Quand un ordre cruel, m'appelant à Byzance,
Du prince, après trois mois, m'eut ravi la présence,
Sa tendresse, Félime, exigea de ma foi
Que ce fatal secret ne fût livré qu'à toi.
Il craignait pour tous deux sa cruelle ennemie.
Est-ce elle dont la haine arme la calomnie?
A-t-il pour notre hymen sollicité Thamas?
O ciel! que de dangers j'assemble sur ses pas!
Étrange aveuglement d'un amour téméraire!
Ces raisons qu'à l'instant j'opposais à son frère,
Contre le prince, hélas! parlaient plus fortement;
Je les sentais à peine auprès de mon amant;
Et quand, plus que jamais, ma flamme est combattue,
C'est l'amour d'un rival qui les offre à ma vue!
FÉLIME.
Je frémis avec vous pour vous-même et pour eux.
Eh! qui peut sans douleur voir deux cœurs vertueux
Briser les nœuds sacrés d'une amitié si chère,
Et contraints de haïr un rival dans un frère?
AZÉMIRE.
Ah! loin d'aigrir les maux d'un cœur trop agité,
Peins-moi plutôt, peins-moi leur générosité;
Peins-moi de deux rivaux l'amitié courageuse,
De ces nobles combats sortant victorieuse,
Et d'un exemple unique étonnant l'univers.
Mais un trône, l'amour, des intérêts si chers...
Fuyez, soupçons affreux! gardez-vous de paraître!
Quel espoir, cher amant, dans mon cœur vient de naître,
Quand ton frère, à mes yeux partageant mon effroi,
Au lieu de son amour ne parlait que de toi!
L'amitié dans son âme égalait l'amour même:
Il te rendait justice, et c'est ainsi qu'on t'aime.
Tu verras une amante, un rival malheureux,
Unir, pour te sauver, leurs efforts et leurs vœux.
Le ciel, qui veut confondre et punir ta marâtre,
Charge de ta défense un fils qu'elle idolâtre.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE PRINCE, ACHMET.
LE PRINCE.
Est-ce toi, cher Achmet, que j'embrasse aujourd'hui,
Toi, de mes premiers ans et le guide et l'appui!
Ah! puisqu'à mes regards on permet ta présence,
De mes fiers ennemis je crains peu la vengeance.
Par tes conseils prudens je puis parer leurs coups;
Un si fidèle ami...
ACHMET.
Prince, que faites-vous?
D'un tel excès d'honneur mon âme est accablée.
Je voudrais voir ma vie à la vôtre immolée;
Mais ce titre...
LE PRINCE.
Tes soins ont su le mériter.
Pour en être plus digne il le faut accepter.
On m'accuse en ces lieux d'un orgueil inflexible:
C'est du moins, cher Achmet, celui d'un cœur sensible.
Je sais chérir toujours et ton zèle et ta foi;
Et l'orgueil des grandeurs est indigne de moi.
Voilà donc ce séjour si cher à mon enfance,
Où jadis... Quel accueil après huit ans d'absence!
Tu le vois; c'est ainsi qu'on reçoit un vainqueur!...
On dérobe à mes yeux l'empressement flatteur
D'un peuple dont la joie honorait mon entrée.
Une barque en secret, sur la mer préparée,
Aux portes du sérail me mène obscurément;
Un ordre me prescrit d'attendre le moment
Qui doit m'admettre aux pieds de mon juge sévère;
Il faut que je redoute un regard de mon père,
Et que l'amour d'un fils, muet à son aspect,
Se cache avec terreur sous un morne respect.
ACHMET.
Écartez, croyez-moi, cette sombre pensée.
N'enfoncez point les traits dont votre âme est blessée;
A vos dangers, au sort conformez votre cœur.
Du joug, sans murmurer, souffrez la pesanteur;
De vos exploits surtout bannissez la mémoire;
Plus que vos ennemis, redoutez votre gloire;
Et, d'un visir jaloux confondant les desseins,
Tremblez au pied d'un trône affermi par vos mains.
LE PRINCE.
Le lâche! d'Ibrahim il occupe la place!
