II

Dehors, Pierre et M. de Guersaint marchèrent lentement, au milieu du

flot sans cesse accru de la foule endimanchée. Le ciel était d'un bleu

pur, le soleil embrasait la ville; et il y avait dans l'air une gaieté

de fête, cette joie vive des grandes foires qui mettent au plein jour la

vie de tout un peuple. Quand ils eurent descendu le trottoir encombré de

l'avenue de la Grotte, ils se trouvèrent arrêtés au coin du plateau de

la Merlasse, tellement la cohue y refluait, parmi le continuel défilé

des voitures.

--Nous ne sommes pas pressés, dit M. de Guersaint. Mon idée est de

monter à la place du Marcadal, dans la vieille ville; car la servante de

l'hôtel m'y a indiqué un coiffeur, dont le frère loue des voitures à bon

compte... Ça ne vous fait rien d'aller par là?

--Moi! s'écria Pierre. Mais où vous voudrez, je vous suis!

--Bon! et, par la même occasion, je me ferai raser.

Ils arrivaient à la place du Rosaire, devant les gazons qui s'étendent

jusqu'au Gave, lorsqu'une rencontre les arrêta de nouveau. Madame

Désagneaux et Raymonde de Jonquière étaient là, qui causaient gaiement

avec Gérard de Peyrelongue. Toutes deux avaient des robes claires, des

robes légères de plage, et leurs ombrelles de soie blanche luisaient au

grand soleil. C'était une note jolie, un coin de caquetage mondain,

avec des rires frais de jeunesse.

--Non, non! répétait madame Désagneaux, nous n'allons bien sûr pas

visiter votre popote comme ça, au moment où tous vos camarades mangent!

Gérard insistait, très galant, se tournant surtout vers Raymonde, dont

la face un peu épaisse s'éclairait, ce jour-là, d'un charme rayonnant de

santé.

--Mais je vous assure, c'est très curieux à voir, vous seriez

admirablement reçues... Mademoiselle, vous pouvez vous confier à moi;

et, d'ailleurs, nous trouverions là certainement mon cousin Berthaud,

qui serait enchanté de vous faire les honneurs de notre installation.

Raymonde souriait, disait de ses yeux vifs qu'elle voulait bien. Et ce

fut alors que Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, pour saluer ces

dames. Tout de suite, ils furent mis au courant. On nommait «la popote»

une sorte de restaurant, de table d'hôte, que les membres de

l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, les brancardiers, les hospitaliers

de la Grotte, des piscines et des hôpitaux, avaient fondée, pour manger

en commun, à bon marché. Comme beaucoup d'entre eux n'étaient pas

riches, l'Hospitalité se recrutant dans toutes les classes, ils étaient

parvenus, en versant chacun trois francs par jour, à faire trois bons

repas; et il leur restait même de la nourriture, qu'ils distribuaient

aux pauvres. Mais ils administraient tout eux-mêmes, achetaient les

provisions, recrutaient un cuisinier, des aides, ne reculaient pas

devant la nécessité de donner en personne un coup de main, pour la bonne

tenue du local.

--Ça doit être très intéressant! s'écria M. de Guersaint. Allons donc

voir ça, si nous ne sommes pas de trop!

La petite madame Désagneaux, dès lors, consentit.

--Ah! du moment qu'on y va en bande, je veux bien! Je craignais que ce

ne fût pas convenable.

Et, comme elle riait, tous se mirent à rire. Elle avait accepté le bras

de M. de Guersaint, tandis que Pierre marchait à sa gauche, pris de

sympathie pour cette gaie petite femme, si vivante, si charmante, avec

ses cheveux blonds ébouriffés et son teint de lait.

Derrière, Raymonde venait au bras de Gérard, qu'elle entretenait de sa

voix posée, en demoiselle très sage, sous son air de jeunesse

insoucieuse. Et, puisqu'elle tenait enfin le mari tant rêvé, elle se

promettait bien de le conquérir cette fois. Aussi le grisait-elle de son

parfum de belle fille saine, tout en l'émerveillant par son entente du

ménage, de l'économie sur les petites choses; car elle se faisait donner

des explications au sujet de leurs achats, elle lui démontrait qu'ils

auraient pu réduire encore leur dépense.

--Vous devez être horriblement fatiguée? demanda M. de Guersaint à

madame Désagneaux.

Elle eut une révolte, un cri de véritable colère.

--Mais non! Imaginez-vous que la fatigue m'a terrassée dans un fauteuil,

hier, dès minuit, à l'Hôpital. Et, alors, ces dames ont eu le coeur de me

laisser dormir.

