Il avait tenu surtout à réunir sous un même chef, et dans une

dépendance immédiate de sa volonté, la masse principale de sa

cavalerie. Comme c'est avec elle qu'on observe l'ennemi en courant

sans cesse autour de lui, qu'on achève sa défaite quand il est

ébranlé, qu'on le poursuit et l'enveloppe quand il est en fuite,

Napoléon avait voulu se réserver exclusivement ce moyen de préparer la

victoire, de la décider et d'en recueillir les fruits. Il avait donc

réuni en un seul corps la grosse cavalerie, composée des cuirassiers

et des carabiniers, commandés par les généraux Nansouty et d'Hautpoul;

il y avait ajouté les dragons tant à pied qu'à cheval, sous les

généraux Klein, Walther, Beaumont, Bourcier et Baraguey-d'Hilliers, et

avait confié le tout à son beau-frère Murat, qui était l'officier de

cavalerie le plus entraînant de cette époque, et qui sous ses ordres

représentait le _magister equitum_ des armées romaines. Des batteries

d'artillerie volante suivaient cette cavalerie, et lui procuraient,

outre la puissance des sabres, celle des feux. On la verra bientôt se

répandre dans la vallée du Danube, culbuter les Autrichiens et les

Russes, entrer pêle-mêle avec eux dans Vienne étonnée, puis, se

reportant dans les plaines de la Saxe et de la Prusse, poursuivre

jusqu'aux bords de la Baltique, enlever tout entière l'armée

prussienne, ou, se précipitant à Eylau sur l'infanterie russe, sauver

la fortune de Napoléon par l'un des chocs les plus impétueux que

jamais les masses armées aient donnés ou reçus. Cette réserve comptait

22 mille cavaliers, dont 6 mille cuirassiers, 9 à 10 mille dragons à

cheval, 6 mille dragons à pied, un millier d'artilleurs à cheval.

[En marge: Rôle et organisation de la garde impériale.]

Enfin la réserve générale de la grande armée était la garde impériale,

corps d'élite le plus beau de l'univers, servant tout à la fois de

moyen d'émulation et de moyen de récompense pour les soldats qui se

distinguaient, car on ne les introduisait dans les rangs de cette

garde que lorsqu'ils avaient fait leurs preuves. La garde impériale se

composait, ainsi que la garde consulaire, de grenadiers et de

chasseurs à pied, de grenadiers et de chasseurs à cheval, à peu près

comme un régiment dont on n'aurait conservé que les compagnies

d'élite. Elle comprenait en outre un beau bataillon italien,

représentant la garde royale du roi d'Italie, un superbe escadron de

mameluks, dernier souvenir de l'Égypte, et deux escadrons de

gendarmerie d'élite pour faire la police du quartier général, en tout

7 mille hommes. Napoléon y avait ajouté en grande proportion l'arme

qu'il aimait, parce que dans certaines occasions elle suppléait à

toutes les autres, l'artillerie; il avait formé un parc de 24 pièces

de canon, armé et attelé avec un soin particulier, ce qui faisait à

peu près quatre pièces par mille hommes.

La garde ne quittait guère le quartier général; elle marchait presque

toujours à côté de l'Empereur, avec Lannes et les grenadiers

d'Oudinot.

[En marge: Forces comparées de Napoléon et de la coalition.]

Telle était la grande armée. Elle présentait une masse de 186 mille

combattants réellement présents sous les drapeaux. On y comptait 38

mille cavaliers et 340 bouches à feu. Si on y ajoute les 50 mille

hommes de Masséna, les 20 mille du général Saint-Cyr, on aura un total

de 256 mille Français, répandus depuis le golfe de Tarente jusqu'aux

bouches de l'Elbe, avec une réserve d'environ 150 mille jeunes soldats

dans l'intérieur. Si on y ajoute encore 25 mille Bavarois, 7 à 8 mille

sujets des souverains de Bade et de Wurtemberg, prêts à entrer en

ligne, on peut dire que Napoléon allait, avec 250 mille Français, 30

et quelques mille Allemands, combattre environ 500 mille coalisés,

dont 250 mille Autrichiens, 200 mille Russes, 50 mille Anglais,

Suédois, Napolitains, ayant aussi leur réserve dans l'intérieur de

l'Autriche, de la Russie et sur les flottes anglaises. La coalition

espérait y joindre 200 mille Prussiens. Ce n'était pas impossible, si

Napoléon ne se hâtait de vaincre.

