Pierre avait suivi Marie, et il se trouvait derrière le dais, avec elle,
comme emporté dans le vent de gloire qui lui faisait traîner
triomphalement son chariot. Mais de telles poussées revenaient à chaque
minute, en tempête, qu'il serait tombé sûrement, si une main rude ne
l'avait maintenu.
--N'ayez pas peur, donnez-moi le bras. Autrement, vous ne pourrez rester
debout.
Il se tourna, il fut surpris de reconnaître le père Massias, qui avait
laissé le père Fourcade dans la chaire, pour accompagner le dais. Une
extraordinaire fièvre le soutenait, le jetait en avant, d'une solidité
de roc, les yeux pareils à des tisons, la face exaltée, couverte de
sueur.
--Prenez donc garde! donnez-moi le bras.
Une nouvelle vague humaine avait failli les balayer. Et Pierre
s'abandonna à ce terrible homme, qu'il se souvenait d'avoir eu pour
condisciple au séminaire. Quelle singulière rencontre, et comme il
aurait voulu posséder cette foi violente, cette folie de la foi qui le
faisait haleter ainsi, la gorge pleine de sanglots, continuant à clamer
l'ardente supplication:
--Seigneur Jésus, guérissez nos malades!... Seigneur Jésus, guérissez
nos malades!
Derrière le dais, le cri ne cessait pas, il y avait toujours là un
vociférateur, chargé de ne pas laisser en paix la trop lente bonté
divine. C'était, parfois, une voix grosse, éplorée; d'autres fois, elle
était aiguë, déchirante. Celle du père, impérieuse, finissait par se
briser d'émotion.
--Seigneur Jésus, guérissez nos malades!... Seigneur Jésus, guérissez
nos malades!
Le bruit de la guérison foudroyante de Marie, de ce miracle dont l'éclat
allait emplir la chrétienté, s'était répandu déjà d'un bout à l'autre de
Lourdes; et de là venait ce vertige accru de la foule, cette crise de
contagieux délire qui la faisait se ruer vers le Saint-Sacrement,
tournoyante, dans un flux déchaîné de marée haute. Chacun cédait à
l'inconsciente passion de le voir, de le toucher, d'être guéri, d'être
heureux. Dieu passait, et il n'y avait pas que les malades à brûler du
désir de vivre, tous étaient ravagés par le besoin du bonheur, qui les
soulevait, le coeur saignant et ouvert, les mains avides.
Aussi Berthaud, qui redoutait l'excès de cet amour, avait-il voulu
accompagner ses hommes. Il les commandait, il veillait à ce que la
double chaîne des brancardiers, aux deux côtés du dais, ne fût pas
rompue.
--Serrez vos rangs, encore, encore! et les bras solidement noués!
Ces jeunes gens, choisis parmi les plus vigoureux, avaient fort à faire.
Le mur qu'ils bâtissaient ainsi, épaule contre épaule, les bras liés à
la taille et au cou, pliait à chaque instant, sous les assauts
involontaires. Personne ne croyait pousser, et c'étaient de continuels
remous, des ondes profondes qui venaient de loin et qui menaçaient de
tout engloutir.
Lorsque le dais se trouva au milieu de la place du Rosaire, l'abbé
Judaine crut bien qu'il n'irait pas plus loin. Dans le vaste espace, il
s'était formé plusieurs courants contraires, tourbillonnant,
l'assaillant de toutes parts. Il dut s'arrêter, sous le dais balancé,
flagellé comme une voile au large, par un brusque coup de vent. Il
tenait le Saint-Sacrement très haut, de ses deux mains engourdies, avec
la peur qu'une poussée dernière ne le renversât; car il sentait bien que
l'ostensoir d'or, rayonnant de soleil, était la passion de tout ce
peuple, le Dieu qu'on exigeait pour le baiser, pour se perdre en lui,
quitte à l'anéantir. Alors, immobilisé, il tourna vers Berthaud des
regards inquiets.
--Ne laissez passer personne! criait celui-ci aux brancardiers,
personne! l'ordre est formel, entendez-vous!
Mais des voix suppliantes s'élevaient, des misérables sanglotaient, les
bras tendus, les lèvres tendues, avec le désir fou qu'on les laissât
s'approcher et s'agenouiller aux pieds du prêtre. Quelle grâce, d'être
jeté à terre, d'être foulé, piétiné par toute la procession! Un infirme
montrait sa main desséchée, convaincu qu'elle allait refleurir au bout
de son bras, si on lui permettait de toucher l'ostensoir. Une muette
poussait de ses fortes épaules, rageusement, pour délier sa langue dans
un baiser. D'autres, d'autres encore criaient, imploraient, finissaient
par serrer les poings, contre les cruels qui refusaient la guérison aux
souffrances de leur corps, aux misères de leur âme. La consigne était
absolue, on redoutait les accidents les plus graves.
--Personne, personne! répétait Berthaud, ne laissez passer personne!
Cependant, il y avait là une femme, dont la vue touchait tous les coeurs.
Misérablement vêtue, elle était nu-tête, le visage en larmes, et elle
tenait sur les bras un petit garçon d'une dizaine d'années, dont les
deux jambes, paralysées et molles, pendaient. C'était un poids trop
lourd pour sa faiblesse; mais elle ne paraissait pas le sentir. Elle
avait apporté son garçon, elle conjurait les brancardiers, avec un
entêtement sourd, dont ni les paroles ni les bousculades ne
triomphaient.
D'un signe, enfin, l'abbé Judaine, très ému, l'appela. Obéissant à
cette pitié de l'officiant, malgré le danger d'ouvrir une brèche, deux
des brancardiers s'écartèrent; et la femme se précipita, avec son
fardeau, s'abattit devant le prêtre. Celui-ci, un instant, posa le pied
du Saint-Sacrement sur la tête du petit garçon. La mère elle-même y
colla ses lèvres avides. Puis, comme on se remettait en marche, elle
voulut rester derrière le dais, elle suivit la procession, les cheveux
au vent, haletante, chancelante sous le poids trop lourd qui lui cassait
les épaules.
À grand'peine, on acheva de traverser ainsi la place du Rosaire. Et la
montée alors commença, la montée glorieuse par la rampe monumentale;
tandis que, très haut, au bord du ciel, la Basilique dressait sa flèche
mince, d'où s'envolait un carillon de cloches, sonnant le triomphe de
Notre-Dame de Lourdes. C'était, maintenant, vers cette apothéose que le
dais lentement s'élevait, vers cette porte haute du sanctuaire, qui
semblait ouverte sur l'infini, au-dessus de la foule immense, dont la
mer, en bas, par les places et par les avenues, continuait à gronder.
Déjà, le suisse magnifique, bleu et argent, arrivait avec la croix
processionnelle à la hauteur de la coupole du Rosaire, sur la vaste
esplanade des toitures. Les délégations du pèlerinage s'y déroulaient,
les bannières de soie et de velours, aux couleurs vives, flottaient dans
l'incendie du couchant. Puis, le clergé resplendissait, les prêtres en
surplis de neige, les prêtres en chasubles d'or, pareils à un défilé
d'astres. Et les encensoirs se balançaient, et le dais montait toujours,
sans qu'on distinguât les porteurs, comme si une force mystérieuse, des
anges invisibles l'eussent emporté, dans cette ascension de gloire, vers
la porte du ciel grande ouverte.
Des chants avaient éclaté, les voix ne réclamaient plus la guérison des
malades, à présent qu'on s'était dégagé de la foule. Le miracle s'était
produit, on le célébrait à pleine gorge, dans le branle des cloches,
dans la gaieté vibrante de l'air.
--_Magnificat anima mea Dominum..._
C'était le cantique de gratitude, déjà chanté à la Grotte, qui, de
nouveau, sortait des coeurs.
--_Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo..._
Et cette montée rayonnante, cette ascension par les rampes colossales,
vers la Basilique de lumière, Marie la faisait avec un débordement de
croissante allégresse. À mesure qu'elle s'élevait, il lui semblait
qu'elle devenait plus forte, plus solide sur ses jambes ressuscitées,
mortes si longtemps. Ce chariot qu'elle traînait victorieusement,
c'était comme la dépouille de son mal, l'enfer d'où la sainte Vierge
l'avait tirée; et, bien que le timon lui en meurtrît les mains, elle
voulait le mener là-haut avec elle, pour le jeter aux pieds de Dieu.
Aucun obstacle ne l'arrêtait, elle riait au milieu de grosses larmes, la
poitrine haute, l'allure guerrière. Dans sa course, une de ses
pantoufles s'était détachée, tandis que la dentelle avait glissé de ses
cheveux sur ses épaules. Mais elle marchait quand même, elle allait
toujours, casquée de son admirable chevelure blonde, la face éclatante,
dans un tel réveil de volonté et de force, qu'on entendait, derrière
elle, le lourd chariot bondir en gravissant la pente rude des dalles,
ainsi qu'un petit chariot d'enfant.
Pierre, près de Marie, restait au bras du père Massias, qui ne l'avait
point lâché. Il était incapable de réfléchir, perdu dans cette émotion
énorme. La voix de son compagnon, sonore, l'assourdissait.
--_Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles..._
De l'autre côté, à sa droite, Berthaud suivait aussi le dais, rassuré
maintenant. Il avait donné l'ordre à ses brancardiers de cesser la
chaîne, il considérait d'un air ravi cette mer humaine, que venait de
traverser la procession. Plus on montait le long des rampes, et plus la
place du Rosaire, les avenues, les allées des jardins s'élargissaient en
dessous, se développaient aux regards, noires de monde. C'était tout un
peuple à vol d'oiseau, une fourmilière de plus en plus étalée et
lointaine.
--Regardez donc! finit-il par dire à Pierre. Est-ce grand! est-ce
beau!... Allons, l'année ne sera pas mauvaise.
Lui, pour qui Lourdes était surtout un foyer de propagande, où il
contentait ses rancunes politiques, se réjouissait des pèlerinages
nombreux, qu'il croyait être désagréables au gouvernement. Ah! si l'on
avait pu amener les ouvriers des villes, créer une démocratie
catholique!
--L'année dernière, continua-t-il, on est à peine arrivé à deux cent
mille pèlerins. Cette année, j'espère qu'on dépassera ce chiffre.
Et, de son air gai de bon vivant, malgré sa passion de sectaire:
--Ma foi, tout à l'heure, quand on s'écrasait, j'étais content... Je me
disais: Ça marche, ça marche!
Mais Pierre n'écoutait pas, était frappé par la grandeur du spectacle.
Cette foule qui s'étendait davantage à mesure qu'il s'élevait au-dessus
d'elle, cette vallée magnifique qui se creusait sous lui, qui
s'agrandissait sans cesse, déroulant l'horizon fastueux des montagnes,
l'emplissaient d'une admiration frémissante. Son trouble en était accru,
il chercha le regard de Marie, il lui indiqua le cirque immense d'un
geste large. Et ce geste la trompa, elle ne vit pas la matérialité du
spectacle, dans l'exaltation toute spirituelle où elle se trouvait; elle
crut qu'il prenait la terre à témoin des faveurs prodigieuses dont la
sainte Vierge venait de les combler tous les deux; car elle s'imaginait
qu'il avait eu sa part du miracle, que dans le coup de grâce qui l'avait
mise debout, la chair guérie, lui, si voisin d'elle, coeur à coeur,
s'était senti enveloppé, soulevé par la même force divine, l'âme sauvée
du doute, reconquise par la foi. Comment aurait-il pu assister à son
extraordinaire guérison, sans être convaincu? Elle avait tant prié,
d'ailleurs, la nuit précédente, devant la Grotte! Elle l'apercevait, à
travers l'excès de sa joie, transfiguré lui aussi, pleurant et riant,
rendu à Dieu. Et cela fouettait sa fièvre heureuse, elle traînait son
chariot d'une main qui ne se lassait pas, elle aurait voulu le traîner
pendant des lieues, des lieues encore, toujours plus haut, jusqu'à des
sommets inaccessibles, jusque dans l'éblouissement du paradis, comme si
elle eût porté leur double croix sur cette montée retentissante, son
propre rachat et le rachat de son ami.
