mâts abattus, était rasé comme un ponton. Mon rôle sur _le Bucentaure_
est fini, s'écria l'infortuné Villeneuve, je vais essayer sur un autre
vaisseau de conjurer la fortune.--Il voulut alors se jeter dans un
canot, et se transporter à l'avant-garde pour l'amener lui-même au
combat. Mais les canots placés sur le pont du _Bucentaure_ avaient été
écrasés par la chute successive de toute la mâture. Ceux qui étaient
sur les flancs avaient été criblés de boulets. On héla à la voix _le
Santissima Trinidad_ pour lui demander une embarcation: vains efforts!
au milieu de cette confusion, aucune voix humaine ne pouvait se faire
entendre. L'amiral français se vit donc attaché au cadavre de son
vaisseau prêt à couler, ne pouvant plus donner d'ordre, ni rien
tenter pour sauver la flotte qui lui était confiée. Sa frégate
_l'Hortense_, qui aurait dû venir à son secours, ne faisait aucun
mouvement, soit qu'elle en fût empêchée par le vent, soit qu'elle fût
terrifiée par cet horrible spectacle. Il ne restait à l'amiral qu'à
mourir, et l'infortuné en forma plus d'une fois le voeu. Son chef
d'état-major, M. de Prigny, venait d'être blessé à ses côtés. Presque
tout son équipage était hors de combat. _Le Bucentaure_, entièrement
privé de mâture, criblé de boulets, ne pouvant se servir de ses
batteries qui étaient démontées ou obstruées par les débris de
gréement, n'avait pas même la cruelle satisfaction de rendre un seul
des coups qu'il recevait. Il était quatre heures un quart; aucun
secours n'arrivant, l'amiral fut obligé d'amener son pavillon. Une
chaloupe anglaise vint le chercher et le conduire à bord du vaisseau
_le Mars_. Il y fut accueilli avec les égards dus à son grade, à ses
malheurs, à sa bravoure: faible dédommagement d'une si grande
infortune! Il avait enfin trouvé ce sinistre désastre qu'il avait
craint de rencontrer, tantôt aux Antilles, tantôt dans la Manche. Il
le trouvait là même où il avait cru l'éviter, à Cadix, et il
succombait sans la consolation de périr pour l'accomplissement d'un
grand dessein.
Pendant ce combat, _le Santissima Trinidad_, entouré d'ennemis, avait
été pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqués par la colonne
de Nelson, trois, _le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima
Trinidad_, avaient été accablés sans être secourus par les quatre
autres, _le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_.
Ces derniers, tombés sous le vent au commencement de l'action,
n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen
d'être utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion
bien faible du vent, qui continuait à souffler de l'ouest, et d'aller
combattre avec les seize vaisseaux attaqués par l'amiral Collingwood.
Un seul, _le Neptune_, bâtiment français, commandé par un bon
officier, le capitaine Maistral, exécuta cette manoeuvre en se tenant
toujours près du danger. Il envoya successivement des bordées au
_Victory_, au _Royal-Souverain_, et essaya de porter quelque secours à
l'arrière-garde engagée avec la colonne de Collingwood. Les trois
autres, _le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_, se laissèrent
entraîner loin du champ de bataille par la brise expirante.
[En marge: Immobilité de l'avant-garde.]
[En marge: Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde,
obéissent aux signaux de l'amiral et se déploient pour venir au
secours de l'escadre.]
Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tête, qui, après avoir
échangé quelques boulets avec la colonne de Nelson, étaient demeurés
sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les
avait trouvés, ou déjà _sous-ventés_, ou presque réduits à
l'immobilité par la faiblesse de la brise. _Le Héros_, placé le plus
près du centre, après avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses
deux voisins, _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_, s'était
laissé aller à ce léger souffle de l'atmosphère qui régnait encore, et
qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'éloigner du
combat. Du moins le sang avait coulé sur le pont de ce vaisseau; mais
son vaillant capitaine, Poulain, tué dès le début, avait emporté l'âme
qui l'animait. _Le San Augustino_, placé au-dessus du _Héros_, ayant
perdu son poste de très-bonne heure, était poursuivi et pris par les
Anglais vainqueurs du _Bucentaure_. _Le San Francisco_ ne faisait pas
mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient
successivement _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_,
_le Rayo_, _l'Intrépide_, _le Scipion_, _le Neptuno_. Le contre-amiral
Dumanoir leur avait répété le signal de virer de bord pour se rabattre
sur le centre. La plupart étaient restés immobiles, faute de savoir
manoeuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir. À la fin, il y en eut
quatre qui obéirent au signal du chef de la division, en s'aidant de
leurs canots mis à la mer pour virer de bord. Ce furent _le
Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_ et _le Scipion_. Le
contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manoeuvre,
c'était, au lieu de virer _vent arrière_, ce qui devait les porter en
dedans de la ligne, de virer _vent devant_, ce qui devait, au
contraire, les porter en dehors, et leur ménager le moyen, seulement
en _laissant arriver_, de se jeter dans la mêlée lorsqu'ils le
jugeraient utile.
