On a dit faussement que le départ du prince prouvait la possibilité de

sortir d'Ulm. Il est d'abord tout à fait improbable que l'armée

entière avec son artillerie et son matériel pût se dérober comme un

simple détachement, composé en majeure partie de troupes à cheval.

Mais ce qui arriva quelques jours après à l'archiduc Ferdinand,

démontre que l'armée elle-même eût trouvé sa perte dans cette fuite.

La grande faute était de se diviser. Il fallait ou rester, ou sortir

tous ensemble: rester pour livrer une bataille acharnée à la tête de

70 mille hommes; sortir pour se précipiter avec ces 70 mille hommes

sur l'un des points de l'investissement, et y trouver soit la mort,

soit le succès que la fortune accorde quelquefois au désespoir. Mais

se diviser, les uns pour s'enfuir avec Jellachich vers le Tyrol, les

autres pour escorter la fuite d'un prince en Bohême, les autres pour

signer une capitulation à Ulm, était de toutes les manières de se

conduire la plus déplorable. Du reste l'expérience enseigne que, dans

ces situations, l'âme humaine abattue, quand elle a commencé à

descendre, descend si bas, qu'entre tous les partis elle prend le plus

mauvais. Il faut ajouter, pour être juste, que le général Mack s'est

toujours défendu depuis d'avoir voulu cette division des forces

autrichiennes et ces retraites séparées[1].

[Note 1: Les Autrichiens n'ont jamais fait connaître leurs opérations

dans cette première partie de la campagne de 1805. On a publié

néanmoins beaucoup d'écrits en Allemagne, dans lesquels on s'est

attaché à accabler le général Mack, à exalter l'archiduc Ferdinand,

pour expliquer par l'ineptie d'un seul homme le désastre de l'armée

autrichienne, et diminuer en même temps la gloire des Français. Ces

écrits sont tous inexacts et injustes, et s'appuient la plupart du

temps sur des circonstances fausses, dont l'impossibilité même est

démontrée. Je me suis procuré avec beaucoup de peine l'un des rares

exemplaires de la défense présentée par le général Mack au conseil de

guerre devant lequel il fut appelé à comparaître. Cette défense, d'une

forme singulière, d'un ton contraint, surtout à l'égard de l'archiduc

Ferdinand, plus remplie de réflexions déclamatoires que de faits, m'a

cependant fourni le moyen de bien préciser les intentions du général

autrichien, et de rectifier un grand nombre de suppositions absurdes.

Je crois donc être arrivé dans ce récit à la vérité, autant du moins

qu'il est permis de l'espérer à l'égard d'événements qui n'ont pas été

constatés par écrit même en Autriche, et qui sont presque sans témoins

vivants aujourd'hui. Les principaux personnages en effet sont morts,

et il y a eu en Allemagne un motif fort naturel, fort excusable de

défigurer la vérité, celui de sauver l'amour-propre national en

accablant un seul homme.]

[En marge: Attaque du Michelsberg, et investissement d'Ulm.]

Napoléon avait passé la nuit du 14 au 15 dans le couvent d'Elchingen.

Le 15 au matin, il résolut d'en finir, et donna l'ordre au maréchal

Ney d'enlever les hauteurs du Michelsberg. Ces hauteurs placées en

avant d'Ulm, quand on vient par la rive gauche, dominent cette ville,

qui est, comme nous l'avons dit, située à leur pied, au bord même du

Danube. (Voir la carte nº 7.) Lannes avait passé avec son corps par le

pont d'Elchingen, et flanquait l'attaque de Ney. Il devait enlever le

Frauenberg, hauteur voisine de celle du Michelsberg. Napoléon était

sur le terrain, ayant Lannes auprès de lui, observant d'un côté les

positions que Ney allait aborder à la tête de ses régiments, et de

l'autre plongeant ses regards sur la ville d'Ulm placée dans le fond.

