Napoléon, qui ne voulait pas s'engager trop avant dans cette voie de

l'arriéré, avait imaginé, pendant qu'il se trouvait en Italie, une

opération qui, selon lui, n'avait rien de commun avec une émission de

papier. Des 300 ou 400 millions de biens nationaux existant en 1800,

il ne restait rien en 1805, non pas qu'on eût dépensé tout entière

cette précieuse valeur, mais, au contraire, parce que dans le but de

la conserver, on en avait fait la dotation de la Caisse

d'amortissement, du Sénat, de la Légion d'honneur, des Invalides, de

l'Instruction publique. Les quelques portions qu'on voyait figurer

encore dans les budgets composaient un dernier reste qu'on livrait à

la Caisse d'amortissement en acquittement de ce qu'on lui devait et de

ce qu'on ne lui payait pas. Napoléon eut l'idée de reprendre à la

Légion d'honneur et au Sénat les domaines nationaux qu'il leur avait

attribués, de leur donner en place des rentes, et de disposer de ces

domaines pour une opération avec les fournisseurs. Effectivement, on

délivra des rentes au Sénat et à la Légion d'honneur en échange de

leurs immeubles. Pour 1,000 francs de revenu en terres, on leur

accorda 1,750 francs de revenu en rentes, afin de compenser la

différence entre le prix des unes et des autres. Le Sénat et la Légion

d'honneur y gagnèrent ainsi une augmentation de dotation annuelle. On

reprit ensuite les biens nationaux, et on commença à en livrer aux

fournisseurs à un prix convenu. Ceux-ci, obligés d'emprunter à des

capitalistes qui leur prêtaient les fonds dont ils avaient besoin,

trouvaient dans les immeubles un gage à l'aide duquel ils obtenaient

du crédit, et se procuraient le moyen de continuer leur service. Ce

fut la Caisse d'amortissement qu'on chargea de toute cette opération,

et qui prit sur les rentes rachetées la somme nécessaire pour

indemniser le Sénat et la Légion d'honneur. L'État à son tour dut la

dédommager en créant à son profit une somme de rentes correspondante à

celle dont elle venait de se dépouiller. C'est avec ces divers

expédients, les uns légitimes comme les améliorations de service, les

autres fâcheux comme les retards de payement aux fournisseurs et la

reprise des biens donnés à divers établissements, c'est avec ces

expédients, disons-nous, qu'on était parvenu à faire face au déficit

qui s'était produit depuis deux années. De notre temps la dette

flottante, à laquelle on pourvoit avec les _bons royaux_, permettrait

de supporter une charge quatre ou cinq fois plus considérable.

[En marge: Situation embarrassée du commerce.]

[En marge: Disette de numéraire.]

[En marge: Causes de cette disette.]

Tout cela n'eût présenté qu'un médiocre embarras, si la situation du

commerce eut été bonne; mais il n'en était pas ainsi. Les négociants

français, en 1802, croyant à la durée de la paix maritime, s'étaient

engagés dans des opérations considérables, et avaient fait des

expéditions pour tous les pays. La conduite violente de l'Angleterre,

courant sur notre pavillon avant aucune déclaration de guerre, leur

avait causé des pertes immenses. Beaucoup de maisons avaient dissimulé

leur détresse, et, en se résignant à de grands sacrifices, en s'aidant

les unes les autres de leur crédit, avaient supporté le premier coup.

Mais la nouvelle secousse résultant de la guerre continentale devait

achever leur ruine. Déjà les banqueroutes commençaient dans les

principales places de commerce, et y produisaient un trouble général.

Ce n'était pas là l'unique cause de gêne dans les affaires. Depuis la

chute des assignats, le numéraire, quoiqu'il eût promptement reparu,

était toujours demeuré insuffisant, par une cause facile à comprendre.

Le papier-monnaie, tout en étant discrédité dès le premier jour de son

émission, avait néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie

quelconque des échanges, et avait expulsé de France une partie des

espèces métalliques. La prospérité publique, subitement restaurée sous

le Consulat, n'avait cependant pas assez duré pour ramener l'or et

l'argent sortis du pays. On en manquait dans toutes les transactions.

