Sur-le-champ Villeneuve ordonna de former régulièrement la ligne,

chaque vaisseau gardant le rang qu'il avait pris la nuit, se serrant

le plus possible à son voisin, et ayant les amures à tribord,

disposition dans laquelle on recevait le vent par la droite, ce qui

était naturel, puisqu'on avait des vents d'ouest pour aller vers le

sud-est, de Cadix au détroit. La ligne fut assez mal formée. La vague

était forte, la brise faible, et on manoeuvrait difficilement,

circonstances qui rendaient plus regrettable encore l'inexpérience

d'une partie des équipages.

[En marge: Villeneuve appelle à lui l'escadre de réserve pour former

les deux escadres sur une même ligne.]

L'escadre de réserve, composée de 12 vaisseaux, marchait indépendante

de l'escadre principale. Elle s'était constamment tenue au-dessus de

celle-ci dans la direction du vent, ce qui était un avantage, car en

_laissant arriver_, c'est-à-dire en cédant au vent, elle pouvait

toujours la rejoindre, en prenant telle position qu'il lui

conviendrait de prendre, comme par exemple de mettre l'ennemi entre

deux feux, lorsqu'il serait occupé à nous combattre. Si la création

d'une escadre de réserve était motivée, c'était sans doute pour la

circonstance ou l'on se trouvait. L'amiral Gravina, dont l'esprit

était prompt et juste au milieu de l'action, fit signal à Villeneuve

pour lui demander la faculté de manoeuvrer d'une manière indépendante.

Villeneuve la lui refusa par des motifs qu'on a peine à comprendre.

Peut-être craignait-il que l'escadre de réserve ne fût compromise par

sa position avancée, et désespérait-il de pouvoir aller à son secours,

vu qu'il était placé au-dessous d'elle par rapport au vent. Cette

raison elle-même n'était pas suffisante, car s'il n'était pas assuré

de pouvoir aller à elle, il était toujours assuré de pouvoir l'amener

à lui; et en la faisant rentrer immédiatement en ligne, il se privait

sans retour d'un détachement mobile, très-utilement placé pour

manoeuvrer; il allongeait sans profit sa ligne déjà trop longue,

puisqu'elle était de 21 vaisseaux, et qu'elle allait être de 33.

Néanmoins il enjoignit à l'amiral Gravina de venir s'aligner sur la

flotte principale. Ces signaux étaient visibles pour toute l'escadre.

Le contre-amiral Magon, qui n'était pas moins heureusement doué que

l'amiral Gravina, aperçut aux mâts des deux amiraux la demande et la

réponse, s'écria que c'était une faute, et en exprima vivement son

chagrin, de manière à être entendu de tout son état-major.

[En marge: Position des deux flottes avant la bataille.]

Vers huit heures et demie l'intention de l'ennemi devint plus

manifeste. Les divers groupes de l'escadre anglaise, moins difficiles

à discerner à mesure qu'ils s'approchaient, parurent n'en plus former

que deux. Ils révélaient distinctement le projet de Nelson de couper

notre ligne sur deux points. Ils s'avançaient toutes voiles déployées,

et vent arrière, très-favorisés dans leur projet de se jeter en

travers de notre marche, puisqu'avec des vents d'ouest ils venaient

sur nous, qui formions une longue ligne du nord au sud, un peu

inclinée à l'est. La première colonne, placée au nord de notre

position et forte de 12 vaisseaux, commandée par Nelson, menaçait

notre arrière-garde. La seconde, placée au sud de la première, forte

de 15 vaisseaux, commandée par l'amiral Collingwood, menaçait notre

centre. Villeneuve, par ce mouvement instinctif qui porte toujours à

garantir la partie menacée, voulut aller au secours de son

arrière-garde, et se maintenir en même temps en communication avec

Cadix, qui était derrière lui au nord, afin d'avoir en cas de défaite

un refuge assuré. Il fit donc le signal de virer tous à la fois,

chaque vaisseau par cette manoeuvre tournant sur lui-même, la ligne

restant comme elle était, longue et droite, mais remontant au nord au

lieu de descendre au sud.