--Oh! Pierre, Pierre, balbutia-t-elle, que cela est bon d'avoir eu ce
grand bonheur ensemble, ensemble! Je le lui avais si ardemment demandé,
et elle a bien voulu, et elle vous a sauvé en me sauvant!... Oui, j'ai
senti votre âme qui se fondait dans mon âme. Dites-moi que nos mutuelles
prières ont été exaucées, que j'ai obtenu votre salut comme vous avez
obtenu le mien!
Il comprit son erreur, il frémit.
--Si vous saviez, continua-t-elle, quel serait mon mortel chagrin, de
monter ainsi toute seule dans la clarté. Oh! être élue sans vous, m'en
aller là-haut sans vous! Mais, avec vous, Pierre, c'est un
ravissement... Sauvés ensemble, heureux à jamais! Je me sens des forces
pour être heureuse, oh! des forces à soulever le monde!
Et il dut pourtant lui répondre, il mentit, révolté à l'idée de gâter,
de ternir cette grande félicité si pure.
--Oui, oui! soyez heureuse, Marie, car je suis bien heureux moi-même, et
toutes nos peines sont rachetées.
Mais il se fit en son être une déchirure profonde, comme si,
brusquement, il avait senti qu'un brutal coup de hache les séparait l'un
de l'autre. Jusque-là, dans leurs souffrances communes, elle était
demeurée la petite amie d'enfance, la première femme ingénument désirée,
qu'il savait toujours sienne, puisqu'elle ne pouvait être à personne.
Et elle était guérie, et il restait seul, dans son enfer, à se dire
qu'elle ne serait jamais plus à lui. Cette pensée soudaine le bouleversa
tellement, qu'il détourna les yeux, désespéré de souffrir ainsi du
bonheur prodigieux dont elle exultait.
Le chant continuait, le père Massias, sans rien entendre, sans rien
voir, tout à la brûlante gratitude envers Dieu, lançait le dernier
verset d'une voix tonnante:
--_Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in
sæcula._
Encore cette rampe à gravir, encore un effort à faire sur cette montée
rude, aux larges dalles glissantes! Et la procession s'élevait encore,
et l'ascension s'achevait, en pleine lumière vive. Il y avait là un
dernier détour, les roues du chariot sonnèrent contre la bordure de
granit. Toujours plus haut, toujours plus haut! Il roulait plus haut, il
débouchait au bord du ciel.
Alors, tout d'un coup, le dais apparut au sommet des rampes géantes,
devant la porte de la Basilique, sur le balcon de pierre qui dominait
l'étendue. L'abbé Judaine s'avança, tenant à deux mains, en l'air, le
Saint-Sacrement. Près de lui, Marie avait hissé le chariot, le coeur
battant de la course, la face enflammée, dans l'or dénoué de ses
cheveux. Puis, derrière, tout le clergé s'était rangé, les surplis
neigeux, les chasubles éclatantes; tandis que les bannières flottaient,
ainsi que des drapeaux, pavoisant la blancheur des balustrades. Et il y
eut une minute solennelle.
De là-haut, rien n'était plus grand. D'abord, en bas, c'était la foule,
la mer humaine au flot sombre, à la houle sans cesse mouvante,
immobilisée un instant, où l'on ne distinguait que les petites taches
pâles des visages, levés vers la Basilique, dans l'attente de la
bénédiction; et aussi loin que le regard s'étendait, de la place du
Rosaire au Gave, par les allées, par les avenues, par les carrefours,
jusqu'à la vieille ville lointaine, les petits visages pâles se
multipliaient, innombrables, sans fin, tous béants, les yeux fixés sur
l'auguste seuil, où le ciel allait s'ouvrir. Puis, l'immense
amphithéâtre de coteaux, de collines et de montagnes surgissait, montait
de toutes parts, des cimes à l'infini, qui se perdaient dans l'air bleu.
Au nord, au delà du torrent, sur les premières pentes, parmi les arbres,
les nombreux couvents, les Carmélites, les Assomptionnistes, les
Dominicaines, les Soeurs de Nevers, se doraient d'un reflet rose, sous
l'incendie du couchant. Des masses boisées s'étageaient ensuite,
gagnaient les hauteurs du Buala, que dépassait la serre de Julos,
dominée elle-même par le Miramont. Au sud, s'ouvraient d'autres vallées
profondes, des gorges étroites entre des entassements de rocs géants,
dont la base trempait déjà dans des mares d'ombre bleuâtre, lorsque les
sommets étincelaient de l'adieu souriant du soleil. De ce côté, les
collines de Visens étaient de pourpre, un promontoire de corail qui
barrait le lac dormant de l'éther, d'une transparence de saphir. Mais à
l'est, en face, l'horizon s'élargissait encore, au carrefour même des
sept vallées. Le Château, qui les avait gardées autrefois, restait
debout sur le rocher que baignait le Gave, avec son donjon, ses hautes
murailles, son profil noir d'antique forteresse farouche. En deçà, la
ville nouvelle était toute gaie au milieu de ses jardins, un pullulement
de façades blanches, les grands hôtels, les maisons garnies, les beaux
magasins, dont les vitres s'allumaient, pareilles à des braises; pendant
que, derrière le Château, le vieux Lourdes étalait confusément ses
toitures décolorées dans un poudroiement de lumière rousse. À cette
heure tardive, le petit Gers et le grand Gers, les deux croupes énormes
de roche nue, tachetée d'herbe rase, derrière lesquelles descendait
royalement l'astre à son déclin, n'étaient plus qu'un fond neutre,
violâtre, deux rideaux sévères tirés au bord de l'horizon.
Et l'abbé Judaine, en face de cette immensité, éleva de ses deux mains,
plus haut, plus haut encore, le Saint-Sacrement. Il le promena lentement
d'un bout de l'horizon à l'autre, il lui fit décrire un grand signe de
croix, en plein ciel. À gauche, il salua les couvents, les hauteurs du
Buala, la serre de Julos, le Miramont; à droite, il salua les grands
blocs foudroyés des vallées obscures, les collines empourprées de
Visens; en face, il salua les deux villes, le Château baigné par le
Gave, le petit Gers et le grand Gers, déjà ensommeillés; et il salua les
bois, les torrents, les monts, les chaînes indéterminées des pics
lointains, la terre entière, par delà l'horizon visible. Paix à la
terre, espérance et consolation aux hommes! En bas, la foule avait
frémi, sous ce grand signe de croix qui l'enveloppait toute. Il sembla
qu'un souffle divin passait, roulant la houle des petits visages pâles,
aussi nombreux que les flots d'un océan. Une rumeur d'adoration monta,
toutes les bouches ouvertes clamèrent la gloire de Dieu, lorsque
l'ostensoir, que le soleil couchant frappait en plein, apparut de
nouveau comme un autre soleil, un pur soleil d'or traçant le signe de la
croix en traits de flamme, au seuil de l'infini.
Déjà, les bannières, le clergé, l'abbé Judaine sous le dais, rentraient
dans la Basilique, lorsque Marie, au moment où elle y pénétrait, elle
aussi, sans lâcher le timon de son chariot, fut arrêtée un instant par
deux dames, qui l'embrassèrent en pleurant. C'étaient madame de
Jonquière et sa fille Raymonde, montées là pour assister à la
bénédiction, et qui avaient appris le miracle.
--Ah! chère enfant, quelle joie! répétait la dame hospitalière, et
combien je suis fière de vous avoir dans ma salle! C'est, pour nous
toutes, une faveur si précieuse, que la sainte Vierge vous ait choisie.
La jeune fille avait gardé entre les siennes une main de la miraculée.
--Me permettez-vous de vous appeler mon amie, mademoiselle? Je vous
plaignais tant, j'ai tant de plaisir à vous voir marcher, si forte, si
belle déjà!... Laissez-moi vous embrasser encore. Ça me portera bonheur.
Marie balbutiait de ravissement.
--Merci, merci bien, de tout mon coeur... Je suis si heureuse, si
heureuse!
--Oh! nous ne vous quittons plus! reprit madame de Jonquière. Tu
entends, Raymonde? suivons-la, allons nous agenouiller avec elle. Et
c'est nous qui la ramènerons, après la cérémonie.
En effet, ces dames se joignirent au cortège, marchèrent à côté de
Pierre et du père Massias, derrière le dais, jusqu'au milieu du choeur,
entre les rangées de chaises, déjà occupées par les délégations. Seules,
les bannières furent admises, aux deux côtés du maître autel. Et Marie
aussi s'avança, ne s'arrêta qu'en bas des marches, avec son chariot,
dont les fortes roues sonnaient sur les dalles. Elle l'avait amené où la
sainte folie de son désir rêvait de le monter, lui si douloureux et si
pauvre, dans la splendeur de la maison de Dieu, pour qu'il y fût la
preuve du miracle. Dès l'entrée, les orgues avaient éclaté en un chant
triomphal, une acclamation tonitruante de peuple heureux, d'où se
dégagea bientôt une céleste voix d'ange, d'une allégresse aiguë, pure
comme le cristal. L'abbé Judaine venait de poser le Saint-Sacrement sur
l'autel, la foule achevait d'emplir la nef, chacun prenait sa place, se
tassait, en attendant que la cérémonie commençât. Tout de suite, Marie
était tombée à genoux, entre madame de Jonquière et Raymonde, dont les
yeux restaient humides d'attendrissement; pendant que le père Massias, à
bout de force, après la crise d'extraordinaire tension nerveuse qui le
soulevait depuis la Grotte, sanglotait, effondré à terre, la face dans
les mains. Derrière, Pierre et Berthaud demeuraient debout, ce dernier
toujours en surveillance, l'oeil aux aguets, veillant au bon ordre, même
au milieu des plus fortes émotions.
Alors, dans son trouble, étourdi par le chant des orgues, Pierre leva la
tête, regarda l'intérieur de la Basilique. C'était une nef étroite,
haute, bariolée de couleurs vives, que des baies nombreuses inondaient
de lumière. Les bas côtés existaient à peine, se trouvaient réduits à un
simple couloir filant entre les faisceaux des piliers et les chapelles
latérales; ce qui semblait augmenter encore l'élancement de la nef, cet
envolement de la pierre en lignes minces, d'une gracilité enfantine. Une
grille toute dorée, transparente comme une dentelle, fermait le choeur,
où le maître autel, de marbre blanc, couvert de sculptures, avait une
somptuosité de candeur virginale. Mais ce qui étonnait, c'était
l'extraordinaire ornementation dont l'amas transformait l'église entière
en un étalage débordant de broderies et de joailleries, des bannières,
des ex-voto innombrables, tout un fleuve de dons, de cadeaux, qui avait
coulé et s'était amassé sur les murs, tout un ruissellement d'or,
d'argent, de velours, de soie, qui la tapissait du haut en bas. Elle
était le sanctuaire sans cesse embrasé de la reconnaissance, elle
chantait par ses mille richesses un continuel cantique de foi et de
gratitude.
