M. de Guersaint s'était retourné.

--Tiens! le monsieur seul... Il doit revenir du marché, il se rapporte

des gourmandises.

Pierre feignit de ne pas entendre, car il jugeait son compagnon trop

léger pour le mettre dans la confidence d'un secret qui n'était pas le

sien. Puis, une gêne lui venait, une sorte de terreur pudique, à l'idée

de cette revanche de la chair, qu'il savait là désormais, au milieu de

la mystique exaltation dont il se sentait enveloppé.

Ils arrivèrent à l'Hôpital, juste au moment où l'on descendait les

malades pour les conduire à la Grotte. Et ils trouvèrent Marie très

gaie, ayant bien dormi. Elle embrassa son père, le gronda, quand elle

sut qu'il n'avait pas encore décidé son excursion à Gavarnie. S'il n'y

allait pas, il lui ferait beaucoup de chagrin. D'ailleurs, elle disait,

de son air reposé et souriant, qu'elle ne serait pas guérie ce jour-là.

Ensuite, elle supplia Pierre de lui obtenir la permission de passer la

nuit suivante devant la Grotte: c'était une faveur, souhaitée ardemment

de toutes, qu'on accordait avec quelque peine, aux seules protégées.

Après s'être récrié, inquiet pour sa santé d'une nuit entière à la belle

étoile, il dut lui promettre de faire la démarche, en la voyant

subitement très malheureuse. Sans doute, elle n'espérait se faire

entendre de la sainte Vierge que seule à seule, dans la paix souveraine

des ténèbres. Et, ce matin-là, à la Grotte, lorsque tous les trois y

eurent entendu une messe, elle se trouva si perdue parmi les malades,

qu'elle voulut être ramenée à l'Hôpital dès dix heures, en se plaignant

d'avoir les yeux fatigués par le grand jour.

Quand son père et le prêtre l'eurent réinstallée dans la salle

Sainte-Honorine, elle leur donna congé pour la journée entière.

--Non, ne venez pas me chercher, je ne retournerai pas à la Grotte cette

après-midi, c'est inutile... Mais, ce soir, dès neuf heures, vous serez

là pour m'emmener, n'est-ce pas, Pierre? C'est convenu, vous m'avez

donné votre parole.

Il répéta qu'il tâcherait d'obtenir la permission, qu'il s'adresserait

au père Fourcade, s'il le fallait.

--Alors, mignonne, à ce soir, dit à son tour M. de Guersaint en

l'embrassant.

Et ils la laissèrent très tranquille dans son lit, l'air absorbé, avec

ses grands yeux rêveurs et souriants, perdus au loin.

Lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtel des Apparitions, il n'était pas dix

