plainte, d'abord peu violente, finira par des sanglots et des larmes. En
un mot, tout ce que la passion la plus douce et la plus tendre pourra
inspirer dans cette position à une âme sensible, composera les élémens
de l'air de Mandane; mais quelle plume serait assez éloquente pour
donner une idée de tout ce que contient un air! Quel critique sera assez
hardi pour assigner les bornes du génie!
Le duo, ou le _duetto_, est donc un air dialogué, chanté par deux
personnes animées de la même passion ou de passions opposées. Au moment
le plus pathétique de l'air, leurs accens peuvent se confondre; cela est
dans la nature. Une exclamation, une plainte, peut les réunir; mais le
reste de l'air doit être en dialogue.
Il serait également faux de faire alternativement parler et chanter les
personnages du drame lyrique. Non-seulement le passage du discours au
chant, et le retour du chant au discours, auraient quelque chose de
désagréable et de brusque; mais ce serait un mélange monstrueux de
vérité et de fausseté.
Dans nulle imitation, le mensonge de l'hypothèse ne doit disparaître un
instant; c'est la convention sur laquelle l'illusion est fondée. Si vous
laissez prendre une fois à vos personnages le ton de la déclamation
ordinaire, vous en faites des gens comme nous; et je ne vois plus de
raison pour les faire chanter, sans blesser le bon sens.
Cette économie intérieure du spectacle en musique, fondée d'un côté sur
la vérité de l'imitation, et de l'autre sur la nature de nos organes,
doit servir de poétique élémentaire au poète lyrique.
Il faut, à la vérité, qu'il se soumette en tout au musicien; il ne peut
prétendre qu'au second rôle; mais il lui reste d'assez beaux moyens,
pour partager la gloire de son compagnon. Le choix et la disposition du
sujet, l'ordonnance et la marche de tout le drame, sont l'ouvrage du
poète. Le sujet doit être rempli d'intérêt, et disposé de la manière la
plus simple et la plus intéressante. Tout y doit être en action, et
viser aux grands effets.
Jamais le poète ne doit craindre de donner à son musicien une tâche trop
forte. Comme la rapidité est un caractère inséparable de la musique, et
une des principales causes de ses prodigieux effets, la marche du poème
lyrique doit être toujours rapide. Les discours longs et oisifs ne
seraient nulle part plus déplacés. Il doit se hâter vers son dénoûment,
en se développant de ses propres forces, sans embarras et sans
intermittence.
Cette simplicité et cette rapidité nécessaires à la marche et au
développement du poème lyrique, sont aussi indispensables au style du
poète. Rien ne serait plus opposé au langage musical, que ces longues
tirades de nos pièces modernes, et cette abondance de paroles que
l'usage et la nécessité de la rime ont introduite sur nos théâtres.
Le sentiment et la passion sont précis dans le choix des termes; ils
emploient toujours l'expression propre, comme la plus énergique: dans
les instans passionnés, ils la répéteraient vingt fois, plutôt que de
chercher à la varier par de froides périphrases.
Le style lyrique doit donc être énergique, naturel et facile. Il doit
avoir de la grâce; mais il abhorre l'élégance étudiée. Tout ce qui
sentirait la peine, la facture ou la recherche, une épigramme, un trait
d'esprit, d'ingénieux madrigaux, des sentimens alambiqués, des tournures
compassées, feraient la croix et le désespoir du compositeur: car quel
chant, quelle expression donner à cela?
Il y a même cette différence essentielle entre le lyrique et le poète
tragique, qu'à mesure que celui-ci devient éloquent et verbeux, l'autre
doit devenir précis et avare de paroles, parce que l'éloquence des
momens passionnés appartient toute entière au musicien.
Rien ne serait moins susceptible de chant, que toute cette sublime et
harmonieuse éloquence par laquelle la _Clytemnestre_ de Racine cherche à
soustraire sa fille au couteau fatal. Le poète lyrique, en plaçant une
mère dans une situation pareille, ne pourra lui faire dire que quatre
vers:
Rends mon fils.....
Ah! mon cœur se fend:
Je ne suis plus mère, ô ciel!
Je n'ai plus de fils.