De nouveau, on se mit à rire. Mais elle restait hors d'elle.

--De façon que j'ai dormi pendant huit heures, comme une souche. Moi qui

avais juré de passer la nuit!

Le rire finissait par la gagner; et elle éclata, à belles dents

blanches.

--Hein? une jolie garde-malade!... C'est cette pauvre madame de

Jonquière qui a veillé jusqu'au jour. J'ai tâché en vain de la

débaucher, de l'emmener avec nous, tout à l'heure.

Raymonde, qui avait entendu, éleva la voix.

--Oh! oui, cette pauvre maman, elle ne tenait plus sur ses jambes. Je

l'ai forcée à se mettre au lit, en lui jurant qu'elle pouvait dormir

tranquille, que tout marcherait très bien.

Et elle eut, pour Gérard, un clair regard rieur. Il crut même sentir une

pression imperceptible du bras frais et rond qu'il avait sous le sien,

comme si elle s'était montrée heureuse d'être ainsi seule avec lui,

pouvant régler ensemble, sans personne, leurs petites affaires. Cela le

ravissait; et il expliqua que, s'il n'avait pas mangé avec ses

camarades, ce jour-là, c'était qu'une famille amie, qui partait, l'avait

invité, dès dix heures, au buffet de la gare, et rendu à sa liberté,

après le départ du train de onze heures trente.

--Ah! les gaillards! reprit-il. Vous les entendez?

On arrivait, on entendait en effet tout un vacarme de jeunesse, qui

sortait d'un bouquet d'arbres, sous lequel se cachait le vieux bâtiment

de plâtre et de zinc, où «la popote» s'était installée. D'abord, il leur

fit traverser la cuisine, une vaste pièce, fort bien aménagée, occupée

par un grand fourneau et une vaste table, sans compter des marmites

immenses; et il leur montra que le cuisinier, un gros homme réjoui,

portait lui-même la croix rouge sur sa veste blanche, car il faisait

partie du pèlerinage. Ensuite, il poussa une porte, il les introduisit

dans la salle commune.

C'était une longue salle, où un double rang de simples tables de sapin

était aligné. Il n'y avait pas d'autres meubles, rien qu'une autre table

pour la desserte, et des chaises de cabaret, au siège de paille. Mais

les murs passés à la chaux, le carreau d'un rouge luisant, tout

paraissait très propre, dans ce dénuement voulu de réfectoire monacal.

Et, surtout, ce qui faisait sourire, dès le seuil, c'était la gaieté

enfantine qui régnait là, cent cinquante convives environ, de tous les

âges, en train de manger avec un bel appétit, criant, chantant,

applaudissant. Une fraternité extraordinaire les unissait, venus de

partout, de toutes les classes, de toutes les fortunes, de toutes les

provinces. Beaucoup ne se connaissaient pas, se coudoyaient chaque année

pendant trois jours, vivaient en frères, puis repartaient et

s'ignoraient le reste du temps. Rien n'était charmant comme de se

retrouver dans la charité, de mener ces trois journées communes de

grande fatigue, de joie gamine aussi; et cela tournait un peu à la

partie de grands garçons lâchés ensemble, sous un beau ciel, heureux de

se dévouer et de rire. Il n'était pas jusqu'à la frugalité de la table,

à l'orgueil de s'administrer soi-même, de manger ce qu'on avait acheté

et ce qu'on avait fait cuire, qui n'ajoutât à la belle humeur générale.

--Vous voyez, expliqua Gérard, que nous ne sommes pas tristes, malgré le

dur métier que nous faisons... L'Hospitalité compte plus de trois cents

membres, mais il n'y a guère là que cent cinquante convives, car on a dû

organiser deux tables, pour faciliter le service, à la Grotte et dans

les hôpitaux.

La vue du petit groupe de visiteurs, resté sur le seuil, semblait avoir

redoublé la joie de tous. Et Berthaud, le chef des brancardiers, qui

mangeait à un bout de table, se leva galamment pour recevoir ces dames.

--Mais ça sent très bon! s'écria madame Désagneaux, de son air

d'étourdie. Est-ce que vous ne nous invitez pas à goûter votre cuisine,

demain?

--Ah! non, pas les dames! répondit Berthaud en riant. Seulement, si ces

messieurs voulaient bien être des nôtres demain, ils nous feraient le

plus grand plaisir.

D'un coup d'oeil, il avait remarqué la bonne intelligence qui régnait

entre Gérard et Raymonde; et il semblait ravi, il souhaitait beaucoup

pour son cousin ce mariage.

--N'est-ce pas le marquis de Salmon-Roquebert, demanda la jeune fille,

là-bas, entre ces deux jeunes gens, qu'on prendrait pour des garçons de

boutique?

