Tandis que les Russes employaient ainsi le mois de septembre,

l'Autriche faisait un meilleur usage de ce temps précieux. Pendant

qu'elle chargeait M. de Cobentzel de répéter sans cesse à Paris que

son unique désir était de négocier et d'obtenir des garanties pour

l'état futur de l'Italie, elle mettait à profit les subsides anglais

avec la plus extrême activité. Elle avait réuni d'abord 100 mille

hommes en Italie, sous l'archiduc Charles. C'était là qu'elle plaçait

son meilleur général, sa plus forte armée, afin de recouvrer ses

provinces les plus regrettées. Vingt-cinq mille hommes, sous

l'archiduc Jean, celui qui commandait à Hohenlinden, gardaient le

Tyrol; 80 à 90 mille hommes étaient destinés à envahir la Bavière, à

se porter en Souabe, et à prendre la fameuse position d'Ulm, où M. de

Kray, en 1800, avait retenu si longtemps le général Moreau. Les 50 ou

60 mille Russes du général Kutusof, venant se joindre à l'armée

autrichienne, devaient former une masse de 140 mille combattants, avec

laquelle on espérait donner assez d'occupation aux Français pour

procurer aux autres armées russes le temps d'arriver, à l'archiduc

Charles le temps de reconquérir l'Italie, et aux troupes envoyées en

Hanovre et à Naples, le temps de produire une diversion utile. C'était

le fameux général Mack, celui qui avait été le rédacteur de tous les

plans de campagne contre la France, et qui venait, avec beaucoup

d'activité et une certaine intelligence des détails militaires, de

remettre l'armée autrichienne sur le pied de guerre, c'était ce même

général qu'on avait chargé du commandement de l'armée de Souabe, de

moitié avec l'archiduc Ferdinand.

On avait profité des villes appartenant à l'Autriche dans cette

contrée, pour préparer des magasins entre le lac de Constance et le

haut Danube. La ville de Memmingen, placée sur l'Iller, et formant la

gauche de la position dont Ulm forme la droite, était une de ces

villes. On y avait réuni des approvisionnements immenses, et élevé

quelques retranchements, ce qu'il n'était pas possible de faire à Ulm,

qui appartenait à la Bavière.

[En marge: L'Autriche essaie de surprendre la Bavière.]

Tout cela s'était exécuté dans les derniers jours d'août. Mais

l'Autriche, par une précipitation qui ne lui était pas ordinaire,

commit ici une faute grave. On ne pouvait occuper cette position d'Ulm

sans franchir la frontière bavaroise. De plus, la Bavière possédait

une armée de 25 mille hommes, de grands magasins, la ligne de l'Inn,

et on avait ainsi toute sorte de raisons pour être les premiers à se

saisir d'une si riche proie. On imagina d'agir avec elle comme la

Russie avec la Prusse, c'est-à-dire de la surprendre et de

l'entraîner. C'était plus facile, il est vrai, mais les conséquences,

si on échouait, devaient être fâcheuses.

Le général Mack étant arrivé sur les bords de l'Inn, le prince de

Schwarzenberg fut envoyé à Munich, pour faire à l'électeur les

instances les plus vives de la part de l'empereur d'Allemagne. Il

était chargé de lui demander de se prononcer en faveur de la

coalition, de joindre ses troupes à celles de l'Autriche, de consentir

à ce qu'elles fussent incorporées, dans l'armée impériale, dispersées

régiment par régiment dans les divisions autrichiennes, de livrer son

territoire, ses magasins aux coalisés, de se joindre en un mot à cette

nouvelle croisade contre l'ennemi commun de l'Allemagne et de

l'Europe. Le prince de Schwarzenberg était autorisé, s'il le fallait,

à offrir à la Bavière, dans le pays de Salzbourg, dans le Tyrol même,

les plus beaux agrandissements, pourvu que l'Italie étant reconquise

par les armes communes, on pût reporter dans cette contrée les

branches collatérales de la maison impériale, qui en avaient été

éloignées.

[En marge: Perplexités de l'électeur de Bavière.]

[En marge: L'électeur de Bavière finit par se prononcer en faveur de

la France, et se rend à Würzbourg avec sa cour et son armée.]