S'en procurer était à cette époque l'un des soucis constants du

commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide développement,

parce qu'elle fournissait au moyen de ses billets parfaitement

accrédités un supplément de numéraire, la Banque de France avait la

plus grande peine à maintenir dans ses caisses une réserve métallique

proportionnée à l'émission de ses billets. Elle avait fait, sous ce

rapport, de louables efforts, et tiré d'Espagne une somme énorme de

piastres. Malheureusement une voie d'écoulement ouverte alors au

numéraire en laissait échapper autant qu'on pouvait en amener, c'était

le payement des denrées coloniales. Autrefois, c'est-à-dire en 1788 et

1789, quand nous possédions Saint-Domingue, la France retirait de ses

colonies, en sucre, café et autres produits coloniaux, jusqu'à 220

millions de francs par an, dont elle consommait 70 ou 80, et exportait

jusqu'à 150, particulièrement sous forme de sucre raffiné. Si on songe

à la différence des valeurs entre ce temps et le nôtre, différence qui

est du double au moins, on jugera quelle immense source de prospérité

se trouvait tarie. Il fallait aller chercher hors de chez nous et

recevoir de nos propres ennemis les denrées coloniales que vingt ans

auparavant nous vendions à toute l'Europe. Une portion considérable de

notre numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes,

Livourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés que les

Anglais y faisaient entrer par le commerce libre ou par la

contrebande. On envoyait en Italie fort au delà des 22 millions que

nous payait cette contrée. Tous les commerçants du temps se

plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était journellement

discuté à la Banque par les négociants les plus éclairés de France.

[En marge: Commerce des piastres avec l'Espagne.]

[En marge: La gêne produite par le défaut de numéraire se communique

même à l'Angleterre.]

C'était à l'Espagne que toute l'Europe avait l'habitude de demander

des métaux. Cette célèbre nation, à laquelle Colomb avait procuré des

siècles d'une riche et fatale oisiveté, en lui ouvrant les mines de

l'Amérique, s'était laissé obérer à force d'ignorance et de désordre.

Les malheurs de la guerre s'ajoutant à une mauvaise administration,

elle était alors la plus gênée des puissances, et donnait le spectacle

toujours si triste du riche réduit à la misère. Les galions, arrêtés

par la marine anglaise, faisaient faute non-seulement à l'Espagne,

mais à toute l'Europe. Bien que la sortie des piastres fût interdite

dans la Péninsule, la France les en faisait sortir par la contrebande,

grâce à une longue contiguïté de territoire, et les pays voisins les

emportaient souvent de France par le même moyen. Ce commerce interlope

était aussi établi, aussi étendu qu'un commerce licite. Mais il était

à cette époque fort contrarié par l'interruption des arrivages

d'Amérique, et, chose singulière, l'Angleterre elle-même en souffrait.

Habituée à puiser aux sources de la France et de l'Espagne, elle

subissait la privation commune dont elle était la cause. L'argent qui

s'accumulait dans les caves des gouverneurs espagnols du Mexique et du

Pérou ne venait plus ni à Cadix, ni à Bayonne, ni à Paris, ni à

Londres. L'Angleterre manquait de métaux pour tous les besoins, mais

surtout pour le payement de la coalition européenne, car les denrées

coloniales et les marchandises qu'elle fournissait soit à la Russie,

soit à l'Autriche, ne suffisaient plus pour acquitter les subsides

qu'elle avait pris l'engagement de leur fournir. M. Pitt avait

lui-même allégué cette raison pour contester aux puissances coalisées

une partie des sommes qu'elles exigeaient. Après avoir donné presque

pour rien des masses énormes de sucre et de café aux coalisés, le

cabinet britannique leur envoyait, au lieu d'argent, des billets de la

banque d'Angleterre. On venait d'en trouver dans les mains des

officiers autrichiens.

[En marge: Spéculation imaginée par la compagnie des NÉGOCIANTS

RÉUNIS.]