Il était pressé, en effet, d'entrer en action, et il ordonna le

passage du Rhin pour le 25 et le 26 septembre, après avoir sacrifié

deux ou trois jours à faire reposer les hommes, à réparer quelques

dommages dans le harnachement de la cavalerie et de l'artillerie, à

échanger quelques chevaux blessés ou fatigués contre des chevaux

frais, dont on avait réuni un grand nombre en Alsace, à préparer enfin

le grand parc et des quantités considérables de biscuit. Voici quelles

furent ses dispositions pour tourner la Forêt-Noire, derrière laquelle

le général Mack, campé à Ulm, attendait les Français.

[En marge: Commencement des opérations.]

[En marge: Description des Alpes de Souabe et de la Forêt-Noire.]

En fixant les yeux sur cette contrée si souvent parcourue par nos

armées, et par ce motif si souvent décrite dans cette histoire (voir

les cartes nos 28 et 29), on voit le Rhin sortir du lac de Constance,

couler à l'ouest jusqu'à Bâle, puis se redresser tout à coup pour

couler presque directement au nord. On voit le Danube, au contraire,

issu de quelques faibles sources, assez près du point où le Rhin sort

du lac de Constance, se jeter à l'est, et suivre cette direction, avec

très-peu de déviations, jusqu'à la mer Noire. C'est une chaîne de

montagnes fort médiocres, très-improprement appelées Alpes de Souabe,

qui sépare ainsi les deux fleuves, et verse le Rhin dans les mers du

Nord, et le Danube dans les mers de l'Orient. Ces montagnes montrent à

la France leurs sommets les plus escarpés, et vont, en s'abaissant

insensiblement, finir dans les plaines de la Franconie, entre

Nordlingen et Donauwerth. De leur flanc entr'ouvert et revêtu de

forêts qu'on appelle du nom général de Forêt-Noire, coulent à gauche,

c'est-à-dire vers le Rhin, le Necker et le Mein, à droite le Danube,

qui longe leur revers presque dépouillé de bois et dessiné en

terrasses. Elles sont percées de défilés étroits qu'il faut

nécessairement traverser pour aller du Rhin au Danube, à moins qu'on

n'évite ces montagnes, soit en remontant le Rhin jusqu'au-dessus de

Schaffhouse, soit en parcourant leur pied de Strasbourg à Nordlingen,

jusqu'aux plaines de la Franconie, où elles disparaissent. Dans les

guerres antérieures, les Français avaient alternativement suivi deux

routes. Tantôt débouchant du Rhin entre Strasbourg et Huningue, ils

avaient traversé les défilés de la Forêt-Noire; tantôt remontant le

Rhin jusqu'à Schaffhouse, ils avaient franchi ce fleuve près du lac de

Constance, et s'étaient ainsi trouvés aux sources du Danube, en

évitant le passage des défilés.

[En marge: Marche adoptée par Napoléon pour se porter sur le Danube.]

Napoléon, voulant se placer entre les Autrichiens qui étaient postés à

Ulm, et les Russes qui arrivaient à leur secours, dut suivre une tout

autre route. S'étudiant d'abord à fixer l'attention des Autrichiens

vers les défilés de la Forêt-Noire, par le spectacle de ses colonnes

prêtes à s'y engager, il dut ensuite côtoyer les Alpes de Souabe sans

les franchir, les côtoyer jusqu'à Nordlingen, tourner, avec tous ses

corps réunis, leur extrémité abaissée, et passer le Danube à

Donauwerth. Par ce mouvement, il ralliait, chemin faisant, les corps

de Bernadotte et de Marmont déjà rendus à Würzbourg, il débordait la

position d'Ulm, débouchait sur les derrières du général Mack, et

réalisait le plan arrêté depuis longtemps dans son esprit, et duquel

il attendait les plus vastes résultats.

[En marge: Passage du Rhin.]

Le 25 septembre, il enjoignit à Murat et à Lannes de passer le Rhin à

Strasbourg, avec la réserve de cavalerie, les grenadiers Oudinot et la

division Gazan. (Voir la carte nº 29.) Murat devait porter ses dragons

d'Oberkirch à Freudenstadt, d'Offenbourg à Rothweil, de Fribourg à

Neustadt, et les présenter ainsi à la tête des principaux défilés, de

manière à faire supposer que l'armée elle-même allait les traverser.