Tout à coup une batterie démasquée par les Autrichiens vomit la

mitraille sur le groupe impérial. Lannes saisit brusquement les rênes

du cheval de Napoléon pour l'éloigner de ce feu meurtrier. Napoléon,

qui ne recherchait pas le feu, et ne l'évitait pas non plus, qui ne

s'en approchait qu'autant qu'il le fallait pour juger des choses

d'après ses propres yeux, se place de manière à voir l'action avec

moins de péril. Ney ébranle ses colonnes, gravit les retranchements

élevés sur le Michelsberg, et les emporte à la baïonnette. Napoléon,

craignant que l'attaque de Ney ne soit trop prompte, veut la ralentir

pour donner à Lannes le temps d'aborder le Frauenberg, et de diviser

ainsi l'attention de l'ennemi.--La gloire ne se partage pas, répond

Ney au général Dumas, qui lui apporte l'ordre d'attendre le secours de

Lannes, et il continue sa marche, surmonte tous les obstacles, et

parvient avec son corps sur le revers des hauteurs, au-dessus même de

la ville d'Ulm. Lannes enlève de son côté le Frauenberg, et réunis ils

descendent ensemble pour s'approcher des murs de la place. Dans

l'ardeur qui entraînait les colonnes d'attaque, le 17e léger, sous les

ordres du colonel Vedel, de la division Suchet, escalade le bastion

placé le plus près du fleuve, et s'y établit. Mais les Autrichiens

s'apercevant de la position aventurée de ce régiment, se jettent sur

lui, le repoussent et lui font quelques prisonniers.

Napoléon crut devoir suspendre le combat, et remettre au lendemain le

soin de sommer la place, et, si elle résistait, de la prendre

d'assaut. Pendant cette journée, le général Dupont, demeuré depuis la

veille en face du corps de Werneck, s'était de nouveau engagé avec

lui, pour l'empêcher de regagner Ulm. Napoléon avait envoyé Murat pour

voir ce qui se passait de ce côté, car il avait la plus grande peine à

se l'expliquer, ignorant la sortie d'une partie de l'armée

autrichienne. Bientôt il devint évident pour lui que plusieurs

détachements avaient réussi à se dérober par l'une des portes d'Ulm,

celle qui était le moins exposée à la vue et à l'action des Français.

Il chargea sur-le-champ Murat, avec la réserve de la cavalerie, la

division Dupont et les grenadiers Oudinot, de suivre à outrance la

portion de l'armée ennemie qui s'était échappée de la place.

[En marge: Napoléon fait sommer le général Mack de se rendre.]

Le lendemain, 16, il fit jeter quelques obus dans Ulm, et le soir il

donna l'ordre à l'un des officiers de son état-major, M. de Ségur, de

se transporter auprès du général Mack pour le sommer de mettre bas les

armes. Obligé de marcher la nuit par un très-mauvais temps, M. de

Ségur eut la plus grande peine à pénétrer dans la place. Il fut amené

les yeux bandés devant le général Mack, qui, s'efforçant de cacher sa

profonde anxiété, ne put cependant dissimuler sa surprise et sa

douleur en apprenant toute l'étendue de son désastre. Il ne la

connaissait pas entièrement, car il ignorait encore qu'il était cerné

par plus de 100 mille Français, que 60 mille autres occupaient la

ligne de l'Inn, que les Russes au contraire étaient fort loin, et que

l'archiduc Charles, retenu sur l'Adige par le maréchal Masséna, ne

pourrait arriver. Chacune de ces nouvelles, qu'il ne voulait d'abord

pas croire, mais qu'il était bientôt obligé d'admettre sur l'assertion

réitérée et véridique de M. de Ségur, déchirait son âme. Après s'être

beaucoup récrié contre la proposition de capituler, le général Mack

finit par en supporter l'idée, à la condition d'attendre quelques

jours le secours des Russes. Il était prêt, disait-il, à se rendre

sous huit jours, si les Russes ne paraissaient pas devant Ulm. M. de

Ségur avait ordre de ne lui en accorder que cinq, et à la rigueur six.

En cas de refus, il devait le menacer d'un assaut, et du sort le plus

rigoureux pour les troupes placées sous son commandement.

[En marge: Capitulation du général Mack.]

Ce malheureux général mettait son honneur, désormais perdu, à obtenir

huit jours au lieu de six. M. de Ségur se retira pour porter sa

réponse à l'Empereur. Les pourparlers continuèrent, et enfin Berthier,

introduit lui-même dans la place, convint avec le général Mack des

conditions suivantes. Si le 25 octobre, avant minuit, un corps

austro-russe capable de débloquer Ulm ne se présentait pas, l'armée

autrichienne devait déposer les armes, se constituer prisonnière de

guerre, et être conduite en France. Les officiers autrichiens

pouvaient rentrer en Autriche à la condition de ne plus servir contre

la France. Chevaux, armes, munitions, drapeaux, tout devait appartenir

à l'armée française.