heures et demie. M. de Guersaint, que le beau temps ravissait, parla de

déjeuner tout de suite, pour se lancer le plus tôt possible au travers

de Lourdes. Mais il tint cependant à remonter dans sa chambre; et, comme

Pierre l'avait suivi, ils tombèrent au milieu d'un drame. La porte des

Vigneron était grande ouverte, on apercevait le petit Gustave allongé

sur le canapé, qui lui servait de lit. Il était livide, il venait

d'avoir un évanouissement, qui avait fait croire un instant au père et à

la mère que c'était la fin. Madame Vigneron, affaissée sur une chaise,

restait hébétée de la peur qu'elle avait eue; tandis que, lancé par la

chambre, M. Vigneron bousculait tout, en préparant un verre d'eau

sucrée, dans lequel il versait des gouttes d'un élixir. Mais

comprenait-on cela? Un garçon encore très fort, s'évanouir de la sorte,

devenir blanc comme un poulet! Et il regardait madame Chaise, la tante,

debout devant le canapé, l'air bien portant, ce matin-là; et ses mains

tremblaient davantage, à l'idée sourde que, si cette bête de crise avait

emporté son fils, l'héritage de la tante, à cette heure, n'aurait plus

été a eux. Il était hors de lui, il desserra les dents de l'enfant, lui

fit boire de force tout le verre. Pourtant, lorsqu'il l'entendit

soupirer, sa bonhomie paternelle reparut, il pleura, l'appela son petit

homme. Alors, madame Chaise s'étant approchée, Gustave la repoussa, d'un

geste de haine brusque, comme s'il avait compris la perversion

inconsciente où l'argent de cette femme jetait ses parents. Blessée, la

vieille dame s'assit à l'écart, pendant que le père et la mère,

maintenant rassurés, remerciaient la sainte Vierge de leur avoir

conservé ce mignon, qui leur souriait de son sourire fin et si triste,

sachant les choses, n'ayant plus, à quinze ans, le goût de vivre.

--Pouvons-nous vous être utiles? demanda Pierre obligeamment.

--Non, non, merci bien, messieurs, répondit M. Vigneron, qui sortit un

instant dans le couloir. Oh! nous avons eu une alerte! Songez donc, un

fils unique, et qui nous est si cher!

Autour d'eux, l'heure du déjeuner mettait en branle la maison entière.

Toutes les portes tapaient, les couloirs et l'escalier résonnaient de

continuelles cavalcades. Trois grandes filles passèrent, dans le vent

de leurs jupes. Des enfants en bas âge pleuraient, au fond d'une chambre

voisine. Puis, c'étaient de vieilles gens affolés, des prêtres éperdus,

sortant de leur caractère, soulevant leurs soutanes à pleines mains pour

courir plus vite. Du bas en haut, les planchers tremblaient, sous la

charge trop lourde des gens entassés. Et une servante, qui portait tout

un déjeuner sur un grand plateau, étant venue frapper à la porte du

monsieur seul, cette porte mit longtemps à s'ouvrir; enfin, elle

s'entre-bâilla, laissa voir la chambre calme, où le monsieur était seul,

tournant le dos; et, quand la servante se retira, elle se referma sur

elle, discrètement.

--Oh! j'espère bien que c'est fini et que la sainte Vierge va le guérir,

répétait M. Vigneron, qui ne lâchait plus ses deux voisins. Nous allons

déjeuner, car je vous avoue que ça m'a creusé l'estomac, j'ai une faim

terrible.

Lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le

désagrément de ne pas trouver le moindre bout de table libre, dans la

salle à manger. La plus extraordinaire des cohues s'entassait là, et les

quelques places vides encore étaient retenues. Un garçon leur déclara

que, de dix heures à une heure, la salle ne désemplissait pas, sous

l'assaut des appétits, aiguisés par l'air vif des montagnes. Ils durent

se résigner à attendre, en priant le garçon de les prévenir, dès qu'il y

aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que faire, ils allèrent se

promener sous le porche de l'hôtel, béant sur la rue, où défilait sans

arrêt toute une population endimanchée.

Mais le propriétaire de l'hôtel des Apparitions, le sieur Majesté en

personne, apparut, tout vêtu de blanc; et, avec une grande politesse:

--Si ces messieurs voulaient attendre au salon?

C'était un gros homme de quarante-cinq ans, qui s'efforçait de porter

royalement son nom. Chauve, glabre, les yeux bleus et ronds dans un

visage de cire, aux trois mentons étagés, il montrait une grande

dignité. Il était venu de Nevers, avec les soeurs qui desservaient

l'Orphelinat, et il avait épousé une femme de Lourdes, petite et noire.

À eux deux, en moins de dix ans, ils avaient fait de leur hôtel une des

maisons les plus cossues, les mieux fréquentées de la ville. Depuis

quelques années, il y avait joint un commerce d'articles religieux, qui

occupait, à gauche, tout un vaste magasin, et que tenait une jeune

nièce, sous la surveillance de madame Majesté.

--Ces messieurs pourraient s'asseoir au salon? répéta l'hôtelier, que la

soutane de Pierre rendait très prévenant.