Des vivres étaient commandés sur cette direction pour compléter

l'illusion de l'ennemi. Lannes devait appuyer ces reconnaissances par

quelques bataillons de grenadiers; mais en réalité, placé avec le gros

de son corps, en avant de Strasbourg, sur la route de Stuttgard, il

avait ordre de couvrir le mouvement des maréchaux Ney, Soult et

Davout, chargés de franchir le Rhin au-dessous. Le général Songis, qui

commandait l'artillerie, avait jeté deux ponts de bateaux, le premier

entre Lauterbourg et Carlsruhe pour le corps du maréchal Ney, le

second aux environs de Spire pour le corps du maréchal Soult. Le

maréchal Davout avait à sa disposition le pont de Manheim. Ces

maréchaux, devaient parcourir transversalement les vallées qui

descendent de la chaîne des Alpes de Souabe, et côtoyer cette chaîne,

en s'appuyant les uns aux autres, de façon à pouvoir se secourir en

cas d'apparition subite de l'ennemi. Ordre leur était donné à tous

d'avoir quatre jours de pain dans le sac des soldats, et quatre jours

de biscuit dans des fourgons, pour le cas ou il faudrait exécuter des

marches forcées. Napoléon ne quitta Strasbourg que lorsqu'il vit en

mouvement ses parcs et ses réserves sous l'escorte d'une division

d'infanterie. Il passa le Rhin le 1er octobre, accompagné de sa garde,

après avoir fait ses adieux à l'Impératrice, qui continua de séjourner

à Strasbourg, avec la cour impériale et la chancellerie de M. de

Talleyrand.

[Date: Octob. 1805.]

[En marge: Napoléon négocie en passant des traités d'alliance avec les

maisons de Baden et de Wurtemberg.]

Arrivé sur le territoire du grand-duché de Baden, Napoléon y trouva la

famille régnante, accourue pour lui rendre hommage. Le vieil électeur

s'y présenta entouré de trois générations de princes. Il avait voulu,

comme tous les souverains d'Allemagne de second et troisième ordre,

obtenir le bienfait de la neutralité, véritable chimère en de telles

circonstances, car, lorsque les petites puissances allemandes n'ont

pas su empêcher la guerre en résistant aux grandes puissances qui la

désirent, elles ne doivent pas se flatter d'en écarter les malheurs

par une neutralité qui est impossible, puisqu'elles sont presque

toutes sur la route obligée des armées belligérantes. Napoléon, au

lieu de la neutralité, leur avait offert son alliance, promettant de

terminer à leur profit les questions de territoire ou de souveraineté

qui les séparaient de l'Autriche, depuis les arrangements inachevés de

1803. Le grand-duc de Baden finit par accepter cette alliance, et

promit de fournir 3 mille hommes, plus des vivres et des moyens de

transport, qu'on devait solder sur le pays même. Napoléon, après avoir

couché à Ettlingen, se mit en route le 2 octobre pour Stuttgard. Avant

son arrivée, une collision avait failli éclater entre l'électeur de

Wurtemberg et le maréchal Ney. Cet électeur, connu en Europe par

l'extrême vivacité de son esprit et de son caractère, discutait en ce

moment avec le ministre de France les conditions d'une alliance qui ne

lui plaisait guère. Mais il ne voulait pas qu'en attendant une

conclusion on fît entrer des troupes, soit à Louisbourg qui était sa

maison de plaisance, soit à Stuttgard qui était sa capitale. Le

maréchal Ney consentit bien à ne pas entrer à Louisbourg, mais il fit

braquer son artillerie sur les portes de Stuttgard, et obtint par ce

moyen qu'elles lui fussent ouvertes. Napoléon arriva fort à propos

pour calmer la colère de l'électeur. Il en fut reçu avec beaucoup de

magnificence, et stipula avec lui une alliance, qui a fait la grandeur

de cette maison, comme elle a fait celle de tous les princes du midi

de l'Allemagne. Le traité fut signé le 5 octobre, et contint

l'engagement, du côté de la France, d'agrandir la maison de

Wurtemberg, et, du côté de cette maison, de fournir 10 mille hommes,

plus des vivres, des chevaux, des charrois, qu'on devait payer en les

prenant.

