HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME SIXIÈME
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1847
PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 4 janvier 1847.
PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE
DU CONSULAT
ET
DE L'EMPIRE.
LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
ULM ET TRAFALGAR.
Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion,
quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. --
Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon.
-- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon
s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il
entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.
-- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des
bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un
profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à
l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le
rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la
flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion
publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des
finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des
principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. --
Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. --
Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour
d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette
spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant
confondu dans ses mains les affaires de la France et de
l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. --
Conséquences de cette situation pour la Banque de France. --
Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes
sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. --
Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation
des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au
Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris.
-- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée,
certain de changer bientôt cette froideur en transports
d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux
armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,
l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur
Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin.
-- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage
de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de
grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et
s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général
Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --
Commencement des opérations militaires du côté des Français. --
Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de
Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour
tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon
atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait
eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général
du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de
Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses
dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper
Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur
commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de
Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les
fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. --
Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite
de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à
capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en
vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille.
-- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral
Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. --
Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte
de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur
de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille
désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte
anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie
précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes
au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes.
-- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du
_Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_,
du _Pluton_, de l'_Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de
Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après
une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la
bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du
gouvernement impérial à l'égard de la marine française. --
Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier
Trafalgar.
[Date: Août 1803.]
[En marge: Conséquences de la réunion de Gênes à la France.]
C'était une faute grave que de réunir Gênes à la France, la veille
même de l'expédition d'Angleterre, et de fournir ainsi à l'Autriche la
dernière raison qui devait la décider à la guerre. C'était provoquer
et attirer sur soi une redoutable coalition, dans le moment où l'on
aurait eu besoin d'un repos absolu sur le continent, pour avoir toute
sa liberté d'action contre l'Angleterre. Napoléon, il est vrai,
n'avait pas prévu les conséquences de la réunion de Gênes; son erreur
avait consisté à trop mépriser l'Autriche, et à la croire incapable
d'agir, quelque liberté qu'il prît avec elle. Cependant, quoique cette
réunion, opérée en de telles circonstances, lui ait été justement
reprochée, elle fut, en réalité, un événement heureux. Sans doute, si
l'amiral Villeneuve eût été capable de faire voile vers la Manche et
de paraître devant Boulogne, il faudrait regretter à jamais le trouble
apporté à l'exécution du plus vaste projet; mais, cet amiral
n'arrivant pas, Napoléon, réduit encore une fois à l'inaction, à moins
qu'il n'eût la témérité de franchir le détroit sans la protection
d'une flotte, Napoléon se serait trouvé dans un extrême embarras.
Cette expédition, si souvent annoncée, manquant trois fois de suite,
aurait fini par l'exposer à une sorte de ridicule, et par le
constituer, aux yeux de l'Europe, dans un véritable état d'impuissance
vis-à-vis de l'Angleterre. La coalition continentale, en lui
fournissant un champ de bataille qui lui manquait, répara la faute
qu'il avait commise en venant elle-même en commettre une, et le tira
fort à propos d'une situation indécise et fâcheuse. La chaîne qui lie
entre eux les événements de ce monde est quelquefois bien étrange!
Souvent, ce qui est sage combinaison échoue, ce qui est faute réussit.
Ce n'est pas un motif toutefois pour déclarer toute prudence vaine, et
pour lui préférer les impulsions du caprice dans le gouvernement des
empires. Non, il faut toujours préférer le calcul à l'entraînement
dans la conduite des affaires; mais on ne peut s'empêcher de
reconnaître qu'au-dessus des desseins de l'homme planent les desseins
de la Providence, plus sûrs, plus profonds que les siens. C'est une
raison de modestie, non d'abdication pour la sagesse humaine.
[En marge: Vaste champ ouvert aux combinaisons militaires de
Napoléon.]
Il faut avoir vu de près les difficultés du gouvernement, il faut
avoir senti combien il est difficile de prendre de grandes
déterminations, de les préparer, de les accomplir, de remuer les
hommes et les choses, pour apprécier la résolution que Napoléon prit
en cette circonstance. La douleur de voir échouer l'expédition de
Boulogne une fois passée, il se livra tout entier à son nouveau projet
de guerre continentale. Jamais il n'avait disposé de plus grandes
ressources; jamais il n'avait vu s'ouvrir devant lui un champ
d'opérations plus étendu. Quand il commandait l'armée d'Italie, il
rencontrait pour limite à ses mouvements la plaine de la Lombardie et
le cercle des Alpes; et s'il songeait à porter ses vues au delà de ce
cercle, la prudence alarmée du directeur Carnot venait l'arrêter dans
ses combinaisons. Lorsque, Premier Consul, il concevait le projet de
la campagne de 1800, il était obligé de ménager des lieutenants qui
étaient encore ses égaux; et si, par exemple, il imaginait pour Moreau
un plan qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, il était
arrêté par la timidité d'esprit de ce général; il était réduit à le
laisser agir à sa manière, manière sûre, mais bornée, et à se
renfermer lui-même dans le champ isolé du Piémont. Il est vrai qu'il y
signalait sa présence par une opération qui restera comme un prodige
de l'art de la guerre, mais toujours son génie, en voulant se
déployer, avait trouvé des obstacles. Pour la première fois, il était
libre, libre comme l'avaient été César et Alexandre. Ceux de ses
compagnons d'armes que leur jalousie ou leur réputation rendaient
incommodes, s'étaient exclus eux-mêmes de la lice par une conduite
imprudente et coupable. Il ne lui restait que des lieutenants soumis à
sa volonté, et réunissant au plus haut degré toutes les qualités
nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Son armée, fatiguée
d'une longue inaction, ne respirant que gloire et combats, formée par
dix ans de guerre et trois ans de campement, était préparée aux plus
difficiles entreprises, aux marches les plus audacieuses. L'Europe
entière était ouverte à ses combinaisons. Il était à l'occident, sur
les bords de la mer du Nord et de la Manche, et l'Autriche, aidée des
forces russes, suédoises, italiennes et anglaises, était à l'orient,
poussant sur la France les masses qu'une sorte de conspiration
européenne avait mises à sa disposition. La situation, les moyens,
tout était grand. Mais si jamais on ne s'était trouvé plus en mesure
de faire face à de subits et graves périls, jamais aussi la difficulté
n'avait été égale. Cette armée, tellement préparée qu'on peut dire que
dans aucun temps il n'y en eut une pareille, cette armée était au bord
de l'Océan, loin du Rhin, du Danube, des Alpes, ce qui explique
comment les puissances continentales en avaient souffert la réunion
sans réclamer, et il fallait la transporter tout à coup au centre du
continent. Là était le problème à résoudre. On va juger comment
Napoléon s'y prit pour franchir l'espace qui le séparait de ses
ennemis, et se placer au milieu d'eux sur le point le plus propre à
dissoudre leur formidable coalition.