Les bannières, surtout, foisonnaient, se multipliaient comme les
feuilles des arbres, sans nombre. Une trentaine étaient suspendues à la
voûte. En haut, garnissant tout le pourtour du triforium, d'autres
faisaient tableau, encadrées dans des colonnettes. Elles s'étalaient le
long des murailles, elles flottaient au fond des chapelles, elles
entouraient le choeur d'un ciel de soie, de satin et de velours. On en
comptait des centaines, le regard se fatiguait à les admirer. Beaucoup
étaient célèbres, d'un travail si habile, que de grandes brodeuses se
dérangeaient pour les voir: celle de Notre-Dame de Fourvières, aux
armes de la ville de Lyon; celle de l'Alsace, en velours noir, brodé
d'or; celle de la Lorraine, où l'on remarquait une Vierge couvrant deux
enfants de son manteau; celle de la Bretagne, bleue et blanche, où
saignait un Sacré-Coeur au sein d'une gloire. Tous les empires, tous les
royaumes de la terre se trouvaient représentés. Les pays les plus
lointains, le Canada, le Brésil, le Chili, Haïti, avaient là leur
drapeau, dont ils étaient venus dévotement faire hommage à la Reine du
ciel.
Puis, après les bannières, il y avait encore une merveille, les milliers
et les milliers de coeurs d'or et d'argent, accrochés partout, luisant
aux murs comme les étoiles au firmament. Ils dessinaient des roses
mystiques, ils traçaient des festons, des guirlandes, qui montaient le
long des piliers, entouraient les fenêtres, constellaient les chapelles
profondes. Au-dessous du triforium, on avait eu l'idée ingénieuse
d'écrire, en lettres hautes, à l'aide de ces coeurs, les diverses paroles
que la sainte Vierge avait adressées à Bernadette; et une longue frise
se déroulait ainsi, autour de la nef, qui faisait la joie des âmes
enfantines, très occupées à en épeler les mots. C'était un pullulement,
un braisillement de coeurs prodigieux, dont le nombre infini accablait,
quand on songeait à toutes les mains tremblantes de reconnaissance, qui
les avaient donnés. D'ailleurs, beaucoup d'autres ex-voto, et des plus
imprévus, entraient aussi dans la décoration. On voyait, encadrés sous
verre, des bouquets de mariées, des croix d'honneur, des bijoux, des
photographies, des chapelets, jusqu'à des éperons. Et il y avait des
épaulettes d'officier, ainsi que des épées, parmi lesquelles un superbe
sabre, laissé là en souvenir d'une conversion miraculeuse.
Mais ce n'était point assez, d'autres richesses, des richesses de toutes
sortes rayonnaient de toutes parts: des statues de marbre, des diadèmes
enrichis de diamants, un tapis merveilleux, dessiné à Blois, brodé par
les Dames de la France entière, une palme d'or, ornée d'émaux, envoyée
par le Souverain Pontife. Les lampes qui descendaient des voûtes étaient
également des cadeaux, quelques-unes d'or massif, du travail le plus
délicat. Elles ne se comptaient plus, elles étoilaient la nef, comme des
astres précieux. Devant le tabernacle, il y en avait une, offerte par
l'Irlande, un chef-d'oeuvre de ciselure. D'autres, celle de Valence,
celle de Lille, celle de Macao, envoyée celle-ci du fond de la Chine,
étaient de véritables joyaux, étincelants de pierreries. Et quel
resplendissement, lorsque les vingt lustres du choeur étaient allumés,
lorsque les centaines de lampes, les centaines de cierges brûlaient à la
fois, aux grandes cérémonies du soir! Alors, l'église entière
s'embrasait, toutes ces petites flammes de chapelle ardente se
reflétaient en mille feux dans les milliers de coeurs d'or et d'argent.
C'était un brasier extraordinaire, les murs ruisselaient de flammèches
vives, on entrait dans la gloire aveuglante du paradis; tandis que les
bannières sans nombre déroulaient de tous côtés leur soie, leur satin et
leur velours, brodés de Coeurs saignants, de Saints victorieux, de
Vierges dont le bon sourire enfantait des miracles.
Ah! cette Basilique, que de cérémonies déjà y avaient développé leur
pompe! Jamais le culte, jamais la prière et les chants n'y cessaient.
D'un bout de l'année à l'autre, l'encens fumait, les orgues grondaient,
les foules agenouillées priaient de toute leur âme. C'étaient les messes
continuelles, c'étaient les vêpres, et les prônes, et les bénédictions,
et les exercices journellement recommencés, et les fêtes célébrées avec
une magnificence sans égale. Les moindres anniversaires devenaient des
prétextes à solennités fastueuses. Chaque pèlerinage devait avoir sa
part d'éblouissement. Ces souffrants et ces humbles venus de si loin, il
fallait bien les renvoyer consolés, ravis, emportant la vision du
paradis entr'ouvert. Ils avaient vu le luxe de Dieu, ils en garderaient
l'éternelle extase. Au fond de pauvres chambres nues, en face de grabats
douloureux, dans la chrétienté entière, la Basilique s'évoquait avec son
flamboiement de richesses, comme un rêve de promesse et de compensation,
comme la fortune même, le trésor de la vie future, où les pauvres
entreraient certainement un jour, après leur longue misère d'ici-bas.
Et Pierre n'avait aucune joie, regardait ces splendeurs sans consolation
ni espérance. Son malaise affreux augmentait, il faisait noir en lui, un
de ces noirs de tempête, lorsque les idées et les sentiments soufflent
et hurlent. Depuis que Marie s'était levée de son chariot, criant
qu'elle était guérie, depuis qu'elle marchait, si forte, si vivante, il
sentait monter en lui une immense désolation. Cependant, il l'aimait en
frère passionné, il avait éprouvé un bonheur sans bornes, à voir qu'elle
ne souffrait plus. Pourquoi donc agonisait-il ainsi de sa félicité, à
elle? Il ne pouvait plus la regarder, maintenant, agenouillée,
rayonnante au milieu de ses larmes, d'une beauté reconquise et grandie,
sans que son pauvre coeur saignât, comme sous une mortelle blessure. Il
voulait rester pourtant, il détournait les yeux, tâchait de s'intéresser
au père Massias, toujours secoué de sanglots sur les dalles, et dont il
enviait l'anéantissement, dans la dévorante illusion de l'amour divin.
Un instant même, il questionna Berthaud, parut admirer une bannière, sur
laquelle il demanda des explications.
--Laquelle? cette bannière de dentelle, là-bas?
--Oui, à gauche.
--C'est une bannière offerte par le Puy. Les armoiries sont celles du
Puy et de Lourdes, liées par le Rosaire... La dentelle en est si fine,
qu'elle tiendrait dans le creux de la main.
Mais l'abbé Judaine s'avançait, la cérémonie allait commencer. Les
orgues de nouveau grondèrent, un cantique fut chanté, pendant que, sur
l'autel, le Saint-Sacrement était comme l'astre-roi, parmi le
scintillement des coeurs d'or et d'argent, aussi nombreux que les
étoiles. Et Pierre n'eut pas la force de rester davantage. Puisque Marie
avait avec elle madame de Jonquière et Raymonde, qui l'accompagneraient,
il pouvait s'en aller, disparaître en un coin d'ombre, où il pleurerait
enfin. D'un mot, il s'excusa, prétexta son rendez-vous avec le docteur
Chassaigne. Puis, il eut une crainte encore, celle de ne savoir comment
sortir, tellement le flot pressé des fidèles barrait la porte. Une
inspiration lui vint, il traversa la sacristie, descendit dans la
Crypte, par l'étroit escalier intérieur.
Brusquement, ce fut un silence profond, une ombre sépulcrale, succédant
aux voix d'allégresse, au prodigieux éclat de là-haut. La Crypte,
taillée dans le roc, était faite de deux couloirs étroits, séparés par
le massif portant la nef, et qui conduisaient, sous l'abside, à une
chapelle souterraine, que de petites lampes éclairaient nuit et jour.
Une forêt obscure de piliers s'entre-croisait, il régnait là une
mystique terreur, dans les demi-ténèbres, où frissonnait le mystère. Les
murs restaient nus, c'était la pierre même du tombeau, au fond duquel
tout homme doit dormir son dernier sommeil. Le long des couloirs, contre
les parois que recouvraient du haut en bas les plaques de marbre des
ex-voto, on ne voyait qu'une double rangée de confessionnaux; car l'on
confessait dans cette paix morte de la terre, il y avait des prêtres
parlant toutes les langues, pour remettre leurs fautes aux pécheurs
venus là, des quatre coins du monde.
À cette heure, pendant que la foule s'écrasait en haut, la Crypte se
trouvait absolument déserte, pas une âme n'y mettait son petit
frémissement; et Pierre, dans ce grand silence, dans cette ombre, dans
cette fraîcheur de la tombe, s'abattit sur les deux genoux. Ce n'était
point par un besoin de prière et d'adoration, c'était que tout son être
défaillait, sous la tourmente morale qui venait de le briser. Il avait
la soif torturante de voir clair en lui. Ah! que ne pouvait-il
s'enfoncer plus profondément encore dans le néant des choses, réfléchir,
comprendre, se calmer enfin!
Et il vécut une agonie affreuse. Il tâchait de recommencer les minutes,
depuis que Marie, tout d'un coup soulevée de sa couche de misère, avait
jeté son cri de résurrection. Pourquoi donc, malgré sa joie fraternelle
à la revoir debout, avait-il dès lors éprouvé un atroce malaise, comme
si le plus mortel malheur le frappait? Était-il donc jaloux de la grâce
divine? Souffrait-il de ce que la Vierge, en la guérissant, l'avait
oublié, lui dont l'âme était si malade? Il se souvenait du dernier délai
qu'il s'était donné, du rendez-vous suprême qu'il avait fixé à la foi,
au moment où le Saint-Sacrement passerait, si Marie était guérie; et
elle était guérie, et il ne croyait toujours pas, et désormais il
n'avait plus d'espérance, car il ne croirait jamais plus. Là saignait la
plaie vive. Cela éclatait avec une cruauté, une certitude aveuglante:
elle était sauvée, il était perdu. Ce prétendu miracle qui la réveillait
à la vie, venait d'achever en lui la ruine de toute croyance au
surnaturel. Ce qu'il avait rêvé un instant de chercher encore et de
retrouver peut-être à Lourdes, la foi naïve, la foi heureuse du petit
enfant, n'était plus possible, ne refleurirait pas, après cet
écroulement du prodige, cette guérison que Beauclair lui avait annoncée,
qui s'était réalisée ensuite de point en point. Jaloux, oh! non, mais
dévasté, mortellement triste, de rester ainsi tout seul, dans le désert
glacé de son intelligence, à regretter l'illusion, le mensonge, le divin
amour des simples d'esprit, dont son coeur n'était plus capable.
Un flot d'amertume étouffa Pierre, des larmes jaillirent de ses yeux. Il
avait glissé sur les dalles, anéanti d'angoisse. Et il se rappela cette
délicieuse histoire, depuis le jour où Marie, qui avait deviné la
torture de son doute, s'était passionnée pour sa conversion, lui prenant
la main dans l'ombre, la gardant entre les siennes, en balbutiant
qu'elle prierait pour lui, oh! de toute son âme. Elle s'oubliait, elle
suppliait la sainte Vierge de sauver son ami plutôt qu'elle, si elle
n'avait qu'une grâce à obtenir de son divin Fils. Puis, ce fut un autre
souvenir, les heures adorables qu'ils avaient passées ensemble sous
l'épaisse nuit des arbres, pendant le défilé de la procession aux
flambeaux. Là encore, ils avaient prié l'un pour l'autre, ils s'étaient
perdus l'un dans l'autre, avec un si ardent désir de leur bonheur
mutuel, qu'ils avaient touché un instant le fond de l'amour qui se donne
et qui s'immole. Et leur longue tendresse trempée de larmes, la pure
idylle de leur souffrance aboutissait à cette brutale séparation, elle
sauvée, radieuse au milieu des chants de la Basilique triomphante, lui
perdu, sanglotant de misère, écrasé au fond des ténèbres de la Crypte,
dans une solitude glacée de tombe. C'était comme s'il venait de la
perdre une seconde fois, pour toujours.
