désormais réalisées, mais il ne tenait le succès pour complétement
assuré que lorsqu'il aurait recueilli jusqu'au dernier résultat de sa
belle manoeuvre. On avait déjà fait quelques centaines de prisonniers,
et leurs rapports étaient unanimes. Le général Mack était à Ulm, sur
l'Iller; c'était son arrière-garde commandée par le général Kienmayer,
et destinée à le lier avec les Russes, qu'on venait de rencontrer et
de refouler au delà du Danube. Napoléon songea sur-le-champ à prendre
position entre les Autrichiens et les Russes, de manière à les
empêcher de se joindre. Le premier mouvement du général Mack, s'il
savait se résoudre à temps, devait être de quitter les bords de
l'Iller, de se replier sur le Lech, et de traverser Augsbourg pour
rejoindre le général Kienmayer sur la route de Munich. (Voir la carte
nº 29.) Napoléon, sans perdre un instant, prescrivit les dispositions
suivantes. Il ne voulut pas porter le corps de Ney au delà du Danube,
il le laissa sur les routes qui vont du Wurtemberg à Ulm, pour garder
la rive gauche du Danube par laquelle nous arrivions. Il prescrivit à
Murat et à Lannes de passer sur la rive droite, par les deux ponts
dont on était maître, ceux de Munster et de Donauwerth, de remonter le
fleuve, et de venir se placer entre Ulm et Augsbourg, pour empêcher le
général Mack de se retirer par la grande route d'Augsbourg à Munich.
Le point intermédiaire qu'ils avaient à occuper était Burgau. Napoléon
ordonna au maréchal Soult de partir de l'embouchure du Lech, sur
lequel il était en position, de remonter cet affluent du Danube
jusqu'à Augsbourg, avec les trois divisions Saint-Hilaire, Vandamme et
Legrand. La division Suchet, quatrième du maréchal Soult, se trouvait
déjà placée sous les ordres de Lannes. Ainsi, le maréchal Ney avec 20
mille hommes sur la gauche du Danube qu'on avait quittée, Murat et
Lannes avec 40 mille sur la droite qu'on venait d'envahir, le maréchal
Soult avec 30 mille sur le Lech, enveloppaient le général Mack, par
quelque issue qu'il voulût s'enfuir.
De ce soin passant immédiatement à d'autres, Napoléon ordonna au
maréchal Davout de se hâter de franchir le Danube à Neubourg, et de
dégager le point d'Ingolstadt, vers lequel Marmont et Bernadotte
devaient aboutir. La route que suivaient ceux-ci étant plus longue,
ils étaient de deux marches en arrière. Le maréchal Davout devait se
porter ensuite à Aichach, sur la route de Munich, pour pousser devant
lui le général Kienmayer, et faire l'arrière-garde des masses qui
s'accumulaient autour d'Ulm. Les corps de Marmont et de Bernadotte
avaient ordre d'accélérer le pas, de franchir le Danube à Ingolstadt,
et de se diriger sur Munich, afin d'y replacer l'électeur dans sa
capitale, un mois seulement après qu'il l'avait quittée. C'est au
maréchal Bernadotte, compagnon en ce moment des Bavarois, qu'il
réservait l'honneur de les réinstaller dans leur pays. Par cette
disposition, Napoléon présentait aux Russes, venant de Munich,
Bernadotte et les Bavarois, puis, au besoin, Marmont et Davout, qui
devaient, selon les circonstances, se porter ou sur Munich ou sur Ulm,
pour aider au complet investissement du général Mack.
[Illustration: MURAT (Au Combat De Wertingen.)]
[En marge: Combat de Wertingen.]