[En marge: Plan militaire de la coalition.]
Bien qu'il se fût obstiné à croire la guerre moins prochaine qu'elle
n'était, il en avait parfaitement discerné les préparatifs et le plan.
La Suède faisait des armements à Stralsund, dans la Poméranie
suédoise; la Russie à Revel, dans le golfe de Finlande. On annonçait
deux grandes armées russes qui se concentraient, l'une en Pologne afin
d'entraîner la Prusse, l'autre en Gallicie afin de secourir
l'Autriche. On ne se bornait pas à soupçonner, on connaissait avec
certitude la formation de deux armées autrichiennes, l'une de 80 mille
hommes en Bavière, l'autre de 100 mille hommes en Italie, toutes deux
liées par un corps de 25 à 30 mille en Tyrol. Enfin des Russes réunis
à Corfou, des Anglais à Malte, des symptômes d'agitation dans la cour
de Naples, ne permettaient plus de douter d'une tentative vers le midi
de l'Italie.
[En marge: Quatre attaques projetées contre l'Empire.]
Quatre attaques se préparaient donc (voir la carte nº 27): la première
au nord par la Poméranie, sur le Hanovre et la Hollande, devant être
exécutée par des Suédois, des Russes, des Anglais; la seconde à l'est
par la vallée du Danube, confiée aux Russes et aux Autrichiens
combinés; la troisième en Lombardie, réservée aux Autrichiens seuls;
la quatrième au midi de l'Italie, devant être entreprise un peu plus
tard par une réunion de Russes, d'Anglais, de Napolitains.
Napoléon avait saisi ce plan tout aussi bien que s'il avait assisté
aux conférences militaires de M. de Wintzingerode à Vienne, que nous
avons rapportées antérieurement. Il n'y avait qu'une circonstance
encore inconnue pour lui comme pour ses ennemis: entraînerait-on la
Prusse? Napoléon ne le croyait pas. Les puissances coalisées
espéraient y parvenir en intimidant le roi Frédéric-Guillaume. Dans ce
cas l'attaque du Nord, au lieu d'être une tentative accessoire, fort
gênée par la neutralité prussienne, serait devenue une entreprise
menaçante contre l'Empire, depuis Cologne jusqu'aux bouches du Rhin.
Cependant cela était peu probable, et Napoléon ne considérait comme
sérieuses que les deux grandes attaques par la Bavière et la
Lombardie, et regardait comme tout au plus dignes de quelques
précautions celles qu'on préparait en Poméranie et vers le royaume de
Naples.
[En marge: Combinaison opposée par Napoléon aux projets des puissances
coalisées.]
Il résolut de porter le gros de ses forces dans la vallée du Danube,
et de faire tomber toutes les attaques secondaires par la manière dont
il repousserait la principale. Sa profonde conception reposait sur un
fait fort simple, l'éloignement des Russes, qui les exposait à venir
tard au secours des Autrichiens. Il pensait que les Autrichiens,
impatients de se porter en Bavière, et d'occuper, suivant leur
coutume, la fameuse position d'Ulm, ajouteraient en agissant de la
sorte à la distance qui les séparait naturellement des Russes, que
ceux-ci dès lors se présenteraient tardivement en ligne, en remontant
le Danube avec leur principale armée réunie aux réserves
autrichiennes. En frappant les Autrichiens avant l'arrivée des Russes,
Napoléon se proposait de courir ensuite sur les Russes privés du
secours de la principale armée de l'Autriche, et voulait user du moyen
très-facile en théorie, très-difficile dans la pratique, de battre ses
ennemis les uns après les autres.
Pour réussir, ce plan exigeait une façon toute particulière de se
transporter sur le théâtre des opérations, c'est-à-dire dans la vallée
du Danube. (Voir la carte nº 28.) Si, à l'exemple de Moreau, Napoléon
remontait le Rhin pour le passer de Strasbourg à Schaffhouse, s'il
venait ensuite par les défilés de la Forêt-Noire déboucher entre les
Alpes de Souabe et le lac de Constance, et attaquait ainsi de front
les Autrichiens établis derrière l'Iller, d'Ulm à Memmingen, il ne
remplissait pas complétement son but. Même en battant les Autrichiens,
comme il en avait plus que jamais la certitude, avec l'armée formée
au camp de Boulogne, il les poussait devant lui sur les Russes, et
les conduisait, affaiblis seulement, à la jonction avec leurs alliés
du Nord. Il fallait, comme à Marengo, et plus qu'à Marengo même,
tourner les Autrichiens, et ne pas se borner à les battre, mais les
envelopper, de manière à les envoyer tous prisonniers en France. Alors
Napoléon pouvait se jeter sur les Russes n'ayant plus pour soutien que
les réserves autrichiennes.