Cette manoeuvre ne pouvait avoir d'autre avantage que celui de se

rapprocher de Cadix. Notre flotte remontant en colonne vers le nord,

au lieu de descendre vers le sud, devait être rencontrée en des points

différents, mais rencontrée toujours par les deux colonnes ennemies

qui venaient la prendre par le travers. C'était le cas de regretter

plus que jamais la position indépendante, et au vent, qu'avait un peu

auparavant l'escadre de réserve, position qui en cet instant lui

aurait permis de manoeuvrer contre l'un des deux groupes de la flotte

anglaise. Dans l'état des choses, tout ce qu'il y avait de praticable,

c'était de serrer la ligne, de la rendre régulière, et autant que

possible de ramener à leur poste les vaisseaux qui étant tombés sous

le vent, laissaient des vides à travers lesquels l'ennemi pouvait

passer.

Mais se remettre dans la ligne n'était pas facile aux vaisseaux qui en

étaient sortis, surtout dans l'état des vents et avec l'inexpérience des

équipages. On aurait pu _laisser arriver_ tous ensemble, afin de

chercher à s'aligner sur les vaisseaux _sous-ventés_, ce qui aurait

entraîné un déplacement général, et peut-être de nouvelles

irrégularités, plus grandes que celles qu'on voulait corriger. On ne

crut pas devoir le faire. La ligne resta donc mal formée, la distance

n'étant pas égale entre tous les vaisseaux, plusieurs même étant ou à

droite ou en arrière de leur poste. La brise variable ayant agi

davantage sur l'arrière-garde et sur le centre, il s'était produit un

peu d'engorgement dans ces parties. Villeneuve avait ordonné de forcer

de voiles à la tête, pour donner aux parties engorgées le moyen de se

développer. Il multipliait ainsi les signaux, pour amener chacun à sa

place, et n'y réussissait guère, malgré la bonne volonté et l'obéissance

de tout le monde. Les frégates rangées à la droite, et sous le vent de

l'escadre, chacune à la hauteur de son vaisseau-amiral, étaient un peu

trop éloignées pour rendre d'autres services que celui de répéter les

signaux.

[En marge: Rencontre des deux flottes.]

Enfin, vers onze heures du matin, les deux colonnes ennemies,

s'avançant vent arrière, et toutes voiles dehors, joignirent notre

flotte. Elles marchaient par rang de vitesse, avec la seule précaution

de placer en tête leurs vaisseaux à trois ponts. Elles en comptaient

sept, et nous quatre seulement, malheureusement espagnols,

c'est-à-dire moins capables de rendre leur supériorité utile. Aussi,

bien que les Anglais eussent 27 vaisseaux et nous 33, ils possédaient

le même nombre de bouches à feu, et dès lors une force égale. Ils

avaient pour eux l'expérience de la mer, l'habitude de vaincre, un

grand général, et ce jour-là même les faveurs de la fortune, puisque

l'avantage du vent était de leur côté. Nous manquions de toutes ces

conditions du succès, mais nous avions une vertu qui peut quelquefois

conjurer le destin, la résolution de combattre jusqu'à la mort.

[En marge: La colonne de l'amiral Collingwood arrive la première au

feu, et coupe notre ligne à la hauteur du vaisseau _le Santa Anna_.]