Un jour... Dirais-tu bien que sa superbe audace,
Dans mon camp, sous mes yeux, voulait dicter des lois?
ACHMET.
De vos ressentimens, prince, étouffez la voix.
LE PRINCE.
Qui! moi! souffrir l'injure et dévorer l'offense!
Détester sans courroux et frémir sans vengeance!...
Je le voudrais en vain; n'attends point cet effort...
Pardonne, cher Achmet, pardonne à ce transport.
Je devrais, je le sens, vaincre ma violence...
Mais prends pitié d'un cœur déchiré dès l'enfance,
Que d'horreur, d'amertume on se plut à nourrir,
D'un cœur fait pour aimer, qu'on force de haïr.
Eh! qui jamais du sort sentit mieux la colère?
Témoin, presqu'en naissant, des ennuis de ma mère,
Confident de ses pleurs dans mon sein recueillis,
Le soin de les sécher fut l'emploi de son fils.
Elle fuit avec moi; je pars pour l'Amasie.
Dès ce moment, Achmet, l'imposture, l'envie,
Quand je verse mon sang, osent flétrir mes jours;
Une indigne marâtre empoisonne leur cours.
Vainqueur dans les combats, consolé par la gloire,
Je n'ose aux pieds d'un maître apporter ma victoire.
Je m'écarte en tremblant du trône paternel;
Je languis dans l'exil, en craignant mon rappel.
J'en reçois l'ordre, Achmet; et quand? lorsque ma mère
A besoin de ma main pour fermer sa paupière.
A cet ordre fatal juge de son effroi;
Expirante à mes yeux, elle a pâli pour moi;
Ses soupirs, ses sanglots, ses muettes caresses,
Remplissaient de terreur nos dernières tendresses:
J'ai lu tous mes dangers dans ses regards écrits,
Et sur son lit de mort elle a pleuré son fils.
Ah! cette image encor me poursuit et m'accable;
Et tandis qu'occupé d'un devoir lamentable,
Je recueillais sa cendre et la baignais de pleurs,
Ici l'on accusait mes coupables lenteurs;
On cherchait à douter de mon obéissance.
Un fils pleurant sa mère a besoin de clémence,
Et doit justifier, en abordant ces lieux,
Quelques momens perdus à lui fermer les yeux!
ACHMET.
Ah! d'un nouvel effroi, vous pénétrez mon âme.
Si votre cœur se livre au courroux qui l'enflâme,
De la sultane ici soutiendrez-vous l'aspect?
Feindrez-vous devant elle une ombre de respect?
N'allez point à sa haine offrir une victime;
Contenez, renfermez l'horreur qui vous anime.
LE PRINCE.
Ah! voilà de mon sort le coup le plus affreux!
C'est peu de l'abhorrer, de paraître à ses yeux,
D'étouffer des douleurs qu'irrite sa présence;
Mon cœur s'est pour jamais interdit la vengeance.
Mère de Zéangir, ses jours me sont sacrés.
Que les miens, s'il le faut, à sa fureur livrés...
Mais quoi! puis-je penser qu'un grand homme, qu'un père,
Adoptant contre un fils une haine étrangère...
ACHMET.
Ne vous aveuglez point de ce crédule espoir;
Par la mort d'Ibrahim jugez de son pouvoir.
Connaissez, redoutez votre fière ennemie.
Vingt ans sont écoulés depuis que son génie
Préside aux grands destins de l'empire ottoman,
Et, sans le dégrader, règne sur Soliman.
Le séjour odieux qui lui donna naissance,
Lui montra l'art de feindre et l'art de la vengeance.
Son âme, aux profondeurs de ses déguisemens,
Joint l'audace et l'orgueil de nos fiers Musulmans.
Sous un maître absolu souveraine maîtresse,
Elle osa dédaigner, même dans sa jeunesse,
Ce frivole artifice et ces soins séducteurs
Par qui son faible sexe, enchaînant de grands cœurs,
Offre aux yeux indignés la douloureuse image
D'un héros avili dans un long esclavage!
De son illustre époux seconder les projets;
Utile dans la guerre, utile dans la paix,
Sentir ainsi que lui les fureurs de la gloire;
L'enflammer, le pousser de victoire en victoire:
Voilà par quelle adresse elle a su l'asservir.
