Il s'attendait naturellement à une vive explosion de colère de la part

de Napoléon, et il passa quelques jours dans un profond désespoir. Il

ne se trompait pas. Napoléon, en recevant de son aide de camp

Lauriston le rapport détaillé de tout ce qui avait eu lieu, prenant

pour un acte de duplicité le double langage tenu au sortir du Ferrol,

et pour une sorte de trahison l'ignorance dans laquelle on avait

laissé Lallemand du retour de la flotte à Cadix, ce qui exposait ce

dernier à se présenter seul devant Brest, Napoléon, imputant surtout à

Villeneuve l'avortement du plus grand dessein qu'il eût jamais conçu,

le qualifia en présence du ministre Decrès des expressions les plus

outrageantes, et l'appela même un lâche et un traître. L'infortuné

Villeneuve n'était ni lâche ni traître. Il était bon soldat et bon

citoyen; mais trop découragé par l'inexpérience de la marine française

et par l'imperfection de son matériel, effrayé de la désorganisation

complète de la marine espagnole, il ne voyait que des défaites

certaines dans toute rencontre avec l'ennemi, et il était désespéré

du rôle de vaincu auquel Napoléon le destinait nécessairement. Il

n'avait pas assez compris que ce que Napoléon lui demandait, c'était

non pas de vaincre, mais de se faire détruire, pourvu que la Manche

fût ouverte. Ou bien s'il avait compris cette terrible destination, il

n'avait pas su s'y résigner. On verra prochainement qu'il allait être

amené au même sacrifice, et cette fois sans aucun résultat qui pût

illustrer sa défaite.

[En marge: Ordres laissés par Napoléon à la flotte, lors de son départ

de Paris.]

Napoléon, dans ce torrent de grandes choses qui l'emportait, perdit

bientôt de vue l'amiral Villeneuve et sa conduite. Néanmoins, avant de

partir pour les bords du Danube, il jeta un dernier regard sur sa

marine, et sur l'emploi qu'il jugeait convenable d'en faire. Il

ordonna la séparation de la flotte de Brest, et la division de cette

flotte en plusieurs croisières, conformément au plan de M. Decrès, qui

consistait à éviter les grandes batailles navales jusqu'à ce que notre

marine fût formée, et à entreprendre en attendant des expéditions

lointaines, composées de peu de vaisseaux, presque insaisissables pour

les Anglais, et dommageables à leur commerce autant qu'avantageuses à

l'instruction de nos marins. Il voulut en outre donner à la faible

armée du général Saint-Cyr, qui occupait Tarente, l'appui de la flotte

de Cadix et des troupes de débarquement qu'elle avait à son bord. Il

calculait que cette flotte, forte d'une quarantaine de vaisseaux, et

même de quarante-six, après qu'elle aurait rallié la division de

Carthagène, devait dominer pendant quelque temps la Méditerranée,

comme y avait dominé jadis celle de Bruix, enlever la faible

croisière anglaise qui stationnait devant Naples, et fournir au

général Saint-Cyr l'utile secours des quatre mille soldats qu'elle

venait de transporter sur toutes les mers. Il lui ordonna donc de

sortir de Cadix, d'entrer dans la Méditerranée, de rallier la division

de Carthagène, de se rendre ensuite à Tarente, et dans le cas où les

escadres anglaises se seraient réunies devant Cadix, de ne pas s'y

laisser enfermer, et de sortir si on était en nombre supérieur, car il

valait mieux être battu que déshonoré par une conduite pusillanime.

[En marge: Manière dont le ministre Decrès transmet à l'amiral

Villeneuve les ordres de Napoléon.]