On était arrivé à portée de canon. (Voir la carte nº 30.) Villeneuve,

par une précaution souvent ordonnée à la mer, mais fort peu

souhaitable cette fois, avait prescrit de ne tirer que lorsqu'on

serait à bonne portée. Les deux colonnes anglaises présentant une

grande accumulation de vaisseaux, chaque coup leur aurait causé de

nombreuses avaries. Quoi qu'il en soit, vers midi la colonne du sud,

commandée par l'amiral Collingwood, devançant un peu celle du nord,

commandée par Nelson, atteignit le milieu de notre ligne, à la hauteur

du _Santa Anna_, vaisseau espagnol à trois ponts. Le vaisseau français

_le Fougueux_, placé derrière _le Santa Anna_, se hâta de tirer sur

_le Royal-Souverain_, vaisseau de tête de la colonne anglaise, armé de

120 canons, et portant le pavillon de l'amiral Collingwood. Toute la

ligne française suivit cet exemple, et dirigea le feu le plus vif sur

l'escadre ennemie. Les avaries qu'on lui fit essuyer donnèrent lieu de

regretter que le feu eût commencé si tard. _Le Royal-Souverain_,

continuant son mouvement, essaya de se porter entre _le Santa Anna_ et

_le Fougueux_, pour passer entre ces deux vaisseaux, qui n'étaient pas

assez rapprochés. _Le Fougueux_ força de voiles pour remplir le vide,

mais il n'arriva pas à temps. _Le Royal-Souverain_, passant derrière

_le Santa Anna_ et devant _le Fougueux_, envoya sa bordée de bâbord au

_Santa Anna_, en tirant à double charge, boulet et mitraille, et en le

prenant dans sa longueur, ce qui produisit beaucoup de ravage sur le

vaisseau espagnol. Il envoya au même instant sa bordée de tribord au

_Fougueux_, mais sans beaucoup d'effet, tandis qu'il reçut de lui un

notable dommage. Les autres vaisseaux anglais de cette colonne, qui

avaient suivi de près leur amiral, et s'étaient rabattus sur la ligne

française du nord au sud, cherchaient à la couper en s'engageant dans

les intervalles, et à la mettre entre deux feux en se portant vers son

extrémité. Ils étaient quinze et se trouvaient engagés contre seize.

Si donc chacun avait fait son devoir, ces 16 vaisseaux français et

espagnols auraient pu tenir contre les 15 anglais, indépendamment de

tout secours de l'avant-garde. Mais plusieurs vaisseaux, mal dirigés,

s'étaient déjà laissé entraîner hors de leur poste. _Le Bahama, le

Montanez, l'Argonauta_, tous espagnols, étaient ou à droite ou en

arrière de la place qu'ils auraient dû occuper dans la ligne de

bataille. _L'Argonaute_, vaisseau français, ne suivait pas un meilleur

exemple. Au contraire, _le Fougueux, le Pluton, l'Algésiras_,

s'étaient engagés avec une rare vigueur, et par leur énergie avaient

attiré sur eux le plus grand nombre des vaisseaux ennemis, de manière

que chacun d'eux en avait plusieurs à combattre. _L'Algésiras_

notamment, que montait le contre-amiral Magon, s'était pris corps à

corps avec _le Tonnant_, qu'il canonnait avec une extrême violence, et

faisait ses préparatifs d'abordage. _Le Prince des Asturies_, commandé

par l'amiral Gravina, terminait notre ligne, et, entouré d'ennemis,

vengeait l'honneur du pavillon espagnol de la mauvaise conduite de la

plupart des siens.

Il y avait à peine une demi-heure que le combat était commencé, et

déjà la fumée, que la brise expirante n'emportait plus, enveloppait

les deux armées. De ce nuage épais s'échappait une détonation

épouvantable et continue, et tout autour flottaient les débris des

mâtures et de nombreux cadavres horriblement mutilés.

[En marge: La colonne commandée par Nelson arrive au feu un peu après

celle de Collingwood, et coupe notre ligne à la hauteur du

_Bucentaure_.]

La colonne du nord, commandée par Nelson, était arrivée vingt ou

trente minutes après celle de Collingwood à la hauteur de notre

centre, par le travers du _Bucentaure_. (Voir la carte nº 30.) Il y

avait là sept vaisseaux rangés dans l'ordre suivant: _le Santissima

Trinidad_, monté par le vice-amiral Cisneros, immédiatement après _le

Bucentaure_, monté par l'amiral Villeneuve, tous deux en ligne, et si

rapprochés que le beaupré du second touchait la poupe du premier; _le

Neptune_, vaisseau français, _le San Leandro_, vaisseau espagnol,

tombés l'un et l'autre sous le vent, et ayant laissé un double vide

dans la ligne; _le Redoutable_, parfaitement à son poste et dans les

eaux du _Bucentaure_, mais placé à l'égard de celui-ci à la distance

de deux vaisseaux; enfin _le San Justo_ et _l'Indomptable_, tombés

sous le vent, et laissant encore deux postes vacants entre ce groupe

et _le Santa Anna_, qui était le premier du groupe attaqué par

Collingwood. Sur ces sept vaisseaux il n'y avait donc en ligne que _le

Santissima Trinidad_ et _le Bucentaure_, tout à fait serrés l'un à

l'autre, et _le Redoutable_, ayant deux postes vides devant lui, et

deux derrière. Heureusement, non pour le succès de la bataille, mais

pour l'honneur de nos armes, il y avait là des hommes dont le courage

était supérieur à tous les dangers. C'est contre ces trois bâtiments,

seuls restés à leur poste sur sept, que vint fondre tout entière la

colonne de Nelson, composée de 12 vaisseaux, dont plusieurs à trois

ponts.