Le lendemain 8 octobre, le maréchal Soult remonta le Lech pour se
rendre à Augsbourg. Il ne trouva point d'ennemis devant lui. Murat et
Lannes, destinés à occuper l'espace compris entre le Lech et l'Iller,
remontèrent de Donauwerth à Burgau, à travers une contrée légèrement
accidentée, çà et là couverte de bois, ou traversée par de petites
rivières qui courent se jeter dans le Danube. Les dragons marchaient
en tête, lorsqu'ils rencontrèrent un corps ennemi, plus nombreux
qu'aucun de ceux qu'on avait encore aperçus, posté en avant et autour
d'un gros bourg appelé Wertingen. Ce corps ennemi se composait de six
bataillons de grenadiers et trois de fusiliers, commandés par le baron
d'Auffenberg, de deux escadrons de cuirassiers du duc Albert, et de
deux escadrons des chevau-légers de Latour. Us étaient envoyés en
reconnaissance par le général Mack, sur le bruit vaguement répandu de
l'apparition des Français au bord du Danube. Il croyait toujours que
ces Français devaient appartenir au corps de Bernadotte, placé,
disait-on, à Würzbourg, pour secourir les Bavarois. Les officiers
autrichiens étaient à table quand on vint leur annoncer qu'on
apercevait les Français. Ils en furent extrêmement surpris, refusèrent
d'abord d'y ajouter foi, mais, ne pouvant bientôt plus en douter, ils
montèrent précipitamment à cheval pour se mettre à la tête de leurs
troupes. En avant de Wertingen se présentait un hameau du nom de
Hohenreichen, gardé par quelques centaines d'Autrichiens, fantassins
et cavaliers. Abrités par les maisons de ce hameau, ils faisaient un
feu incommode, et tenaient en échec un régiment de dragons arrivé le
premier sur les lieux. Le chef d'escadron Excellmans, celui qui a
depuis signalé son nom par tant de faits éclatants, alors simple aide
de camp de Murat, était accouru au bruit de la fusillade. Il fit
mettre pied à terre à deux cents dragons de bonne volonté, qui, se
jetant le fusil à la main dans ce hameau, en délogèrent ceux qui
l'occupaient. De nouveaux détachements de dragons étant survenus dans
l'intervalle, on pressa plus fortement les Autrichiens, on pénétra à
leur suite dans Wertingen, on dépassa ce bourg, et on trouva, sur une
espèce de plateau, les neuf bataillons formés en un seul carré, peu
étendu mais serré et profond, ayant du canon et de la cavalerie sur
ses ailes. Le brave chef d'escadron Excellmans chargea sur-le-champ ce
carré avec une rare hardiesse, et eut un cheval tué sous lui. À ses
côtés le colonel Maupetit fut renversé d'un coup de baïonnette. Mais,
quelque vigoureuse que fût l'attaque, on ne put pénétrer dans cette
masse compacte. Il s'écoula ainsi un certain temps, pendant lequel les
dragons français essayaient de sabrer les grenadiers autrichiens, qui
leur rendaient des coups de baïonnette et des coups de fusil. Murat
parut enfin avec le gros de sa cavalerie, et Lannes avec les
grenadiers Oudinot, vivement attirés les uns et les autres par le
bruit du canon. Murat fit aussitôt charger le carré ennemi par ses
escadrons, et Lannes se hâta de diriger ses grenadiers sur la lisière
d'un bois qui s'apercevait dans le fond, de manière à couper toute
retraite aux Autrichiens. Ceux-ci, chargés de front, menacés par
derrière, rétrogradèrent d'abord en masse serrée, puis bientôt en
désordre. Si les grenadiers d'Oudinot avaient pu être rendus sur le
terrain quelques instants plus tôt, les neuf bataillons autrichiens
étaient pris en entier. Néanmoins on fit deux mille prisonniers, on
enleva plusieurs pièces de canon et quelques drapeaux.
Lannes et Murat, qui avaient vu le chef d'escadron Excellmans sur la
pointe des baïonnettes ennemies, voulurent qu'il portât à Napoléon la
nouvelle du premier succès obtenu, et les drapeaux pris à l'ennemi.
