèrent de surprise. On espérait tout de

nos armées de terre, constamment victorieuses depuis le commencement

de la Révolution, et presque rien de nos flottes, si malheureuses

depuis quinze années. Mais on n'attachait que des conséquences

médiocres aux événements de mer; on regardait, au contraire, nos

prodigieux succès sur le continent comme tout à fait décisifs. On y

voyait les hostilités éloignées de nos frontières, la coalition

déconcertée dès son début, la durée de la guerre fort abrégée, et la

paix continentale rendue prochaine, ramenant l'espérance de la paix

maritime. Cependant l'armée, s'enfonçant vers l'Autriche à la

rencontre des Russes, faisait prévoir de nouveaux et grands

événements, qu'on attendait avec une vive impatience. Du reste, la

confiance dans le génie de Napoléon tempérait toutes les anxiétés.

[En marge: Aggravation de la crise financière et commerciale.]

[En marge: L'Espagne suspend les payements de la caisse de

consolidation.]

[En marge: Embarras causés par l'Espagne à la compagnie des

_Négociants réunis_.]

[En marge: Dangereuses facilités accordées par M. de Marbois à la

compagnie des _Négociants réunis_.]

Il fallait cette confiance pour soutenir le crédit profondément

ébranlé. Nous avons déjà fait connaître la situation embarrassée de

nos finances. Un arriéré dû à la résolution de Napoléon de suffire

sans emprunt aux dépenses de la guerre, les embarras du Trésor

espagnol rendus communs au Trésor français par les spéculations de la

compagnie des _Négociants réunis_, le portefeuille du Trésor livré

entièrement à cette compagnie par la faute d'un ministre honnête mais

trompé, telles étaient les causes de cette situation. Elles avaient

fini par amener la crise longtemps prévue. Un incident avait contribué

à la précipiter. La cour de Madrid, qui était débitrice envers la

compagnie des _Négociants réunis_ du subside dont celle-ci s'était

chargée d'acquitter la valeur, des cargaisons de grains expédiées pour

les divers ports de la Péninsule, des approvisionnements fournis aux

flottes et aux armées espagnoles, la cour de Madrid venait, dans sa

détresse, de recourir à une mesure désastreuse. Obligée de suspendre

les payements de la _Caisse de consolidation_, espèce de banque

consacrée au service de la dette publique, elle avait donné cours

forcé de monnaie aux billets de cette caisse. Une pareille mesure

devait faire disparaître le numéraire. M. Ouvrard, qui, en attendant

le recouvrement des piastres du Mexique, à lui déléguées par la cour

de Madrid, n'avait d'autre moyen de faire face aux besoins de ses

associés que le numéraire qu'il tirait de la Caisse de consolidation,

se trouvait subitement arrêté dans ses opérations. On avait promis

notamment à M. Desprez quatre millions de piastres, qu'il avait promis

à son tour à la Banque de France, pour en obtenir les secours qui lui

étaient nécessaires. Il ne fallait plus compter sur ces quatre

millions. Sur les recouvrements à opérer au Mexique, on avait négocié

en Hollande, auprès de la maison Hope, un emprunt de dix millions,

dont on pouvait tout au plus espérer deux en temps utile. Ces

fâcheuses circonstances avaient accru au delà de toute mesure les

embarras de M. Desprez, qui était chargé des opérations du Trésor, de

M. Vanlerberghe, qui était chargé de la fourniture des vivres, et

leurs embarras à l'un et à l'autre étaient retombés sur la Banque.

Nous avons déjà expliqué comment ils faisaient escompter à la Banque

ou leur propre papier, ou les _obligations des receveurs généraux_. La

Banque leur en donnait la valeur en billets, dont l'émission

s'augmentait ainsi d'une manière immodérée. Ce n'eût été là qu'un mal

très-prochainement réparable, si les piastres promises étaient

arrivées assez promptement pour ramener à un taux convenable la

réserve métallique de la Banque. Mais les choses en étaient venues à

ce point, que la Banque n'avait plus que 1,500 mille francs en caisse

contre 72 millions de billets émis et 20 millions de comptes courants,

c'est-à-dire contre 92 millions de valeurs immédiatement exigibles.

Une circonstance étrange, qui s'était révélée récemment, aggravait

beaucoup cette situation. M. de Marbois, dans sa confiance illimitée

pour la compagnie, lui avait accordé une faculté tout à fait

exceptionnelle, dans laquelle il n'avait vu d'abord qu'une facilité de

service, et qui était devenue la cause d'un abus grave. La compagnie

ayant en sa possession la plus grande partie des _obligations des

receveurs généraux_, puisqu'elle les escomptait au gouvernement, ayant

à se payer des services de tous genres qu'elle exécutait sur les

divers points du territoire, se trouvait dans le cas de puiser sans

cesse aux caisses du Trésor; et, pour plus de commodité, M. de Marbois

avait ordonné aux receveurs généraux de lui verser les fonds qui leur

rentraient, sur un simple récépissé de M. Desprez. La compagnie avait

sur-le-champ usé de cette faculté. Tandis que d'une part elle tâchait

de se procurer de l'argent à Paris, en faisant escompter à la Banque

les _obligations des receveurs généraux_ dont elle était nantie, de

l'autre elle enlevait à la caisse des receveurs généraux l'argent

destiné à acquitter ces mêmes obligations; et la Banque, à leur

échéance, les envoyant chez les receveurs généraux, ne trouvait en

payement que des récépissés de M. Desprez. Celle-ci encaissait donc du

papier en payement d'un autre papier. C'est ainsi qu'elle était

arrivée à une si grande émission de billets avec une si faible

réserve. Un commis infidèle, trompant la confiance de M. de Marbois,

était le principal auteur des complaisances dont on faisait un abus si

déplorable.

[En marge: Le public se porte en foule à la Banque pour demander le

remboursement de ses billets.]

Cette situation inconnue au ministre, mal appréciée même par la

compagnie, qui, dans son entraînement, ne mesurait ni l'étendue des

opérations dans lesquelles on l'avait engagée, ni la gravité des actes

qu'elle commettait, cette situation se révélait peu à peu par une gêne

universelle. Le public surtout, avide d'espèces métalliques, averti de

leur rareté à la Banque, s'était porté en foule à ses bureaux pour

convertir les billets en argent. Les malveillants se joignant aux

effrayés, la crise devint bientôt générale.

[En marge: La compagnie des _Négociants réunis_ demande des secours.]

[En marge: La Banque, compromise par les secours accordés déjà,

déclare ses embarras au gouvernement.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 39 段