Le général Dupont, qui était demeuré seul sur la rive gauche, et qui,

conformément aux ordres du maréchal Ney, devait se rapprocher d'Ulm le

11 octobre au matin, s'était porté en vue de cette place par la route

d'Albeck. C'est ce même moment que Murat et Ney, réunis à Günzbourg,

employaient à disputer, et que Napoléon, accouru à Augsbourg,

employait à faire ses dispositions générales. Le général Dupont arrivé

an village de Haslach, d'où l'on aperçoit le Michelsberg dans tout son

développement, y découvrit 60 mille Autrichiens dans une attitude

imposante. Les dernières marches, exécutées au milieu du plus mauvais

temps et avec une extrême rapidité, avaient réduit sa division à 6

mille hommes. On lui avait cependant laissé les dragons à pied de

Baraguey-d'Hilliers, lesquels, pendant le trajet du Rhin au Danube,

avaient été adjoints non pas à Murat, mais au maréchal Ney. C'était un

renfort de 5 mille hommes, qui aurait pu être d'une grande utilité

s'il n'était resté à Langenau, trois lieues en arrière.

Le général Dupont, arrivé en présence du Michelsberg et des 60 mille

hommes qui l'occupaient, se trouva devant eux avec trois régiments

d'infanterie, deux de cavalerie et quelques pièces de canon. Cet

officier, si malheureux depuis, fut saisi, à cette vue, d'une

inspiration qui honorerait les plus grands généraux. Il jugea que s'il

reculait, il allait déceler sa faiblesse, et être bientôt enveloppé

par 40 mille chevaux lancés à sa poursuite; que si, au contraire, il

faisait acte d'audace, il tromperait les Autrichiens, leur

persuaderait qu'il était l'avant-garde de l'armée française, les

obligerait à être circonspects, et aurait ainsi le temps de se retirer

du mauvais pas où il était engagé.

En conséquence, il fit sur-le-champ ses dispositions pour combattre. À

sa gauche, il avait le village de Haslach, entouré d'un petit bois. Il

y plaça le 32e, devenu célèbre en Italie, et commandé à cette époque

par le colonel Darricau, le 1er de hussards, une partie de son

artillerie. À sa droite, adossée de même à un bois, il plaça le 96e de

ligne, commandé par le colonel Barrois, le 9e léger, commandé par le

colonel Meunier, plus, le 17e de dragons. Un peu en avant de sa

droite, il avait le village de Jungingen, entouré aussi de quelques

bouquets de bois, et il le fit occuper par un détachement.