Mais tous deux préféraient marcher, attendre debout, au grand air. Et,

alors, Majesté ne les quitta pas, voulut causer un instant avec eux,

comme il le faisait d'habitude avec les clients qu'il désirait honorer.

La conversation roula d'abord sur la procession aux flambeaux du soir,

qui promettait d'être superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus

de cinquante mille étrangers dans Lourdes, des promeneurs étaient venus

de toutes les stations d'eaux voisines; et cela expliquait

l'encombrement des tables d'hôte. Peut-être la ville allait-elle manquer

de pain, comme cela était arrivé l'année d'auparavant.

--Vous voyez la bousculade, conclut Majesté, nous ne savons où donner de

la tête. Ce n'est vraiment pas de ma faute, si l'on vous fait attendre

un peu.

À ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considérable, un paquet

de journaux et de lettres qu'il posa sur une table, dans le bureau.

Puis, comme il avait gardé à la main une dernière lettre, il demanda:

--Vous n'avez pas ici madame Maze?

--Madame Maze, madame Maze, répéta l'hôtelier. Non, non, certainement.

Pierre avait entendu, et il s'approcha, pour dire:

--Madame Maze, il y en a une qui doit être descendue chez les soeurs de

l'Immaculée-Conception, les Soeurs bleues, comme on les appelle ici, je

crois.

Le facteur remercia et s'en alla. Mais un sourire amer était monté aux

lèvres de Majesté.

--Les Soeurs bleues, murmura-t-il, ah! les Soeurs bleues...

Il jeta un coup d'oeil oblique sur la soutane de Pierre, puis s'arrêta

net, dans la crainte d'en trop dire. Son coeur pourtant débordait, il

aurait voulu se soulager, et ce jeune prêtre de Paris, qui avait l'air

d'être d'esprit libre, ne devait pas faire partie de la bande, comme il

nommait tous les servants de la Grotte, tous ceux qui battaient monnaie

avec Notre-Dame de Lourdes. Peu à peu, il se risqua.

--Monsieur l'abbé, je vous jure que je suis bon catholique. Ici,

d'ailleurs, nous le sommes tous. Et je pratique, je fais mes Pâques...

Mais, en vérité, je dis que des religieuses ne devraient pas tenir un

hôtel. Non, non, ce n'est pas bien!

Et il exhala sa rancune de commerçant atteint par une concurrence

déloyale. Est-ce que ces soeurs de l'Immaculée-Conception, ces Soeurs

bleues, n'auraient pas dû s'en tenir à leur vrai rôle, la fabrication

des hosties, l'entretien et le blanchissage des linges sacrés? Mais non!

elles avaient transformé leur couvent en une vaste hôtellerie, où les

dames seules trouvaient des chambres séparées, mangeaient en commun,

quand elles ne préféraient pas se faire servir à part. Tout cela était

très propre, très bien organisé, et pas cher, grâce aux mille avantages

dont elles jouissaient. Aucun hôtel de Lourdes ne travaillait autant.

--Enfin, est-ce que c'est convenable? des religieuses se mêler de vendre

de la soupe! Ajoutez que la supérieure est une maîtresse femme.

Lorsqu'elle a vu la fortune venir, elle l'a voulue pour sa maison

seule, elle s'est séparée résolument des pères de la Grotte, qui

s'efforçaient de mettre la main sur elle. Oui, monsieur l'abbé, elle est

allée jusqu'à Rome, elle a eu gain de cause, elle empoche maintenant

tout l'argent des additions. Des religieuses, des religieuses, mon Dieu!

louer des chambres garnies et tenir une table d'hôte!

Il levait les bras au ciel, il suffoquait.

--Mais, finit par objecter doucement Pierre, puisque votre maison

regorge, puisque vous n'avez plus de libre ni un lit ni une assiette, où

mettriez-vous donc les voyageurs, s'il vous en arrivait encore?

Majesté se récria vivement.

--Ah! monsieur l'abbé, on voit bien que vous ne connaissez pas le pays.