Sans la braver, du moins, laissez-la vous haïr.
Eh! par quelle imprudence augmentant nos alarmes,
Contre vous-même ici lui donnez-vous des armes?
LE PRINCE.
Comment?
ACHMET.
Pourquoi, seigneur, tous ces chefs, ces soldats,
Qui jusqu'au pied des murs ont marché sur vos pas?
Pourquoi cet appareil qui menace Byzance,
Et qui d'un camp guerrier présente l'apparence?
LE PRINCE.
N'accuse pas des miens le transport indiscret.
Aux ordres du sultan j'obéissais, Achmet;
J'annonçais mon rappel; et le peuple et l'armée,
Tout frémit: on s'assemble; une troupe alarmée
M'environne, me presse et s'attache à mes pas.
On s'écrie, en pleurant, que je cours au trépas;
Je m'arrache à leur foule; alors, pleins d'épouvante,
Furieux, égarés, ils volent à leur tente,
Saisissent l'étendard, et d'un zèle insensé,
Croyant me suivre, ami, m'ont déjà devancé.
Pardonne: à tant d'amour, hélas! je fus sensible.
Et quel serait, dis-moi, le mortel inflexible,
Qui, sous le poids des maux dont je suis opprimé,
Aurait fermé son cœur au plaisir d'être aimé?
Mais mon frère en ces lieux tarde bien à paraître.
ACHMET.
Il s'occupe de vous, quelque part qu'il puisse être.
De sa tendre amitié je me suis tout promis;
C'est mon plus ferme espoir contre vos ennemis.
LE PRINCE.
Hélas! nous nous aimons dès la plus tendre enfance,
Et, de son âge au mien oubliant la distance,
Nos âmes se cherchaient alors comme aujourd'hui;
Un charme attendrissant régnait autour de lui;
Et, le cœur encor plein des douleurs de ma mère,
L'amitié m'appelait au berceau de mon frère.
Tu le sais, tu le vis; et lorsque les combats,
Loin de lui, vers la gloire emportèrent mes pas,
La gloire, loin de lui, moins touchante et moins belle,
M'apprit qu'il est des biens plus désirables qu'elle.
Il vint la partager. La victoire deux fois
Associa nos noms, confondit nos exploits.
C'était le prix des miens; et mon âme enchantée
Crut la gloire d'un frère à la mienne ajoutée.
Mais je te retiens trop. Cours, observe ces lieux;
Sur les piéges cachés ouvre pour moi les yeux.
Aux regards du sultan je dois bientôt paraître.
Reviens... J'entends du bruit. C'est Zéangir peut-être.
C'est lui. Va, laisse-moi dans ces heureux momens,
Oublier mes douleurs dans ses embrassemens.
SCÈNE II.
LE PRINCE, ZÉANGIR.
ZÉANGIR.
Où trouver?... C'est lui-même. O mon ami! mon frère!
Que, malgré mes frayeurs, ta présence m'est chère!
Laisse-moi, dans tes bras, laisse-moi respirer,
De ce bonheur si pur laisse-moi m'enivrer!
LE PRINCE.
Ah! que mon âme ici répond bien à la tienne!
Ami, que ta tendresse égale bien la mienne!
Que ces épanchemens ont pour moi de douceurs!
Pour moi, près de mon frère, il n'est plus de malheurs....
ZÉANGIR.
Je connais tes dangers, ils redoublent mon zèle.
LE PRINCE.
Tu ne les sais pas tous.
ZÉANGIR.
Quelle crainte nouvelle?...
LE PRINCE.
Écoute.
ZÉANGIR.
Je frémis.
LE PRINCE.
Tu vis de quelle ardeur
Les charmes de la gloire avaient rempli mon cœur;
Tu sais si l'amitié le pénètre et l'enflâme:
A ces deux sentimens dont s'occupait mon âme,
Le ciel en joint un autre; et peut-être ce jour...
ZÉANGIR.
Eh bien!...
LE PRINCE.
A ce transport méconnais-tu l'amour?
ZÉANGIR.