[En marge: Marche des divers corps composant l'armée française, des
bords de l'Océan aux bords du Danube.]
Pour cela une marche toute simple s'offrit à son esprit. L'un de ses
corps d'armée, celui du maréchal Bernadotte, était en Hanovre, un
second, celui du général Marmont, en Hollande, les autres à Boulogne.
(Voir la carte nº 28.) Il imagina de faire descendre le premier à
travers la Hesse en Franconie, sur Würzbourg et le Danube; de faire
avancer le second le long du Rhin, en usant des facilités que
procurait ce fleuve, et de le réunir par Mayence et Würzbourg au corps
venu de Hanovre. Tandis que ces deux grands détachements allaient
descendre du nord au midi, Napoléon résolut de porter par un mouvement
de l'ouest à l'est, de Boulogne à Strasbourg, les corps campés au bord
de la Manche, de feindre avec ces derniers une attaque directe par les
défilés de la Forêt-Noire, mais en réalité de laisser cette forêt à
droite, de passer à gauche, à travers le Wurtemberg, pour se joindre
en Franconie aux corps de Bernadotte et de Marmont, de franchir le
Danube au-dessous d'Ulm, aux environs de Donauwerth, de se placer
ainsi derrière les Autrichiens, de les cerner, de les prendre, et,
après s'être débarrassé d'eux, de marcher sur Vienne à la rencontre
des Russes.
[En marge: Manière d'opérer à l'égard de l'Italie.]
La position du maréchal Bernadotte venant du Hanovre, du général
Marmont venant de la Hollande, était un avantage, car il ne fallait à
l'un que dix-sept jours, à l'autre que quatorze ou quinze, pour se
transporter à Würzbourg, sur le flanc de l'armée ennemie campée à Ulm.
Le mouvement des troupes partant de Boulogne pour Strasbourg exigeait
environ vingt-quatre jours, et celui-là devait fixer l'attention des
Autrichiens sur le débouché ordinaire de la Forêt-Noire. Dans l'espace
de vingt-quatre jours, c'est-à-dire vers le 25 septembre, Napoléon
pouvait donc être rendu sur le point décisif. En prenant son parti
sur-le-champ, en cachant ses mouvements le plus longtemps possible par
sa présence prolongée à Boulogne, en semant de faux bruits, en
dérobant ses intentions avec cet art d'abuser l'ennemi qu'il possédait
au plus haut degré, il pouvait avoir passé le Danube sur les derrières
des Autrichiens avant qu'ils se fussent doutés de sa présence. S'il
réussissait, il était dès le mois d'octobre débarrassé de la première
armée ennemie, il employait le mois de novembre à marcher sur Vienne,
et se rencontrait dans les environs de cette capitale avec les Russes,
qu'il n'avait jamais vus, qu'il savait être des fantassins solides,
mais non point invincibles, car Moreau et Masséna les avaient déjà
battus, et il se promettait de les battre encore plus rudement. Arrivé
à Vienne, il avait dépassé de beaucoup la position de l'armée
autrichienne d'Italie, ce qui devenait pour celle-ci un motif pressant
de retraite. (Voir les cartes n{os} 28 et 31.) Le projet de Napoléon
était de confier à Masséna, le plus vigoureux de ses lieutenants, et
celui qui connaissait le mieux l'Italie, le commandement de l'armée
française sur l'Adige. Elle ne devait être que de 50 mille hommes,
mais des meilleurs, car ils avaient fait toutes les campagnes au delà
des Alpes, depuis Montenotte jusqu'à Marengo. Pourvu que Masséna pût
arrêter l'archiduc Charles sur l'Adige pendant un mois, ce qui
semblait hors de doute avec des soldats habitués à vaincre les
Autrichiens, quel que fût leur nombre, et sous un général qui ne
reculait jamais, Napoléon, parvenu à Vienne, dégageait la Lombardie,
comme il avait dégagé la Bavière. Il attirait l'archiduc Charles sur
lui, mais il attirait en même temps Masséna; et, joignant alors aux
150 mille hommes avec lesquels il aurait marché le long du Danube, les
50 mille venus des bords de l'Adige, il devait se trouver à Vienne à
la tête de 200 mille Français victorieux. Disposant directement d'une
telle masse de forces, ayant déjoué les deux principales attaques,
celles de Bavière et de Lombardie, qu'importaient les deux autres,
préparées au nord et au midi, vers le Hanovre et vers Naples? L'Europe
entière fût-elle en armes, il n'avait rien à craindre de
l'universalité de ses forces.
Toutefois il ne négligea pas de prendre certaines précautions à
l'égard de la basse Italie. Le général Saint-Cyr occupait la Calabre
avec 20 mille hommes. Napoléon lui donna pour instructions de se
porter sur Naples, et de s'emparer de cette capitale au premier
symptôme d'hostilité. Sans doute il eût été plus conforme à ses
principes de ne pas couper en deux l'armée d'Italie, de ne point
placer 50 mille hommes sous Masséna, au bord de l'Adige, 20 mille sous
le général Saint-Cyr en Calabre, de réunir le tout au contraire en une
seule masse de 70 mille hommes, laquelle, certaine de vaincre au nord
de l'Italie, aurait eu peu à craindre du midi. Mais il jugeait que
Masséna, avec 50 mille hommes et son caractère, suffirait pour arrêter
l'archiduc Charles pendant un mois, et il regardait comme dangereux de
permettre aux Russes, aux Anglais, de prendre pied à Naples, et de
fomenter dans la Calabre une guerre d'insurrection difficile à
éteindre. C'est pourquoi il laissa le général Saint-Cyr et 20 mille
hommes dans le golfe de Tarente, avec ordre de marcher au premier
signal sur Naples, et de jeter les Russes et les Anglais à la mer
avant qu'ils eussent le temps de s'établir sur le continent d'Italie.