Le contre-amiral Dumanoir, avec _le Formidable_ qu'il montait, et qui
avait acquis tant de gloire au combat d'Algésiras, avec _le Scipion_,
_le Duguay-Trouin_, _le Mont-Blanc_, se mit donc à descendre du nord
au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, là où il se
porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il était tard,
trois heures au moins. Il apercevait presque partout des désastres
consommés, et, sans la résolution de s'ensevelir dans le malheur
commun de la marine française, il devait trouver de bonnes raisons
pour ne pas s'engager à fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit
_le Bucentaure_ amariné, _le Santissima Trinidad_ pris, le
_Redoutable_ vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort
maltraités eux-mêmes, courant sur les vaisseaux qui étaient tombés
sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa
des avaries à ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude à
combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson,
et ne voyant personne à secourir, il continua son mouvement, et
parvint à l'arrière-garde, où combattaient les seize vaisseaux
français et espagnols engagés avec la colonne de Collingwood. Là, en
se dévouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de
glorieuses morts à celles qui devaient nous consoler d'une grande
défaite. Découragé par le feu qui venait d'endommager sa division,
consultant la prudence plutôt que le désespoir, il n'en fit rien.
Traité par la fortune comme Villeneuve, il devait bientôt, pour avoir
voulu éviter un désastre glorieux, rencontrer ailleurs un désastre
inutile.
À cette extrémité de la ligne qui avait été engagée la première avec
la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux français, un seul
excepté, _l'Argonaute_, combattaient avec un courage digne d'une
gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, _le Santa
Anna_ et _le Prince des Asturies_, secondaient bravement la conduite
des Français.
[En marge: Noble conduite de la plupart des vaisseaux de
l'arrière-garde attaqués par Collingwood.]
[En marge: Combat du Fougueux.]
Après une lutte de deux heures, _le Santa Anna_, qui était le premier
de l'arrière-garde, ayant perdu tous ses mâts, et rendu au
_Royal-Souverain_ presque autant de mal qu'il en avait reçu, venait
d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement blessé, s'était
noblement conduit. _Le Fougueux_, voisin le plus proche du _Santa
Anna_, après avoir fait de grands efforts pour le secourir en
empêchant _le Royal-Souverain_ de forcer la ligne, avait été abandonné
par _le Monarca_, son vaisseau d'arrière. Tourné alors, et assailli
par deux vaisseaux anglais, _le Fougueux_les avait désemparés l'un et
l'autre. Engagé ensuite et bord à bord avec _le Téméraire_, il avait
eu à repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu
environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant été tué,
le lieutenant Bazin l'avait remplacé immédiatement, et avait aussi
vaillamment résisté que son prédécesseur aux assauts des Anglais.
Ceux-ci revenant à la charge, et s'étant emparés du gaillard d'avant,
le brave Bazin, blessé, couvert de sang, n'ayant plus que quelques
hommes autour de lui, et réduit au gaillard d'arrière, s'était vu
contraint de rendre _le Fougueux_ après la plus glorieuse résistance.
[Illustration: TRAFALGAR.
Combat Mémorable de _l'Algésiras_, et Mort de l'Amiral Magon.]
[En marge: Habile et brillante conduite du _Pluton_.]