--Ce sont, en effet, répondit Berthaud, les fils d'un petit papetier de

Tarbes... Et c'est bien le marquis, votre voisin de la rue de Lille, le

propriétaire de ce royal hôtel, un des hommes les plus riches et les

plus nobles de France... Voyez comme il se régale de notre ragoût de

mouton!

Et c'était vrai. Le marquis, avec ses millions, semblait tout heureux de

se nourrir pour ses trois francs par jour, de s'attabler,

démocratiquement, en compagnie de petits bourgeois et même d'ouvriers,

qui n'auraient point osé le saluer, dans la rue. Ces convives de hasard,

n'était-ce point la communion sociale, en pleine charité? Lui, ce

matin-là, avait d'autant plus faim, qu'il avait baigné, aux piscines,

une soixantaine de malades, tous les maux abominables de la triste

humanité. Et, autour de lui, il y avait, à cette table, la réalisation

de la communauté évangélique; mais elle n'existait sans doute, si

charmante et si gaie, qu'à la condition de ne durer que trois jours.

M. de Guersaint, bien qu'il sortit de déjeuner, eut la curiosité de

goûter le ragoût de mouton: il le déclara parfait. Pendant ce temps,

Pierre, qui avait aperçu le baron Suire, le directeur de l'Hospitalité,

se promenant avec quelque importance, comme s'il se fût donné la tâche

d'avoir l'oeil à tout, même à la façon dont se nourrissait son personnel,

se rappela brusquement le désir ardent que Marie lui avait exprimé de

passer la nuit devant la Grotte; et il pensa que le baron pourrait

prendre sur lui d'accorder la permission demandée.

--Certainement, répondit celui-ci, devenu grave, nous tolérons cela

parfois; mais c'est toujours si délicat! Vous me certifiez bien au moins

que la jeune personne n'est pas phtisique?... Allons! puisque vous dites

qu'elle y tient si fort, j'en dirai un mot au père Fourcade et je

préviendrai madame de Jonquière, pour qu'elle vous la laisse emmener.

Il était brave homme au fond, malgré son air d'homme indispensable,

accablé des responsabilités les plus lourdes. À son tour, il retint les

visiteurs, il leur donna, sur l'organisation de l'Hospitalité, des

détails complets: les prières dites en commun, les deux conseils

d'administration tenus par jour, où assistaient les chefs de service,

ainsi que les pères et certains des aumôniers. On communiait le plus

souvent possible. Puis, c'étaient des besognes compliquées, un roulement

de personnel extraordinaire, tout un monde à gouverner d'une main ferme.

Il parlait en général qui remporte chaque année une grande victoire sur

l'esprit du siècle; et il renvoya Berthaud finir de déjeuner, il voulut

absolument reconduire ces dames jusqu'à la petite cour sablée, ombragée

de beaux arbres.

--Très intéressant, très intéressant! répétait madame Désagneaux. Oh!

monsieur, combien nous vous remercions de votre obligeance!

--Mais du tout, du tout, madame! C'est moi qui suis enchanté d'avoir eu

l'occasion de vous montrer mon petit peuple.

Gérard n'avait pas quitté Raymonde. M. de Guersaint et Pierre se

consultaient déjà du regard, pour se rendre enfin à la place du

Marcadal, lorsque madame Désagneaux se rappela qu'une amie l'avait

chargée de lui expédier une bouteille d'eau de Lourdes. Et elle

questionna Gérard sur la façon dont elle devait s'y prendre.

--Voulez-vous, dit-il, m'accepter encore pour guide? Et, tenez! si ces

messieurs consentent à nous suivre, je vous ferai voir d'abord le

magasin où l'on emplit les bouteilles, qui sont bouchées, mises en

boîte, puis expédiées. C'est très curieux.

Tout de suite, M. de Guersaint consentit; et les cinq se remirent en

marche, madame Désagneaux entre l'architecte et le prêtre, tandis que

Raymonde et Gérard allaient devant. La foule grandissait au brûlant

soleil, la place du Rosaire débordait d'une cohue vague et badaude,

comme en un jour de réjouissance publique.

D'ailleurs, l'atelier se trouvait là, à gauche, sous une des arches.