Quant à l'attaque préparée dans le nord de l'Europe, et si distante
des frontières de l'Empire, Napoléon se borna, pour y faire face, à
continuer la négociation entreprise à Berlin, relativement à
l'électorat de Hanovre. Il avait fait offrir cet électorat à la Prusse
pour prix de son alliance; mais, n'espérant guère une alliance
formelle de la part d'une cour aussi timide, il lui proposa de mettre
le Hanovre en dépôt dans ses mains, si elle ne voulait pas le recevoir
à titre de don définitif. Dans tous les cas, elle était obligée d'en
éloigner les troupes belligérantes, et sa neutralité suffisait dès
lors pour couvrir le nord de l'Empire.
Tel fut le plan conçu par Napoléon. Portant ses corps d'armée, par une
marche rapide et imprévue, du Hanovre, de la Hollande, de la Flandre,
au centre de l'Allemagne, passant le Danube au-dessous d'Ulm, séparant
les Autrichiens des Russes, enveloppant les premiers, culbutant les
seconds, s'enfonçant ensuite dans la vallée du Danube jusqu'à Vienne,
et dégageant par ce mouvement Masséna en Italie, il devait avoir
bientôt repoussé les deux principales attaques dirigées contre son
empire. Ses armées victorieuses étant ainsi réunies sous les murs de
Vienne, il n'avait plus à s'inquiéter d'une tentative au midi de
l'Italie, que le général Saint-Cyr d'ailleurs devait rendre vaine, et
d'une autre au nord de l'Allemagne, que la neutralité prussienne
allait gêner de toutes parts.
Jamais aucun capitaine, dans les temps anciens ou modernes, n'avait
conçu, exécuté des plans sur une pareille échelle. C'est que jamais un
esprit plus puissant, plus libre de ses volontés, disposant de moyens
plus vastes, n'avait eu à opérer sur une telle étendue de pays. Que
voit-on en effet la plupart du temps? Des gouvernements irrésolus, qui
délibèrent quand ils devraient agir, des gouvernements imprévoyants,
qui songent à organiser leurs forces quand déjà elles devraient être
sur le champ de bataille, et au-dessous d'eux des généraux
subordonnés, qui peuvent à peine se mouvoir sur le théâtre circonscrit
assigné à leurs opérations. Ici au contraire, génie, volonté,
prévoyance, liberté absolue d'action, tout concourait dans le même
homme au même but. Il est rare que de telles circonstances se
rencontrent; mais quand elles se trouvent réunies, le monde a un
maître.
[En marge: Ordres de marche donnés pour le 27 août.]
[En marge: Marche prescrite au maréchal Bernadotte.]
Dans les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étaient déjà
sur les bords de l'Adige et de l'Inn, les Russes à la frontière de
Gallicie. Il semblait qu'ils dussent surprendre Napoléon; mais il n'en
fut rien. Il donna tous ses ordres à Boulogne dans la journée même du
26 août, avec la recommandation cependant de ne les émettre que le 27,
à dix heures du soir. Il voulait ainsi se ménager toute la journée du
27, avant de renoncer définitivement à sa grande expédition maritime.
Le courrier, parti le 27, ne devait arriver que le 1er septembre à
Hanovre. Le maréchal Bernadotte, déjà prévenu, devait commencer son
mouvement le 2 septembre, avoir assemblé son corps le 6 à Goettingue,
et être rendu à Würzbourg le 20. (Voir la carte nº 28.) Il avait ordre
de réunir dans la place forte d'Hameln l'artillerie enlevée aux
Hanovriens, des munitions de tout genre, les malades, les dépôts de
son corps d'armée, et une garnison de 6 mille hommes commandée par un
officier énergique, sur lequel on pût compter. Cette garnison devait
être approvisionnée pour un an. Si l'on convenait d'un arrangement
avec la Prusse pour le Hanovre, les troupes laissées à Hameln
rejoindraient immédiatement le corps de Bernadotte; sinon, elles
resteraient dans cette place, et la défendraient jusqu'à la mort, dans
le cas où les Anglais feraient une expédition par le Weser, ce que la
neutralité prussienne ne pouvait pas empêcher.--«Je serai, écrivit
Napoléon, aussi prompt que Frédéric, lorsqu'il allait de Prague à
Dresde et à Berlin. J'accourrai bientôt au secours des Français
défendant mes aigles en Hanovre, et je rejetterai dans le Weser les
ennemis qui en seraient venus.»--Bernadotte avait ordre de traverser
les deux Hesses, en disant aux gouvernements de ces deux principautés,
qu'il rentrait en France par Mayence, de forcer le passage s'il était
refusé, de marcher du reste l'argent à la main, de tout payer,
d'observer une exacte discipline.
[En marge: Marche prescrite au général Marmont.]
Le même soir du 27 août, un courrier porta au général Marmont l'ordre
de se mettre en mouvement avec 20 mille hommes et 40 pièces de canon
bien attelées, de suivre les bords du Rhin jusqu'à Mayence, de se
rendre par Mayence et Francfort à Würzbourg. L'ordre devait parvenir à
Utrecht le 30 août. Le général Marmont ayant déjà reçu un premier
avis, devait se mettre en mouvement le 1er septembre, être arrivé à
Mayence le 15 ou le 16, et le 18 ou le 19 à Würzbourg. (Voir la carte
nº 28.) Ainsi, ces deux corps de Hanovre et de Hollande devaient être
rendus au milieu des principautés franconiennes de l'électeur de
Bavière, du 18 au 20 septembre, et y présenter une force de quarante
mille hommes. Comme on avait recommandé à l'électeur de s'enfuir à
Würzbourg, si les Autrichiens essayaient de lui faire violence, il
était assuré de trouver là un secours tout préparé pour sa personne et
pour son armée.