Mais, avec ces quatre petits vers, la musique fera en un instant plus
d'effet, que le divin Racine n'en pourra jamais produire avec toute la
magie de la poésie.
OPÉRA ITALIEN.
Les moralités qui sont semées dans l'opéra italien, ne plaisaient pas
beaucoup en France, non plus que cette mode monotone de terminer la
scène la plus passionnée par une ariette, par une comparaison. Est-elle
bien placée dans le personnage accablé de douleur? A-t-il bonne grâce à
se livrer à ce badinage? N'est-ce pas refroidir l'auditeur, et détruire
l'impression du sentiment?
Cela est aussi disparate que de mettre en musique une conspiration, un
conseil, que d'opiner en chantant.
Il est reçu de chanter les plaintes, la joie et la fureur; mais la
musique, faite pour toucher, ne raisonne pas. Titus fredonnant un cours
de morale, ferait tomber nos jeunes gens en léthargie.
Je trouve, en général, dans tous les opéras italiens, des germes de
passions, jamais la passion amenée à sa maturité, des scènes jamais
filées, peu soutenues, toujours étouffées par des sens suspendus, point
finis, et qui laissent à l'auditeur le soin de deviner.
Si nos scènes étaient aussi hachées, occasionneraient-elles des morceaux
de musique bien pathétiques ou bien agréables, des descriptions vives et
animées, des images riantes, des tableaux galans?
Notre opéra veut des fêtes liées à l'action et sorties de son sein;
l'opéra italien s'en dispense. Des pantomimes dans les entr'actes
détournent l'attention due au poème, et font diversion aux idées
tragiques. Quel assemblage de bouffon et de sérieux! Nous voulons un
tout dont les parties soient plus analogues.
L'amour, qui ne devrait être qu'accessoire dans les autres théâtres, est
le principal mobile de la scène lyrique. _Atys_ est vraiment opéra,
parce que tous les incidens naissent de l'amour; _Armide_ de même;
Phaéton un peu moins, car l'ambition du soleil est peu agréable.
FIN DES ÉBAUCHES D'UNE POÉTIQUE DRAMATIQUE.
MUSTAPHA
ET ZÉANGIR.
TRAGÉDIE
REPRÉSENTÉE SUR LE THÉATRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE, LE
15 DÉCEMBRE 1777.
PERSONNAGES.
SOLIMAN, empereur des Turcs.
ROXELANE, épouse de Soliman.
MUSTAPHA, fils aîné de Soliman, mais d'une autre femme.
ZÉANGIR, fils de Soliman et de Roxelane.
AZÉMIRE, princesse de Perse.
OSMAN, grand-visir.
ALI, chef des Janissaires.
ACHMET, ancien gouverneur de Mustapha.
FÉLIME, confidente d'Azémire.
NESSIR.
GARDES.
_La scène est dans le sérail de Constantinople, autrement Byzance._
MUSTAPHA ET ZÉANGIR,
TRAGÉDIE.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
ROXELANE, OSMAN.
OSMAN.
Oui, madame, en secret le sultan vient d'entendre
Le récit des succès que je dois vous apprendre;
Les Hongrois sont vaincus, et Témeswar surpris,
Garant de ma victoire, en est encore le prix.
Mais tout près d'obtenir une gloire nouvelle,
Dans Byzance aujourd'hui quel ordre me rappelle?
ROXELANE.
Et quoi! vous l'ignorez!... Oui, c'est moi seule, Osman,
Dont les soins ont hâté l'ordre de Soliman.
Visir, notre ennemi se livre à ma vengeance;
Le prince, dès ce jour, va paraître à Byzance.
Il revient: ce moment doit décider enfin
Et du sort de l'empire et de notre destin.
On saura si, toujours puissante, fortunée,
Roxelane, vingt ans d'honneurs environnée,
Qui vit du monde entier l'arbitre à ses genoux,
Tremblera sous les lois du fils de son époux;
Ou si de Zéangir l'heureuse et tendre mère,
Dans le sein des grandeurs achevant sa carrière,
Dictant les volontés d'un fils respectueux,
De l'univers encor attachera les yeux.
