Dans les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étai

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE

L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME SIXIÈME

[Illustration: Emblème de l'éditeur.]

PARIS

PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

60, RUE RICHELIEU

1847

PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en

Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,

Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la

Librairie), le 4 janvier 1847.

PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.

HISTOIRE

DU CONSULAT

ET

DE L'EMPIRE.

LIVRE VINGT-DEUXIÈME.

ULM ET TRAFALGAR.

Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion,

quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. --

Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon.

-- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon

s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il

entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.

-- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des

bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un

profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à

l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le

rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la

flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion

publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des

finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des

principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. --

Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. --

Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour

d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette

spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant

confondu dans ses mains les affaires de la France et de

l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. --

Conséquences de cette situation pour la Banque de France. --

Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes

sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. --

Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation

des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au

Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris.

-- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée,

certain de changer bientôt cette froideur en transports

d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux

armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,

l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur

Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin.

-- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage

de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de

grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et

s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général

Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --

Commencement des opérations militaires du côté des Français. --

Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de

Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour

tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon

atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait

eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général

du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de

Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses

dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper

Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur

commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de

Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les

fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. --

Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite

de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à

capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en

vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille.

-- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral

Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. --

Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte

de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur

de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille

désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte

anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie

précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes

au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes.

-- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du

_Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_,

du _Pluton_, de l'_Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de

Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après

une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la

bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du

gouvernement impérial à l'égard de la marine française. --

Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier

Trafalgar.

[Date: Août 1803.]

[En marge: Conséquences de la réunion de Gênes à la France.]

C'était une faute grave que de réunir Gênes à la France, la veille

même de l'expédition d'Angleterre, et de fournir ainsi à l'Autriche la

dernière raison qui devait la décider à la guerre. C'était provoquer

et attirer sur soi une redoutable coalition, dans le moment où l'on

aurait eu besoin d'un repos absolu sur le continent, pour avoir toute

sa liberté d'action contre l'Angleterre. Napoléon, il est vrai,

n'avait pas prévu les conséquences de la réunion de Gênes; son erreur

avait consisté à trop mépriser l'Autriche, et à la croire incapable

d'agir, quelque liberté qu'il prît avec elle. Cependant, quoique cette

réunion, opérée en de telles circonstances, lui ait été justement

reprochée, elle fut, en réalité, un événement heureux. Sans doute, si

l'amiral Villeneuve eût été capable de faire voile vers la Manche et

de paraître devant Boulogne, il faudrait regretter à jamais le trouble

apporté à l'exécution du plus vaste projet; mais, cet amiral

n'arrivant pas, Napoléon, réduit encore une fois à l'inaction, à moins

qu'il n'eût la témérité de franchir le détroit sans la protection

d'une flotte, Napoléon se serait trouvé dans un extrême embarras.

Cette expédition, si souvent annoncée, manquant trois fois de suite,

aurait fini par l'exposer à une sorte de ridicule, et par le

constituer, aux yeux de l'Europe, dans un véritable état d'impuissance

vis-à-vis de l'Angleterre. La coalition continentale, en lui

fournissant un champ de bataille qui lui manquait, répara la faute

qu'il avait commise en venant elle-même en commettre une, et le tira

fort à propos d'une situation indécise et fâcheuse. La chaîne qui lie

entre eux les événements de ce monde est quelquefois bien étrange!

Souvent, ce qui est sage combinaison échoue, ce qui est faute réussit.

Ce n'est pas un motif toutefois pour déclarer toute prudence vaine, et

pour lui préférer les impulsions du caprice dans le gouvernement des

empires. Non, il faut toujours préférer le calcul à l'entraînement

dans la conduite des affaires; mais on ne peut s'empêcher de

reconnaître qu'au-dessus des desseins de l'homme planent les desseins

de la Providence, plus sûrs, plus profonds que les siens. C'est une

raison de modestie, non d'abdication pour la sagesse humaine.

[En marge: Vaste champ ouvert aux combinaisons militaires de

Napoléon.]