[En marge: Marche prescrite aux quatre corps campés dans les environs
de Boulogne.]
Enfin, le 27 au soir, furent émis les ordres pour les camps
d'Ambleteuse, de Boulogne et de Montreuil. Ces ordres devaient
commencer à s'exécuter le 29 août au matin. Le premier jour, devaient
partir, par trois routes différentes, les premières divisions de
chaque corps, le deuxième jour les secondes divisions, le troisième
jour les dernières. Elles se suivaient par conséquent à vingt-quatre
heures de distance. Les trois routes indiquées étaient, pour le camp
d'Ambleteuse: Cassel, Lille, Namur, Luxembourg, Deux-Ponts, Manheim;
pour le camp de Boulogne: Saint-Omer, Douai, Cambrai, Mézières,
Verdun, Metz, Spire; pour le camp de Montreuil: Arras, la Fère, Reims,
Nancy, Saverne, Strasbourg. Comme il fallait vingt-quatre marches,
l'armée pouvait être transportée tout entière sur le Rhin, entre
Manheim et Strasbourg, du 21 au 24 septembre. Cela suffisait pour
qu'elle y fût en temps utile, car les Autrichiens, voulant garder
quelque mesure, afin de mieux surprendre les Français, étaient restés
au camp de Wels près Lintz, et ne pouvaient dès lors être en ligne
avant Napoléon. D'ailleurs, plus ils s'engageraient sur le haut
Danube, plus ils s'approcheraient de la frontière de France, entre le
lac de Constance et Schaffhouse, plus Napoléon aurait de chance de les
envelopper. Des officiers envoyés avec des fonds, sur les routes que
les troupes devaient parcourir, étaient chargés de faire préparer des
vivres dans chaque lieu d'étape. Des ordres formels, et plusieurs fois
réitérés, comme tous ceux que donnait Napoléon, enjoignaient de
fournir à chaque soldat une capote et deux paires de souliers.
Napoléon, gardant profondément son secret, qui ne fut confié qu'à
Berthier et à M. Daru, dit autour de lui qu'il envoyait 30 mille
hommes sur le Rhin. Il l'écrivit ainsi à la plupart de ses ministres.
Il ne s'ouvrit pas davantage envers M. de Marbois, et se borna à lui
enjoindre de réunir dans les caisses de Strasbourg le plus d'argent
possible, ce qui s'expliquait suffisamment par la nouvelle avouée de
l'envoi de 30 mille hommes en Alsace. Il prescrivit à M. Daru de
partir sur-le-champ pour Paris, de se rendre chez M. Dejean, ministre
du matériel de la guerre, d'expédier de sa propre main tous les ordres
accessoires qu'exigeait le déplacement de l'armée, et de ne pas mettre
un seul commis dans sa confidence. Napoléon voulut rester lui-même six
à sept jours de plus à Boulogne, pour mieux tromper le public sur ses
projets.
[En marge: Précautions prises pour que la marche de l'armée soit
connue le plus tard possible.]
Comme tous ces corps allaient traverser la France, excepté celui du
maréchal Bernadotte, qui devait s'annoncer en Allemagne comme un corps
destiné à repasser la frontière, il faudrait, qu'ils fussent déjà en
pleine marche pour donner des signes de leur présence, que ces signes
fussent transmis à Paris, de Paris à l'étranger, et que bien des jours
s'écoulassent avant que l'ennemi apprît la levée du camp de Boulogne.
D'ailleurs les nouvelles de ces mouvements pouvant s'expliquer par
l'envoi, qu'on ne cachait pas, de 30 mille hommes sur le Rhin,
laisseraient dans le doute les esprits les plus prévoyants, et il y
avait grande chance de se trouver sur le Rhin, le Necker ou le Mein,
quand on serait encore supposé sur les bords de la Manche. Napoléon
fit en même temps partir Murat, ses aides de camp Savary et Bertrand,
pour la Franconie, la Souabe et la Bavière. Ils avaient ordre
d'explorer toutes les routes qui du Rhin aboutissaient au Danube,
d'observer la nature de chacune de ces routes, les positions
militaires qu'on y rencontrait, les moyens de vivre qu'elles
présentaient, enfin tous les points convenables pour traverser le
Danube. Murat devait voyager sous un nom supposé, et, son exploration
terminée, revenir à Strasbourg, afin d'y prendre le commandement des
premières colonnes rendues sur le Rhin.
[En marge: Négociations avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière.]
Pour laisser le plus longtemps possible les Autrichiens dans
l'ignorance de ses résolutions, Napoléon recommanda en outre à M. de
Talleyrand de différer le manifeste destiné au cabinet de Vienne, et
ayant pour but de sommer ce cabinet de s'expliquer définitivement. Il
n'en attendait que des mensonges en réponse à ses sommations, et quant
à le convaincre de duplicité à la face de l'Europe, il lui suffisait
de le faire au moment des premières hostilités. Il expédia pour
Carlsruhe M. le général Thiard, passé au service de France depuis la
rentrée des émigrés, et le chargea de négocier une alliance avec le
grand-duché de Baden. Il adressa des offres de même nature au
Wurtemberg, alléguant qu'il prévoyait la guerre, à en juger par les
préparatifs de l'Autriche, mais ne disant jamais à quel point il était
prêt à la commencer. Enfin il ne livra le secret entier de ses projets
qu'à l'électeur de Bavière. Ce malheureux prince, hésitant entre
l'Autriche qui était son ennemie, et la France qui était son amie,
mais l'une proche, l'autre éloignée, se souvenant aussi que dans les
guerres antérieures, constamment foulé par les uns et les autres, il
avait toujours été oublié à la paix, ce malheureux prince ne savait à
qui s'attacher. Il comprenait bien qu'en se donnant à la France il
pourrait espérer des agrandissements de territoire, mais ignorant
encore la levée du camp de Boulogne, il la voyait, à l'époque dont il
s'agit, tout occupée de sa lutte contre l'Angleterre, importunée de
ses alliés d'Allemagne, et n'étant pas en mesure de les secourir.