Tandis que le prince de Schwarzenberg arrivait à Munich, l'électeur se

trouvait dans une situation assez semblable à celle de la Prusse

elle-même. M. Otto, celui qui, en 1801, avait si habilement négocié la

paix de Londres, était notre ministre à Munich. Affectant, au milieu

de cette capitale, d'être négligé par la cour, il avait néanmoins de

secrètes entrevues avec l'électeur, et s'efforçait de lui démontrer

que la Bavière n'existait que par la protection de Napoléon. Il est

certain que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres,

elle ne pouvait se sauver de la convoitise autrichienne qu'en

s'appuyant sur la France. Si, même en 1803, elle avait obtenu une

raisonnable part des indemnités germaniques, elle ne le devait qu'à

l'intervention française. M. Otto en insistant sur ces considérations

avait mis un terme aux hésitations de l'électeur, et l'avait amené à

se lier, le 24 août, par un traité d'alliance. Le plus profond secret

avait été promis et gardé. Ce fut quelques jours après, le 7

septembre, que parut à Munich le prince de Schwarzenberg. L'électeur,

qui était très-faible, avait auprès de lui une nouvelle cause de

faiblesse dans l'électrice sa femme, l'une de ces trois belles

princesses de Baden qui étaient montées sur les trônes de Russie, de

Suède, de Bavière, et qui toutes trois se signalaient par leur passion

contre la France. Des trois, l'électrice de Bavière était la plus

vive. Elle s'agitait, pleurait, et témoignait le plus grand chagrin de

voir son époux enchaîné à Napoléon, et le rendait plus malheureux

encore qu'il ne l'eût été naturellement par ses propres agitations. M.

de Schwarzenberg, suivi à deux marches par l'armée autrichienne,

secondé par les larmes de l'électrice, parvint à ébranler l'électeur,

et lui arracha la promesse de se donner à l'Autriche. Ce prince

toutefois, effrayé des conséquences de ce brusque changement,

craignant le général Mack, qui était près, mais aussi Napoléon,

quoiqu'il fût loin, crut devoir prévenir M. Otto, s'excuser de sa

conduite en alléguant le malheur de sa position, et solliciter

l'indulgence de la France. M. Otto, averti par cet aveu, courut auprès

de l'électeur, lui montra le danger d'une telle défection, et la

certitude d'avoir bientôt Napoléon victorieux à Munich, faisant la

paix par le sacrifice de la Bavière à l'Autriche. Certaines

circonstances secondaient les raisonnements de M. Otto. La demande de

disloquer l'armée pour la disperser dans les divisions autrichiennes

avait indigné les généraux et les officiers bavarois. On apprenait en

même temps que les Autrichiens, sans attendre le consentement demandé

à Munich, avaient passé l'Inn, et l'opinion publique était révoltée

d'une pareille violation du territoire. On disait tout haut que si

Napoléon était ambitieux, M. Pitt ne l'était pas moins; que celui-ci

avait acheté le cabinet de Vienne, et que, grâce à l'or de

l'Angleterre, l'Allemagne allait être de nouveau foulée aux pieds par

les soldats de toute l'Europe. Indépendamment de ces circonstances

favorables à M. Otto, l'électeur avait un ministre habile, M. de

Montgelas, dévoré d'ambition pour son pays, rêvant pour la Bavière,

dans le dix-neuvième siècle, les agrandissements que la Prusse avait

acquis dans le dix-huitième, cherchant sans cesse si c'était à Vienne

ou à Paris qu'il y avait plus de chance de les obtenir, et ayant fini

par croire que ce serait avec la puissance la plus novatrice,

c'est-à-dire avec la France. Il avait donc opiné pour le traité

d'alliance signé avec M. Otto. Touché cependant des offres du prince

de Schwarzenberg, il fut ébranlé un instant sous l'influence de

l'ambition comme son maître sous celle de la faiblesse. Mais il fut

bientôt ramené, et les instances de M. Otto, secondées par l'opinion

publique, par l'irritation de l'armée bavaroise, par les conseils de

M. de Montgelas, l'emportèrent encore une fois. L'électeur fut rendu à

la France. Dans le désordre d'esprit où était ce prince, on lui fit

accepter tout ce qu'on voulut. On lui proposa de se réfugier à

Würzbourg, évêché sécularisé pour la Bavière en 1803, et de s'y faire

suivre par son armée. Il accueillit cette proposition. Afin de gagner

du temps, il annonça à M. de Schwarzenberg qu'il envoyait à Vienne un

général bavarois, M. de Nogarola, partisan connu de l'Autriche, et

chargé de traiter avec elle. Cela fait, l'électeur partit avec toute

sa cour dans la nuit du 8 au 9 septembre, se rendit d'abord à

Ratisbonne, et de Ratisbonne à Würzbourg, où il arriva le 12

septembre. Les troupes bavaroises, réunies à Amberg et à Ulm, reçurent

l'ordre de se concentrer à Würzbourg. L'électeur, en quittant Munich,

publia un manifeste pour dénoncer à la Bavière et à l'Allemagne la

violence dont il venait d'être la victime.