Il faut avoir vu de près les difficultés du gouvernement, il faut

avoir senti combien il est difficile de prendre de grandes

déterminations, de les préparer, de les accomplir, de remuer les

hommes et les choses, pour apprécier la résolution que Napoléon prit

en cette circonstance. La douleur de voir échouer l'expédition de

Boulogne une fois passée, il se livra tout entier à son nouveau projet

de guerre continentale. Jamais il n'avait disposé de plus grandes

ressources; jamais il n'avait vu s'ouvrir devant lui un champ

d'opérations plus étendu. Quand il commandait l'armée d'Italie, il

rencontrait pour limite à ses mouvements la plaine de la Lombardie et

le cercle des Alpes; et s'il songeait à porter ses vues au delà de ce

cercle, la prudence alarmée du directeur Carnot venait l'arrêter dans

ses combinaisons. Lorsque, Premier Consul, il concevait le projet de

la campagne de 1800, il était obligé de ménager des lieutenants qui

étaient encore ses égaux; et si, par exemple, il imaginait pour Moreau

un plan qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, il était

arrêté par la timidité d'esprit de ce général; il était réduit à le

laisser agir à sa manière, manière sûre, mais bornée, et à se

renfermer lui-même dans le champ isolé du Piémont. Il est vrai qu'il y

signalait sa présence par une opération qui restera comme un prodige

de l'art de la guerre, mais toujours son génie, en voulant se

déployer, avait trouvé des obstacles. Pour la première fois, il était

libre, libre comme l'avaient été César et Alexandre. Ceux de ses

compagnons d'armes que leur jalousie ou leur réputation rendaient

incommodes, s'étaient exclus eux-mêmes de la lice par une conduite

imprudente et coupable. Il ne lui restait que des lieutenants soumis à

sa volonté, et réunissant au plus haut degré toutes les qualités

nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Son armée, fatiguée

d'une longue inaction, ne respirant que gloire et combats, formée par

dix ans de guerre et trois ans de campement, était préparée aux plus

difficiles entreprises, aux marches les plus audacieuses. L'Europe

entière était ouverte à ses combinaisons. Il était à l'occident, sur

les bords de la mer du Nord et de la Manche, et l'Autriche, aidée des

forces russes, suédoises, italiennes et anglaises, était à l'orient,

poussant sur la France les masses qu'une sorte de conspiration

européenne avait mises à sa disposition. La situation, les moyens,

tout était grand. Mais si jamais on ne s'était trouvé plus en mesure

de faire face à de subits et graves périls, jamais aussi la difficulté

n'avait été égale. Cette armée, tellement préparée qu'on peut dire que

dans aucun temps il n'y en eut une pareille, cette armée était au bord

de l'Océan, loin du Rhin, du Danube, des Alpes, ce qui explique

comment les puissances continentales en avaient souffert la réunion

sans réclamer, et il fallait la transporter tout à coup au centre du

continent. Là était le problème à résoudre. On va juger comment

Napoléon s'y prit pour franchir l'espace qui le séparait de ses

ennemis, et se placer au milieu d'eux sur le point le plus propre à

dissoudre leur formidable coalition.

[En marge: Plan militaire de la coalition.]

Bien qu'il se fût obstiné à croire la guerre moins prochaine qu'elle

n'était, il en avait parfaitement discerné les préparatifs et le plan.

La Suède faisait des armements à Stralsund, dans la Poméranie

suédoise; la Russie à Revel, dans le golfe de Finlande. On annonçait

deux grandes armées russes qui se concentraient, l'une en Pologne afin

d'entraîner la Prusse, l'autre en Gallicie afin de secourir

l'Autriche. On ne se bornait pas à soupçonner, on connaissait avec

certitude la formation de deux armées autrichiennes, l'une de 80 mille

hommes en Bavière, l'autre de 100 mille hommes en Italie, toutes deux

liées par un corps de 25 à 30 mille en Tyrol. Enfin des Russes réunis

à Corfou, des Anglais à Malte, des symptômes d'agitation dans la cour

de Naples, ne permettaient plus de douter d'une tentative vers le midi

de l'Italie.

[En marge: Quatre attaques projetées contre l'Empire.]

Quatre attaques se préparaient donc (voir la carte nº 27): la première

au nord par la Poméranie, sur le Hanovre et la Hollande, devant être

exécutée par des Suédois, des Russes, des Anglais; la seconde à l'est

par la vallée du Danube, confiée aux Russes et aux Autrichiens

combinés; la troisième en Lombardie, réservée aux Autrichiens seuls;

la quatrième au midi de l'Italie, devant être entreprise un peu plus

tard par une réunion de Russes, d'Anglais, de Napolitains.

Napoléon avait saisi ce plan tout aussi bien que s'il avait assisté

aux conférences militaires de M. de Wintzingerode à Vienne, que nous

avons rapportées antérieurement. Il n'y avait qu'une circonstance

encore inconnue pour lui comme pour ses ennemis: entraînerait-on la

Prusse? Napoléon ne le croyait pas. Les puissances coalisées

espéraient y parvenir en intimidant le roi Frédéric-Guillaume. Dans ce

cas l'attaque du Nord, au lieu d'être une tentative accessoire, fort

gênée par la neutralité prussienne, serait devenue une entreprise

menaçante contre l'Empire, depuis Cologne jusqu'aux bouches du Rhin.

Cependant cela était peu probable, et Napoléon ne considérait comme

sérieuses que les deux grandes attaques par la Bavière et la

Lombardie, et regardait comme tout au plus dignes de quelques

précautions celles qu'on préparait en Poméranie et vers le royaume de

Naples.

[En marge: Combinaison opposée par Napoléon aux projets des puissances

coalisées.]

Il résolut de porter le gros de ses forces dans la vallée du Danube,

et de faire tomber toutes les attaques secondaires par la manière dont

il repousserait la principale. Sa profonde conception reposait sur un

fait fort simple, l'éloignement des Russes, qui les exposait à venir

tard au secours des Autrichiens. Il pensait que les Autrichiens,

impatients de se porter en Bavière, et d'occuper, suivant leur

coutume, la fameuse position d'Ulm, ajouteraient en agissant de la

sorte à la distance qui les séparait naturellement des Russes, que

ceux-ci dès lors se présenteraient tardivement en ligne, en remontant

le Danube avec leur principale armée réunie aux réserves

autrichiennes. En frappant les Autrichiens avant l'arrivée des Russes,

Napoléon se proposait de courir ensuite sur les Russes privés du

secours de la principale armée de l'Autriche, et voulait user du moyen

très-facile en théorie, très-difficile dans la pratique, de battre ses

ennemis les uns après les autres.

Pour réussir, ce plan exigeait une façon toute particulière de se

transporter sur le théâtre des opérations, c'est-à-dire dans la vallée

du Danube. (Voir la carte nº 28.) Si, à l'exemple de Moreau, Napoléon

remontait le Rhin pour le passer de Strasbourg à Schaffhouse, s'il

venait ensuite par les défilés de la Forêt-Noire déboucher entre les

Alpes de Souabe et le lac de Constance, et attaquait ainsi de front

les Autrichiens établis derrière l'Iller, d'Ulm à Memmingen, il ne

remplissait pas complétement son but. Même en battant les Autrichiens,

comme il en avait plus que jamais la certitude, avec l'armée formée

au camp de Boulogne, il les poussait devant lui sur les Russes, et

les conduisait, affaiblis seulement, à la jonction avec leurs alliés

du Nord. Il fallait, comme à Marengo, et plus qu'à Marengo même,

tourner les Autrichiens, et ne pas se borner à les battre, mais les

envelopper, de manière à les envoyer tous prisonniers en France. Alors

Napoléon pouvait se jeter sur les Russes n'ayant plus pour soutien que

les réserves autrichiennes.

