I
Cette nuit-là, à l'hôtel des Apparitions, Pierre, de nouveau, ne put
fermer l'oeil. Après être passé par l'Hôpital, pour prendre des nouvelles
de Marie, qui dormait d'un profond sommeil d'enfant, délicieux et
réparateur, depuis son retour de la procession, il s'était couché
lui-même, inquiet de n'avoir pas vu reparaître M. de Guersaint. Il
l'attendait au plus tard pour le dîner, un accident sans doute l'avait
retenu à Gavarnie; et il songeait au tourment de la jeune fille, si son
père n'allait pas l'embrasser, dès le lendemain matin. Avec cet homme si
aimablement distrait, à la cervelle d'oiseau, toutes les suppositions,
toutes les craintes étaient possibles.
Peut-être cette inquiétude avait-elle d'abord suffi à tenir Pierre
éveillé, malgré sa grande fatigue. Mais, ensuite, le tapage nocturne,
dans l'hôtel, avait vraiment pris des proportions intolérables. Le
lendemain mardi était le jour du départ, le dernier jour que le
pèlerinage national devait passer à Lourdes, et sans doute les pèlerins
profitaient goulûment des heures, revenaient de la Grotte, y
retournaient en pleine nuit, tâchaient de violenter le ciel par leur
agitation, sans besoin aucun de repos. Les portes battaient, les
planchers tremblaient, la maison entière vibrait comme sous le galop
désordonné d'une foule. Jamais encore les murs n'avaient résonné de
toux si opiniâtres, de si grosses voix indistinctes. Et Pierre, gagné
par l'insomnie, se retournait en sursaut, se relevait, avec la
continuelle idée que ce devait être M. de Guersaint qui rentrait.
Pendant quelques minutes, il tendait fiévreusement l'oreille, il
n'entendait que les rumeurs extraordinaires du couloir, où il ne
distinguait rien de précis. Était-ce, à gauche, le prêtre, la mère et
ses trois filles, le ménage de vieilles gens, qui se battaient avec les
meubles? ou était-ce plutôt, à droite, l'autre famille si nombreuse,
l'autre monsieur seul, la jeune dame seule, que d'incompréhensibles
événements jetaient dans les aventures? Un instant, il sauta de son lit,
il voulut visiter la chambre vide de son compagnon absent, certain qu'il
s'y passait des choses violentes. Mais il eut beau écouter, il ne saisit
plus, derrière la cloison mince, que le murmure tendre de deux voix,
d'une légèreté de caresse. Le brusque souvenir de madame Volmar lui
revint, et il retourna se coucher, frissonnant.
Enfin, Pierre, au grand jour, s'endormait, lorsque des coups rudes,
frappés dans sa porte, le firent sursauter. Cette fois, il ne se
trompait pas, une forte voix criait, étranglée par l'angoisse:
--Monsieur l'abbé! monsieur l'abbé! de grâce, éveillez-vous!
C'était décidément M. de Guersaint qu'on rapportait mort, pour le moins.
Effaré, il courut ouvrir, en chemise, et se trouva devant M. Vigneron,
son voisin.
--Oh! de grâce, monsieur l'abbé, habillez-vous vite! On a besoin de
votre saint ministère.
Alors, il raconta qu'il venait de se lever pour regarder l'heure à sa
montre, posée sur la cheminée, quand il avait entendu des soupirs
atroces sortir de la chambre voisine, où était couchée madame Chaise.
Elle avait laissé la porte de communication ouverte, par gentillesse,
afin d'être davantage avec eux. Naturellement, il s'était précipité,
poussant les persiennes, donnant du jour et de l'air.
--Et quel spectacle, monsieur l'abbé! Notre pauvre tante sur son lit, à
moitié violette déjà, la bouche béante sans pouvoir reprendre haleine,
les mains égarées, crispées parmi les draps... Vous comprenez, c'est sa
maladie de coeur... Venez, venez vite, monsieur l'abbé, pour l'assister,
je vous en supplie!
Pierre, étourdi, ne retrouvait ni son pantalon, ni sa soutane.
--Sans doute, sans doute, je vais avec vous. Mais je ne puis
l'administrer, je n'ai pas ce qu'il faut.
M. Vigneron l'aidait à se vêtir, s'accroupissait, en quête des
pantoufles.
--Ça ne fait rien, votre vue seule l'aidera à passer, si Dieu nous
réserve cette affliction... Tenez! chaussez-vous d'abord, et suivez-moi,
oh! tout de suite, tout de suite!
Il repartit en coup de vent, s'engouffra dans la chambre voisine. Toutes
les portes étaient restées grandes ouvertes. Le jeune prêtre, qui le
suivait, ne remarqua dans la première pièce, obstruée d'un incroyable
désordre, que le petit Gustave, demi-nu, assis sur le canapé où il
couchait, immobile, très pâle, oublié et grelottant, au milieu de ce
drame de la mort brutale. Des valises éventrées barraient le passage,
des restes de charcuterie salissaient la table, le lit du père et de la
mère semblait ravagé par la catastrophe, les couvertures tirées, jetées
à terre. Et, tout de suite, dans la seconde chambre, il aperçut la mère,
vêtue en hâte d'un vieux peignoir jaune, debout, l'air terrifié.
--Eh bien, mon amie? eh bien, mon amie? répéta M. Vigneron, bégayant.
D'un geste, sans répondre, madame Vigneron montra madame Chaise, qui ne
bougeait plus, la tête retombée sur l'oreiller, les mains retournées et
raidies. La face était bleue, la bouche bâillait, comme dans le dernier
souffle énorme qui s'en était échappé.
