vertu des lois de 1790, 1791 et 1795. Cette troisième coalition ayant
tous les caractères des deux premières, bien que les temps fussent
changés, bien que l'Europe en voulût moins aux principes de la France,
et beaucoup plus à sa grandeur, il pensait que la nation devait à son
gouvernement un concours aussi énergique, aussi unanime qu'autrefois.
Il ne pouvait pas attendre le même élan, car le même enthousiasme
révolutionnaire ne subsistait plus; mais il pouvait compter sur une
parfaite soumission à la loi de la part des citoyens, et sur un
profond sentiment d'honneur chez ceux d'entre eux que la loi
appellerait. Il ordonna donc la réorganisation des gardes nationales,
mais en s'attachant à les rendre plus obéissantes et plus militaires.
Pour cela il fit préparer un sénatus-consulte, qui l'autorisait à
régler leur organisation par des décrets impériaux. Il résolut de
s'attribuer la nomination des officiers, et de réunir dans les
compagnies de chasseurs et de grenadiers la portion la plus jeune et
la plus guerrière de la population. Il la destinait à la défense des
places fortes et à certaines réunions accidentelles sur les points
menacés, tels que Boulogne, Anvers, la Vendée.
[En marge: Organisation des dépôts au moyen de la conscription.]
Ces divers éléments furent disposés de la manière suivante. Près de
200 mille soldats marchaient en Allemagne; 70 mille défendaient
l'Italie; vingt et un bataillons d'infanterie, plus quinze bataillons
de marine, gardaient Boulogne. On a déjà vu que les régiments étaient
composés de trois bataillons, deux de guerre, un de dépôt, ce dernier
chargé de recevoir les soldats malades ou convalescents, d'instruire
les conscrits. Déjà un certain nombre de ces troisièmes bataillons
avaient été placés à Boulogne. Tous les autres furent établis de
Mayence à Strasbourg. On dirigea vers ces trois points les hommes
restant à lever sur les années IX, X, XI, XII, XIII, et les 80 mille
conscrits de 1806. Ils devaient être versés dans les troisièmes
bataillons, pour s'y exercer et y acquérir des forces. Les plus âgés,
lorsqu'ils seraient formés, viendraient plus tard, organisés en corps
de marche, remplir les vides que la guerre aurait opérés dans les
rangs de l'armée. C'était une réserve de 150 mille hommes au moins,
gardant la frontière, et assurant le recrutement des corps. Les gardes
nationales, appuyant cette réserve, devaient être organisées dans le
Nord et l'Ouest pour accourir à la défense des côtes, surtout pour se
rendre à Boulogne ou Anvers, si les Anglais essayaient de brûler la
flottille, ou de détruire les chantiers élevés sur l'Escaut. Déjà le
maréchal Brune avait été chargé de commander à Boulogne. Le maréchal
Lefebvre dut commander à Mayence, le maréchal Kellermann à Strasbourg.
Ces nominations attestaient le tact parfait de Napoléon. Le maréchal
Brune avait une réputation acquise en 1799, pour avoir repoussé une
descente des Russes et des Anglais. Les maréchaux Lefebvre et
Kellermann, vieux soldats, qui avaient reçu pour prix de leurs
services une place au Sénat et le bâton de maréchal honoraire, étaient
propres à veiller à l'organisation de la réserve, pendant que leurs
compagnons d'armes, plus jeunes, feraient la guerre active. Ils
devenaient en même temps l'occasion d'une dérogation à la loi qui
interdisait aux sénateurs les fonctions publiques. Cette loi
déplaisait fort au Sénat, et on y dérogeait très-adroitement, en
appelant quelques-uns de ses membres à former l'arrière-ban de la
défense nationale.
[En marge: Séance impériale au Sénat.]
[En marge: Froideur du peuple de Paris.]
[En marge: Organisation du gouvernement en l'absence de Napoléon.]