[En marge: Marche de l'armée pour se rendre à travers le Wurtemberg

dans la plaine de Nordlingen.]

Napoléon demeura trois ou quatre jours à Louisbourg, pour ménager à

ses corps de gauche le temps d'arriver en ligne. C'était une position

des plus délicates que celle de côtoyer, pendant une quarantaine de

lieues, un ennemi fort de 80 à 90 mille hommes, sans lui donner trop

d'éveil, et sans s'exposer à le voir déboucher à l'improviste sur

l'une de ses ailes. Napoléon y pourvut avec un art et une prévoyance

admirables. Trois routes traversaient le Wurtemberg, et aboutissaient

à ces extrémités abaissées des Alpes de Souabe qu'il s'agissait

d'atteindre, pour arriver au Danube, entre Donauwerth et Ingolstadt.

(Voir la carte nº 29.) La principale était celle de Pforzheim,

Stuttgard et Heidenheim, qui longeait le flanc même des montagnes, et

qui était par une foule de défilés en communication avec la position

des Autrichiens à Ulm. C'était celle qu'il fallait parcourir avec le

plus de précautions, à cause du voisinage de l'ennemi. Napoléon

l'occupait avec la cavalerie de Murat, le corps du maréchal Lannes,

celui du maréchal Ney, et la garde. La seconde, celle qui, partant de

Spire, passait par Heilbronn, Hall, Ellwangen, pour aboutir dans la

plaine de Nordlingen, était occupée par le corps du maréchal Soult. La

troisième, partant de Manheim, passant par Heidelberg, Neckar-Elz,

Ingelfingen, aboutissait à Oettingen. C'est celle que parcourait le

maréchal Davout. Elle se rapprochait de la direction que les corps de

Bernadotte et Marmont devaient suivre, pour se rendre de Würzbourg sur

le Danube. Napoléon disposa la marche de ces diverses colonnes de

manière qu'elles arrivassent toutes du 6 au 7 octobre dans la plaine

qui s'étend au bord du Danube, entre Nordlingen, Donauwerth et

Ingolstadt. Mais dans ce mouvement de conversion, sa gauche pivotant

sur sa droite, celle-ci avait à décrire un cercle moins étendu que

celle-là. Il fit donc ralentir le pas à sa droite, pour donner aux

corps de Marmont et de Bernadotte, qui formaient l'extrême gauche, au

maréchal Davout, qui venait après eux, enfin au maréchal Soult, qui

venait après le maréchal Davout, et les liait tous au quartier

général, le temps d'achever leur mouvement de conversion.

Après avoir suffisamment attendu, Napoléon se mit en marche, le 4

octobre, avec toute la droite. Murat galopant sans cesse à la tête de

sa cavalerie, paraissait tour à tour à l'entrée de chacun des défilés

qui traversent les montagnes, ne faisait que s'y montrer, et puis en

retirait ses escadrons, dès que les parcs et les bagages étaient assez

avancés pour n'avoir plus rien à craindre. Napoléon, avec les corps de

Lannes, de Ney et la garde, suivait la route de Stuttgard, prêt à se

porter avec cinquante mille hommes au secours de Murat, si l'ennemi

paraissait en force dans l'un des défilés. Quant aux corps de Soult,

Davout, Marmont et Bernadotte, formant le centre et la gauche de

l'armée, le danger ne commençait pour eux que lorsque le mouvement

qu'on exécutait en parcourant le pied des Alpes de Souabe serait

achevé, et qu'on déboucherait dans la plaine de Nordlingen. Il se

pouvait, en effet, que le général Mack, averti assez tôt, se repliât

d'Ulm sur Donauwerth, passât le Danube, et vînt combattre dans cette

plaine de Nordlingen, pour y arrêter les Français. Napoléon avait tout

disposé pour que Murat, Ney, Lannes, et avec eux les corps des

maréchaux Soult et Davout au moins, convergeassent ensemble le 6

octobre, entre Heidenheim, Oettingen et Nordlingen, de manière à

pouvoir présenter une masse imposante à l'ennemi. Mais jusque-là ses

soins tendaient toujours à tromper le général Mack assez longtemps

pour qu'il ne songeât point à décamper, et qu'on pût atteindre le

Danube à Donauwerth avant qu'il eût quitté sa position d'Ulm. Le 4 et

le 6 octobre, tout continuait à présenter le meilleur aspect. Le temps

était superbe; les soldats, bien pourvus de souliers et de capotes,

marchaient gaiement. Cent quatre-vingt mille Français s'avançaient

ainsi sur une ligne de bataille de 26 lieues, la droite touchant aux

montagnes, la gauche convergeant vers les plaines du haut Palatinat,

pouvant en quelques heures se trouver réunis au nombre de 90 ou 100

mille hommes sur l'une ou l'autre de leurs ailes, et, ce qui est plus

extraordinaire, sans que les Autrichiens eussent la moindre idée de

cette vaste opération.