Pierre s'était penché. Puis, à demi-voix:
--Elle est morte.
Morte! ce mot retentit dans la chambre, mieux tenue, où régnait un lourd
silence. Et les deux époux se regardèrent, stupéfaits, éperdus. C'était
donc fini? La tante mourait avant Gustave, le petit héritait des cinq
cent mille francs. Que de fois ils avaient fait ce rêve, dont la brusque
réalisation les hébétait! Que de fois ils avaient désespéré, en
craignant que le pauvre enfant ne partît avant elle! Morte, mon Dieu!
est-ce que c'était leur faute? est-ce qu'ils avaient réellement demandé
cela à la sainte Vierge? Elle se montrait si bonne pour eux, qu'ils
tremblaient de n'avoir pu exprimer un souhait sans être exaucés. Déjà,
dans la mort du chef de bureau, subitement emporté pour leur laisser la
place, ils avaient reconnu le doigt si puissant de Notre-Dame de
Lourdes. Est-ce qu'elle venait de les combler de nouveau, en écoutant
jusqu'aux songeries inconscientes de leur désir? Pourtant, ils n'avaient
jamais voulu la mort de personne, ils étaient de braves gens, incapables
d'une action mauvaise, aimant bien leur famille, pratiquant, se
confessant, communiant comme tout le monde, sans ostentation. Quand ils
pensaient à ces cinq cent mille francs, à leur fils qui pouvait s'en
aller le premier, à l'ennui qu'ils auraient de voir un autre neveu,
moins digne, hériter de cette fortune, tout cela était si discret au
fond d'eux, si naïf, si naturel en somme! Et ils y avaient certainement
pensé devant la Grotte, mais la sainte Vierge n'était-elle pas la
suprême sagesse, ne savait-elle pas mieux que nous-mêmes ce qu'elle
devait faire pour le bonheur des vivants et des morts?
Alors, très sincèrement, madame Vigneron éclata en sanglots, pleurant sa
soeur qu'elle adorait.
--Ah! monsieur l'abbé, je l'ai vue s'éteindre, elle a passé sous mes
yeux. Quel malheur que vous ne soyez pas venu plus tôt, pour recevoir
son âme!... Elle est morte sans prêtre, votre présence l'aurait tant
consolée!
Les paupières lourdes de larmes, cédant aussi à l'attendrissement, M.
Vigneron consola sa femme.
--Ta soeur était une sainte, elle a communié encore hier matin, et tu
peux être sans inquiétude, son âme est allée droit au ciel... Sans
doute, si monsieur l'abbé était arrivé à temps, cela lui aurait fait
plaisir de le voir... Que veux-tu? la mort a été la plus prompte. J'ai
couru tout de suite, nous n'aurons eu, jusqu'au bout, aucun reproche à
nous faire...
Et, se tournant vers le prêtre:
--Monsieur l'abbé, c'est sa piété trop grande qui a pour sûr hâté la
crise. Hier, à la Grotte, elle avait eu déjà un étouffement, dont la
violence était significative. Et, malgré sa fatigue, elle s'est ensuite
obstinée à suivre la procession... Je pensais bien qu'elle n'irait pas
loin. Seulement, c'était si délicat, on n'osait rien lui dire, dans la
crainte de l'effrayer.
Doucement, Pierre s'agenouilla, récita les prières d'usage, avec cette
émotion humaine qui lui tenait lieu de croyance, devant l'éternelle vie,
l'éternelle mort, si pitoyables. Puis, il demeura un instant à genoux,
il entendit les voix chuchotantes du ménage.
Le petit Gustave, oublié sur son lit, dans le désordre de la chambre
voisine, avait dû être pris d'impatience. Il pleurait, il criait.
--Maman! maman! maman!
Enfin, madame Vigneron alla le calmer. Et elle eut l'idée de l'apporter
entre ses bras, pour qu'il embrassât une dernière fois sa pauvre tante.
D'abord, il se débattit, refusant, pleurant plus fort. Si bien que M.
Vigneron fut forcé d'intervenir en lui faisant honte. Comment! lui qui
n'avait peur de rien! qui montrait, devant le mal, du courage autant
qu'un homme! Et sa pauvre tante toujours si aimable, dont la dernière
pensée avait dû être certainement pour lui!
--Donne-le-moi, dit-il à sa femme, il va être raisonnable.
Gustave finit par s'abandonner au cou de son père. Il arriva en chemise,
grelottant, montrant la nudité de son misérable petit corps, que
rongeait la scrofule. Loin de le guérir, il semblait que l'eau
miraculeuse de la piscine eût avivé la plaie de ses reins; tandis que sa
maigre jambe pendait inerte, pareille à un bâton desséché.
--Embrasse-la, reprit M. Vigneron.
L'enfant se pencha, baisa sa tante sur le front. Ce n'était pas la mort
qui l'inquiétait et le faisait se révolter. Depuis qu'il était là, il
regardait la morte d'un air de tranquillité curieuse. Il ne l'aimait
pas, il avait souffert d'elle trop longtemps. C'étaient, chez lui, des
idées, des sentiments de grande personne, dont le poids l'avait étouffé,
à mesure qu'elles se développaient et s'aiguisaient, avec son mal. Il
sentait bien qu'il était trop petit, que les enfants ne doivent pas
comprendre les choses qui se passent au fond des gens.
Son père, s'étant assis à l'écart, le garda sur ses genoux, pendant que
la mère refermait la fenêtre et allumait les bougies des deux flambeaux
de la cheminée.
