IV

Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des

constatations. Mais il y avait là une foule compacte, fiévreuse,

guettant les malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la

sortie, lorsque se répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui

voyait, une sourde qui entendait, une paralytique qui retrouvait des

jambes neuves. Et Pierre eut grand'peine à traverser cette cohue.

--Eh bien! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais

un vrai, incontestable?

Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.

--Ah! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient

quand il veut.

Des hospitaliers gardaient sévèrement la porte. Tous le connaissaient,

et ils s'écartèrent respectueusement, ils le laissèrent entrer, avec son

compagnon. Ce bureau, où les guérisons étaient constatées, se trouvait

installé fort mal dans une misérable cabane en planches, qui se

composait de deux pièces, une étroite antichambre et une salle commune

de réunion, insuffisante. D'ailleurs, il était question d'améliorer ce

service, en le logeant plus au large, tout un vaste local, sous une des

rampes du Rosaire, et dont on préparait déjà l'aménagement.

Dans l'antichambre, où il n'y avait qu'un banc de bois, Pierre aperçut

deux malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d'un

jeune hospitalier. Mais, lorsqu'il pénétra dans la salle commune, le

nombre des personnes, entassées là, le surprit; tandis que la suffocante

chaleur amassée entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui

brûlait la face. C'était une pièce carrée, peinte en jaune clair, nue,

avec une seule fenêtre, aux carreaux brouillés de blanc, afin que la

foule, qui s'écrasait dehors, ne pût rien voir. On n'osait pas même

ouvrir la fenêtre, pour donner de l'air; car, aussitôt, un flot de têtes

curieuses entraient. Et le mobilier restait rudimentaire: deux tables de

sapin, d'inégale hauteur, placées bout à bout, qu'on n'avait seulement

pas recouvertes d'un tapis; une sorte de grand casier, encombré de

paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de brochures; enfin,

des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher, et deux

vieux fauteuils déloquetés, pour les malades.

Tout de suite, le docteur Bonamy s'était empressé au-devant du docteur

Chassaigne, qui était une des dernières et une des plus glorieuses

conquêtes de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir également

Pierre, dont il salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse:

--Mon cher confrère, vous me permettez de continuer... Nous étions en

train d'examiner mademoiselle.

Il s'agissait d'une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l'un

des fauteuils. Mais, au lieu d'écouter, Pierre, les jambes lasses, la

tête bourdonnante encore, se contentait de regarder, tâchait de se

rendre compte du personnel qui se trouvait là. On pouvait être une

cinquantaine, beaucoup se tenaient debout, adossés contre le mur. Devant

les deux tables, ils étaient cinq: le chef du service des piscines au

milieu, penché sur un gros registre; puis, un père de l'Assomption et

trois jeunes séminaristes, qui servaient de secrétaires, écrivant,

passant les dossiers, les reclassant, après chaque examen. Et Pierre

s'intéressa un instant à un père de l'Immaculée-Conception, le père

Dargelès, rédacteur en chef du _Journal de la Grotte_, qu'on lui avait

montré le matin. Sa petite figure mince, aux yeux clignotants, au nez

pointu et à la bouche fine, souriait toujours. Il était assis

modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait

parfois des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrégation,

paraissait, pendant les trois jours du pèlerinage national. Mais,

derrière lui, on devinait les autres, comme une force lentement accrue

et cachée, organisant tout et ramassant tout.

Ensuite, l'assistance ne comptait guère que des curieux, des témoins,

une vingtaine de médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus

d'un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence;

quelques-uns se hasardaient à poser des questions; et ils échangeaient

par moments des regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre

eux que de constater les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils

être? Des noms étaient prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait

causé une émotion, celui d'un docteur célèbre d'une université

catholique.

Mais, ce jour-là, le docteur Bonamy, qui ne s'asseyait jamais, menant la

séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un

petit monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent

d'un des journaux les plus lus de Paris, et qu'un hasard venait de faire

tomber à Lourdes, le matin même. N'était-ce pas un incrédule à

convertir, une influence et une publicité à utiliser? Et le docteur

l'avait installé dans le second fauteuil, et il affectait une bonhomie

souriante, lui donnait la grande représentation, déclarait qu'on n'avait

rien à cacher, tout se passant au grand jour.

--Nous ne demandons que la lumière, répétait-il. Nous ne cessons de

provoquer l'examen des hommes de bonne volonté.

Puis, comme la prétendue guérison de la sourde se présentait fort mal,

il la rudoya un peu.

--Allons, allons, ma fille, il n'y a qu'un commencement... Vous

repasserez.

Et, à demi-voix:

--Si on les écoutait, toutes seraient guéries. Mais nous n'acceptons que

les guérisons prouvées, éclatantes comme le soleil... Remarquez que je

dis guérisons, et non pas miracles; car, nous médecins, nous ne nous

permettons pas d'interpréter, nous sommes là simplement pour constater

si les malades, soumis à notre examen, n'offrent plus aucune trace de

maladie.

Il se carrait, tirait du jeu son honnêteté, pas plus sot ni menteur

qu'un autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si

pleine de surprises, que l'impossible y était toujours réalisable; et,

sur le tard de sa vie de praticien, il s'était ainsi fait à la Grotte

une situation à part, qui avait ses inconvénients et ses avantages, fort

douce et heureuse en somme.

Maintenant, sur une question du journaliste de Paris, il expliquait sa

façon de procéder. Chaque malade du pèlerinage arrivait avec un dossier,

dans lequel se trouvait presque toujours un certificat du médecin qui le

soignait; parfois même, il y avait plusieurs certificats de médecins

différents, des bulletins d'hôpitaux, tout un historique de la maladie.

Et, dès lors, quand une guérison venait à se produire, et que la

personne guérie se présentait, il suffisait de se reporter à son

dossier, de lire les certificats, pour connaître le mal dont elle

souffrait, et pour constater, en l'examinant, si ce mal avait bien

réellement disparu.

Pierre écoutait, attentif. Depuis qu'il était là, assis, au repos, il se

calmait, il retrouvait son intelligence nette. La chaleur seule

l'incommodait maintenant. Aussi, intéressé par les explications du

docteur Bonamy, désireux de se faire une opinion, aurait-il pris la

parole, sans la robe qu'il portait. Cette soutane le condamnait à un

perpétuel effacement. Et il fut ravi d'entendre le petit monsieur blond,

l'écrivain influent, formuler les objections qui, tout de suite, se

présentaient. Cela ne semblait-il pas désastreux que ce fût un médecin

qui diagnostiquât la maladie, et un autre médecin qui en constatât la

guérison? Il y avait certainement là une continuelle source d'erreurs

possibles. Le mieux aurait dû être qu'une commission médicale examinât

tous les malades, dès leur arrivée à Lourdes, rédigeât des

procès-verbaux, auxquels la même commission se serait reportée, à chaque

cas de guérison. Mais le docteur Bonamy se récriait, disant avec

justesse que jamais une commission ne suffirait à une si gigantesque

besogne: pensez donc! mille cas divers à examiner dans une matinée! et

que de théories différentes, que de discussions, que de diagnostics

contradictoires, augmentant l'incertitude! L'examen préalable, d'une

réalisation presque impossible, offrait en effet des causes d'erreurs

tout aussi grandes. Dans la pratique, il fallait s'en tenir à ces

certificats délivrés par les médecins, qui prenaient dès lors une

importance capitale, décisive. On feuilleta des dossiers sur l'une des

tables, on fit lire des certificats au journaliste de Paris. Beaucoup

étaient d'une brièveté fâcheuse. D'autres, mieux rédigés, spécifiaient

nettement les maladies. Quelques signatures de médecins étaient même

légalisées par les maires des communes. Seulement, les doutes restaient

sans nombre, invincibles: quels étaient ces médecins? avaient-ils

l'autorité scientifique nécessaire? n'avaient-ils pas cédé à des

circonstances ignorées, à des intérêts purement personnels? On était

tenté de réclamer une enquête sur chacun d'eux. Du moment que tout se

basait sur le dossier apporté par le malade, il aurait fallu un contrôle

très soigneux des documents, car tout croulait, dès qu'une critique

sévère n'avait pas établi l'absolue certitude des faits.

Très rouge, suant, le docteur Bonamy se démenait.

--Mais c'est ce que nous faisons, c'est ce que nous faisons!... Dès

qu'un cas de guérison nous paraît inexplicable par les voies naturelles,

nous procédons à une enquête minutieuse, nous prions la personne guérie

de revenir se faire examiner... Et vous voyez bien que nous nous

entourons de toutes les lumières. Ces messieurs qui nous écoutent sont

presque tous des médecins, accourus des points les plus opposés de la

France. Nous les conjurons de nous dire leurs doutes, de discuter les

cas avec nous, et un procès-verbal très détaillé est dressé de chaque

séance... Vous entendez, messieurs, protestez, si quelque chose ici

blessait en vous la vérité.

Pas un des assistants ne bougea. Le plus grand nombre des médecins

présents, qui devaient être des catholiques, s'inclinaient,

naturellement. Et quant aux autres, les incrédules, les savants purs,

ils regardaient, s'intéressaient à certains phénomènes, évitaient par

courtoisie d'entrer dans des discussions, inutiles d'ailleurs; puis, ils

s'en allaient, quand leur malaise d'hommes raisonnables devenait trop

grand, et qu'ils se sentaient près de se fâcher.

Alors, personne ne soufflant mot, le docteur Bonamy triompha. Et, comme

le journaliste lui demandait s'il était seul, pour un si gros travail:

--Absolument seul. Ma fonction de médecin de la Grotte n'est pas si

compliquée, car elle consiste simplement, je le répète, à constater les

guérisons, lorsqu'il s'en produit.

Il se reprit pourtant, il ajouta avec un sourire:

--Ah! j'oubliais, j'ai Raboin, qui m'aide à mettre ici un peu d'ordre.

Et il désignait du geste un gros homme d'une quarantaine d'années,

grisonnant, à la face épaisse, à la mâchoire de dogue. Lui était un

croyant exaspéré, un exalté qui ne permettait pas qu'on mît en doute les

miracles. Aussi souffrait-il de sa fonction au bureau des constatations

médicales, toujours prêt à gronder de colère, dès qu'on discutait.

L'appel aux médecins l'ayant jeté hors de lui, le docteur dut le calmer.

--Allons, Raboin, mon ami, taisez-vous! Toutes les opinions sincères ont

le droit de se produire.