On traitait le 19 octobre, mais on devait dater la convention du 17,

ce qui en apparence donnait au général Mack les huit jours demandés.

Cet infortuné, arrivé au quartier général de l'Empereur, et reçu avec

les égards dus au malheur, affirma itérativement qu'il n'était pas

coupable des désastres de son armée, qu'on s'était établi à Ulm par

ordre du conseil aulique, et que depuis l'investissement on s'était

divisé malgré sa volonté formelle.

C'était, comme on le voit, une nouvelle convention d'Alexandrie, moins

la terrible effusion de sang de Marengo.

[En marge: Poursuite de l'archiduc Ferdinand par Murat.]

Pendant ce temps, Murat, à la tête de la division Dupont, des

grenadiers Oudinot et de la réserve de cavalerie, rachetait sa faute

récente en poursuivant les Autrichiens avec une rapidité vraiment

prodigieuse. Il suivait à outrance le général Werneck et le prince

Ferdinand, jurant de ne pas laisser échapper un seul homme. (Voir la

carte nº 29.) Parti le 16 octobre au matin, il livra le soir à

Nerenstetten un combat d'arrière-garde au général Werneck, et lui

enleva 2 mille prisonniers. Le lendemain, 17, il se dirigea sur

Heidenheim, tâchant de déborder les flancs de l'ennemi par la marche

rapide de sa cavalerie. Le général Werneck et l'archiduc Ferdinand,

alors réunis, faisaient leur retraite en commun. Dans la journée, on

dépassa Heidenheim, et on arriva à Néresheim à la nuit, en même temps

que l'arrière-garde du corps de Werneck. On la mit en désordre, et on

la contraignit à se disperser dans les bois. Le lendemain 18, Murat,

marchant sans relâche, suivit l'ennemi sur Nordlingen. Le régiment de

Stuart enveloppé se livra tout entier. Le général Werneck, se voyant

cerné de toutes parts et ne pouvant plus avancer avec une infanterie

harassée, n'ayant plus ni l'espérance ni même la volonté de se sauver,

offrit de capituler. La capitulation fut acceptée, et ce général posa

les armes avec 8 mille hommes. Trois généraux autrichiens, emmenant

une partie de la cavalerie, voulurent s'échapper malgré la

capitulation. Murat leur envoya un officier pour les rappeler à

l'exécution de leur engagement. Ils n'écoutèrent rien, et allèrent

rejoindre le prince Ferdinand. Murat se promit de punir un tel manque

de foi en les poursuivant plus activement encore le lendemain. Dans la

nuit, on s'empara du grand parc, composé de 500 voitures.

[En marge: Spectacle de confusion pendant la poursuite des

Autrichiens.]

Cette route offrait un spectacle de confusion inouï. Les Autrichiens

s'étaient jetés sur nos communications; ils avaient pris beaucoup de

nos équipages, de nos traînards, et une partie du trésor de Napoléon.

On leur reprit tout ce qu'ils avaient conquis pour un moment, plus

leur artillerie, leurs équipages et leur propre trésor. On voyait des

soldats, des employés des deux armées fuir en désordre, sans savoir

où ils allaient, ignorant quel était le vainqueur ou le vaincu. Des

paysans du haut Palatinat couraient après les fuyards, les

dépouillaient, et coupaient les traits de l'artillerie autrichienne

pour s'en approprier les chevaux. Murat continuant sa poursuite,

arriva le 19 à Gunzenhausen, frontière prussienne d'Anspach. Un

officier prussien eut la hardiesse de venir réclamer la neutralité,

quand les fugitifs autrichiens avaient obtenu l'autorisation de

traverser le pays. Murat, pour toute réponse, entra de vive force dans

Gunzenhausen, et suivit l'archiduc au delà. Le lendemain 20, il

dépassa Nuremberg. L'ennemi, sentant ses forces épuisées, finit par

s'arrêter. Un combat s'engagea entre les deux cavaleries. Après des

charges nombreuses reçues et rendues, les escadrons de l'archiduc se

dispersèrent, et la plus grande partie d'entre eux mit bas les armes.