--Ah! mon pauvre mignon, murmura-t-il dans le besoin qu'il avait de
parler, c'est une perte cruelle pour nous tous. Voilà notre voyage gâté
complètement, car c'était notre dernier jour, on part cette
après-midi... Et la sainte Vierge justement qui se montrait si bonne...
Mais, devant le regard étonné de son fils, un regard d'infinie tristesse
et de reproche, il se hâta de reprendre:
--Oui, sans doute, je sais qu'elle ne t'a pas guéri encore tout à fait.
Seulement, il ne faut jamais désespérer de sa bienveillance... Elle nous
aime trop, elle nous comble trop de ses grâces, elle finira sûrement par
le guérir, puisque, maintenant, elle n'a plus que cette grande faveur à
nous accorder.
Madame Vigneron, qui avait entendu, s'approcha.
--Comme nous aurions été heureux de rentrer à Paris bien portants tous
les trois! Jamais rien n'est complet.
--Dis donc! fit remarquer brusquement M. Vigneron, je ne vais pas
pouvoir partir avec vous, cette après-midi, à cause des formalités...
Pourvu que mon billet de retour reste valable jusqu'à demain!
Tous deux se remettaient de l'affreuse secousse, soulagés, malgré
l'affection qu'ils avaient pour madame Chaise; et ils l'oubliaient déjà,
ils n'éprouvaient plus que la hâte de quitter Lourdes, comme si le but
principal du voyage se trouvait rempli. Une joie décente, inavouée, les
inondait.
--Puis, à Paris, j'aurai tant à courir! continua-t-il. Moi qui n'aspire
plus qu'au repos!... Ça ne fait rien, je resterai mes trois ans au
ministère, jusqu'à ma retraite, maintenant surtout que je suis certain
de la retraite de chef de bureau... Seulement, après, oh! après, je
compte bien jouir un peu de la vie. Puisque cet argent nous arrive, je
vais acheter, dans mon pays, le domaine des Billottes, cette terre
superbe dont j'ai toujours rêvé. Et je vous réponds que je ne me ferai
pas de mauvais sang, au milieu de mes chevaux, de mes chiens et de mes
fleurs!
Le petit Gustave était resté sur ses genoux, frissonnant de tout son
pauvre corps d'insecte avorté, dans sa chemise retroussée à demi, qui
laissait voir sa maigreur d'enfant mourant. Lorsqu'il s'aperçut que son
père ne le sentait même plus là, tout à son rêve d'existence riche,
enfin réalisable, il eut un de ses sourires énigmatiques, d'une
mélancolie aiguisée de malice.
--Eh bien! père, et moi?
M. Vigneron, réveillé comme en sursaut, s'agita, parut d'abord ne pas
comprendre.
--Toi, mon petit?... Toi, tu seras avec nous, parbleu!
Mais Gustave continuait à le regarder fixement, profondément, sans
cesser de sourire, de ses lèvres fines, si navrées.
--Oh! crois-tu?
--Certainement, je le crois!... Tu seras avec nous, ce sera très gentil
d'être avec nous...
Gêné, balbutiant, M. Vigneron, qui ne trouvait pas les mots convenables,
demeura glacé, lorsque son fils haussa ses maigres épaules, d'un air de
philosophique dédain.
--Oh! non!... Moi, je serai mort.
Et le père, terrifié, lut tout d'un coup dans le regard profond de
l'enfant, un regard d'homme très vieux, très savant en toutes matières,
qui connaissait les abominations de la vie pour les avoir souffertes.
Surtout, ce qui l'effarait, c'était la soudaine certitude que cet enfant
l'avait toujours pénétré lui-même jusqu'au fond de l'âme, au delà de ce
qu'il n'osait s'avouer. Il se rappelait, dès le berceau, les yeux du
petit malade fixés sur les siens, ces yeux que la souffrance rendait si
aigus, qu'elle douait sans doute d'une force de divination
extraordinaire, fouillant les pensées inconscientes, dans l'obscurité
des crânes. Et, par un singulier contre-coup, les choses qu'il ne
s'était jamais dites, il les retrouvait toutes à cette heure dans les
yeux de son enfant, il les voyait, les lisait malgré lui. L'histoire de
sa longue cupidité se déroulait, sa colère d'avoir un fils si chétif,
son angoisse à l'idée que la fortune de madame Chaise reposait sur une
existence si fragile, son âpre souhait qu'elle se hâtât de mourir, pour
que le petit fût encore là, de façon à lui assurer l'héritage. C'était
simplement une question de jours, ce duel à qui partirait le premier.
Puis, au bout, c'était quand même la mort, le petit à son tour s'en
allait, lui seul empochait l'argent, vieillissait longtemps dans
l'allégresse. Et ces choses affreuses sortaient si nettes des yeux fins,
mélancoliques et souriants du pauvre être condamné, s'échangeaient entre
eux avec une telle clarté d'évidence, qu'un instant il sembla au père et
au fils qu'ils se les criaient à voix très haute.
Mais M. Vigneron se débattit, tourna la tête, protesta violemment.
--Comment! tu seras mort?... En voilà des idées! C'est absurde, des
idées pareilles!
Madame Vigneron s'était remise à sangloter.
--Méchant enfant, peux-tu nous causer une telle peine, au moment où nous
pleurons une perte si cruelle déjà!
Il fallut que Gustave les embrassât, en leur promettant de vivre, de
faire cela pour eux. Cependant, il n'avait pas cessé de sourire, sachant
bien que le mensonge était nécessaire, quand on voulait ne pas trop
s'attrister, résigné d'ailleurs à laisser après lui ses parents heureux,
puisque la sainte Vierge elle-même ne pouvait lui donner, en ce monde,
le petit coin de bonheur pour lequel toute créature aurait dû naître.