Mais les malades défilaient. On amena un homme dont un eczéma couvrait

le torse entier; et, quand il ôtait sa chemise, une farine grise tombait

de sa peau. Il n'était pas guéri, il affirmait seulement qu'il venait

chaque année à Lourdes et qu'il en repartait chaque fois soulagé. Puis,

ce fut une dame, une comtesse, d'une maigreur effrayante, dont

l'histoire était extraordinaire: guérie une première fois par la sainte

Vierge d'une tuberculose, sept années auparavant, elle avait eu quatre

enfants, puis elle était retombée à la phtisie, morphinomane à cette

heure, mais déjà ranimée par son premier bain, se proposant, dès le

soir, d'assister à la procession aux flambeaux, avec les vingt-sept

personnes de sa famille, amenées par elle. Ensuite, il y eut une femme

atteinte d'aphonie nerveuse, qui, après des mois de mutité absolue,

venait de recouvrer subitement la voix, au moment de la procession de

quatre heures, sur le passage du Saint Sacrement.

--Messieurs, déclara le docteur Bonamy, avec la bonne grâce affectée

d'un savant aux idées larges, vous savez que nous ne retenons pas les

cas, dès qu'il s'agit d'une affection nerveuse. Remarquez pourtant que

cette femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière et qu'elle a

dû venir ici pour voir sa langue se délier tout d'un coup.

Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au

monsieur de Paris un beau cas, comme il s'en produisait parfois pendant

cette procession de quatre heures, qui était l'heure de grâce et

d'exaltation, où la sainte Vierge intercédait pour ses élues. Jusque-là,

les guérisons qui avaient défilé, restaient douteuses et sans intérêt.

Et, au dehors, on entendait le piétinement, le grondement de la foule,

fouettée de cantiques, enfiévrée par le besoin du miracle, s'énervant de

plus en plus dans l'attente.

Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux

clairs, luisant d'intelligence.

--Ah! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une

guérison remarquable, messieurs, qui s'est produite à pareille époque,

l'année dernière, et dont je demande la permission de vous montrer les

résultats.

Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miraculée qui était montée dans

son compartiment, à Poitiers. Et il assista à une répétition de la scène

déjà jouée devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les

explications les plus précises au petit monsieur blond, très attentif:

une carie des os du talon gauche, un commencement de nécrose qui

nécessitait la résection, une plaie affreuse, suppurante, guérie en une

minute, à la première immersion dans la piscine.

--Sophie, racontez à monsieur.

La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.

--Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me

rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge,

parce qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur

Rivoire, le médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans,

disait qu'il serait forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait

bien sûr rendue boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte

Vierge, je suis allée tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne

envie de guérir, que je n'ai pas même pris le temps d'enlever le

linge... Et, alors, tout est resté dans l'eau, mon pied n'avait plus

rien du tout, quand je l'ai sorti.

Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d'un branle de la tête.

--Et, Sophie, répétez-nous le mot de votre médecin.

--Chez nous, quand monsieur Rivoire a vu mon pied, il a dit: «Que ce

soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal;

mais la vérité est qu'elle est guérie.»

Des rires éclatèrent, le mot était d'un effet sûr.

--Et, Sophie, votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre

salle.

--Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et

je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le

premier jour, car le lendemain ma provision allait être épuisée.»

Il y eut de nouveaux rires, une satisfaction générale, à la voir si

gentille, récitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par coeur,

mais très touchante et l'air véridique.

--Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il

faut qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.

Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné,

avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont

la couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal. Quelques médecins

s'étaient approchés, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur

conviction faite sans doute, ne se dérangèrent pas. Un des premiers,

d'un air très poli, demanda pourquoi la sainte Vierge, pendant qu'elle y

était, n'avait pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas

coûté davantage. Mais le docteur Bonamy répondit vivement que, si la

sainte Vierge avait laissé une cicatrice, c'était sûrement pour qu'il

existât une trace, une preuve du miracle. Il entrait dans des détails

techniques, démontrait qu'un fragment d'os et de la chair avaient dû

être refaits instantanément, ce qui restait inexplicable par les voies

naturelles.

--Mon Dieu! interrompit le petit monsieur blond, il n'y a pas besoin de

tant d'affaires! Qu'on me montre seulement un doigt entaillé d'un coup

de canif et qui sorte cicatrisé de l'eau: le miracle sera aussi grand,

je m'inclinerai.

Puis, il ajouta:

--Si j'avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais

bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j'appellerais les

peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles

avec une telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez

donc à cette puissance souveraine, toute divine!... Mais il faudrait que

pas un doute ne restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le

soleil. La terre entière verrait et croirait.

Et il discuta les moyens de contrôle avec le docteur. Il avait admis que

tous les malades ne pouvaient être examinés à l'arrivée. Seulement,

pourquoi ne créait-on pas, à l'Hôpital, une salle particulière, réservée

aux plaies apparentes? On aurait là une trentaine de sujets au plus,

qu'on soumettrait à l'examen préalable d'une commission. Des

procès-verbaux de constat seraient dressés, on photographierait même les

plaies. Ensuite, si une guérison venait à se produire, la commission

n'aurait qu'à la constater, dans un nouveau procès-verbal. Et là il ne

s'agirait plus d'une maladie interne, dont le diagnostic est difficile,

toujours discutable. L'évidence se ferait.

Un peu embarrassé, le docteur Bonamy répétait:

--Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumière... Le

difficile serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on

s'entend peu!... Enfin, il y a certainement là une idée.

Il fut secouru par l'arrivée d'une nouvelle malade. Pendant que la

petite Sophie Couteau se rechaussait, déjà oubliée, Élise Rouquet parut,

avec sa face de monstre, qu'elle étala, en ôtant son fichu. Depuis le

matin, elle se lotionnait avec des linges, à la fontaine, et il lui

semblait bien, disait-elle, que sa plaie, si avivée, commençait à sécher

et à pâlir. C'était vrai, Pierre constatait, très surpris, que l'aspect

en était moins horrible. Ce fut un nouvel aliment à la discussion sur

les plaies apparentes; car le petit monsieur blond s'entêtait dans son

idée de la création d'une salle spéciale: en effet, si l'on avait

constaté, le matin même, l'état de cette fille, et si elle guérissait,

quel triomphe pour la Grotte d'avoir ainsi guéri un lupus! Le miracle ne

serait plus niable.

Jusque-là, le docteur Chassaigne s'était tenu à l'écart, immobile et

muet, comme s'il eût voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre.

Brusquement, il se pencha, pour lui dire à demi-voix:

--Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se

doute pas qu'aujourd'hui nos savants médecins soupçonnent beaucoup de

ces plaies d'être d'origine nerveuse. Oui, l'on découvre qu'il y aurait

là simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la

nutrition sont encore si mal étudiées!... Et l'on arrive à prouver que

la foi qui guérit peut parfaitement guérir les plaies, certains faux

lupus entre autres. Alors, je vous demande quelle certitude il

obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse salle des plaies apparentes!

Un peu plus de confusion et de passion dans l'éternelle querelle... Non,

non! la science est vaine, c'est la mer de l'incertitude.

Il souriait douloureusement, tandis que le docteur Bonamy engageait

Élise Rouquet à continuer les lotions et à revenir chaque jour se faire

examiner. Puis, il répéta, de son air prudent et affable:

--Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n'est pas douteux.

Mais le bureau fut bouleversé. La Grivotte venait d'entrer en coup de

vent, d'une allure dansante, criant à voix pleine:

--Je suis guérie... Je suis guérie...

Et elle racontait qu'on ne voulait d'abord pas la baigner, qu'elle avait

dû insister, supplier, sangloter, pour qu'on se décidât à le faire, sur

une permission formelle du père Fourcade. Et elle l'avait bien dit à

l'avance: elle n'était pas plongée dans l'eau glacée, depuis trois

minutes, toute suante, avec son enrouement de phtisique, qu'elle avait

senti les forces lui revenir, comme dans un grand coup de fouet qui lui

cinglait tout le corps. Une exaltation, une flamme l'agitait, piétinante

et radieuse, ne pouvant tenir en place.

--Je suis guérie, mes bons messieurs... Je suis guérie...

Stupéfait cette fois, Pierre la regardait. Était-ce donc cette fille

que, la nuit dernière, il avait vue anéantie sur la banquette du wagon,

toussant et crachant le sang, la face terreuse? Il ne la reconnaissait

pas, droite, élancée, les joues en feu, les yeux étincelants, avec toute

une volonté et une joie de vivre qui la soulevaient.

--Messieurs, déclara le docteur Bonamy, le cas me paraît très

intéressant... Nous allons voir...

Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l'entassement des

paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrétaires,

les jeunes séminaristes fouillaient tout; et il fallut que le chef du

service des piscines, assis au milieu, se levât, allât regarder dans le

casier. Enfin, lorsqu'il eut repris sa chaise, il découvrit le dossier

sous le registre qu'il gardait grand ouvert devant lui. Il contenait

jusqu'à trois certificats de médecin, dont lui-même donna lecture. Tous

les trois, du reste, concluaient à une phtisie avancée, que des

accidents nerveux compliquaient et rendaient particulière.

Le docteur Bonamy eut un geste, pour dire qu'un tel ensemble ne laissait

aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait:

--Je n'entends rien..., je n'entends rien...

Il se reprit.

--Ou presque rien.

Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq à trente médecins qui se

tenaient là, silencieux.

--Messieurs, si quelques-uns d'entre vous veulent bien me prêter leurs

lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter.

D'abord, pas un ne remua. Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il

ausculta à son tour la jeune femme; mais il ne se prononçait pas,

réfléchissait, avait un branle soucieux de la tête. Finalement, il

bégaya que, pour lui, il fallait rester dans l'expectative. Mais un

autre, tout de suite, le remplaça, et celui-ci fut catégorique: il

n'entendait rien du tout, jamais cette femme-là n'avait été phtisique.

D'autres encore le suivirent, tous finirent par défiler, excepté cinq ou

six qui gardaient une attitude fermée, finement souriante. Et la

confusion fut à son comble, car chacun donnait son avis, sensiblement

différent; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne s'entendait

même plus parler. Seul, le père Dargelès montrait un calme d'absolue

sérénité, car il avait flairé un de ces cas qui passionnent et qui sont

la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Déjà, il prenait des notes sur un

coin de la table.