C'était une série de trois salles fort simples. Dans la première, on

emplissait les bouteilles, et de la façon la plus ordinaire du monde: un

petit tonneau de zinc, peint en vert, traîné par un homme, revenait

plein de la Grotte, assez semblable à un tonneau d'arrosage; puis, au

robinet, tout bonnement, les bouteilles de verre pâle étaient emplies,

une à une, sans que l'ouvrier en bourgeron veillât toujours à ce que

l'eau ne débordât pas. Il y avait une continuelle mare, par terre. Les

bouteilles ne portaient pas d'étiquette; la capsule de plomb, par-dessus

le bouchon de beau liège, avait seule une inscription, indiquant la

provenance; et on l'enduisait d'une sorte de céruse, pour la

conservation sans doute. Ensuite, les deux autres salles servaient à

l'emballage, un véritable atelier d'emballeur, avec les établis, les

outils, les tas de copeaux. On y fabriquait surtout des boîtes d'une et

de deux bouteilles, des boîtes joliment faites, dans lesquelles les

bouteilles étaient couchées sur un lit de fines rognures. Cela

ressemblait assez aux magasins d'expédition, pour les fleurs, à Nice, et

pour les fruits confits, à Grasse.

Gérard donna des explications, d'un air tranquille et satisfait.

--Vous le voyez, l'eau vient bien de la Grotte, ce qui met à néant les

plaisanteries déplacées qui circulent. Et il n'y a pas de complications,

tout est naturel, se passe au grand jour... Je vous ferai remarquer, en

outre, que les pères ne vendent pas l'eau, comme on les en accuse.

Ainsi, une bouteille pleine, achetée ici, se paye vingt centimes, le

prix du verre. Si vous vous la faites expédier, naturellement il y aura

en plus l'emballage et l'expédition: elle vous coûtera un franc

soixante-dix... Vous êtes d'ailleurs libre d'emplir à la source tous

les bidons et tous les récipients qu'il vous plaira d'apporter.

Pierre songeait que, là-dessus, le bénéfice des pères ne devait pas être

gros; car ils ne gagnaient guère que sur la fabrication des boîtes et

que sur les bouteilles, qui, prises par milliers, ne leur coûtaient

certainement pas vingt centimes pièce. Mais Raymonde et madame

Désagneaux, ainsi que M. de Guersaint, à l'imagination vive, éprouvaient

une grande déception devant le petit tonneau vert, les capsules empâtées

de céruse, les tas de copeaux autour des établis. Ils devaient s'être

imaginé des cérémonies, un certain rite pour mettre en bouteilles l'eau

miraculeuse, des prêtres en vêtements sacrés donnant des bénédictions,

tandis que des voix pures d'enfants de choeur chantaient. Et Pierre finit

par penser, en face de cet embouteillage et de cet emballage vulgaires,

à la force active de la foi. Quand une de ces bouteilles arrive très

loin, dans la chambre d'un malade, qu'on la déballe et qu'il tombe à

genoux, quand il s'exalte à regarder, à boire cette eau pure, jusqu'à

provoquer la guérison de son mal, il faut vraiment un saut

extraordinaire dans la toute-puissante illusion.

--Ah! s'écria Gérard, comme tous sortaient, voulez-vous voir le magasin

des cierges, avant de monter à l'administration? C'est près d'ici.

Et il n'attendit même pas leur réponse, il les entraîna de l'autre côté

de la place du Rosaire, n'ayant au fond que le désir d'amuser Raymonde.

À la vérité, le spectacle du magasin des cierges était encore moins

récréatif que celui des ateliers d'emballage, d'où ils sortaient.

C'était, sous une des arches de droite, une sorte de caveau, de cellier

profond, que des bois de charpente divisaient en vastes cases. Au fond

de ces cases, s'entassait la plus extraordinaire provision de cierges,

triés et classés par grandeur. Le trop-plein des cierges donnés à la

Grotte dormait là; et ils étaient, chaque jour, si nombreux, que des

chariots spéciaux, où les pèlerins les déposaient, près de la grille,

venaient se déverser plusieurs fois dans les cases, puis retournaient

s'emplir. Le principe était que tout cierge offert devait être brûlé,

aux pieds de la Vierge. Mais ils étaient trop, deux cents de toutes les

grosseurs avaient beau flamber jour et nuit, jamais on n'arrivait à

épuiser cet effroyable approvisionnement, dont le flot montait sans

cesse. Et le bruit courait que les pères se trouvaient forcés de

revendre de la cire. Certains amis de la Grotte avouaient eux-mêmes,

avec une pointe d'orgueil, que le rendement des cierges aurait suffi à

faire marcher toute l'affaire.