C'est dans cette position que le général Dupont reçut les Autrichiens,

détachés, au nombre de 25 mille, sous les ordres de l'archiduc

Ferdinand, pour combattre une division de 6 mille Français. Le général

Dupont, toujours bien inspiré en cette circonstance, s'aperçut

promptement que sa division serait détruite par la mousqueterie seule,

s'il laissait les Autrichiens déployer leur ligne et étendre leurs

feux. Joignant alors à l'audace d'une grande résolution l'audace d'une

exécution vigoureuse, il ordonna aux deux régiments de sa droite, le

96e de ligne et le 9e léger, de charger à la baïonnette. Au signal

donné par lui, ces deux braves régiments s'ébranlent, et marchent, la

baïonnette baissée, sur la première ligne autrichienne. Ils la

culbutent, la mettent en désordre, et lui font quinze cents

prisonniers, qu'on envoie à la gauche pour les enfermer dans le

village de Haslach. Le général Dupont, après ce fait d'armes, se remet

en position avec ses deux régiments, et attend immobile la suite de

cet étrange combat. Mais les Autrichiens, ne pouvant se tenir pour

battus, reviennent sur lui avec de nouvelles troupes. Nos soldats

s'avancent une seconde fois à la baïonnette, repoussent les

assaillants, et font encore de nombreux prisonniers. Dégoûtés de ces

inutiles attaques de front, les Autrichiens dirigent leurs efforts sur

nos ailes. Ils abordent le village de Haslach qui couvrait la gauche

de la division Dupont, et qui contenait leurs prisonniers. Le 32e,

dont le tour était venu de combattre, leur dispute énergiquement ce

village, et les en chasse, tandis que le 1er de hussards, rivalisant

avec l'infanterie, exécute des charges vigoureuses sur les colonnes

repoussées. Les Autrichiens ne se bornent pas à attaquer Haslach, ils

font une tentative à l'aile opposée, et essayent d'enlever le village

de Jungingen, placé à la droite du général Dupont. Favorisés par le

nombre, ils y pénètrent et s'en rendent maîtres un moment. Le général

Dupont, appréciant le danger, fait réattaquer Jungingen par le 96e, et

parvient à le reprendre. On le lui enlève de nouveau, il le reprend

encore. Ce village est ainsi emporté de vive force cinq fois de suite,

et, dans la confusion de ces attaques réitérées, les Français font

chaque fois des prisonniers. Mais, tandis que les Autrichiens

s'épuisent en efforts impuissants contre cette poignée de soldats,

leur immense cavalerie, débordant dans tous les sens, se jette sur le

17e de dragons, le charge à plusieurs reprises, lui tue son colonel,

le brave Saint-Dizier, et l'oblige à se replier dans le bois auquel il

était adossé. Une nuée de cavaliers autrichiens se répand alors sur

les plateaux environnants, court jusqu'au village d'Albeck, d'où était

partie la division Dupont, lui enlève ses bagages, que les dragons de

Baraguey-d'Hilliers auraient dû défendre, et ramasse ainsi quelques

vulgaires trophées, triste consolation d'une défaite essuyée par 25

mille hommes contre 6 mille.

Il devenait urgent de mettre un terme à un engagement aussi périlleux.

Le général Dupont, après avoir fatigué les Autrichiens par cinq heures

d'une lutte acharnée, se hâte de profiter de la nuit pour se retirer

sur Albeck. Il y marche en bon ordre, en se faisant précéder par 4,000

prisonniers.

Si le général Dupont, en livrant ce combat extraordinaire, n'avait

arrêté les Autrichiens, ceux-ci auraient fui en Bohême, et l'une des

plus belles combinaisons de Napoléon aurait complétement échoué. C'est

une preuve qu'aux grands généraux il faut de grands soldats, car les

plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes

réparent par leur héroïsme, ou les hasards de la guerre, ou les

erreurs que le génie lui-même est exposé à commettre.

[En marge: Perplexités du général Mack après le combat de Haslach.]

