l'Autriche faisait un meilleur usage de ce temps précieux. Pendant
qu'elle chargeait M. de Cobentzel de répéter sans cesse à Paris que
son unique désir était de négocier et d'obtenir des garanties pour
l'état futur de l'Italie, elle mettait à profit les subsides anglais
avec la plus extrême activité. Elle avait réuni d'abord 100 mille
hommes en Italie, sous l'archiduc Charles. C'était là qu'elle plaçait
son meilleur général, sa plus forte armée, afin de recouvrer ses
provinces les plus regrettées. Vingt-cinq mille hommes, sous
l'archiduc Jean, celui qui commandait à Hohenlinden, gardaient le
Tyrol; 80 à 90 mille hommes étaient destinés à envahir la Bavière, à
se porter en Souabe, et à prendre la fameuse position d'Ulm, où M. de
Kray, en 1800, avait retenu si longtemps le général Moreau. Les 50 ou
60 mille Russes du général Kutusof, venant se joindre à l'armée
autrichienne, devaient former une masse de 140 mille combattants, avec
laquelle on espérait donner assez d'occupation aux Français pour
procurer aux autres armées russes le temps d'arriver, à l'archiduc
Charles le temps de reconquérir l'Italie, et aux troupes envoyées en
Hanovre et à Naples, le temps de produire une diversion utile. C'était
le fameux général Mack, celui qui avait été le rédacteur de tous les
plans de campagne contre la France, et qui venait, avec beaucoup
d'activité et une certaine intelligence des détails militaires, de
remettre l'armée autrichienne sur le pied de guerre, c'était ce même
général qu'on avait chargé du commandement de l'armée de Souabe, de
moitié avec l'archiduc Ferdinand.
On avait profité des villes appartenant à l'Autriche dans cette
contrée, pour préparer des magasins entre le lac de Constance et le
haut Danube. La ville de Memmingen, placée sur l'Iller, et formant la
gauche de la position dont Ulm forme la droite, était une de ces
villes. On y avait réuni des approvisionnements immenses, et élevé
quelques retranchements, ce qu'il n'était pas possible de faire à Ulm,
qui appartenait à la Bavière.
[En marge: L'Autriche essaie de surprendre la Bavière.]
Tout cela s'était exécuté dans les derniers jours d'août. Mais
l'Autriche, par une précipitation qui ne lui était pas ordinaire,
commit ici une faute grave. On ne pouvait occuper cette position d'Ulm
sans franchir la frontière bavaroise. De plus, la Bavière possédait
une armée de 25 mille hommes, de grands magasins, la ligne de l'Inn,
et on avait ainsi toute sorte de raisons pour être les premiers à se
saisir d'une si riche proie. On imagina d'agir avec elle comme la
Russie avec la Prusse, c'est-à-dire de la surprendre et de
l'entraîner. C'était plus facile, il est vrai, mais les conséquences,
si on échouait, devaient être fâcheuses.
Le général Mack étant arrivé sur les bords de l'Inn, le prince de
Schwarzenberg fut envoyé à Munich, pour faire à l'électeur les
instances les plus vives de la part de l'empereur d'Allemagne. Il
était chargé de lui demander de se prononcer en faveur de la
coalition, de joindre ses troupes à celles de l'Autriche, de consentir
à ce qu'elles fussent incorporées, dans l'armée impériale, dispersées
régiment par régiment dans les divisions autrichiennes, de livrer son
territoire, ses magasins aux coalisés, de se joindre en un mot à cette
nouvelle croisade contre l'ennemi commun de l'Allemagne et de
l'Europe. Le prince de Schwarzenberg était autorisé, s'il le fallait,
à offrir à la Bavière, dans le pays de Salzbourg, dans le Tyrol même,
les plus beaux agrandissements, pourvu que l'Italie étant reconquise
par les armes communes, on pût reporter dans cette contrée les
branches collatérales de la maison impériale, qui en avaient été
éloignées.
[En marge: Perplexités de l'électeur de Bavière.]
[En marge: L'électeur de Bavière finit par se prononcer en faveur de
la France, et se rend à Würzbourg avec sa cour et son armée.]