L'Empereur reçut à Donauwerth le jeune et brillant officier, lui
accorda un grade dans la Légion d'honneur, et lui en remit les
insignes en présence de son état-major, afin de donner plus d'éclat
aux premières récompenses méritées dans cette guerre.
Ce même jour, 8 octobre, le maréchal Soult était entré à Augsbourg
sans coup férir. Le maréchal Davout avait passé le Danube à Neubourg,
et s'était porté à Aichach pour prendre la position intermédiaire qui
lui était assignée, entre les corps français qui allaient investir
Ulm, et ceux qui allaient à Munich tenir tête aux Russes. Le maréchal
Bernadotte et le général Marmont faisaient les apprêts du passage du
Danube, vers Ingolstadt, dans l'intention de se rendre à Munich.
Napoléon ordonna de resserrer la position d'Ulm. Il enjoignit au
maréchal Ney de remonter la rive gauche du Danube, et de s'emparer de
tous les ponts du fleuve, pour être en mesure d'agir sur les deux
rives. Il enjoignit à Murat et à Lannes de remonter de leur côté sur
la rive droite, et de contribuer avec Ney à l'investissement plus
étroit des Autrichiens. Le lendemain 9, le maréchal Ney, prompt à
exécuter les ordres qu'il recevait, surtout quand ces ordres le
rapprochaient de l'ennemi, atteignit les bords du Danube, et les
remonta jusqu'à la hauteur d'Ulm. Les premiers ponts qui s'offraient à
lui étaient ceux de Günzbourg. Il chargea la division Malher de les
enlever.
[En marge: Combat de Günzbourg.]
Ces ponts étaient au nombre de trois. (Voir la carte nº 7.) Le
principal se trouvait devant la petite ville de Günzbourg, le second
au-dessus, devant le village de Leipheim, le troisième au-dessous,
devant le petit hameau de Reisensbourg. Le général Malher les fit
aborder tous à la fois. Il chargea l'officier d'état-major Lefol
d'attaquer celui de Leipheim avec un détachement, et le général
Labassée d'attaquer celui de Reisensbourg avec le 59e de ligne.
Lui-même, à la tête de la brigade Marcognet, se réserva l'attaque du
pont principal, celui de Günzbourg. Le lit du Danube n'étant pas
régulièrement formé dans cette partie de son cours, il fallait
traverser une multitude d'îles, de petits bras bordés de saules et de
peupliers. Les avant-gardes s'y jetèrent avec résolution, franchirent
à gué toutes les eaux qui leur faisaient obstacle, et enlevèrent deux
à trois cents Tyroliens avec le baron d'Aspre, général major qui
commandait sur ce point. Nos troupes arrivèrent bientôt devant le
grand bras, sur lequel était construit le pont de Günzbourg. Les
Autrichiens, en se retirant, en avaient détruit une travée. Le général
Malher voulut la faire rétablir. Mais sur l'autre rive étaient placés
plusieurs régiments autrichiens, une artillerie nombreuse, et
l'archiduc Ferdinand accouru lui-même avec des renforts considérables.
Les Autrichiens commençaient à comprendre combien était sérieuse
l'opération entreprise sur leurs derrières, et ils voulaient tenter un
grand effort pour sauver au moins les ponts les plus rapprochés d'Ulm.
Ils dirigèrent sur les Français un feu meurtrier de mousqueterie et
d'artillerie. Ceux-ci, n'étant plus abrités par des îles boisées, et
restant à découvert sur les graviers du fleuve, supportèrent ce feu
avec une rare constance. Passer à gué était impossible. Ils
s'élancèrent sur les chevalets du pont pour le réparer avec des
madriers. Mais les travailleurs, abattus un à un par les balles
ennemies, n'y purent réussir, et les lignes françaises, exposées
pendant ce temps aux coups des Autrichiens, essuyèrent des pertes
cruelles. Le général Malher les fit replier dans les îles boisées,
pour ne pas prolonger une témérité inutile.
