TROISIÈME JOURNÉE

I

Par ce matin de beau dimanche d'août, chaud et clair, M. de Guersaint,

dès sept heures, se trouva levé et tout vêtu, dans l'une des deux

petites chambres qu'il avait eu la bonne chance de louer, au troisième

étage de l'hôtel des Apparitions, rue de la Grotte. Il s'était couché

dès onze heures, il se réveillait très gaillard; et, tout de suite, il

passa dans l'autre chambre, celle que Pierre occupait. Mais celui-ci,

rentré à deux heures du matin, le sang brûlé par l'insomnie, ne s'était

assoupi qu'au jour et dormait encore. Sa soutane, jetée au travers d'une

chaise, ses autres vêtements épars, disaient sa fatigue et son trouble.

--Eh bien! quoi donc, paresseux? cria gaiement M. de Guersaint. Vous

n'entendez pas les cloches sonner?

Pierre s'éveilla en sursaut, surpris de se voir dans cette étroite

chambre d'hôtel, que le soleil inondait. En effet, par la fenêtre

laissée ouverte, entrait le branle joyeux des cloches, toute la ville

sonnante et heureuse.

--Jamais nous n'aurons le temps d'être avant huit heures à l'Hôpital,

pour prendre Marie, car nous allons déjeuner, n'est-ce pas?

--Sans doute, commandez vivement deux tasses de chocolat. Et je me lève,

je ne serai pas long.

Quand il fut seul, Pierre, malgré la courbature dont ses membres étaient

brisés, sauta du lit, se hâta. Il avait encore la face au fond de la

cuvette, se trempant d'eau froide, lorsque M. de Guersaint, qui ne

pouvait rester seul, reparut.

--C'est fait, on va nous monter ça... Ah! cet hôtel! Avez-vous vu le

propriétaire, le sieur Majesté, tout de blanc vêtu, et si digne, dans

son bureau? Il paraît qu'ils sont débordés, jamais ils n'ont eu tant de

monde... Aussi quel bruit infernal! Trois fois, ils m'ont réveillé,

cette nuit. Je ne sais pas ce qu'on peut bien faire dans la chambre

voisine de la mienne: tout à l'heure encore, il y a eu un coup dans le

mur, et puis des chuchotements, et puis des soupirs...

Il s'interrompit, pour demander:

--Vous avez bien dormi, vous?

--Mais non, répondit Pierre. J'étais écrasé de lassitude, et il m'a été

impossible de fermer les yeux. Sans doute, c'est tout ce vacarme dont

vous parlez.

À son tour, il dit les cloisons minces, la maison bondée et craquante de

ce monde qu'on y empilait. C'étaient des heurts inexplicables, des

courses brusques dans les couloirs, des pas pesants, de grosses voix qui

montaient on ne savait d'où; sans compter les gémissements des malades,

les toux, les horribles toux qui, de toutes parts, semblaient sortir des

murailles. Évidemment, d'un bout de la nuit à l'autre, des gens

rentraient et ressortaient, se levaient et se recouchaient; car il n'y

avait plus d'heures, on vivait dans le dérèglement des secousses

passionnées, allant à la dévotion comme on serait allé au plaisir.

--Et Marie, comment l'avez-vous laissée, hier soir? demanda de nouveau

M. de Guersaint.

--Beaucoup mieux, dit le prêtre. Après une terrible crise de désespoir,

elle a retrouvé tout son courage et toute sa foi.

Il y eut un silence.

--Oh! je ne suis pas inquiet, reprit le père, avec son optimisme

tranquille. Vous verrez que ça marchera très bien... Moi, je suis ravi.

J'avais demandé à la sainte Vierge sa protection pour mes affaires, vous

savez, ma grande invention des ballons dirigeables. Eh bien, si je vous

disais qu'elle m'a déjà témoigné sa faveur! Oui, hier soir, comme je

causais avec l'abbé Des Hermoises, est-ce qu'il ne m'a pas offert de me

trouver un bailleur de fonds à Toulouse, un de ses amis immensément

riche, qui s'intéresse à la mécanique! Tout de suite, j'ai vu là le

doigt de Dieu.

Et il riait de son rire d'enfant. Puis, il ajouta:

--Un homme si charmant, cet abbé Des Hermoises! Je vais me renseigner

pour savoir si nous ne pourrions pas faire ensemble l'excursion du

cirque de Gavarnie, à bon compte.

Pierre, qui voulait tout payer, l'hôtel et le reste, le poussa

amicalement.

--Sans doute, ne manquez pas cette occasion de visiter les montagnes,

puisque vous le désirez tant. Votre fille sera si heureuse de vous

savoir heureux!

Mais ils furent interrompus, une servante leur apportait les deux tasses

de chocolat, avec deux petits pains, sur un plateau garni d'une

serviette; et, comme elle avait laissé la porte ouverte, on apercevait

une partie du couloir, en enfilade.

--Tiens! on fait déjà la chambre de mon voisin, remarqua M. de

Guersaint, curieux. Il est marié, n'est-ce pas?

La servante s'étonna.

--Oh! non, il est tout seul.

--Comment, tout seul! mais il n'a pas cessé de remuer, et l'on causait,

l'on soupirait chez lui, ce matin!

--Ce n'est pas possible, il est tout seul... Il vient de descendre,

après avoir donné l'ordre qu'on fasse sa chambre vivement. Et il n'y a

bien qu'une pièce, avec un grand placard, dont il a emporté la clef...