Qu'entends-je? et quel objet?...
LE PRINCE.
Je prévois tes alarmes.
ZÉANGIR.
Achève.
LE PRINCE.
Il te souvient que la faveur des armes
Dans les murs de Tauris remit entre mes mains...
ZÉANGIR.
Azémire?...
LE PRINCE.
Elle-même.
ZÉANGIR.
O douleur! ô destins!
LE PRINCE.
Je te l'avais bien dit: ta crainte est légitime;
Je sens que sous mes pas j'ouvre un nouvel abîme.
Mais c'est d'elle à jamais que dépendra mon sort;
C'est pour elle qu'ici je viens braver la mort.
Je suis aimé, du moins, et sa tendresse extrême...
En croirai-je ma vue?... ô ciel! c'est elle-même.
SCÈNE III.
LE PRINCE, ZÉANGIR, AZÉMIRE.
LE PRINCE.
Azémire, est-ce vous? qui vous ouvre ces lieux?
Quel miracle remplit le plus cher de mes vœux?
Puis-je enfin devant vous montrer la violence
D'un amour loin de vous accru dans le silence?
Comptiez-vous quelquefois, sensible à mes tourmens,
Des jours dont ma tendresse a compté les momens?
J'ose encor m'en flatter; mais daignez me le dire.
Vous baissez vos regards, et votre cœur soupire!
Je vois... Ah! pardonnez, ne craignez point ses yeux;
Qu'il soit le confident, le témoin de nos feux.
Je vous l'ai dit cent fois, c'est un autre moi-même.
Ce séjour, cet instant m'offrent tout ce que j'aime;
Mon bonheur est parfait... Vous pleurez?... tu pâlis?...
De douleur et d'effroi vos regards sont remplis....
ZÉANGIR.
O tourmens!
AZÉMIRE.
Jour affreux!
LE PRINCE.
Quel transport! quel langage!
Du sort qui me poursuit est-ce un nouvel outrage?
ZÉANGIR.
Non... c'est moi seul ici qu'opprime son courroux;
C'est à moi désormais qu'il réserve ses coups.
Il me perce le cœur par la main la plus chère;
J'aime, et pour mon rival il a choisi mon frère.
LE PRINCE.
Cieux!
ZÉANGIR.
Ma mère en secret, j'ignore à quel dessein,
Dans ce piége fatal m'a conduit de sa main.
Sa cruelle bonté, secondant mon adresse,
A permis à mes yeux l'aspect de la princesse;
J'ai prodigué les soins d'un amour indiscret,
Pour attendrir, hélas! un cœur qui t'adorait.
Je venais à tes yeux dévoilant ce mystère...
(_à Azémire._)
Cruelle! eh quel devoir, vous forçant à vous taire,
Me laissait enivrer de ce poison fatal?
A-t-on craint de me voir haïr un tel rival?
AZÉMIRE.
Je l'avoûrai, seigneur, ce reproche m'étonne;
L'ayant peu mérité, mon cœur vous le pardonne;
J'en plains même la cause, et je crois qu'en secret
Déjà vous condamnez un transport indiscret.
(_au Prince._)
Vous n'ayez pas pensé, prince, que votre amante,
Négligeant d'étouffer une flâme imprudente,
Fière d'un autre hommage à ses yeux présenté,
Ait d'un frivole encens nourri sa vanité;
Et me justifier, c'est vous faire une offense.
Mais puisque je vous dois expliquer mon silence,
Du repos d'un ami comptable devant vous,
Souffrez qu'en ce moment je rappelle entre nous
Quels sermens redoublés me forçaient à lui taire
Un secret...
LE PRINCE.
Ciel! madame, un secret pour mon frère!
Eh pouvais-je prévoir?...
AZÉMIRE.
Je sais que ce palais
Devait à tous les yeux me soustraire à jamais;
Qu'entouré d'ennemis empressés à vous nuire,
De nos vœux mutuels vous n'avez pu l'instruire.
Hélas! me chargeait-t-on de ce soin douloureux,
Moi qui, dans ce séjour pour vous si dangereux,
Craignant mon cœur, mes yeux et mon silence même,
Vingt fois ai souhaité de me cacher qui j'aime?