[En marge: Marche des divers corps composant l'armée française, des

bords de l'Océan aux bords du Danube.]

Pour cela une marche toute simple s'offrit à son esprit. L'un de ses

corps d'armée, celui du maréchal Bernadotte, était en Hanovre, un

second, celui du général Marmont, en Hollande, les autres à Boulogne.

(Voir la carte nº 28.) Il imagina de faire descendre le premier à

travers la Hesse en Franconie, sur Würzbourg et le Danube; de faire

avancer le second le long du Rhin, en usant des facilités que

procurait ce fleuve, et de le réunir par Mayence et Würzbourg au corps

venu de Hanovre. Tandis que ces deux grands détachements allaient

descendre du nord au midi, Napoléon résolut de porter par un mouvement

de l'ouest à l'est, de Boulogne à Strasbourg, les corps campés au bord

de la Manche, de feindre avec ces derniers une attaque directe par les

défilés de la Forêt-Noire, mais en réalité de laisser cette forêt à

droite, de passer à gauche, à travers le Wurtemberg, pour se joindre

en Franconie aux corps de Bernadotte et de Marmont, de franchir le

Danube au-dessous d'Ulm, aux environs de Donauwerth, de se placer

ainsi derrière les Autrichiens, de les cerner, de les prendre, et,

après s'être débarrassé d'eux, de marcher sur Vienne à la rencontre

des Russes.

[En marge: Manière d'opérer à l'égard de l'Italie.]

La position du maréchal Bernadotte venant du Hanovre, du général

Marmont venant de la Hollande, était un avantage, car il ne fallait à

l'un que dix-sept jours, à l'autre que quatorze ou quinze, pour se

transporter à Würzbourg, sur le flanc de l'armée ennemie campée à Ulm.

Le mouvement des troupes partant de Boulogne pour Strasbourg exigeait

environ vingt-quatre jours, et celui-là devait fixer l'attention des

Autrichiens sur le débouché ordinaire de la Forêt-Noire. Dans l'espace

de vingt-quatre jours, c'est-à-dire vers le 25 septembre, Napoléon

pouvait donc être rendu sur le point décisif. En prenant son parti

sur-le-champ, en cachant ses mouvements le plus longtemps possible par

sa présence prolongée à Boulogne, en semant de faux bruits, en

dérobant ses intentions avec cet art d'abuser l'ennemi qu'il possédait

au plus haut degré, il pouvait avoir passé le Danube sur les derrières

des Autrichiens avant qu'ils se fussent doutés de sa présence. S'il

réussissait, il était dès le mois d'octobre débarrassé de la première

armée ennemie, il employait le mois de novembre à marcher sur Vienne,

et se rencontrait dans les environs de cette capitale avec les Russes,

qu'il n'avait jamais vus, qu'il savait être des fantassins solides,

mais non point invincibles, car Moreau et Masséna les avaient déjà

battus, et il se promettait de les battre encore plus rudement. Arrivé

à Vienne, il avait dépassé de beaucoup la position de l'armée

autrichienne d'Italie, ce qui devenait pour celle-ci un motif pressant

de retraite. (Voir les cartes n{os} 28 et 31.) Le projet de Napoléon

était de confier à Masséna, le plus vigoureux de ses lieutenants, et

celui qui connaissait le mieux l'Italie, le commandement de l'armée

française sur l'Adige. Elle ne devait être que de 50 mille hommes,

mais des meilleurs, car ils avaient fait toutes les campagnes au delà

des Alpes, depuis Montenotte jusqu'à Marengo. Pourvu que Masséna pût

arrêter l'archiduc Charles sur l'Adige pendant un mois, ce qui

semblait hors de doute avec des soldats habitués à vaincre les

Autrichiens, quel que fût leur nombre, et sous un général qui ne

reculait jamais, Napoléon, parvenu à Vienne, dégageait la Lombardie,

comme il avait dégagé la Bavière. Il attirait l'archiduc Charles sur

lui, mais il attirait en même temps Masséna; et, joignant alors aux

150 mille hommes avec lesquels il aurait marché le long du Danube, les

50 mille venus des bords de l'Adige, il devait se trouver à Vienne à

la tête de 200 mille Français victorieux. Disposant directement d'une

telle masse de forces, ayant déjoué les deux principales attaques,

celles de Bavière et de Lombardie, qu'importaient les deux autres,

préparées au nord et au midi, vers le Hanovre et vers Naples? L'Europe

entière fût-elle en armes, il n'avait rien à craindre de

l'universalité de ses forces.

Toutefois il ne négligea pas de prendre certaines précautions à

l'égard de la basse Italie. Le général Saint-Cyr occupait la Calabre

avec 20 mille hommes. Napoléon lui donna pour instructions de se

porter sur Naples, et de s'emparer de cette capitale au premier

symptôme d'hostilité. Sans doute il eût été plus conforme à ses

principes de ne pas couper en deux l'armée d'Italie, de ne point

placer 50 mille hommes sous Masséna, au bord de l'Adige, 20 mille sous

le général Saint-Cyr en Calabre, de réunir le tout au contraire en une

seule masse de 70 mille hommes, laquelle, certaine de vaincre au nord

de l'Italie, aurait eu peu à craindre du midi. Mais il jugeait que

Masséna, avec 50 mille hommes et son caractère, suffirait pour arrêter

l'archiduc Charles pendant un mois, et il regardait comme dangereux de

permettre aux Russes, aux Anglais, de prendre pied à Naples, et de

fomenter dans la Calabre une guerre d'insurrection difficile à

éteindre. C'est pourquoi il laissa le général Saint-Cyr et 20 mille

hommes dans le golfe de Tarente, avec ordre de marcher au premier

signal sur Naples, et de jeter les Russes et les Anglais à la mer

avant qu'ils eussent le temps de s'établir sur le continent d'Italie.