Derrière _le Fougueux_, à la place même abandonnée par _le Monarca_,
le vaisseau français _le Pluton_, commandé par le capitaine Cosmao,
manoeuvrait avec autant d'audace que de dextérité. Se hâtant de
remplir l'espace laissé vide par _le Monarca_, il avait arrêté tout
court un vaisseau ennemi _le Mars_, qui cherchait à y passer, l'avait
criblé de coups, et allait l'enlever à l'abordage, lorsqu'un bâtiment
à trois ponts était venu le canonner en poupe. Il s'était alors
dérobé habilement à ce nouvel adversaire, et lui montrant le travers
au lieu de la poupe, avait évité son feu en lui envoyant plusieurs
bordées meurtrières. Revenu à son premier ennemi, et sachant se donner
l'avantage du vent, il avait réussi à le prendre en poupe, à lui
couper deux mâts, et à le mettre hors de combat. Débarrassé de ces
deux assaillants, _le Pluton_ cherchait à courir au secours des
Français qui étaient accablés par le nombre, grâce à la retraite des
vaisseaux infidèles à leur devoir.
[En marge: Combat mémorable de _l'Algésiras_, et mort de l'amiral
Magon.]
En arrière du _Pluton_, _l'Algésiras_, que montait le contre-amiral
Magon, livrait un combat mémorable, digne de celui qu'avait soutenu
_le Redoutable_, et tout aussi sanglant. Le contre-amiral Magon, né à
l'île de France d'une famille de Saint-Malo, était jeune encore, et
aussi beau qu'il était brave. Au commencement de l'action il avait
assemblé son équipage, et promis de donner au matelot qui s'élancerait
le premier à l'abordage un superbe baudrier, que lui avait décerné la
Compagnie des Philippines. Tous voulaient mériter de sa main une
pareille récompense. Se conduisant comme l'avaient fait les
commandants du _Redoutable_, du _Fougueux_, du _Pluton_, le
contre-amiral Magon porta d'abord _l'Algésiras_ en avant, pour fermer
le chemin aux Anglais, qui voulaient couper la ligne. Dans ce
mouvement il rencontra _le Tonnant_, vaisseau de 80, autrefois
français, devenu anglais après Aboukir, et monté par un courageux
officier, le capitaine Tyler. Il s'en approcha de fort près, lui
envoya son feu, puis, virant de bord, il engagea profondément son
beaupré dans les haubans du vaisseau ennemi. Les haubans, comme on
sait, sont ces échelles de cordes qui, liant les mâts au corps du
navire, servent à les roidir et à y monter. Attaché ainsi à son
adversaire, Magon rassembla autour de lui ses plus vigoureux matelots
pour les mener à l'abordage. Mais il leur arriva ce qui était arrivé à
l'équipage du _Redoutable_. Déjà réunis sur le pont et le beaupré, ils
allaient s'élancer sur _le Tonnant_, quand ils essuyèrent, d'un autre
vaisseau anglais placé en travers, plusieurs décharges à mitraille qui
abattirent un grand nombre d'entre eux. Il fallut alors, avant de
songer à continuer l'abordage, riposter au nouvel ennemi qui était
survenu, et à un troisième qui allait se joindre aux deux autres pour
canonner les flancs déjà déchirés de _l'Algésiras_. Tandis qu'il se
défendait ainsi contre trois vaisseaux, Magon fut abordé par le
capitaine Tyler, qui voulut à son tour se montrer sur le pont de
_l'Algésiras_. Il le reçut à la tête de son équipage, et lui-même, une
hache d'abordage à la main, donnant l'exemple à ses matelots, il
repoussa les Anglais. Trois fois ils revinrent à la charge, trois fois
il les rejeta hors du pont de _l'Algésiras_. Son capitaine de
pavillon, Letourneur, fut tué à ses côtés. Le lieutenant de vaisseau
Plassan, qui prit le commandement, fut immédiatement blessé aussi.
Magon, que son brillant uniforme désignait aux coups de l'ennemi,
reçut une balle au bras, par laquelle s'échappa bientôt une grande
quantité de sang. Il ne tint compte de cette blessure, et voulut
rester à son poste. Mais une seconde vint l'atteindre a la cuisse. Ses
forces commencèrent alors à l'abandonner. Comme il se soutenait à
peine sur le pont de son vaisseau couvert de débris et de cadavres,
l'officier qui, après la mort de tous les autres, était devenu
capitaine de pavillon, M. de la Bretonnière, le supplie de descendre
un moment à l'ambulance, pour faire au moins bander ses plaies, et ne
pas perdre ses forces avec son sang. L'espérance de pouvoir revenir au
combat décide Magon à écouter les prières de M. de la Bretonnière. Il
descend dans l'entre-pont appuyé sur deux matelots. Mais les flancs
déchirés du navire donnaient un libre passage à la mitraille. Magon
reçoit un biscaïen dans la poitrine, et tombe foudroyé sous ce dernier
coup. Cette nouvelle répand la consternation dans l'équipage. On
combat avec fureur pour venger un chef qu'on aimait autant qu'on
l'admirait. Mais les trois mâts de _l'Algésiras_ étaient abattus, et
les batteries démontées ou obstruées par les débris de la mâture. Sur
641 hommes, 150 étaient tués, 180 blessés. L'équipage, refoulé sur le
gaillard d'arrière, ne possédait plus qu'une partie du vaisseau. On
était sans espoir, sans ressource; on fait alors une dernière décharge
sur l'ennemi, et on rend ce pavillon du contre-amiral si vaillamment
défendu.