Pendant le pèlerinage national, c'est vrai, nous travaillons tous, nous

n'avons pas à nous plaindre. Mais cela ne dure que quatre ou cinq jours;

et, dans les temps ordinaires, le courant est moins fort... Oh! moi,

Dieu merci! je suis toujours satisfait. La maison est connue, elle vient

sur le même rang que l'hôtel de la Grotte, où il s'est fait déjà deux

fortunes... N'importe! c'est vexant de voir ces Soeurs bleues écrémer la

clientèle, nous prendre des dames de la bourgeoisie qui passent à

Lourdes des quinze jours, des trois semaines; et cela aux époques

tranquilles, quand il n'y a pas beaucoup de monde: vous comprenez,

n'est-ce pas? des personnes bien élevées qui détestent le bruit, qui

vont prier à la Grotte toutes seules, pendant des journées entières, et

qui payent largement, sans marchander jamais.

Madame Majesté, que Pierre et M. de Guersaint n'avaient pas aperçue,

penchée sur un registre, où elle additionnait des comptes, intervint

alors de sa voix aiguë.

--L'année dernière, messieurs, nous avons gardé une voyageuse comme ça

pendant deux mois. Elle allait à la Grotte, en revenait, y retournait,

mangeait, se couchait. Et jamais un mot, toujours un sourire content.

Elle a payé sa note sans même la regarder... Ah! des voyageuses

pareilles, ça se regrette.

Elle s'était levée, petite, maigre, très brune, toute vêtue de noir,

avec un mince col plat. Et elle fit ses offres.

--Si ces messieurs désirent emporter quelques petits souvenirs de

Lourdes, il ne faut pas qu'ils nous oublient. Nous avons à côté un

magasin, où ils trouveront un grand choix des objets les plus

demandés... Les personnes qui descendent à l'hôtel, veulent bien,

d'habitude, ne pas s'adresser autre part que chez nous.

Mais Majesté, de nouveau, hochait la tête, de son air de bon catholique

attristé par les scandales du temps.

--Certes, je ne voudrais pas manquer de respect aux révérends pères, et

pourtant, il faut bien le dire, ils sont trop gourmands... Vous avez vu

la boutique qu'ils ont installée près de la Grotte, cette boutique

toujours pleine, où l'on vend des articles de piété et des cierges.

Beaucoup de prêtres déclarent que c'est une honte et qu'il faut de

nouveau chasser les vendeurs du temple... À ce qu'on raconte aussi, les

pères commanditent le grand magasin qui est en face de chez nous, dans

la rue, et qui approvisionne les petits détaillants de la ville. Enfin,

si l'on écoutait les bruits, ils auraient la main dans tout le commerce

des objets religieux, ils prélèveraient un tant pour cent sur les

millions de chapelets, de statuettes et de médailles, qui se débitent

par an à Lourdes...

Il avait baissé la voix, car ses accusations se précisaient, et il

finissait par trembler de se confier ainsi à des étrangers. La douce

figure attentive de Pierre le rassurait pourtant; et il continua, dans

sa passion de concurrent blessé, décidé à aller jusqu'au bout.

--Je veux bien qu'il y ait de l'exagération en tout ceci. Il n'en est

pas moins vrai que c'est un grand dommage pour la religion, de voir les

révérends pères tenir boutique, comme le dernier de nous... Moi,

n'est-ce pas? je ne vais pas partager l'argent de leurs messes, ni

demander mon tant pour cent sur les cadeaux qu'ils reçoivent? Alors,

pourquoi se mettent-ils à vendre de ce que je vends? Notre dernière

année a été médiocre, à cause d'eux. Nous sommes déjà trop, tout le

monde trafique du bon Dieu à Lourdes, si bien qu'on n'y trouve même plus

du pain à manger et de l'eau à boire... Ah! monsieur l'abbé, la sainte

Vierge a beau être avec nous autres, il y a des instants où les choses

vont très mal!