Sa mère alla le recoucher, et Pierre enfin se releva, au moment où M.
Vigneron achevait de disposer la chambre d'une façon convenable.
--Vous m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, dit-il en accompagnant
le jeune prêtre jusqu'à la porte. Je n'ai pas la tête bien à moi...
Enfin, c'est un mauvais quart d'heure à passer. Il faudra tout de même
que je m'en tire.
Dans le corridor, Pierre s'arrêta une minute, écoutant un bruit qui
montait de l'escalier. Il avait songé encore à M. de Guersaint, il
croyait reconnaître sa voix. Puis, comme il restait là, immobile, un
événement se produisit, qui lui causa une gêne atroce. Avec une lenteur
prudente, la porte de la chambre, occupée par le monsieur tout seul,
venait de s'ouvrir; et une dame vêtue de noir était sortie, si légère,
que, dans l'entre-bâillement, on avait eu à peine le temps de distinguer
le monsieur, debout, les doigts sur les lèvres. Mais, quand la dame se
retourna, elle se trouva soudain face à face avec Pierre. Cela fut si
net, si brutal, qu'ils ne purent se détourner, en feignant de ne pas
s'être reconnus.
C'était madame Volmar. Après les trois jours et les trois nuits qu'elle
venait de passer là, au fond de cette chambre d'amour, dans une
claustration absolue, elle s'en échappait de grand matin, avec un
arrachement de tout son être. Six heures n'étaient pas sonnées, elle
espérait n'être vue de personne, s'évanouir par les couloirs et
l'escalier vides, d'une légèreté d'ombre; et elle avait le désir aussi
de se montrer un peu à l'Hôpital, d'y passer cette matinée dernière,
pour justifier sa présence à Lourdes. Quand elle aperçut Pierre, elle
fut prise d'un tremblement, elle bégaya d'abord:
--Oh! monsieur l'abbé, monsieur l'abbé...
Puis, en remarquant que le prêtre avait laissé sa porte grande ouverte,
elle parut céder à la fièvre qui la brûlait, à un besoin de parler de
cette flamme, de s'expliquer, de s'innocenter. Le sang au visage, elle
passa la première, elle entra dans la chambre, où il dut la suivre, fort
troublé de l'aventure. Et, comme il laissait la porte ouverte encore, ce
fut elle qui, d'un signe, le pria de la fermer, voulant se confier à
lui.
--Oh! monsieur l'abbé, je vous en supplie, ne me jugez pas trop mal!
Il eut un geste, pour dire qu'il ne se permettait pas de porter un
jugement sur elle.
--Si, si, je sais bien que vous connaissez mon malheur... À Paris, vous
m'avez aperçue une fois, derrière la Trinité, avec une personne. Et,
l'autre jour, ici, vous m'avez reconnue, sur le balcon. N'est-ce pas?
vous vous doutiez que je vivais là, près de vous, cachée avec cette
personne, dans cette chambre... Seulement, si vous saviez, si vous
saviez!
Ses lèvres frémissaient, des larmes montaient à ses paupières. Il la
regardait, et il restait surpris de l'extraordinaire beauté qui
transfigurait son visage. Cette femme, toujours en noir, très simple,
sans un bijou, lui apparaissait dans un éclat de sa passion, hors de
l'ombre où elle s'effaçait, s'éteignait d'habitude. Elle qui n'était
point jolie au premier aspect, trop brune, trop mince, les traits tirés,
la bouche grande, le nez long, prenait, à mesure qu'il l'examinait, un
charme troublant, une puissance de conquête irrésistible. Ses yeux
surtout, ses larges yeux magnifiques, dont elle cachait d'ordinaire le
brasier sous un voile d'indifférence, brûlaient comme des torches, aux
heures où elle s'abandonnait toute. Il comprit qu'on l'adorât, qu'on pût
la désirer à en mourir.
--Si vous saviez, monsieur l'abbé, si je vous racontais ce que j'ai
souffert!... Ce sont des choses que vous avez soupçonnées sans doute,
puisque vous connaissez ma belle-mère et mon mari. Les rares fois que
vous êtes venu chez nous, vous n'êtes pas sans avoir compris les
abominations qui s'y passaient, malgré mon air d'être toujours contente,
dans mon petit coin de silence et d'effacement... Mais vivre ainsi dix
ans, mais ne jamais être, ne jamais aimer, ne jamais être aimée, non,
non, je n'ai pas pu!
Alors, elle conta la douloureuse histoire, son mariage avec le marchand
de diamants, désastreux dans son apparent coup de fortune, sa belle-mère
une âme dure de bourreau et de geôlier, son mari un monstre de laideur
physique, de vilenie morale. On l'emprisonnait, on ne la laissait pas
même se mettre seule à une fenêtre. On l'avait battue, on s'était
acharné contre ses goûts, ses envies, ses faiblesses de femme. Elle
savait qu'au dehors son mari entretenait des filles; et, si elle
souriait à un parent, si elle avait une fleur au corsage, en un jour
rare de gaieté, il arrachait la fleur, entrait dans des rages jalouses,
lui brisait les poignets, avec d'affreuses menaces. Pendant des années,
elle avait vécu dans cet enfer, espérant quand même, ayant en elle un
tel flot de vie, un si ardent besoin de tendresse, qu'elle attendait le
bonheur, croyant toujours le voir entrer, au moindre souffle.