Quant à l'attaque préparée dans le nord de l'Europe, et si distante

des frontières de l'Empire, Napoléon se borna, pour y faire face, à

continuer la négociation entreprise à Berlin, relativement à

l'électorat de Hanovre. Il avait fait offrir cet électorat à la Prusse

pour prix de son alliance; mais, n'espérant guère une alliance

formelle de la part d'une cour aussi timide, il lui proposa de mettre

le Hanovre en dépôt dans ses mains, si elle ne voulait pas le recevoir

à titre de don définitif. Dans tous les cas, elle était obligée d'en

éloigner les troupes belligérantes, et sa neutralité suffisait dès

lors pour couvrir le nord de l'Empire.

Tel fut le plan conçu par Napoléon. Portant ses corps d'armée, par une

marche rapide et imprévue, du Hanovre, de la Hollande, de la Flandre,

au centre de l'Allemagne, passant le Danube au-dessous d'Ulm, séparant

les Autrichiens des Russes, enveloppant les premiers, culbutant les

seconds, s'enfonçant ensuite dans la vallée du Danube jusqu'à Vienne,

et dégageant par ce mouvement Masséna en Italie, il devait avoir

bientôt repoussé les deux principales attaques dirigées contre son

empire. Ses armées victorieuses étant ainsi réunies sous les murs de

Vienne, il n'avait plus à s'inquiéter d'une tentative au midi de

l'Italie, que le général Saint-Cyr d'ailleurs devait rendre vaine, et

d'une autre au nord de l'Allemagne, que la neutralité prussienne

allait gêner de toutes parts.

Jamais aucun capitaine, dans les temps anciens ou modernes, n'avait

conçu, exécuté des plans sur une pareille échelle. C'est que jamais un

esprit plus puissant, plus libre de ses volontés, disposant de moyens

plus vastes, n'avait eu à opérer sur une telle étendue de pays. Que

voit-on en effet la plupart du temps? Des gouvernements irrésolus, qui

délibèrent quand ils devraient agir, des gouvernements imprévoyants,

qui songent à organiser leurs forces quand déjà elles devraient être

sur le champ de bataille, et au-dessous d'eux des généraux

subordonnés, qui peuvent à peine se mouvoir sur le théâtre circonscrit

assigné à leurs opérations. Ici au contraire, génie, volonté,

prévoyance, liberté absolue d'action, tout concourait dans le même

homme au même but. Il est rare que de telles circonstances se

rencontrent; mais quand elles se trouvent réunies, le monde a un

maître.

[En marge: Ordres de marche donnés pour le 27 août.]

[En marge: Marche prescrite au maréchal Bernadotte.]

Dans les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étaient déjà

sur les bords de l'Adige et de l'Inn, les Russes à la frontière de

Gallicie. Il semblait qu'ils dussent surprendre Napoléon; mais il n'en

fut rien. Il donna tous ses ordres à Boulogne dans la journée même du

26 août, avec la recommandation cependant de ne les émettre que le 27,

à dix heures du soir. Il voulait ainsi se ménager toute la journée du

27, avant de renoncer définitivement à sa grande expédition maritime.

Le courrier, parti le 27, ne devait arriver que le 1er septembre à

Hanovre. Le maréchal Bernadotte, déjà prévenu, devait commencer son

mouvement le 2 septembre, avoir assemblé son corps le 6 à Goettingue,

et être rendu à Würzbourg le 20. (Voir la carte nº 28.) Il avait ordre

de réunir dans la place forte d'Hameln l'artillerie enlevée aux

Hanovriens, des munitions de tout genre, les malades, les dépôts de

son corps d'armée, et une garnison de 6 mille hommes commandée par un

officier énergique, sur lequel on pût compter. Cette garnison devait

être approvisionnée pour un an. Si l'on convenait d'un arrangement

avec la Prusse pour le Hanovre, les troupes laissées à Hameln

rejoindraient immédiatement le corps de Bernadotte; sinon, elles

resteraient dans cette place, et la défendraient jusqu'à la mort, dans

le cas où les Anglais feraient une expédition par le Weser, ce que la

neutralité prussienne ne pouvait pas empêcher.--«Je serai, écrivit

Napoléon, aussi prompt que Frédéric, lorsqu'il allait de Prague à

Dresde et à Berlin. J'accourrai bientôt au secours des Français

défendant mes aigles en Hanovre, et je rejetterai dans le Weser les

ennemis qui en seraient venus.»--Bernadotte avait ordre de traverser

les deux Hesses, en disant aux gouvernements de ces deux principautés,

qu'il rentrait en France par Mayence, de forcer le passage s'il était

refusé, de marcher du reste l'argent à la main, de tout payer,

d'observer une exacte discipline.

[En marge: Marche prescrite au général Marmont.]

Le même soir du 27 août, un courrier porta au général Marmont l'ordre

de se mettre en mouvement avec 20 mille hommes et 40 pièces de canon

bien attelées, de suivre les bords du Rhin jusqu'à Mayence, de se

rendre par Mayence et Francfort à Würzbourg. L'ordre devait parvenir à

Utrecht le 30 août. Le général Marmont ayant déjà reçu un premier

avis, devait se mettre en mouvement le 1er septembre, être arrivé à

Mayence le 15 ou le 16, et le 18 ou le 19 à Würzbourg. (Voir la carte

nº 28.) Ainsi, ces deux corps de Hanovre et de Hollande devaient être

rendus au milieu des principautés franconiennes de l'électeur de

Bavière, du 18 au 20 septembre, et y présenter une force de quarante

mille hommes. Comme on avait recommandé à l'électeur de s'enfuir à

Würzbourg, si les Autrichiens essayaient de lui faire violence, il

était assuré de trouver là un secours tout préparé pour sa personne et

pour son armée.