Ces résolutions prises par Napoléon, sous l'impression que lui avait

fait éprouver la timidité de Villeneuve, point assez mûries, et

surtout point assez combattues par le ministre Decrès, qui n'osait

plus redire ce qu'il craignait d'avoir trop dit, furent immédiatement

transmises à Cadix. L'amiral Decrès ne rapporta point à Villeneuve

toutes les paroles de Napoléon; mais il lui énuméra, en retranchant

les expressions outrageantes, les reproches adressés à sa conduite

depuis la sortie de Toulon jusqu'au retour en Espagne, et ne lui

dissimula pas qu'il aurait de grandes choses à exécuter pour regagner

l'estime de l'Empereur. En l'informant de sa nouvelle destination, il

lui ordonna de mettre à la voile, et de toucher successivement à

Carthagène, Naples et Tarente, pour y exécuter les instructions que

nous venons de rapporter. Sans lui prescrire de sortir, dans tous les

cas, il lui manda que l'Empereur voulait que la marine française,

lorsque les Anglais seraient inférieurs en force, ne refusât jamais le

combat. Il s'en tint là, n'osant ni déclarer à Villeneuve toute la

vérité, ni renouveler ses instances auprès de l'Empereur pour empêcher

une grande bataille navale, qui n'avait plus alors l'excuse de la

nécessité. Ainsi, tout le monde se préparait sa part de tort dans un

grand désastre, Napoléon celle de la colère, le ministre Decrès celle

des réticences, et Villeneuve celle du désespoir.

Prêt à se mettre en route pour Strasbourg, Napoléon donna un dernier

ordre à M. Decrès, relativement aux opérations navales,--Votre ami

Villeneuve, lui dit-il, sera probablement trop lâche pour sortir de

Cadix. Expédiez l'amiral Rosily, qui prendra le commandement de

l'escadre, si elle n'est pas encore partie, et vous ordonnerez à

l'amiral Villeneuve de venir à Paris me rendre compte de sa

conduite.--M. Decrès n'eut pas la force d'annoncer à Villeneuve ce

nouveau malheur, qui le privait de tout moyen de se réhabiliter, et se

contenta de lui apprendre le départ de Rosily, sans lui en faire

connaître le motif. Il ne donna point à Villeneuve le conseil de

mettre à la voile avant que l'amiral Rosily fût arrivé à Cadix, mais

il espéra qu'il en serait ainsi; et, dans son embarras entre un ami

malheureux, dont il ne méconnaissait pas les fautes, et L'Empereur,

dont il jugeait les volontés imprudentes, il eut un tort trop

fréquent, celui de livrer les choses à elles-mêmes, au lieu de prendre

la responsabilité de les diriger[3].

[Note 3: On a fait une foule de conjectures sur les causes qui

amenèrent la sortie en masse de la flotte de Cadix, et la bataille de

Trafalgar. Il n'y a de vrai que ce que nous rapportons ici. Notre

récit est emprunté à la correspondance authentique de Napoléon, et à

celle des amiraux Decrès et Villeneuve. Il n'y a dans ce triste

événement rien au delà de ce qu'on va lire.]

[En marge: Douleur de Villeneuve en recevant les dépêches de Paris.]

Villeneuve, en recevant les lettres de M. Decrès, devina tout ce qu'on

ne lui disait pas, et fut malheureux autant qu'il devait l'être des

reproches qu'il avait encourus. Ce qui le touchait le plus, c'était

l'imputation de lâcheté, qu'il savait bien n'avoir jamais méritée, et

qu'il croyait entrevoir dans les réticences mêmes du ministre, son

protecteur et son ami. Il répondit à M. Decrès: «Les marins de Paris

et des départements seront bien indignes et bien fous s'ils me jettent

la pierre. Ils auront préparé eux-mêmes la condamnation qui les

frappera plus tard. Qu'ils viennent à bord des escadres, et ils

verront avec quels éléments ils sont exposés à combattre. Au reste,

_si la marine française n'a manqué que d'audace, comme on le prétend,

l'Empereur sera prochainement satisfait, et il peut compter sur les

plus éclatants succès_.»

[En marge: Villeneuve fait les préparatifs d'une nouvelle sortie.]

[En marge: État de notre flotte sous le rapport du matériel et du

personnel.]

[En marge: Nouvelle tactique navale des Anglais.]

Ces paroles amères contenaient le pronostic de ce qui allait bientôt

arriver. Villeneuve fit les préparatifs d'une nouvelle sortie,

débarqua les troupes afin de les reposer, et les malades afin de les

guérir. Il s'aida des moyens fort appauvris de l'Espagne, pour

radouber ses vaisseaux fatigués d'une longue navigation, pour se

procurer au moins trois mois de vivres, pour réorganiser enfin les

diverses parties de sa flotte. L'amiral Gravina, par ses conseils, se

débarrassa de ses mauvais bâtiments, en les échangeant contre les

meilleurs de l'arsenal de Cadix. Tout le mois de septembre fut

consacré à ces soins. La flotte y gagna beaucoup en matériel; le

personnel resta ce qu'il était. Les équipages français avaient acquis

quelque expérience pendant une navigation de près de huit mois; ils

étaient pleins d'ardeur et de dévouement. Quelques-uns des capitaines

étaient excellents. Mais parmi les officiers s'en trouvait un trop

grand nombre emprunté récemment au commerce, et n'ayant ni les

connaissances ni l'esprit de la marine militaire. L'instruction,

surtout sous le rapport de l'artillerie, était beaucoup trop négligée.