--Monsieur l'abbé, je vous jure que je n'ai pas pu ne pas faire ce que
j'ai fait. J'étais trop malheureuse, tout mon être brûlait de se
donner... Quand mon ami, la première fois, m'a dit qu'il m'aimait, j'ai
laissé tomber ma tête sur son épaule; et c'était fini, j'étais sa chose
pour toujours. Il faut comprendre ces délices, être aimée, ne trouver
chez son ami que des gestes de caresse, des paroles de douceur, la
continuelle préoccupation de se montrer prévenant et aimable; et savoir
qu'il pense à vous, qu'il y a quelque part un coeur où vous vivez; et
n'être que vous deux, n'être plus qu'un, s'oublier dans une étreinte où
tout se fond, les corps et les âmes!... Ah! si c'est un crime, monsieur
l'abbé, je ne puis en avoir le remords. Je ne dis même pas qu'on m'y a
poussée, je dis que je l'ai commis aussi naturellement que je respire,
parce qu'il était nécessaire à ma vie.
Elle avait porté la main à ses lèvres, comme pour donner un baiser au
monde. Et Pierre se sentit bouleversé, devant cette amoureuse, qui était
la passion, l'éternel désir. Puis, une immense pitié commença à naître
en lui.
--Pauvre femme! murmura-t-il.
--Ce n'est pas au prêtre que je me confesse, reprit-elle c'est à
l'homme que je parle, à un homme dont je serais heureuse d'être
comprise... Non, je ne suis pas une croyante, la religion ne m'a pas
suffi. On prétend que des femmes s'y contentent, qu'elles y trouvent une
protection solide contre la faute. Moi, j'ai toujours eu froid dans les
églises, j'y meurs de néant... Et je sais bien que cela est mal, de
feindre la religion, de paraître la mêler aux choses de mon coeur. Mais,
que voulez-vous? on m'y force. Si vous m'avez rencontrée, à Paris,
derrière la Trinité, c'est que cette église est le seul endroit où l'on
me laisse aller seule; et, si vous me trouvez ici, à Lourdes, c'est que,
de toute l'année, je n'ai que ces trois jours de liberté absolue,
d'absolu bonheur.
Un frisson la reprenait, des larmes chaudes coulèrent sur ses joues.
--Ah! ces trois jours, ces trois jours! vous ne pouvez pas savoir avec
quelle ardeur je les attends, avec quelle flamme je les vis, avec quelle
rage j'en emporte le souvenir!
Tout s'évoquait, devant la longue chasteté de Pierre. Ces trois jours,
ces trois nuits, si âprement désirés, si goulûment vécus, il se les
imaginait, au fond de cette chambre d'hôtel, les fenêtres et la porte
closes, dans l'ignorance où les bonnes elles-mêmes se trouvaient qu'une
femme fût enfermée là. L'étreinte sans fin, le continuel baiser, un don
de tout l'être, un oubli du monde, un anéantissement dans
l'inextinguible amour! Il n'y avait plus de lieu, il n'y avait plus de
temps, rien ne restait que la hâte de s'appartenir, de s'appartenir
encore. Et quel déchirement, à l'heure de la séparation! C'était de
cette cruauté qu'elle tremblait, c'était dans la douleur d'avoir quitté
son paradis qu'elle s'oubliait, elle si muette, jusqu'à crier son mal.
Se prendre une dernière fois aux bras l'un de l'autre, vouloir se
confondre pour demeurer l'un dans l'autre, et s'arracher comme si la
moitié de votre chair s'en allait, et se dire que de longs jours, que
de longues nuits se passeraient, sans qu'on pût même se voir!
Pierre, le coeur éperdu à l'évocation de ce tourment de de la chair,
répéta:
--Pauvre femme!
--Et, monsieur l'abbé, continua-t-elle, songez à l'enfer dans lequel je
vais rentrer. Pendant des semaines, pendant des mois, mon ciel se ferme,
je vis mon martyre, sans une plainte... C'est fini encore une fois
d'être heureuse, en voilà pour un an. Grand Dieu! trois pauvres jours,
trois pauvres nuits par an, n'est-ce pas à devenir folle, de ma violence
à en jouir et de ma patience à attendre qu'ils reviennent?... Je suis si
malheureuse, monsieur l'abbé, ne croyez-vous pas tout de même que je
suis une honnête femme?
Il était profondément ému par ce grand élan, par cette fougue de passion
et de douleur sincères. Il sentait là le souffle de l'universel désir,
une flamme souveraine qui purifiait tout. Sa pitié déborda, il fut le
pardon.
--Madame, je vous plains et je vous respecte infiniment.
Alors, elle ne parla plus, elle le regarda de ses grands yeux, obscurcis
de larmes. Puis, d'une brusque étreinte, elle lui saisit les deux mains,
les tint serrées entre ses doigts brûlants. Et elle partit, elle
disparut au fond du couloir, avec sa légèreté d'ombre.
Mais, lorsqu'elle ne fut plus là, Pierre souffrit davantage de sa
présence. Il ouvrit toute large la fenêtre, pour chasser l'odeur d'amour
qu'elle avait laissée. Déjà, le dimanche, quand il s'était aperçu qu'une
femme vivait cachée dans la chambre voisine, il avait eu cette terreur
pudique, en se disant qu'elle était la revanche de la chair, au milieu
de l'exaltation mystique de Lourdes l'immaculée. Et, maintenant, cette
épouvante revenait, il comprenait la toute-puissance, l'invincible
volonté de la vie qui veut être. L'amour était plus fort que la foi,
peut-être n'y avait-il de divin que la possession. S'aimer, s'appartenir
malgré tout, faire de la vie, continuer la vie, n'était-ce pas l'unique
but de la nature, en dehors des polices sociales et religieuses? Un
instant, il eut conscience de l'abîme: sa chasteté était son dernier
soutien, la dignité même de son existence manquée de prêtre incroyant.