«Les Autrichiens, écrivait Napoléon à M. de Talleyrand et au maréchal

Augereau, sont sur les débouchés de la Forêt-Noire. Dieu veuille

qu'ils y restent! Ma seule crainte est que nous ne leur fassions trop

de peur... S'ils me laissent gagner quelques marches, j'espère les

avoir tournés, et me trouver avec toute mon armée entre le Lech et

l'Isar.»--Il écrivait au ministre de la police: «Faites défense aux

gazettes du Rhin de parler de l'armée, pas plus que si elle n'existait

pas.»

[En marge: Les corps de Marmont et de Bernadotte traversent le

territoire prussien d'Anspach.]

Pour arriver au point qui leur était indiqué, les corps de Bernadotte

et de Marmont devaient traverser l'une des provinces que la Prusse

possédait en Franconie, celle d'Anspach. À la rigueur, en les

resserrant sur le corps du maréchal Davout, Napoléon aurait pu les

ramener vers lui, et éviter ainsi de toucher au territoire prussien.

Mais déjà les chemins étaient encombrés; y accumuler de nouvelles

troupes eut été un inconvénient pour l'ordre des mouvements et pour

les vivres. De plus, en rétrécissant le cercle décrit par l'armée, on

aurait eu moins de chances d'envelopper l'ennemi. Napoléon voulait

dans son mouvement embrasser le cours du Danube jusqu'à Ingolstadt,

pour déboucher le plus loin possible sur les derrières des

Autrichiens, et pouvoir les arrêter dans le cas où ils auraient

rétrogradé de l'Iller jusqu'au Lech. N'imaginant pas, dans l'état de

ses relations avec la Prusse, qu'elle pût se montrer difficile à son

égard, comptant sur l'usage établi dans les dernières guerres de

traverser les provinces prussiennes de Franconie, parce qu'elles

étaient hors de la ligne de neutralité, n'ayant reçu aucun

avertissement qu'il dût en être autrement cette fois, Napoléon ne se

fit nul souci d'emprunter le territoire d'Anspach, et en donna l'ordre

aux corps de Marmont et de Bernadotte. Les magistrats prussiens se

présentèrent à la frontière pour protester au nom de leur souverain

contre la violence qui leur était faite. On leur répondit par la

production des ordres de Napoléon, et on passa outre, en soldant en

argent tout ce qu'on prenait, et en observant la plus exacte

discipline. Les sujets prussiens, bien payés du pain et de la viande

fournis à nos soldats, ne parurent pas fort irrités de la prétendue

violation de leur territoire.

Le 6 octobre, nos six corps d'armée étaient arrivés sans accident au

delà des Alpes de Souabe, le maréchal Ney à Heidenheim, le maréchal

Lannes à Néresheim, le maréchal Soult à Nordlingen, le maréchal Davout

à Oettingen, le général Marmont et le maréchal Bernadotte sur la route

d'Aichstedt, tous en vue du Danube, fort au delà de la position d'Ulm.

[En marge: Erreur obstinée des généraux autrichiens.]

Que faisaient pendant ce temps le général Mack, l'archiduc Ferdinand

et tous les officiers de l'état-major autrichien? Très-heureusement

l'intention de Napoléon ne s'était point révélée à eux. Quarante mille

hommes qui avaient passé le Rhin à Strasbourg, et qui s'étaient

engagés tout d'abord dans les défilés de la Forêt-Noire, les avaient

confirmés dans l'idée que les Français suivraient la route accoutumée.

De faux rapports d'espions, adroitement dépêchés par Napoléon, les

avaient encore affermis davantage dans cette opinion. Ils avaient

entendu parler, il est vrai, de quelques troupes françaises répandues

dans le Wurtemberg, mais ils avaient supposé qu'elles venaient occuper

les petits États de l'Allemagne, et peut-être secourir les Bavarois.