Aussi ne cessait-il de parler d'alliance à notre ministre, M. Otto,
sans jamais oser conclure. Cet état de choses changea bientôt par
suite des lettres de Napoléon. Celui-ci écrivit directement à
l'électeur, et lui annonça (en lui disant que c'était un secret d'État
confié à son honneur) qu'il ajournait ses projets contre l'Angleterre,
et marchait immédiatement avec 200 mille hommes au centre de
l'Allemagne.--Vous serez secouru à temps, lui mandait-il, et la maison
d'Autriche vaincue sera forcée de vous composer un État considérable
avec les débris de son patrimoine.--Napoléon tenait à gagner cet
électeur, qui comptait 25 mille soldats bien organisés, et qui avait
en Bavière des magasins très-bien fournis. C'était un avantage
important que d'arracher ces 25 mille soldats à la coalition, et de se
les donner à soi. Du reste, le secret n'était pas en péril, car ce
prince éprouvait une véritable haine pour les Autrichiens, et, une
fois rassuré, ne demanderait pas mieux que de se lier à la France.
[En marge: Instructions envoyées à l'armée d'Italie.]
Napoléon s'occupa ensuite de l'armée d'Italie. Il ordonna de réunir
sous les murs de Vérone les troupes dispersées entre Parme, Gênes, le
Piémont, la Lombardie. Il retira le commandement de ces troupes au
maréchal Jourdan, en observant les plus grands ménagements envers ce
personnage, pour lequel il avait de l'estime, mais dont il ne trouvait
pas le caractère au niveau des circonstances, et qui en outre n'avait
aucune connaissance du pays compris entre le Pô et les Alpes. Il lui
promit de l'employer sur le Rhin, où il avait toujours combattu, et
enjoignit à Masséna de partir sans délai. La distance à laquelle était
l'Italie rendait la divulgation de ces ordres peu dangereuse, car elle
ne pouvait être que tardive.
[En marge: Précautions avant de quitter Boulogne, pour mettre la
flottille à l'abri de toute attaque.]
Ces dispositions terminées, il consacra le temps qu'il devait passer
encore à Boulogne, à prescrire lui-même les précautions les plus
minutieuses afin de mettre la flottille à l'abri de toute attaque de
la part des Anglais. Il était naturel de penser que ceux-ci
profiteraient du départ de l'armée pour tenter un débarquement, et
incendier le matériel accumulé dans les bassins. Napoléon, qui ne
renonçait pas à revenir bientôt sur les côtes de l'Océan, après une
guerre heureuse, et qui ne voulait pas d'ailleurs se laisser faire un
outrage aussi grave que l'incendie de la flottille, ordonna les
précautions suivantes aux ministres Decrès et Berthier. Les divisions
d'Étaples et de Wimereux durent être réunies à celles de Boulogne, et
toutes placées dans le fond du bassin de la Liane, hors de la portée
des projectiles de l'ennemi. On ne pouvait en faire autant pour la
flottille hollandaise, qui était à Ambleteuse, mais tout fut disposé
pour que les troupes stationnées à Boulogne pussent accourir sur cet
autre point en deux ou trois heures. Des filets d'une espèce
particulière, attachés à de fortes ancres, empêchaient l'introduction
des machines incendiaires qui auraient pu être lancées sous la forme
de corps flottants.
Trois régiments entiers, y compris leur troisième bataillon, furent
laissés à Boulogne. Il y fut ajouté douze troisièmes bataillons des
régiments partis pour l'Allemagne. Les matelots appartenant à la
flottille furent formés en quinze bataillons de mille hommes chacun.
On les arma de fusils, et on leur donna des officiers d'infanterie
pour les instruire. Ils devaient alternativement faire le service ou à
bord des bâtiments restés à la voile, ou autour de ceux qui étaient
échoués dans le port. Cette réunion de troupes de terre et de mer
présentait une force de trente-six bataillons, commandés par des
généraux et un maréchal, le maréchal Brune, celui qui avait, en 1799,
jeté les Russes et les Anglais à la mer. Napoléon ordonna la
construction de retranchements en terre, tout autour de Boulogne, pour
couvrir la flottille et les immenses magasins qu'il avait formés. Il
voulut que des officiers de choix fussent attachés à chaque position
retranchée, et conservassent toujours le même poste, afin que,
répondant de sa sûreté, ils s'étudiassent sans cesse à en
perfectionner la défense.
Il chargea ensuite M. Decrès d'assembler les officiers de mer, le
maréchal Berthier d'assembler les officiers de terre, d'expliquer aux
uns et aux autres l'importance du poste confié à leur honneur, de les
consoler de rester dans l'inaction tandis que leurs camarades allaient
combattre, de leur promettre qu'ils seraient employés à leur tour,
qu'ils auraient même bientôt la gloire de concourir à l'expédition
d'Angleterre, car après avoir puni le continent de son agression,
Napoléon reparaîtrait aux bords de la Manche, peut-être au printemps
suivant.
[Date: Sept 1805.]
[En marge: Napoléon assiste au départ de l'armée.]
[En marge: Joie des soldats en apprenant qu'ils partent pour une
grande guerre.]