OSMAN.
Que n'ai-je, en abattant une tête ennemie,
Assuré d'un seul coup vos grandeurs et ma vie!
J'osais vous en flatter: le sultan soupçonneux
M'ordonnait de saisir un fils victorieux,
Dans son gouvernement, au sein de l'Amasie.
Je pars sur cet espoir: j'arrive dans l'Asie;
J'y vois notre ennemi des peuples révéré,
Chéri de ses soldats, partout idolâtré;
Ma présence effrayait leur tendresse alarmée;
Et, si le moindre indice eût instruit son armée
De l'ordre et du dessein qui conduisaient mes pas,
Je périssais, madame, et ne vous servais pas.
ROXELANE.
Soyez tranquille, Osman; vous m'avez bien servie:
Puisqu'on l'aime à ce point, qu'il tremble pour sa vie.
Je sais que Soliman n'a point, dans ses rigueurs,
De ses cruels aïeux déployé les fureurs;
Que souvent, près de lui, la terre avec surprise
sur le trône ottoman vit la clémence assise;
Mais, s'il est moins féroce, il est plus soupçonneux,
Plus despote, plus fier, non moins terrible qu'eux.
J'ignore si, d'ailleurs, au comble de la gloire,
Couronné quarante ans des mains de la victoire,
Sans regret par son fils un père est égalé;
Mais le fils est perdu, si le père a tremblé.
OSMAN.
Ne m'écrivez-vous point qu'une lettre surprise,
Par une main vénale entre vos mains remise,
Du prince et de Thamas trahissant les secrets,
Doit prouver qu'à la Perse il vend nos intérêts?
Cette lettre, sans doute, au sultan parvenue....
ROXELANE.
Cette lettre, visir, est encore inconnue;
Mais apprenez quel prix le sultan, par ma voix,
Annonce en ce moment au vainqueur des Hongrois.
De ma fille, à vos vœux par mon choix destinée,
Il daigne à ma prière approuver l'hyménée;
Et ce nœud sans retour unit nos intérêts.
J'ai pu, jusqu'aujourd'hui, sans nuire à nos projets,
Dans le fond de mon cœur ne point laisser surprendre
Tous les secrets qu'ici j'abandonne à mon gendre.
Ecoutez. Du moment qu'un hymen glorieux
Du sultan pour jamais m'eut asservi les vœux,
Je redoutai le prince; idole de son père,
Il pouvait devenir le vengeur de sa mère;
Il pouvait... Cher Osman, j'en frémissais d'horreur....
Au faîte du pouvoir, au sein de la grandeur,
Du sérail, de l'état souveraine paisible,
Je voyais, dans le fond de ce palais terrible,
Un enfant s'élever pour m'imposer la loi;
Chaque instant redoublait ma haine et mon effroi.
Les cœurs volaient vers lui; sa fierté, son courage,
Ses vertus s'annonçaient dans les jeux de son âge;
Et ma rivale, un jour, arbitre de mon sort,
M'eût présenté le choix des fers ou de la mort.
Tandis que ces dangers occupaient ma prudence,
Le ciel de Zéangir m'accorda la naissance.
Je triomphais, Osman; j'étais mère, et ce nom
Ouvrait un champ plus vaste à mon ambition.
Je cachais toutefois ma superbe espérance;
De mon fils près du prince on éleva l'enfance,
Et même l'amitié, vain fruit des premiers ans,
Sembla mêler son charme à leurs jeux innocens.
Bientôt mon ennemi, plus âgé que son frère,
S'enflammant au récit des exploits de son père,
S'indigna de languir dans le sein du repos,
Et brûla de marcher sur les pas des héros.
Avec plus d'art alors cachant ma jalousie,
Je fis à son pouvoir confier l'Amasie;
Et, tandis que mes soins l'exilaient prudemment,
Tout l'empire me vit avec étonnement
Assurer à ce prince un si noble partage,
De l'héritier du trône ordinaire apanage;
Sa mère auprès de lui courut cacher ses pleurs.