Alors, à l'écart, grâce à l'éclat des voix, Pierre et le docteur

Chassaigne purent causer sans être entendus.

--Oh! ces piscines que je viens de voir! dit le jeune prêtre, ces

piscines dont on renouvelle l'eau si rarement! Quelle saleté, quel

bouillon de microbes!... La manie, la fureur de précautions

antiseptiques où nous sommes, reçoit là un fameux soufflet. Comment se

fait-il qu'une même peste n'emporte pas tous ces malades? Les

adversaires de la théorie microbienne doivent bien rire.

Le docteur l'arrêta.

--Mais non, mon enfant... Si les bains ne sont guère propres, ils

n'offrent aucun danger. Remarquez que l'eau ne monte pas au-dessus de

dix degrés, et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis,

les maladies contagieuses ne viennent guère à Lourdes, ni le choléra, ni

le typhus, ni la variole, ni la rougeole, ni la scarlatine. Nous ne

voyons ici que certaines maladies organiques, les paralysies, la

scrofule, les tumeurs, les ulcères, les abcès, le cancer, la phtisie; et

cette dernière n'est pas transmissible par l'eau des bains. Les vieilles

plaies qu'on y trempe, ne craignent rien et n'offrent aucun risque de

contagion... Je vous assure que, sur ce point, la sainte Vierge n'a pas

même besoin d'intervenir.

--Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait

tremper tous vos malades dans l'eau glacée, les femmes à n'importe

quelle époque du mois, les rhumatisants, les cardiaques, les

phtisiques?... Cette malheureuse fille, à demi morte, en sueur, vous

l'auriez baignée?

--Certainement non!... Il y a des moyens héroïques que, couramment, on

n'ose pas. Un bain glacé peut à coup sûr tuer un phtisique; mais

savons-nous si, dans de certaines circonstances, il ne peut pas le

sauver?... Moi qui ai fini par admettre qu'un pouvoir surnaturel

agissait ici, je conviens très volontiers que des guérisons doivent se

produire naturellement, grâce à cette immersion dans l'eau froide qui

nous paraît imbécile et barbare... Ah! ce que nous ignorons, ce que nous

ignorons...

Il retombait à sa colère, à sa haine de la science, qu'il méprisait,

depuis qu'elle l'avait laissé effaré et impuissant, devant l'agonie de

sa femme et de sa fille.

--Vous demandez des certitudes, ce n'est sûrement pas la médecine qui

vous les donnera... Écoutez un instant ces messieurs et soyez édifié.

N'est-ce pas beau, une si parfaite confusion, où tous les avis se

heurtent? Certes, il est des maladies que l'on connaît admirablement,

jusque dans les plus petites phases de leur évolution; il est des

remèdes dont on a étudié les effets avec le soin le plus scrupuleux;

mais ce qu'on ne sait pas, ce qu'on ne peut savoir, c'est la relation du

remède au malade, car autant de malades, autant de cas, et chaque fois

l'expérience recommence. Voilà pourquoi la médecine reste un art, parce

qu'elle ne saurait avoir une rigueur expérimentale: toujours la guérison

dépend d'une circonstance heureuse, de la trouvaille de génie du

médecin... Et, alors, comprenez donc que les gens qui viennent discuter

ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois absolues de la

science. Où sont-elles ces lois, en médecine? Qu'on me les montre!

Il voulut n'en pas dire davantage. Mais sa passion l'emporta.

--Je vous ai dit que j'étais devenu croyant... Seulement, en vérité, je

comprends très bien que ce brave docteur Bonamy ne s'émeuve guère et

qu'il appelle les médecins du monde entier pour étudier ses miracles.

Plus il y aurait de médecins, moins la vérité se ferait, au milieu de la

bataille des diagnostics et des méthodes de traitement. Si l'on ne

s'entend pas sur une plaie apparente, ce n'est pas pour s'entendre sur

une lésion intérieure, que les uns nient, quand les autres l'affirment.

Et pourquoi, dès lors, tout ne deviendrait-il pas miracle? Car, au

fond, que ce soit la nature qui agisse ou une puissance surnaturelle,

les médecins n'en restent pas moins surpris le plus souvent, devant des

terminaisons qu'ils ont rarement prévues... Sans doute, les choses sont

fort mal organisées ici. Ces certificats de médecins qu'on ne connaît

pas n'ont aucune valeur sérieuse. Il faudrait un contrôle des documents

très sévère. Mais admettez une rigueur scientifique absolue, vous êtes

bien naïf, mon cher enfant, si vous croyez que la conviction se ferait,

éclatante pour tous. L'erreur est dans l'homme, et il n'y a pas de

besogne plus héroïque que d'établir la plus petite des vérités.

Pierre, alors, commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes,

l'extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années,

parmi l'adoration dévote des uns et la risée insultante des autres.

Évidemment, des forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient:

auto-suggestion, ébranlement préparé de longue main, entraînement du

voyage, des prières et des cantiques, exaltation croissante; et surtout

le souffle guérisseur, la puissance inconnue qui se dégageait des

foules, dans la crise aiguë de la foi. Aussi lui sembla-t-il désormais

peu intelligent de croire à des supercheries. Les faits étaient beaucoup

plus hauts et beaucoup plus simples. Les pères de la Grotte n'avaient

pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur suffisait d'aider à

la confusion, d'utiliser l'universelle ignorance. Même, on pouvait

admettre que tous étaient sincères, les médecins sans génie qui

délivraient les certificats, les malades consolés qui se croyaient

guéris, les témoins passionnés qui juraient avoir vu. Et, de tout cela,

sortait, évidente, l'impossibilité de prouver que le miracle était ou

n'était pas. Dès ce moment, le miracle ne devenait-il pas une réalité,

pour le plus grand nombre, pour tous ceux qui souffraient et qui avaient

besoin d'espoir?

Comme le docteur Bonamy s'était approché d'eux, en les voyant causer à

l'écart, Pierre lui demanda:

--Dans quelles proportions les guérisons se produisent-elles?

--Environ le dix pour cent, répondit-il.

Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prêtre, il ajouta avec

une bonhomie parfaite:

--Oh! nous en obtiendrions davantage... Mais, il faut bien le dire, je

ne suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie

fonction est d'arrêter les zèles trop grands, de ne pas laisser tomber

dans le ridicule les choses saintes... En somme, mon bureau n'est qu'un

bureau de visa, quand les guérisons constatées semblent sérieuses.

Il fut interrompu par de sourds grondements. C'était Raboin qui se

fâchait.

--Les guérisons constatées, les guérisons constatées... À quoi bon? Le

miracle est continuel... Pour les croyants, à quoi bon constater? Ils

n'ont qu'à s'incliner et à croire. Pour les incroyants, à quoi bon

encore? Jamais on ne les convaincra... C'est des bêtises, ce que nous

faisons ici.

Sévèrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.

--Raboin, vous êtes un révolté... Je dirai au père Capdebarthe que je ne

veux plus de vous, puisque vous semez la désobéissance.

Il avait pourtant raison, ce garçon qui montrait les dents, toujours

prêt à mordre, lorsqu'on touchait à sa foi; et Pierre le regarda avec

sympathie. Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite

d'ailleurs, était en effet inutile: blessante pour les dévots,

insuffisante pour les incrédules. Est-ce que le miracle se prouve? Il

faut y croire. Il n'y a plus à comprendre, dès que Dieu intervient. Dans

les siècles de réelle croyance, la science ne se mêlait pas d'expliquer

Dieu. Que venait-elle faire ici? Elle entravait la foi et se diminuait

elle-même. Non, non! se jeter par terre, baiser la terre et croire. Ou

bien s'en aller. Il n'y avait pas de compromis possible. Du moment que

l'examen commençait, il ne devait plus s'arrêter, il aboutissait

fatalement au doute.

Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu'il

entendait. Les croyants qui étaient dans la salle, parlaient des

miracles avec une aisance, une tranquillité inouïes. Les faits

stupéfiants les laissaient pleins de sérénité. Encore un miracle, encore

un miracle! et ils racontaient des imaginations de démence avec un

sourire, sans la moindre protestation de leur raison. Ils vivaient

évidemment dans un tel milieu de fièvre visionnaire, que rien ne les

étonnait plus. Et ce n'étaient pas seulement des simples, des enfantins,

des illettrés, des hallucinés, tels que Raboin; mais des intellectuels

se trouvaient là, des savants, le docteur Bonamy et d'autres. C'était

inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une

sourde colère qui aurait fini par éclater. Sa raison se débattait, ainsi

qu'un pauvre être qu'on aurait jeté à l'eau, que de toutes parts le flot

prendrait et étoufferait; et il pensait que les cerveaux, comme le

docteur Chassaigne par exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle,

doivent d'abord traverser ce malaise et cette lutte, avant le naufrage

définitif.

Il le regarda, il le vit infiniment triste, foudroyé par le destin,

d'une faiblesse d'enfant qui pleure, seul au monde désormais. Et,

pourtant, il ne put retenir le cri de protestation qui lui montait aux

lèvres.

--Non, non! si l'on ne sait pas tout, si même l'on ne sait jamais tout,

ce n'est pas un argument pour cesser d'apprendre. Il est mauvais que

l'inconnu bénéficie de ce que nous ignorons. Au contraire, notre éternel

espoir doit être d'expliquer un jour l'inexpliqué; et nous ne saurions

avoir sainement un idéal, en dehors de cette marche à l'inconnu pour le

connaître, de cette victoire lente de la raison, au travers des misères

de notre corps et de notre intelligence... Ah! la raison, c'est par elle

que je souffre, c'est d'elle aussi que j'attends toute ma force! Quand

elle périt, l'être périt tout entier. Quitte à y laisser le bonheur, je

n'ai que l'ardente soif de la contenter toujours davantage.

Des larmes parurent dans les yeux du docteur Chassaigne. Le souvenir de

ses chères mortes venait de passer sans doute. Et, à son tour, il

murmura:

--La raison, la raison, oui, certainement, c'est une grande fierté, la

dignité même de vivre... Mais il y a l'amour, qui est la toute-puissance

de la vie, l'unique bien à reconquérir, quand on l'a perdu...

Sa voix se brisait dans un sanglot étouffé. Et, comme, machinalement, il

feuilletait les dossiers sur la table, il trouva celui qui portait, en

grosses lettres, le nom de Marie de Guersaint. Il l'ouvrit, lut les

certificats des deux médecins concluant à une paralysie de la moelle. Et

il reprit:

--Voyons, mon enfant, vous avez, je le sais, une vive affection pour

mademoiselle de Guersaint... Que diriez-vous, si elle était guérie ici?