Brusquement, Pierre sentit le coup de couteau que cette pensée lui
donnait en plein coeur. Il comprit enfin son mal, ce fut une clarté
subite qui éclaira la crise terrible où il se débattait. Une première
fois, il avait perdu Marie, le jour où il s'était fait prêtre, en se
disant qu'il pouvait bien n'être plus un homme, puisqu'elle-même ne
serait jamais femme, frappée dans son sexe d'une maladie incurable. Et
voilà qu'elle était guérie, qu'elle redevenait femme, voilà qu'il
l'avait tout d'un coup revue très forte, très belle, et vivante, et
désirable, et féconde! Lui était mort, ne pouvait redevenir un homme.
Jamais plus il ne soulèverait la pierre tombale qui écrasait, qui
scellait sa chair. Elle s'échappait seule, elle le laissait dans la
terre froide. C'était le vaste monde qui se rouvrait devant elle, le
bonheur souriant, l'amour qui rit sur les routes ensoleillées, un mari,
des enfants sans doute. Tandis que lui, comme enseveli jusqu'aux
épaules, ne gardait de libre que son cerveau, pour souffrir davantage.
Elle était encore à lui, lorsqu'elle n'était à aucun autre, et il
n'agonisait si abominablement, depuis une heure, que de cet arrachement
définitif, qui la séparait de lui, cette fois, à jamais.
Alors, une rage secoua Pierre. Il fut tenté de remonter, de crier la
vérité à Marie. Le miracle, mensonge! la bonté secourable d'un Dieu
tout-puissant, illusion pure! La nature seule avait agi, la vie encore
une fois venait de vaincre. Et il aurait donné des preuves, il lui
aurait montré la vie unique souveraine, refaisant de la santé avec
toutes les souffrances d'ici-bas. Puis, ils seraient partis ensemble,
ils seraient allés très loin, très loin, pour être heureux. Mais une
terreur soudaine l'envahissait. Eh quoi? toucher à cette petite âme
blanche, tuer en elle la croyance, l'emplir de ces ruines de la foi,
dont lui-même était ravagé! Cela lui apparut soudain comme un odieux
sacrilège. Ensuite, il se serait fait horreur, il aurait cru l'avoir
assassinée, s'il se reconnaissait un jour incapable de lui rendre un
bonheur égal. Peut-être ne le croirait-elle pas. D'ailleurs,
épouserait-elle jamais un prêtre parjure, elle qui garderait
l'inoubliable douceur d'avoir été guérie dans l'extase? Tout cela lui
apparut fou, monstrueux, salissant. Déjà, sa révolte s'apaisait, il ne
gardait qu'une infinie lassitude, une sensation brûlante de plaie
inguérissable, son pauvre coeur meurtri et arraché.
Puis, dans son abandon, dans le vide où il roulait, une lutte suprême
l'angoissa. Qu'allait-il faire? Il aurait voulu fuir, ne plus revoir
Marie, devenu lâche devant la souffrance. Car il comprenait bien qu'il
lui faudrait mentir maintenant, puisqu'elle le croyait sauvé avec elle,
converti, guéri de son âme, comme elle était guérie de son corps. Elle
lui en avait dit sa joie, en traînant son chariot par les rampes
colossales. Oh! avoir eu ce grand bonheur ensemble, ensemble! avoir
senti leurs âmes se fondre l'une dans l'autre! Et il avait menti déjà,
il serait obligé de mentir toujours, pour ne pas lui gâter cette belle
illusion si pure. Il laissa s'éteindre les derniers battements de ses
veines, il jura d'avoir la sublime charité de feindre la paix, le
ravissement du salut. Il la voulait complètement heureuse, sans un
regret, sans un doute, en pleine sérénité de la foi, convaincue que la
sainte Vierge avait consenti à leur union toute mystique. Qu'importait
sa torture, à lui! Plus tard peut-être, il se reprendrait. Au milieu de
la solitude désolée de son intelligence, n'était-ce pas un peu de joie
qui le soutiendrait, toute cette joie dont il allait lui laisser le
mensonge consolateur?
Des minutes encore s'écoulèrent, et Pierre anéanti restait sur les
dalles, à calmer sa fièvre. Il ne pensait plus, il n'existait plus, dans
l'accablement de tout l'être qui suit les grandes crises. Mais il crut
entendre un bruit de pas, il se releva péniblement, il affecta de lire
les ex-voto, les inscriptions gravées sur les plaques de marbre, le long
des murs. D'ailleurs, il s'était trompé, personne n'était là; et il n'en
continua pas moins sa lecture, d'abord machinalement, cherchant une
distraction, ensuite gagné peu à peu par une émotion nouvelle.
C'était inimaginable. La foi, l'adoration, la gratitude s'étalaient sur
ces plaques de marbre, gravées en lettres d'or, par centaines, par
milliers d'exemplaires. Il y en avait d'ingénus qui prêtaient à sourire.
Un colonel avait fait sculpter son pied, avec ces mots: «Vous me l'avez
conservé, faites qu'il vous serve.» Plus loin, on lisait: «Que sa
protection s'étende sur la verrerie!» Ou c'était encore l'étrangeté des
demandes que l'on devinait, à l'innocente franchise des remerciements:
«À Marie Immaculée, un père de famille, santé rendue, procès gagné,
avancement obtenu.» Mais cela se perdait dans le concert des cris
brûlants qui montaient. Le cri des amants: «Paul et Anna demandent la
bénédiction de Notre-Dame de Lourdes sur leur union.» Le cri des mères:
«Reconnaissance à Marie, trois fois elle m'a guéri mon
enfant.--Reconnaissance pour la naissance de Marie-Antoinette, que je
lui confie, ainsi que les miens et moi.--P. D. âgé de trois ans, a été
conservé à l'amour des siens.» Le cri des épouses, le cri des malades
soulagés, le cri des âmes rendues au bonheur: «Protégez mon mari, faites
que mon mari se porte bien.--J'étais infirme des deux jambes, je suis
guérie.--Nous sommes venus et nous espérons.--J'ai prié, j'ai pleuré, et
elle m'a exaucée.» Et des cris encore, des cris d'une discrétion ardente
faisaient rêver de longs romans: «Vous nous avez unis, protégez-nous.--À
Marie, pour le plus grand des bienfaits.» Et toujours les mêmes cris,
les mêmes mots revenaient, avec une ferveur passionnée: gratitude,
reconnaissance, hommage, actions de grâce, remerciements. Ah! ces
centaines, ces milliers de cris, à jamais fixés dans le marbre, qui, du
fond de la Crypte, clamaient à la Vierge l'éternelle dévotion des
misérables humains qu'elle avait secourus!
Pierre ne se lassait pas de lire, la bouche amère, envahi d'une
désolation croissante. Lui seul n'avait donc à attendre aucun secours?
Lorsque tant d'êtres souffrants étaient exaucés, lui seul n'avait pas su
se faire entendre? Et il songeait maintenant à l'extraordinaire quantité
des prières qui devaient être dites à Lourdes, d'un bout de l'année à
l'autre. Il tâchait d'en évaluer le nombre: les journées vécues devant
la Grotte, les nuits passées dans l'église du Rosaire, et les cérémonies
à la Basilique, et les processions sous le soleil et sous les étoiles.
C'était incalculable, cette continuelle supplication de toutes les
secondes. La volonté des fidèles était d'en fatiguer les oreilles de
Dieu, de lui arracher des grâces, des pardons, par la masse même, la
masse énorme des prières. Les prêtres disaient qu'il fallait donner à
Dieu les expiations exigées par les péchés de la France, et que lorsque
la somme de ces expiations serait assez forte, la France cesserait
d'être frappée. Quelle croyance dure à la nécessité du châtiment! Quelle
féroce imagination du pessimisme le plus noir! Comme la vie devait être
mauvaise, pour qu'une pareille imploration, un tel cri de misère,
physique et morale, montât vers le ciel!
Mais, au milieu de cette tristesse sans bornes, Pierre sentit une pitié
profonde le gagner. Ah! cette humanité misérable, elle le bouleversait,
réduite à cet excès de malheur, si nue, si faible, si abandonnée,
qu'elle renonçait à sa raison, pour ne plus mettre le bonheur possible
que dans l'ivresse hallucinée du rêve. Des larmes de nouveau emplirent
ses yeux, il pleurait sur lui-même, sur les autres, sur tous les pauvres
êtres torturés, qui ont le besoin de stupéfier leur mal, de l'endormir,
afin d'échapper aux réalités de ce monde. Il lui semblait encore
entendre la foule entassée, agenouillée devant la Grotte, jetant au ciel
la supplication enflammée de sa prière, des foules de vingt et trente
mille âmes d'où montait une ferveur de désir qu'on voyait fumer sous le
soleil, comme un encens. Puis, en dessous de la Crypte même, dans
l'église du Rosaire, s'embrasait une autre exaltation de la foi, les
nuits entières passées au paradis de l'extase, les délices muettes des
communions, les ardents appels sans paroles, où toute la créature se
consume, brûle et s'envole. Puis, comme si les cris jetés devant la
Grotte, comme si l'adoration perpétuelle au Rosaire ne devaient pas
suffire, cette clameur d'ardente requête recommençait autour de lui, sur
les murs de la Crypte; mais, là, elle s'éternisait dans le marbre, elle
ne cesserait plus de crier la souffrance humaine, jusqu'au lointain des
âges; c'était le marbre, c'étaient les murs qui priaient, envahis du
frisson d'universelle pitié qui gagnait jusqu'aux pierres. Et, enfin,
les prières montaient plus haut, toujours plus haut, s'élançaient de la
Basilique rayonnante, bourdonnante au-dessus de lui, pleine en ce moment
d'un peuple frénétique, dont il croyait sentir, au travers des dalles de
la nef, le souffle énorme éclatant en un cantique d'espoir. Il finissait
par être emporté, comme s'il s'était trouvé au milieu du frémissement
même de ce flot immense de prières, qui, parti de la poussière du sol,
gravissait les étages des églises superposées, s'élargissait de
tabernacle en tabernacle, apitoyait les murailles au point qu'elles
sanglotaient, elles aussi, et que le cri suprême de misère allait percer
le ciel, avec l'aiguille blanche, la haute croix dorée, au bout de la
flèche. Ô Dieu tout-puissant, ô Divinité, Force secourable, qui que tu
sois, prends en pitié les pauvres hommes, fais cesser la souffrance
humaine!
Soudainement, Pierre fut ébloui. Il avait suivi le couloir de gauche, il
débouchait au plein jour, en haut des rampes. Et, tout de suite, deux
bras tendres le saisirent, l'enveloppèrent. C'était le docteur
Chassaigne, dont il oubliait le rendez-vous, qui l'attendait là, pour le
mener visiter la chambre de Bernadette et l'église du curé Peyramale.
--Oh! mon enfant, quelle joie doit être la vôtre!... Je viens
d'apprendre la grande nouvelle, la grâce extraordinaire dont Notre-Dame
de Lourdes a comblé votre amie... Souvenez-vous de ce que je vous
disais, avant-hier! Maintenant, je suis tranquille, vous-même êtes
sauvé.
Le prêtre, très pâle, eut une dernière amertume. Mais il put sourire, il
répondit avec douceur:
--Oui, nous sommes sauvés, je suis bien heureux.
C'était le mensonge qui commençait, la divine illusion qu'il voulait
donner aux autres, par charité.