Ces dispositions terminées, Napoléon fit porter au Sénat les mesures
que nous venons d'énumérer, et les présenta lui-même dans une séance
impériale, tenue au Luxembourg le 23 septembre. Il y parla en termes
précis et fermes de la guerre continentale qui venait de le
surprendre, tandis qu'il était occupé de l'expédition d'Angleterre,
des explications demandées à l'Autriche, des réponses ambiguës de
cette cour, de ses mensonges aujourd'hui démontrés, puisque ses armées
avaient passé l'Inn, le 8 septembre, au moment même où elle protestait
le plus fortement de son amour pour la paix. Il fit appel au
dévouement de la France, et promit d'avoir anéanti bientôt la nouvelle
coalition. Les sénateurs lui donnèrent de grandes marques
d'assentiment, bien qu'au fond du coeur ils attribuassent aux réunions
d'États opérées en Italie la nouvelle guerre continentale. Dans les
rues que le cortége impérial eut à parcourir, du Luxembourg aux
Tuileries, l'enthousiasme populaire, comprimé par la souffrance, fut
moins expressif que de coutume. Napoléon s'en aperçut, en fut piqué,
et en témoigna quelque humeur à l'archichancelier Cambacérès. Il y
voyait une injustice du peuple parisien envers lui; mais il parut en
prendre son parti, se promettant d'exciter bientôt des cris
d'enthousiasme, plus grands, plus vifs que ceux qui avaient retenti
tant de fois à ses oreilles, et il reporta sa pensée, qui n'avait le
temps de séjourner sur aucun sujet, vers les événements qui se
préparaient aux bords du Danube. Pressé de partir, il fit un règlement
pour l'organisation du gouvernement en son absence. Son frère Joseph
eut la mission de présider le Sénat; son frère Louis, en qualité de
connétable, dut s'occuper des levées d'hommes et de la formation des
gardes nationales. L'archichancelier Cambacérès fut chargé de la
présidence du Conseil d'État. Toutes les affaires devaient être
traitées dans un Conseil composé des ministres et des grands
dignitaires, présidé par le grand électeur Joseph. Il fut établi que
par des courriers partant tous les jours on ferait parvenir à Napoléon
un rapport sur chaque affaire, avec l'avis personnel de
l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci, craignant que Joseph
Bonaparte, présidant le Conseil du gouvernement, ne fut blessé du rôle
de critique suprême attribué à l'un des membres de ce Conseil, en fit
l'observation à Napoléon. Mais Napoléon l'interrompit brusquement, en
lui disant que, pour ménager les vanités, il ne voulait pas se priver
des lumières les plus précieuses pour lui. Il persista. Ses décisions
devaient revenir à Paris à la suite du rapport envoyé par
l'archichancelier. Il n'y avait que les cas d'urgence dans lesquels le
Conseil fut autorisé à devancer la volonté de l'Empereur, et à donner
des ordres, que chaque ministre exécutait sous sa responsabilité
personnelle. Ainsi Napoléon se réservait la décision de toutes choses,
même en son absence, et faisait de l'archichancelier Cambacérès l'oeil
de son gouvernement pendant qu'il serait loin du centre de l'Empire.
[En marge: Départ de Napoléon pour l'armée.]
Tout ce qui l'entourait le vit partir avec chagrin. On n'avait pas le
secret de son génie, on ne savait pas combien il abrégerait la
guerre. On craignait qu'elle ne fût longue, et on était assuré qu'elle
serait sanglante. On se demandait quel serait le sort de la France si
une pareille tête venait à être frappée par le boulet qui perça la
poitrine de Turenne, ou par la balle qui brisa le front de Charles
XII. D'ailleurs ceux qui l'approchaient, tout brusque, tout absolu
qu'il était, ne pouvaient s'empêcher de le chérir. Ce fut donc avec un
vif regret qu'ils le virent s'éloigner. Il consentit à être accompagné
jusqu'à Strasbourg par l'Impératrice, qui lui était toujours plus
attachée, à mesure qu'elle avait plus de craintes pour la durée de son
union avec lui. Il emmenait le maréchal Berthier, laissant à M. de
Talleyrand l'ordre de suivre le quartier général à une certaine
distance et avec quelques commis. Parti le 24 de Paris, Napoléon était
arrivé le 26 à Strasbourg.
[En marge: Arrivée de l'armée au centre de l'Allemagne.]