La quantité seule stupéfia Raymonde et madame Désagneaux. Que de

cierges! que de cierges! Les petits surtout, ceux qui coûtaient de dix

sous à un franc, s'empilaient en nombre incalculable. Et M. de

Guersaint, exigeant des chiffres, s'était lancé dans une statistique, où

il se perdit. Pierre, muet, regardait cet amas de cire offerte pour être

brûlée en plein soleil, à la gloire de Dieu; et bien qu'il ne fût pas

utilitaire, qu'il comprît le luxe des joies, des satisfactions

illusoires qui nourrissent l'homme autant que le pain, il ne pouvait

s'empêcher de songer aux aumônes qu'on aurait faites, avec l'argent de

toute cette cire, destinée à s'en aller en fumée.

--Eh bien! et ma bouteille que je dois envoyer? demanda madame

Désagneaux.

--Nous allons au bureau, répondit Gérard. C'est l'affaire de cinq

minutes.

Il leur fallut retraverser la place du Rosaire et monter par l'escalier

qui conduisait à la Basilique. Le bureau se trouvait en haut, à gauche,

à l'entrée du chemin du Calvaire. Le bâtiment était tout à fait mesquin,

une cahute de plâtre, ruinée par les vents et la pluie, portant un

écriteau, une simple planche, avec ces mots: «S'adresser ici pour

messes, dons, confréries. Intentions recommandées. Envoi d'eau de

Lourdes. Abonnements aux Annales de N.-D. de Lourdes.» Et que de

millions déjà avaient passé par ce bureau misérable, qui devait dater de

l'âge d'innocence, lorsqu'on jetait à peine les fondations de la

Basilique voisine!

Tous entrèrent, curieux de voir. Mais ils ne virent qu'un guichet.

Madame Désagneaux dut se baisser, pour donner l'adresse de son amie; et,

quand elle eut versé un franc soixante-dix centimes, on lui tendit un

mince reçu, le bout de papier que délivre l'employé aux bagages, dans

les gares.

Dehors, Gérard reprit, en montrant un vaste bâtiment, à deux ou trois

cents mètres:

--Regardez, voici l'habitation des pères de la Grotte.

--Mais on ne les voit jamais, fit remarquer Pierre.

Le jeune homme, étonné, resta un instant sans répondre.

--On ne les voit jamais, évidemment, puisqu'ils abandonnent tout, la

Grotte et le reste, aux pères de l'Assomption, pendant le pèlerinage

national.

Pierre regardait l'habitation, qui ressemblait à un château fort. Les

fenêtres restaient closes, on aurait cru la maison déserte. Tout sortait

de là pourtant, et tout y aboutissait. Et le jeune prêtre croyait

entendre le muet et formidable coup de râteau qui s'étendait sur la

vallée entière, ramassant le peuple accouru, ramenant chez les pères

l'or et le sang des foules.

Mais Gérard continua, à voix basse:

--Et, tenez! vous voyez bien qu'ils se montrent. Voici justement le

révérend père directeur Capdebarthe.

Un religieux passait en effet, un paysan à peine dégrossi, au corps

noueux, avec une grosse tête, taillée comme à coups de serpe. On ne

lisait rien dans ses yeux opaques, et son visage fruste gardait une

pâleur terreuse, le reflet roux et morne de la terre. Mgr Laurence,

autrefois, avait fait un choix vraiment politique, en confiant

l'organisation et l'exploitation de la Grotte à ces missionnaires de

Garaison, si tenaces et si âpres, presque tous fils de montagnards,

amants passionnés du sol.

Alors, lentement, les cinq redescendirent par le plateau de la Merlasse,

le large boulevard qui contourne la rampe de gauche et qui rejoint

l'avenue de la Grotte. Il était déjà une heure passée, mais le déjeuner

continuait dans toute la ville débordante de foule, les cinquante mille

pèlerins et curieux n'avaient pu encore s'asseoir à la file devant les

tables. Pierre, qui avait laissé, à l'hôtel, la table d'hôte pleine, qui

venait de voir les hospitaliers se serrer de si bon coeur à la table de

«la popote», retrouvait des tables nouvelles, toujours des tables.