Mon fils, demeuré seul, attira tous les cœurs:
Mon fils à ses vertus sait unir l'art de plaire:
Presqu'autant qu'à moi-même il fut cher à son père;
Et, remplaçant bientôt le rival que je crains,
Déjà, sans les connaître, il servait mes desseins.
Je goûtais, en silence, une joie inquiète;
Lorsque, las de payer le prix de sa défaite,
Thamas à Soliman refusa les tributs,
Salaire de la paix que l'on vend aux vaincus.
Il fallut pour arbitre appeler la victoire;
Le prince, jeune, ardent, animé par la gloire,
Brigua près du sultan l'honneur de commander:
Aux vœux de tout l'empire il me fallut céder.
Eh! qui savait, Osman, si la guerre inconstante,
Punissant d'un soldat la valeur imprudente,
N'aurait pu?.... Vain espoir! les Persans terrassés,
Trois fois dans leurs déserts devant lui dispersés;
La fille de Thamas aux chaînes réservée,
Dans Tauris pris d'assaut par ses mains enlevée:
Ces rapides exploits l'ont mis, dès son printemps,
Au rang de ces héros, honneur des Ottomans...
J'en rends grâces au ciel... Oui, c'est sa renommée,
Cet amour, ce transport du peuple et de l'armée,
Qui d'un maître superbe aigrissant les soupçons,
A ses regards jaloux ont paru des affronts.
Il n'a pu se contraindre; et son impatience
Rappelle, sans détour, le prince dans Byzance:
Je m'en applaudissais, quand le sort dans mes mains
Fit passer cet écrit propice à mes desseins.
Je voulais au sultan, contre un fils que j'abhorre...
Il faut que ce billet soit plus funeste encore;
Le prince est violent et son malheur l'aigrit;
Il est fier, inflexible, il me hait... Il suffit.
Je sais l'art de pousser ce superbe courage
A des emportemens qui serviront ma rage;
Son orgueil finira ce que j'ai commencé.
OSMAN.
Hâtez-vous; qu'à l'instant l'arrêt soit prononcé,
Avant que l'ennemi que vous voulez proscrire
Sur le cœur de son père ait repris son empire.
Mais ne craignez-vous point cette ardente amitié
Dont votre fils, madame, à son frère est lié?
Vous-même, pardonnez à ce discours sincère,
Vous-même, l'envoyant sur les pas de son frère,
D'une amitié fatale avez serré les nœuds.
ROXELANE.
Et quoi! fallait-il donc qu'enchaîné dans ces lieux,
Au sentier de l'honneur mon fils n'osât paraître?
Entouré de héros, Zéangir voulut l'être.
Je l'adore, il est vrai; mais c'est avec grandeur.
J'éprouvai, j'admirai, j'excitai son ardeur;
La politique même appuyait sa prière;
Du trône sous ses pas j'abaissais la barrière.
Je crus que, signalant une heureuse valeur,
Il devait à nos vœux promettre un empereur
Digne de soutenir la splendeur ottomane.
Eh! comment soupçonner qu'un fils de Roxelane,
Si près de ce haut rang, pourrait le dédaigner,
Et former d'autres vœux que celui de régner?
Mais, non: rassurez-vous; quel excès de prudence
Redoute une amitié, vaine erreur de l'enfance,
Prestige d'un moment, dont les faibles lueurs
Vont soudain disparaître à l'éclat des grandeurs?
Mon fils.....
OSMAN.
Vous ignorez à quel excès il l'aime.
Je ne puis vous tromper ni me tromper moi-même;
Je déteste le prince autant que je le crains;
Il doit haïr en moi l'ouvrage de vos mains,
Un visir qui le brave est bientôt votre gendre.
D'Ibrahim qu'il aimait il veut venger la cendre.
Successeur d'Ibrahim, je puis prévoir mon sort.
S'il vit, je dois trembler; s'il règne, je suis mort.
Jugez sur ses destins quel intérêt m'éclaire.
Perdez votre ennemi, mais redoutez son frère;
Par des nœuds éternels ils sont unis tous deux.
ROXELANE.
Zéangir!... ciel! mon fils!... il trahirait mes vœux!
Ah! s'il était possible... Oui, malgré ma tendresse...
Je suis mère, il le sait, mais mère sans faiblesse.