M. de Schwarzenberg et le général Mack, qui avaient passé l'Inn,

virent ainsi l'électeur, sa cour, son armée leur échapper, et le

ridicule les atteindre autant que l'indignation. Les Autrichiens

s'avancèrent à marches forcées sans pouvoir joindre les Bavarois, et

trouvèrent partout l'opinion du pays soulevée contre eux. Une

circonstance contribua surtout à irriter le peuple en Bavière. Les

Autrichiens avaient les mains pleines d'un papier monnaie qui n'avait

cours à Vienne qu'avec une grande perte. Ils obligeaient les habitants

à prendre comme argent ce papier discrédité. Un grave dommage

pécuniaire se joignait donc à tous les sentiments nationaux froissés

pour révolter les Bavarois.

[En marge: Le général Mack, après avoir traversé la Bavière, vient

s'établir à Ulm.]

[En marge: Opinion de l'état-major autrichien sur la position d'Ulm.]

Le général Mack, après cette triste expédition, dont au reste il était

moins responsable que le négociateur autrichien, se porta sur le haut

Danube, et prit la position qui lui était depuis longtemps assignée,

la droite à Ulm, la gauche à Memmingen, le front couvert par l'Iller,

qui passe par Memmingen pour se jeter à Ulm dans le Danube. (Voir les

cartes nos 28 et 29.) Les officiers de l'état-major autrichien

n'avaient cessé de vanter cette position depuis quelques années, comme

la meilleure qu'on pût occuper pour tenir tête aux Français débouchant

de la Forêt-Noire. On y avait l'une de ses ailes appuyée au Tyrol,

l'autre au Danube. On se croyait donc bien garanti des deux côtés, et

quant à ses derrières on n'y songeait point, n'imaginant pas que les

Français pussent jamais arriver autrement que par la route ordinaire.

Le général Mack avait attiré à lui le général Jellachich, avec la

division du Vorarlberg. Il avait 65 mille hommes directement sous sa

main, et sur ses derrières, pour se lier avec les Russes, le général

Kienmayer à la tête de 20 mille hommes. C'était un total de 85 mille

combattants.

Le général Mack était donc où Napoléon l'avait supposé et désiré,

c'est-à-dire sur le haut Danube, séparé des Russes par la distance de

Vienne à Ulm. L'électeur de Bavière était à Würzbourg, avec sa cour

éplorée, avec son armée indignée contre les Autrichiens, et dans

l'attente de la prochaine arrivée des Français.

[En marge: Ce qui se passait dans le moment au midi de l'Italie.]

[En marge: Trahison conseillée à la cour de Naples par les puissances

coalisées.]

Il ne reste plus, pour avoir une idée complète de la situation de

l'Europe pendant cette grande crise, qu'à jeter un instant les yeux

sur ce qui se passait dans le midi de l'Italie. Les conseillers

suprêmes de la coalition ne voulant pas que la cour de Naples,

observée par les vingt mille Français du général Saint-Cyr, se

compromît trop tôt, lui avaient suggéré une vraie trahison, qui ne

devait guère coûter à une cour aveuglée et démoralisée par la haine.

On lui avait conseillé de signer avec la France un traité de

neutralité, afin d'obtenir la retraite du corps qui était à Tarente.

Quand ce corps se serait retiré, la cour de Naples, moins surveillée,

aurait, lui disait-on, le temps de se déclarer, et de recevoir les

Russes et les Anglais. Le général russe Lascy, homme prudent et avisé,

était à Naples, chargé de tout préparer en secret, et d'amener les

coalisés quand le moment serait jugé opportun. Il y avait 12 mille

Russes à Corfou, outre une réserve à Odessa, et 6 mille Anglais à

Malte. On comptait encore sur 36 mille Napolitains, un peu moins mal

organisés que de coutume, et sur la levée en masse des brigands de la

Calabre.