Mais, non: je lui parlais de vous, de vos vertus;
Enfin, je vous nommais; que fallait-il de plus?
Et quand de son amour la prompte violence
A condamné ma bouche à rompre le silence,
J'ai vu son désespoir, tout prêt à s'exhaler,
Repousser le secret que j'allais révéler.
LE PRINCE.
Oui, sans doute; et ce trait manquait à ma misère;
Je devais voir couler les larmes de mon frère,
Voir l'amitié, l'amour, unis, armés tous deux,
Contre un infortuné qui ne vit que pour eux.
Mon âme à l'espérance était encore ouverte;
C'en est fait: je l'abjure, et le ciel veut ma perte;
Je la veux comme lui, si je fais ton malheur.
ZÉANGIR.
Ta perte!... Achève, ingrat, de déchirer mon cœur.
Il te fallait... Cruel! as-tu la barbarie
D'offenser un rival qui tremble pour ta vie?
Ta perte!... et de quel crime?... il n'en est qu'un pour toi,
Tu viens de le commettre en doutant de ma foi,
Crois-tu que ton ami, dans sa jalouse ivresse,
Devienne ton tyran, celui de ta maîtresse;
Abjure l'amitié, la vertu, le devoir,
Pour contempler partout les pleurs du désespoir,
Pour mériter son sort en perdant ce qu'il aime?
Qui de nous deux ici doit s'immoler lui-même?
Est-ce-toi qu'à mourir son choix a condamné?
Ne suis-je pas enfin le seul infortuné?
LE PRINCE.
Arrête! Peux-tu bien me tenir ce langage?
C'est un frère, un ami qui me fait cet outrage!
Cruel! quand ton amour au mien veut s'immoler,
Est-ce par ton malheur qu'il faut me consoler?
Que tu craignes ma mort qui t'assure le trône,
Cette vertu n'a rien dont la mienne s'étonne:
Le ciel en te privant d'un ami couronné,
Te ravirait bien plus qu'il ne t'aurait donné;
Mais te voir à mes vœux sacrifier ta flâme,
Sentir tous les combats qui déchirent ton âme,
Et ne pouvoir t'offrir, pour prix de tes bienfaits,
Que le seul désespoir de t'égaler jamais:
Ce supplice est affreux, si tu peux me connaître.
ZÉANGIR.
Va, ce seul sentiment m'a tout payé peut-être.
Mon frère, laisse-moi, dans mes vœux confondus,
Laisse-moi ce bonheur que donnent les vertus;
Il me coûte assez cher pour que j'ose y prétendre;
Tu dois vivre et m'aimer; moi, vivre et te défendre.
Tout l'ordonne, le ciel, la nature, l'honneur.
Respecte cette loi qu'ils font tous à mon cœur,
Je t'en conjure ici par un frère qui t'aime,
Par toi, par tes malheurs... par ton amour lui-même.
(_à Azémire._)
Joignez-vous à mes vœux; c'est à vous de fléchir
Un cœur aimé de vous, qui peut vouloir mourir.
LE PRINCE, _avec transport_.
C'en est fait, je me rends; ce cœur me justifie.
Je vous aime encor plus que je ne hais la vie.
Oui, dans les nœuds sacrés qui m'unissent à toi,
Ton triomphe est le mien, tes vertus sont à moi.
Va; ne crains point, ami, que ma fierté gémisse,
Ni qu'opprimé du poids d'un si grand sacrifice,
Mon cœur de tes bienfaits puisse être humilié;
Et connaît-on l'orgueil auprès de l'amitié!
SCÈNE IV.
LE PRINCE, ZÉANGIR, AZÉMIRE, ACHMET.
ACHMET.
Pardonnez si déjà mon zèle en diligence
A vos épanchemens vient mêler ma présence:
Mais d'un subit effroi le palais est troublé.
Déjà, près du sultan le visir appelé,
(_au Prince._)
Prodigue contre vous les conseils de la haine.
La moitié du sérail, que sa voix seule entraîne,
Séduite dès long-temps, s'intéresse pour lui;
Même on dit qu'en secret un plus puissant appui...