Tandis que le prince de Schwarzenberg arrivait à Munich, l'électeur se
trouvait dans une situation assez semblable à celle de la Prusse
elle-même. M. Otto, celui qui, en 1801, avait si habilement négocié la
paix de Londres, était notre ministre à Munich. Affectant, au milieu
de cette capitale, d'être négligé par la cour, il avait néanmoins de
secrètes entrevues avec l'électeur, et s'efforçait de lui démontrer
que la Bavière n'existait que par la protection de Napoléon. Il est
certain que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres,
elle ne pouvait se sauver de la convoitise autrichienne qu'en
s'appuyant sur la France. Si, même en 1803, elle avait obtenu une
raisonnable part des indemnités germaniques, elle ne le devait qu'à
l'intervention française. M. Otto en insistant sur ces considérations
avait mis un terme aux hésitations de l'électeur, et l'avait amené à
se lier, le 24 août, par un traité d'alliance. Le plus profond secret
avait été promis et gardé. Ce fut quelques jours après, le 7
septembre, que parut à Munich le prince de Schwarzenberg. L'électeur,
qui était très-faible, avait auprès de lui une nouvelle cause de
faiblesse dans l'électrice sa femme, l'une de ces trois belles
princesses de Baden qui étaient montées sur les trônes de Russie, de
Suède, de Bavière, et qui toutes trois se signalaient par leur passion
contre la France. Des trois, l'électrice de Bavière était la plus
vive. Elle s'agitait, pleurait, et témoignait le plus grand chagrin de
voir son époux enchaîné à Napoléon, et le rendait plus malheureux
encore qu'il ne l'eût été naturellement par ses propres agitations. M.
de Schwarzenberg, suivi à deux marches par l'armée autrichienne,
secondé par les larmes de l'électrice, parvint à ébranler l'électeur,
et lui arracha la promesse de se donner à l'Autriche. Ce prince
toutefois, effrayé des conséquences de ce brusque changement,
craignant le général Mack, qui était près, mais aussi Napoléon,
quoiqu'il fût loin, crut devoir prévenir M. Otto, s'excuser de sa
conduite en alléguant le malheur de sa position, et solliciter
l'indulgence de la France. M. Otto, averti par cet aveu, courut auprès
de l'électeur, lui montra le danger d'une telle défection, et la
certitude d'avoir bientôt Napoléon victorieux à Munich, faisant la
paix par le sacrifice de la Bavière à l'Autriche. Certaines
circonstances secondaient les raisonnements de M. Otto. La demande de
disloquer l'armée pour la disperser dans les divisions autrichiennes
avait indigné les généraux et les officiers bavarois. On apprenait en
même temps que les Autrichiens, sans attendre le consentement demandé
à Munich, avaient passé l'Inn, et l'opinion publique était révoltée
d'une pareille violation du territoire. On disait tout haut que si
Napoléon était ambitieux, M. Pitt ne l'était pas moins; que celui-ci
avait acheté le cabinet de Vienne, et que, grâce à l'or de
l'Angleterre, l'Allemagne allait être de nouveau foulée aux pieds par
les soldats de toute l'Europe. Indépendamment de ces circonstances
favorables à M. Otto, l'électeur avait un ministre habile, M. de
Montgelas, dévoré d'ambition pour son pays, rêvant pour la Bavière,
dans le dix-neuvième siècle, les agrandissements que la Prusse avait
acquis dans le dix-huitième, cherchant sans cesse si c'était à Vienne
ou à Paris qu'il y avait plus de chance de les obtenir, et ayant fini
par croire que ce serait avec la puissance la plus novatrice,
c'est-à-dire avec la France. Il avait donc opiné pour le traité
d'alliance signé avec M. Otto. Touché cependant des offres du prince
de Schwarzenberg, il fut ébranlé un instant sous l'influence de
l'ambition comme son maître sous celle de la faiblesse. Mais il fut
bientôt ramené, et les instances de M. Otto, secondées par l'opinion
publique, par l'irritation de l'armée bavaroise, par les conseils de
M. de Montgelas, l'emportèrent encore une fois. L'électeur fut rendu à
la France. Dans le désordre d'esprit où était ce prince, on lui fit
accepter tout ce qu'on voulut. On lui proposa de se réfugier à
Würzbourg, évêché sécularisé pour la Bavière en 1803, et de s'y faire
suivre par son armée. Il accueillit cette proposition. Afin de gagner
du temps, il annonça à M. de Schwarzenberg qu'il envoyait à Vienne un
général bavarois, M. de Nogarola, partisan connu de l'Autriche, et
chargé de traiter avec elle. Cela fait, l'électeur partit avec toute
sa cour dans la nuit du 8 au 9 septembre, se rendit d'abord à
Ratisbonne, et de Ratisbonne à Würzbourg, où il arriva le 12
septembre. Les troupes bavaroises, réunies à Amberg et à Ulm, reçurent
l'ordre de se concentrer à Würzbourg. L'électeur, en quittant Munich,
publia un manifeste pour dénoncer à la Bavière et à l'Allemagne la
violence dont il venait d'être la victime.