[En marge: Traité de neutralité proposé par la cour de Naples, et

accepté avec confiance par Napoléon.]

Ce traité, proposé à Napoléon à la veille de son départ de Paris, lui

avait paru acceptable, car il ne croyait pas qu'une cour aussi faible

s'exposât avec lui aux conséquences d'une trahison. Il se figurait que

le terrible exemple qu'il avait fait de Venise en 1797 avait dû guérir

les gouvernements italiens de leur penchant à la fourberie. Il

trouvait dans un traité de neutralité qui excluait les Russes et les

Anglais du midi de l'Italie, l'avantage de pouvoir donner 20 mille

hommes de plus à Masséna, si les 50 mille dont celui-ci disposait

n'étaient pas suffisants pour défendre l'Adige.

Il accepta donc cette proposition, et, par traité signé à Paris le 21

septembre, il consentit à retirer ses troupes de Tarente, sur la

promesse que lui fit la cour de Naples de ne souffrir aucun

débarquement des Russes et des Anglais. À cette condition, le général

Saint-Cyr eut ordre de s'acheminer vers la Lombardie, et la reine

Caroline, ainsi que son faible époux, purent en liberté préparer une

soudaine levée de boucliers sur les derrières des Français.

[En marge: Situation générale des coalisés du 20 au 25 septembre.]

Telle était, du 20 au 25 septembre, la situation des puissances

coalisées. Les Russes et les Suédois, chargés de l'attaque du nord, se

réunissaient à Stralsund, pour se combiner avec un débarquement

d'Anglais aux bouches de l'Elbe; une armée russe s'organisait à Wilna,

sous le général Michelson; l'empereur Alexandre, avec le corps de ses

gardes et l'armée de Buxhoewden, était à Pulawi sur la Vistule,

sollicitant une entrevue du roi de Prusse; une autre armée russe, sous

le général Kutusof, avait pénétré par la Gallicie en Moravie, pour se

joindre aux Autrichiens. Celle-ci était à la hauteur de Vienne, et

allait remonter le Danube. Le général Mack, plus avancé de cent

lieues, avait pris position à Ulm, à la tête de 85 mille hommes,

attendant les Français au débouché de la Forêt-Noire. L'archiduc

Charles était avec 400 mille hommes sur l'Adige. La cour de Naples

méditait une surprise qui devait s'exécuter avec les Russes de Corfou

et les Anglais de Malte.

[En marge: Marche du corps du maréchal Bernadotte.]

Napoléon, comme on l'a déjà vu, était arrivé à Strasbourg le 26

septembre. Ses colonnes avaient suivi exactement ses ordres, et

parcouru les routes qu'il leur avait tracées. (Voir la carte nº 28.)

Le maréchal Bernadotte, après avoir pourvu la place d'Hameln de

munitions, de vivres, et d'une forte garnison, après y avoir déposé

les hommes les moins capables de faire campagne, était parti de

Goettingue avec 17 mille soldats, tous propres aux plus dures

fatigues. Il avait prévenu l'électeur de Hesse de son passage, en y

mettant les formes prescrites par Napoléon. Il avait d'abord rencontré

un consentement, puis un refus, dont il n'avait tenu aucun compte, et

avait traversé la Hesse sans éprouver de résistance. Des officiers

d'administration, précédant le corps d'armée, commandaient des vivres

à chaque station, et, payant tout argent comptant, trouvaient des

spéculateurs empressés de satisfaire aux besoins de nos troupes. Une

armée qui porte avec elle un pécule peut vivre sans magasins, sans

perte de temps, sans vexations pour le pays qu'elle traverse, pour peu

que ce pays soit abondant en denrées alimentaires. Bernadotte avec ce

moyen traversa sans difficulté les deux Hesses, la principauté de

Fulde, les États du prince archichancelier, et la Bavière. Il marchait

perpendiculairement du nord au midi. Il arriva le 17 septembre près de

Cassel, le 20 à Giessen, le 27 à Würzbourg, à la grande joie de

l'électeur de Bavière, qui se mourait d'épouvante au milieu des

nouvelles contradictoires des Autrichiens et des Français. Un ministre

de l'empereur d'Allemagne était accouru auprès de ce prince, pour lui

présenter des excuses sur ce qui s'était passé, et pour essayer de le

ramener. Le ministre autrichien ne connut la marche du corps de

Bernadotte que lorsque la cavalerie française parut sur les hauteurs

de Würzbourg. Il partit sur-le-champ, nous laissant l'électeur pour

toujours, c'est-à-dire pour toute la durée de notre prospérité.