Il comprenait qu'après avoir cédé à sa raison, s'il cédait à sa chair,
il serait perdu. Tout son orgueil de pureté, toute sa force, qu'il avait
mise dans son honnêteté professionnelle, lui revint; et il se jura de
nouveau de n'être pas un homme, puisqu'il s'était volontairement
retranché du nombre des hommes.
Sept heures sonnèrent. Pierre ne se recoucha pas, se lava à grande eau,
heureux de cette eau fraîche qui achevait de calmer sa fièvre. Comme il
finissait de s'habiller, la pensée de M. de Guersaint se réveilla en
lui, anxieuse, à un bruit de pas qu'il entendit dans le corridor. On
s'arrêta devant sa porte, on frappa; et il alla ouvrir, soulagé.
Mais il eut un cri de vive surprise.
--Comment, c'est vous! Comment, vous voilà déjà levée, à courir les
rues, à monter voir les gens!
Marie était debout sur le seuil, souriante. Derrière elle, soeur
Hyacinthe, qui l'accompagnait, souriait aussi de ses jolis yeux
candides.
--Ah! mon ami, dit la jeune fille, je n'ai pas pu rester couchée. Dès
que j'ai vu le soleil, j'ai sauté du lit, tant j'avais besoin de
marcher, de courir, de sauter comme une enfant... Et j'ai tant fait,
j'ai tant supplié, que ma soeur a été assez aimable pour sortir avec
moi... Je crois bien que je m'en serais allée par la fenêtre, si l'on
avait fermé la porte.
Pierre les avait fait entrer, et une émotion indicible le serrait à la
gorge, en l'entendant plaisanter si gaiement, en la regardant se mouvoir
à l'aise, si vive, si gracieuse. Elle, mon Dieu! elle qu'il avait vue
pendant des années, les jambes mortes, la face couleur de plomb! Depuis
qu'il l'avait quittée, la veille, dans la Basilique, elle s'était
épanouie en jeunesse et en beauté. Une nuit venait de suffire pour qu'il
retrouvât, grandie, la chère créature de tendresse, l'enfant superbe,
éclatante, embrassée si follement autrefois, derrière la haie en fleur,
sous les arbres criblés de soleil.
--Comme vous voilà grande, comme vous voilà belle, Marie! ne put-il
s'empêcher de dire.
Soeur Hyacinthe, alors, intervint.
--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que la sainte Vierge a bien fait les
choses? Quand elle s'en mêle, vous voyez, on sort de ses mains fraîche
comme une rose et sentant bon.
--Ah! reprit la jeune fille, je suis si heureuse, je me sens toute
forte, toute saine, toute blanche, comme si je venais de naître!
Et cela fut délicieux pour Pierre. Il lui sembla que ce qui restait
encore là de l'haleine éparse de madame Volmar, se dissipait, était
purifié. Marie emplissait la chambre de sa candeur, du parfum et de
l'éclat de sa jeunesse innocente. Et, cependant, cette joie de la beauté
pure, de la vie qui refleurissait, n'allait pas pour lui sans une grande
tristesse. Au fond, la révolte qu'il avait eue dans la Crypte, la
blessure de son existence manquée devait laisser son coeur à jamais
saignant. Tant de grâce ressuscitée, toute la femme adorée qui
renaissait en sa fleur! et jamais il ne connaîtrait la possession, il
était hors du monde, au sépulcre. Mais il ne sanglotait plus, il goûtait
une mélancolie sans bornes, un néant immense, à se dire qu'il était
mort, que cette aube de femme se levait sur la tombe où dormait sa
virilité. C'était le renoncement, accepté, voulu, dans la grandeur
désolée des existences hors nature.
Comme l'autre, la passionnée, Marie avait pris les mains de Pierre. Mais
ses petites mains, à elle, étaient si douces, si fraîches, si calmantes!
Elle le regardait, confuse un peu, avec une grosse envie qu'elle n'osait
formuler. Puis, bravement:
--Pierre, voulez-vous m'embrasser? ça me rendrait bien contente.
Il frémit, le coeur broyé dans une dernière torture. Ah! les baisers
d'autrefois, les baisers dont il avait toujours gardé le goût aux
lèvres! jamais plus il ne l'avait embrassée, et c'était une soeur,
aujourd'hui, qui sautait à son cou. Elle le baisa bruyamment sur la joue
gauche, sur la joue droite, tendant les siennes, exigeant qu'il lui
rendît son compte. Deux fois, à son tour, il la baisa.
--Moi aussi, je vous le jure, Marie, je suis content, bien content.
Et, brisé d'émotion, à bout de courage, pénétré en même temps de douceur
et d'amertume, il éclata en sanglots, il pleura entre ses mains jointes,
comme un enfant qui veut cacher ses larmes.
--Voyons, voyons, ne nous attendrissons pas trop, reprit gaiement soeur
Hyacinthe. Monsieur l'abbé serait trop fier, s'il croyait que nous ne
sommes venus que pour lui... Monsieur de Guersaint est là, n'est-ce pas?
Marie eut un cri de profonde tendresse.
--Ah! mon cher père! c'est encore lui qui va être le plus content!