M. de Schwarzenberg et le général Mack, qui avaient passé l'Inn,
virent ainsi l'électeur, sa cour, son armée leur échapper, et le
ridicule les atteindre autant que l'indignation. Les Autrichiens
s'avancèrent à marches forcées sans pouvoir joindre les Bavarois, et
trouvèrent partout l'opinion du pays soulevée contre eux. Une
circonstance contribua surtout à irriter le peuple en Bavière. Les
Autrichiens avaient les mains pleines d'un papier monnaie qui n'avait
cours à Vienne qu'avec une grande perte. Ils obligeaient les habitants
à prendre comme argent ce papier discrédité. Un grave dommage
pécuniaire se joignait donc à tous les sentiments nationaux froissés
pour révolter les Bavarois.
[En marge: Le général Mack, après avoir traversé la Bavière, vient
s'établir à Ulm.]
[En marge: Opinion de l'état-major autrichien sur la position d'Ulm.]
Le général Mack, après cette triste expédition, dont au reste il était
moins responsable que le négociateur autrichien, se porta sur le haut
Danube, et prit la position qui lui était depuis longtemps assignée,
la droite à Ulm, la gauche à Memmingen, le front couvert par l'Iller,
qui passe par Memmingen pour se jeter à Ulm dans le Danube. (Voir les
cartes nos 28 et 29.) Les officiers de l'état-major autrichien
n'avaient cessé de vanter cette position depuis quelques années, comme
la meilleure qu'on pût occuper pour tenir tête aux Français débouchant
de la Forêt-Noire. On y avait l'une de ses ailes appuyée au Tyrol,
l'autre au Danube. On se croyait donc bien garanti des deux côtés, et
quant à ses derrières on n'y songeait point, n'imaginant pas que les
Français pussent jamais arriver autrement que par la route ordinaire.
Le général Mack avait attiré à lui le général Jellachich, avec la
division du Vorarlberg. Il avait 65 mille hommes directement sous sa
main, et sur ses derrières, pour se lier avec les Russes, le général
Kienmayer à la tête de 20 mille hommes. C'était un total de 85 mille
combattants.
Le général Mack était donc où Napoléon l'avait supposé et désiré,
c'est-à-dire sur le haut Danube, séparé des Russes par la distance de
Vienne à Ulm. L'électeur de Bavière était à Würzbourg, avec sa cour
éplorée, avec son armée indignée contre les Autrichiens, et dans
l'attente de la prochaine arrivée des Français.
[En marge: Ce qui se passait dans le moment au midi de l'Italie.]
[En marge: Trahison conseillée à la cour de Naples par les puissances
coalisées.]
Il ne reste plus, pour avoir une idée complète de la situation de
l'Europe pendant cette grande crise, qu'à jeter un instant les yeux
sur ce qui se passait dans le midi de l'Italie. Les conseillers
suprêmes de la coalition ne voulant pas que la cour de Naples,
observée par les vingt mille Français du général Saint-Cyr, se
compromît trop tôt, lui avaient suggéré une vraie trahison, qui ne
devait guère coûter à une cour aveuglée et démoralisée par la haine.
On lui avait conseillé de signer avec la France un traité de
neutralité, afin d'obtenir la retraite du corps qui était à Tarente.
Quand ce corps se serait retiré, la cour de Naples, moins surveillée,
aurait, lui disait-on, le temps de se déclarer, et de recevoir les
Russes et les Anglais. Le général russe Lascy, homme prudent et avisé,
était à Naples, chargé de tout préparer en secret, et d'amener les
coalisés quand le moment serait jugé opportun. Il y avait 12 mille
Russes à Corfou, outre une réserve à Odessa, et 6 mille Anglais à
Malte. On comptait encore sur 36 mille Napolitains, un peu moins mal
organisés que de coutume, et sur la levée en masse des brigands de la
Calabre.