Et Pierre eut encore un spectacle. La grand'porte de la Basilique était
ouverte à deux battants, la nappe rouge du soleil enfilait la nef d'un
bout à l'autre. Tout flambait dans un faste d'incendie, la grille dorée
du choeur, les ex-voto d'or et d'argent, les lampes enrichies de
pierreries, les bannières aux broderies de lumière, les encensoirs
balancés, pareils à des joyaux qui volaient. Là-bas, au fond de cette
splendeur brûlante, parmi les surplis de neige et les chasubles d'or, il
reconnaissait Marie, avec ses cheveux dénoués, des cheveux d'or aussi,
dont le flot la vêtait d'un manteau d'or. Et les orgues éclataient en un
chant royal, et le peuple délirant acclamait Dieu, et l'abbé Judaine qui
venait de reprendre sur l'autel le Saint-Sacrement, le présentait une
dernière fois, très grand, très haut, resplendissant comme une gloire,
dans ce ruissellement d'or de la Basilique, dont toutes les cloches, à
la volée, sonnaient le prodigieux triomphe.
V
Tout de suite, comme ils descendaient les rampes, le docteur Chassaigne
dit à Pierre:
--Vous venez de voir le triomphe, je vais vous montrer maintenant deux
grandes injustices.
Et il le mena, rue des Petits-Fossés, visiter la chambre de Bernadette,
cette chambre basse et obscure, d'où elle était sortie, le jour où la
sainte Vierge lui apparut.
La rue des Petits-Fossés part de l'ancienne rue du Bois, aujourd'hui rue
de la Grotte, et va couper la rue du Tribunal. C'est une ruelle
tortueuse, légèrement en pente, d'une grande tristesse. Les passants y
sont rares, elle n'est bordée que de longs murs, de maisons misérables,
de façades mornes, où pas une fenêtre ne s'ouvre. Un arbre, dans une
cour, en est toute la gaieté.
--Nous y sommes, dit le docteur.
La rue, à cet endroit, s'étranglait, très resserrée, et la maison se
trouvait en face d'une haute muraille grise, la muraille nue d'une
grange. Tous deux, levant la tête, regardaient la petite maison qui
semblait morte, avec ses croisées étroites, son crépi grossier,
violâtre, d'une laideur honteuse de pauvre. En bas, l'allée s'enfonçait
toute noire, une mince grille ancienne seule la fermait; et il y avait
une marche à monter, que le ruisseau, par les orages, baignait.
Le docteur reprit:
--Entrez, mon ami, entrez. Vous n'avez qu'à pousser la grille.
L'allée était profonde, Pierre suivait de la main le mur humide, par
crainte de quelque faux pas. Il lui semblait descendre dans une cave, en
pleine obscurité, avec la sensation, sous lui, d'un sol glissant,
toujours trempé d'eau. Puis, au bout, sur une nouvelle indication du
docteur, il tourna à droite.
--Baissez-vous, car vous pourriez vous cogner, la porte est basse... Là,
nous y sommes.
Comme celle de la rue, cette porte de la chambre était grande ouverte,
dans une insouciance d'abandon. Et Pierre, qui s'était arrêté au milieu
de la pièce, hésitant, les yeux emplis de la vive clarté du dehors, ne
distinguait absolument rien, tombé là en pleine nuit. Une fraîcheur
glacée, pareille à la sensation d'un linge mouillé, l'avait saisi aux
épaules.
Mais, peu à peu, ses yeux s'habituèrent. Les deux fenêtres, de grandeur
inégale, prenaient jour sur une étroite cour intérieure, où ne
descendait qu'une lumière verdâtre, comme au fond d'un puits; et, pour
lire dans la chambre, en plein midi, il aurait fallu une chandelle.
Cette chambre, grande de quatre mètres sur trois mètres cinquante
environ, était dallée de grosses pierres raboteuses; tandis que la
maîtresse poutre et les solives du plafond, apparentes, avaient noirci à
la longue, d'un ton sale de suie. En face de la porte, se trouvait la
cheminée, une pauvre cheminée de plâtre, dont une vieille planche
vermoulue formait la tablette. Un évier était là, entre la cheminée et
l'une des fenêtres. Les murs, dont un ancien badigeon s'en allait par
écailles, tachés d'humidité, couturés de cicatrices, tournaient, comme
le plafond, à une saleté noire. Et il n'y avait plus de meubles, la
pièce paraissait abandonnée, on n'y entrevoyait que des objets confus et
extraordinaires, méconnaissables dans l'ombre lourde qui en noyait les
coins.
Après un silence, le docteur parla.
--Oui, c'est la chambre, tout est parti d'ici... Rien n'a été changé,
seuls les meubles n'y sont plus. J'ai essayé de les replacer, les lits
se trouvaient sûrement contre ce mur, en face des fenêtres; les trois
lits au moins, car les Soubirous étaient sept, le père, la mère, deux
garçons, trois filles... Songez-vous à cela! trois lits emplissant cette
pièce! et sept personnes vivant dans ces quelques mètres carrés! et ce
tas de monde enterré vif, sans air, sans lumière, presque sans pain!
Quelle misère basse, quelle humilité de pauvres êtres pitoyables!
Mais il fut interrompu. Une ombre, que Pierre prit d'abord pour une
vieille femme, entra. C'était un prêtre, le vicaire de la paroisse, qui
justement occupait aujourd'hui la maison. Il connaissait le docteur.
--J'ai entendu votre voix, monsieur Chassaigne, et je suis descendu...
Alors, voilà que vous faites encore visiter la chambre?
--En effet, monsieur l'abbé, je me suis permis... Cela ne vous dérange
pas?
--Oh! du tout, du tout!... Venez tant qu'il vous plaira, amenez du
monde.
Il riait d'un air engageant, il salua Pierre, qui, étonné de sa
tranquille insouciance, lui demanda:
--Pourtant, les gens qui viennent doivent parfois vous importuner?
À son tour, le vicaire parut surpris.
--Ma foi, non! il ne vient personne... Vous comprenez, ce n'est guère
connu, ici. Tout le monde reste là-bas, à la Grotte... Je laisse la
porte ouverte, pour qu'on ne me tracasse pas. Mais des journées se
passent, sans que j'entende seulement le petit bruit d'une souris.
Les yeux de Pierre, de plus en plus, s'accoutumaient à l'obscurité; et,
dans les objets vagues, inquiétants, qui emplissaient les coins, il
finissait par reconnaître de vieux tonneaux, des débris de cages à
poule, des outils cassés, toutes les loques qu'on balaye, qu'on jette au
fond des caves. Puis, pendues aux solives, il aperçut des provisions, un
panier à salade plein d'oeufs, des liasses de gros oignons roses.
--Et, à ce que je vois, reprit-il, avec un léger frémissement, vous avez
cru devoir utiliser la chambre?
Le vicaire commençait à être gêné.
--Sans doute, c'est cela même... Que voulez-vous! la maison est petite,
j'ai si peu de place! Et puis, vous n'avez pas idée comme cette pièce
est humide, il est radicalement impossible de l'habiter... Alors, mon
Dieu! petit à petit, tout cela s'y est entassé de soi-même, sans qu'on
l'ait voulu.
--Une pièce de débarras, conclut Pierre.
--Oh! non, pourtant!... Une pièce inoccupée, et ma foi, oui! si vous y
tenez, une pièce de débarras!
Sa gêne augmentait, mêlée d'un peu de honte. Le docteur Chassaigne
restait silencieux, n'intervenait pas; mais il souriait, il était
visiblement ravi de la révolte de son compagnon contre l'ingratitude
humaine.
Celui-ci, ne pouvant se maîtriser, continua:
--Vraiment, monsieur le vicaire, excusez-moi si j'insiste. Mais songez
donc que vous devez tout à Bernadette, que sans elle Lourdes serait
encore une des villes les plus ignorées de France... Et, en vérité, il
me semble que la reconnaissance de la paroisse aurait dû transformer
cette misérable chambre en une chapelle...
--Oh! une chapelle! interrompit le vicaire, il ne s'agit que d'une
créature, l'Église ne saurait lui rendre un culte.
--Eh bien! ne disons pas une chapelle, disons qu'il devrait y avoir ici
des lumières, des fleurs, des gerbes de roses, toujours renouvelées par
la piété des habitants et des pèlerins... Enfin, je voudrais un peu de
tendresse, un souvenir ému, une image de Bernadette, quelque chose qui
témoignât délicatement de la place qu'elle doit occuper dans tous les
coeurs... C'est monstrueux, cet oubli, cet abandon, la saleté où l'on a
laissé tomber cette pièce!
Du coup, le vicaire, un pauvre homme inconscient et inquiet, se rangea
de son avis.
--Au fond, vous avez mille fois raison. Mais je n'ai aucun pouvoir, je
ne puis rien, moi!... Le jour où l'on viendrait me demander la pièce
pour l'arranger, je la donnerais tout de même, j'enlèverais mes
tonneaux, bien que je ne sache vraiment pas où les mettre... Seulement,
je le répète, ça ne dépend pas de moi, je ne puis rien, rien du tout!
Et, sous le prétexte qu'il avait à sortir, il se hâta de prendre congé,
il se sauva, en disant de nouveau au docteur Chassaigne:
--Restez, restez tant qu'il vous plaira. Vous ne me gênez jamais.
Lorsqu'il se retrouva seul avec Pierre, le docteur lui saisit les mains,
débordant d'une effusion heureuse.
--Ah! mon cher enfant, que vous venez de me faire plaisir! Comme vous
lui avez bien dit ce qui bouillonne dans mon coeur depuis longtemps!...
J'ai eu, moi, cette idée, d'apporter ici chaque matin des roses.
J'aurais fait simplement nettoyer la pièce, je me serais contenté de
mettre sur la cheminée deux grosses gerbes de roses; car vous savez que
j'ai voué à Bernadette une infinie tendresse, et il me semblait que ces
roses seraient ici la floraison même, l'éclat et le parfum de sa
mémoire... Seulement, seulement...
Il eut un geste désespéré.
--Le courage m'a manqué toujours... Oui, je dis le courage, personne
n'ayant osé encore se déclarer ouvertement contre les pères de la
Grotte... On hésite, on recule devant un scandale religieux. Songez au
tapage déplorable que cela soulèverait; et ceux qui s'indignent comme
moi, en sont réduits à se taire, à mieux aimer faire le silence.
Et il ajouta, il conclut:
--C'est une grande tristesse, mon cher enfant, que l'ingratitude et la
rapacité des hommes. Chaque fois que je viens ici, dans cette misère
noire, j'ai le coeur si gros, que je ne peux retenir mes larmes.
Puis, il cessa de parler, ni l'un ni l'autre ne prononça plus un mot,
envahis tous deux par la mélancolie poignante qui se dégageait de la
pièce. Les ténèbres les baignaient, l'humidité leur donnait un frisson,
au milieu du délabrement des murs, de la poussière des vieilles loques
entassées. Et l'idée leur était revenue que, sans Bernadette, rien
n'aurait existé des prodiges qui avaient fait de Lourdes une ville
unique au monde. C'était à sa voix que la source miraculeuse avait
jailli, que la Grotte s'était ouverte, flamboyante de cierges. Des
travaux immenses s'exécutaient, des églises nouvelles poussaient du sol,
des rampes colossales menaient jusqu'à Dieu, toute une cité neuve se
bâtissait comme par prodige, avec ses jardins, ses promenades, ses
quais, ses ponts, ses boutiques, ses hôtels. Et les peuples les plus
lointains de la terre accouraient en foule, et la pluie des millions
tombait si drue, si abondante, que la jeune cité semblait devoir grandir
indéfiniment, emplir toute la vallée, d'un bout à l'autre des montagnes.