Pierre, alors, dut raconter que M. de Guersaint n'était pas rentré de
son excursion à Gavarnie. Son inquiétude croissante perçait, bien qu'il
s'efforçât d'expliquer le retard, inventant des obstacles, des
complications imprévues. La jeune fille, d'ailleurs, ne s'effrayait
guère, se remettait à rire, en disant que jamais son père n'avait pu
être exact. Elle avait pourtant une impatience si grande qu'il la vît
marcher, qu'il la retrouvât debout, ressuscitée, dans sa jeunesse
refleurie!
Soeur Hyacinthe, qui était allée se pencher au balcon, revint dans la
chambre.
--Le voici!... Il est en bas, il descend de voiture.
--Ah! vous ne savez pas, s'écria Marie, avec une vivacité joueuse
d'écolière, il faut lui faire une surprise... Oui, il faut nous cacher;
et, quand il sera là, nous nous montrerons tout d'un coup.
Déjà, elle entraînait soeur Hyacinthe dans la chambre voisine.
M. de Guersaint, presque aussitôt, entra en coup de vent, par la porte
du couloir que Pierre s'était hâté d'ouvrir; et, lui serrant la main:
--Enfin, me voilà!... Hein? mon ami, vous n'avez plus su que penser,
depuis hier quatre heures que vous devez m'attendre! Mais vous
n'imaginez pas les aventures d'abord, une roue de notre landau qui s'est
rompue, en arrivant à Gavarnie; puis, hier soir, comme nous avions fini
par repartir tout de même, un orage épouvantable qui nous a retenus la
nuit entière à Saint-Sauveur... Je n'a pas fermé l'oeil.
Il s'interrompit.
--Et vous, ça va bien?
--Je n'ai pas pu dormir non plus, dit le prêtre, tellement ils ont fait
du bruit, dans cet hôtel.
Mais déjà M. de Guersaint repartait.
--N'importe, c'est délicieux. On ne peut pas s'imaginer, il faudra que
je vous raconte... J'étais avec trois ecclésiastiques charmants. L'abbé
Des Hermoises est à coup sur l'homme le plus agréable que j'aie connu...
Oh! nous avons ri, nous avons ri!
De nouveau, il s'arrêta.
--Et ma fille?
Alors, derrière lui, il y eut un rire clair. Il se retourna, il resta
béant. Marie était là, et elle marchait, elle avait un visage de gaieté
ravie, de santé resplendissante. Jamais il n'avait douté du miracle, il
n'en était pas surpris le moins du monde, car il revenait avec la
conviction que tout finirait très bien, qu'il la retrouverait sûrement
guérie. Mais ce qui le retournait jusqu'au fond des entrailles, c'était
ce spectacle prodigieux qu'il n'avait pas prévu: sa fille si belle, si
divine dans sa petite robe noire! sa fille qui n'avait pas même apporté
de chapeau, une dentelle simplement nouée sur son admirable chevelure
blonde! sa fille vivante, florissante, triomphante, pareille à toutes
les filles de tous les pères qu'il enviait depuis tant d'années!
--Ô mon enfant, ô mon enfant...
Et, comme elle s'était élancée entre ses bras, il l'étreignit, ils
tombèrent ensemble à genoux. Et tout fut emporté, tout rayonna dans une
effusion de foi et d'amour. Cet homme distrait, à la cervelle d'oiseau,
qui s'endormait au lieu d'accompagner sa fille à la Grotte, qui partait
pour Gavarnie le jour où la Vierge devait la guérir, déborda d'une telle
tendresse paternelle, d'une croyance de chrétien si exaltée par la
reconnaissance, qu'il en devint un moment sublime.
--Ô Jésus, ô Marie, que je vous remercie de m'avoir rendu mon enfant!...
Ô mon enfant, nous n'aurons jamais assez de souffle, jamais assez d'âme,
pour remercier Marie et Jésus du grand bonheur qu'il me donne... Ô mon
enfant, qu'ils ont ressuscitée, ô mon enfant, qu'ils ont refaite si
belle, prends mon coeur, pour le leur offrir avec le tien... Je suis à
toi, je suis à eux, éternellement, ô mon enfant chérie, ô mon enfant
adorée...
À genoux devant la fenêtre ouverte, tous deux, les yeux levés,
regardaient ardemment le ciel. La fille avait appuyé la tête à l'épaule
du père; tandis que lui la tenait d'un bras à la taille. Ils ne
faisaient qu'un, des larmes lentes se mirent à ruisseler sur leurs
visages extasiés, souriant d'une félicité surhumaine; tandis qu'ils ne
bégayaient plus ensemble que des paroles désordonnées de gratitude.
--Ô Jésus, merci! ô sainte Mère de Jésus, merci!... Nous vous aimons,
nous vous adorons... Vous avez rajeuni le meilleur sang de nos veines,
il est à vous, il brûle pour vous... Ô Mère toute-puissante, ô divin
Fils bien-aimé, c'est une fille et c'est un père qui vous bénissent, qui
s'anéantissent de joie à vos pieds...
Cet embrassement de ces deux êtres, heureux après tant de jours noirs,
ces bégayements de leur bonheur comme trempé de souffrance encore, toute
cette scène était si touchante, que Pierre, de nouveau, fut gagné par
les larmes. Mais c'étaient des larmes douces à présent, qui apaisaient
son coeur. Ah! la triste humanité! que cela était bon, de la voir un peu
consolée et ravie! et qu'importait, si ses grandes félicités de quelques
secondes lui venaient de l'éternelle illusion! L'humanité entière,
l'humanité pitoyable, sauvée par l'amour, n'était-elle pas chez ce
pauvre homme, tout d'un coup sublime, parce qu'il retrouvait sa fille
ressuscitée?