Déjà, au grand étonnement de l'Europe, l'armée, qui vingt jours
auparavant se trouvait sur les bords de l'Océan, était au centre de
l'Allemagne, sur les bords du Mein, du Necker et du Rhin. Jamais
marche plus secrète, plus rapide, n'avait eu lieu dans aucun temps.
Les têtes de colonne s'apercevaient partout, à Würzbourg, à Mayence, à
Strasbourg. La joie des soldats était au comble, et quand ils voyaient
Napoléon, ils l'accueillaient par les cris de _Vive l'Empereur!_ mille
fois répétés. Cette foule innombrable de troupes d'infanterie,
d'artillerie, de cavalerie, subitement réunies; ces convois de vivres,
de munitions, formés à la hâte; ces longues files de chevaux, achetés
en Suisse et en Souabe; tous ces mouvements enfin d'une armée qu'on
n'attendait pas quelques jours auparavant, et qui était subitement
apparue, présentaient un spectacle unique, relevé encore par la
présence d'une cour militaire à la fois sévère et brillante, et par
une immense affluence de curieux accourus pour voir l'Empereur des
Français partant pour la guerre.
[En marge: Efforts de la coalition pour devancer Napoléon.]
La coalition s'était hâtée de son côté, mais elle n'était pas si bien
préparée que Napoléon, et surtout pas si active, quoique animée des
passions les plus ardentes. Il avait été convenu entre les puissances
coalisées qu'elles porteraient leurs forces principales vers le Danube
avant l'hiver, afin que Napoléon ne pût pas profiter de la difficulté
des communications pendant la mauvaise saison, pour écraser l'Autriche
isolée de ses alliés. Tous les ordres de mouvement avaient donc été
donnés pour la fin d'août et le commencement de septembre. En agissant
ainsi, les coalisés croyaient être fort en avance sur Napoléon, et se
flattaient de pouvoir commencer les hostilités au moment qu'ils
jugeraient le plus opportun. Ils ne s'attendaient pas à trouver les
Français rendus sitôt sur le théâtre de la guerre.
[En marge: Rassemblement des forces russes, suédoises et anglaises à
Stralsund.]
Un rassemblement russe se formait à Revel, et s'embarquait dans les
premiers jours de septembre pour Stralsund. Il se composait de 16
mille hommes sous le commandement du général Tolstoy. Douze mille
Suédois les avaient déjà précédés à Stralsund. Ils devaient tous
ensemble se rendre par le Mecklembourg en Hanovre, et s'y joindre à 15
mille Anglais, débarqués par l'Elbe à Cuxhaven. (Voir la carte nº
28.) C'était une armée de 43 mille hommes destinée à exécuter
l'attaque par le nord. Cette attaque devait être ou principale ou
accessoire, suivant que la Prusse s'y joindrait ou ne s'y joindrait
pas.
[En marge: Marche des deux grandes armées russes.]
Deux grandes armées russes, de 60 mille hommes chacune, s'avançaient
l'une par la Gallicie, sous le général Kutusof, l'autre par la
Pologne, sous le général Buxhoewden. La garde russe, sous l'archiduc
Constantin, forte de 12 mille hommes d'élite, suivait la seconde. Une
armée de réserve sous le général Michelson se formait à Wilna. Le
jeune empereur Alexandre, entraîné à la guerre par légèreté, assez
clairvoyant pour apercevoir sa faute, mais point assez résolu pour en
revenir, ou pour la corriger par l'énergie de l'exécution, l'empereur
Alexandre, dominé, sans se l'avouer, par une crainte secrète, ne
s'était décidé que fort tard à faire les derniers préparatifs. Le
corps de Gallicie, qui, sous le général Kutusof, devait venir au
secours des Autrichiens, n'avait atteint la frontière d'Autriche que
vers la fin d'août. Il avait à traverser la Gallicie de Brody à
Olmütz, la Moravie d'Olmütz à Vienne, l'Autriche et la Bavière de
Vienne à Ulm. (Voir la carte nº 28.) C'était beaucoup plus de chemin
que les Français n'en avaient à parcourir de Boulogne à Ulm, et les
Russes ne savaient pas franchir les distances comme les Français.