Partout, on mangeait, on mangeait. Mais ici, au grand air, aux deux

côtés de la vaste chaussée, c'était le petit peuple qui envahissait les

tables dressées sur les trottoirs, de simples planches longues,

flanquées de deux bancs, couvertes d'une étroite tente de toile. On y

vendait du bouillon, du lait, du café à deux sous la tasse. Les pains,

dans de hautes corbeilles, coûtaient également deux sous. Pendus aux

bâtons qui soutenaient la tente, se balançaient des liasses de

saucissons, des jambons, des andouilles. Quelques-uns de ces

restaurateurs en plein vent faisaient frire des pommes de terre,

d'autres accommodaient de basses viandes à l'oignon. Une fumée âcre, des

odeurs violentes montaient dans le soleil, mêlées à la poussière que

soulevait le continuel piétinement des promeneurs. Et des queues

patientaient devant chacune des cantines, les convives se succédaient

sur les bancs, le long de la planche, garnie de toile cirée, où il y

avait à peine, en largeur, la place des deux bols de soupe. Tous se

hâtaient, dévoraient, dans la fringale de leur fatigue, cet appétit

insatiable que donnent les grandes secousses morales. La bête

retrouvait son tour, se gorgeait, après l'épuisement des prières

infinies, l'oubli du corps au ciel des légendes. Et c'était, par ce ciel

éclatant des beaux dimanches, un véritable champ de foire, la

gloutonnerie d'un peuple en goguette, la joie de vivre, malgré les

maladies abominables et les miracles trop rares.

--Ils mangent, ils s'amusent, que voulez-vous! dit Gérard, qui devina

les réflexions de l'aimable société qu'il promenait.

--Ah! murmura Pierre, c'est bien légitime, les pauvres gens!

Lui, était vivement touché de cette revanche de la nature. Mais, quand

ils se retrouvèrent au bas du boulevard, sur le chemin de la Grotte, il

fut blessé par l'acharnement des vendeuses de cierges et de bouquets,

dont les bandes errantes assaillaient les passants, avec une rudesse de

conquête. C'étaient pour la plupart des jeunes femmes, les cheveux nus,

ou la tête couverte d'un mouchoir, qui montraient une extraordinaire

effronterie; et les vieilles n'étaient guère plus discrètes. Toutes, un

paquet de cierges sous le bras, brandissant celui qu'elles offraient,

poussaient leur marchandise jusque dans les mains des promeneurs.

«Monsieur, madame, achetez-moi un cierge, ça vous portera bonheur!» Un

monsieur, entouré, secoué par trois des plus jeunes, faillit y laisser

les pans de sa redingote. Puis, l'histoire recommençait pour les

bouquets, de gros bouquets ronds, ficelés rudement, pareils à des choux.

«Un bouquet, madame, un bouquet pour la sainte Vierge!» Si la dame

s'échappait, elle entendait derrière elle de sourdes injures. Le négoce,

l'impudent négoce raccrochait ainsi les pèlerins jusqu'aux abords de la

Grotte. Non seulement il s'installait triomphant dans toutes les

boutiques, serrées les unes contre les autres, transformant chaque rue

en un bazar; mais il courait le pavé, barrait le chemin, promenait sur

des voitures à bras des chapelets, des médailles, des statuettes, des

images pieuses. De toutes parts, on achetait, on achetait presque autant

qu'on mangeait, pour rapporter un souvenir de cette kermesse sainte. Et

la note vive, la gaieté de cette âpreté commerciale, de cette bousculade

des camelots, venait encore des gamins, lâchés au travers de la foule,

et qui criaient le _Journal de la Grotte_. Leur mince voix aiguë entrait

dans les oreilles: «Le _Journal de la Grotte_! le numéro paru ce matin!

deux sous, le _Journal de la Grotte_!»

Au milieu des poussées continuelles, dans les remous du flot sans cesse

mouvant, la société se trouva séparée. Raymonde et Gérard restèrent en

arrière. Tous deux s'étaient mis à causer doucement, d'un air d'intimité

souriante. Il fallut que madame Désagneaux s'arrêtât, les appelât.

--Arrivez donc, nous allons nous perdre!

Comme ils se rapprochaient, Pierre entendit la jeune fille dire:

--Maman est si occupée! Parlez-lui, avant notre départ.

Et Gérard répondit:

--C'est entendu. Vous me rendez bien heureux, mademoiselle.

C'était le mariage conquis et décidé, pendant cette promenade charmante,

parmi les merveilles de Lourdes. Elle, toute seule, avait achevé de

vaincre, et lui, venait enfin de prendre une résolution, en la sentant à

son bras si gaie et si raisonnable.

Mais M. de Guersaint, les yeux en l'air, s'écria:

--Là-haut, sur ce balcon, n'est-ce pas ces gens très riches qui ont

voyagé avec nous, vous savez bien cette jeune dame malade, accompagnée

de son mari et de sa soeur?

Il parlait des Dieulafay; et, en effet, c'étaient eux, au balcon de

l'appartement qu'ils avaient loué, dans une maison neuve, dont les

fenêtres donnaient sur les pelouses du Rosaire. Ils occupaient là le

premier étage, meublé avec tout le luxe que Lourdes avait pu fournir,

des tapis, des rideaux; sans compter le personnel de domestiques envoyé

à l'avance de Paris. Et, comme il faisait beau temps, on avait roulé au

plein air la malade, allongée dans un grand fauteuil. Elle était vêtue

d'un peignoir de dentelle. Le mari, toujours en redingote correcte, se

tenait debout à sa droite; tandis que la soeur, habillée divinement, en

mauve clair, s'était assise à sa gauche, souriant et se penchant vers

elle parfois, pour causer, sans recevoir de réponse.