Nos marins n'étaient pas alors d'aussi habiles artilleurs qu'ils le

sont devenus dans ces derniers temps, grâce au soin spécial apporté à

cette partie de leur éducation militaire. Ce qui manquait aussi à

notre marine, c'était un système de tactique navale approprié à la

nouvelle manière de combattre des Anglais. Au lieu de se mettre en

bataille sur deux lignes contraires, comme on faisait autrefois, de

s'avancer méthodiquement, chacun gardant son rang et prenant pour

adversaire le vaisseau placé vis-à-vis de lui dans la ligne opposée,

les Anglais dirigés par Rodney dans la guerre d'Amérique, par Nelson

dans la guerre de la révolution, avaient contracté l'habitude de

s'avancer hardiment, sans observer aucun ordre que celui qui résultait

de la vitesse relative des vaisseaux, de se jeter sur la flotte

ennemie, de la couper, d'en détacher une portion pour la mettre entre

deux feux, de ne pas craindre enfin la mêlée, au risque de tirer les

uns sur les autres. L'expérience, l'habileté de leurs équipages, la

confiance qu'ils devaient à leurs succès, leur assuraient toujours

dans ces entreprises téméraires, l'avantage sur leurs adversaires,

moins agiles, moins confiants, quoique ayant autant de bravoure et

souvent davantage. Les Anglais avaient donc opéré sur mer une

révolution assez semblable à celle que Napoléon venait d'opérer sur

terre. Nelson, qui avait contribué à cette révolution, n'était pas un

esprit supérieur et universel comme Napoléon; il s'en fallait; il

était même assez borné dans les choses étrangères à son art. Mais il

avait le génie de son état; il était intelligent, résolu, et possédait

à un haut degré les qualités, propres à la guerre offensive,

l'activité, l'audace et le coup d'oeil.

Villeneuve, qui était doué d'esprit, de courage, mais non de cette

fermeté d'âme qui convient à un chef d'armée, savait parfaitement en

quoi péchait notre manière de combattre. Il avait écrit à ce sujet des

lettres pleines de sens à M. Decrès, qui était de son avis, car tous

les marins le partageaient. Mais il croyait impossible de préparer en

campagne de nouvelles instructions, et de les rendre assez familières

à ses capitaines pour qu'ils pussent les appliquer dans une prochaine

rencontre. Toutefois, à la bataille du Ferrol, il avait, opposé aux

Anglais, comme on s'en souvient sans doute, une manoeuvre inattendue,

fort approuvée par Napoléon et par M. Decrès. L'amiral Calder se

portant en colonne sur la queue de sa ligne pour la couper, il avait

eu l'art de la lui dérober avec beaucoup de promptitude. Mais une fois

la bataille engagée, il n'avait plus su manoeuvrer, il avait laissé

oisive une partie de ses forces, et lorsqu'il aurait suffi d'un

mouvement en avant, exécuté par toute sa ligne, pour reprendre deux

vaisseaux espagnols désemparés, il n'avait pas osé le prescrire.

Villeneuve néanmoins montra dans cette bataille de véritables talents,

au jugement de Napoléon, mais pas assez de caractère pour ce qu'il

possédait d'esprit. Depuis il n'adressa à ses capitaines d'autres

instructions que d'obéir aux signaux qu'il ferait dans le moment de

l'action, si l'état du vent permettait de manoeuvrer, et s'il ne le

permettait pas, de faire de leur mieux pour se porter au feu et se

chercher un adversaire.--On ne doit pas attendre, disait-il, les

signaux de l'amiral, qui dans la confusion d'une bataille navale ne

peut souvent ni voir ce qui se passe, ni donner des ordres, ni surtout

les faire parvenir. Chacun ne doit écouter que la voix de l'honneur,

et se porter au plus fort du danger. TOUT CAPITAINE EST À SON POSTE,

S'IL EST AU FEU.--Telles furent ses instructions, et, du reste,

l'amiral Bruix lui-même, si supérieur à Villeneuve, n'en avait pas

adressé d'autres aux officiers qu'il commandait. Si dans toutes nos

grandes rencontres en mer chaque capitaine avait suivi ces simples

prescriptions, dictées par l'honneur autant que par l'expérience, les

Anglais auraient compté moins de triomphes, ou les auraient payés plus

cher.