Cette tentative infructueuse avait coûté quelques centaines d'hommes.
Les deux autres attaques s'étaient exécutées simultanément. Des marais
impraticables avaient rendu impossible celle de Leipheim. Celle de
Reisensbourg avait été plus heureuse. Le général Labassée, ayant à ses
côtés le colonel Lacuée, commandant du 59e, s'était porté avec ce
régiment au bord du grand bras du Danube. Les Autrichiens avaient
encore détruit une travée du pont, mais pas assez complétement pour
empêcher nos soldats de la réparer et d'y passer. Le 59e franchit le
pont, enleva Reisensbourg et les hauteurs environnantes, malgré des
forces triples au moins. Son colonel Lacuée y fut tué en combattant à
la tête de ses soldats. En voyant un régiment français jeté seul au
delà du Danube, la cavalerie autrichienne accourut au secours de son
infanterie, et chargea à outrance le 59e, formé en carré. Trois fois
elle s'élança sur les baïonnettes de ce brave régiment, et trois fois
elle fut arrêtée par une fusillade dirigée à bout portant. Le 59e
resta maître du champ de bataille, après des efforts dont le souvenir
mérite d'être conservé.
L'un des trois ponts étant franchi, le général Malher porta sa
division entière sur Reisensbourg vers la fin du jour. Les Autrichiens
n'eurent garde alors de s'obstiner à disputer Günzbourg. Ils se
replièrent sur Ulm dans la nuit même, abandonnant aux Français un
millier de prisonniers et 300 blessés.
De grands honneurs furent rendus au colonel Lacuée. Les divisions du
corps de Ney, réunies à Günzbourg, assistèrent à ses funérailles dans
la journée du 10, et payèrent à sa mémoire d'unanimes regrets. Le
maréchal Ney plaça la division Dupont sur la rive gauche du fleuve, et
fit passer sur la rive droite les divisions Malher et Loison, pour se
tenir en communication avec Lannes.
[En marge: Napoléon se place à Augsbourg pour diriger de là les
mouvements compliquées de son armée.]
Napoléon était resté jusqu'au 9 au soir à Donauwerth. Il en partit
pour se transporter à Augsbourg, parce que là était le centre des
renseignements à recueillir et des directions à donner. À Augsbourg,
il était entre Ulm d'un côté, Munich de l'autre (voir la carte nº 28),
entre l'armée de Souabe qu'il allait envelopper, et les Russes dont
une rumeur générale annonçait l'approche. En s'éloignant d'Ulm pour un
jour ou deux, il voulut y concentrer le commandement, et, par une
raison de parenté bien plus que par une raison de supériorité, il
plaça sous les ordres de Murat les maréchaux Ney et Lannes, ce qui
leur déplut fort, et amena des tiraillements fâcheux. C'étaient là les
embarras inséparables du nouveau régime établi en France. La
république a ses inconvénients, qui sont les rivalités sanglantes; la
monarchie a les siens, qui sont les complaisances de famille. Murat
avait ainsi une soixantaine de mille hommes à sa disposition, pour
tenir le général Mack en respect sous les murs d'Ulm.
Napoléon, arrivé à Augsbourg, y trouva le maréchal Soult avec le
quatrième corps. Le maréchal Davout s'était établi à Aichach; le
général Marmont le suivait; Bernadotte s'acheminait sur Munich.