Si l'on supprimait Bernadette, plus rien n'existait, l'extraordinaire
aventure rentrait dans le néant, le vieux Lourdes inconnu dormait encore
son sommeil séculaire, au pied du Château. Bernadette était l'ouvrière
unique, la créatrice, et cette chambre d'où elle était partie, le jour
où elle avait vu la Vierge, ce berceau même du miracle, de la
merveilleuse fortune future, se trouvait dédaigné, laissé en proie à la
vermine, bon seulement à faire une pièce de débarras, où l'on serrait
les oignons et les tonneaux vides.
Alors, l'opposition, dans l'esprit de Pierre, s'évoqua avec une
intensité telle, qu'il revit le triomphe auquel il venait d'assister,
l'exaltation de la Grotte et de la Basilique, tandis que Marie, traînant
son chariot, montait derrière le Saint-Sacrement, au milieu des clameurs
de la foule. Mais, surtout, la Grotte rayonnait; non plus l'ancien creux
de roche sauvage, devant lequel l'enfant s'était agenouillée autrefois,
sur le bord désert du torrent; mais la chapelle arrangée, enrichie, la
chapelle ardente, où les nations défilaient. Tout le bruit, toute la
clarté, toute l'adoration, tout l'argent éclataient là-bas, en une
splendeur de continuelle victoire. Ici, au berceau, dans ce trou glacé
et sombre, pas une âme, pas un cierge, pas un chant, pas une fleur.
Personne ne venait, personne ne s'agenouillait ni ne priait. Seuls,
quelques visiteurs tendres avaient, pour emporter un souvenir, émietté
sous leurs doigts la planche à demi pourrie qui servait de tablette à la
cheminée. Le clergé ignorait ce lieu de misère, où les processions
auraient dû se rendre, comme à une station de gloire. C'était là que
l'enfant pauvre avait commencé son rêve, par une nuit froide, couchée
entre ses deux soeurs, prise d'un accès de son mal, pendant que toute la
famille dormait lourdement; c'était de là qu'elle était partie,
emportant ce rêve inconscient, qui allait renaître en elle sous le plein
jour, pour fleurir si joliment en une vision de légende. Et personne ne
refaisait le chemin, la crèche était oubliée, on laissait aux ténèbres
cette crèche où avait germé la petite semence si humble, qui poussait
aujourd'hui, là-bas, en des moissons prodigieuses, que récoltaient les
ouvriers de la dernière heure, au milieu de la pompe souveraine des
cérémonies.
Pierre, que la grande émotion humaine de toute cette histoire
attendrissait aux larmes, reprit enfin à demi-voix, résumant en un mot
ses pensées:
--C'est Bethléem.
--Oui, dit le docteur Chassaigne à son tour, c'est le logis misérable,
l'asile de rencontre, où naissent les religions nouvelles de la
souffrance et de la pitié... Et, parfois, je me demande si tout ne va
pas mieux ainsi, s'il n'est pas préférable que cette chambre reste dans
cette indigence et dans cet abandon. Il me semble que Bernadette n'a
rien à y perdre, car je l'aime davantage, lorsque je viens ici passer
une heure.
Il se tut de nouveau, puis il eut un geste de révolte.
--Non, non! je ne peux pardonner, l'ingratitude me jette hors de moi...
Je vous l'ai dit, je suis convaincu que Bernadette est allée se cloîtrer
librement à Nevers. Mais, si personne ne l'a fait disparaître, quel
soulagement pour ceux qu'elle commençait à gêner, ici!... Et ce sont les
mêmes hommes, si désireux d'être les maîtres absolus, qui aujourd'hui
s'efforcent par tous les moyens de faire le silence sur sa mémoire...
Ah! mon cher enfant, si je vous disais tout!
Peu à peu, il parla, il se soulagea. Cette Bernadette, dont les pères de
la Grotte exploitaient l'oeuvre si âprement, ils la redoutaient plus
encore morte que vivante. Tant qu'elle avait vécu, leur grande terreur
était sûrement qu'elle ne revînt à Lourdes partager la proie; et son
humilité seule les rassurait, car elle n'était point une dominatrice,
elle-même avait choisi l'ombre de renoncement où elle devait s'éteindre.
Mais, à présent, ils tremblaient davantage, à l'idée qu'une volonté
autre que la leur pouvait ramener les reliques de la voyante. Dès le
lendemain de la mort, cette idée était bien venue au conseil municipal:
la ville voulait élever un tombeau, on parlait d'ouvrir une
souscription. Nettement, les soeurs de Nevers se refusèrent à livrer le
corps, qui leur appartenait, disaient-elles. Derrière les soeurs, tout
le monde avait alors senti les pères, très inquiets, qui agissaient, qui
s'opposaient secrètement à ce retour de cendres vénérées, dans
lesquelles ils flairaient une concurrence possible à la Grotte
elle-même. Imaginait-on cette chose menaçante? une tombe monumentale au
cimetière, les pèlerins s'y rendant en procession, les malades allant
baiser fiévreusement le marbre, des miracles s'y produisant au milieu
d'une sainte ferveur! C'était la concurrence certaine, désastreuse, le
déplacement de la dévotion et du prodige. Et la grande, l'unique peur
revenait toujours, celle d'avoir à partager, de voir l'argent se porter
ailleurs, si la ville, instruite maintenant, savait tirer parti du
tombeau.
On prêtait même aux pères un projet plein d'une astuce profonde. Ils
auraient eu l'idée secrète de réserver pour eux le corps de Bernadette,
que les soeurs de Nevers se seraient simplement engagées à leur garder,
dans la paix de leur chapelle. Seulement, ils attendaient, ils ne
voulaient le ramener que le jour où l'affluence des pèlerins
commencerait à décroître. À quoi bon, maintenant, ce retour solennel,
puisque les foules accouraient sans cesse plus nombreuses; tandis que,
lorsque l'extraordinaire succès de Notre-Dame de Lourdes déclinerait,
comme toutes les choses de ce monde, on devinait quel réveil de la foi
pourrait être la cérémonie solennelle et retentissante, dans laquelle la
chrétienté verrait les reliques de l'élue reprendre possession de la
terre sacrée où elle avait fait pousser tant de merveilles. Et les
miracles recommenceraient, sur le marbre de son tombeau, devant la
Grotte ou dans le choeur de la Basilique.
--Vous pouvez chercher, continua le docteur Chassaigne, vous ne
trouverez pas à Lourdes, officiellement, une seule image de Bernadette.
On vend son portrait, mais il n'est nulle part, dans aucun sanctuaire...
C'est l'oubli systématique, c'est le même sentiment de sourde
inquiétude qui a fait le silence et l'abandon, dans cette triste chambre
où nous sommes. De même qu'on a peur d'un culte possible sur sa tombe,
on a peur que les foules ne viennent s'agenouiller ici, le jour où deux
cierges brûleraient, où deux bouquets de roses fleuriraient cette
cheminée. Et si une paralytique se levait en criant qu'elle est guérie,
quel scandale, quel trouble dans les âmes des bons commerçants de la
Grotte, qui verraient leur monopole compromis gravement!... Ils sont les
maîtres, ils entendent rester les maîtres, ils ne veulent rien lâcher de
la ferme magnifique qu'ils ont conquise et qu'ils exploitent. Mais ils
tremblent pourtant, oui! ils tremblent devant la mémoire des ouvriers de
la première heure, de cette petite fille qui est une si grande morte,
dont l'héritage énorme les brûle de convoitise, à un tel point, qu'après
l'avoir envoyée vivre à Nevers, ils n'osent même pas ramener son corps,
laissé en prison sous la dalle d'un couvent!
Ah! cette destinée pitoyable de pauvre être retranché des vivants, dont
le cadavre à son tour était frappé d'exil! Et comme Pierre la plaignait,
cette créature de misère qui semblait n'avoir été choisie que pour
souffrir, dans sa vie et dans sa mort! Même en admettant qu'une volonté
unique, persistante, ne l'eût pas fait disparaître, puis gardée jusque
dans la tombe, quelle étrange suite de circonstances, comme il semblait
que quelqu'un, inquiet du pouvoir immense qu'elle pouvait prendre, se
fût toujours jalousement efforcé de la tenir à l'écart! Elle restait à
ses yeux l'élue, la martyre; et, s'il ne pouvait plus croire, si
l'histoire de cette malheureuse suffisait pour achever de ruiner en lui
la croyance, elle ne l'en bouleversait pas moins dans toute sa
fraternité, en lui révélant une religion nouvelle, la seule dont son
coeur fût encore plein, la religion de la vie, de la douleur humaine.
Le docteur Chassaigne, justement, avant de quitter la chambre,
s'écriait:
--Et c'est ici qu'il faut croire, mon cher enfant. Voyez-vous ce trou
obscur, songez-vous à la Grotte resplendissante, à la Basilique
triomphante, à toute la ville bâtie, à ce monde créé, à ces foules
accourues! Mais si Bernadette n'était qu'une halluciné, une folle,
est-ce que l'aventure ne serait pas plus étonnante, plus inexplicable
encore? Comment! le rêve d'une folle aurait suffi pour remuer ainsi les
nations!... Non, non! un souffle divin a passé, qui seul peut expliquer
le prodige.
Vivement, Pierre allait répondre. Oui! c'était vrai, un souffle avait
passé, le sanglot de la douleur, le désir inextinguible vers l'infini de
l'espoir. Si le rêve d'une enfant souffrante avait suffi pour amener les
peuples, pour faire pleuvoir les millions et pousser du sol une cité
nouvelle, n'était-ce pas que ce rêve venait apaiser un peu la faim des
pauvres hommes, l'insatiable besoin qu'ils ont d'être trompés et
consolés? Elle avait rouvert l'inconnu, sans doute à un moment social et
historique favorable; et les foules s'y étaient précipitées. Oh! se
réfugier dans le mystère, quand la réalité est si dure, s'en remettre au
miracle, puisque la nature cruelle semble une longue injustice! Mais on
a beau organiser l'inconnu, le réduire en dogmes, en faire des religions
révélées, il n'y a toujours au fond que cet appel de la souffrance, ce
cri de la vie, exigeant la santé, la joie, le bonheur fraternel, jusqu'à
l'accepter dans un autre monde, s'il ne peut être sur cette terre. À
quoi bon croire aux dogmes? Ne suffit-il pas de pleurer et d'aimer?
Et Pierre, cependant, ne discuta point. Il retint la réponse qui lui
montait aux lèvres, convaincu d'ailleurs que l'éternel besoin du
surnaturel ferait vivre chez l'homme douloureux l'éternelle foi. Le
miracle, qu'on ne pouvait constater, devait être un pain nécessaire à
la désespérance humaine. Puis, ne s'était-il pas juré, charitablement,
de ne plus affliger personne de son doute?
--Quel prodige, n'est-ce pas? insista le docteur.
--Certes! finit-il par dire. Tout le drame humain s'est joué, toutes les
forces inconnues ont agi, dans cette pauvre chambre, si humide et si
noire.
Silencieux, ils restèrent quelques minutes encore. Ils refirent le tour
des murs, levèrent les yeux vers le plafond enfumé, jetèrent un dernier
coup d'oeil vers l'étroite cour verdâtre. C'était en vérité navrant,
cette indigence tombée aux toiles d'araignée, cette saleté des vieux
tonneaux, des outils hors d'usage, des débris de toutes sortes, qui se
pourrissaient dans les coins, en tas. Et, sans ajouter une parole,
lentement ils s'en allèrent enfin, la gorge serrée de tristesse.