Un voyageur le dérangea, mais il reparut, au moment où une jeune fille

venait chercher madame Majesté. C'était une fille de Lourdes, très

jolie, petite et grasse, avec de beaux cheveux noirs et une figure un

peu large, d'une gaieté claire.

--Notre nièce Appoline, reprit Majesté. Elle tient depuis deux ans notre

magasin. Elle est la fille d'un frère pauvre de ma femme, elle gardait

les troupeaux à Bartrès, lorsque, frappés de sa gentillesse, nous nous

sommes décidés à la prendre ici; et nous ne nous en repentons pas, car

elle a beaucoup de mérite, elle est devenue une très bonne vendeuse.

Ce qu'il ne disait pas, c'était que des bruits assez légers couraient

sur Appoline. On l'avait vue, avec des jeunes gens, s'égarer le soir, le

long du Gave. Mais, en effet, elle était précieuse, elle attirait la

clientèle, peut-être à cause de ses grands yeux noirs qui riaient si

volontiers. L'année d'auparavant, Gérard de Peyrelongue ne quittait pas

la boutique; et, seules, ses idées de mariage l'empêchaient sans doute

de revenir. Il semblait remplacé par le galant abbé Des Hermoises, qui

amenait beaucoup de dames faire des emplettes.

--Ah! vous parlez d'Appoline, dit madame Majesté, de retour du magasin.

Messieurs, vous n'avez pas remarqué une chose, son extraordinaire

ressemblance avec Bernadette... Tenez! il y a là, au mur, une

photographie de cette dernière, quand elle avait dix-huit ans.

Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, tandis que Majesté s'écriait:

--Bernadette, parfaitement! c'était Appoline, mais en beaucoup moins

bien, en triste et en pauvre.

Enfin, le garçon parut et annonça qu'il avait une petite table libre.

Deux fois, M. de Guersaint était allé jeter vainement un coup d'oeil dans

la salle à manger, car il brûlait du désir de déjeuner et d'être dehors,

par ce beau dimanche. Aussi s'empressa-t-il, sans écouter davantage

Majesté, qui faisait remarquer, avec un sourire aimable, que ces

messieurs n'avaient pas attendu trop longtemps. La petite table se

trouvait au fond, ils durent traverser la salle, d'un bout à l'autre.

C'était une longue salle, décorée en chêne clair, d'un jaune huileux,

mais dont les peintures s'écaillaient déjà, éclaboussées de taches. On y

sentait l'usure et la souillure rapides, sous le galop continu des gros

mangeurs qui s'y attablaient. Tout le luxe consistait en une garniture

de cheminée, la pendule reluisante d'or, flanquée des deux candélabres

maigres. Il y avait aussi des rideaux de guipure aux cinq fenêtres,

ouvrant sur la rue, en plein soleil. Des stores baissés laissaient quand

même entrer des flèches ardentes. Et, au milieu, quarante personnes

étaient tassées à la table d'hôte, longue de huit mètres, et qui

pouvait, avec peine, en contenir trente; tandis que, aux petites tables,

à droite et à gauche, le long des murs, une quarantaine d'autres

convives se serraient, bousculés au passage de chacun des trois garçons.

Dès l'entrée, on restait assourdi d'un brouhaha extraordinaire, d'un

bruit de voix, de fourchettes et de vaisselle; et il semblait qu'on

pénétrât dans un four humide, le visage fouetté d'un buée chaude,

chargée d'une odeur suffocante de nourriture.