Quelque infanterie qui restait se rendit prisonnière. Le prince

Ferdinand dut au dévouement d'un sous-officier, qui lui donna son

cheval, l'avantage de sauver sa personne. Il gagna, avec deux ou trois

mille chevaux, la route de Bohême.

Murat ne crut pas devoir pousser plus loin. Il avait marché quatre

jours sans se reposer, faisant plus de dix lieues par jour. Ses

troupes étaient harassées de fatigue. Prolongée au delà de Nuremberg,

cette poursuite l'eût emporté hors du cercle des opérations de

l'armée. D'ailleurs ce qui restait au prince Ferdinand ne valait pas

une marche de plus. Dans cette circonstance mémorable, Murat avait

pris 12 mille prisonniers, 120 pièces de canon, 500 voitures, 11

drapeaux, 200 officiers, 7 généraux, plus le trésor de l'armée

autrichienne. Il avait donc sa glorieuse part de cette immortelle

campagne.

[En marge: Résultats matériels de cette courte campagne.]

Le plan de Napoléon était complétement réalisé. On était au 20

octobre, et en vingt jours, sans livrer bataille, par une suite de

marches et quelques combats, une armée de 80 mille hommes était

détruite. Il ne s'était enfui que le général Kienmayer avec une

douzaine de mille hommes, le général Jellachich avec cinq ou six, le

prince Ferdinand avec deux ou trois mille chevaux. On avait recueilli

à Wertingen, à Günzbourg, à Haslach, à Munich, à Elchingen, à

Memmingen, dans la poursuite dirigée par Murat, environ 30 mille

prisonniers[2]. Il en restait 30 mille qu'on allait trouver dans Ulm.

C'étaient 60 mille hommes en tout qu'on avait enlevés, avec leur

artillerie composée de 200 bouches à feu, avec 4 ou 5 mille chevaux

très-propres à remonter notre cavalerie, avec tout le matériel de

l'armée autrichienne, et 80 drapeaux.

[Note 2: Voici l'énumération approximative, mais plutôt réduite

qu'exagérée, de ces prisonniers:

Pris à Wertingen 2,000

à Günzbourg 2,000

à Haslach 4,000

à Munich 1,000

à Elchingen 3,000

à Memmingen 5,000

Pendant la poursuite dirigée par Murat 12 à 13,000

TOTAL 29 ou 30,000]

L'armée française avait quelques mille écloppés par suite des marches

forcées, elle comptait tout au plus deux mille hommes hors de combat.

Napoléon, rassuré à l'égard des Russes, n'avait pas été fâché de

s'arrêter quatre ou cinq jours devant Ulm, afin de donner à ses

soldats le temps de se reposer, et surtout de rejoindre leurs

drapeaux, car les dernières opérations avaient été si rapides, qu'un

certain nombre d'entre eux étaient demeurés en arrière.--Notre

Empereur, disaient-ils, a trouvé une nouvelle manière de faire la

guerre; il ne la fait plus avec nos bras, mais avec nos jambes.--

Cependant Napoléon ne voulait pas attendre davantage, et il tenait à

gagner les trois ou quatre jours qui restaient à courir, en vertu de

la capitulation signée avec le général Mack. Il le fit venir, et, en

versant quelques consolations dans son coeur, il en obtint une

nouvelle concession, c'était de livrer la place le 20, moyennant que

Ney restât sous Ulm jusqu'au 25 octobre. Le général Mack croyait avoir

rempli ses derniers devoirs en paralysant un corps français jusqu'au

huitième jour. Au reste, dans la situation à laquelle il était réduit,

tout ce qu'il pouvait était peu de chose. Il consentit donc à sortir

le lendemain de la place.

[En marge: L'armée autrichienne sort d'Ulm en déposant les armes

devant Napoléon.]