Dans la rue seulement, le docteur Chassaigne parut se réveiller. Il eut
un petit frisson, il pressa le pas, en disant:
--Ce n'est pas fini, mon cher enfant, suivez-moi... Nous allons voir,
maintenant, l'autre grande iniquité.
C'était de l'abbé Peyramale et de son église qu'il parlait. Ils
traversèrent la place du Porche, tournèrent dans la rue Saint-Pierre;
quelques minutes devaient suffire. Mais la conversation était retombée
sur les pères de la Grotte, sur la guerre terrible, sans merci, faite
par le père Sempé à l'ancien curé de Lourdes. Celui-ci, vaincu, en était
mort, dans une affreuse amertume; et, après l'avoir ainsi tué de
chagrin, on avait achevé de tuer son église, qu'il laissait inachevée,
sans toiture, ouverte au vent et à la pluie. Cette église monumentale,
de quel rêve glorieux elle avait empli les dernières années de son
existence! Depuis qu'on l'avait dépossédé de la Grotte, chassé de cette
oeuvre de Notre-Dame de Lourdes dont il était, avec Bernadette, le
premier ouvrier, son église devenait sa revanche, sa protestation, sa
part de gloire à lui, la maison de Dieu où il triompherait en habits
sacrés, d'où il emmènerait d'interminables processions, pour réaliser le
voeu formel de la sainte Vierge. L'homme d'autorité et de domination qui
était au fond de son être, le pasteur de foules, le constructeur de
temples, goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une
imprévoyance d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, se
laissait voler par les entrepreneurs, pourvu qu'il y eût toujours un
peuple d'ouvriers sur les échafaudages. Et il la voyait grandir, son
église, et il la voyait finie, par un beau matin d'été, toute neuve dans
le soleil levant.
Ah! cette vision sans cesse évoquée, elle lui donnait le courage de la
lutte, au milieu du meurtre sourd dont il se sentait enveloppé. Son
église, dominant la vaste place, se dressait enfin dans sa majesté
colossale. Il l'avait voulue de style roman, très grande, très simple,
la nef longue de quatre-vingt-dix mètres, la flèche haute de cent
quarante. Elle resplendissait au clair soleil, débarrassée la veille du
dernier échafaudage, encore toute fraîche de jeunesse, avec ses larges
assises de pierre, montées par rangs égaux. Et, en pensée, il tournait
autour d'elle, ravi de sa nudité, de sa chasteté de vierge enfant, d'une
candeur géante, sans une sculpture, sans un ornement qui l'aurait
inutilement chargée. Les toitures de la nef, du transept et de l'abside
régnaient à la même hauteur, au-dessus de l'entablement, fait de
moulures sévères. De même, les baies des bas côtés et de la nef
n'avaient d'autre décoration que des archivoltes moulurées, continuant
les pieds-droits. Il s'arrêtait devant les grandes verrières du
transept, dont les rosaces étincelaient; il faisait le tour, en passant
derrière l'abside ronde, contre laquelle le bâtiment de la sacristie
alignait deux étages de petites fenêtres; et il revenait, et il ne
pouvait se lasser devant cette royale ordonnance, ces grandes lignes qui
se découpaient sur le bleu, ces toits superposés, cette masse énorme
dont la solidité défiait les siècles. Mais, lorsqu'il fermait les yeux,
il évoquait surtout la façade, le clocher, dans un ravissement
d'orgueil: en bas, le porche à trois travées, la travée de droite et la
travée de gauche, dont les toitures de pierre formaient terrasse, tandis
que le clocher, naissant de la travée centrale, s'élançait au milieu,
d'un jet puissant. Là aussi, les colonnes engagées dans les pieds-droits
supportaient des archivoltes simplement moulurées. Contre le pignon, à
la pointe d'un pinacle, une statue de Notre-Dame de Lourdes se trouvait
sous un dais, entre les deux baies hautes de la nef. Au-dessus, d'autres
baies s'ouvraient encore, que garnissaient les abat-son, fraîchement
peints. Les contreforts partaient du sol, aux quatre angles,
s'amincissaient en montant, d'une légèreté forte, jusqu'à la flèche, une
hardie flèche de pierre, flanquée de quatre clochetons, ornée également
de pinacles, envolée et perdue en plein ciel. Et il lui semblait que
c'était son âme de prêtre fervent qui avait grandi, qui s'était élancée
avec cette flèche, pour témoigner de sa foi au travers des âges,
là-haut, tout près de Dieu.
D'autres fois, une vision l'enchantait davantage encore. Il croyait voir
l'intérieur de son église, le jour de la première messe solennelle qu'il
y célébrerait. Les vitraux jetaient des feux comme des pierreries, les
douze chapelles des bas côtés rayonnaient de cierges. Et il était au
maître autel de marbre et d'or, et les quatorze colonnes de la nef, en
marbre des Pyrénées d'un seul bloc, dons magnifiques venus des quatre
coins de la chrétienté, se dressaient, supportant la voûte, que les voix
grondantes des orgues emplissaient d'un chant d'allégresse. Un peuple de
fidèles se pressait là, agenouillé sur les dalles, en face du choeur
entouré d'une grille légère ainsi qu'une dentelle, revêtu d'une
admirable boiserie sculptée. La chaire à prêcher, royal cadeau d'une
grande dame, était une merveille d'art, fouillée en plein chêne. Les
fonts baptismaux avaient été taillés dans la pierre dure par un artiste
de grand talent. Des tableaux de maître ornaient les murailles, des
croix, des ciboires, des ostensoirs précieux, des vêtements sacrés,
pareils à des soleils, s'entassaient au fond des armoires de la
sacristie. Et quel rêve d'être le pontife d'un tel temple, d'y régner
après l'avoir bâti avec passion, d'y bénir les foules accourues de toute
la terre, pendant que les sonneries volantes du clocher iraient dire à
la Grotte et à la Basilique qu'elles avaient là-bas, dans le vieux
Lourdes, une rivale, une soeur victorieuse, chez laquelle Dieu triomphait
aussi!
Après avoir suivi un instant la rue Saint-Pierre, le docteur Chassaigne
et son compagnon tournèrent dans la petite rue de Langelle.
--Nous arrivons, dit le docteur.
Mais Pierre regardait, ne voyait pas d'église. Il n'y avait là que des
masures misérables, tout un quartier de faubourg pauvre, obstrué de
constructions lépreuses. Enfin, il aperçut, au fond d'une impasse, un
pan de la vieille palissade, à demi pourrie, qui entourait encore le
vaste terrain carré, compris entre les rues Saint-Pierre, de Bagnères,
de Langelle et des Jardins.
--Il faut tourner à gauche, reprit le docteur, qui s'était engagé dans
un couloir étroit, parmi des décombres. Nous y voilà!
Et la ruine, brusquement, apparut, au milieu des laideurs et des misères
qui la masquaient.
Toute la puissante carcasse de la nef et des bas côtés, du transept et
de l'abside, était debout. Les murs, partout, s'élevaient jusqu'à la
naissance des voûtes. On pénétrait là comme dans une église véritable,
on pouvait s'y promener à l'aise, en reconnaître les parties
accoutumées. Seulement, lorsqu'on levait les yeux, on voyait le ciel:
les toitures manquaient, la pluie tombait, le vent soufflait librement.
Depuis quinze ans bientôt, les travaux étaient abandonnés, les choses
restaient dans l'état où le dernier maçon les avait laissées. Ce qui
frappait d'abord, c'étaient les dix piliers de la nef, les quatre
piliers du choeur, ces piliers magnifiques en marbre des Pyrénées d'un
seul bloc, qu'on avait recouverts d'une chemise de planches, pour les
protéger contre tout dégât. Les bases et les chapiteaux, encore bruts,
attendaient les sculpteurs. Et ces colonnes isolées, ainsi vêtues de
bois, avaient une grande tristesse. Puis, une mélancolie montait de
l'enceinte béante, de l'herbe qui envahissait le sol ravagé, bossué, des
bas côtés et de la nef, une herbe drue de cimetière, au travers de
laquelle les femmes du voisinage avaient fini par tracer des sentiers.
Elles entraient y étendre leurs lessives. Tout un blanchissage de
pauvre, des draps épais, des chemises en loques, des langes d'enfant,
achevaient justement d'y sécher, aux derniers rayons du soleil qui se
glissaient là, par les larges baies vides.
Lentement, sans parler, Pierre et le docteur Chassaigne firent le tour,
à l'intérieur. Les dix chapelles des bas côtés formaient des sortes de
compartiments, pleins de gravats et de débris. On avait cimenté le sol
du choeur, sans doute pour protéger la crypte des infiltrations, en
dessous; malheureusement, les voûtes devaient se tasser, il existait là
une dépression que l'orage de la nuit précédente avait transformée en un
petit lac. Du reste, c'étaient ces parties du transept et de l'abside
qui avaient le moins souffert. Pas une pierre ne bougeait; les grandes
rosaces centrales, au-dessus du triforium, semblaient attendre leurs
verrières; tandis que des madriers, oubliés en haut des murs de
l'abside, auraient pu faire croire qu'on allait commencer à la couvrir,
le lendemain. Mais, quand ils furent revenus sur leurs pas, et qu'ils
sortirent, pour voir la façade, la détresse lamentable de cette jeune
ruine se montra. De ce côté, on avait beaucoup moins poussé les travaux,
le porche à triple travée était seul construit; et quinze années
d'abandon avaient suffi aux hivers pour en ronger les sculptures, les
colonnettes, les archivoltes, dans un travail de destruction vraiment
singulier, comme si la pierre, entamée profondément, détruite, s'était
fondue sous des larmes. Le coeur se serrait, à la vue de cette
destruction qui s'attaquait à l'oeuvre, avant même qu'elle fût finie. Ne
pas être encore, et déjà s'émietter ainsi sous le ciel! s'immobiliser
dans sa croissance de colosse géant, pour semer l'herbe de décombres!
Ils rentrèrent dans la nef, ils y retrouvèrent l'affreuse tristesse de
cet assassinat d'un monument. Le vaste terrain vague, à l'intérieur,
était obstrué par les débris des échafaudages, qu'il avait fallu
abattre, pourris à moitié, dans la crainte que leur chute n'écrasât le
monde; et c'étaient partout, au milieu des herbes hautes, des
plats-bords, des boulins, des cintres, mêlés à des paquets de vieilles
cordes, que l'humidité achevait de manger. Il y avait aussi la carcasse
efflanquée d'un treuil, se dressant comme une potence. Des manches de
pelle, des morceaux cassés de brouettes, traînaient encore parmi des
matériaux oubliés, des tas de briques verdâtres, tachées de mousse, où
fleurissaient des liserons. Sous les nappes d'orties, on revoyait, par
places, les rails du petit chemin de fer, installé pour les charrois, et
dont un wagonnet renversé gisait dans un coin. Mais la grande mélancolie
de cette mort des choses était surtout la locomobile, restée sous le
toit du hangar qui l'abritait. Depuis quinze ans, elle était là,
refroidie, morte. Le hangar avait fini par s'effondrer sur elle, de
larges trous laissaient la pluie la tremper, à chaque averse. Un bout
de la courroie de transmission qui actionnait le treuil, pendait,
semblait la lier, pareil à un fil d'araignée géant. Et ses aciers, ses
cuivres se pourrissaient eux aussi, comme rouilles de lichens,
recouverts d'une végétation de vieillesse, dont les plaques jaunâtres
faisaient d'elle une sorte de machine très ancienne, herbue, que les
hivers avaient décharnée. Cette machine morte, cette machine froide, au
foyer éteint, à la chaudière muette, c'était l'âme même du travail qui
s'en était allée, dans la vaine attente du grand coeur charitable, dont
la venue, à travers les églantiers et les ronces, devait réveiller
l'Église-au-Bois-dormant de son lourd sommeil de ruine.