Ses frivoles douleurs ne pourraient m'alarmer,
Et mon cœur en l'aimant sait comme il faut l'aimer.
OSMAN.
Il est d'autres périls dont je dois vous instruire:
Je crains que, dans ces lieux, cette jeune Azémire
N'ouvre à l'amour enfin le cœur de votre fils.
ROXELANE.
J'ai mes desseins, Osman. Captive dans Tauris,
Je la fis demander au vainqueur de son père:
La fille de Thamas peut m'être nécessaire.
Vous saurez mes projets, quand il en sera temps.
Allez, j'attends mon fils; profitez des instans;
Assiégez mon époux. Sultane et belle-mère,
Jusqu'au moment fatal je dois ici me taire:
Parlez: de ses soupçons nourrissez la fureur:
C'est par eux qu'en secret j'ai détruit dans son cœur
Ce fameux Ibrahim, cet ami de son maître,
S'il est vrai toutefois qu'un sujet puisse l'être.
Plus craint, notre ennemi sera plus odieux.
Du despotisme ici tel est le sort affreux:
Ainsi que la terreur le danger l'environne;
Tout tremble à ses genoux; il tremble sur le trône.
On vient. C'est Zéangir. Un instant d'entretien,
Me dévoilant son cœur, va décider le mien.
SCÈNE II.
ROXELANE, ZÉANGIR.
ROXELANE.
Mon fils, le temps approche, où, devançant votre âge,
De mes soins maternels accomplissant l'ouvrage,
Vous devez assurer l'effet de mes desseins.
Élevez votre cœur jusques à vos destins.
Le sultan (notre amour veut en vain nous le taire)
Touche au terme fatal de sa longue carrière;
De l'Euphrate au Danube, et d'Ormus à Tunis[2],
Cent peuples, sous ses lois étonnés d'être unis,
Vont voir à qui le sort doit remettre en partage
De sceptres, de grandeurs cet immense héritage.
Le prince, après huit ans, rappelé dans ces lieux....
[2] Les flottes de Soliman pénétrèrent jusques dans le golfe Persique.
ZÉANGIR.
Ah!... je tremble pour lui.
ROXELANE, _à part_.
Qui? vous, mon fils!... O cieux!
ZÉANGIR.
C'est pour lui que j'accours; souffrez que ma prière
Implore vos bontés en faveur de mon frère.
Les enfans des sultans (vous ne l'ignores pas),
Bannis pour commander en de lointains climats,
Ne peuvent en sortir sans l'ordre de leur père;
Mais cet ordre est souvent terrible, sanguinaire.
Sur le seuil du palais si mon frère immolé...
ROXELANE.
Et voilà de quels soins votre cœur est troublé!
De nos grands intérêts quand mon âme est remplie!
Quand vous devez régler le sort de notre vie!
ZÉANGIR.
Moi!
ROXELANE, _à part_.
Vous... Ciel, qu'il est loin de concevoir mes vœux!
(_Haut_).
Ceux dont ici pour vous le zèle outre les yeux
Vous tracent vers le trône un chemin légitime.
ZÉANGIR.
Le trône est à mon frère: y penser est un crime.
ROXELANE.
Il est vrai qu'en effet, s'il eût persévéré,
S'il eût vaincu l'orgueil dont il est dévoré,
S'il n'eût trahi l'état, vous n'y pouviez prétendre.
ZÉANGIR.
Qui? lui! trahir l'état! ô ciel! puis-je l'entendre?
Croyez qu'en cet instant, pour dompter mon courroux,
J'ai besoin du respect que mon cœur a pour vous.
Qui venais-je implorer! quel appui pour mon frère!
ROXELANE.
Eh bien! préparez-vous à braver votre père;
Prouvez-lui que ce fils, noirci, calomnié,
D'aucun traité secret à Thamas n'est lié;
Que, depuis son rappel, ses délais qu'on redoute,
Sur lui, sur ses desseins, ne laissent aucun doute.
Mais tremblez que son père aujourd'hui, dans ces lieux,
N'ait de la trahison la preuve sous ses yeux.
ZÉANGIR.