Je découvre là des certificats, signés de noms honorables, et vous savez

que les paralysies de cette nature sont incurables... Eh bien! si cette

jeune personne, brusquement, courait et sautait, comme j'en ai vu tant

d'autres, ne seriez-vous pas bien heureux, n'admettriez-vous pas enfin

l'intervention d'une puissance surnaturelle?

Pierre allait répondre, lorsqu'il se rappela la consultation de son

cousin Beauclair, le miracle prédit, en coup de foudre, dans un réveil,

une exaltation de tout l'être; et il sentit croître son malaise, il se

contenta de dire:

--En effet, je serais bien heureux... Et je pense comme vous, il n'y a

sans doute que la volonté du bonheur, dans toute l'agitation de ce

monde.

Mais il ne pouvait plus rester là. La chaleur devenait telle, que la

sueur ruisselait des visages. Le docteur Bonamy dictait à un des

séminaristes le résultat de l'examen de la Grivotte; tandis que le père

Dargelès, surveillant les expressions, se haussait parfois à son

oreille, pour lui faire modifier une phrase. D'ailleurs, le tumulte

continuait autour d'eux, la discussion des médecins avait dévié, portait

maintenant sur des points techniques, d'un intérêt nul dans le cas

spécial mis à l'étude. On ne respirait plus entre les murs de planches,

une nausée y faisait tourner les coeurs et les cerveaux. Le petit

monsieur blond, l'écrivain influent de Paris, s'en était allé, mécontent

de n'avoir pas vu un vrai miracle.

Pierre dit au docteur Chassaigne:

--Sortons, je vais me trouver mal.

Ils sortirent en même temps que la Grivotte, que l'on congédiait. Et,

tout de suite, à la porte, ils retombèrent dans un flot de foule qui se

ruait, qui s'écrasait pour voir la miraculée. Le bruit du miracle avait

dû déjà se répandre, c'était à qui s'approcherait de l'élue, la

questionnerait, la toucherait. Et elle, avec ses joues empourprées, ses

yeux de flamme, ne savait que répéter, de son air dansant:

--Je suis guérie... Je suis guérie...

Des cris couvraient sa voix, elle était noyée, emportée dans les remous

de la cohue. Un moment, on la perdit des yeux, comme si elle avait

sombré; puis, elle reparut subitement, tout près de Pierre et du

docteur, qui tâchaient de se dégager. Ils venaient de trouver là le

Commandeur, dont une des manies était de descendre aux piscines et à la

Grotte, pour s'y fâcher. Sanglé militairement dans sa redingote, il

s'appuyait sur sa canne à pomme d'argent, en traînant un peu la jambe

gauche, qu'un reste de paralysie, depuis sa deuxième attaque,

raidissait. Et sa face rougit, ses yeux flambèrent de colère, lorsque

la Grivotte le bouscula pour passer, en répétant, au milieu de

l'enthousiasme déchaîné de la foule:

--Je suis guérie... Je suis guérie...

--Eh bien! cria-t-il, pris d'une fureur brusque, tant pis pour vous, ma

fille!

On s'exclama, on se mit à rire, car on le connaissait, on lui pardonnait

sa passion maniaque de la mort. Pourtant, comme il bégayait des paroles

confuses, disant que c'était pitié, quand on n'avait ni beauté, ni

fortune, de vouloir vivre, et que cette fille aurait dû préférer mourir

tout de suite, plutôt que de souffrir encore, on commençait à gronder

autour de lui, lorsque l'abbé Judaine, qui passait, vint le tirer

d'affaire. Il l'entraîna à l'écart.

--Taisez-vous donc! C'est scandaleux... Pourquoi vous insurgez-vous

contre la bonté de Dieu qui fait grâce parfois à nos misères, en les

soulageant?... Vous devriez tomber à genoux vous-même, je vous le

répète, et le supplier de vous rendre votre jambe, de vous laisser vivre

dix ans encore.

Alors, il s'étrangla.

--Moi, moi! demander dix ans de vie, lorsque mon plus beau jour sera le

jour où je partirai! Être aussi plat, aussi lâche, que ces milliers de

malades que je vois défiler ici, dans une basse terreur de la mort,

hurlant leur faiblesse, la passion inavouable qu'ils ont de vivre! Ah!

non, je me mépriserais trop!... Que je crève donc! et tout de suite, ce

sera si bon de ne plus être!

Il se retrouvait près du docteur Chassaigne et de Pierre, enfin hors de

la bousculade des pèlerins, au bord du Gave. Et il s'adressa au docteur,

qu'il rencontrait souvent.

--Est-ce qu'ils n'ont pas, tout à l'heure, essayé de ressusciter un

homme! On m'a conté ça, j'ai failli en étouffer... Hein? docteur,

comprenez-vous? Un homme qui avait la joie d'être mort et qu'ils se

sont permis de tremper dans leur eau, avec le criminel espoir de le

faire revivre! Mais, s'ils avaient réussi, si leur eau l'avait ranimé,

ce misérable, car on ne sait jamais dans ce drôle de monde, croyez-vous

que l'homme n'aurait pas été en droit de leur cracher sa colère à la

face, à ces raccommodeurs de cadavres?... Est-ce que ce mort les avait

priés de le réveiller? Est-ce qu'ils savaient s'il n'était pas content

d'être mort? On consulte les gens, au moins... Les voyez-vous me faire

cette sale farce, à moi, quand je dormirai enfin le bon grand sommeil?

Ah! je les recevrais bien! Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde! Et ce

que je m'empresserais de remourir!

Il était si singulier, dans son emportement, que l'abbé Judaine et le

docteur ne purent s'empêcher de sourire. Mais Pierre restait grave,

glacé par le grand frisson qui passait. N'étaient-ce pas les

imprécations désespérées de Lazare qu'il venait d'entendre? Souvent, il

avait imaginé que Lazare, sorti du tombeau, criait à Jésus: «Oh!

Seigneur, pourquoi m'avoir réveillé à cette abominable vie? Je dormais

si bien de l'éternel sommeil sans rêve, je goûtais enfin un si bon

repos, dans les délices du néant! J'avais connu toutes les misères et

toutes les douleurs, les trahisons, les fausses espérances, les

défaites, les maladies; j'avais payé à la souffrance ma dette affreuse

de vivant, car j'étais né sans savoir pourquoi, j'avais vécu sans savoir

comment; et voilà, Seigneur, que vous me faites payer double, en me

condamnant à recommencer mon temps de bagne!... Ai-je donc commis

quelque inexpiable faute, que vous la punissez d'un si cruel châtiment?

Revivre, hélas! se sentir mourir un peu chaque jour dans sa chair,

n'avoir d'intelligence que pour douter, de volonté que pour ne pas

pouvoir, de tendresse que pour pleurer ses peines! Et c'était fini, je

venais de passer le pas terrifiant de la mort, cette seconde si

horrible, qu'elle suffit à empoisonner toute l'existence. J'avais senti

la sueur de l'agonie me mouiller, le sang se retirer de mes membres, le

souffle m'échapper, s'en aller en un dernier hoquet. Cette détresse,

vous voulez donc que je la connaisse deux fois, vous voulez que je meure

deux fois, et que ma misère humaine passe celle de tous les hommes!...

Ah! Seigneur, que ce soit tout de suite! Oui, je vous en conjure, faites

cet autre grand miracle, recouchez-moi dans ce tombeau, rendormez-moi

sans souffrir de mon éternel sommeil interrompu. Par grâce, ne

m'infligez pas le tourment de revivre, ce tourment effroyable auquel

vous n'avez encore osé condamner aucun être. Je vous ai toujours aimé et

servi, ne faites pas de moi le plus grand exemple de votre colère, qui

épouvanterait les générations. Soyez bon et doux, Seigneur, rendez-moi

le sommeil que j'ai bien gagné, rendormez-moi dans les délices de votre

néant.»

Cependant, l'abbé Judaine avait emmené le Commandeur, qu'il finissait

par calmer; et Pierre serrait la main du docteur Chassaigne, en se

souvenant qu'il était plus de cinq heures et que Marie devait

l'attendre. Puis, comme il retournait enfin à la Grotte, il fit une

nouvelle rencontre, l'abbé Des Hermoises en grande conversation avec M.

de Guersaint, qui venait seulement de quitter sa chambre d'hôtel,

ragaillardi par un bon somme. Tous deux admiraient la beauté

extraordinaire que l'exaltation de la foi donnait à certains visages de

femmes. Et ils causaient aussi de leur projet d'excursion au cirque de

Gavarnie.

D'ailleurs, M. de Guersaint suivit immédiatement Pierre, dès qu'il sut

que Marie avait pris un premier bain sans résultat. Ils trouvèrent la

jeune fille dans la même stupeur douloureuse, les yeux fixés toujours

sur la sainte Vierge, qui ne l'avait pas écoutée. Elle ne répondit point

aux paroles de tendresse que son père lui adressa, elle le regarda

seulement de ses grands yeux navrés, puis les reporta sur la statue de

marbre, toute blanche dans le rayonnement des cierges. Et, tandis que

Pierre attendait debout, pour la reconduire à l'Hôpital, M. de Guersaint

s'était dévotement agenouillé. D'abord, il pria avec passion pour la

guérison de sa fille. Ensuite, il sollicita, pour lui-même, la faveur de

trouver un commanditaire, qui lui donnerait le million nécessaire à ses

études sur la direction des ballons.

V

Vers onze heures du soir, laissant M. de Guersaint dans sa chambre de

l'hôtel des Apparitions, Pierre eut l'idée de retourner un instant à

l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, avant de se coucher lui-même. Il

avait quitté Marie si désespérée, muette d'un si farouche silence, qu'il

était plein d'inquiétude. Et, dès qu'il eut fait demander madame de

Jonquière, à la porte de la salle Sainte-Honorine, il s'inquiéta

davantage, car les nouvelles n'étaient pas bonnes: la directrice lui

apprit que la jeune fille n'avait toujours pas desserré les lèvres, ne

répondant à personne, refusant même de manger. Aussi voulut-elle

absolument que Pierre entrât. Les salles de femmes étaient interdites

aux hommes, la nuit; mais un prêtre n'est pas un homme.