[En marge: Noble conduite et blessure mortelle de l'amiral Gravina.]
D'autres luttaient encore derrière _l'Algésiras_, quoique la journée
fût fort avancée. _Le Bahama_ s'était éloigné, mais _l'Aigle_
combattait avec bravoure, et ne se rendait qu'après des pertes
cruelles et la mort de son chef, le capitaine Gourrège. _Le
Swiftsure_, que les ennemis tenaient à reconquérir parce qu'il avait
été anglais, se comportait aussi bravement, et ne cédait qu'au nombre,
ayant déjà sept pieds d'eau dans sa cale. Derrière _le Swiftsure_, le
vaisseau français _l'Argonaute_, après avoir éprouvé quelques avaries,
se retirait. _Le Berwick_ combattait honorablement à sa place. Les
vaisseaux espagnols _le Montanez_, _l'Argonauta_, _le San Nepomuceno_,
_le San Ildefonso_ avaient abandonné le champ de bataille. Au
contraire, l'amiral Gravina, monté sur _le Prince des Asturies_,
enveloppé par les vaisseaux anglais qui avaient doublé l'extrémité de
la ligne, se défendait seul contre eux avec une rare énergie. Cerné de
toutes parts, criblé, il tenait ferme, et aurait succombé s'il n'eût
été secouru par _le Neptune_, qu'on a vu s'efforcer de regagner le
vent pour se rendre utile, et par _le Pluton_, qui, ayant réussi à se
débarrasser de ses adversaires, était venu chercher de nouveaux
dangers. Malheureusement, au terme de ce combat, l'amiral Gravina
reçut une blessure mortelle.
[En marge: Admirable dévouement de l'équipage français _l'Achille_.]
Enfin, à l'extrémité de cette longue ligne, marquée par les flammes,
par les débris flottants des vaisseaux, par des milliers de cadavres
mutilés, une dernière scène vint saisir d'horreur les combattants, et
d'admiration nos ennemis eux-mêmes. _L'Achille_, assailli de plusieurs
côtés, se défendait avec opiniâtreté. Au milieu de la canonnade, le
feu avait pris au corps du bâtiment. C'était le cas d'abandonner les
canons pour courir à l'incendie, qui déjà s'étendait avec une activité
effrayante. Mais les matelots de _l'Achille_, craignant que pendant
qu'ils seraient occupés à l'éteindre, l'ennemi ne profitât de
l'inaction de leur artillerie pour prendre l'avantage, aimèrent mieux
se laisser envahir par le feu que d'abandonner leurs canons. Bientôt
des torrents de fumée, s'élevant du sein du vaisseau, épouvantèrent
les Anglais, et les décidèrent à s'éloigner de ce volcan qui menaçait
de faire explosion, et d'engloutir ses assaillants comme ses
défenseurs. Ils le laissèrent seul, isolé au milieu de l'abîme, et se
mirent à considérer ce spectacle, qui, d'un instant à l'autre, devait
se terminer par une horrible catastrophe. L'équipage français, déjà
fort décimé par la mitraille, se voyant délivré des ennemis, s'occupa
seulement alors d'éteindre les flammes qui dévoraient son navire. Mais
il n'était plus temps; il fallut songer à se sauver. On jeta à la mer
tous les corps propres à surnager, barriques, mâts, vergues, et on
chercha sur ces asiles flottants un refuge contre l'explosion attendue
à chaque minute. À peine quelques matelots s'étaient-ils précipités à
la mer, que le feu, parvenu aux poudres, fit sauter _l'Achille_ avec
un fracas effroyable, qui terrifia les vainqueurs eux-mêmes. Les
Anglais se hâtèrent d'envoyer leurs chaloupes pour recueillir les
infortunés qui s'étaient si noblement défendus. Un bien petit nombre
réussit à se soustraire à la mort. La plupart, demeurés à bord, furent
lancés dans les airs avec les blessés qui encombraient le vaisseau.