[En marge: Marche prescrite aux quatre corps campés dans les environs

de Boulogne.]

Enfin, le 27 au soir, furent émis les ordres pour les camps

d'Ambleteuse, de Boulogne et de Montreuil. Ces ordres devaient

commencer à s'exécuter le 29 août au matin. Le premier jour, devaient

partir, par trois routes différentes, les premières divisions de

chaque corps, le deuxième jour les secondes divisions, le troisième

jour les dernières. Elles se suivaient par conséquent à vingt-quatre

heures de distance. Les trois routes indiquées étaient, pour le camp

d'Ambleteuse: Cassel, Lille, Namur, Luxembourg, Deux-Ponts, Manheim;

pour le camp de Boulogne: Saint-Omer, Douai, Cambrai, Mézières,

Verdun, Metz, Spire; pour le camp de Montreuil: Arras, la Fère, Reims,

Nancy, Saverne, Strasbourg. Comme il fallait vingt-quatre marches,

l'armée pouvait être transportée tout entière sur le Rhin, entre

Manheim et Strasbourg, du 21 au 24 septembre. Cela suffisait pour

qu'elle y fût en temps utile, car les Autrichiens, voulant garder

quelque mesure, afin de mieux surprendre les Français, étaient restés

au camp de Wels près Lintz, et ne pouvaient dès lors être en ligne

avant Napoléon. D'ailleurs, plus ils s'engageraient sur le haut

Danube, plus ils s'approcheraient de la frontière de France, entre le

lac de Constance et Schaffhouse, plus Napoléon aurait de chance de les

envelopper. Des officiers envoyés avec des fonds, sur les routes que

les troupes devaient parcourir, étaient chargés de faire préparer des

vivres dans chaque lieu d'étape. Des ordres formels, et plusieurs fois

réitérés, comme tous ceux que donnait Napoléon, enjoignaient de

fournir à chaque soldat une capote et deux paires de souliers.

Napoléon, gardant profondément son secret, qui ne fut confié qu'à

Berthier et à M. Daru, dit autour de lui qu'il envoyait 30 mille

hommes sur le Rhin. Il l'écrivit ainsi à la plupart de ses ministres.

Il ne s'ouvrit pas davantage envers M. de Marbois, et se borna à lui

enjoindre de réunir dans les caisses de Strasbourg le plus d'argent

possible, ce qui s'expliquait suffisamment par la nouvelle avouée de

l'envoi de 30 mille hommes en Alsace. Il prescrivit à M. Daru de

partir sur-le-champ pour Paris, de se rendre chez M. Dejean, ministre

du matériel de la guerre, d'expédier de sa propre main tous les ordres

accessoires qu'exigeait le déplacement de l'armée, et de ne pas mettre

un seul commis dans sa confidence. Napoléon voulut rester lui-même six

à sept jours de plus à Boulogne, pour mieux tromper le public sur ses

projets.

[En marge: Précautions prises pour que la marche de l'armée soit

connue le plus tard possible.]

Comme tous ces corps allaient traverser la France, excepté celui du

maréchal Bernadotte, qui devait s'annoncer en Allemagne comme un corps

destiné à repasser la frontière, il faudrait, qu'ils fussent déjà en

pleine marche pour donner des signes de leur présence, que ces signes

fussent transmis à Paris, de Paris à l'étranger, et que bien des jours

s'écoulassent avant que l'ennemi apprît la levée du camp de Boulogne.

D'ailleurs les nouvelles de ces mouvements pouvant s'expliquer par

l'envoi, qu'on ne cachait pas, de 30 mille hommes sur le Rhin,

laisseraient dans le doute les esprits les plus prévoyants, et il y

avait grande chance de se trouver sur le Rhin, le Necker ou le Mein,

quand on serait encore supposé sur les bords de la Manche. Napoléon

fit en même temps partir Murat, ses aides de camp Savary et Bertrand,

pour la Franconie, la Souabe et la Bavière. Ils avaient ordre

d'explorer toutes les routes qui du Rhin aboutissaient au Danube,

d'observer la nature de chacune de ces routes, les positions

militaires qu'on y rencontrait, les moyens de vivre qu'elles

présentaient, enfin tous les points convenables pour traverser le

Danube. Murat devait voyager sous un nom supposé, et, son exploration

terminée, revenir à Strasbourg, afin d'y prendre le commandement des

premières colonnes rendues sur le Rhin.

[En marge: Négociations avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière.]

Pour laisser le plus longtemps possible les Autrichiens dans

l'ignorance de ses résolutions, Napoléon recommanda en outre à M. de

Talleyrand de différer le manifeste destiné au cabinet de Vienne, et

ayant pour but de sommer ce cabinet de s'expliquer définitivement. Il

n'en attendait que des mensonges en réponse à ses sommations, et quant

à le convaincre de duplicité à la face de l'Europe, il lui suffisait

de le faire au moment des premières hostilités. Il expédia pour

Carlsruhe M. le général Thiard, passé au service de France depuis la

rentrée des émigrés, et le chargea de négocier une alliance avec le

grand-duché de Baden. Il adressa des offres de même nature au

Wurtemberg, alléguant qu'il prévoyait la guerre, à en juger par les

préparatifs de l'Autriche, mais ne disant jamais à quel point il était

prêt à la commencer. Enfin il ne livra le secret entier de ses projets

qu'à l'électeur de Bavière. Ce malheureux prince, hésitant entre

l'Autriche qui était son ennemie, et la France qui était son amie,

mais l'une proche, l'autre éloignée, se souvenant aussi que dans les

guerres antérieures, constamment foulé par les uns et les autres, il

avait toujours été oublié à la paix, ce malheureux prince ne savait à

qui s'attacher. Il comprenait bien qu'en se donnant à la France il

pourrait espérer des agrandissements de territoire, mais ignorant

encore la levée du camp de Boulogne, il la voyait, à l'époque dont il

s'agit, tout occupée de sa lutte contre l'Angleterre, importunée de

ses alliés d'Allemagne, et n'étant pas en mesure de les secourir.