--Elle n'aime que vous, elle n'écoutera que vous. Je vous en prie,

entrez vous asseoir près de son lit, et attendez l'abbé Judaine. Il doit

venir, vers une heure du matin, donner la communion aux plus malades, à

celles qui ne peuvent bouger et qui mangent dès le jour. Vous

l'assisterez.

Pierre, alors, suivit madame de Jonquière; et elle l'installa au chevet

de Marie.

--Chère enfant, je vous amène quelqu'un qui vous aime bien... N'est-ce

pas? vous allez causer et être raisonnable.

Mais la malade, en reconnaissant Pierre, le regardait de son air de

souffrance exaspérée, le visage noir et dur de révolte.

--Voulez-vous qu'il vous fasse une lecture, une de ces belles lectures

qui soulagent, comme il nous en a fait une dans le wagon?... Non, cela

ne vous amuserait pas, vous n'y avez pas le coeur. Eh bien! nous verrons

plus tard... Je vous laisse avec lui. Je suis convaincue que vous serez

très gentille dans un instant.

Vainement, Pierre lui parla à voix basse, lui dit tout ce que sa

tendresse trouvait de bon et de caressant, en la suppliant de ne pas se

laisser ainsi tomber au désespoir. Si la sainte Vierge ne l'avait pas

guérie le premier jour, c'était qu'elle la réservait pour quelque

miracle éclatant. Mais elle avait détourné la tête, elle ne semblait

même plus l'écouter, la bouche amère et violente, les yeux irrités,

perdus dans le vide. Et il dut se taire, il regarda la salle autour de

lui.

C'était un spectacle affreux. Jamais son coeur ne s'était soulevé, dans

une telle nausée de pitié et de terreur. On avait dîné depuis longtemps;

des portions, montées de la cuisine, traînaient encore sur les draps;

et, jusqu'au petit jour, il y en avait ainsi qui mangeaient, tandis que

d'autres geignaient, suppliant qu'on les retournât ou qu'on les posât

sur le vase. À mesure que la nuit s'avançait, une sorte de vague délire

les envahissait toutes. Très peu dormaient tranquilles, quelques-unes

déshabillées sous les couvertures, le plus grand nombre simplement

allongées sur les lits, si difficiles à dévêtir, qu'elles ne changeaient

même pas de linge, pendant les cinq jours du pèlerinage. Et

l'encombrement de la salle, dans les demi-ténèbres, semblait s'être

aggravé: les quinze lits rangés le long des murs, les sept matelas qui

emplissaient l'allée centrale, d'autres qu'on venait d'ajouter, un

entassement de loques sans nom, parmi lequel s'écroulaient les bagages,

les vieux paniers, les caisses, les valises. On ne savait plus où

mettre le pied. Deux lanternes fumeuses éclairaient à peine ce campement

de moribonds, et l'odeur surtout devenait épouvantable, malgré les deux

fenêtres entr'ouvertes, par où n'entrait que la lourde chaleur de la

nuit d'août. Des ombres, des cris de cauchemar passaient, peuplaient cet

enfer, dans l'agonie nocturne de tant de souffrances.

Cependant, Pierre reconnut Raymonde, qui, son service fini, avait voulu

embrasser sa mère, avant de monter se coucher dans une des mansardes,

réservées aux soeurs. Madame de Jonquière, elle, prenant à coeur sa

fonction de directrice, ne fermait pas les yeux, des trois nuits. Elle

avait bien un fauteuil, pour s'y allonger; mais elle ne pouvait s'y

asseoir un instant, sans être dérangée tout de suite. Du reste, elle

était vaillamment secondée par la petite madame Désagneaux, d'un zèle si

exalté, que soeur Hyacinthe lui avait dit en souriant: «Pourquoi ne vous

faites-vous pas religieuse?» Et elle avait répondu, d'un air de surprise

effarée: «Je ne peux pas, je suis mariée, et j'adore mon mari!» Madame

Volmar n'avait pas reparu. On racontait qu'elle s'était couchée,

tellement elle souffrait d'une atroce migraine; ce qui faisait dire à

madame Désagneaux qu'on ne venait pas soigner les malades, quand on

n'était pas soi-même plus solide. Pourtant, elle finissait par avoir les

jambes et les bras cassés, sans vouloir en convenir, accourant à la

moindre plainte, toujours prête à donner un coup de main. Elle, qui,

dans son appartement, à Paris, aurait sonné un domestique plutôt que de

déranger un flambeau de place, promenait les vases et les cuvettes,

vidait les bassins, soulevait les malades, tandis que madame de

Jonquière leur glissait des oreillers derrière le dos. Mais, comme onze

heures sonnaient, elle fut foudroyée. Ayant eu l'imprudence de

s'allonger un instant dans le fauteuil, elle s'endormit sur place, sa

jolie tête roulée sur une épaule, au milieu de l'ébouriffement de ses

adorables cheveux blonds. Et ni les plaintes, ni les appels, aucun bruit

ne la réveilla plus.

Doucement, madame de Jonquière était revenue dire au jeune prêtre:

--J'avais bien l'idée d'envoyer chercher monsieur Ferrand, vous savez,

l'interne qui nous accompagne: il aurait donné à la pauvre demoiselle

quelque chose pour la calmer. Seulement, il est occupé en bas, dans la

salle des ménages, près du frère Isidore. Et puis, nous ne soignons pas

ici, nous ne venons que pour remettre nos chères malades entre les mains

de la sainte Vierge.

Soeur Hyacinthe, qui passait la nuit avec la directrice, s'approcha.

--Je remonte de la salle des ménages, où j'avais promis de porter des

oranges à monsieur Sabathier, et j'ai vu monsieur Ferrand, qui a ranimé

le frère Isidore... Voulez-vous que je redescende le chercher?

Mais Pierre s'y opposa.

--Non, non, Marie va être raisonnable. Tout à l'heure, je lui lirai

quelques belles pages, et elle se reposera.

Marie resta muette encore, obstinée. L'une des deux lanternes se

trouvait là, contre le mur; et Pierre voyait très nettement sa face

mince, immobile. Puis, à droite, dans le lit suivant, il apercevait la

tête d'Élise Rouquet, profondément endormie, sans fichu, avec sa face de

monstre en l'air, dont l'horrible plaie continuait pourtant à pâlir. Et,

à sa gauche, il avait madame Vêtu, épuisée, condamnée, qui ne pouvait

s'assoupir, secouée d'un continuel frisson. Il lui dit quelques bonnes

paroles. Elle le remercia, elle ajouta, faiblement:

--Il y a eu plusieurs guérisons aujourd'hui, j'en ai été très contente.

La Grivotte, en effet, couchée sur un matelas, au pied même du lit, ne

cessait de se relever, dans une fièvre d'activité extraordinaire, pour

répéter sa phrase à tout venant:

--Je suis guérie... Je suis guérie...

Et elle racontait qu'elle avait dévoré la moitié d'un poulet, elle qui

ne mangeait plus depuis des mois. Puis, pendant près de deux heures,

elle avait suivi à pied la procession aux flambeaux. Elle aurait dansé

sûrement jusqu'au jour, si la sainte Vierge avait donné un bal.

--Je suis guérie, oh! guérie, tout à fait guérie.

Alors, avec une sérénité enfantine, une souriante et parfaite

abnégation, madame Vêtu put dire encore:

--La sainte Vierge a eu raison de la guérir, celle-là, qui est pauvre.

Ça me fait plus de plaisir que si c'était moi, parce que j'ai ma petite

boutique d'horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour,

chacune son tour.

Presque toutes montraient cette charité, cet incroyable bonheur de la

guérison des autres. Elles étaient rarement jalouses, elles cédaient à

une sorte d'épidémie heureuse, à l'espoir contagieux d'être guéries, le

lendemain, si la sainte Vierge le voulait. Il ne fallait pas la

mécontenter, se montrer trop impatiente; car elle avait sûrement son

idée, elle savait pourquoi elle commençait par celle-ci plutôt que par

celle-là. Aussi les malades les plus gravement atteintes priaient-elles

pour leurs voisines, dans cette fraternité de la souffrance et de

l'espoir. Chaque miracle nouveau était un gage du miracle prochain. Leur

foi renaissait toujours, inébranlable. On racontait l'histoire d'une

fille de ferme, paralytique, qui avait marché, à la Grotte, avec une

force de volonté extraordinaire; puis, à l'Hôpital, elle s'était fait

redescendre, voulant retourner aux pieds de Notre-Dame de Lourdes; mais,

dès la moitié du chemin, elle avait chancelé, haletante, livide; et,

rapportée sur un brancard, elle était morte, guérie, disaient ses

voisines de salle. Chacune son tour, la sainte Vierge n'oubliait aucune

de ses filles aimées, à moins que son dessein ne fût d'octroyer le

paradis à une élue, tout de suite.

Brusquement, au moment où Pierre se penchait vers elle, pour lui offrir

de nouveau une lecture, Marie éclata en furieux sanglots. Elle avait

abattu sa tête sur l'épaule de son ami, elle disait sa colère d'une voix

basse, terrible, au milieu des ombres vagues de l'effroyable salle.

C'était, chez elle, comme il arrivait rarement, une perte de la foi, un

manque soudain de courage, toute une révolte de l'être souffrant qui ne

pouvait plus attendre. Et elle en arrivait au sacrilège.

--Non, non, elle est méchante, elle est injuste. J'étais si certaine

qu'elle m'exaucerait aujourd'hui, et je l'avais tant priée! Jamais je ne

guérirai, maintenant que cette première journée va finir. C'était un

samedi, j'étais convaincue qu'elle me guérirait un samedi... Oh! Pierre,

je ne voulais plus parler, empêchez-moi de parler, parce que mon coeur

est trop gros et que j'en dirais trop long!

Vivement, il lui avait saisi la tête d'une étreinte fraternelle, il

tâchait d'étouffer le cri de sa rébellion.

--Marie, taisez-vous! Il ne faut pas qu'on vous entende... Vous, si

pieuse! Voulez-vous donc scandaliser toutes les âmes?

Mais elle ne pouvait se taire, malgré son effort.

--J'étoufferais, il faut que je parle... Je ne l'aime plus, je ne crois

plus en elle. Ce sont des mensonges, tout ce qu'on raconte ici: il n'y a

rien, elle n'existe même pas, puisqu'elle n'entend pas, quand on

l'appelle et qu'on pleure. Si vous saviez tout ce que je lui ai dit!...