Telles étaient les causes principales de la détresse commerciale et

financière. Si la compagnie des _Négociants réunis_, qui faisait alors

toutes les affaires du Trésor, fourniture des vivres, escompte des

_obligations_, escompte du subside espagnol, s'était bornée au service

dont elle était chargée, bien qu'avec peine elle aurait pu en

supporter le fardeau. Elle ne trouvait plus à escompter à 1/2 pour 100

par mois (6 pour 100 par an) les _obligations des receveurs généraux_;

c'est tout au plus si elle trouvait des capitalistes qui les lui

escomptassent à elle-même à 3/4 pour 100 par mois (9 pour 100 par an),

ce qui l'exposait à une perte énorme. Toutefois le Trésor, en

transigeant avec elle et en l'indemnisant de l'usure exercée par les

capitalistes, aurait eu le moyen de lui faciliter la continuation de

son service. Mais son principal directeur, M. Ouvrard, avait basé sur

cette situation un plan immense, fort ingénieux assurément, fort

avantageux même, si ce plan avait joint au mérite de l'invention le

mérite plus nécessaire encore de la précision du calcul. Ainsi qu'on

l'a vu, les trois contractants qui formaient la compagnie des

_Négociants réunis_ s'étaient partagé les rôles. M. Desprez, ancien

garçon de caisse, enrichi par une rare habileté dans le commerce du

papier, était chargé de l'escompte des valeurs du Trésor. M.

Vanlerberghe, fort entendu dans le commerce du blé, était chargé de la

fourniture des vivres. M. Ouvrard, le plus hardi des trois, le plus

fertile en ressources, s'était réservé les grandes spéculations. Ayant

accepté de la France les valeurs avec lesquelles l'Espagne payait son

subside, et ayant promis de les escompter, ce qui avait séduit M. de

Marbois, il avait été amené à l'idée de nouer de grandes relations

avec l'Espagne, cette souveraine du Mexique et du Pérou, des mains de

laquelle sortaient les métaux, objet de l'ambition universelle. Il

s'était rendu à Madrid, où il avait trouvé une cour attristée par la

guerre, par la fièvre jaune, par une disette affreuse et par les

exigences de Napoléon, dont elle était la débitrice. Rien de tout cela

n'avait paru surprendre ou embarrasser M. Ouvrard. Il avait charmé par

sa facilité, par son assurance, les vieilles gens qui régnaient à

l'Escurial, comme il avait charmé M. de Marbois lui-même, en lui

procurant les ressources que celui-ci ne savait pas trouver. Il avait

offert d'abord d'acquitter le subside dû à la France pour la fin de

1803, et pour toute l'année 1804, ce qui était un premier soulagement

qui venait fort à propos. Puis il avait fourni quelques secours

immédiats d'argent, dont la cour éprouvait un pressant besoin. Il

s'était chargé en outre de faire arriver des blés dans les ports

d'Espagne, et de procurer aux escadres espagnoles les vivres dont

elles manquaient. Tous ces services avaient été agréés avec une vive

reconnaissance. M. Ouvrard avait écrit sur-le-champ à Paris, et par M.

de Marbois, dont il possédait la faveur, il avait obtenu la

permission, ordinairement refusée, de laisser sortir de France

quelques chargements de blé pour les envoyer en Espagne. Ces arrivages

subits avaient mis un terme à l'accaparement des grains dans les ports

de la Péninsule, et en faisant cesser la disette, qui consistait

plutôt dans une élévation factice des prix que dans le défaut des

céréales, M. Ouvrard avait soulagé comme par enchantement les plus

poignantes misères du peuple espagnol. Il n'en fallait pas tant pour

séduire et entraîner les administrateurs peu clairvoyants de

l'Espagne.

[En marge: Traité de la compagnie des NÉGOCIANTS RÉUNIS avec la cour

d'Espagne.]