--Oh! raconta la petite madame Désagneaux, j'ai entendu souvent parler

de madame Jousseur, cette jeune dame en mauve. Elle est la femme d'un

diplomate, qui la délaisse, malgré sa grande beauté; et l'on a causé

beaucoup, l'année dernière, de la passion qu'elle a eue pour un jeune

colonel bien connu du monde parisien. Mais les salons catholiques

affirment qu'elle a triomphé, grâce à la religion.

Tous restaient la face en l'air, regardant.

--Dire, continua-t-elle, que sa soeur, la malade que vous voyez là, était

son vivant portrait. Même elle avait, dans le visage, un air de bonté et

de gaieté beaucoup plus doux... Maintenant, regardez! c'est une morte au

soleil, une chair réduite, livide et sans os, qu'on n'ose bouger de

place. Ah! la malheureuse!

Raymonde, alors, assura que madame Dieulafay, mariée depuis trois ans à

peine, avait apporté tous les bijoux de sa corbeille, pour en faire don

à Notre-Dame de Lourdes; et Gérard confirma le détail, on lui avait dit,

le matin, que les bijoux venaient d'être remis au trésor de la

Basilique; sans parler d'une lanterne d'or, enchâssée de pierreries, et

d'une grosse somme d'argent, destinée aux pauvres. Mais la sainte

Vierge ne devait pas s'être laissé toucher encore, car l'état de la

malade semblait empirer plutôt.

Et, dès ce moment, Pierre ne vit plus que cette jeune femme, à ce balcon

luxueux, cette créature pitoyable dans sa grande fortune, dominant la

foule en liesse, le Lourdes en train de godailler et de rire au beau

ciel du dimanche. Les deux êtres chers qui la veillaient si tendrement,

la soeur qui avait quitté ses succès de femme adorée, le mari oublieux de

sa banque, dont les millions roulaient aux quatre coins du monde,

ajoutaient par leur correction irréprochable à la détresse du groupe

qu'ils formaient, là-haut, au-dessus de toutes les têtes, en face de

l'admirable vallée. Il n'y avait plus qu'eux, et ils étaient infiniment

riches, infiniment misérables.

Mais les cinq promeneurs, qui s'attardaient au milieu de l'avenue,

manquaient d'être écrasés, à toute minute. Sans cesse des voitures

arrivaient, par les larges voies, surtout des landaus attelés à quatre,

conduits grand train et dont les grelots sonnaient joyeusement.

C'étaient les touristes, les baigneurs de Pau, de Barèges, de Cauterets,

que la curiosité amenait, ravis du beau temps, égayés par la course vive

au travers des montagnes; et ils ne devaient rester que quelques heures,

ils couraient à la Grotte, à la Basilique, en toilettes de plage, puis

repartaient avec des rires, contents d'avoir vu ça. Des familles vêtues

de clair, des bandes de jeunes femmes, aux ombrelles éclatantes,

circulaient ainsi parmi la foule grise et neutre du pèlerinage, qu'elles

achevaient de changer en une cohue de fête foraine, où le beau monde

daigne venir s'amuser.

Tout d'un coup, madame Désagneaux jeta un cri.

--Comment! c'est toi, Berthe?

Et elle embrassa une grande brune, charmante, qui descendait d'un

landau, avec trois autres jeunes dames, très rieuses, très animées. Les

voix se croisaient, de petits cris, tout un ravissement à se rencontrer

de la sorte.

--Mais, ma chère, nous sommes à Cauterets. Alors, nous avons fait la

partie de venir toutes les quatre, comme tout le monde. Et ton mari est

ici avec toi?

Madame Désagneaux se récria.

--Eh! non, il est à Trouville, tu sais bien. J'irai le rejoindre jeudi.

--Oui, oui, c'est vrai! reprit la grande brune, qui avait aussi l'air

d'une aimable étourdie. J'oubliais, tu es avec le pèlerinage... Et dis

donc...

Elle baissa la voix, à cause de Raymonde, demeurée là, souriante.

--Dis donc, ce bébé en retard, l'as-tu demandé à la sainte Vierge?