C'est fini, Pierre, je veux m'en aller à l'instant. Emmenez-moi,

emportez-moi, pour que j'achève de mourir dans la rue, où du moins les

passants auront pitié de ma souffrance.

Elle s'affaiblissait, elle était retombée sur le dos, bégayante,

puérile.

--Et puis, personne ne m'aime. Mon père lui-même n'était pas là. Vous,

mon pauvre ami, vous m'aviez abandonnée. Quand j'ai vu que c'était un

autre qui me menait à la piscine, je me suis senti au coeur un grand

froid. Oui! ce froid du doute, que j'ai souvent éprouvé à Paris... Et,

la chose est certaine, c'est que j'ai douté, si elle ne m'a pas guérie.

J'aurai mal prié, je ne suis pas assez sainte...

Déjà, elle ne blasphémait plus, elle trouvait des excuses au ciel. Mais

son visage restait violent, dans cette lutte contre la puissance

supérieure, tant aimée et tant suppliée, qui ne lui avait pas obéi.

Lorsque, parfois, un coup de rage passait, et qu'il y avait de la sorte

des révoltes dans les lits, des désespoirs et des sanglots, des jurons

même, les dames hospitalières et les soeurs, un peu effarouchées, se

contentaient de tirer les rideaux. La grâce s'était retirée, il fallait

attendre qu'elle revînt. Et tout s'apaisait, se mourait après des

heures, au milieu du grand silence lamentable.

--Calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure, répétait Pierre très

doucement à Marie, en voyant qu'une autre crise la prenait, celle du

doute de soi-même, de la crainte de n'être pas digne.

Soeur Hyacinthe s'était approchée de nouveau.

--Vous ne pourrez pas communier tout à l'heure, ma chère enfant, si vous

vous entretenez dans un état pareil... Voyons, puisque nous autorisons

monsieur l'abbé à vous faire une lecture, pourquoi n'acceptez-vous pas?

Elle eut un geste fatigué, disant qu'elle acceptait, et Pierre

s'empressa de prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre à

couverture bleue, où était contée naïvement l'histoire de Bernadette.

Mais, comme la nuit précédente, pendant que le train roulait, il ne s'en

tint pas au texte écourté de la brochure, il improvisa; tandis que le

raisonneur, l'analyste, au fond de lui, ne pouvait se défendre de

rétablir la vérité, refaisait humaine cette légende dont le continuel

prodige aidait à la guérison des malades. Bientôt, de tous les matelas

voisins, des femmes se soulevèrent, voulant connaître la suite de

l'histoire; car l'attente passionnée de la communion les empêchait

presque toutes de dormir.

Alors, sous la lueur pâle de la lanterne pendue au mur, au-dessus de

lui, Pierre haussa peu à peu la voix, afin d'être entendu de toute la

salle.

--«Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette,

traitée de menteuse et de folle, fut menacée d'être conduite en prison.

L'abbé Peyramale, curé de Lourdes, et monseigneur Laurence, évêque de

Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l'écart, attendaient avec la

plus grande prudence; tandis que les autorités civiles, le préfet, le

procureur impérial, le maire, le commissaire de police, se livraient

contre la religion à des excès de zèle déplorables...»

Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul

l'histoire vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en

arrière, il retrouvait Bernadette au moment des premières apparitions,

si candide, si adorable d'ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance.

Et elle était la voyante, la sainte, dont le visage, durant la crise

d'extase, prenait une expression de surhumaine beauté: le front

rayonnait, les traits semblaient remonter, les yeux se baignaient de

lumière, pendant que la bouche, entr'ouverte, brûlait d'amour. Puis,

c'était une majesté de sa personne entière, des signes de croix très

nobles, très lents, qui avaient l'air d'emplir l'horizon. Les vallées

voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien

que la Vierge ne se fût pas nommée encore, on la reconnaissait, on

disait: «C'est elle, c'est la sainte Vierge.» Le premier jour de marché,

il y eut tant de monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir

l'enfant bénie, l'élue de la Reine des Anges, qui devenait si belle,

lorsque les cieux s'ouvraient à ses yeux ravis. Chaque matin, la foule

augmentait, au bord du Gave; et des milliers de personnes finissaient

par s'installer là, en se bousculant pour ne rien perdre du spectacle.

Dès que Bernadette paraissait, un murmure de ferveur courait: «Voici la

sainte, la sainte, la sainte!» On se précipitait, on baisait ses

vêtements. C'était le Messie, l'éternel Messie que les peuples

attendent, dont le besoin renaît sans cesse, au travers des générations.

Toujours la même aventure recommençait: une apparition de la Vierge à

une bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source

qui jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules

accourues, de plus en plus énormes.

Ah! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanière de

consolation, au coeur des misérables que dévoraient la pauvreté et la

maladie! L'oeil guéri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscité

dans l'eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui

marchaient, et tant d'autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste

Bordes, Blaisette Soupenne, Benoite Cazeaux, sauvés des pires

souffrances, devenaient les sujets de conversations sans fin, exaltaient

l'espoir de tous ceux qui souffraient dans leur âme ou dans leur chair.

Le jeudi, 4 mars, dernier jour des quinze visites demandées par la

Vierge, il y avait plus de vingt mille personnes devant la Grotte, la

montagne entière était descendue. Et cette foule immense trouvait là ce

dont elle était affamée, l'aliment du divin, le festin du merveilleux,

assez d'impossible pour contenter sa croyance à une puissance supérieure

daignant s'occuper des pauvres hommes, intervenant d'une façon

retentissante dans les lamentables affaires d'ici-bas, afin d'y rétablir

un peu de justice et de bonté. Le cri de charité céleste éclatait, la

main invisible et secourable s'étendait, pansait l'éternelle plaie

humaine. Ah! ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec

quelle énergie indestructible il repoussait chez les déshérités, dès

qu'il avait trouvé un terrain favorable, préparé par les circonstances!

Et, depuis des siècles peut-être, tous les faits ne s'étaient pas réunis

de la sorte, pour embraser, comme à Lourdes, le foyer mystique de la

foi.

Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les

persécutions se déclarèrent, car les religions ne poussent qu'au milieu

des tourments et des révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem, lorsque le

bruit se répandit que des miracles fleurissaient sous les pas du Sauveur

attendu, les autorités civiles s'émurent, le procureur impérial, le juge

de paix, le maire, surtout le préfet de Tarbes. Celui-ci était justement

un catholique sincère, pratiquant, d'honorabilité absolue, mais une tête

solide d'administrateur, passionné défenseur du bon ordre, adversaire

déclaré du fanatisme, d'où naissent les émeutes et les perversions

religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres, un commissaire de

police ayant le légitime désir de prouver ses dons de sagacité adroite.

La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier dimanche de

carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette devant lui,

pour l'interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis emporté,

menaçant: il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses.

L'histoire qu'elle contait, avec des détails lentement accrus, s'était

peu à peu fixée dans son cerveau d'enfantine, irrévocable. Et, chez

cette irrégulière de l'hystérie, ce n'était pas un mensonge, c'était la

hantise inconsciente, une volonté morte qui ne pouvait se dégager de

l'hallucination première. Ah! la triste enfant, la chère enfant, si

douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par l'idée fixe, dont on

n'aurait pu la tirer qu'en la changeant de milieu, en la rendant au

grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d'humaine tendresse!

Mais elle était l'élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir

toute l'existence, et en mourir.

Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une

pitié fraternelle, la ferveur qu'on a pour une sainte humaine, une

créature simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa

voir son émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une

interruption, Marie qui était restée raidie jusque-là, avec sa face dure

de révoltée, dénoua ses mains, eut un vague geste pitoyable.

--La pauvre petite, murmura-t-elle, toute seule contre ces magistrats,

et si innocente, si fière, si convaincue!

De tous les lits, la même sympathie souffrante montait. L'enfer de cette

salle, dans sa détresse nocturne, avec son air empesté, son entassement

de grabats douloureux, son fantômal va-et-vient d'hospitalières et de

religieuses brisées de fatigue, semblait s'éclairer d'un éclat de divine

charité. Pauvre, pauvre Bernadette! Toutes s'indignaient des

persécutions qu'elle avait endurées, pour défendre la réalité de sa

vision.

Alors, Pierre, reprenant, dit ce que Bernadette eut à souffrir. Après

l'interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparaître

en la chambre du Tribunal. La magistrature entière s'acharnait, voulait

lui arracher une rétractation. Mais l'entêtement de son rêve était plus

fort que la raison de toutes les autorités civiles réunies. Deux

docteurs, envoyés par le préfet, pour l'examiner, conclurent

honnêtement, comme n'importe quel médecin l'aurait fait, à des troubles

nerveux, dont l'asthme était une indication certaine, et qui pouvaient

avoir déterminé des hallucinations, en de certaines circonstances; ce

qui faillit la faire interner dans un hôpital de Tarbes. Pourtant, on

n'osa l'enlever, on craignit l'exaspération populaire. Un évêque était

venu s'agenouiller devant elle. Des dames voulaient lui acheter des

grâces au poids de l'or. Des foules croissantes de fidèles l'accablaient

de visites. Elle s'était réfugiée chez les soeurs de Nevers, qui

desservaient l'Hospice de la ville; et elle y avait fait sa première

communion, elle y apprenait difficilement à lire et à écrire. Comme la

sainte Vierge semblait ne l'avoir choisie que pour le bonheur des

autres, et qu'elle ne la guérissait point elle-même de son étouffement

chronique, on s'était décidé sagement à la conduire aux eaux de

Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste aucun bien. Et, dès

son retour à Lourdes, le tourment des interrogatoires, des adorations de

tout un peuple, recommença, s'aggrava, lui donna de plus en plus

l'horreur du monde. C'était bien fini, d'être la gamine joueuse, la

jeune fille rêvant d'un mari, la jeune femme baisant sur les joues de

gros enfants. Elle avait vu la Vierge, elle était l'élue et la martyre.

La Vierge, disaient les croyants, ne lui avait confié trois secrets,

l'armant de cette triple armure, que pour la soutenir au milieu des

épreuves.