L'Europe, qui a vu marcher nos soldats, sait bien que jamais il n'en
exista d'aussi rapides. La prévision de Napoléon s'accomplissait donc,
et déjà les Russes étaient en retard.
[En marge: Séjour de l'empereur Alexandre à Pulawi.]
La seconde armée russe, placée entre Varsovie et Cracovie (voir la
carte nº 28), aux environs de Pulawi, forte, avec les gardes russes,
de 70 mille hommes, attendait l'arrivée de l'empereur Alexandre pour
recevoir ses directions à l'égard de la Prusse. Ce monarque avait
voulu voir l'embarquement de ses troupes à Revel, avant de partir pour
l'armée de Pologne, et s'était rendu à Pulawi, belle demeure de
l'illustre famille des Czartoryski, à quelque distance de Varsovie. Il
était là chez son jeune ministre des affaires étrangères, le prince
Adam Czartoryski, pour communiquer de plus près avec la cour de
Berlin.
[En marge: Influences diverses autour du jeune czar.]
À côté d'Alexandre se trouvait le prince Pierre Dolgorouki, officier
débutant dans la carrière des armes, plein de présomption et
d'ambition, ennemi de la coterie des jeunes gens d'esprit qui
gouvernait l'empire, cherchant à persuader à l'empereur que ces jeunes
gens étaient des Russes infidèles, qui, dans l'intérêt de la Pologne,
trahissaient la Russie. La mobilité d'Alexandre donnait au prince
Dolgorouki plus d'une chance de succès. Il était faux que le prince
Adam, le plus honnête des hommes, fût capable de trahir Alexandre.
Mais il haïssait la cour de Prusse, dont il prenait la faiblesse pour
de la duplicité; il souhaitait, par un sentiment tout polonais, que le
projet de violenter cette cour si elle n'adhérait pas aux vues de la
coalition, s'accomplît à la rigueur, que l'on rompît avec elle, et
que, passant sur le corps de ses armées à peine formées, on lui
enlevât Varsovie et Posen, pour proclamer Alexandre roi de la Pologne
reconstituée. C'était là un voeu tout naturel chez un Polonais, mais
peu réfléchi chez un homme d'État russe. Napoléon seul suffisait pour
battre la coalition: que serait-ce si on lui donnait l'alliance forcée
de la Prusse?
[En marge: Mission de M. d'Alopeus et du prince Dolgorouki à Berlin,
pour décider la Prusse à se joindre à la coalition.]
Au surplus, c'était beaucoup trop exiger du caractère irrésolu
d'Alexandre. Il avait envoyé son ambassadeur à Berlin, M. d'Alopeus,
pour faire appel à l'amitié de Frédéric-Guillaume, pour lui demander
d'abord le passage d'une armée russe à travers la Silésie, et pour lui
insinuer ensuite qu'on ne doutait pas du concours de la Prusse pour
l'oeuvre si méritoire de la délivrance européenne. Le négociateur
était même autorisé à déclarer au cabinet prussien qu'il n'y avait pas
à balancer, que la neutralité était impossible, que si le passage
n'était pas accordé de bonne grâce, on le prendrait de force. M.
d'Alopeus devait être secondé par le prince Dolgorouki, l'aide de camp
d'Alexandre. Celui-ci était chargé de laisser voir clairement à Berlin
le parti pris d'entraîner la Prusse par des caresses, ou de la décider
par la violence. On avait même poussé les choses à Pulawi, jusqu'à
rédiger le manifeste qui précéderait les hostilités.
[En marge: Mission du Maréchal Duroc et de M. de Laforest à Berlin,
pour solliciter l'alliance de la Prusse en lui offrant le Hanovre.]
[En marge: Le roi et M. de Hardenberg lui-même entraînés par l'offre
de Hanovre.]
[En marge: La crainte d'une guerre prochaine arrête le roi
Frédéric-Guillaume prêt à s'allier à la France.]
[En marge: Le roi de Prusse placé entre les instances des négociateurs
russes et français.]
[En marge: Les négociateurs russes ayant poussé les insinuations
jusqu'à la menace, Frédéric-Guillaume irrité décide la mise sur le
pied de guerre de l'armée prussienne.]