Pierre, d'abord, n'avait rien distingué. Puis, quand il se trouva

installé à leur petite table, une table de jardin, rentrée pour la

circonstance, et où les deux couverts se touchaient, il fut troublé, un

peu écoeuré même, par le spectacle de la table d'hôte, qu'il enfilait

d'un regard. Depuis une heure, on y mangeait, deux fournées de voyageurs

s'y étaient succédé, et les couverts s'en allaient à la débandade, des

taches de vin et de sauce salissaient la nappe. On ne s'inquiétait déjà

plus de la symétrie des compotiers, décorant la table. Mais, surtout, le

malaise venait de la cohue des convives, des prêtres énormes, des jeunes

filles grêles, des mamans débordantes, des messieurs très rouges et

seuls, des familles à la file, alignant des générations d'une laideur

aggravée et pitoyable. Tout ce monde suait, avalait gloutonnement, assis

de biais, les bras collés au corps, les mains maladroites. Et, dans ces

gros appétits décuplés par la fatigue, dans cette hâte à s'emplir pour

retourner plus vite à la Grotte, il y avait, au centre de la table, un

ecclésiastique corpulent qui ne se pressait pas, qui mangeait de chaque

plat avec une sage lenteur, d'un broiement digne de mâchoires,

ininterrompu.

--Fichtre! dit M. de Guersaint, il ne fait pas froid ici! Je vais quand

même manger volontiers; car, je ne sais pas, depuis que je suis à

Lourdes, je me sens toujours l'estomac dans les talons... Et vous,

avez-vous faim?

--Oui, oui, je mangerai, répondit Pierre, qui avait le coeur sur les

lèvres.

Le menu était copieux: du saumon, une omelette, des côtelettes à la

purée de pommes de terre, des rognons sautés, des choux-fleurs, des

viandes froides, et des tartes aux abricots; le tout trop cuit, noyé de

sauce, d'une fadeur relevée de graillon. Mais il y avait d'assez beaux

fruits sur les compotiers, des pêches superbes. Et les convives,

d'ailleurs, ne semblaient pas difficiles, sans goût, sans nausée. Une

délicate jeune fille, charmante, avec ses yeux tendres et sa peau de

soie, serrée entre un vieux prêtre et un monsieur barbu, fort sale,

mangeait d'un air ravi les rognons, délavés dans l'eau grise qui leur

servait de sauce.

--Ma foi! reprit M. de Guersaint lui-même, il n'est pas mauvais, ce

saumon... Ajoutez donc un peu de sel, c'est parfait.

Et Pierre dut manger, car il fallait bien se soutenir. À une petite

table, près de la leur, il venait de reconnaître madame Vigneron et

madame Chaise. Ces dames attendaient, descendues les premières, assises

face à face; et, bientôt, M. Vigneron et son fils Gustave parurent, ce

dernier pâle encore, s'appuyant plus lourdement sur sa béquille.

--Assieds-toi près de ta tante, dit-il. Moi, je vais me mettre à côté de

ta mère.

Puis, apercevant ses deux voisins, il s'approcha.

--Oh! il est complètement remis. Je viens de le frictionner avec de

l'eau de Cologne, et tantôt il pourra prendre son bain à la piscine.

Il s'attabla, dévora. Mais quelle alerte! il en reparlait tout haut,

malgré lui, tellement la terreur de voir partir son fils avant la tante

l'avait secoué. Celle-ci racontait que, la veille, agenouillée devant la

Grotte, elle s'était sentie brusquement soulagée; et elle se flattait

d'être guérie de sa maladie de coeur, elle donnait des détails précis,

que son beau-frère écoutait, avec des yeux ronds, involontairement

inquiets. Certes, il était un bon homme, il n'avait jamais souhaité la

mort de personne: seulement, une indignation lui venait, à l'idée que la

sainte Vierge pouvait guérir cette femme âgée, en oubliant son fils, si

jeune. Il en était déjà aux côtelettes, il engloutissait de la purée de

pommes de terre, à fourchette pleine, lorsqu'il crut s'apercevoir que

madame Chaise boudait son neveu.

--Gustave, dit-il tout à coup, est-ce que tu as demandé pardon à ta

tante?

Le petit, étonné, ouvrit ses grands yeux clairs, dans sa face amincie.

--Oui, tu as été méchant, tu l'as repoussée, là-haut, quand elle s'est

approchée de toi.

Madame Chaise, très digne, se taisait, attendait; tandis que Gustave,

qui achevait sans faim la noix de sa côtelette coupée en petits

morceaux, restait les yeux baissés sur son assiette, s'entêtant cette

fois à se refuser au triste métier de tendresse qu'on lui imposait.