On se demande naturellement avec quelles ressources la cour de Madrid

pouvait payer M. Ouvrard de tous les services qu'elle en recevait. Le

moyen était simple. M. Ouvrard voulait qu'on lui abandonnât

l'extraction des piastres du Mexique. Il obtint, en effet, le

privilége de les tirer des colonies espagnoles au prix de 3 francs 75

centimes, tandis qu'elles valaient en France, en Hollande, en Espagne,

5 francs au moins. C'était un bénéfice extraordinaire, mais bien

mérité assurément, si M. Ouvrard parvenait à tromper les croisières

anglaises et à transporter du nouveau monde dans l'ancien ces métaux

devenus si précieux. L'Espagne, qui succombait sous la misère, était

très-heureuse, avec l'abandon du quart de ses richesses, de réaliser

les trois autres quarts. Les fils de famille oisifs et prodigues ne

traitent pas toujours aussi avantageusement avec les intendants qui

rançonnent leur prodigalité.

[En marge: Moyen employé pour faire venir les piastres du Mexique.]

[En marge: Situation difficile de la Banque de France.]

Mais comment faire venir ces piastres malgré M. Pitt et les flottes

anglaises? M. Ouvrard ne fut pas plus embarrassé de cette difficulté

que des autres. Il imagina de se servir de M. Pitt lui-même, au moyen

de la plus singulière des combinaisons. Il y avait des maisons

hollandaises, celle de M. Hope notamment, qui étaient établies à la

fois en Hollande et en Angleterre. Il eut l'idée de leur vendre des

piastres espagnoles à un prix qui assurait encore à sa compagnie un

bénéfice assez considérable. C'était à ces maisons à obtenir de M.

Pitt qu'il les laissât venir du Mexique. Comme M. Pitt en avait besoin

pour son propre compte, il était possible que, dans le désir de s'en

procurer, il en laissât passer une certaine somme, quoiqu'il sût qu'il

devait la partager avec ses ennemis. C'était une espèce de contrat

tacite dont les maisons hollandaises associées des maisons anglaises

devaient être les intermédiaires. L'expérience prouva plus tard que ce

contrat était réalisable pour une partie, sinon pour le tout. M.

Ouvrard songea aussi à se servir des maisons américaines, qui, avec sa

délégation et grâce au pavillon neutre, pouvaient aller chercher des

piastres dans les colonies espagnoles pour les rapporter en Europe.

Mais la question était de savoir combien M. Pitt laisserait passer de

ces piastres, combien les Américains pourraient en transporter à la

faveur de la neutralité. Si on avait eu du temps, une pareille

spéculation aurait pu réussir, rendre d'importants services à la

France et à l'Espagne, et procurer à la compagnie d'abondants et

légitimes profits. Malheureusement les besoins étaient bien urgents.