Aussi ne cessait-il de parler d'alliance à notre ministre, M. Otto,

sans jamais oser conclure. Cet état de choses changea bientôt par

suite des lettres de Napoléon. Celui-ci écrivit directement à

l'électeur, et lui annonça (en lui disant que c'était un secret d'État

confié à son honneur) qu'il ajournait ses projets contre l'Angleterre,

et marchait immédiatement avec 200 mille hommes au centre de

l'Allemagne.--Vous serez secouru à temps, lui mandait-il, et la maison

d'Autriche vaincue sera forcée de vous composer un État considérable

avec les débris de son patrimoine.--Napoléon tenait à gagner cet

électeur, qui comptait 25 mille soldats bien organisés, et qui avait

en Bavière des magasins très-bien fournis. C'était un avantage

important que d'arracher ces 25 mille soldats à la coalition, et de se

les donner à soi. Du reste, le secret n'était pas en péril, car ce

prince éprouvait une véritable haine pour les Autrichiens, et, une

fois rassuré, ne demanderait pas mieux que de se lier à la France.

[En marge: Instructions envoyées à l'armée d'Italie.]

Napoléon s'occupa ensuite de l'armée d'Italie. Il ordonna de réunir

sous les murs de Vérone les troupes dispersées entre Parme, Gênes, le

Piémont, la Lombardie. Il retira le commandement de ces troupes au

maréchal Jourdan, en observant les plus grands ménagements envers ce

personnage, pour lequel il avait de l'estime, mais dont il ne trouvait

pas le caractère au niveau des circonstances, et qui en outre n'avait

aucune connaissance du pays compris entre le Pô et les Alpes. Il lui

promit de l'employer sur le Rhin, où il avait toujours combattu, et

enjoignit à Masséna de partir sans délai. La distance à laquelle était

l'Italie rendait la divulgation de ces ordres peu dangereuse, car elle

ne pouvait être que tardive.

[En marge: Précautions avant de quitter Boulogne, pour mettre la

flottille à l'abri de toute attaque.]

Ces dispositions terminées, il consacra le temps qu'il devait passer

encore à Boulogne, à prescrire lui-même les précautions les plus

minutieuses afin de mettre la flottille à l'abri de toute attaque de

la part des Anglais. Il était naturel de penser que ceux-ci

profiteraient du départ de l'armée pour tenter un débarquement, et

incendier le matériel accumulé dans les bassins. Napoléon, qui ne

renonçait pas à revenir bientôt sur les côtes de l'Océan, après une

guerre heureuse, et qui ne voulait pas d'ailleurs se laisser faire un

outrage aussi grave que l'incendie de la flottille, ordonna les

précautions suivantes aux ministres Decrès et Berthier. Les divisions

d'Étaples et de Wimereux durent être réunies à celles de Boulogne, et

toutes placées dans le fond du bassin de la Liane, hors de la portée

des projectiles de l'ennemi. On ne pouvait en faire autant pour la

flottille hollandaise, qui était à Ambleteuse, mais tout fut disposé

pour que les troupes stationnées à Boulogne pussent accourir sur cet

autre point en deux ou trois heures. Des filets d'une espèce

particulière, attachés à de fortes ancres, empêchaient l'introduction

des machines incendiaires qui auraient pu être lancées sous la forme

de corps flottants.

Trois régiments entiers, y compris leur troisième bataillon, furent

laissés à Boulogne. Il y fut ajouté douze troisièmes bataillons des

régiments partis pour l'Allemagne. Les matelots appartenant à la

flottille furent formés en quinze bataillons de mille hommes chacun.

On les arma de fusils, et on leur donna des officiers d'infanterie

pour les instruire. Ils devaient alternativement faire le service ou à

bord des bâtiments restés à la voile, ou autour de ceux qui étaient

échoués dans le port. Cette réunion de troupes de terre et de mer

présentait une force de trente-six bataillons, commandés par des

généraux et un maréchal, le maréchal Brune, celui qui avait, en 1799,

jeté les Russes et les Anglais à la mer. Napoléon ordonna la

construction de retranchements en terre, tout autour de Boulogne, pour

couvrir la flottille et les immenses magasins qu'il avait formés. Il

voulut que des officiers de choix fussent attachés à chaque position

retranchée, et conservassent toujours le même poste, afin que,

répondant de sa sûreté, ils s'étudiassent sans cesse à en

perfectionner la défense.

Il chargea ensuite M. Decrès d'assembler les officiers de mer, le

maréchal Berthier d'assembler les officiers de terre, d'expliquer aux

uns et aux autres l'importance du poste confié à leur honneur, de les

consoler de rester dans l'inaction tandis que leurs camarades allaient

combattre, de leur promettre qu'ils seraient employés à leur tour,

qu'ils auraient même bientôt la gloire de concourir à l'expédition

d'Angleterre, car après avoir puni le continent de son agression,

Napoléon reparaîtrait aux bords de la Manche, peut-être au printemps

suivant.

[Date: Sept 1805.]

[En marge: Napoléon assiste au départ de l'armée.]

[En marge: Joie des soldats en apprenant qu'ils partent pour une

grande guerre.]