Napoléon assista de sa personne au départ de toutes les divisions de
l'armée. On se ferait difficilement une idée de leur joie, de leur
ardeur, quand elles apprirent qu'elles allaient entreprendre une
grande guerre. Il y avait cinq ans qu'elles n'avaient combattu; il y
en avait deux et demi qu'elles attendaient vainement l'occasion de
passer en Angleterre. Vieux et jeunes soldats, devenus égaux par une
vie commune de plusieurs années, confiants dans leurs officiers,
enthousiastes du chef qui devait les conduire à la victoire, espérant
les plus hautes récompenses sous un régime qui avait mené au trône un
soldat heureux, pleins enfin du sentiment qui à cette époque avait
remplacé tous les autres, l'amour de la gloire, tous, vieux et jeunes,
appelaient de leurs voeux la guerre, les combats, les périls, les
expéditions lointaines. Ils avaient vaincu les Autrichiens, les
Prussiens, les Russes; ils méprisaient tous les soldats de l'Europe,
et n'imaginaient pas qu'il y eût une armée au monde capable de leur
résister. Rompus à la fatigue comme de vraies légions romaines, ils
voyaient sans effroi les longues routes qui devaient les mener à la
conquête du continent. Ils partaient en chantant, en criant _Vive
l'Empereur_! en demandant la plus prochaine rencontre avec l'ennemi.
Sans doute il y avait dans ces coeurs bouillants de courage moins de
pur patriotisme que chez les soldats de quatre-vingt-douze; il y avait
plus d'ambition, mais une noble ambition, celle de la gloire, des
récompenses légitimement acquises, et une confiance, un mépris des
périls et des difficultés, qui constituent le soldat destiné aux
grandes choses. Les volontaires de quatre-vingt-douze voulaient
défendre leur patrie contre une injuste invasion; les soldats aguerris
de 1805 voulaient la rendre la première puissance de la terre.
N'établissons pas de distinctions entre de tels sentiments: il est
beau de courir à la défense de son pays en péril; il est beau
également de se dévouer pour qu'il soit grand et glorieux.
[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]
Après avoir vu de ses yeux son armée en marche, Napoléon partit de
Boulogne le 2 septembre, et arriva le 3 à la Malmaison. Personne
n'était informé de ses résolutions; on le croyait toujours occupé de
ses projets contre l'Angleterre; on s'inquiétait seulement des
intentions de l'Autriche, et on expliquait les déplacements de troupes
dont il commençait à être question, par l'envoi déjà publié d'un corps
de 30 mille hommes qui devait surveiller les Autrichiens sur le haut
Rhin.
[En marge: Disposition du public à son égard.]
Le public, ne connaissant pas exactement les faits, ignorant à quel
point une profonde intrigue anglaise avait serré les noeuds de la
nouvelle coalition, reprochait à Napoléon d'avoir poussé l'Autriche à
bout, en mettant la couronne d'Italie sur sa tête, en réunissant Gênes
à l'Empire, en donnant Lucques à la princesse Élisa. On ne cessait pas
de l'admirer, on se trouvait toujours fort heureux de vivre sous un
gouvernement aussi ferme, aussi juste que le sien; mais on lui
reprochait l'amour excessif de ce qu'il faisait si bien, l'amour de la
guerre. Personne ne pouvait croire qu'elle fût malheureuse sous un
capitaine tel que lui, mais on entendait parler de l'Autriche, de la
Russie, d'une partie de l'Allemagne, soldées par l'Angleterre; on ne
savait pas si cette nouvelle lutte serait de courte ou de longue
durée, et on se rappelait involontairement les angoisses des premières
guerres de la Révolution. Toutefois, la confiance l'emportait de
beaucoup sur les autres sentiments; mais un léger murmure
d'improbation, très-sensible pour les fines oreilles de Napoléon, ne
laissait pas de se faire entendre.
[En marge: Détresse financière.]
Ce qui contribuait surtout à rendre plus pénibles les sensations
qu'éprouvait le public, c'était une extrême gêne financière. Des
causes diverses l'avaient produite. Napoléon avait persisté dans son
projet de ne jamais emprunter. «De mon vivant, écrivait-il à M. de
Marbois, je n'émettrai aucun papier.» (Milan, 18 mai 1805.) En effet,
le discrédit produit par les assignats, par les mandats, par toutes
les émissions de papier, durait encore, et tout puissant, tout redouté
qu'était alors l'Empereur des Français, il n'aurait pas fait accepter
une rente de 5 francs pour un capital de plus de 50 francs, ce qui
aurait constitué un emprunt à 10 pour 100. Cependant il résultait de
graves embarras de cette situation, car le pays le plus riche ne
saurait suffire aux charges de la guerre sans en rejeter une partie
sur l'avenir.
[En marge: Budget de l'an XII.]
Nous avons déjà fait connaître l'état des budgets. Celui de l'an XII
(septembre 1803 à septembre 1804) évalué à 700 millions (sans les
frais de perception), s'était élevé à 762. Heureusement les impôts
avaient reçu de la prospérité publique, que la guerre n'interrompait
pas sous ce gouvernement puissant, un accroissement d'environ 40
millions. Le produit de l'enregistrement figurait pour 18 millions,
celui des douanes pour 16, dans cet accroissement du revenu. Il
restait à combler un déficit de 20 et quelques millions.
[En marge: Budget de l'an XIII.]
L'exercice de l'an XIII (septembre 1804 à septembre 1805), qui se
terminait en ce moment, présentait des insuffisances plus grandes
encore. Les constructions navales étant en partie achevées, on avait
cru d'abord que la dépense de cet exercice pourrait être fort réduite.