_Le Victory_, sur lequel Nelson avait son pavillon, devait être

précédé par _le Téméraire_. Les officiers de l'état-major anglais

s'attendant à voir leur premier vaisseau foudroyé, avaient supplié

Nelson de permettre que _le Téméraire_ devançât _le Victory_, pour ne

pas trop exposer une vie aussi précieuse que la sienne.--Je le veux

bien, avait répondu Nelson; que _le Téméraire_ passe le premier, s'il

le peut.--Puis il avait couvert _le Victory_ de toutes ses voiles, et

il était resté ainsi en tête de la colonne. À peine _le Victory_

arriva-t-il a portée de canon, que _le Santissima Trinidad, le

Bucentaure_ et _le Redoutable_ ouvrirent sur lui un feu terrible. En

quelques minutes ils lui enlevèrent l'un de ses mâts de hune, lui

déchirèrent son gréement, et lui mirent cinquante hommes hors de

combat. Nelson, qui cherchait le vaisseau amiral français, crut le

reconnaître, non dans le géant espagnol _le Santissima Trinidad_, mais

dans _le Bucentaure_, vaisseau français de 80, et il essaya de le

tourner en passant dans l'intervalle qui le séparait du _Redoutable_.

Mais un intrépide officier commandait le _Redoutable_, c'était le

capitaine Lucas. Comprenant l'intention de Nelson à l'allure de son

vaisseau, il avait déployé toutes ses voiles pour recueillir un

dernier souffle de vent, et il avait été assez heureux pour arriver à

temps, si bien qu'avec son beaupré il rencontra et fracassa le

couronnement qui ornait la poupe du _Bucentaure_. Nelson trouva donc

l'espace fermé. Il n'était pas homme à reculer. Il s'obstina, et, ne

pouvant avec sa proue séparer les deux vaisseaux si fortement unis, il

se laissa tomber le long du _Redoutable_, en appliquant son flanc au

sien. Par le choc et un reste de brise, les deux bâtiments furent

emportés hors de la ligne, et le chemin se trouva ouvert de nouveau

derrière le Bucentaure. Plusieurs vaisseaux anglais s'y jetèrent à la

fois, afin d'envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.

D'autres remontèrent le long de la ligne française, où dix vaisseaux

demeuraient sans ennemis, leur lâchèrent quelques bordées, et se

rabattirent immédiatement sur les vaisseaux français du centre, dont

trois opposaient à leurs assaillants une résistance héroïque.

[En marge: Dix vaisseaux français, formant la tête de la flotte

combinée, n'ont aucun ennemi à combattre et demeurent inactifs.]

[En marge: Villeneuve leur fait en vain le signal de se porter au

feu.]

Les dix vaisseaux français de la tête devinrent donc à peu près

inutiles, comme Nelson l'avait prévu. Villeneuve fit arborer à ses

mâts de misaine et d'artimon les pavillons qui signifiaient que tout

capitaine n'était pas à son poste, s'il n'était au feu. Les frégates,

d'après les règles, répétèrent le signal, plus visible à leur mât qu'à

celui de l'amiral, toujours enveloppé d'un nuage de fumée; et, d'après

les mêmes règles, elles ajoutèrent au signal les numéros des vaisseaux

restés hors du feu, jusqu'à ce que ceux qui étaient désignés de la

sorte répondissent à la voix de l'honneur.

[En marge: Combat du _Redoutable_ contre _le Victory_.]

[En marge: Nelson reçoit une blessure mortelle.]

Pendant qu'on appelait ainsi au danger ceux que la manoeuvre de Nelson

en avaient séparés, une lutte sans exemple s'était engagée au centre.