Napoléon assista de sa personne au départ de toutes les divisions de

l'armée. On se ferait difficilement une idée de leur joie, de leur

ardeur, quand elles apprirent qu'elles allaient entreprendre une

grande guerre. Il y avait cinq ans qu'elles n'avaient combattu; il y

en avait deux et demi qu'elles attendaient vainement l'occasion de

passer en Angleterre. Vieux et jeunes soldats, devenus égaux par une

vie commune de plusieurs années, confiants dans leurs officiers,

enthousiastes du chef qui devait les conduire à la victoire, espérant

les plus hautes récompenses sous un régime qui avait mené au trône un

soldat heureux, pleins enfin du sentiment qui à cette époque avait

remplacé tous les autres, l'amour de la gloire, tous, vieux et jeunes,

appelaient de leurs voeux la guerre, les combats, les périls, les

expéditions lointaines. Ils avaient vaincu les Autrichiens, les

Prussiens, les Russes; ils méprisaient tous les soldats de l'Europe,

et n'imaginaient pas qu'il y eût une armée au monde capable de leur

résister. Rompus à la fatigue comme de vraies légions romaines, ils

voyaient sans effroi les longues routes qui devaient les mener à la

conquête du continent. Ils partaient en chantant, en criant _Vive

l'Empereur_! en demandant la plus prochaine rencontre avec l'ennemi.

Sans doute il y avait dans ces coeurs bouillants de courage moins de

pur patriotisme que chez les soldats de quatre-vingt-douze; il y avait

plus d'ambition, mais une noble ambition, celle de la gloire, des

récompenses légitimement acquises, et une confiance, un mépris des

périls et des difficultés, qui constituent le soldat destiné aux

grandes choses. Les volontaires de quatre-vingt-douze voulaient

défendre leur patrie contre une injuste invasion; les soldats aguerris

de 1805 voulaient la rendre la première puissance de la terre.

N'établissons pas de distinctions entre de tels sentiments: il est

beau de courir à la défense de son pays en péril; il est beau

également de se dévouer pour qu'il soit grand et glorieux.

[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]

Après avoir vu de ses yeux son armée en marche, Napoléon partit de

Boulogne le 2 septembre, et arriva le 3 à la Malmaison. Personne

n'était informé de ses résolutions; on le croyait toujours occupé de

ses projets contre l'Angleterre; on s'inquiétait seulement des

intentions de l'Autriche, et on expliquait les déplacements de troupes

dont il commençait à être question, par l'envoi déjà publié d'un corps

de 30 mille hommes qui devait surveiller les Autrichiens sur le haut

Rhin.

[En marge: Disposition du public à son égard.]

Le public, ne connaissant pas exactement les faits, ignorant à quel

point une profonde intrigue anglaise avait serré les noeuds de la

nouvelle coalition, reprochait à Napoléon d'avoir poussé l'Autriche à

bout, en mettant la couronne d'Italie sur sa tête, en réunissant Gênes

à l'Empire, en donnant Lucques à la princesse Élisa. On ne cessait pas

de l'admirer, on se trouvait toujours fort heureux de vivre sous un

gouvernement aussi ferme, aussi juste que le sien; mais on lui

reprochait l'amour excessif de ce qu'il faisait si bien, l'amour de la

guerre. Personne ne pouvait croire qu'elle fût malheureuse sous un

capitaine tel que lui, mais on entendait parler de l'Autriche, de la

Russie, d'une partie de l'Allemagne, soldées par l'Angleterre; on ne

savait pas si cette nouvelle lutte serait de courte ou de longue

durée, et on se rappelait involontairement les angoisses des premières

guerres de la Révolution. Toutefois, la confiance l'emportait de

beaucoup sur les autres sentiments; mais un léger murmure

d'improbation, très-sensible pour les fines oreilles de Napoléon, ne

laissait pas de se faire entendre.

[En marge: Détresse financière.]

Ce qui contribuait surtout à rendre plus pénibles les sensations

qu'éprouvait le public, c'était une extrême gêne financière. Des

causes diverses l'avaient produite. Napoléon avait persisté dans son

projet de ne jamais emprunter. «De mon vivant, écrivait-il à M. de

Marbois, je n'émettrai aucun papier.» (Milan, 18 mai 1805.) En effet,

le discrédit produit par les assignats, par les mandats, par toutes

les émissions de papier, durait encore, et tout puissant, tout redouté

qu'était alors l'Empereur des Français, il n'aurait pas fait accepter

une rente de 5 francs pour un capital de plus de 50 francs, ce qui

aurait constitué un emprunt à 10 pour 100. Cependant il résultait de

graves embarras de cette situation, car le pays le plus riche ne

saurait suffire aux charges de la guerre sans en rejeter une partie

sur l'avenir.

[En marge: Budget de l'an XII.]

Nous avons déjà fait connaître l'état des budgets. Celui de l'an XII

(septembre 1803 à septembre 1804) évalué à 700 millions (sans les

frais de perception), s'était élevé à 762. Heureusement les impôts

avaient reçu de la prospérité publique, que la guerre n'interrompait

pas sous ce gouvernement puissant, un accroissement d'environ 40

millions. Le produit de l'enregistrement figurait pour 18 millions,

celui des douanes pour 16, dans cet accroissement du revenu. Il

restait à combler un déficit de 20 et quelques millions.

[En marge: Budget de l'an XIII.]

L'exercice de l'an XIII (septembre 1804 à septembre 1805), qui se

terminait en ce moment, présentait des insuffisances plus grandes

encore. Les constructions navales étant en partie achevées, on avait

cru d'abord que la dépense de cet exercice pourrait être fort réduite.