[En marge: Déplorable état de la flotte espagnole.]

Ce qui alarmait surtout l'amiral Villeneuve, c'était l'état de la

flotte espagnole. Elle se composait de beaux et grands vaisseaux, l'un

d'eux notamment, _le Santissima Trinidad_, de 140 canons, le plus

grand qu'on eût construit en Europe. Mais ces vastes machines de

guerre, qui rappelaient l'ancien éclat de la monarchie espagnole sous

Charles III, étaient, comme les vaisseaux turcs, superbes en

apparence, inutiles dans le danger. Le dénûment des arsenaux espagnols

n'avait pas permis de les gréer convenablement, et ils étaient quant

aux équipages d'une faiblesse désespérante. On les avait armés avec un

ramassis de gens de toute sorte, recueillis sans choix dans les villes

maritimes de la Péninsule, n'ayant aucune instruction, aucune habitude

de la mer, et incapables sous tous les rapports de se mesurer avec les

vieux marins de l'Angleterre, quoique le généreux sang espagnol coulât

dans leurs veines. Les officiers, pour la plupart, ne valaient pas

mieux que les matelots. Cependant, dans le nombre, quelques-uns, comme

l'amiral Gravina et le vice-amiral Alava, comme les capitaines Valdès,

Churruca et Galiano, étaient dignes des plus beaux temps de la marine

espagnole.

Villeneuve, très-décidé à prouver qu'il n'était pas un lâche, employa

le mois de septembre et les premiers jours d'octobre à mettre quelque

choix et quelque ordre dans cet amalgame des deux marines. Il forma

deux escadres, l'une de bataille, l'autre de réserve. Il prit lui-même

le commandement de l'escadre de bataille composée de 21 vaisseaux, et

la distribua en trois divisions de 7 vaisseaux chacune. Il avait sous

ses ordres directs la division du centre; l'amiral Dumanoir, dont le

pavillon était arboré sur _le Formidable_, commandait la division de

l'arrière-garde; le vice-amiral Alava, dont le pavillon flottait sur

_le Santa Anna_, commandait celle de l'avant-garde. L'escadre de

réserve était composée de 12 vaisseaux, et distribuée en deux

divisions de 6 vaisseaux chacune. L'amiral Gravina était le chef de

cette escadre, et avait sous lui, pour en diriger la seconde division,

le contre-amiral Magon, monté sur _l'Algésiras_. C'était avec cette

escadre de réserve, détachée du corps de bataille, et agissant à part,

que Villeneuve voulait parer aux manoeuvres imprévues de l'ennemi, si

toutefois le vent lui permettait à lui-même de manoeuvrer. Dans le cas

contraire, il s'en fiait au devoir d'honneur, imposé à tous ses

capitaines, de se porter au feu.

[En marge: Conseil de guerre tenu avant la sortie de Cadix.]

L'escadre combinée était donc composée de 33 vaisseaux, 5 frégates et

2 bricks. Dans son impatience de mettre à la voile, Villeneuve voulut

profiter, le 8 octobre (16 vendémiaire), d'un vent d'est pour sortir

de la rade, car il faut pour déboucher de Cadix des vents du nord-est

au sud-est. Mais trois des vaisseaux espagnols venaient de quitter le

bassin, et les équipages y étaient embarqués de la veille: c'étaient

_le Santa Anna_, _le Rayo_, et _le San Justo_. Propres tout au plus à

appareiller avec la flotte, ils étaient incapables de tenir leur place

dans une ligne de bataille. C'est ce que firent remarquer les

officiers espagnols. Villeneuve, pour couvrir sa responsabilité,

voulut assembler un conseil de guerre. Les plus braves officiers des

deux armées déclarèrent qu'ils étaient prêts à se porter partout où il

faudrait, pour seconder les vues de l'empereur Napoléon, mais que se

présenter immédiatement à l'ennemi, dans l'état de la plupart des

bâtiments, était une imprudence des plus périlleuses; que la flotte,

au sortir de la rade, ayant eu à peine le temps de manoeuvrer quelques

heures, rencontrerait une flotte anglaise, de force égale ou

supérieure, et serait infailliblement détruite; qu'il valait mieux

attendre quelque occasion favorable, comme une séparation des forces

anglaises produite par une cause quelconque, et jusque-là terminer

l'organisation des vaisseaux qui avaient été armés les derniers.