_Le Redoutable_, outre _le Victory_ appliqué à son flanc gauche, avait

à combattre _le Téméraire_, qui était venu se placer un peu en arrière

de son flanc droit, et soutenait contre ces deux ennemis un combat

furieux. Le capitaine Lucas après plusieurs décharges de ses batteries

de bâbord, qui avaient causé un effroyable ravage sur _le Victory_,

avait été obligé de renoncer à tirer de sa batterie basse, parce que

dans cette partie les flancs arrondis des vaisseaux se touchant, il

n'y avait plus moyen de se servir de l'artillerie. Il avait porté ses

matelots devenus disponibles dans les hunes et les haubans, pour

diriger sur le pont du _Victory_ un feu meurtrier de grenades et de

mousqueterie. En même temps il se servait de toutes ses batteries de

tribord contre _le Téméraire_ placé à quelque distance. Pour en finir

avec _le Victory_, il avait ordonné l'abordage; mais son vaisseau

n'étant qu'à deux ponts et _le Victory_ à trois, il avait, la hauteur

d'un pont à franchir, et de plus une espèce de fossé à traverser pour

passer d'un bord à l'autre, car la forme rentrante des vaisseaux

laissait un vide entre eux, bien qu'ils se touchassent à la ligne de

flottaison. Le capitaine Lucas ordonna sur-le-champ d'amener ses

vergues pour établir un moyen de passage entre les deux bâtiments.

Pendant ce temps le feu de mousqueterie continuait du haut des hunes

et des haubans du _Redoutable_ sur le pont du _Victory_. Nelson,

revêtu d'un vieux frac qu'il portait dans les jours de bataille, ayant

à ses côtés son capitaine de pavillon, le commandant Hardy, n'avait

pas voulu se dérober un instant au péril. Déjà près de lui son

secrétaire avait été tué, le capitaine Hardy avait eu une boucle de

souliers arrachée, et un boulet ramé avait emporté huit matelots à la

fois. Ce grand homme de mer, juste objet de notre haine et de notre

admiration, impassible sur son gaillard d'arrière, observait cette

horrible scène, lorsqu'une balle, partie des hunes du _Redoutable_,

vint le frapper à l'épaule gauche, et se fixer dans les reins. Ployant

sur ses genoux, il tomba sur le pont, faisant effort pour se soutenir

sur l'une de ses mains. En tombant, il dit à son capitaine de

pavillon: Hardy, les Français en ont fini avec moi.--Non, pas encore,

lui répondit le capitaine Hardy.--Si, je vais mourir, ajouta

Nelson.--On l'emporta au poste ou l'on panse les blessés, mais il

avait presque perdu connaissance, et il ne lui restait que peu

d'heures à vivre. Recouvrant ses esprits par intervalles, il demandait

des nouvelles de la bataille, et répétait un conseil qui prouva

bientôt sa profonde prévoyance.--Mouillez, disait-il, mouillez

l'escadre à la fin de la journée.--

Cette mort avait produit une singulière agitation à bord du _Victory_.

Le moment était favorable pour l'aborder. Ignorant ce qui s'y passait,

le brave Lucas, à la tête d'une troupe de matelots d'élite, était déjà

monté sur l'une des vergues étendues entre les deux vaisseaux, quand

_le Téméraire_, ne cessant de seconder _le Victory_, lâche une

épouvantable bordée de mitraille. Près de deux cents Français tombent

morts ou blessés. C'était presque tout ce qui allait s'élancer à

l'abordage. Il ne restait plus assez de monde pour persister dans

cette tentative. On retourne aux batteries de tribord, et on redouble

contre _le Téméraire_ un feu vengeur, qui le démâte et le maltraite

horriblement. Mais comme s'il ne suffisait pas de deux vaisseaux à

trois ponts pour en combattre un à deux ponts, un nouvel ennemi vient

se joindre aux premiers pour écraser _le Redoutable_. Le vaisseau

anglais _le Neptune_, le prenant par la poupe, lui envoie des bordées

qui le mettent bientôt dans un état déplorable. Deux mâts du

_Redoutable_ sont tombés sur le pont; une partie de son artillerie est

démontée; l'une de ses murailles, presque démolie, ne forme plus

qu'un vaste sabord; le gouvernail est hors de service; plusieurs trous

de boulets, placés à la ligne de flottaison, introduisent dans sa cale

l'eau par torrents. Tout l'état-major est blessé, dix aspirants sur

onze sont frappés à mort. Sur 640 hommes d'équipage 522 sont hors de

combat, parmi lesquels 300 morts et 222 blessés. Dans un pareil état

cet héroïque vaisseau ne peut plus se défendre. Il amène enfin son

pavillon; mais, avant de le rendre, il a vengé sur la personne de

Nelson les malheurs de la marine française.