Sans doute qu'il a serré là des valeurs...

Elle s'oubliait à bavarder, en disposant les deux tasses de chocolat sur

la table.

--Oh! un monsieur si comme il faut!... L'année dernière, il avait retenu

un des petits pavillons isolés que monsieur Majesté loue, dans la ruelle

voisine. Mais, cette année, il s'y est pris trop tard, il a dû se

contenter de cette chambre, ce qui l'a désespéré vraiment... Comme il ne

veut pas manger avec tout le monde, il se fait servir chez lui, il boit

du bon vin, mange de bons morceaux.

--C'est ça, conclut gaiement M. de Guersaint, il aura trop bien dîné

tout seul, hier soir.

Pierre avait écouté.

--Et, de mon côté, à moi, est-ce qu'il n'y a pas deux dames avec un

monsieur et un enfant qui a une béquille?

--Oui, monsieur l'abbé, je les connais... La tante, madame Chaise, a

pris l'une des deux chambres; tandis que monsieur et madame Vigneron,

avec leur fils Gustave, ont dû s'entasser dans l'autre... C'est la

seconde année qu'ils viennent. Oh! des gens tout à fait bien aussi!

Pendant la nuit, Pierre avait en effet cru reconnaître la voix de M.

Vigneron, que la chaleur devait incommoder. Puis, la bonne étant lancée,

elle indiqua les autres locataires du couloir: à gauche, un prêtre, une

mère avec ses trois filles, un ménage de vieilles gens; à droite, un

autre monsieur seul, une jeune dame seule, toute une famille encore,

cinq enfants en bas âge. L'hôtel était plein jusqu'aux mansardes. Les

bonnes, qui avaient abandonné leurs chambres aux clients, dormaient

toutes en tas dans la buanderie. On avait mis, la nuit dernière, des

lits de sangle sur les paliers de chaque étage. Même un honorable

ecclésiastique s'était vu forcé de coucher sur un billard.

Quand la servante se fut enfin retirée, et que les deux hommes eurent

pris leur chocolat, M. de Guersaint s'en alla dans sa chambre se laver

de nouveau les mains, car il était très soigneux de sa personne; et

Pierre, resté seul, attiré par le clair soleil du dehors, sortit un

instant sur l'étroit balcon. Toutes les chambres du troisième étage, de

ce côté de l'hôtel, se trouvaient ainsi pourvues d'un balcon, à

balustrade de bois découpé. Mais sa surprise fut extrême. Sur un balcon

voisin, celui qui correspondait à la chambre occupée par le monsieur

tout seul, il venait de voir une femme allonger la tête, et il avait

reconnu madame Volmar: c'était bien elle, son visage long, ses traits

fins et tirés, ses yeux larges, magnifiques, des brasiers où, par

moments, passait comme un voile, une moire qui semblait les éteindre.

Elle avait eu un sursaut de peur en le reconnaissant. Lui-même, très

gêné, désolé de la bouleverser ainsi, s'était retiré en hâte. Et il

comprenait tout, dans une clarté brusque: le monsieur n'ayant pu louer

que cette chambre, y cachant sa maîtresse à tous les yeux, l'enfermant

dans le vaste placard pendant qu'on faisait le ménage, la nourrissant

des repas qu'on lui montait, buvant avec elle au même verre; et les

bruits de la nuit s'expliquaient, et ce seraient ainsi pour elle trois

jours d'absolu emprisonnement, d'affolée passion, au fond de cette pièce

murée. Sans doute, le ménage fini, elle s'était risquée à rouvrir le

placard de l'intérieur, à allonger la tête, afin de regarder dans la

rue, si son ami ne revenait pas. C'était donc pour ça qu'on ne l'avait

pas vue à l'Hôpital, où la petite madame Désagneaux la demandait sans

cesse! Pierre, immobile, le coeur troublé, fut envahi d'une rêverie

inquiète, en songeant à cette existence de femme qu'il connaissait,

cette torture de la vie conjugale à Paris, entre une belle-mère farouche

et un mari indigne, puis ces trois seuls jours d'entière liberté par an,

cette brusque flambée d'amour, sous le prétexte sacrilège de venir à

Lourdes servir Dieu. Des larmes qu'il ne s'expliquait même pas, des

larmes montées du plus profond de son être, de sa chasteté volontaire,

lui avaient empli les yeux, dans un sentiment d'immense tristesse.

--Eh bien! y sommes-nous? cria joyeusement M. de Guersaint, en

reparaissant, ganté, serré dans son veston de drap gris.

--Oui, oui, nous partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son

chapeau, pour s'essuyer les yeux.

Et, comme ils sortaient, ils entendirent à gauche une voix grasse qu'ils

reconnurent, la voix de M. Vigneron, en train de réciter, très haut, les

prières du matin. Mais une rencontre les intéressa: ils suivaient le

couloir, lorsqu'ils se croisèrent avec un monsieur d'une quarantaine

d'années, fort et trapu, la face encadrée de favoris corrects.

D'ailleurs, il gonfla le dos, il passa si vite, qu'ils ne purent

distinguer ses traits. Il portait un paquet à la main, ficelé

soigneusement. Et il glissa la clef, referma la porte, disparut comme

une ombre, sans bruit.

Lourdes(#24850) · 第 19 / 36 题