Cette rencontre avec une partie de l'armée française provoqua

d'orageuses délibérations dans le quartier général autrichien. On

était informé de la présence du maréchal Soult à Landsberg; on ne

supposait pas le général Dupont seul à Albeck, on commençait à se

croire cerné de toutes parts. Le général Mack, sur lequel les

Autrichiens ont voulu jeter toute la honte de leur désastre, était

tombé dans un désordre d'esprit facile à concevoir. Quoi qu'en aient

dit des juges qui ont raisonné après l'événement, il aurait fallu,

pour qu'il se sauvât, qu'une inspiration du ciel lui eût révélé tout à

coup la faiblesse du corps qui était devant lui, et la possibilité en

l'écrasant de se retirer en Bohême. L'infortuné, qui ne savait pas ce

qu'on a su depuis, et qui ne devait guère penser que les Français

fussent si faibles sur la rive gauche, se mit à délibérer avec

l'auguste compagnon de son triste sort, l'archiduc Ferdinand. Il

perdit en agitations d'esprit un temps précieux, et ne sut se résoudre

ni à fuir vers la Bohême en passant sur le corps de la division

Dupont, ni à fuir vers le Tyrol en forçant le passage à Memmingen. Le

parti qui lui sembla le plus sûr fut de s'établir plus solidement

encore dans sa position d'Ulm, d'y concentrer son armée, et d'attendre

là, en une grosse masse difficile à enlever d'assaut, l'arrivée des

Russes par Munich, ou de l'archiduc Charles par le Tyrol. Il se disait

que le général Kienmayer avec 20 mille Autrichiens, le général Kutusof

avec 60 mille Russes, allaient paraître sur la route de Munich; que

l'archiduc Jean avec le corps du Tyrol, même l'archiduc Charles avec

l'armée d'Italie, ne pouvaient manquer d'accourir à son secours par

Kempten, et que ce serait alors Napoléon qui se trouverait en péril,

car il serait pressé entre 80 mille Austro-Russes arrivant de

l'Autriche, 25 mille Autrichiens descendant du Tyrol, et 70 mille

Autrichiens campés sous Ulm, ce qui ferait 175 mille hommes. Mais il

aurait fallu que ces diverses réunions s'opérassent malgré Napoléon,

placé au centre avec 160 mille Français habitués à vaincre. Dans le

malheur on accueille avec empressement la moindre lueur d'espérance,

et le général Mack croyait jusqu'aux faux rapports que lui faisaient

les espions envoyés par Napoléon. Ces espions lui disaient tantôt

qu'un débarquement d'Anglais à Boulogne allait rappeler les Français

sur le Rhin, tantôt que les Russes et l'archiduc Charles débouchaient

par la route de Munich.

[En marge: Le général Mack, après de longues agitations, ne prend que

des demi-mesures.]

Dans les situations difficiles, les subordonnés deviennent hardis et

discoureurs; ils blâment les chefs et ont des avis. Le général Mack

avait autour de lui des subordonnés qui étaient de grands seigneurs,

et qui ne craignaient pas d'élever la voix. Ceux-ci voulaient s'enfuir

en Tyrol, ceux-là en Wurtemberg, quelques autres en Bohême. Ces

derniers, qui avaient raison par hasard, s'appuyaient sur le combat de

Haslach pour soutenir que la route de Bohême était ouverte.

L'ordinaire effet de la contradiction sur un esprit agité est de

l'affaiblir encore, et d'amener des demi-partis, toujours les plus

funestes de tous. Le général Mack, pour accorder quelque chose aux

opinions qu'il combattait, prit deux résolutions fort singulières de

la part d'un homme décidé à demeurer à Ulm. Il envoya la division

Jellachich à Memmingen, pour renforcer ce poste que le général Spangen

gardait avec 5 mille hommes, dans l'intention de se tenir ainsi en

communication avec le Tyrol. Il fit sortir le général Riesc pour

s'emparer des hauteurs d'Elchingen, avec une division entière, afin de

s'étendre sur la rive gauche, et d'essayer une forte reconnaissance

sur les communications des Français.

À rester dans Ulm pour y attendre des secours, et y livrer au besoin

une bataille défensive, il fallait y rester en masse, et ne pas

envoyer des corps aux deux extrémités de la ligne qu'on occupait, car

c'était les exposer à être détruits l'un après l'autre. Quoi qu'il en

soit, le général Mack fit occuper par le général Riesc le couvent

d'Elchingen, qui est situé sur les hauteurs de la rive gauche, tout

près de Haslach, où l'on avait combattu le 11. Au pied de ces hauteurs

et au-dessous du couvent, se trouvait un pont que Murat avait fait

occuper par un détachement français. Les Autrichiens avaient

précédemment essayé de le détruire. Le détachement de Murat, pour se

couvrir à l'approche des troupes du général Riesc, acheva de le ruiner

en le brûlant. Cependant il restait les pilotis enfoncés dans le

fleuve, et que les eaux avaient sauvés de l'incendie. De la sorte

l'armée française était sans communication avec la rive gauche,

autrement que par les ponts de Günzbourg, placés fort au-dessous

d'Elchingen. La division Dupont s'était retirée à Langenau. La

retraite était donc ouverte aux autrichiens. Heureusement ils

l'ignoraient!

[En marge: Napoléon arrive à temps pour réparer l'erreur de Murat, et

enlever au général Mack toute chance de retraite.]

C'est sur ces entrefaites que Napoléon, parti d'Augsbourg le 12

octobre au soir, parvint à Ulm le 13. À peine arrivé, il parcourut à

cheval, par un temps affreux, toutes les positions qu'occupaient ses

lieutenants. Il trouva ceux-ci fort irrités les uns à l'égard des

autres, et soutenant des avis entièrement différents. Lannes, dont le

sens était sûr et pénétrant à la guerre, avait jugé, comme le maréchal

Ney, qu'au lieu de vouloir accepter une bataille sur l'Iller, les

Autrichiens songeaient plutôt à s'enfuir en Bohême par la rive gauche,

en passant sur le corps de la division Dupont. Si Napoléon loin des

lieux avait pu avoir des doutes, il ne lui en resta plus un seul sur

les lieux mêmes. D'ailleurs, en ordonnant de veiller à la rive gauche

et d'y placer la division Dupont, il allait sans dire qu'on ne devait

pas y laisser cette division sans appui, sans s'assurer surtout le

moyen de passer d'une rive à l'autre, pour la secourir si elle était

attaquée. Ainsi les instructions de Napoléon n'avaient pas été mieux

comprises que la situation elle-même. Il donna donc complétement

raison aux maréchaux Ney et Lannes contre Murat, et prescrivit de

réparer sur-le-champ les graves fautes commises les jours précédents.