Debout, un peu à l'écart, soeur Hyacinthe pleurait également, le coeur
très gros, gros d'une émotion humaine qu'elle n'avait jamais ressentie,
elle qui ne s'était connu d'autres parents que le bon Dieu et la sainte
Vierge. Un silence régna dans cette chambre frissonnante d'une telle
fraternité trempée de pleurs. Et ce fut elle qui parla la première,
lorsque le père et la fille, brisés d'attendrissement, se relevèrent
enfin.
--Maintenant, mademoiselle, il faut vite, vite nous dépêcher, pour
rentrer à l'Hôpital.
Mais tous se récrièrent. M. de Guersaint voulait garder sa fille avec
lui, et Marie avait des yeux ardents de désir, une envie de vivre, de
marcher, de courir le vaste monde.
--Oh! non, non! dit le père. Je ne vous la rends pas... Nous allons
prendre un bol de lait, car je meurs de faim; puis, nous sortirons, nous
nous promènerons, oui, oui, tous les deux! Elle à mon bras, comme une
petite femme!
Soeur Hyacinthe riait de nouveau.
--Eh bien! je vous la laisse, je dirai à ces dames que vous me l'avez
volée... Mais moi, je me sauve. Vous ne vous doutez pas de la besogne
que nous avons, à l'Hôpital, si nous voulons être prêtes pour le départ:
toutes nos malades, tout notre matériel, enfin une vraie bousculade!
--Alors, demanda M. de Guersaint qui retombait dans ses distractions,
c'est bien mardi aujourd'hui, nous partons ce soir?
--Certainement, n'allez pas oublier!... Le train blanc part à trois
heures quarante... Et, si vous étiez raisonnable, vous nous ramèneriez
mademoiselle de bonne heure, pour qu'elle se repose un peu.
Marie accompagna la soeur jusqu'à la porte.
--Soyez tranquille, je serai bien sage. Puis, je veux retourner à la
Grotte, pour remercier encore la sainte Vierge.
Lorsqu'ils se trouvèrent tous les trois seuls, dans la petite chambre
baignée de soleil, ce fut délicieux. Pierre avait appelé la servante
pour qu'elle apportât du lait, du chocolat, des gâteaux, toutes les
bonnes choses imaginables. Et, bien que Marie eût mangé déjà, elle
mangea encore, tant elle dévorait depuis la veille. Ils avaient roulé le
guéridon devant la fenêtre, ils firent un festin, à l'air vif des
montagnes, pendant que les cent cloches de Lourdes sonnaient à la volée
la gloire de cette journée radieuse. Ils s'exclamaient, ils riaient, la
jeune fille racontait à son père le miracle, avec des détails cent fois
répétés, et comment elle avait laissé son chariot à la Basilique, et
comment elle venait de dormir douze heures, sans remuer un doigt. Puis,
M. de Guersaint voulut aussi conter son excursion; mais il
s'embrouillait, y mêlait le miracle. En somme, ce cirque de Gavarnie,
c'était quelque chose de colossal. Seulement, de loin, on perdait le
sentiment des proportions, ça semblait petit. Les trois marches
gigantesques, couvertes de neige, l'arête supérieure qui découpait sur
le ciel le profil d'une forteresse cyclopéenne, au donjon rasé, aux
courtines déchiquetées, la grande cascade, dont le jet sans fin semblait
si lent, lorsque en réalité il devait tomber avec une violence de
tonnerre, toute cette immensité, ces forêts à droite et à gauche, ces
torrents, ces écroulements de montagnes, avaient l'air de tenir dans le
creux de la main, quand on les regardait de la halle du village. Et ce
qui l'avait le plus frappé, ce dont il reparlait sans cesse, c'étaient
les étranges figures que dessinait la neige, restée là-haut parmi les
rocs, entre autres un crucifix immense, une croix blanche de plusieurs
milliers de mètres, qu'on aurait dite jetée en travers du cirque, d'un
bout à l'autre.
Il s'interrompit pour dire:
--À propos, que se passe-t-il, chez nos voisins? En montant tout à
l'heure, j'ai rencontré monsieur Vigneron qui courait comme un fou; et,
par la porte entr'ouverte de leur chambre, il m'a semblé apercevoir
madame Vigneron très rouge... Est-ce que leur fils Gustave a eu encore
une crise?
Pierre avait oublié madame Chaise, la morte qui dormait là, de l'autre
côté de la cloison. Il crut sentir un petit souffle froid.
--Non, non, l'enfant va bien...
Et il ne continua pas, il préféra se taire. À quoi bon gâter cette heure
si heureuse de résurrection, de jeunesse reconquise, en y mêlant
l'image de la mort? Mais, pour lui, dès cette minute, il ne cessa plus
de penser à ce voisinage du néant; et il songeait aussi à l'autre
chambre, celle où le monsieur seul étouffait des sanglots, les lèvres
collées sur une paire de gants, qu'il avait volée à son amie. Tout
l'hôtel revenait, avec ses toux, ses soupirs, ses voix indistinctes, les
continuels battements de ses portes, les chambres craquantes sous
l'entassement des voyageurs, les corridors balayés par le vol des jupes,
par le galop des familles qui s'effaraient maintenant, dans la hâte du
départ.
--Parole d'honneur! tu vas te faire du mal, s'écria M. de Guersaint en
riant, quand il vit que sa fille reprenait une brioche.
Marie s'égaya, elle aussi. Puis, avec deux larmes soudaines dans les
yeux:
--Ah! que je suis contente! et que j'ai de peine, quand je songe que
tout le monde n'est pas content comme moi!