Quoique celui de l'an XII se fût élevé à 762 millions, on avait espéré

solder celui de l'an XIII avec une somme de 684 millions. Mais les

mois écoulés jusqu'ici révélaient une dépense mensuelle de 60 millions

environ, ce qui supposait une dépense annuelle de 720. On avait, pour

y faire face, les impôts et les ressources extraordinaires. Les

impôts, qui produisaient 500 millions en 1801, s'étaient élevés, par

le seul effet de l'aisance générale, et sans aucun changement dans les

tarifs, à un produit de 560 millions. Les contributions indirectes,

récemment établies, avant rapporté près de 25 millions cette année,

les dons volontaires des communes et des départements, convertis en

centimes additionnels, fournissant encore une vingtaine de millions à

peu près, on était arrivé à 600 millions de revenu permanent. Il

fallait donc trouver 120 millions pour compléter le budget de l'an

XIII. Le subside italien de 22 millions en devait procurer une partie.

Mais le subside espagnol de 48 millions avait cessé en décembre 1804,

par suite de la brutale déclaration de guerre que l'Angleterre avait

faite à l'Espagne. Celle-ci, servant désormais la cause commune par

ses flottes, n'avait plus à la servir par ses finances. Le fonds

américain, prix de la Louisiane, était dévoré. Pour suppléer à ces

ressources, on avait ajouté au subside italien de 22 millions une

somme de 36 millions en nouveaux cautionnements, espèce d'emprunt dont

nous avons expliqué ailleurs le mécanisme, puis une aliénation de

biens nationaux d'une vingtaine de millions, et enfin quelques

remboursements dus par le Piémont, et montant à 6 millions. Le tout

faisait, avec les impôts ordinaires, 684 millions. Restait donc une

insuffisance de 36 à 40 millions pour arriver à 720.

[En marge: Il commence à se former un arriéré d'environ 80 millions.]

Ainsi on était arriéré de 20 millions pour l'an XII, et de 40 pour

l'an XIII. Mais ce n'était pas tout. La comptabilité, encore peu

perfectionnée, ne révélant pas comme aujourd'hui tous les faits à

l'instant même, on venait de découvrir quelques restes de dépenses non

acquittées, et quelques non-valeurs dans les recettes, se rapportant

aux exercices antérieurs, ce qui constituait encore une charge d'une

vingtaine de millions. En additionnant ces divers déficits, 20

millions pour l'an XII, 40 pour l'an XIII, 20 de découverte récente,

on pouvait évaluer à 80 millions environ l'arriéré qui commençait à se

former depuis le renouvellement de la guerre.

[En marge: Moyens de faire face à cet arriéré.]

Différents moyens avaient été employés pour y pourvoir. D'abord on

s'était endetté avec la Caisse d'amortissement. On aurait dû

rembourser à cette caisse, à raison de 5 millions par an, les

cautionnements dont il avait été fait ressource. On aurait dû lui

verser, à raison de 10 millions par an, les 70 millions de la valeur

des biens nationaux, que la loi de l'an IX lui avait attribués pour

compenser l'augmentation de la dette publique. On ne lui avait remis

aucune de ces deux sommes. Il est vrai qu'on l'avait nantie en biens

nationaux, et qu'elle n'était pas un créancier bien exigeant. Le

Trésor lui devait une trentaine de millions à la fin de l'année XIII

(septembre 1805).

On avait trouvé quelques autres ressources dans plusieurs

perfectionnements apportés au service du Trésor. Si l'État n'inspirait

pas en général une grande confiance sous le rapport financier,

certains agents des finances, dans les limites de leur service, en

inspiraient beaucoup. Ainsi le caissier central du Trésor, établi à

Paris, chargé de tous les mouvements de fonds entre Paris et les

provinces, émettait sur lui-même ou sur les comptables ses

correspondants, des traites qui étaient toujours acquittées à bureau

ouvert, parce que les payements s'exécutaient même au milieu de ces

embarras avec une parfaite exactitude. Cette espèce de banque avait pu

mettre en circulation jusqu'à 15 millions de traites acceptées comme

argent comptant.

Enfin une amélioration véritable dans le service des receveurs

généraux avait procuré une ressource à peu près égale. Pour les

contributions directes, reposant sur la terre et les propriétés

bâties, dont la valeur était connue d'avance, et l'échéance fixe comme

une rente, on faisait souscrire à ces comptables des effets payables

mois par mois à leur caisse, sous le titre souvent rappelé

d'_Obligations des receveurs généraux_. Mais pour les contributions

indirectes, qui s'acquittent irrégulièrement, au fur et à mesure des

consommations ou des transactions sur lesquelles elles reposent, on

attendait que le produit fût réalisé pour tirer sur les receveurs

généraux des effets appelés _Bons à vue_. Ils jouissaient ainsi de

cette partie des fonds de l'État pendant environ cinquante jours. Il

fut établi qu'à l'avenir le Trésor tirerait d'avance sur eux, et tous

les mois, des mandats pour les deux tiers de la somme connue des

contributions indirectes (cette somme était de 190 millions), que le

dernier tiers resterait dans leurs mains pour faire face aux

variations des rentrées, et n'arriverait au Trésor que par la forme

anciennement usitée des _bons à vue_. Ce versement plus prompt d'une

partie des fonds de l'État répondait à un secours d'environ 15

millions.

Ainsi en s'endettant avec la Caisse d'amortissement, en créant les

traites du caissier central du Trésor, en accélérant certaines

rentrées, on avait trouvé des ressources pour une soixantaine de

millions. Si on suppose le déficit de 80 ou 90, il devait manquer

encore une trentaine de millions. On y avait suffi, soit en

s'arriérant avec les fournisseurs, c'est-à-dire avec la fameuse

compagnie des _Négociants réunis_, dont on ne payait pas les

fournitures exactement, soit en escomptant d'avance une somme

d'_obligations des receveurs généraux_ plus grande qu'on ne l'aurait

dû.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 39 段