Il résolut de rétablir les communications de la rive droite à la rive

gauche par le pont le plus voisin d'Ulm, celui d'Elchingen. On aurait

pu descendre jusqu'à Günzbourg, qui nous appartenait, y repasser le

Danube, et remonter avec la division Dupont renforcée jusqu'à Ulm.

Mais c'était un mouvement fort allongé qui laissait aux Autrichiens

bien du temps pour s'enfuir. Il valait bien mieux, à la pointe du jour

du 14, rétablir de vive force le pont d'Elchingen qu'on avait sous les

yeux, et se transporter en nombre suffisant sur la rive gauche,

pendant que le général Dupont averti remonterait de Langenau sur

Albeck et Ulm.

[En marge: Attaque du pont d'Elchingen, afin de rétablir les

communications avec la rive gauche du Danube, et secourir le général

Dupont.]

Napoléon donna ses ordres en conséquence pour le lendemain 14. Le

maréchal Soult avait été porté à l'extrémité de la ligne de l'Iller

vers Memmingen; le général Marmont s'avançait en intermédiaire sur

l'Iller. Lannes, Ney, Murat, réunis sous Ulm, allaient se mettre à

cheval sur les deux rives du Danube, pour tendre la main à la division

Dupont laissée sur la rive gauche. Mais pour cela il fallait rétablir

le pont d'Elchingen. C'est à Ney que fut réservé l'honneur d'exécuter,

dans la matinée du 14, l'acte de vigueur qui devait nous rendre la

possession des deux rives du fleuve. (Voir la carte nº 7.)

[En marge: Fière provocation de Ney à Murat sous le feu de l'ennemi.]

Cet intrépide maréchal ne pouvait se consoler de quelques paroles peu

convenables qu'il avait essuyées de Murat, dans la récente altercation

qu'il avait eue avec lui. Murat, comme importuné de raisonnements trop

longs, lui avait dit qu'il ne comprenait rien à tous les plans qu'on

lui exposait, et qu'il avait l'habitude de ne faire les siens qu'en

face de l'ennemi. C'était la réponse superbe qu'un homme d'action

aurait pu adresser à un vain discoureur. Le maréchal Ney, à cheval,

dès le matin du 14, en grand uniforme, paré de ses décorations,

saisit le bras de Murat, et le secouant fortement devant tout

l'état-major, et devant l'Empereur lui-même, lui dit fièrement: Venez,

prince, venez faire avec moi vos plans en face de l'ennemi.--Puis, se

portant au galop vers le Danube, il alla, sous une grêle de balles et

de mitraille, ayant de l'eau jusqu'au ventre de son cheval, diriger la

périlleuse opération dont il était chargé.

Il fallait réparer le pont, duquel il ne restait que les chevalets

sans travées, le franchir, traverser une petite prairie qui s'étendait

entre le Danube et le pied de la hauteur, s'emparer ensuite du village

et du couvent d'Elchingen, qui s'élevait en amphithéâtre, et qui était

gardé par 20 mille hommes et une formidable artillerie.

[En marge: Ney fait rétablir le pont d'Elchingen sous le feu des

Autrichiens.]