D'ailleurs, rien n'est plus contradictoire, plus étourdissant que

cette multitude de rapports d'espions ou d'officiers envoyés en

reconnaissance. Les uns placent des corps d'armée où ils n'ont

rencontré que des détachements, d'autres de simples détachements où

ils auraient dû reconnaître des corps d'armée. Souvent ils n'ont pas

vu de leurs yeux ce qu'ils rapportent, et ils n'ont fait que

recueillir les ouï-dire de gens effrayés, surpris ou émerveillés. La

police militaire, comme la police civile, ment, exagère, se contredit.

Dans le chaos de ces rapports, l'esprit supérieur discerne la vérité,

l'esprit médiocre se perd. Et surtout, si une préoccupation antérieure

existe, s'il y a penchant à croire que l'ennemi arrivera par un point

plutôt que par un autre, les faits recueillis sont tous interprétés

dans un seul sens, quelque peu qu'ils s'y prêtent. C'est ainsi que se

produisent les grandes erreurs, qui ruinent quelquefois les armées et

les empires.

Telle était en ce moment la situation d'esprit du général Mack. Les

officiers autrichiens avaient préconisé depuis longtemps la position

qui, appuyant sa droite à Ulm, sa gauche à Memmingen, faisait face aux

Français débouchant de la Forêt-Noire. Autorisé par une opinion qui

était générale, et obéissant de plus à des instructions positives, le

général Mack s'était établi dans cette position. Il y avait ses

vivres, ses munitions, et il ne pouvait pas se persuader qu'il n'y fût

pas très-convenablement placé. La seule précaution qu'il eût prise

vers ses derrières consistait à envoyer le général Kienmayer avec

quelques mille hommes à Ingolstadt, pour observer les Bavarois

réfugiés dans le haut Palatinat, et pour se lier aux Russes, qu'il

attendait par la grande route de Munich.

[En marge: Le mouvement des Français s'achève heureusement, et ils

sont le 6 octobre aux bords du Danube.]

[En marge: Passage du Danube.]

Tandis que le général Mack, l'esprit dominé par une opinion faite

d'avance, demeurait immobile à Ulm, les six corps de l'armée française

débouchaient le 6 octobre dans la plaine de Nordlingen, au delà des

montagnes de Souabe qu'ils avaient tournées, et aux bords du Danube

qu'ils allaient franchir. Le 6 au soir, la division Vandamme, du corps

du maréchal Soult, devançant toutes les autres, toucha au Danube, et

surprit le pont de Munster à une lieue au-dessus de Donauwerth. Le

lendemain, 7 octobre, le corps du maréchal Soult enleva le pont même

de Donauwerth, faiblement disputé par un bataillon de Colloredo, qui,

ne pouvant le défendre, essaya en vain de le détruire. Les troupes du

maréchal Soult l'eurent bientôt réparé, et le passèrent en toute hâte.

Murat, avec ses divisions de dragons, précédant l'aile droite, formée

des corps des maréchaux Lannes et Ney, s'était porté au pont de

Munster déjà surpris par Vandamme. Il réclama ce pont pour ses troupes

et celles qui le suivaient, abandonna celui de Donauwerth aux troupes

du maréchal Soult, passa à l'instant même avec une division de

dragons, et se jeta au delà du Danube, à la poursuite d'un objet de

grand intérêt, l'occupation du pont de Rain sur le Lech. Le Lech, qui

court derrière l'Iller, presque parallèlement à lui, pour se joindre

au Danube, près de Donauwerth, forme une position placée au delà de

celle d'Ulm, et en occupant le pont de Rain, on avait tourné à la fois

l'Iller et le Lech, et laissé au général Mack peu de chances de

rétrograder à propos. Il ne fallut qu'un temps de galop aux dragons de

Murat pour enlever Rain et le pont du Lech. Deux cents cavaliers

culbutèrent toutes les patrouilles du corps de Kienmayer, pendant que

le maréchal Soult s'établissait en forces à Donauwerth, et que le

maréchal Davout arrivait en vue du pont de Neubourg.

[En marge: Mouvements ordonnés par Napoléon pour prendre position au

delà du Danube, entre les Autrichiens et les Russes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 39 段