Longtemps, le clergé s'était abstenu, plein de doute lui-même et

d'inquiétude. Le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, était un homme rude,

d'une infinie bonté, d'une droiture et d'une énergie admirables, quand

il croyait être dans le bon chemin. La première fois qu'il reçut la

visite de Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le

commissaire de police, cette enfant élevée à Bartrès, qu'on n'avait pas

vue encore au catéchisme; il refusa de croire à son histoire, lui

commanda avec quelque ironie de prier la Dame de faire avant tout

fleurir l'églantier qui était à ses pieds, ce que la Dame ne fit pas

d'ailleurs; et, si, plus tard, il finit par prendre l'enfant sous sa

garde, en bon pasteur qui défend son troupeau, ce fut lorsque les

persécutions commencèrent et qu'on parla d'emprisonner cette chétive,

aux clairs yeux si francs, au récit entêté dans sa douceur modeste.

Puis, pourquoi donc aurait-il continué à nier le miracle, après en avoir

simplement douté, en curé prudent, peu désireux de mêler la religion à

une aventure louche? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le

dogme est basé sur le mystère. Dès lors, aux yeux d'un prêtre, rien ne

s'opposait à ce que la Vierge eût chargé cette enfant pieuse d'un

message pour lui, en lui faisant dire de bâtir une église, où les

fidèles se rendraient en procession. Et ce fut ainsi qu'il se mit à

aimer et à défendre Bernadette, pour son charme, tout en se tenant

correctement à l'écart, dans l'attente de la décision de son évêque.

Cet évêque, Mgr Laurence, semblait s'être enfermé au fond de son

évêché de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu

silence, comme s'il ne se passait à Lourdes aucun fait de nature à

l'intéresser. Il avait donné à son clergé des ordres sévères, et pas un

prêtre ne s'était montré encore parmi les grandes foules qui passaient

les journées devant la Grotte. Il attendait, il laissait dire au préfet,

dans les circulaires administratives, que l'autorité civile marchait

d'accord avec l'autorité religieuse. Au fond, il ne devait pas croire

aux apparitions, il ne voyait là sans doute, comme les médecins, que

l'hallucination d'une fillette malade. L'aventure, qui révolutionnait le

pays, était d'assez grosse importance, pour qu'il la fît étudier

soigneusement, au jour le jour; et la façon dont il s'en désintéressa si

longtemps, prouve combien peu il admettait le prétendu miracle, n'ayant

que l'unique souci de ne pas compromettre l'Église, avec une histoire

destinée à mal finir. Mgr Laurence, très pieux, était une

intelligence froide et pratique, qui apportait un grand bon sens, dans

le gouvernement de son diocèse. À l'époque, les impatients, les ardents,

le surnommèrent Saint-Thomas, pour la persistance de son doute,

jusqu'au jour où il eut la main forcée par les faits. Il refusait

d'entendre et de voir, bien résolu à ne céder que si la religion n'avait

rien à y perdre.

Mais les persécutions allaient s'accentuer. Le ministre des cultes, à

Paris, prévenu, exigeait que tout désordre cessât; et le préfet venait

de faire occuper militairement les abords de la Grotte. Déjà, le zèle

des fidèles, la reconnaissance des personnes guéries, l'avaient ornée de

vases de fleurs. On y jetait des pièces de monnaie, les cadeaux

affluaient pour la sainte Vierge. C'étaient aussi des aménagements

rudimentaires, qui s'organisaient d'eux-mêmes: des carriers avaient

taillé une sorte de réservoir, afin de recevoir l'eau miraculeuse;

d'autres enlevaient les grosses pierres, traçaient un chemin au flanc du

coteau. Et ce fut devant le flot grossissant de la foule, que le préfet,

après avoir renoncé à l'arrestation de Bernadette, prit la grave

détermination de défendre l'approche de la Grotte, en la bouchant à

l'aide d'une forte palissade. Des faits fâcheux s'étaient produits, des

enfants prétendaient avoir vu le diable, les uns coupables de

simulation, les autres cédant à de véritables attaques, dans la

contagion de folie qui soufflait. Mais quelle affaire que le

déménagement de la Grotte! Le commissaire trouva seulement vers le soir

une fille qui consentit à lui louer une charrette; et, deux heures plus

tard, cette fille étant tombée, se brisa net une côte. De même, un homme

qui avait prêté une hache, eut, le lendemain, le pied écrasé par la

chute d'une pierre. Au crépuscule enfin, le commissaire emporta sous les

huées les pots de fleurs, les quelques cierges qui brûlaient, les sous

et les coeurs d'argent jetés sur le sable. On serrait les poings, on le

traitait sourdement de voleur et d'assassin. Puis, il y eut les pieux de

la palissade plantés, les planches clouées, tout un travail qui fermait

le mystère, barrait l'inconnu, mettait en prison le miracle. Et les

autorités civiles eurent la naïveté de croire que c'était fini, que ces

quelques planches allaient arrêter les pauvres gens, affamés d'illusion

et d'espoir.

Dès qu'elle fut proscrite, traquée par la loi comme un délit, la

religion nouvelle brûla d'une flamme inextinguible, au fond de toutes

les âmes. Les croyants venaient quand même, en plus grand nombre,

s'agenouillaient à distance, sanglotaient en face du ciel défendu. Et

les malades, les pauvres malades surtout, auxquels un arrêté barbare

interdisait la guérison, se ruaient malgré les défenses, se glissaient

par les trous, franchissaient les obstacles, dans l'unique et ardent

désir de voler de l'eau. Comment! il y avait là une eau prodigieuse qui

rendait la vue aux aveugles, qui redressait les estropiés, qui

soulageait instantanément toutes les maladies, et il s'était trouvé des

hommes en place assez cruels pour mettre cette eau sous clef, afin

qu'elle cessât de guérir le pauvre monde! Mais c'était monstrueux! un

cri d'exécration montait du petit peuple, de tous les déshérités qui

avaient besoin de merveilleux autant que de pain, pour vivre. D'après

l'arrêté, des procès-verbaux devaient être dressés aux délinquants, et

ce fut ainsi qu'on put voir, devant le tribunal, un lamentable défilé de

vieilles femmes, d'hommes éclopés, coupables d'avoir puisé à la fontaine

de vie. Ils bégayaient, suppliaient, ne comprenaient pas, quand on les

frappait d'une amende. Et, dehors, la foule grondait, une furieuse

impopularité grandissait contre ces magistrats si durs à la misère

d'ici-bas, ces maîtres sans pitié qui, après avoir pris toute la

richesse, ne voulaient pas même permettre aux pauvres le rêve de

l'au-delà, la croyance qu'une puissance supérieure et bonne s'occupait

d'eux maternellement. Par un triste matin, une bande de miséreux et de

malades s'en alla trouver le maire; ils s'agenouillèrent dans la cour,

ils le conjurèrent avec des sanglots de faire rouvrir la Grotte; et ce

qu'ils disaient était si pitoyable, que tout le monde pleurait. Une mère

présentait son enfant à demi mort: est-ce qu'on le laisserait s'éteindre

ainsi à son cou, lorsqu'une source était là qui avait sauvé les enfants

des autres mères? Un aveugle montrait ses yeux troubles, un pâle garçon

scrofuleux étalait les plaies de ses jambes, une femme paralytique

tâchait de joindre ses mains tordues: voulait-on leur mort, leur

refuserait-on la chance divine de vivre, puisque la science des hommes

les abandonnait? Et la détresse des croyants était aussi grande, de ceux

qui étaient convaincus qu'un coin du ciel venait de s'ouvrir, dans la

nuit de leur morne existence, et qui s'indignaient qu'on leur enlevât

cette joie de la chimère, ce suprême soulagement à leur souffrance

humaine et sociale, de croire que la sainte Vierge était descendue leur

apporter l'infinie douceur de son intervention. Le maire n'avait pu rien

promettre, et la foule s'était retirée pleurante, prête à la rébellion,

comme sous le coup d'une grande injustice, d'une cruauté imbécile envers

les petits et les simples, dont le ciel tirerait vengeance.

Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle

extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le préfet, le

commissaire de police, animés certainement des meilleures intentions, se

battant contre la foule toujours croissante des désespérés, qui ne

voulaient pas qu'on leur fermât la porte du rêve. Les autorités

exigeaient l'ordre, le respect d'une religion sage, le triomphe de la

raison; tandis que le besoin d'être heureux emportait le peuple au désir

exalté du salut, dans ce monde et dans l'autre. Oh! ne plus souffrir,

conquérir l'égalité du bonheur, ne plus marcher que sous la protection

d'une Mère juste et bonne, ne mourir que pour se réveiller au ciel! Et

c'était forcément ce désir brûlant des multitudes, cette folie sainte de

l'universelle joie, qui devait balayer la rigide et morose conception

d'une société bien réglée, où les crises épidémiques des hallucinations

religieuses sont condamnées, comme attentatoires au repos des esprits

sains.

À cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-même se révoltait. Pierre,

de nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les

exclamations étouffées qui traitaient le commissaire de Satan et

d'Hérode. La Grivotte s'était levée sur son matelas, bégayante.

--Ah! les monstres! la bonne sainte Vierge qui m'a guérie!

Et madame Vêtu, elle aussi, reprise d'espérance, dans la sourde

certitude qu'elle allait mourir, se fâchait, à cette idée que, si le

préfet l'avait emporté, la Grotte n'existerait pas.

--Alors, il n'y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous

ne guéririons pas par centaines chaque année?

Une suffocation la saisit, et il fallut que soeur Hyacinthe vînt

l'asseoir sur son séant. Madame de Jonquière profitait de l'interruption

pour passer le bassin à une jeune femme atteinte d'une maladie de la

moelle. Deux autres femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant

la chaleur était intolérable, rôdaient à petits pas silencieux, toutes

blanches dans les ombres fumeuses; et il y avait, au bout de la salle,

sortant des ténèbres, un souffle pénible qui n'avait pas cessé,

accompagnant la lecture d'un bruit de râle. Seule, étendue sur le dos,

Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train de se

sécher.

Il était minuit un quart, et d'un moment à l'autre l'abbé Judaine

pouvait arriver, pour la communion. La grâce rentrait au coeur de Marie,

elle était convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refusé

de la guérir, la faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute,

en descendant dans la piscine. Et elle se repentait de sa rébellion,

comme d'un crime: pourrait-elle jamais être pardonnée? Sa face pâlie

s'était affaissée parmi ses beaux cheveux blonds, ses yeux

s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre avec une tristesse

éperdue.

--Oh! mon ami, que j'ai été mauvaise! Et c'est en écoutant les crimes

d'orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute...

Il faut croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et

de l'amour.

Puis, comme Pierre voulait s'arrêter là, toutes s'exclamèrent, exigèrent

la suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.