[En marge: Malgré l'avis de ses officiers, et malgré le sien propre,

Villeneuve prend la résolution de sortir de Cadix pour livrer

bataille.]

Villeneuve envoya cette délibération à Paris, ajoutant à cet avis le

sien propre, qui était contraire à toute grande bataille, dans l'état

présent des deux marines. Mais il envoya ces inutiles documents comme

pour faire ressortir davantage sa tranquille résignation, et il ajouta

qu'il avait pris la résolution d'appareiller au premier vent d'est qui

lui permettrait de mettre la flotte hors de rade.

Il attendait donc impatiemment un moment propice pour quitter Cadix à

tout risque. Il avait enfin devant lui ce redoutable Nelson, dont

l'image, le poursuivant sur toutes les mers, lui avait fait manquer la

plus grande des missions par crainte de le rencontrer. Et maintenant

il ne craignait plus sa présence, bien qu'elle fût plus à redouter que

jamais, parce que son âme, tendue par le désespoir, souhaitait le

péril, presque la défaite, pour prouver qu'il avait eu raison d'éviter

la rencontre de la marine britannique.

[En marge: État de la flotte anglaise commandée par Nelson.]

Nelson, après avoir touché un instant aux rivages de la

Grande-Bretagne, qu'il ne devait plus revoir, avait fait voile vers

Cadix. Il amenait avec lui l'une des flottes que l'amirauté

britannique, pénétrant après deux ans les projets de Napoléon, avait

réunies dans la Manche. Il était naturellement conduit à Cadix par le

bruit répandu sur l'Océan du retour de Villeneuve vers l'extrémité de

la Péninsule.

Nelson avait à sa disposition à peu près la même force navale que

Villeneuve, c'est-à-dire 33 ou 34 vaisseaux, mais tous éprouvés par de

longues croisières, ayant sur la flotte combinée de France et

d'Espagne la supériorité qu'ont toujours les escadres bloquantes sur

les escadres bloquées. Ne doutant pas, aux préparatifs dont il était

exactement informé par des espions espagnols, de saisir bientôt

Villeneuve au passage, il observait ses mouvements avec le plus grand

soin, et avait adressé aux officiers anglais, pour la bataille qu'il

prévoyait, des instructions connues depuis, et admirées de tous les

hommes de mer.

[En marge: Instructions données par Nelson à ses officiers.]

Il leur avait prescrit sa manoeuvre de prédilection, en ayant soin

d'en détailler les motifs.--Se mettre en ligne, disait-il, faisait

perdre trop de temps, car tous les vaisseaux ne se comportaient pas

également au vent, et alors il fallait qu'une escadre réglât ses

mouvements sur ceux qui marchaient le plus mal. On donnait ainsi à un

ennemi qui voulait éviter la bataille le temps de se dérober. Or il

fallait se garder de laisser échapper en cette occasion la flotte

franco-espagnole.--Nelson supposait que Villeneuve avait rallié la

division Lallemand et peut-être la division de Carthagène, ce qui

aurait composé une escadre de 46 vaisseaux. Il espérait lui-même en

avoir 40, en comptant ceux dont l'arrivée prochaine était annoncée; et

plus sa flotte devait être nombreuse, moins il voulait essayer de la

mettre en ligne. Il avait donc ordonné de former deux colonnes, l'une

directement placée sous son commandement, l'autre sous le commandement

du vice-amiral Collingwood, de les porter vivement sur la ligne

ennemie, sans observer aucun ordre que celui de vitesse, de couper

cette ligne en deux endroits, au centre et vers la queue, d'envelopper

ensuite les portions qu'on aurait coupées, et de les détruire.--La

partie de la flotte ennemie que vous laisserez en dehors du combat,

avait-il ajouté en se fondant sur les nombreuses expériences du

siècle, viendra difficilement au secours de la partie attaquée, et

vous aurez vaincu avant qu'elle arrive.--On ne pouvait prévoir avec

plus de sagacité et de justesse les conséquences d'une pareille

manoeuvre. Nelson en avait d'avance fait entrer la pensée dans

l'esprit de chacun de ses lieutenants, et il attendait à chaque

instant l'occasion de la réaliser. Pour ne pas trop intimider son

adversaire, il avait même soin de ne pas serrer Cadix de trop près. Il

en observait la rade par de simples frégates, et, quant à lui, il

croisait avec ses vaisseaux dans la large embouchure du détroit,

courant des bordées de l'est à l'ouest, bien loin de la vue des côtes.