Quoi!... Non, je ne crains rien, rien que la calomnie.
Rougissez du soupçon qui veut flétrir sa vie:
Il est indigne, affreux.
ROXELANE.
Modérez-vous, mon fils.
Eh bien! nous pourrons voir nos doutes éclaircis.
Cependant vous deviez, s'il faut ici le dire,
Excuser une erreur qui vous donne un empire.
Vous le sacrifiez; quel repentir un jour!
ZÉANGIR.
Moi! jamais.
ROXELANE.
Prévenez ce funeste retour.
Quel fruit de mes travaux! Quel indigne salaire!
Savez-vous pour son fils ce qu'a fait votre mère?
Savez-vous quels degrés, préparant ma grandeur,
D'avance, par mes soins, fondaient votre bonheur?
Née, on vous l'a pu dire, au sein de l'Italie,
Surprise sur les mers qui baignent ma patrie,
Esclave, je parus aux yeux de Soliman;
Je lui plus; il pensa qu'éprise d'un sultan,
M'honorant d'un caprice, heureuse de ma honte,
Je briguerais moi-même une défaite prompte.
Qu'il se vit détrompé! ma main, ma propre main,
Prévenant mon outrage, allait percer mon sein;
Il pâlit à mes pieds, il connut sa maîtresse.
Ma fierté, son estime accrurent sa tendresse;
Je sus m'en prévaloir: une orgueilleuse loi
Défendait que l'hymen assujéttît sa foi;
Cette loi fut proscrite; et la terre étonnée
Vit un sultan soumis au joug de l'hyménée.
Je goûtai, je l'avoue, un instant de bonheur;
Mais bientôt, mon cher fils, lasse de ma grandeur,
Une langueur secrète empoisonna ma vie;
Je te reçus du ciel, mon âme fut remplie.
Ce nouvel intérêt, si tendre, si pressant,
Répandit sur mes jours un charme renaissant;
J'aimai plus que jamais ma nouvelle patrie;
La gloire vint parler à mon âme agrandie;
J'enflammai d'un époux l'heureuse ambition;
Près de son nom peut-être on placera mon nom.
Eh bien! tous ces surcroîts de gloire, de puissance,
C'est à toi que mon cœur les soumettait d'avance;
C'est pour toi que j'aimais et l'empire et le jour;
Et mon ambition n'est qu'un excès d'amour.
ZÉANGIR.
Ah! vous me déchirez... Mais quoi! que faut-il faire?
Faut-il tremper mes mains dans le sang de mon frère?
Moi qui voudrais pour lui voir le mien répandu!
ROXELANE.
Quoi! vous l'aimez ainsi? Dieu! quel charme inconnu
Peut lui donner sur vous cet excès de puissance?
ZÉANGIR.
Le charme des vertus, de la reconnaissance,
Celui de l'amitié... Vous me glacez d'effroi.
ROXELANE.
Adieu.
ZÉANGIR.
Qu'allez-vous faire?
ROXELANE.
Il est affreux pour moi
D'avoir à séparer mes intérêts des vôtres:
Ce cœur n'était pas fait pour en connaître d'autres.
ZÉANGIR.
Vous fuyez... Dans quel temps m'accable son courroux?
Quand un autre intérêt m'appelle à ses genoux,
Quand d'autres vœux...
ROXELANE.
Comment!
ZÉANGIR.
Je tremble de le dire.
ROXELANE.
Parlez.
ZÉANGIR.
Si mon destin m'écarte de l'empire,
Il est un bien plus cher et plus fait pour mon cœur,
Qui pourrait à mes yeux remplacer la grandeur.
Sans vous, sans vos bontés je n'y dois point prétendre;
Je l'oserais par vous.
ROXELANE.
Je ne puis vous entendre;
Mais quel que soit ce bien pour vous si précieux,
Mon fils, il est à vous, si vous ouvrez les yeux.
Votre imprudence ici renonce au rang suprême;
Vous en voyez le fruit: et dans cet instant même
Il vous faut implorer mon secours, ma faveur.
Régnez, et de vous seul dépend votre bonheur;
Et, sans avoir besoin qu'une mère y consente,
Vous verrez à vos lois la terre obéissante.