Tandis que ces vives instances étaient adressées à la Prusse par les
agents russes, elle se trouvait en présence des négociateurs français,
MM. Duroc et de Laforest, chargés par Napoléon de lui offrir le
Hanovre. On doit se souvenir que le grand maréchal du palais Duroc
était parti de Boulogne avec mission de porter cette offre à Berlin.
La probité du jeune roi n'y avait pas tenu; et les sentiments de M. de
Hardenberg, qu'on appelait en Europe le ministre bien pensant, n'y
avaient pas tenu davantage. M. de Hardenberg ne voyait dans cette
affaire qu'une difficulté, c'était de trouver une forme qui sauvât
l'honneur de son maître aux yeux de l'Europe. Deux mois avaient été
employés, juillet et août, à chercher cette forme. On en avait imaginé
une qui ne laissait pas d'être assez ingénieuse. C'était la même que
la coalition avait imaginée de son côté pour commencer la guerre
contre Napoléon, c'est-à-dire une médiation armée. Le roi de Prusse
devait, dans l'intérêt de la paix, qui était, disait-on, un besoin de
toutes les puissances, déclarer à quelles conditions l'équilibre de
l'Europe lui semblerait suffisamment garanti, énoncer ces conditions,
et donner ensuite à comprendre qu'il se prononcerait pour ceux qui les
admettraient contre ceux qui refuseraient de les admettre, ce qui
signifiait qu'il ferait la guerre de moitié avec la France, afin de
gagner le Hanovre. Il devait adopter, en effet, dans sa déclaration,
la plupart des conditions de Napoléon, telles que la création du
royaume d'Italie, avec séparation des deux couronnes à l'époque de la
paix générale, la réunion du Piémont et de Gênes à l'Empire, la libre
disposition de Parme et de Plaisance laissée à la France,
l'indépendance de la Suisse et de la Hollande, enfin l'évacuation de
Tarente et du Hanovre à la paix. Il n'y avait de difficulté que sur la
manière d'entendre l'indépendance de la Suisse et de la Hollande.
Napoléon, qui n'avait alors aucune vue sur ces deux pays, ne voulait
cependant pas garantir leur indépendance dans des termes qui
permissent aux ennemis de la France d'y opérer une contre-révolution.
Les contestations sur ce sujet s'étaient prolongées jusqu'à la fin du
mois de septembre, et le jeune roi de Prusse allait finir par se
résigner à la violence qu'on lui voulait faire, quand il reconnut
clairement, à la marche des armées russes, autrichiennes et
françaises, que la guerre était inévitable et prochaine. Saisi de
crainte à cet aspect, il se rejeta en arrière, et ne parla plus ni de
médiation armée, ni d'acquisition du Hanovre pour prix de cette
médiation. Il rentra dans son système ordinaire de neutralité du nord
de l'Allemagne. Alors MM. Duroc et de Laforest, d'après les ordres de
Napoléon, lui offrirent ce que le cabinet de Berlin avait tant de fois
demandé lui-même, la remise du Hanovre à la Prusse, à titre de dépôt,
à condition que celle-ci en assurerait la possession à la France.
Mais, quelque plaisir que fissent éprouver au roi Frédéric-Guillaume
la retraite des Français, et la remise d'un dépôt si précieux, il vit
qu'il faudrait s'opposer à l'expédition du nord, et il refusa encore.
Il fit mille protestations d'attachement à Napoléon, à sa dynastie, à
son gouvernement, ajoutant que s'il ne cédait pas à ses sympathies,
c'est qu'il était sans défense contre la Russie du côté de la Pologne.