--Voyons, Gustave, sois gentil, tu sais combien ta tante est bonne et

tout ce qu'elle compte faire pour toi.

Non, non! il ne céderait pas. Il l'exécrait, en ce moment, cette femme

qui ne mourait pas assez vite, qui lui gâtait l'affection de ses

parents, au point qu'il ne savait plus, quand il les voyait s'empresser

autour de lui, si c'était lui qu'ils voulaient sauver ou bien l'héritage

que son existence représentait.

Mais madame Vigneron, si digne, se joignit à son mari.

--Vraiment, Gustave, tu me fais beaucoup de peine. Demande pardon à ta

tante, si tu ne veux pas me fâcher tout à fait.

Et il céda. Pourquoi lutter? ne valait-il pas mieux que ses parents

eussent cet argent? lui-même ne mourrait-il pas à son tour, plus tard,

puisque cela arrangeait les affaires de la famille? Il savait cela, il

comprenait tout, même les choses qu'on taisait, tellement la maladie lui

avait donné des oreilles subtiles, qui entendaient les pensées.

--Ma tante, je vous demande pardon de n'avoir pas été gentil avec vous,

tout à l'heure.

Deux grosses larmes roulèrent de ses yeux, tandis qu'il souriait de son

air d'homme tendre et désabusé, ayant beaucoup vécu. Tout de suite,

madame Chaise l'embrassa, en lui disant qu'elle n'était pas fâchée; et,

dès lors, la joie de vivre des Vigneron s'étala, en toute bonhomie.

--Si les rognons ne sont pas fameux, dit M. de Guersaint à Pierre, voici

vraiment des choux-fleurs qui ont du goût.

Et, d'un bout à l'autre de la salle, la mastication formidable

continuait. Jamais Pierre n'avait vu manger à ce point, et dans une

telle sueur, dans un tel étouffement de buanderie ardente. L'odeur de la

nourriture s'épaississait, ainsi qu'une fumée. Pour s'entendre, il

fallait crier, car tous les convives causaient très haut, pendant que

les garçons, ahuris, remuaient la vaisselle, à la volée; sans compter le

bruit des mâchoires, un broiement de meule qu'on saisissait

distinctement. Ce qui blessait de plus en plus le jeune prêtre, c'était

la promiscuité extraordinaire de cette table d'hôte, où les hommes, les

femmes, les jeunes filles, les ecclésiastiques se tassaient, au petit

bonheur de la rencontre, assouvissant leur faim comme une meute lâchée,

qui happe les morceaux en hâte. Les corbeilles de pain circulaient, se

vidaient. Il y eut un massacre des viandes froides, tous les débris des

viandes de la veille, du gigot, du veau, du jambon, entourés d'un

éboulement de gelée claire. On avait déjà trop mangé, et ces viandes

pourtant réveillaient les appétits, dans la pensée qu'il ne fallait

laisser de rien. Le prêtre beau mangeur, au milieu de la table,

s'attardait aux fruits, en était à sa troisième pêche, des pêches

énormes, qu'il pelait lentement et avalait par tranches, avec

componction.

Mais une émotion agita la salle, un garçon distribuait le courrier, dont

madame Majesté avait achevé le tri.

--Tiens! dit M. Vigneron, une lettre pour moi! C'est surprenant, je n'ai

donné mon adresse à personne.

Puis, il se souvint.

--Ah! si, ça doit être de Sauvageot, qui me remplace aux Finances.

Et, la lettre ouverte, ses mains se mirent à trembler, il eut un cri.

--Le chef est mort!

Madame Vigneron, bouleversée, ne sut pas retenir sa langue.

--Alors, tu vas être nommé!

C'était leur rêve caché, caressé: la mort du chef de bureau, pour que

lui, sous-chef depuis dix ans, pût enfin monter au grade suprême, son

maréchalat. Et sa joie était si forte, qu'il lâcha tout.