[En marge: Traité de neutralité proposé par la cour de Naples, et
accepté avec confiance par Napoléon.]
Ce traité, proposé à Napoléon à la veille de son départ de Paris, lui
avait paru acceptable, car il ne croyait pas qu'une cour aussi faible
s'exposât avec lui aux conséquences d'une trahison. Il se figurait que
le terrible exemple qu'il avait fait de Venise en 1797 avait dû guérir
les gouvernements italiens de leur penchant à la fourberie. Il
trouvait dans un traité de neutralité qui excluait les Russes et les
Anglais du midi de l'Italie, l'avantage de pouvoir donner 20 mille
hommes de plus à Masséna, si les 50 mille dont celui-ci disposait
n'étaient pas suffisants pour défendre l'Adige.
Il accepta donc cette proposition, et, par traité signé à Paris le 21
septembre, il consentit à retirer ses troupes de Tarente, sur la
promesse que lui fit la cour de Naples de ne souffrir aucun
débarquement des Russes et des Anglais. À cette condition, le général
Saint-Cyr eut ordre de s'acheminer vers la Lombardie, et la reine
Caroline, ainsi que son faible époux, purent en liberté préparer une
soudaine levée de boucliers sur les derrières des Français.
[En marge: Situation générale des coalisés du 20 au 25 septembre.]
Telle était, du 20 au 25 septembre, la situation des puissances
coalisées. Les Russes et les Suédois, chargés de l'attaque du nord, se
réunissaient à Stralsund, pour se combiner avec un débarquement
d'Anglais aux bouches de l'Elbe; une armée russe s'organisait à Wilna,
sous le général Michelson; l'empereur Alexandre, avec le corps de ses
gardes et l'armée de Buxhoewden, était à Pulawi sur la Vistule,
sollicitant une entrevue du roi de Prusse; une autre armée russe, sous
le général Kutusof, avait pénétré par la Gallicie en Moravie, pour se
joindre aux Autrichiens. Celle-ci était à la hauteur de Vienne, et
allait remonter le Danube. Le général Mack, plus avancé de cent
lieues, avait pris position à Ulm, à la tête de 85 mille hommes,
attendant les Français au débouché de la Forêt-Noire. L'archiduc
Charles était avec 400 mille hommes sur l'Adige. La cour de Naples
méditait une surprise qui devait s'exécuter avec les Russes de Corfou
et les Anglais de Malte.
[En marge: Marche du corps du maréchal Bernadotte.]
Napoléon, comme on l'a déjà vu, était arrivé à Strasbourg le 26
septembre. Ses colonnes avaient suivi exactement ses ordres, et
parcouru les routes qu'il leur avait tracées. (Voir la carte nº 28.)
Le maréchal Bernadotte, après avoir pourvu la place d'Hameln de
munitions, de vivres, et d'une forte garnison, après y avoir déposé
les hommes les moins capables de faire campagne, était parti de
Goettingue avec 17 mille soldats, tous propres aux plus dures
fatigues. Il avait prévenu l'électeur de Hesse de son passage, en y
mettant les formes prescrites par Napoléon. Il avait d'abord rencontré
un consentement, puis un refus, dont il n'avait tenu aucun compte, et
avait traversé la Hesse sans éprouver de résistance. Des officiers
d'administration, précédant le corps d'armée, commandaient des vivres
à chaque station, et, payant tout argent comptant, trouvaient des
spéculateurs empressés de satisfaire aux besoins de nos troupes. Une
armée qui porte avec elle un pécule peut vivre sans magasins, sans
perte de temps, sans vexations pour le pays qu'elle traverse, pour peu
que ce pays soit abondant en denrées alimentaires. Bernadotte avec ce
moyen traversa sans difficulté les deux Hesses, la principauté de
Fulde, les États du prince archichancelier, et la Bavière. Il marchait
perpendiculairement du nord au midi. Il arriva le 17 septembre près de
Cassel, le 20 à Giessen, le 27 à Würzbourg, à la grande joie de
l'électeur de Bavière, qui se mourait d'épouvante au milieu des
nouvelles contradictoires des Autrichiens et des Français. Un ministre
de l'empereur d'Allemagne était accouru auprès de ce prince, pour lui
présenter des excuses sur ce qui s'était passé, et pour essayer de le
ramener. Le ministre autrichien ne connut la marche du corps de
Bernadotte que lorsque la cavalerie française parut sur les hauteurs
de Würzbourg. Il partit sur-le-champ, nous laissant l'électeur pour
toujours, c'est-à-dire pour toute la durée de notre prospérité.