[En marge: Combat du Bucentaure contre plusieurs vaisseaux anglais.]

_Le Victory_ et _le Redoutable_ ayant été entraînés hors de la ligne

en s'abordant, le chemin avait été ouvert aux vaisseaux ennemis qui

cherchaient à envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.

Ces deux vaisseaux se tenaient fortement liés l'un à l'autre, car _le

Bucentaure_ avait son beaupré engagé dans la galerie de poupe du

_Santissima Trinidad_. Au-devant d'eux _le Héros_, qui était le plus

rapproché des dix vaisseaux restés inactifs, leur avait d'abord prêté

secours; mais après avoir essuyé une assez vive canonnade, il s'était

laissé aller au vent, et avait abandonné _le Santissima Trinidad_ et

_le Bucentaure_ à leur funeste sort. _Le Bucentaure_ au début du

combat avait reçu du _Victory_ quelques bordées, qui, le prenant en

poupe, lui avaient causé beaucoup de mal. Bientôt plusieurs vaisseaux

anglais remplaçant _le Victory_ l'avaient entouré. Les uns étaient

venus se placer vers la poupe, les autres doublant la ligne étaient

venus se placer à tribord. Il était ainsi foudroyé en arrière et à

droite par quatre vaisseaux, dont deux à trois ponts. Villeneuve,

aussi ferme au milieu des boulets qu'indécis au milieu des angoisses

du commandement, se tenait sur son gaillard, espérant que parmi tant

de vaisseaux français et espagnols qui l'environnaient, il s'en

détacherait quelqu'un pour secourir leur général. Il combattait avec

la dernière énergie, et non sans quelque espérance. N'ayant pas

d'ennemis à gauche, et plusieurs en arrière et à droite, par suite du

mouvement que les Anglais avaient fait en passant en dedans de la

ligne, il avait voulu changer de position, pour soustraire sa poupe

ainsi que ses batteries de tribord fort maltraitées, et montrer à

l'ennemi celles de bâbord. Mais, engagé par son beaupré dans la

galerie du _Santissima Trinidad_, il ne pouvait se mouvoir. Il fit

ordonner à la voix au Santissima Trinidad de _laisser arriver_, pour

amener la séparation des deux vaisseaux. L'ordre ne fut point exécuté,

parce que le vaisseau espagnol privé de tous ses mâts était réduit à

une complète immobilité.

_Le Bucentaure_, cloué à sa position, était donc obligé de supporter

un feu écrasant par l'arrière et par la droite, sans pouvoir faire

usage de ses batteries de gauche. Cependant, soutenant noblement

l'honneur du pavillon, il répondait par un feu tout aussi actif que

celui qu'il endurait. Après une heure de ce combat, le capitaine de

pavillon Magendie fut blessé. Le lieutenant Daudignon, qui l'avait

remplacé, fut blessé aussi, et remplacé à son tour par le lieutenant

de vaisseau Fournier. Bientôt le grand mât et le mât d'artimon

s'abattirent sur le pont, et y produisirent un affreux désordre. On

arbora le pavillon au mât de misaine. Plongé dans un épais nuage de

fumée, l'amiral ne distinguait plus ce qui se passait dans le reste de

l'escadre. Ayant aperçu à la faveur d'une éclaircie les vaisseaux de

tête toujours immobiles, il leur ordonna, en arborant ses signaux au

dernier mât qui lui restait, de virer de bord tous à la fois, afin de

se porter au feu. Enveloppé de nouveau de cette nuée meurtrière qui

vomissait le ravage et la mort, il continua de combattre, prévoyant

qu'il lui faudrait sous peu d'instants abandonner son vaisseau amiral,

pour aller remplir ses devoirs sur un autre. Vers trois heures son

troisième mât tomba sur le pont, et acheva de l'encombrer de débris.

[En marge: L'amiral Villeneuve est fait prisonnier.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 39 段