Quoique celui de l'an XII se fût élevé à 762 millions, on avait espéré
solder celui de l'an XIII avec une somme de 684 millions. Mais les
mois écoulés jusqu'ici révélaient une dépense mensuelle de 60 millions
environ, ce qui supposait une dépense annuelle de 720. On avait, pour
y faire face, les impôts et les ressources extraordinaires. Les
impôts, qui produisaient 500 millions en 1801, s'étaient élevés, par
le seul effet de l'aisance générale, et sans aucun changement dans les
tarifs, à un produit de 560 millions. Les contributions indirectes,
récemment établies, avant rapporté près de 25 millions cette année,
les dons volontaires des communes et des départements, convertis en
centimes additionnels, fournissant encore une vingtaine de millions à
peu près, on était arrivé à 600 millions de revenu permanent. Il
fallait donc trouver 120 millions pour compléter le budget de l'an
XIII. Le subside italien de 22 millions en devait procurer une partie.
Mais le subside espagnol de 48 millions avait cessé en décembre 1804,
par suite de la brutale déclaration de guerre que l'Angleterre avait
faite à l'Espagne. Celle-ci, servant désormais la cause commune par
ses flottes, n'avait plus à la servir par ses finances. Le fonds
américain, prix de la Louisiane, était dévoré. Pour suppléer à ces
ressources, on avait ajouté au subside italien de 22 millions une
somme de 36 millions en nouveaux cautionnements, espèce d'emprunt dont
nous avons expliqué ailleurs le mécanisme, puis une aliénation de
biens nationaux d'une vingtaine de millions, et enfin quelques
remboursements dus par le Piémont, et montant à 6 millions. Le tout
faisait, avec les impôts ordinaires, 684 millions. Restait donc une
insuffisance de 36 à 40 millions pour arriver à 720.
[En marge: Il commence à se former un arriéré d'environ 80 millions.]
Ainsi on était arriéré de 20 millions pour l'an XII, et de 40 pour
l'an XIII. Mais ce n'était pas tout. La comptabilité, encore peu
perfectionnée, ne révélant pas comme aujourd'hui tous les faits à
l'instant même, on venait de découvrir quelques restes de dépenses non
acquittées, et quelques non-valeurs dans les recettes, se rapportant
aux exercices antérieurs, ce qui constituait encore une charge d'une
vingtaine de millions. En additionnant ces divers déficits, 20
millions pour l'an XII, 40 pour l'an XIII, 20 de découverte récente,
on pouvait évaluer à 80 millions environ l'arriéré qui commençait à se
former depuis le renouvellement de la guerre.
[En marge: Moyens de faire face à cet arriéré.]
Différents moyens avaient été employés pour y pourvoir. D'abord on
s'était endetté avec la Caisse d'amortissement. On aurait dû
rembourser à cette caisse, à raison de 5 millions par an, les
cautionnements dont il avait été fait ressource. On aurait dû lui
verser, à raison de 10 millions par an, les 70 millions de la valeur
des biens nationaux, que la loi de l'an IX lui avait attribués pour
compenser l'augmentation de la dette publique. On ne lui avait remis
aucune de ces deux sommes. Il est vrai qu'on l'avait nantie en biens
nationaux, et qu'elle n'était pas un créancier bien exigeant. Le
Trésor lui devait une trentaine de millions à la fin de l'année XIII
(septembre 1805).
On avait trouvé quelques autres ressources dans plusieurs
perfectionnements apportés au service du Trésor. Si l'État n'inspirait
pas en général une grande confiance sous le rapport financier,
certains agents des finances, dans les limites de leur service, en
inspiraient beaucoup. Ainsi le caissier central du Trésor, établi à
Paris, chargé de tous les mouvements de fonds entre Paris et les
provinces, émettait sur lui-même ou sur les comptables ses
correspondants, des traites qui étaient toujours acquittées à bureau
ouvert, parce que les payements s'exécutaient même au milieu de ces
embarras avec une parfaite exactitude. Cette espèce de banque avait pu
mettre en circulation jusqu'à 15 millions de traites acceptées comme
argent comptant.
Enfin une amélioration véritable dans le service des receveurs
généraux avait procuré une ressource à peu près égale. Pour les
contributions directes, reposant sur la terre et les propriétés
bâties, dont la valeur était connue d'avance, et l'échéance fixe comme
une rente, on faisait souscrire à ces comptables des effets payables
mois par mois à leur caisse, sous le titre souvent rappelé
d'_Obligations des receveurs généraux_. Mais pour les contributions
indirectes, qui s'acquittent irrégulièrement, au fur et à mesure des
consommations ou des transactions sur lesquelles elles reposent, on
attendait que le produit fût réalisé pour tirer sur les receveurs
généraux des effets appelés _Bons à vue_. Ils jouissaient ainsi de
cette partie des fonds de l'État pendant environ cinquante jours. Il
fut établi qu'à l'avenir le Trésor tirerait d'avance sur eux, et tous
les mois, des mandats pour les deux tiers de la somme connue des
contributions indirectes (cette somme était de 190 millions), que le
dernier tiers resterait dans leurs mains pour faire face aux
variations des rentrées, et n'arriverait au Trésor que par la forme
anciennement usitée des _bons à vue_. Ce versement plus prompt d'une
partie des fonds de l'État répondait à un secours d'environ 15
millions.
Ainsi en s'endettant avec la Caisse d'amortissement, en créant les
traites du caissier central du Trésor, en accélérant certaines
rentrées, on avait trouvé des ressources pour une soixantaine de
millions. Si on suppose le déficit de 80 ou 90, il devait manquer
encore une trentaine de millions. On y avait suffi, soit en
s'arriérant avec les fournisseurs, c'est-à-dire avec la fameuse
compagnie des _Négociants réunis_, dont on ne payait pas les
fournitures exactement, soit en escomptant d'avance une somme
d'_obligations des receveurs généraux_ plus grande qu'on ne l'aurait
dû.