Un peu rougissante, madame Désagneaux la fit taire, en lui disant à

l'oreille:

--Sans doute, depuis deux ans, et bien ennuyée, je t'assure, de ne rien

voir venir... Mais, cette fois, je crois que ça y est. Oh! ne ris pas,

j'ai senti positivement quelque chose, ce matin, quand j'ai prié à la

Grotte.

Le rire pourtant la gagna, toutes s'exclamaient, s'amusaient comme des

folles. Et, immédiatement, elle s'offrit pour les piloter, promettant de

leur faire tout voir, en moins de deux heures.

--Venez donc avec nous, Raymonde. Votre mère ne s'inquiétera pas.

Il y eut des saluts échangés avec Pierre et M. de Guersaint. Gérard, lui

aussi, prit congé, serra la main de la jeune fille, d'une pression

tendre, les yeux dans les siens, comme pour s'engager de façon

définitive. Puis, ces dames s'éloignèrent, se dirigèrent vers la Grotte;

et elles étaient six, heureuses de vivre, promenant le charme délicieux

de leur jeunesse.

Lorsque Gérard, à son tour, fut parti de son côté, retournant à son

service, M. de Guersaint dit à Pierre:

--Et notre coiffeur de la place du Marcadal? Il faut pourtant que

j'aille chez lui... Vous m'accompagnez toujours, n'est-ce pas?

--Sans doute, où vous voudrez. Je vous suis, puisque Marie n'a pas

besoin de nous.

Ils gagnèrent le pont neuf, par les allées des vastes pelouses qui

s'étendent devant le Rosaire. Et là, ils firent encore une rencontre,

celle de l'abbé Des Hermoises, en train de guider deux jeunes dames,

arrivées le matin de Tarbes. Il marchait au milieu d'elles, de son air

galant de prêtre mondain, et il leur montrait, leur expliquait Lourdes,

en leur en évitant les côtés fâcheux, les pauvres, les malades, toute

l'odeur de basse misère humaine, qui en avait presque disparu, par cette

belle journée ensoleillée.

Au premier mot de M. de Guersaint, qui lui parlait de la location de la

voiture, pour l'excursion de Gavarnie, il dut avoir peur de quitter ses

jolies promeneuses.

--Comme il vous plaira, cher monsieur. Chargez-vous de ces choses; et,

vous avez bien raison, au plus juste prix, car j'aurai avec moi deux

ecclésiastiques peu fortunés. Nous serons quatre... Ce soir, faites-moi

seulement dire l'heure du départ.

Et il rejoignit ses dames, il les emmena vers la Grotte, en suivant

l'allée ombreuse qui borde le Gave, une allée fraîche et discrète

d'amoureux.

Pierre s'était tenu à l'écart, las, s'adossant au parapet du pont neuf.

Et, pour la première fois, le pullulement extraordinaire des prêtres,

parmi la foule, le frappait. Il les regarda passer, innombrables, sur le

pont. Toutes les variétés défilaient devant lui: les prêtres corrects,

arrivés avec le pèlerinage, que l'on reconnaissait à leur assurance et à

leurs soutanes propres; les pauvres curés de campagne, plus timides,

mal vêtus, ayant fait des sacrifices pour venir, marchant par les rues

effarés; enfin, la nuée des ecclésiastiques libres, tombés à Lourdes on

ne savait d'où, y jouissant d'une liberté absolue, sans qu'il fût même

possible de constater s'ils disaient leur messe chaque matin. Cette

liberté devait leur paraître d'une telle douceur, que, certainement, le

plus grand nombre, comme l'abbé Des Hermoises, se trouvaient là en

vacances, délivrés de tout devoir, heureux de vivre ainsi que de simples

hommes, grâce à la cohue dans laquelle ils disparaissaient. Et, depuis

le jeune vicaire soigné, sentant bon, jusqu'au vieux curé en soutane

sale, traînant des savates, l'espèce entière était représentée, les

gros, les gras, les maigres, les grands, les petits, ceux que la foi

amenait, brûlant d'ardeur, ceux qui faisaient simplement leur métier en

braves gens, ceux encore qui intriguaient, qui ne venaient là que par

sage politique. Pierre restait surpris de ce flot de prêtres passant

devant lui, chacun avec sa passion particulière, courant tous à la

Grotte, comme on va à un devoir, à une croyance, à un plaisir, à une

corvée. Il en remarqua un, très petit, mince et noir, au fort accent

italien, dont les yeux luisants semblaient lever le plan de Lourdes,

pareil à ces espions qui battent le pays avant la conquête; et il en vit

un autre, énorme, à l'air paterne, soufflant d'avoir trop mangé, qui

s'arrêta devant une vieille femme malade et finit par lui glisser cent

sous dans la main.

Lourdes(#24850) · 第 21 / 36 题