Sur 80 ou 90 millions d'arriéré, auxquels il fallait que le Trésor

français fit face avec des expédients, il y avait 30 millions environ

qu'il devait à la compagnie des _Négociants réunis_, et qu'il lui

payait avec des immeubles. Elle avait donc à supporter cette première

charge. Elle avait à fournir en outre à ce même Trésor français la

valeur d'une année au moins du subside espagnol, c'est-à-dire 40 à 50

millions; elle avait à lui escompter les _obligations des receveurs

généraux_; elle avait enfin à payer les blés envoyés dans les ports de

la Péninsule, et les vivres procurés aux flottes espagnoles. C'était

là une situation qui ne permettait guère d'attendre le succès de

spéculations hasardeuses et lointaines. Jusqu'à ce succès la compagnie

était réduite à vivre d'expédients. Elle avait engagé à des prêteurs

les immeubles reçus en payement. Ayant réussi, grâce à la complaisance

de M. de Marbois, à se saisir presque complétement du portefeuille du

Trésor, elle y puisait à pleines mains des _obligations des receveurs

généraux_, qu'elle confiait à des capitalistes prêtant leur argent sur

gage, à un prix usuraire. Elle faisait escompter une partie de ces

mêmes _obligations_ par la Banque de France, qui, entraînée par son

intimité avec le gouvernement, ne refusait rien de ce qui était

réclamé au nom du service public. La compagnie recevait la valeur de

ces escomptes en billets de la Banque, et la situation se résolvait

dès lors en une émission, chaque jour plus considérable, de ces

billets. Mais la réserve métallique n'augmentant pas en proportion de

la masse des billets émis, il en résultait un véritable danger; et

c'était la Banque en réalité qui allait bientôt supporter le poids des

embarras de tout le monde. Aussi des voix, s'étaient-elles élevées

dans le sein du conseil de régence, pour demander qu'on mît un terme

aux secours accordés à M. Desprez, représentant de la compagnie des

_Négociants réunis_. Mais d'autres voix moins prudentes et plus

patriotiques, celle de M. Perregaux surtout, s'étaient prononcées

contre une telle proposition, et avaient fait accorder les secours

réclamés par M. Desprez.

Le Trésor français, le Trésor espagnol, la compagnie des _Négociants

réunis_ qui leur servait de lien, se conduisaient comme ces maisons

embarrassées, qui se prêtent leur signature, et s'aident les unes les

autres d'un crédit qu'elles n'ont pas. Mais il faut reconnaître que le

Trésor français était la moins gênée de ces trois maisons associées,

et qu'il était exposé à souffrir beaucoup d'une pareille communauté

d'affaires; car, au fond, c'était avec ses seules ressources,

c'est-à-dire avec les _obligations des receveurs généraux_ escomptées

par la Banque, qu'on faisait face à tous les besoins, et qu'on

nourrissait les armées espagnoles aussi bien que les armées

françaises. Au surplus le secret de cette situation extraordinaire

n'était pas connu. Les associés de M. Ouvrard, dont les engagements

avec lui n'ont jamais été bien définis, quoique ces engagements aient

été le sujet de longs procès, ne savaient pas eux-mêmes toute

l'étendue du fardeau qui allait peser sur eux. Éprouvant déjà beaucoup

de gêne, ils appelaient M. Ouvrard à grands cris, et ils lui avaient

fait donner par M. de Marbois l'ordre de revenir immédiatement à

Paris. M. de Marbois, peu capable de juger par ses yeux de tous les

détails d'un vaste maniement de fonds, trompé de plus par un commis

infidèle, ne soupçonnait pas à quel point les ressources du Trésor

étaient abandonnées à la compagnie. Napoléon lui-même, quoiqu'il

étendît sur toutes choses son infatigable vigilance, ne voyant dans

les services qu'une insuffisance réelle d'une soixantaine de millions,

à laquelle on pouvait suppléer avec des biens nationaux et divers

expédients, ignorant la confusion qui s'était établie entre les

opérations du Trésor et celles des _Négociants réunis_, ne saisissait

pas la véritable cause des embarras et des inquiétudes qui

commençaient à se produire. Il attribuait la gêne dont on souffrait

partout aux fausses spéculations du commerce français, à l'usure que

les possesseurs de capitaux cherchaient à exercer, et se plaignait des

gens d'affaires à peu près comme il se plaignait des idéologues quand

il rencontrait des idées qui le contrariaient. Quoi qu'il en soit, il

ne voulait pas qu'on tirât de cet état de choses des objections à

l'exécution de ses ordres. Il avait demandé 12 millions en espèces à

Strasbourg, et les avait demandés si impérieusement qu'on avait eu

recours aux moyens les plus extrêmes pour les trouver. Il avait exigé

10 autres millions en Italie, et la compagnie, réduite à les acheter à

Hambourg, les faisait passer à Milan soit en argent, soit en or, en

traversant le Rhin et les Alpes. Napoléon, d'ailleurs, comptait avoir

frappé de tels coups avant quinze ou vingt jours, qu'il aurait mis un

terme à tous les embarras.--Avant quinze jours, disait-il, j'aurai

battu les Russes, les Autrichiens et les joueurs à la baisse.--

[En marge: Levée de la conscription, et organisation des réserves.]

Ces ressources bien ou mal obtenues du Trésor, il s'occupa de la

conscription et de l'organisation de sa réserve. Le contingent annuel

se divisait alors en deux moitiés de 30 mille hommes chacune, la

première appelée à un service actif, la seconde laissée dans le sein

de la population, mais pouvant être réunie sous les drapeaux sur un

simple appel du gouvernement. Il restait encore une grande partie du

contingent des années IX, X, XI, XII et XIII. C'étaient des hommes

d'un âge fait, dont le gouvernement pouvait disposer par décret.