À cela MM. Duroc et de Laforest répliquèrent par l'offre d'une armée
de 80 mille Français prête à se joindre aux Prussiens. Mais c'était
encore la guerre, et Frédéric-Guillaume la repoussa sous cette
nouvelle forme. C'est dans ce moment que M. d'Alopeus et le prince
Dolgorouki arrivèrent à Berlin afin de demander à la Prusse de se
prononcer pour la coalition. Le roi ne fut pas moins effrayé des
demandes des uns que des propositions des autres. Il répondit par des
protestations exactement semblables à celles qu'il adressait aux
négociateurs français. Il était, disait-il, plein d'attachement pour
le jeune ami dont il avait fait la connaissance à Memel, mais il
serait le premier en butte aux coups de Napoléon, et il ne pouvait pas
exposer ses sujets à de si grands périls, sans se rendre coupable
envers eux. Les envoyés russes insistant, lui dirent que le
rassemblement formé entre Varsovie et Cracovie était justement placé
là pour le secourir, que c'était une amicale prévoyance de l'empereur
Alexandre, que les 70 mille Russes composant ce rassemblement allaient
traverser la Silésie et la Saxe, pour se porter sur le Rhin, et
recevoir le premier choc des armées françaises. Ces raisons
n'entraînèrent pas Frédéric-Guillaume. Alors on alla plus loin, et on
lui laissa entendre qu'il était trop tard, que, ne doutant pas de son
adhésion, on avait déjà ordonné aux troupes russes de franchir le
territoire prussien. À cette espèce de violence, Frédéric-Guillaume ne
se contint plus. On s'était trompé sur son caractère. Il était
irrésolu, ce qui lui donnait souvent l'apparence de la faiblesse et de
la duplicité, mais, poussé à bout, il devenait opiniâtre et colère. Il
s'emporta, convoqua un conseil auquel furent appelés le vieux duc de
Brunswick et le maréchal de Mollendorf, et se décida, malgré sa
parcimonie, à mettre l'armée prussienne sur le pied de guerre. Se
voyant sur le point d'être violenté par les uns ou par les autres, il
résolut de prendre ses précautions, et ordonna la réunion de 80 mille
hommes, ce qui devait lui coûter 16 millions d'écus prussiens (64
millions de francs), à prélever, partie sur les revenus de l'État,
partie sur le trésor du grand Frédéric, trésor dissipé sous le règne
précédent, et refait pendant le règne actuel à force d'économies.
M. d'Alopeus, effrayé de ces dispositions, se hâta d'écrire à Pulawi,
pour conseiller à son empereur, avec les plus vives instances, de
ménager le roi de Prusse, si on ne voulait avoir toutes les forces de
la monarchie prussienne sur les bras.
[En marge: Entrevue proposée par Alexandre à Frédéric-Guillaume, et
acceptée pour les premiers jour d'octobre.]
Quand ces nouvelles arrivèrent à Pulawi, elles ébranlèrent la résolution
d'Alexandre. Le prince Adam Czartoryski l'avait vivement pressé de se
décider, de ne pas donner à la Prusse le temps de se mettre en garde; et
d'enlever le passage au lieu de le solliciter si longuement. Si la
Prusse tournait à la guerre, disait le prince Adam, on déclarerait
Alexandre roi de Pologne, et on organiserait ce royaume sur les
derrières des armées russes. Si au contraire elle se rendait, on aurait
réalisé le plan des coalisés, et conquis un allié de plus. Mais
Alexandre, éclairé par la correspondance de M. d'Alopeus, résista aux
conseils de son jeune ministre, renvoya son aide de camp Dolgorouki à
Berlin, pour affirmer à son royal ami qu'il n'avait jamais eu
l'intention de contraindre sa volonté, qu'au contraire il venait de
donner ordre à l'armée russe de s'arrêter sur la frontière prussienne,
qu'il en agissait ainsi par déférence pour lui, mais que de si grandes
affaires ne pouvaient pas se traiter par intermédiaires, et qu'il lui
demandait une entrevue. Frédéric-Guillaume craignant d'être violenté par
les caresses d'Alexandre, autant qu'il aurait pu l'être par ses armées,
ne se sentait aucun goût pour une telle entrevue. Cependant la cour, qui
penchait pour la coalition et pour la guerre, la reine, dont les
sentiments étaient d'accord avec ceux du jeune empereur, lui
persuadèrent qu'il ne pouvait pas refuser. L'entrevue fut accordée pour
les premiers jours d'octobre. En attendant, MM. de Laforest et Duroc
étaient à Berlin, recevant de leur côté toute sorte d'assurances de
neutralité.
[En marge: L'Autriche emploie à se préparer le temps que la Russie
emploie à négocier.]
[En marge: Distribution des forces de l'Autriche.]
[En marge: Le général Mack chargé de commandement de l'armée de
Souabe.]