Le docteur Chassaigne, enfin, parla.
--Ah! dit-il, quand on pense que cinquante mille francs auraient suffi
pour empêcher un tel désastre! avec cinquante mille francs, on pouvait
couvrir, le gros oeuvre était sauvé, et l'on avait tout le temps
d'attendre... Mais ils voulaient tuer l'oeuvre, comme ils avaient tué
l'homme.
D'un geste, il désigna, là-bas, les pères de la Grotte, qu'il évitait de
nommer.
--Et dire qu'ils ont des recettes annuelles de neuf cent mille francs!
Ils préfèrent envoyer des cadeaux à Rome, pour entretenir des amitiés
puissantes.
Malgré lui, il repartait en campagne contre les adversaires du curé
Peyramale. Toute cette histoire le hantait d'une sainte colère de
justice. En face de la ruine lamentable, il reprenait les faits, le curé
enthousiaste se lançant dans la construction de son église, s'endettant,
se laissant voler, tandis que le père Sempé aux aguets profitait de
chacune de ses fautes, le discréditait près de l'évêque, finissait par
tarir les aumônes et par faire arrêter les travaux. Puis, après la mort
du vaincu, venaient les procès interminables, quinze années de procès
qui avaient donné aux hivers le temps de manger l'oeuvre. Maintenant,
elle était dans un si pitoyable état, la dette montait à un chiffre si
gros, que tout paraissait bien fini. La mort lente, la mort des pierres
s'achevait. Sous son hangar effondré, la locomobile allait tomber en
loques, battue par la pluie, rongée par la mousse.
--Je le sais bien, ils chantent victoire, il n'y a plus qu'eux. C'était
ce qu'ils désiraient, être les maîtres absolus, garder pour eux seuls
toute la puissance, tout l'argent... Si je vous disais que leur terreur
de la concurrence les a poussés jusqu'à écarter de Lourdes les ordres
religieux qui ont tenté d'y venir. Des jésuites, des dominicains, des
bénédictins, des capucins, des carmes ont fait des demandes; toujours,
les pères de la Grotte sont parvenus à les évincer. Ils ne tolèrent que
les ordres de femmes, ils ne veulent qu'un troupeau... Et la ville leur
appartient, et ils y tiennent boutique, ils y vendent Dieu, en gros et
en détail!
À pas lents, il était revenu au milieu de la nef, parmi les décombres.
D'un grand geste, il montra la dévastation qui l'entourait.
--Voyez cette tristesse, cette misère affreuse... Là-bas, le Rosaire et
la Basilique leur ont coûté plus de trois millions.
Pierre, alors, comme dans la noire et froide chambre de Bernadette, vit
se dresser la Basilique, radieuse en son triomphe. Ce n'était point ici
que se réalisait le rêve du curé Peyramale, officiant, bénissant les
foules à genoux, pendant que les orgues grondaient d'allégresse. La
Basilique, là-bas, s'évoquait, toute sonnante de la volée des cloches,
toute clamante de la joie surhumaine d'un miracle, toute braisillante de
flammes, avec ses bannières, ses lampes, ses coeurs d'argent et d'or, son
clergé vêtu d'or, son ostensoir pareil à un astre d'or. Elle flambait
dans le soleil couchant, elle touchait le ciel de sa flèche, dans
l'envolement des milliards de prières dont ses murs frémissaient. Ici,
l'église morte avant de naître, l'église interdite par un mandement de
l'évêque, tombait en poudre, ouverte aux quatre vents. Chaque orage
emportait un peu des pierres, de grosses mouches bourdonnaient seules
dans les orties qui avaient envahi la nef; et il n'y avait d'autres
dévotes que les femmes du voisinage, venant retourner leur pauvre linge,
étendu sur l'herbe. Au milieu du morne silence, une voix sourde semblait
sangloter, la voix des colonnes de marbre peut-être, pleurant leur luxe
inutile, sous leur chemise de planches. Parfois, des oiseaux
traversaient l'abside déserte, en jetant un petit cri. Des bandes de
rats énormes, réfugiés sous les pièces des échafaudages abattus, se
mordaient, bondissaient hors de leurs trous, dans un galop d'effroi. Et
rien n'était d'une angoisse plus désespérée que cette ruine voulue, ne
face de sa triomphante rivale, la Basilique rayonnante d'or.
De nouveau, le docteur Chassaigne dit simplement:
--Venez.
Ils sortirent de l'église, ils longèrent le bas côté de gauche,
arrivèrent devant une porte, faite grossièrement de quelques planches
clouées; et, quand ils eurent descendu un escalier de bois à demi rompu,
dont les marches branlaient sous leurs pieds, ils se trouvèrent dans la
crypte.
C'était une salle basse, aux voûtes écrasées, qui reproduisait
exactement les dispositions du choeur. Les colonnes trapues, laissées à
l'état brut, attendaient elles aussi leurs sculptures. Des matériaux
traînaient, des bois achevaient de pourrir sur la terre battue, toute la
vaste salle restait blanche de plâtre, dans le fruste abandon des
bâtisses qu'on ne finit pas. Au fond, trois baies, autrefois vitrées, et
dont il ne restait plus un carreau, éclairaient d'un grand jour froid la
nudité désolée des murs.
Et, là, au milieu, dormait le corps du curé Peyramale. Des amis fervents
avaient eu l'idée touchante de l'ensevelir ainsi dans la crypte de son
église inachevée. Sur une large marche, le tombeau était tout en marbre.
Les inscriptions, en lettres d'or, disaient la pensée des souscripteurs,
le cri de vérité et de réparation qui sortait du monument. On lisait sur
la face: «De pieuses oboles venues de tout l'univers ont élevé ce
tombeau à la mémoire bénie du grand serviteur de Notre-Dame de Lourdes.»
On lisait à droite ces mots d'un bref de Pie IX: «Vous vous êtes dévoué
tout entier à édifier un temple à la Mère de Dieu.» On lisait à gauche
cette parole de l'Évangile: «Heureux ceux qui souffrent de persécution
pour la justice.» N'était-ce point la plainte véridique, l'espoir
légitime du vaincu, qui avait combattu si longtemps, dans l'unique désir
d'exécuter strictement les ordres de la Vierge, que Bernadette lui avait
transmis? Elle se trouvait là, Notre-Dame de Lourdes, une statuette
mince, placée au-dessus de l'inscription funéraire, contre la grande
muraille nue, que décoraient seulement quelques couronnes de perles,
pendues à des clous. Et, devant le tombeau, cinq ou six bancs étaient
alignés, comme devant la Grotte, pour les fidèles qui voulaient
s'asseoir.
Mais, d'un nouveau geste de pitié émue, le docteur Chassaigne,
silencieusement, avait montré à Pierre une tache énorme d'humidité qui
verdissait le mur du fond. Pierre se rappela le petit lac qu'il avait
remarqué en haut, sur le ciment disjoint du choeur, un amas d'eau
considérable laissé par l'orage de la nuit précédente. Évidemment, des
infiltrations se produisaient, une source véritable coulait en bas,
envahissait la crypte, par les temps de forte pluie. Tous deux eurent le
coeur serré, lorsqu'ils s'aperçurent que l'eau suivait la voûte par
minces filets et retombait en grosses gouttes régulières, cadencées, sur
le tombeau.
Le docteur ne put retenir un gémissement.
--Il pleut maintenant, il pleut sur lui!
Pierre demeurait immobile, dans une sorte de terreur sacrée. Sous cette
eau qui tombait, sous les coups de vent qui devaient entrer l'hiver, par
les carreaux brisés des fenêtres, ce mort lui apparut lamentable et
tragique. Il prenait une grandeur farouche, tout seul dans son riche
tombeau de marbre, au milieu des gravats, au fond des ruines croulantes
de son église. Il en était le gardien solitaire, le mort endormi et
rêveur qui en gardait les espaces vides, ouverts à tous les oiseaux de
nuit. Il y était la protestation muette, obstinée, éternelle, et il y
était l'attente. Couché dans sa bière, ayant l'éternité pour prendre
patience, il y attendait sans lassitude les ouvriers qui reviendraient
peut-être, par un beau matin d'avril. S'ils mettaient dix ans, il serait
là, et s'ils mettaient un siècle, il serait là encore. Il attendait que
les échafaudages pourris, là-haut, parmi l'herbe de la nef, fussent
ressuscités ainsi que des morts, dans un prodige, de nouveau debout le
long des murs. Il attendait que la locomobile, sous la mousse, tout d'un
coup brûlante, retrouvât son haleine, pour monter les charpentes de la
toiture. Son oeuvre aimée, la géante construction croulait sur sa tête,
et les mains jointes, les yeux clos, il en gardait les décombres, il
attendait.
À demi-voix, le docteur acheva la cruelle histoire, comment après avoir
persécuté le curé Peyramale et son oeuvre, on persécutait son tombeau.
Anciennement, un buste du curé était là, des mains dévotes entretenaient
devant lui la petite flamme d'une lampe. Mais une femme étant tombée la
face contre terre, en disant qu'elle voyait l'âme du défunt, les pères
de la Grotte s'émurent. Est-ce que des miracles allaient se produire?
Déjà des malades passaient les journées entières, assis sur les bancs,
devant le tombeau. D'autres s'agenouillaient, baisaient le marbre,
imploraient leur guérison. Et ce fut une terreur: s'ils guérissaient, si
la Grotte avait un concurrent dans ce martyr, couché tout seul, au
milieu des vieux outils laissés par les maçons! L'évêque de Tarbes,
prévenu, travaillé, publia le mandement qui interdisait l'église, en
défendant tout culte, tout pèlerinage et procession au tombeau de
l'ancien curé de Lourdes. Comme pour Bernadette, son souvenir était
proscrit, son image ne se trouvait officiellement nulle part. De même
qu'ils s'étaient acharnés contre l'homme vivant, les pères s'acharnaient
contre la mémoire du grand mort. Ils le poursuivaient jusque dans la
tombe. Eux seuls, aujourd'hui encore, empêchaient que les travaux de
l'église ne fussent repris, créant de continuels obstacles, refusant de
partager leur riche moisson d'aumônes. Et ils attendaient que la pluie
des hivers tombât, achevât l'oeuvre de destruction, que la voûte, les
murs, toute la construction géante croulât sur le tombeau de marbre, sur
le corps du vaincu, et qu'il fût enseveli, et qu'il fût broyé!
--Ah! murmura le docteur, moi qui l'ai connu si vaillant, si
enthousiaste des nobles besognes! Maintenant, vous le voyez, il pleut,
il pleut sur lui!
Péniblement, il se mit à genoux, il s'apaisa dans une longue prière.
Pierre, qui ne pouvait prier, restait debout. Une humanité émue
débordait de son coeur. Il écoutait les pesantes gouttes de la voûte
s'écraser une à une sur le tombeau, dans un rythme lent, qui semblait
compter les secondes de l'éternité, au milieu du profond silence. Et il
songeait à l'éternelle misère de ce monde, à cette élection de la
souffrance frappant toujours les meilleurs. Les deux grands ouvriers de
Notre-Dame de Lourdes, Bernadette, le curé Peyramale, revivaient devant
lui, ainsi que des victimes pitoyables, torturées pendant leur vie,
exilées après leur mort. Certes, cela aurait achevé de tuer en lui la
foi; car la Bernadette qu'il venait de trouver, au bout de son enquête,
n'était qu'une soeur humaine, chargée de toutes les douleurs. Mais il
n'en gardait pas moins pour elle un culte de fraternelle tendresse, et
deux larmes lentes roulèrent sur ses joues.