Napoléon les appela tous; mais il voulut en outre devancer la levée de

l'an XIV, comprenant les individus qui devaient atteindre l'âge requis

du 23 septembre 1805 au 23 septembre 1806; et comme le calendrier

grégorien allait être remis en usage au 1er janvier suivant, il fit

ajouter à cette levée les jeunes gens qui auraient atteint l'âge légal

du 23 septembre au 31 décembre 1806. Il résolut donc de comprendre en

une seule levée de 15 mois tous les conscrits auxquels la loi serait

applicable, depuis le mois de septembre 1805 jusqu'au mois de décembre

1806. Cette mesure devait lui fournir 80 mille hommes, dont les

derniers ne compteraient pas tout à fait vingt ans révolus. Mais il

ne songeait pas à les employer tout de suite à un service de guerre.

Il se proposait de les préparer au métier des armes en les plaçant

dans les troisièmes bataillons, qui composaient le dépôt de chaque

régiment. Ces hommes auraient ainsi un an ou deux, soit pour

s'instruire, soit pour se renforcer, et fourniraient dans quinze ou

dix-huit mois d'excellents soldats, presque aussi bien formés que ceux

du camp de Boulogne. C'était là une combinaison bonne à la fois pour

la santé des hommes et pour leur instruction militaire, car le

conscrit de 20 ans, s'il entre immédiatement en campagne, va bientôt

finir à l'hôpital. Mais cette combinaison n'était possible qu'à un

gouvernement qui, ayant une armée tout organisée à présenter à

l'ennemi, n'avait besoin du contingent annuel qu'à titre de réserve.

[En marge: Le Corps législatif n'étant pas assemblé, on s'adresse au

Sénat pour légaliser la levée de la conscription.]

Le Corps législatif n'étant pas assemblé, il fallait perdre du temps

pour le convoquer. Napoléon ne consentit point à un tel retard, et

imagina de s'adresser au Sénat, en se fondant sur deux motifs: le

premier, l'irrégularité d'un contingent qui comprenait plus de douze

mois, et quelques conscrits de moins de 20 ans; le second, l'urgence

des circonstances. On sortait de la légalité en agissant ainsi, car le

Sénat ne pouvait voter ni la contribution en argent, ni la

contribution en hommes. Il était chargé de fonctions d'un autre ordre,

comme d'empêcher l'adoption des lois inconstitutionnelles, de remplir

les lacunes de la Constitution, et de veiller sur les actes du

gouvernement entachés d'arbitraire. Au Corps législatif seul

appartenait le vote des impôts et des levées d'hommes. C'était une

faute que de violer cette Constitution, déjà si flexible, et de la

rendre par trop illusoire, en négligeant si facilement d'en observer

les formes. C'était une autre faute de ne pas ménager davantage

l'emploi du Sénat, dont on avait fait la ressource ordinaire de tous

les cas difficiles, et d'indiquer trop clairement que l'on comptait

sur sa docilité beaucoup plus que sur celle du Corps législatif.

L'archichancelier Cambacérès n'aimant pas les excès de pouvoir qui

n'étaient pas indispensables, fit ces remarques, et soutint qu'il

faudrait au moins, pour l'observation des formes, attribuer par une

mesure organique le vote des contingents au Sénat. Napoléon, qui, sans

méconnaître les vues de prudence, les remettait à un autre temps quand

il était pressé, ne voulut ni poser de règle générale, ni différer la

levée du contingent. En conséquence, il ordonna de préparer pour la

levée de la conscription de 1806 un sénatus-consulte fondé sur deux

considérations extraordinaires: l'irrégularité du contingent,

embrassant plus d'une année entière, et l'urgence des circonstances,

qui ne permettait pas d'attendre la réunion du Corps législatif.

[En marge: Emploi des gardes nationales.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 39 段