M. de Montgelas, afin de mieux colorer la conduite de son maître, nous
demanda une précaution peu honorable pour la Bavière, c'était
d'altérer la date du traité d'alliance conclu avec la France. Ce
traité avait été signé en réalité le 24 août, M. de Montgelas exprima
le désir de lui attribuer une autre date, celle du 23 septembre. On y
consentit, et il put soutenir à ses confédérés de Ratisbonne, qu'il ne
s'était donné à la France que le lendemain des violences de
l'Autriche.
[En marge: Marche du corps du général Marmont.]
Le général Marmont remontant le Rhin, et s'en servant pour transporter
son matériel, s'était mis en marche par la belle route que Napoléon
avait ouverte le long de la rive gauche du fleuve, et qui est l'un
des ouvrages mémorables de son règne. Il était le 12 septembre à
Nimègue, le 18 à aux environs de Würzbourg. (Voir la carte nº 28.) Il
amenait un corps de 20 mille hommes, un parc de 40 bouches à feu bien
attelées, et des munitions considérables. Dans ces 20 mille hommes se
trouvait comprise une division de troupes hollandaises, commandée par
le général Dumonceau. Quant aux quinze mille Français qui composaient
ce corps, un fait sans exemple dans l'histoire de la guerre donnera
une juste idée de leur qualité. Ils venaient de traverser une partie
de la France et de l'Allemagne, et de marcher vingt jours de suite
sans s'arrêter: il y manquait neuf hommes en tout, en arrivant à
Würzbourg. Il n'y a pas de général qui ne se fût regardé comme heureux
s'il en avait perdu deux ou trois cents seulement, car c'est à
l'entrée en campagne, et par l'effet des premières marches, que les
tempéraments faibles se déclarent et restent en arrière.
Vers la fin de septembre, Napoléon avait donc au centre de la
Franconie, à six journées du Danube, et menaçant le flanc des
Autrichiens, le maréchal Bernadotte avec 17 mille hommes, le général
Marmont avec 20. Il faut ajouter à ces forces 25 mille Bavarois,
réunis à Würzbourg, et animés d'un véritable enthousiasme pour la
cause des Français, devenue la leur dans le moment. Ils battaient des
mains en voyant paraître nos régiments.
[En marge: Marche des corps des maréchaux Davout, Ney, Soult.]
Le maréchal Davout avec le corps parti d'Ambleteuse, le maréchal
Soult avec celui qui était parti de Boulogne, le maréchal Ney avec
celui qui était parti de Montreuil, traversant la Flandre, la
Picardie, la Champagne et la Lorraine, étaient sur le Rhin du 23 au 24
septembre, précédés par la cavalerie, que Napoléon avait mise en
mouvement quatre jours avant l'infanterie. Tous avaient marché avec
une ardeur sans pareille. La division Dupont, en traversant le
département de l'Aisne, avait laissé en arrière une cinquantaine
d'hommes appartenant à ce département. Ils étaient allés visiter leurs
familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Après avoir
fait 150 lieues au milieu de l'automne, sans se reposer un seul jour,
cette armée n'avait ni malades, ni traînards; exemple unique, dû à
l'esprit des troupes et à un long campement.
[En marge: Marche du corps du maréchal Augereau.]
Le maréchal Augereau avait formé ses divisions en Bretagne. Partant de
Brest, passant par Alençon, Sens, Langres, Béfort, il avait la France
à traverser dans sa plus grande étendue, et devait être sur le Rhin
une quinzaine de jours après les autres corps. Aussi était-il destiné
à servir de réserve.
[En marge: Effet produit par la prompte apparition de l'armée
française en Allemagne.]
Jamais étonnement ne fut égal à celui qu'inspira dans toute l'Europe
l'arrivée imprévue de cette armée. On la croyait aux bords de l'Océan,
et en vingt jours, c'est-à-dire dans le temps à peine nécessaire pour
que le bruit de sa marche commençât à se répandre, elle apparaissait
sur le Rhin, et inondait l'Allemagne méridionale. C'était l'effet
d'une extrême promptitude à se résoudre, et d'un art profond à cacher
les déterminations prises.