Le lendemain, en effet, 20 octobre 1805, jour à jamais mémorable,

Napoléon, placé au pied du Michelsberg, en face d'Ulm, vit défiler

sous ses yeux l'armée autrichienne. Il occupait un talus élevé, ayant

derrière lui son infanterie rangée en demi-cercle sur le versant des

hauteurs, et vis-à-vis sa cavalerie déployée sur une ligne droite. Les

Autrichiens défilaient entre deux, déposant leurs armes à l'entrée de

cette espèce d'amphithéâtre. On avait préparé un grand feu de bivouac,

auprès duquel Napoléon assistait au défilé. Le général Mack se

présenta le premier et lui remit son épée, en s'écriant avec douleur:

Voici le malheureux Mack.--Napoléon le reçut, lui et ses officiers,

avec une parfaite courtoisie, et les fit ranger à ses côtés. Les

soldats autrichiens, avant d'arriver en sa présence, jetaient leurs

armes avec un dépit honorable pour eux, et n'étaient arrachés à ce

sentiment que par celui de la curiosité, qui les saisissait en

approchant de Napoléon. Tous dévoraient des yeux ce terrible

vainqueur, qui depuis dix années faisait subir de si cruels affronts à

leurs drapeaux.

Napoléon, s'entretenant avec les officiers autrichiens, leur dit assez

haut pour être entendu de tous: Je ne sais pas pourquoi nous nous

faisons la guerre. Je ne la voulais pas, je ne songeais qu'à la faire

aux Anglais, quand votre maître est venu me provoquer. Vous voyez mon

armée: j'ai en Allemagne 200 mille hommes, vos soldats prisonniers en

verront 200 mille autres qui traversent la France pour venir en aide

aux premiers. Je n'ai pas besoin, vous le savez, d'en avoir autant

pour vaincre. Votre maître doit songer à la paix, car autrement la

chute de la maison de Lorraine pourrait bien être arrivée. Ce ne sont

pas de nouveaux États que je désire sur le continent, ce sont des

vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux avoir, et cette

ambition vous est aussi profitable qu'à moi.--Ces paroles, prononcées

avec quelque hauteur, ne rencontrèrent chez ces officiers que le

silence, et le regret de les trouver méritées. Napoléon s'entretint

ensuite avec les plus connus des généraux autrichiens, et assista cinq

heures à ce spectacle extraordinaire. Vingt-sept mille hommes

défilèrent devant lui. Il restait dans la place 3 à 4 mille blessés.

[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats.]

Selon sa coutume, il adressa le lendemain à ses soldats une

proclamation. Elle était conçue dans les termes suivants:

«Du quartier général impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an

XIV (21 octobre 1805).

»SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE,

»En quinze jours nous avons fait une campagne: ce que nous nous

proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison

d'Autriche de la Bavière, et rétabli notre allié dans la

souveraineté de ses États. Cette armée qui, avec autant

d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos

frontières, est anéantie. Mais qu'importe à l'Angleterre? son but

est atteint, nous ne sommes plus à Boulogne!...

»De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille

hommes sont prisonniers: ils iront remplacer nos conscrits dans

les travaux de nos campagnes. 200 pièces de canon, 90 drapeaux,

tous les généraux sont en notre pouvoir, il ne s'est pas échappé

de cette armée 15 mille hommes. Soldats, je vous avais annoncé

une grande bataille; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de

l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune

chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations,

un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de 1500

hommes hors de combat.

»Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans

votre Empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les

privations de toute espèce, à votre rare intrépidité.

»Mais nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de

commencer une seconde campagne. Cette armée russe que l'or de

l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous

allons lui faire éprouver le même sort.

»À cette nouvelle lutte est attaché plus spécialement l'honneur

de l'infanterie. C'est là que va se décider pour la seconde fois

cette question qui a déjà été décidée en Suisse et en Hollande,

si l'infanterie française est la seconde ou la première de

l'Europe? Il n'y a point là de généraux contre lesquels je puisse

avoir de la gloire à acquérir: tout mon soin sera d'obtenir la

victoire avec le moins possible d'effusion de votre sang. Mes

soldats sont mes enfants.»

Le lendemain de la reddition d'Ulm Napoléon partit pour

Augsbourg, dans l'intention d'arriver sur l'Inn avant les Russes,

de marcher sur Vienne, et, comme il l'avait résolu, de déjouer

les quatre attaques qui se dirigeaient contre l'Empire, par la

seule marche de la grande armée sur la capitale de l'Autriche.

[En marge: Suite des opérations navales après la levée du camp de

Boulogne.]