M. de Montgelas, afin de mieux colorer la conduite de son maître, nous

demanda une précaution peu honorable pour la Bavière, c'était

d'altérer la date du traité d'alliance conclu avec la France. Ce

traité avait été signé en réalité le 24 août, M. de Montgelas exprima

le désir de lui attribuer une autre date, celle du 23 septembre. On y

consentit, et il put soutenir à ses confédérés de Ratisbonne, qu'il ne

s'était donné à la France que le lendemain des violences de

l'Autriche.

[En marge: Marche du corps du général Marmont.]

Le général Marmont remontant le Rhin, et s'en servant pour transporter

son matériel, s'était mis en marche par la belle route que Napoléon

avait ouverte le long de la rive gauche du fleuve, et qui est l'un

des ouvrages mémorables de son règne. Il était le 12 septembre à

Nimègue, le 18 à aux environs de Würzbourg. (Voir la carte nº 28.) Il

amenait un corps de 20 mille hommes, un parc de 40 bouches à feu bien

attelées, et des munitions considérables. Dans ces 20 mille hommes se

trouvait comprise une division de troupes hollandaises, commandée par

le général Dumonceau. Quant aux quinze mille Français qui composaient

ce corps, un fait sans exemple dans l'histoire de la guerre donnera

une juste idée de leur qualité. Ils venaient de traverser une partie

de la France et de l'Allemagne, et de marcher vingt jours de suite

sans s'arrêter: il y manquait neuf hommes en tout, en arrivant à

Würzbourg. Il n'y a pas de général qui ne se fût regardé comme heureux

s'il en avait perdu deux ou trois cents seulement, car c'est à

l'entrée en campagne, et par l'effet des premières marches, que les

tempéraments faibles se déclarent et restent en arrière.

Vers la fin de septembre, Napoléon avait donc au centre de la

Franconie, à six journées du Danube, et menaçant le flanc des

Autrichiens, le maréchal Bernadotte avec 17 mille hommes, le général

Marmont avec 20. Il faut ajouter à ces forces 25 mille Bavarois,

réunis à Würzbourg, et animés d'un véritable enthousiasme pour la

cause des Français, devenue la leur dans le moment. Ils battaient des

mains en voyant paraître nos régiments.

[En marge: Marche des corps des maréchaux Davout, Ney, Soult.]

Le maréchal Davout avec le corps parti d'Ambleteuse, le maréchal

Soult avec celui qui était parti de Boulogne, le maréchal Ney avec

celui qui était parti de Montreuil, traversant la Flandre, la

Picardie, la Champagne et la Lorraine, étaient sur le Rhin du 23 au 24

septembre, précédés par la cavalerie, que Napoléon avait mise en

mouvement quatre jours avant l'infanterie. Tous avaient marché avec

une ardeur sans pareille. La division Dupont, en traversant le

département de l'Aisne, avait laissé en arrière une cinquantaine

d'hommes appartenant à ce département. Ils étaient allés visiter leurs

familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Après avoir

fait 150 lieues au milieu de l'automne, sans se reposer un seul jour,

cette armée n'avait ni malades, ni traînards; exemple unique, dû à

l'esprit des troupes et à un long campement.

[En marge: Marche du corps du maréchal Augereau.]

Le maréchal Augereau avait formé ses divisions en Bretagne. Partant de

Brest, passant par Alençon, Sens, Langres, Béfort, il avait la France

à traverser dans sa plus grande étendue, et devait être sur le Rhin

une quinzaine de jours après les autres corps. Aussi était-il destiné

à servir de réserve.

[En marge: Effet produit par la prompte apparition de l'armée

française en Allemagne.]

Jamais étonnement ne fut égal à celui qu'inspira dans toute l'Europe

l'arrivée imprévue de cette armée. On la croyait aux bords de l'Océan,

et en vingt jours, c'est-à-dire dans le temps à peine nécessaire pour

que le bruit de sa marche commençât à se répandre, elle apparaissait

sur le Rhin, et inondait l'Allemagne méridionale. C'était l'effet

d'une extrême promptitude à se résoudre, et d'un art profond à cacher

les déterminations prises.