Informé du véritable état des forces de Villeneuve, qui n'avait rallié

ni Salcedo ni Lallemand, il n'avait pas craint de laisser 4 vaisseaux

à Gibraltar, d'en donner un à l'amiral Calder, qui venait d'être

rappelé en Angleterre, et d'en renvoyer encore un autre à Gibraltar

pour y faire de l'eau. Cette circonstance, connue à Cadix, confirma

Villeneuve dans sa résolution de mettre à la voile. Il croyait les

Anglais plus en force, car il leur supposait 33 ou 34 vaisseaux, et il

fut charmé d'apprendre qu'ils n'en avaient pas autant. Il leur en

supposa même moins qu'ils n'en possédaient réellement, c'est-à-dire 23

ou 24.

[En marge: Motifs qui portent Villeneuve à précipiter sa sortie.]

[En marge: Sortie des flottes de France et d'Espagne le 19 octobre

1805.]

C'est sur ces entrefaites qu'arrivèrent à Cadix les dernières dépêches

de Paris, annonçant le départ de l'amiral Rosily. Villeneuve n'en fut

pas d'abord très-affecté. L'idée de servir honorablement sous un chef

son supérieur d'âge et de grade, et de se conduire à ses côtés en

vaillant lieutenant, soulagea son âme accablée du poids d'une trop

grande responsabilité. Mais déjà l'amiral Rosily était à Madrid,

qu'aucune dépêche du ministre n'avait expliqué à Villeneuve le sort

qui lui était réservé sous le nouvel amiral. Villeneuve commença

bientôt à croire qu'il était destitué purement et simplement du

commandement de la flotte, et qu'il n'aurait pas la consolation de se

réhabiliter en combattant au second rang d'une manière éclatante.

Pressé de se soustraire à ce déshonneur, et profitant de ses

instructions qui l'autorisaient à sortir, qui lui en faisaient même un

devoir, lorsque l'ennemi serait en force inférieure, il considéra les

avis reçus dernièrement comme une autorisation d'appareiller.

Sur-le-champ il en fit le signal. Le 19 octobre (27 vendémiaire) une

faible brise du sud-est s'étant déclarée, il mit hors de rade le

contre-amiral Magon avec une division. Celui-ci donna la chasse à un

vaisseau et à quelques frégates de l'ennemi, et mouilla la nuit en

dehors de la rade. Le lendemain 20 (28 vendémiaire), Villeneuve

appareilla lui-même avec toute la flotte. Les vents faibles et

variables venaient de la partie de l'est. Il mit le cap au sud, ayant

en tête et un peu à sa gauche l'escadre de réserve sous l'amiral

Gravina. La flotte combinée était, comme nous l'avons dit, forte de 33

vaisseaux, 5 frégates et 2 bricks. Elle avait belle apparence. Les

vaisseaux français manoeuvraient bien, mais les espagnols assez mal,

au moins pour la plupart.

Quoiqu'on ne vît pas encore l'ennemi, le mouvement de ses frégates

donnait lieu de penser qu'il n'était pas loin. Un vaisseau,

_l'Achille_, finit par l'apercevoir, mais ne découvrit et ne signala

que 18 voiles. On se flatta un moment de rencontrer les Anglais en

force très-inférieure. Une lueur d'espérance se fit jour dans l'âme de

Villeneuve: ce devait être la dernière de sa vie.

Il ordonna le soir de se mettre en bataille par rang de vitesse, en

formant la ligne sur le vaisseau qui serait le plus sous le vent, ce

qui signifiait que chaque vaisseau se placerait d'après sa marche, non

d'après son rang accoutumé, et s'alignerait sur celui qui aurait le

plus cédé au vent. La brise avait varié. On avait le cap au sud-est,

c'est-à-dire vers l'entrée du détroit. Le branle-bas de combat était

fait sur tous les bâtiments de la flotte.

Pendant la nuit on ne cessa de voir et d'entendre les signaux des

frégates anglaises, qui par des feux et des coups de canon indiquaient

à Nelson la direction de notre marche. À la pointe du jour les vents

étant à l'ouest, toujours faibles et variables, la mer houleuse, la

vague haute, mais ne brisant pas, le soleil brillant, on aperçut enfin

l'ennemi formé en plusieurs groupes, dont le nombre parut aux uns de

deux, aux autres de trois. Il se dirigeait vers la flotte française,

et en était encore à cinq ou six lieues de distance.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 39 段