L'armée française se trouvait à peu près dans la position qu'elle
avait à Milan, lorsqu'après avoir franchi miraculeusement le
Saint-Bernard, elle était sur les derrières du général Mélas, le
cherchant pour l'envelopper, mais ignorant la route où elle pourrait
le saisir. La même incertitude régnait à l'égard des projets du
général Mack. Napoléon s'appliquait à prévoir ce qu'il pourrait être
tenté de faire dans un péril aussi pressant, et avait peine à le
deviner, car le général Mack ne le savait pas lui-même. On devine plus
difficilement un adversaire irrésolu qu'un adversaire résolu, et si
l'incertitude ne devait vous perdre le lendemain, elle vous servirait
la veille à tromper l'ennemi. Dans le doute où il se trouvait,
Napoléon prêta le dessein le plus raisonnable au général Mack, celui
de s'enfuir par le Tyrol. Ce général, en effet, en se dirigeant vers
Memmingen, sur la gauche de la position d'Ulm, n'avait que deux ou
trois marches à faire pour gagner le Tyrol par Kempten. (Voir la carte
nº 28.) Il se réunissait ainsi à l'armée qui gardait la chaîne des
Alpes, et à celle qui occupait l'Italie. Il se sauvait, et allait
contribuer à former une masse de 200 mille hommes, masse toujours
formidable, quelque position qu'elle occupe sur le théâtre général des
opérations. Il échappait, en tout cas, à une catastrophe à jamais
célèbre dans les annales de la guerre.
Napoléon lui attribua donc ce dessein, ne s'arrêtant pas à une autre
pensée que le général Mack aurait pu concevoir, et qu'il conçut un
instant, celle de s'enfuir par la rive gauche du Danube, qui n'était
gardée que par l'une des divisions du maréchal Ney, la division
Dupont. Ce parti désespéré était le moins supposable, car il exigeait
une audace extraordinaire. Il fallait couper la route que les Français
avaient suivie, et qui était encore couverte de leurs équipages et de
leurs dépôts, s'exposer peut-être à les y rencontrer en masse, et leur
passer sur le corps pour se retirer en Bohême. Napoléon n'admit point
une telle probabilité, et ne songea qu'à fermer les routes du Tyrol.
Il ordonna donc au maréchal Soult de remonter le Lech jusqu'à
Landsberg, pour aller occuper Memmingen, et intercepter la route de
Memmingen à Kempten. Il remplaça dans Augsbourg le corps du maréchal
Soult par celui du général Marmont. Il établit en outre dans cette
ville sa garde, qui suivait habituellement le quartier général. Là il
attendit les mouvements de ses divers corps d'armée, rectifiant leur
marche quand ils en avaient besoin.
[En marge: Entrée de Bernadotte à Munich avec les Bavarois.]
Bernadotte, poussant l'arrière-garde de Kienmayer, entra dans Munich
le 12 au matin, un mois juste après l'invasion des Autrichiens et la
retraite des Bavarois. Il fit un millier de prisonniers sur le
détachement ennemi qu'il poussait devant lui. Les Bavarois,
transportés de joie, reçurent les Français avec de vifs
applaudissements. On ne pouvait pas venir plus vite ni plus sûrement
au secours de ses alliés, surtout quand on était quelques jours
auparavant à l'extrémité du continent, sur les bords de la Manche.
Napoléon écrivit sur-le-champ à l'électeur pour l'engager à rentrer
dans sa capitale. Il l'invita à y revenir avec toute l'armée
bavaroise, qui eût été inutile à Würzbourg, et qui fut destinée à
occuper la ligne de l'Inn, conjointement avec le corps de Bernadotte.
Napoléon recommanda de l'employer à faire des reconnaissances, parce
que le pays lui était familier, et qu'elle pouvait donner de meilleurs
renseignements sur la marche des Russes, qui arrivaient par la route
de Vienne à Munich.
[En marge: Le maréchal Soult se porte sur Landsberg.]