La nouvelle de l'apparition des Français se répandit à l'instant même,

et ne fit naître chez les généraux allemands d'autre idée que

celle-ci: c'est que le principal théâtre de la guerre serait en

Bavière et non en Italie, puisque Napoléon et l'armée de l'Océan s'y

rendaient. Il n'en résulta que la demande d'augmenter les forces

autrichiennes en Souabe, et l'ordre, qui déplut fort à l'archiduc

Charles, d'envoyer un détachement de l'Italie dans le Tyrol, afin de

venir par le Vorarlberg au secours du général Mack. Mais le véritable

dessein de Napoléon resta profondément caché. Les troupes réunies à

Würzbourg parurent avoir pour mission unique de recueillir les

Bavarois et de protéger l'électeur. Le rassemblement principal placé

sur le haut Rhin, à l'entrée des défilés de la Forêt-Noire, sembla

destiné à s'y engager. Le général Mack se confirma donc chaque jour

dans son idée de garder la position d'Ulm, qui lui avait été assignée.

[En marge: Organisation donnée par Napoléon à la grande armée.]

Napoléon, ayant réuni toute son armée, lui donna une organisation

qu'elle a toujours conservée depuis, et un nom qu'elle gardera

perpétuellement dans l'histoire, celui de la GRANDE ARMÉE.

[En marge: Sa distribution en sept corps.]

Il la distribua en sept corps. Le maréchal Bernadotte, avec les

troupes amenées du Hanovre, formait le premier corps, fort de 17 mille

hommes. Le général Marmont, avec les troupes venues de Hollande,

formait le second, qui comptait 20 mille soldats présents au drapeau.

Les troupes du maréchal Davout, campées à Ambleteuse, et occupant la

troisième place le long des côtes de l'Océan, avaient reçu le titre

de troisième corps, et s'élevaient à un effectif de 26 mille

combattants. Le maréchal Soult, avec le centre de la grande armée de

l'Océan, campé à Boulogne, et composé de 40 mille fantassins et

artilleurs, formait le quatrième corps. La division Suchet devait

bientôt en être détachée pour faire partie du cinquième corps, avec la

division Gazan et les grenadiers d'Arras, connus dorénavant sous le

titre de grenadiers Oudinot, du nom de leur brave chef. Indépendamment

de la division Suchet, ce cinquième corps devait s'élever à 18 mille

hommes. Il était destiné au fidèle et héroïque ami de Napoléon, au

maréchal Lannes, qui avait été rappelé du Portugal pour prendre part à

la périlleuse expédition de Boulogne, et qui maintenant allait suivre

l'Empereur jusqu'aux bords de la Morawa, de la Vistule et du Niémen.

Sous l'intrépide Ney, le camp de Montreuil composait le sixième corps,

et s'élevait à 24 mille soldats. Augereau, avec deux divisions fortes

tout au plus de 14 mille hommes, placé le dernier sur la ligne des

côtes (il était à Brest), composa le septième corps. Le titre de

huitième corps fut donné plus tard aux troupes d'Italie lorsqu'elles

vinrent agir en Allemagne. Cette organisation était celle de l'armée

du Rhin, mais avec d'importantes modifications, adaptées au génie de

Napoléon et nécessaires à l'exécution des grandes choses qu'il

méditait.

[En marge: Composition des corps d'armée.]

Dans l'armée du Rhin chaque corps, complet en toutes armes, présentait

à lui seul une petite armée, se suffisant à elle-même, et capable de

livrer bataille. Aussi ces corps tendaient-ils à s'isoler, surtout

sous un général comme Moreau, qui ne commandait qu'en proportion de

son esprit et de son caractère. Napoléon avait organisé son armée de

manière qu'elle fût tout entière dans sa main. Chaque corps était

complet seulement en infanterie; il avait en artillerie le nécessaire,

et en cavalerie tout juste ce qu'il fallait pour se bien garder,

c'est-à-dire quelques escadrons de hussards ou de chasseurs. Napoléon

se réservait ensuite de les compléter en artillerie et en cavalerie, à

l'aide d'une réserve de ces deux armes, dont il disposait seul.

Suivant le terrain et les occurrences, il retirait à l'un pour le

donner à l'autre, ou un renfort de bouches à feu, ou une masse de

cuirassiers.

[En marge: Formation d'une réserve de cavalerie sous le prince Murat.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 39 段