Pourquoi faut-il qu'après cet heureux récit nous soyons immédiatement

obligé d'en placer un qui est si triste? Pendant ces mêmes journées du

mois d'octobre 1805, à jamais glorieuses pour la France, la Providence

infligeait à nos flottes une cruelle compensation des victoires de nos

armées. L histoire, à qui est imposée la tâche de retracer tour à tour

les triomphes et les revers des nations, et de faire ressentir à la

postérité curieuse les mêmes émotions de joie ou de douleur

qu'éprouvèrent en leur temps les générations dont elle raconte la vie,

l'histoire doit, après les merveilles d'Ulm, se résigner à décrire

l'effroyable scène de destruction qui se passait, à la même époque, le

long des côtes d'Espagne, en vue du cap de Trafalgar.

L'infortuné Villeneuve, en sortant du Ferrol, était agité du désir de

se diriger vers la Manche, pour se conformer aux grandes vues de

Napoléon; mais il était par un sentiment irrésistible ramené vers

Cadix. La nouvelle de la réunion de Nelson avec les amiraux Calder et

Cornwallis l'avait frappé d'une sorte de terreur. Vraie sous quelques

rapports, car Nelson en rentrant en Angleterre avait visité l'amiral

Cornwallis devant Brest, cette nouvelle était fausse en ce qu'elle

avait d'important, puisque Nelson ne s'était pas arrêté devant Brest,

et avait fait voile vers Portsmouth. L'amiral Calder avait été renvoyé

seul vers le Ferrol, et n'y avait paru qu'après la sortie de

Villeneuve. Ils couraient donc vainement les uns après les autres,

comme il arrive souvent sur le vaste espace des mers; et Villeneuve,

s'il eût persisté, aurait trouvé devant Brest, Cornwallis séparé à la

fois de Nelson et de Calder. Il perdit ainsi la plus grande des

occasions, et la fit perdre à la France, sans qu'on puisse dire

cependant quel eût été le résultat de cette expédition extraordinaire,

si Napoléon s'était trouvé aux portes de Londres tandis que les armées

autrichiennes auraient été sur les frontières du Rhin. La rapidité de

ses coups, ordinairement prompts comme la foudre, aurait seule décidé

si quarante jours, écoulés du 20 août au 30 septembre, suffisaient

pour subjuguer l'Angleterre, et pour donner à la France les deux

sceptres réunis de la terre et des mers.

[En marge: Motifs qui entraînent Villeneuve à retourner à Cadix au

lieu de faire voile vers la Manche.]

En quittant le Ferrol, Villeneuve n'avait pas osé dire au général

Lauriston qu'il allait à Cadix; mais, une fois en mer, il ne lui cacha

plus les inquiétudes dont il était dévoré, et qui le portaient à

s'éloigner de la Manche, pour se diriger vers l'extrémité de la

Péninsule. Sur les vives instances du général Lauriston, qui s'efforça

de lui retracer toute la grandeur des desseins qu'il allait faire

échouer, il revint un instant à la pensée de naviguer vers la Manche,

et mit le cap au nord-est. Mais un vent debout, qui soufflait du

nord-est même, lui interdisant cette route, il prit définitivement le

parti d'aller à Cadix, le coeur tourmenté d'un nouvel effroi, celui

d'encourir la colère de Napoléon. Il parut en vue de Cadix vers le 20

août. Une croisière anglaise, de médiocre force, bloquait

ordinairement ce port. Arrivant à la tête des escadres combinées, il

pouvait enlever cette croisière, s'il se fût présenté brusquement avec

ses forces réunies. Mais toujours poursuivi des mêmes craintes, il

envoya une avant-garde, pour s'assurer s'il n'y avait pas devant Cadix

une force navale capable de livrer bataille, et il donna l'éveil à la

croisière anglaise, qui eut ainsi le temps de s'enfuir. L'amiral

Ganteaume, en 1801, ayant manqué le but de son expédition d'Égypte,

prit au moins _le Swiftsure:_ Villeneuve n'eut pas même la faible

consolation d'entrer dans Cadix en amenant prisonniers deux ou trois

vaisseaux anglais, comme dédommagement de son inutile campagne.

[En marge: Colère de Napoléon contre Villeneuve, et chagrin qu'en

ressent celui-ci.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 39 段