Le maréchal Ney, que tant d'obstacles n'effrayaient point, ordonna à

un aide de camp du général Loison, le capitaine Coisel, et à un

sapeur, de se saisir de la première planche, et de la porter sur les

chevalets du pont, afin de rétablir le passage sous le feu des

Autrichiens. Le brave sapeur eut la jambe emportée d'un coup de

mitraille, mais il fut immédiatement remplacé. Une planche fut d'abord

jetée en forme de travée, puis une seconde et une troisième. Après

avoir réparé cette travée, on en répara une autre, et on arriva de la

sorte à couvrir le dernier chevalet sous une fusillade meurtrière, que

d'adroits tirailleurs dirigeaient de l'autre rive sur nos

travailleurs. Aussitôt les voltigeurs du 6e léger, les grenadiers du

39e et une compagnie de carabiniers, sans attendre que le pont fût

entièrement consolidé, se jetèrent de l'autre coté du Danube,

dispersèrent les Autrichiens qui gardaient la rive gauche, et se

ménagèrent assez de place pour que la division Loison pût venir à leur

secours.

[En marge: Ney, après avoir franchi le Danube avec l'une de ses

divisions, enlève le couvent d'Elchingen.]

Le maréchal Ney fit alors passer le 39e et le 6e léger sur l'autre

rive du fleuve. Il ordonna au général Villatte de se mettre à la tête

du 39e et de s'étendre à droite dans la prairie, pour la faire évacuer

par les Autrichiens, tandis que lui-même avec le 6e léger enlèverait

le couvent. Le 39e, arrêté, pendant qu'il traversait le pont, par la

cavalerie française qui s'y précipitait avec ardeur, ne réussit pas à

passer tout entier. Le 1er bataillon de ce régiment put seul exécuter

l'ordre qu'il avait reçu. Il eut à essuyer les charges de la cavalerie

autrichienne et l'attaque de trois bataillons ennemis; il fut même,

après une résistance opiniâtre, ramené un moment au débouché du pont.

Mais bientôt secouru par son second bataillon, rejoint par les 69e et

76e de ligne, il recouvra l'espace perdu, resta maître de toute la

prairie à droite, et obligea les Autrichiens à regagner les hauteurs.

Pendant ce temps, Ney, à la tête du 6e léger, gravissait les rues

tortueuses du village d'Elchingen, sous le feu plongeant des maisons

qui étaient remplies d'infanterie. Il arracha le village, une maison

après l'autre, aux mains des Autrichiens, et enleva le couvent qui est

sur le sommet de la hauteur. Arrivé en cet endroit, il avait devant

lui les plateaux ondulés, parsemés de bois, sur lesquels la division

Dupont avait combattu le 11. Ces plateaux s'étendent jusqu'au

Michelsberg, au-dessus même de la ville d'Ulm. Ney voulut s'y établir

pour n'être pas culbuté dans le Danube par un retour offensif de

l'ennemi. Un fort bouquet de bois venait jusqu'au bord de la hauteur

se joindre au couvent et au village d'Elchingen. Ney résolut de s'en

emparer pour y appuyer sa gauche. Il voulait, sa gauche étant bien

assurée, pivoter sur elle, et porter sa droite en avant. Il jeta dans

le bois le 69e de ligne, qui s'y précipita malgré une vive fusillade.

Tandis que l'on combattait de ce côté avec acharnement, le reste du

corps autrichien était formé en plusieurs carrés de deux à trois mille

hommes chacun. Ney les fit attaquer par les dragons suivis de

l'infanterie en colonne. Le 18e de dragons exécuta sur l'un d'eux une

charge si vigoureuse, qu'il l'enfonça, et le contraignit à mettre bas

les armes. Les Autrichiens, à cette vue, se retirèrent en toute hâte,

s'enfuirent d'abord vers Haslach, et vinrent enfin se rallier sur le

Michelsberg.

[En marge: Nouveau combat de Dupont à Haslach.]

[En marge: Important résultat du combat d'Elchingen.]