Le maréchal Soult, envoyé du côté de Landsberg, n'y rencontra que les
cuirassiers du prince Ferdinand qui se repliaient sur Ulm à marches
forcées. L'ardeur de nos troupes était si grande que le 26e de
chasseurs ne craignit pas de se mesurer contre la grosse cavalerie
autrichienne, et lui enleva un escadron entier avec deux pièces de
canon. Cette rencontre prouvait évidemment que les Autrichiens, au
lieu de s'enfuir vers le Tyrol, se concentraient derrière l'Iller,
entre Memmingen et Ulm, et qu'on allait y trouver une nouvelle
bataille de Marengo. Napoléon disposa tout pour la livrer avec la plus
grande masse possible de ses forces. Il supposa qu'elle pourrait avoir
lieu le 13 ou le 14 octobre; mais, n'étant pas pressé, puisque les
Autrichiens ne prenaient pas l'initiative, il préféra le 14, afin
d'avoir plus de temps pour réunir ses troupes. D'abord il modifia la
position du maréchal Davout, qu'il porta d'Aichach à Dachau, de
manière que ce maréchal, dans un poste avantageux entre Augsbourg et
Munich, pouvait, en trois ou quatre heures, ou se porter à Munich
pour opposer avec Bernadotte et les Bavarois 60 mille combattants aux
Russes, ou se reporter vers Augsbourg pour seconder Napoléon dans ses
opérations contre l'armée du général Mack. Après avoir pris ces
précautions sur ses derrières, Napoléon fit les dispositions suivantes
sur son front, en vue de cette journée supposée du 14. Il ordonna au
maréchal Soult d'être établi le 13 à Memmingen, débordant cette
position par sa gauche, et se liant par sa droite avec les corps qui
allaient être portés sur l'Iller. Il envoya sa garde à Weissenhorn, où
il résolut de se transporter lui-même. Il espérait ainsi rassembler
cent mille hommes dans un espace de dix lieues, de Memmingen à Ulm.
Les troupes, en effet, pouvant dans une journée faire une marche de
cinq lieues et combattre, il lui était facile de réunir sur un même
champ de bataille les corps de Ney, Lannes, Murat, Marmont, Soult et
la garde. Du reste, la destinée lui réservait un tout autre triomphe
que celui qu'il attendait, triomphe plus nouveau, et non moins
étonnant par ses vastes conséquences.
[En marge: Napoléon quitte Augsbourg pour se rapprocher d'Ulm.]
[En marge: Harangue de Napoléon aux troupes.]
Napoléon quitta Augsbourg le 12 à onze heures du soir pour se rendre à
Weissenhorn. Sur la route il rencontra les troupes du corps de
Marmont, composées de Français et de Hollandais, accablées de fatigue,
chargées à la fois de leurs armes et de leurs rations de vivres pour
plusieurs jours. Le temps, qui avait été beau jusqu'au passage du
Danube, était tout à coup devenu affreux. Il tombait une neige
épaisse qui fondait, se changeait en boue, et rendait les routes
impraticables. Toutes les petites rivières qui se jettent dans le
Danube étaient débordées. Les soldats cheminaient au milieu de vrais
marécages, souvent gênés dans leur marche par les convois
d'artillerie. Cependant ils ne murmuraient pas. Napoléon s'arrêta pour
les haranguer, les fit former en cercle autour de lui, leur exposa la
situation de l'ennemi, la manoeuvre par laquelle il venait de
l'envelopper, et leur promit un triomphe aussi beau que celui de
Marengo. Les soldats, enivrés par ses paroles, fiers de voir le plus
grand capitaine du siècle leur expliquer ses plans, se livrèrent à de
vifs transports d'enthousiasme, et lui répondirent par des cris
unanimes de _Vive l'Empereur!_ Ils se remirent en route, impatients
d'assister à la grande bataille. Ceux qui avaient entendu les paroles
de l'Empereur les répétaient à ceux qui n'avaient pas pu les entendre,
et tous s'écriaient avec joie que c'en était fait des Autrichiens, et
qu'ils seraient pris jusqu'au dernier.
[En marge: Événements qui se passaient sur le Danube pendant que
Napoléon était à Augsbourg.]
Il était temps que Napoléon revînt sur le Danube, car ses ordres, mal
compris par Murat, auraient amené des malheurs, si les Autrichiens
avaient été plus entreprenants.
[En marge: Vive altercation entre Ney et Murat sur la manière
d'interpréter les ordres de Napoléon.]