--Ah! ma bonne amie, la sainte Vierge est décidément avec moi... Ce

matin encore, je lui ai demandé mon avancement, et elle m'exauce!

Soudain, il sentit qu'il ne fallait pas triompher ainsi, en rencontrant

les yeux de madame Chaise, fixés sur les siens, et en voyant son fils

Gustave sourire. Chacun, dans la famille, faisait sûrement ses affaires,

demandait à la Vierge les grâces personnelles dont il avait besoin.

Aussi se reprit-il, de son air de brave homme:

--Je veux dire que la sainte Vierge nous aime bien tous, et qu'elle nous

renverra tous satisfaits... Ah! ce pauvre chef, ça me fait de la peine.

Il va falloir que j'envoie une carte à sa veuve.

Malgré son effort, il exultait, il ne doutait plus de voir accomplis

enfin ses plus secrets désirs, ceux mêmes qu'il ne s'avouait pas. Et les

tartes aux abricots furent fêtées, Gustave eut la permission d'en manger

une petite part.

--C'est surprenant, fit remarquer à Pierre M. de Guersaint qui s'était

fait servir une tasse de café, c'est surprenant qu'on ne voie pas ici

plus de malades. Ce tas de monde m'a l'air, vraiment, d'avoir un riche

appétit.

Cependant, en dehors de Gustave, qui ne mangeait que des miettes comme

un petit poulet, il avait fini par découvrir un goitreux assis à la

table d'hôte, entre deux femmes, dont l'une était certainement une

cancéreuse. Plus loin, une jeune fille semblait si maigre, si pâle,

qu'on devait soupçonner une phtisique. Et, en face, il y avait une

idiote, qui était entrée, soutenue par deux parentes, et qui, les yeux

vides, le visage mort, avalait maintenant sa nourriture à la cuiller, en

bavant sur sa serviette. Peut-être se trouvait-il encore d'autres

malades, noyés au milieu de ces faims bruyantes, des malades que le

voyage fouettait, qui mangeaient comme ils n'avaient pas mangé depuis

longtemps. Les tartes aux abricots, le fromage, les fruits, tout

s'engouffrait, dans la débandade du couvert, et il n'allait rester que

les taches de sauce et de vin, élargies sur la nappe.

Il était près de midi.

--Nous retournerons tout de suite à la Grotte, n'est-ce pas? dit M.

Vigneron.

On n'entendait d'ailleurs que ces mots: À la Grotte! à la Grotte! Les

bouches pleines se dépêchaient, revenaient aux prières et aux cantiques.

--Ma foi! déclara M. de Guersaint à son compagnon, puisque nous avons

l'après-midi devant nous, je vous propose de visiter un peu la ville; et

je vais m'occuper de trouver une voiture pour mon excursion à Gavarnie,

puisque ma fille le désire.

Pierre, qui suffoquait, fut heureux de quitter la salle à manger. Sous

le porche, il respira. Mais il y avait là un flot nouveau de convives,

faisant queue, attendant des places; et on se disputait les petites

tables, le moindre trou à la table d'hôte se trouvait immédiatement

occupé. Pendant plus d'une heure encore, l'assaut continuerait, le menu

défilerait et s'engloutirait, au milieu du bruit des mâchoires, de la

chaleur et de la nausée croissantes.

--Ah! pardon, il faut que je remonte, dit Pierre, j'ai oublié ma bourse.

Et, en haut, dans le silence de l'escalier et des couloirs déserts, il

entendit un léger bruit, comme il arrivait à la porte de sa chambre.

C'était, au fond de la pièce voisine, un rire tendre, qui avait suivi le

choc trop vif d'une fourchette. Puis, il y eut, insaisissable, plutôt

deviné que perçu, le frisson d'un baiser, des lèvres se posant sur

d'autres lèvres, pour les faire taire. Le monsieur seul, lui aussi,

déjeunait.

Lourdes(#24850) · 第 20 / 36 题