[En marge: Fin de la bataille et ses résultats.]
Il était cinq heures. Le combat était fini presque partout. La ligne,
coupée d'abord en deux points, bientôt en trois ou quatre, par
l'absence des vaisseaux qui n'avaient pas su se tenir en bataille, se
trouvait ravagée d'une extrémité à l'autre. À l'aspect de cette
flotte, ou détruite ou fugitive, l'amiral Gravina, dégagé par _le
Neptune_ et _le Pluton_, et devenu général en chef, donna le signal de
la retraite. Outre les deux vaisseaux français qui venaient de le
secourir, et _le Prince des Asturies_ qu'il montait, Gravina en
pouvait encore rallier huit, trois français, _le Héros_,
_l'Indomptable_, _l'Argonaute_; cinq espagnols, _le Rayo_, _le San
Francisco de Asis_, _le San Justo_, _le Montanez_, _le Leandro_. Ces
derniers, nous devons le dire, avaient sauvé leur existence beaucoup
plus que leur honneur. C'étaient onze échappés au désastre,
indépendamment des quatre du contre-amiral Dumanoir, qui faisaient une
retraite séparée, en tout quinze. Il faut à ce nombre ajouter les
frégates, qui, placées sous le vent, n'avaient pas fait ce qu'on
aurait pu attendre d'elles pour secourir la flotte. Dix-sept vaisseaux
français et espagnols étaient devenus prisonniers des Anglais; un
avait sauté. L'escadre combinée avait perdu six ou sept mille hommes,
tués, blessés, noyés ou prisonniers. Jamais plus grande scène
d'horreur ne s'était vue sur les flots.
Les Anglais avaient obtenu une victoire complète, mais une victoire
sanglante, cruellement achetée. Sur les vingt-sept vaisseaux dont se
composait leur escadre, presque tous avaient perdu des mâts;
quelques-uns étaient hors de service, ou pour toujours, ou jusqu'à un
radoub considérable. Ils avaient à regretter environ 3,000 hommes, un
grand nombre de leurs officiers, et l'illustre Nelson, plus
regrettable pour eux qu'une armée. Ils traînaient à leur remorque
dix-sept vaisseaux, presque tous démâtés ou près de couler à fond, et
un amiral prisonnier. Ils avaient la gloire de l'habileté, de
l'expérience, unies à une incontestable bravoure. Nous avions la
gloire d'une défaite héroïque, sans égale peut-être dans l'histoire
par le dévouement des vaincus.
À la chute du jour, Gravina s'achemina vers Cadix avec onze vaisseaux
et cinq frégates. Le contre-amiral Dumanoir, craignant de trouver
l'ennemi entre lui et les Français, se dirigea vers le détroit.
[En marge: Une horrible tempête succède à la bataille.]
[En marge: Dévouement de l'équipage de _l'Algésiras_ profitant de la
tempête pour arracher son vaisseau aux mains des Anglais.]
L'amiral Collingwood prit des signes de deuil pour la mort de son
chef, mais il ne crut pas devoir suivre le conseil de ce chef mourant,
et résolut, au lieu de mouiller l'escadre, de passer la nuit sous
voiles. On voyait la côte et le sinistre cap de Trafalgar, qui a donné
son nom à la bataille. Un vent dangereux commençait à se lever, la
nuit à devenir sombre, et les vaisseaux anglais, manoeuvrant
difficilement à cause de leurs avaries, étaient obligés de remorquer
ou d'escorter dix-sept vaisseaux prisonniers. Bientôt le vent acquit
plus de violence, et aux horreurs d'une sanglante bataille succédèrent
les horreurs d'une affreuse tempête, comme si le ciel eût voulu punir
les deux nations les plus civilisées du globe, les plus dignes de le
dominer utilement par leur union, des fureurs auxquelles elles
venaient de se livrer. L'amiral Gravina et ses onze vaisseaux avaient
dans Cadix une retraite assurée et prochaine. Mais, trop éloigné de
Gibraltar, l'amiral Collingwood n'avait que l'étendue des flots pour
se reposer des fatigues et des souffrances de la victoire. En peu
d'instants la nuit, plus cruelle que le jour lui-même, mêla vaincus et
vainqueurs, et les fit trembler tous sous une main plus puissante que
celle de l'homme victorieux, sous celle de la nature en courroux. Les
Anglais furent obligés d'abandonner les vaisseaux qu'ils traînaient à
la remorque, ou de renoncer à surveiller ceux qu'ils avaient sous leur
escorte. Singulières vicissitudes de la guerre de mer! Quelques-uns
des vaincus, pleins de joie à l'aspect terrifiant de la tempête,
conçurent l'espérance de reconquérir leurs vaisseaux et leur liberté.