La nouvelle de l'apparition des Français se répandit à l'instant même,
et ne fit naître chez les généraux allemands d'autre idée que
celle-ci: c'est que le principal théâtre de la guerre serait en
Bavière et non en Italie, puisque Napoléon et l'armée de l'Océan s'y
rendaient. Il n'en résulta que la demande d'augmenter les forces
autrichiennes en Souabe, et l'ordre, qui déplut fort à l'archiduc
Charles, d'envoyer un détachement de l'Italie dans le Tyrol, afin de
venir par le Vorarlberg au secours du général Mack. Mais le véritable
dessein de Napoléon resta profondément caché. Les troupes réunies à
Würzbourg parurent avoir pour mission unique de recueillir les
Bavarois et de protéger l'électeur. Le rassemblement principal placé
sur le haut Rhin, à l'entrée des défilés de la Forêt-Noire, sembla
destiné à s'y engager. Le général Mack se confirma donc chaque jour
dans son idée de garder la position d'Ulm, qui lui avait été assignée.
[En marge: Organisation donnée par Napoléon à la grande armée.]
Napoléon, ayant réuni toute son armée, lui donna une organisation
qu'elle a toujours conservée depuis, et un nom qu'elle gardera
perpétuellement dans l'histoire, celui de la GRANDE ARMÉE.
[En marge: Sa distribution en sept corps.]
Il la distribua en sept corps. Le maréchal Bernadotte, avec les
troupes amenées du Hanovre, formait le premier corps, fort de 17 mille
hommes. Le général Marmont, avec les troupes venues de Hollande,
formait le second, qui comptait 20 mille soldats présents au drapeau.
Les troupes du maréchal Davout, campées à Ambleteuse, et occupant la
troisième place le long des côtes de l'Océan, avaient reçu le titre
de troisième corps, et s'élevaient à un effectif de 26 mille
combattants. Le maréchal Soult, avec le centre de la grande armée de
l'Océan, campé à Boulogne, et composé de 40 mille fantassins et
artilleurs, formait le quatrième corps. La division Suchet devait
bientôt en être détachée pour faire partie du cinquième corps, avec la
division Gazan et les grenadiers d'Arras, connus dorénavant sous le
titre de grenadiers Oudinot, du nom de leur brave chef. Indépendamment
de la division Suchet, ce cinquième corps devait s'élever à 18 mille
hommes. Il était destiné au fidèle et héroïque ami de Napoléon, au
maréchal Lannes, qui avait été rappelé du Portugal pour prendre part à
la périlleuse expédition de Boulogne, et qui maintenant allait suivre
l'Empereur jusqu'aux bords de la Morawa, de la Vistule et du Niémen.
Sous l'intrépide Ney, le camp de Montreuil composait le sixième corps,
et s'élevait à 24 mille soldats. Augereau, avec deux divisions fortes
tout au plus de 14 mille hommes, placé le dernier sur la ligne des
côtes (il était à Brest), composa le septième corps. Le titre de
huitième corps fut donné plus tard aux troupes d'Italie lorsqu'elles
vinrent agir en Allemagne. Cette organisation était celle de l'armée
du Rhin, mais avec d'importantes modifications, adaptées au génie de
Napoléon et nécessaires à l'exécution des grandes choses qu'il
méditait.
[En marge: Composition des corps d'armée.]
Dans l'armée du Rhin chaque corps, complet en toutes armes, présentait
à lui seul une petite armée, se suffisant à elle-même, et capable de
livrer bataille. Aussi ces corps tendaient-ils à s'isoler, surtout
sous un général comme Moreau, qui ne commandait qu'en proportion de
son esprit et de son caractère. Napoléon avait organisé son armée de
manière qu'elle fût tout entière dans sa main. Chaque corps était
complet seulement en infanterie; il avait en artillerie le nécessaire,
et en cavalerie tout juste ce qu'il fallait pour se bien garder,
c'est-à-dire quelques escadrons de hussards ou de chasseurs. Napoléon
se réservait ensuite de les compléter en artillerie et en cavalerie, à
l'aide d'une réserve de ces deux armes, dont il disposait seul.
Suivant le terrain et les occurrences, il retirait à l'un pour le
donner à l'autre, ou un renfort de bouches à feu, ou une masse de
cuirassiers.
[En marge: Formation d'une réserve de cavalerie sous le prince Murat.]