Pardonnez... Dans vos cœurs mes regards ont dû lire;
Mais une mère... hélas! je crains...
LE PRINCE.
Qu'oses-tu dire?
ZÉANGIR, _transporté_.
Achève.
ACHMET.
Eh bien! l'on dit qu'invisible à regret,
Sa main conduit les coups qu'on prépare en secret:
On redoute un courroux qu'elle force au silence;
On craint son artifice, on craint sa violence;
Mais un bruit dont surtout mon cœur est consterné...
Le sultan veut la voir, et l'ordre en est donné.
AZÉMIRE.
Ciel!
ACHMET.
On tremble, on attend cette grande entrevue;
On parle d'une lettre au sultan inconnue.
LE PRINCE.
(_à Zéangir._)
Dieu! mon sort voudrait-il?... Tu sauras tout...
ACHMET.
Seigneur,
Contre un juste courroux défendez votre cœur.
Vous ignorez quel ordre et quel projet sinistre
Mena dans votre camp un odieux ministre.
Le visir (je voudrais en vain vous le cacher)
Aux bras de vos soldats devait vous arracher.
LE PRINCE.
Que dis-tu?
ACHMET.
Le péril arrêta son audace.
Cher prince, devant vous si mes pleurs trouvent grâce,
Si mes vœux, si mes soins méritent quelque prix,
Si d'un vieillard tremblant vous souffrez les avis,
Modérez vos transports; et, loin d'aigrir un père,
Réveillez dans son cœur sa tendresse première;
Il aima votre enfance, il aime vos vertus.
Vous pourriez... Pardonnez. Je n'ose en dire plus.
A de plus chers conseils mon cœur vous abandonne,
Et vole à d'autres soins que mon zèle m'ordonne.
SCÈNE V.
ZÉANGIR, LE PRINCE, AZÉMIRE.
ZÉANGIR.
Quel est donc le péril dont je t'ai vu frémir?
Cette lettre fatale... Ami, daigne éclaircir...
LE PRINCE.
J'accroîtrai tes douleurs.
ZÉANGIR.
Parle.
LE PRINCE.
Avant que mon père
Demandât la princesse en mes mains prisonnière,
Thamas secrètement députa près de moi,
Et pour briser ses fers et pour tenter ma foi.
Ami, tu me connais; et mon devoir t'annonce,
Malgré mes vœux naissans, quelle fut ma réponse;
Mais lorsque, chaque jour, ses vertus, ses attraits...
Je t'arrache le cœur...
ZÉANGIR.
Non, mon cœur est en paix.
Poursuis.
LE PRINCE.
O ciel!... Eh bien! brûlant d'amour pour elle,
Et depuis, accablé d'une absence cruelle,
Je crus que je pouvais, sans blesser mon devoir,
De la paix à Thamas présenter quelque espoir,
Et demander, pour prix d'une heureuse entremise
Que la main de sa fille à ma foi fût promise.
Nadir, de mes desseins fidèle confident,
Autorisé d'un mot, partit secrètement;
J'attendais son retour. J'apprends qu'en Assyrie
Attaqué, défendant mon secret et sa vie,
Accablé sous le nombre, il avait succombé.
ZÉANGIR.
Je vois dans quelles mains ce billet est tombé.
Je vois ce que prépare une haine inhumaine:
Cette lettre aujourd'hui vient d'enhardir sa haine.
Hélas! de toi bientôt dépendront ses destins,
Bientôt son empereur...
LE PRINCE.
Que dis-tu? Quoi! tu crains...
ZÉANGIR.
Non, mon âme à ta foi ne fait point cette offense,
Sans crainte pour ses jours, je vole à ta défense.
Je vois quels coups bientôt doivent m'être portés:
Il en est un surtout... J'en frémis... Écoutez.
Je jure ici par vous que, dans cette journée,
Si je pouvais surprendre en mon âme indignée,
Quelque désir jaloux, quelque perfide espoir,
Capable un seul moment d'ébranler mon devoir,
Dans ce cœur avili... Non, il n'est pas possible...