SCÈNE III.
ZÉANGIR, _seul_.
Quels assauts on prépare à ce cœur effrayé!
Craindrai-je pour l'amour, tremblant pour l'amitié?
O mon frère! ô cher prince! après un an d'absence,
Hélas! était-ce à moi de craindre sa présence?
J'augmente ses dangers... je vole à ton secours...
Et c'est ma mère, ô ciel! qui menace tes jours!
Se peut-il que d'un crime on me rende complice,
Et que je sois formé d'un sang qui te haïsse?
SCÈNE IV.
ZÉANGIR, AZÉMIRE.
ZÉANGIR.
Ah! princesse, apprenez, partagez ma douleur.
Ma voix, de la sultane implorant la faveur,
Et de mes feux secrets découvrant le mystère,
Allait à mon bonheur intéresser ma mère,
Quand j'ai compris soudain, sur un affreux discours,
Quels périls vont du prince environner les jours.
AZÉMIRE.
Eh quoi! que faut-il craindre? Et quel nouvel orage...
ZÉANGIR.
Souffrez qu'entre vous deux mon âme se partage;
Que d'un frère à vos yeux j'ose occuper mon cœur.
Vous pouvez le haïr, je le sais...
AZÉMIRE.
Moi, seigneur!
ZÉANGIR.
Je ne me flatte point; par lui seul prisonnière,
C'est par lui qu'Azémire est aux mains de mon père.
L'instant où je vous vis est un malheur pour vous,
Et mon frère est l'objet d'un trop juste courroux.
AZÉMIRE.
Par mon seul intérêt mon âme prévenue,
A ses vertus, seigneur, n'a point fermé la vue;
Je suis loin de haïr un généreux vainqueur.
Ses soins ont de mes fers adouci la rigueur;
Il a même permis que mes yeux, dans son âme,
Vissent... quelle amitié pour son frère l'enflâme!
ZÉANGIR.
Ah! que n'avez-vous pu lire au fond de son cœur;
De tous ses sentimens connaître la grandeur!
Vous sauriez à quel point son amitié m'est chère.
AZÉMIRE.
Je vous l'ai dit, seigneur; j'admire votre frère;
Je sens que son danger doit vous faire frémir.
Quel est-il?
ZÉANGIR.
On prétend, on ose soutenir
Qu'avec Thamas, madame, il est d'intelligence.
AZÉMIRE.
O ciel! qui peut ainsi flétrir son innocence?
ZÉANGIR.
De ces affreux soupçons je confondrai l'auteur.
Mais, si j'ose, à mon tour, soigneux de mon bonheur...
AZÉMIRE.
Faut-il que de mes vœux vous le fassiez dépendre?
D'un trop funeste amour que devez-vous attendre?
Nos destins par l'hymen peuvent-ils être unis?
Thamas et Soliman, éternels ennemis,
Dans le cours d'un long règne, illustre par la guerre,
De leurs sanglans débats ont occupé la terre;
Et, malgré ses succès, votre père, seigneur,
Laisse au seul nom du mien éclater sa fureur.
Je vois que votre amour gémit de ce langage;
Mais mon cœur, je le sens, gémirait davantage,
Si le vôtre, seigneur, par le temps détrompé,
Me reprochait l'espoir dont il s'est occupé.
ZÉANGIR.
Non; je serai moi seul l'auteur de mon supplice;
Cruelle! je vous dois cette affreuse justice.
Mais je veux, malgré vous, par mes soins redoublés,
Triompher des raisons qu'ici vous rassemblez;
Et si, dans vos refus, votre âme persévère,
Mes larmes couleront dans le sein de mon frère.
SCÈNE V.
AZÉMIRE, FÉLIME.
AZÉMIRE.
Dans le sein de son frère!.. ah! souvenir fatal!
Pour essuyer ses pleurs, il attend son rival!
Quelle épreuve! et c'est moi, grand Dieu! qui la prépare!
FÉLIME.
Je conçois les terreurs où votre cœur s'égare;
Mais un mot, pardonnez, pouvait les prévenir.
L'aveu de votre amour...
AZÉMIRE.