La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette,

lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau volée.

Cependant, les craintes d'émeute grandissaient, on racontait que les

villages de la montagne devaient descendre, pour délivrer Dieu. C'était

la levée en masse des humbles, une poussée si irrésistible des affamés

du miracle, que le simple bon sens, le simple bon ordre allaient être

balayés comme paille. Et ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de

Tarbes, qui dut se rendre le premier. Toute sa réserve, tous ses doutes,

se trouvaient débordés par le mouvement populaire. Il avait pu, pendant

cinq grands mois, se tenir à l'écart, empêcher son clergé de suivre les

fidèles à la Grotte, défendre l'Église contre ce vent déchaîné de

superstition. Mais à quoi bon lutter davantage? Il sentait si grande la

misère de son peuple de fidèles, qu'il se résignait à lui donner le

culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par un reste de

prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une

commission, chargée de procéder à une enquête: c'était l'acceptation des

miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence

était l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne

peut-on se représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette

ordonnance? Il dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu

souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux

apparitions, il avait des manifestations de la divinité une idée plus

haute, plus intellectuelle. Seulement, n'était-ce pas pitié et

miséricorde que de faire taire les scrupules de son intelligence, les

noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain du mensonge, dont

la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse? «Ô mon Dieu,

pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance éternelle où

vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles inutiles.

C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure

pitoyable, où il n'y a que maladie et déraison. Mais, ô mon Dieu, ils

souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de

fée, pour distraire leur douleur de vivre! Vous-même, s'ils étaient vos

ouailles, vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité y

perde, et qu'ils soient consolés sur cette terre!» Et l'évêque en larmes

avait ainsi fait le sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de

pasteur, pour le lamentable troupeau humain.

Puis, l'empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à

Biarritz, on le renseignait journellement sur cette affaire des

apparitions, dont tous les journaux de Paris s'occupaient; car la

persécution n'aurait pas été complète, si l'encre des journalistes

voltairiens ne s'y était mêlée. Et l'empereur, pendant que son ministre,

son préfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et

pour le bon ordre, gardait ce grand silence de rêveur éveillé, où

personne n'était jamais descendu. Des pétitions arrivaient

quotidiennement; et il se taisait. Des évêques venaient l'entretenir, de

grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient,

l'emmenaient à l'écart; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se

livrait autour de sa volonté, d'une part les croyants, ou simplement les

têtes chimériques que passionnait le mystère, de l'autre les incrédules,

les hommes de gouvernement, qui se défient des troubles de

l'imagination; et il se taisait. Brusquement, dans sa décision de

timide, il parla. Le bruit courut qu'il s'était décidé, devant les

supplications de l'impératrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut

surtout, chez l'empereur, un réveil de son ancien rêve humanitaire, un

retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme l'évêque, il ne

voulut pas fermer aux misérables la porte de l'illusion, en maintenant

l'arrêté impopulaire du préfet qui défendait d'aller boire la vie à la

fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l'ordre bref d'abattre la

palissade, pour que la Grotte fût libre.

Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté,

sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la

trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à

l'enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le

préfet. Les populations arrivaient de toutes parts, on organisait le

culte, à la Grotte. Et un cri d'allégresse divine montait: Dieu avait

vaincu. Dieu? hélas, non! mais la misère humaine, l'éternel besoin de

mensonge, cet espoir du condamné qui s'en remet, pour son salut, aux

mains d'une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule

capable d'en briser les lois inexorables. Et ce qui avait vaincu encore,

c'était la pitié souveraine des conducteurs du troupeau, l'évêque et

l'empereur miséricordieux laissant aux grands enfants malades le fétiche

qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les autres.

Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à

l'enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois

de plus, elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne

retint que trente guérisons, pour que l'évidence fût absolue. Et Mgr

Laurence se déclara convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence

dernière, il attendit trois années encore, avant de déclarer, dans un

mandement, que la sainte Vierge était réellement apparue, à la Grotte de

Massabielle, et que des miracles nombreux s'y étaient ensuite produits.

Il avait acheté de la ville de Lourdes, au nom de l'Évêché, la Grotte,

avec le vaste terrain qui l'entourait. Des travaux s'exécutèrent,

modestes d'abord, bientôt de plus en plus importants, à mesure que

l'argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la Grotte, on la

fermait d'une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit nouveau,

pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des

promenades. Enfin, l'église que la sainte Vierge avait demandée, la

Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même.

Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale,

dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le

croyant le plus ardent, le plus sincère de l'oeuvre. Avec sa paternité un

peu rude, il s'était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme

à la réalisation des ordres qu'il avait reçus du ciel, par la bouche de

cette innocente. Et il s'épuisait en efforts dominateurs, et il voulait

que tout fût très beau, très grand, digne de la Reine des Anges, qui

avait daigné visiter ce coin de montagnes. La première cérémonie

religieuse n'eut lieu que six ans après les apparitions, le jour où l'on

installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, à

l'endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un temps

magnifique, Lourdes s'était pavoisé, toutes les cloches sonnaient. Cinq

ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la

Basilique, dont la flèche n'était point terminée. Les dons augmentaient

sans cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entière allait pousser du

sol. C'était la religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de

guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de

pitié et d'espoir sortait de la souffrance de l'homme, de ce besoin

d'illusion consolatrice, qui, à tous les âges de l'humanité, a créé les

merveilleux paradis de l'au-delà, où une toute-puissance rend la justice

et distribue l'éternel bonheur.

Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la

victoire de la Grotte, que leurs espérances de guérison triomphantes. Et

il y eut, le long des lits, un frémissement de joie, lorsque Pierre, le

coeur remué par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui,

avides de certitude, répéta:

--Dieu avait vaincu, et les miracles n'ont pas cessé depuis ce jour, et

ce sont les plus humbles créatures qui sont les plus soulagées.

Il posa le petit livre. L'abbé Judaine entrait, la communion allait

commencer. Mais Marie, reprise par la fièvre de la foi, les mains

brûlantes, se pencha.

--Mon ami, oh! rendez-moi le grand service d'écouter l'aveu de ma faute

et de m'absoudre. J'ai blasphémé, je suis en état de péché mortel. Si

vous ne venez à mon aide, je ne pourrai recevoir la communion, et j'ai

tant besoin d'être consolée et raffermie!

Le jeune prêtre refusait du geste. Jamais il n'avait voulu confesser

cette amie, la seule femme qu'il eût aimée et désirée, aux saines et

rieuses années de jeunesse. Mais elle insistait.

--Je vous en conjure, c'est au miracle de ma guérison que vous aiderez.

Et il céda, il reçut l'aveu de sa faute, de la révolte impie de sa

souffrance contre la Vierge, restée sourde à ses prières; puis, il lui

donna l'absolution, avec les paroles sacramentelles.

Déjà, l'abbé Judaine avait posé le ciboire sur une petite table, entre

deux flambeaux allumés, deux étoiles tristes dans la demi-obscurité de

la salle. On venait de se décider à ouvrir toutes grandes les fenêtres,

tellement l'odeur de ces corps souffrants et de ces loques entassées

était devenue insupportable; mais il n'entrait aucun air, la cour

étroite, pleine de nuit, ressemblait à un puits embrasé. Pierre s'offrit

comme servant, et il récita le _Confiteor_. Puis, l'aumônier, en aube,

après avoir dit le _Misereatur_ et l'_Indulgentiam_, éleva le ciboire:

«Voici l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde.» Chacune des

femmes qui attendaient impatiemment la communion, tordues de maux, comme

le moribond attend la vie d'une potion nouvelle, lente à venir, répétait

par trois fois cet acte d'humilité, à bouche fermée: «Seigneur, je ne

suis pas digne que vous entriez chez moi, mais dites seulement une

parole, et mon âme sera guérie.» L'abbé Judaine avait commencé à faire

le tour des lits lamentables, suivi de Pierre, tandis que madame de

Jonquière et soeur Hyacinthe les accompagnaient, chacune un flambeau à la

main. La soeur désignait celles des malades qui devaient communier; et le

prêtre se penchait, déposait l'hostie sur la langue, un peu au hasard,

en murmurant les paroles latines. Toutes se soulevaient, les yeux grands

ouverts et luisants, au milieu du désordre de l'installation trop

prompte. Il fallut pourtant en réveiller deux qui s'étaient profondément

endormies. Beaucoup geignaient sans en avoir conscience, recommençaient

à geindre après avoir reçu Dieu. Au fond de la salle, le râle de celle

qu'on ne voyait pas, continuait. Et rien n'était plus mélancolique que

le petit cortège dans les demi-ténèbres, étoilées par les deux taches

jaunes des cierges.

Mais ce fut une apparition divine que le visage de Marie, rendue à

l'extase. On avait refusé la communion à la Grivotte, qui devait

communier le matin au Rosaire, affamée du pain de vie; et madame Vêtu,

muette, venait de recevoir l'hostie sur sa langue noire, dans un hoquet.

Maintenant, Marie était là, sous la lueur pâle des flambeaux, si belle

parmi ses cheveux blonds, avec ses yeux élargis, ses traits transfigurés

par la foi, que tous l'admirèrent. Elle communia éperdument, le ciel

descendait visiblement en elle, dans son pauvre corps de jeunesse,

réduit à une telle misère physique. Un instant encore, elle retint

Pierre par la main.

--Oh! mon ami, elle me guérira, elle vient de me le dire... Allez vous

reposer. Moi je vais dormir d'un si bon sommeil!

Lorsqu'il se retira avec l'abbé Judaine, Pierre aperçut le petite madame

Désagneaux, dans le fauteuil où la fatigue l'avait comme foudroyée. Rien

n'avait pu la réveiller. Il était une heure et demie du matin. Et madame

de Jonquière, aidée de soeur Hyacinthe, allait toujours, retournait les

malades, les nettoyait, les pansait. Mais la salle se calmait cependant,

tombait à une lourdeur obscure plus douce, depuis que Bernadette y avait

passé, avec son charme. La petite ombre de la voyante errait à présent

parmi les lits, triomphale, ayant fait son oeuvre, apportant un peu du

ciel à chaque déshéritée, à chaque désespérée de cette terre; et,

pendant que toutes glissaient au sommeil, elles la voyaient qui se

penchait, elle si chétive, si malade aussi, et qui les baisait en

souriant.

Lourdes(#24850) · 第 18 / 36 题