Les Anglais qui gardaient _le Bucentaure_, se voyant sans secours,
rendirent eux-mêmes notre vaisseau amiral aux restes de l'équipage
français. Ceux-ci, ravis d'être délivrés par un affreux péril,
élevèrent quelques mâts de fortune sur leur bâtiment démâté, y
attachèrent quelques débris de voiles, et se dirigèrent vers Cadix,
poussés par l'ouragan. _L'Algésiras_, digne de l'infortuné Magon dont
il emportait le cadavre, voulut aussi devoir sa délivrance à la
tempête. Soixante-dix officiers et matelots anglais gardaient ce noble
vaincu. Tout mutilé qu'il était, _l'Algésiras_, récemment construit,
se soutenait sur les flots, malgré ses profondes blessures. Mais il
avait ses trois mâts coupés, le grand mât à quinze pieds du pont,
celui de misaine à neuf, celui d'artimon à cinq. Le vaisseau qui le
remorquait, songeant à son propre salut, avait lâché le câble qui le
retenait prisonnier. Les Anglais chargés de le garder avaient tiré du
canon pour demander du secours, et n'avaient obtenu aucune réponse.
Alors, s'adressant à M. de la Bretonnière, ils le prièrent de les
aider avec son équipage à sauver le navire, et avec le navire leur vie
à tous. M. de la Bretonnière, saisi à cette proposition d'une lueur
d'espérance, demande à conférer avec ses compatriotes détenus à fond
de cale. Il va trouver les officiers français, et leur fait partager
l'espoir d'arracher _l'Algésiras_ à ses vainqueurs. Tous ensemble
conviennent d'accepter la proposition qui leur est communiquée, et
puis, une fois mis en possession du bâtiment, de se précipiter sur les
Anglais, de leur enlever leurs armes, de les combattre à outrance au
milieu de cette sombre nuit, et de pourvoir ensuite comme ils
pourraient à leur propre salut. Il restait 270 Français, désarmés,
mais prêts à tout pour arracher leur vaisseau des mains de l'ennemi.
Les officiers se répandent parmi eux, leur font part de ce projet qui
est accueilli avec transport. Il est convenu que M. de la Bretonnière
sommera d'abord les Anglais, et que s'ils refusent de se rendre, les
Français, à un signal donné, se jetteront sur eux. L'effroi de la
tempête, la crainte de la côte dont on est près, tout est oublié: on
ne songe plus qu'à ce nouveau combat, espèce de guerre civile en
présence des éléments déchaînés.
M. de la Bretonnière retourne auprès des Anglais, et leur dit que
l'abandon dans lequel on laisse le vaisseau au milieu d'un si grand
péril a dissous tous leurs engagements, que dès ce moment les Français
se regardent comme libres, et que si, du reste, leurs gardiens
croient leur honneur intéressé à combattre, ils le peuvent; que
l'équipage français, quoique sans armes, va fondre sur eux au premier
signal. Deux matelots français, en effet, dans leur impatiente ardeur,
s'élancent sur les factionnaires anglais, et en reçoivent de larges
blessures. M. de la Bretonnière contient le tumulte, et donne aux
officiers anglais le temps de la réflexion. Ceux-ci, après avoir
délibéré un instant, songeant à leur petit nombre, à la cruauté de
leurs compatriotes, au danger commun qui menace vaincus et vainqueurs,
se rendent aux Français, à condition qu'ils redeviendront libres quand
ils auront touché le rivage de France. M. de la Bretonnière promet de
demander leur liberté à son gouvernement, si on réussit à rentrer dans
Cadix. Alors les cris de joie éclatent sur le vaisseau; on se met à
l'oeuvre; on cherche des mâts de hune dans les approvisionnements de
réserve, on les hisse, on les fixe sur les tronçons des grands mâts,
on y attache quelques voiles, et on se dirige ainsi vers Cadix.
[En marge: _L'Algésiras_ mouille à côté de _l'Indomptable_.]
[En marge: _L'Indomptable_ est brisé sur la pointe dite du Diamant.]