Sur ces entrefaites, le général Dupont, reporté de Langenau vers

Albeck, avait rencontré le corps de Werneck, l'un de ceux qui étaient

sortis d'Ulm la veille dans l'intention de pousser des reconnaissances

sur la rive gauche du Danube et de chercher un moyen de retraite pour

l'armée autrichienne. En entendant le canon sur ses derrières, le

général Werneck avait rebroussé chemin, et il était revenu sur le

Michelsberg par la route d'Albeck à Ulm. Il y arrivait à l'instant

même où la division Dupont s'y rendait de son côté, et où le maréchal

Ney enlevait les hauteurs d'Elchingen. Un nouveau combat s'engagea sur

ce point entre le général Werneck qui voulait regagner Ulm, et le

général Dupont qui voulait au contraire l'en empêcher. Le 32e et le 9e

léger se précipitèrent en colonne serrée sur l'infanterie des

Autrichiens, et la repoussèrent pendant que le 96e recevait en carré

les charges de leur cavalerie. La journée s'acheva au milieu de cette

mêlée, le maréchal Ney ayant glorieusement reconquis la rive gauche,

et le général Dupont ayant coupé au corps de Werneck le retour vers

Ulm. On avait fait trois mille prisonniers et enlevé beaucoup

d'artillerie. Mais ce qui valait mieux, les Autrichiens étaient

définitivement enfermés dans Ulm, et cette fois sans aucune chance de

se sauver, la plus heureuse inspiration leur vînt-elle à ce dernier

moment.

Pendant que ces événements avaient lieu sur la rive gauche, Lannes

s'était approché d'Ulm par la rive droite, le général Marmont s'était

avancé vers l'Iller, et le maréchal Soult, débordant l'extrémité de la

position des Autrichiens, s'était emparé de Memmingen. On travaillait

encore à palissader cette ville quand le maréchal Soult y était

arrivé. Il l'avait rapidement investie, et avait obligé le général

Spangen à déposer les armes avec 5 mille hommes, toute son artillerie

et beaucoup de chevaux. Le général Jellachich, accourant trop tard

pour secourir Memmingen avec sa division, et se trouvant en face d'un

corps d'armée de 30 mille hommes, se retira, non pas sur Ulm, qu'il

craignait de ne pouvoir plus regagner, mais sur Kempten et le Tyrol.

Le maréchal Soult s'achemina sur-le-champ vers Ochsenhausen, pour

achever dans tous les sens l'investissement de la place et du camp

retranché d'Ulm.

[En marge: Situation désespérée du général Mack.]

[En marge: L'archiduc Ferdinand sort d'Ulm avec quelques mille

chevaux.]

Telle était la situation à la fin de la journée du 14 octobre. Après

le départ du général Jellachich et les divers combats qui avaient été

livrés, le général Mack était réduit à 50 mille hommes. Encore

fallait-il en déduire le corps de Werneck, séparé de lui par la

division Dupont. Ce malheureux général se trouvait donc dans une

position désespérée. Il n'avait aucun bon parti à prendre. Sa seule

ressource était de se précipiter l'épée à la main sur l'un des points

du cercle de fer dans lequel on l'avait enfermé, pour mourir ou

s'ouvrir une issue. Se jeter sur Ney et Dupont était encore le parti

le moins désastreux. Certainement il eût été battu, car Lannes, Murat

allaient accourir par le pont d'Elchingen au secours de Ney et de

Dupont, et il ne fallait pas une telle réunion de forces pour vaincre

des soldats démoralisés. Cependant l'honneur des armes eût été sauvé,

et, après la victoire, c'est le plus précieux résultat à obtenir. Mais

le général Mack persista dans la résolution de se concentrer à Ulm, et

d'y attendre les secours des Russes. Il essuya de violentes attaques

de la part du prince de Schwarzenberg et de l'archiduc Ferdinand. Ce

dernier surtout voulait à tout prix échapper au malheur d'être fait

prisonnier. Le général Mack montra les pouvoirs de l'empereur, qui, en

cas de dissentiment, lui attribuaient l'autorité suprême. Mais

c'était assez pour le rendre responsable, pas assez pour le faire

obéir. L'archiduc Ferdinand résolut, grâce à sa position moins

dépendante, de se soustraire aux ordres du général en chef. La nuit

venue, il choisit celle des portes d'Ulm qui l'exposait le moins à

rencontrer les Français, et il sortit avec 6 ou 7 mille chevaux et un

corps d'infanterie, dans l'intention de rejoindre le général Werneck,

et de s'enfuir par le haut Palatinat vers la Bohême. En réunissant au

détachement qui le suivait le corps du général Werneck, l'archiduc

Ferdinand privait le général Mack d'une vingtaine de mille hommes, et

le laissait dans Ulm avec trente mille seulement, bloqué de toutes

parts, et réduit à mettre bas les armes de la manière la plus

ignominieuse.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 39 段