Le ciel me soutiendra dans cet instant terrible,
Et satisfait d'un cœur trop long-temps combattu,
De l'affront d'un remords sauvera ma vertu.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOLIMAN, ROXELANE.
SOLIMAN.
Prenez place, madame; il faut que, dans ce jour,
Votre âme à mes regards se montre sans détour:
Le prince dans ces lieux vient enfin de se rendre.
ROXELANE.
Les cris de ses soldats viennent de me l'apprendre.
SOLIMAN.
J'entrevois par ce mot vos secrets sentimens;
Vous jugerez des miens: daignez quelques momens
Vous imposer la loi de m'entendre en silence.
Mon fils a mérité ma juste défiance;
Et son retour, d'ailleurs fait pour me désarmer,
Avec quelque raison peut encor m'alarmer.
Sans doute je suis loin de lui chercher des crimes;
Mais il faut éclaircir des soupçons légitimes.
Vos yeux, si du visir j'explique les discours,
Ont surpris des secrets d'où dépendent mes jours.
Je n'examine point si, pour mieux me confondre,
De concert avec lui... vous pourrez me répondre.
Hélas! il est affreux de soupçonner la foi
Des cœurs que l'on chérit et qu'on croyait à soi;
Mais au bord du tombeau telle est ma destinée.
Par d'autres intérêts maintenant gouvernée,
Aux soins de l'avenir vous croyez vous devoir;
Je conçois vos raisons, vos craintes, votre espoir;
Et, malgré mes vieux ans, ma tendresse constante
A vos destins futurs n'est point indifférente.
Mais vous n'espérez point que, pour votre repos,
Je répande le sang d'un fils et d'un héros.
Son juge, en ce moment, se souvient qu'il est père.
Je ne veux écouter ni soupçons ni colère.
Ce sérail, qui, jadis, sous de cruels sultans,
Craignait de leurs fureurs les caprices sanglans,
A connu, dans le cours d'un règne plus propice,
Quelquefois ma clémence, et toujours ma justice.
Juste envers mes sujets, juste envers mes enfans,
Un jour ne perdra point l'honneur de quarante ans.
Après un tel aveu, parlez, je vous écoute;
Mais que la vérité s'offre sans aucun doute.
Je dois, s'il faut porter un jugement cruel,
En répondre à l'état, à l'avenir, au ciel.
ROXELANE.
Seigneur, d'étonnement je demeure frappée.
De vous, de votre fils en secret occupée
J'ai dû, sans m'expliquer sur ce grand intérêt,
Muette avec l'empire, attendre son arrêt.
Mais, puisque le premier vous quittez la contrainte
D'un silence affecté, trop semblable à la feinte,
De mon âme à vos yeux j'ouvrirai les replis:
Je déteste le prince et j'adore mon fils;
Ainsi que vous, du moins, je parle avec franchise;
Et, loin qu'avec effort ma haine se déguise,
J'ose entreprendre ici de la justifier,
Vous invitant vous-même à vous en défier.
Je ne vous cache point (qu'est-il besoin de feindre?)
Que prompte en ce péril à tout voir, à tout craindre,
J'ai d'un visir fidèle emprunté les avis,
Et moi-même éclairé les pas de votre fils.
Tout fondait mes soupçons; un père les partage.
Eh! qui donc, en effet, pourrait voir sans ombrage
Un jeune ambitieux qui, d'orgueil enivré,
Des cœurs qu'il a séduits, disposant à son gré,
A vous intimider semble mettre sa gloire,
Et croit tenir ce droit des mains de la victoire?
Qui, mandé par son maître, a, jusques à ce jour,
Fait douter de sa foi, douter de son retour,
Et du grand Soliman a réduit la puissance,
A craindre, je l'ai vu, sa désobéissance?
Qui, j'ose l'attester, et mes garans sont prêts,
Achète ici les yeux ouverts sur vos secrets,
Parle, agit en sultan; et, si l'on veut l'entendre,
Et la guerre et la paix de lui seul vont dépendre.
Oui, seigneur, oui, vous dis-je, et peut-être aujourd'hui
Vous en aurez la preuve et la tiendrez de lui.
SOLIMAN.
Ciel!
ROXELANE.