Tandis que Lannes et Murat investissaient Ulm par la rive droite du
Danube, Ney, resté à cheval sur le fleuve, avait deux divisions sur la
rive droite, et une seule, celle du général Dupont, sur la rive
gauche. En se rapprochant d'Ulm pour l'investir, Ney avait senti le
défaut d'une telle situation. Éclairé par les faits qu'il voyait de
plus près, guidé par un heureux instinct de la guerre, confirmé dans
son avis par le colonel Jomini, officier d'état-major du plus haut
mérite, Ney avait entrevu le danger de ne laisser qu'une division sur
la rive gauche du fleuve.--Pourquoi, disait-il, les Autrichiens ne
saisiraient-ils pas l'occasion de fuir par la rive gauche, en foulant
sous leurs pieds nos équipages et nos parcs, qui ne leur opposeraient
certainement pas une grande résistance?--Murat n'admettait pas qu'il
en pût être ainsi, et, s'appuyant sur les lettres mal interprétées de
l'Empereur, qui, s'attendant à une affaire sérieuse sur l'Iller,
ordonnait d'y concentrer toutes les troupes, il allait jusqu'à croire
que c'était trop de la division Dupont sur la rive gauche, car cette
division devait être hors du lieu de l'action le jour de la grande
bataille. Cette divergence d'avis fit naître une vive altercation
entre Ney et Murat. Ney était blessé d'obéir à un chef qu'il croyait
au-dessus de lui par les talents, s'il était au-dessus par la parenté
impériale. Murat, plein de l'orgueil de son nouveau rang, fier surtout
d'être plus particulièrement initié à la pensée de Napoléon, fit
sentir sa supériorité officielle au maréchal Ney, et finit par lui
donner des ordres absolus. Sans des amis communs, ces lieutenants de
l'Empereur auraient décidé leur querelle d'une manière peu conforme à
leur haute position. Il résulta de cette altercation l'envoi d'ordres
contradictoires à la division Dupont, et une situation périlleuse pour
elle. Mais heureusement, tandis qu'on disputait sur le poste qu'il
convenait de lui faire occuper, elle sortait du péril dans lequel
l'avait jetée une erreur de Murat, par un combat à jamais mémorable.
[En marge: Nouvelle position prise par le général Mack.]
Le général Mack, ne pouvant plus douter de son infortune, avait fait
un changement de front. Au lieu d'avoir sa droite à Ulm, il y avait sa
gauche; au lieu d'avoir sa gauche à Memmingen, il y avait sa droite.
Toujours appuyé sur l'Iller, il montrait le dos à la France, comme
s'il en était venu, tandis que Napoléon montrait le dos à l'Autriche,
comme si elle eût été son point de départ. C'était la position
naturelle de deux généraux dont l'un a tourné l'autre. Le général
Mack, après avoir attiré à lui les troupes répandues en Souabe, ainsi
que celles qui étaient revenues battues de Wertingen et de Günzbourg,
avait laissé quelques détachements sur l'Iller de Memmingen à Ulm, et
avait réuni la plus grande partie de ses forces à Ulm même, dans le
camp retranché qui domine cette ville.
[En marge: Camp retranché d'Ulm.]
On connaît la situation et la forme de ce camp, déjà décrit dans cette
histoire. (Voir la carte nº 7.) Sur ce point, la rive gauche du Danube
domine de beaucoup la rive droite. Tandis que la rive droite présente
une plaine marécageuse légèrement inclinée vers le fleuve, la rive
gauche, au contraire, présente une suite de hauteurs dessinées en
terrasse, et baignées par le Danube, à peu près comme la terrasse de
Saint-Germain est baignée par la Seine. Le Michelsberg est la
principale de ces hauteurs. Les Autrichiens y étaient campés au nombre
de 60 mille environ, ayant la ville d'Ulm à leurs pieds.
[En marge: Combat de Haslach.]