D'un fils, d'un sujet est-ce donc la conduite?

Et depuis quand, seigneur, n'en craint-on plus la suite?

Est-ce dans ce séjour?... vainement sous vos lois,

La clémence en ces lieux fit entendre sa voix;

Une autre voix peut-être y parle plus haut qu'elle,

La voix de ces sultans qu'une main criminelle,

Sanglans, a renversés aux genoux de leurs fils;

La voix des fils encor qui, près du trône assis,

N'ont point devant ce trône assez courbé la tête.

Il le sait: d'où vient donc que nul frein ne l'arrête?

Sans doute mieux qu'un autre il connaît son pouvoir;

De l'empire, en effet, il est l'unique espoir.

Eh! qui d'un peuple ingrat n'a vu cent fois l'ivresse

Oser à vos vieux ans égaler sa jeunesse,

Et d'un héros, l'honneur des sultans, des guerriers,

Devant un fier soldat abaisser les lauriers?

Qui peut vous rassurer contre tant d'insolence?

Est-ce un camp qui frémit aux portes de Byzance?

Un peuple de mutins, d'esclaves factieux,

De leur maître indigné tyrans capricieux?

Ah! seigneur, est-ce ainsi (je vous cite à vous-même)

Que, rassurant Sélim, dans un péril extrême,

Vous vîntes dans ses mains ici vous déposer,

Quand ces mêmes soldats, ardens à tout oser,

Pour vous, malgré vous seul, pleins d'un zèle unanime,

Rebelles, prononçaient votre nom dans leur crime?

On vous vit accourir, seul, désarmé, soumis,

Plein d'un noble courroux contre ses ennemis,

Et tombant à ses pieds, ôtage volontaire,

Echapper au malheur de détrôner un père.

Tel était le devoir d'un fils plus soupçonné,

Et votre exemple au moins l'a déjà condamné.

SOLIMAN.

Ce qu'a fait Soliman, Soliman dut le faire.

Celui qui fut bon fils doit être aussi bon père,

Et quand vous rappelez ces preuves de ma foi,

Votre voix m'avertit d'être digne de moi.

Des revers des sultans vous me tracez l'image:

Je reconnais vos soins, madame; et je présage

Que, grâce aux miens peut être, un sort moins rigoureux

Ecartera mon nom de ces noms malheureux.

Trop d'autres, négligeant le devoir qui m'arrête,

A des fils soupçonnés ont demandé leur tête.

Oui: mais n'ont-ils jamais, après ces rudes coups,

Détesté les transports d'un aveugle courroux?

Hélas! si ce moment doit m'offrir un coupable,

Peut-être que mon sort est assez déplorable.

Serais-je donc rangé parmi ces souverains

Qu'on a vus, de leurs fils juges trop inhumains,

Réduits à s'imposer ce fatal sacrifice?

Malheureux qu'on veut plaindre et qui faut qu'on haïsse!

Quelqu'éclat dont leur régne ait ébloui les yeux,

De ces grands châtimens le souvenir affreux,

Eternisant l'effroi qu'imprime leur mémoire,

Mêle un sombre nuage aux rayons de leur gloire.

Le nom de Soliman, madame, a mérité

De parvenir sans tache à la postérité.

Dans mon cœur vainement votre cruelle adresse

Cherche d'un vil dépit la vulgaire faiblesse,

Et voudrait par la haine irriter mes soupçons;

J'écarte ici la haine et pèse les raisons.

L'intérêt de mon sang me dit, pour le défendre,

Qu'un coupable en ces lieux eût tremblé de se rendre;

Qu'adoré des soldats.... Je l'étais comme lui.

ROXELANE.

Comme lui, des Persans imploriez-vous l'appui?

SOLIMAN.

Des Persans... Lui! grands dieux!... je retiens ma colère...

Ce n'est pas vous ici que doit en croire un père.

Que des garans certains à mes yeux présentés,

Que la preuve à l'instant....

ROXELANE.

Je le veux.

SOLIMAN, _se levant_.

Arrêtez.

Je redoute un courroux trop facile à surprendre.

Son maître en vain frémit, son juge doit l'entendre.

Que mon fils soit présent... Faites venir mon fils.

(_Roxelane se lève, le visir paraît._)

Que veut-on?

SCÈNE II.

SOLIMAN, ROXELANE, OSMAN.

OSMAN.

J'attendais le moment d'être admis.

Seigneur, je viens chercher des ordres nécessaires.

Ali, ce brave Ali, ce chef des janissaires,

Qui, même sous Sélim, s'est illustré jadis,

Et, malgré son grand âge, a suivi votre fils,

Se flatte qu'à vos pieds vous daignerez l'admettre;

Il apporte un secret qu'il a craint de commettre:

Le salut de l'empire, a-t-il dit, en dépend,

Et des moindres délais il me rendait garant.

Je crus que son grand nom, ses exploits...

SOLIMAN.

Qu'il paraisse.

ROXELANE, _à part_.

Que veut-il?

SOLIMAN, _lui faisant signe de sortir_.

Vous savez quelle est votre promesse.

ROXELANE.

Je ne reparaîtrai que la preuve à la main.

SCÈNE III.

SOLIMAN, OSMAN, ALI.

SOLIMAN.

Quel soin pressant t'amène, et quel est ton dessein?

Veux-tu qu'il se retire?

ALI.

Il le faudrait peut-être.

Mais je viens contre lui m'adresser à son maître;

Qu'il demeure, il le peut. Sultan, tu ne crois pas

Que j'eusse d'un rebelle accompagné les pas.

Ton fils, ainsi que moi, vit et mourra fidèle.

J'ai su calmer des siens et la fougue et le zèle;

Ils te révèrent tous. Mais on craint les complots

Que la haine en ces lieux trame contre un héros.

«Ah! du moins, disaient-ils, dans leur secret murmure

Ah! si la vérité confondait l'imposture!

Si, détrompant un maître et cherchant ses regards

Elle osait pénétrer ces terribles remparts!

Mais la mort punirait un zèle téméraire.»

On peut près du cercueil hasarder de déplaire.

Sultan, d'un vieux guerrier ces restes languissans,

Ce sang, dans les combats prodigué soixante ans,

Exposés pour ton fils que tout l'empire adore,

S'ils sauvaient un héros te serviraient encore,

De notre amour pour lui ne prends aucuns soupçons;

C'est le grand Soliman qu'en lui nous chérissons;

Il nous rend tes vertus, et tu permets qu'on l'aime.

Mais crains ses ennemis, crains ton pouvoir suprême,

Crains d'éternels regrets, et surtout un remords.

J'ai rempli mon devoir: ordonnes-tu ma mort?

SOLIMAN.

J'estime ce courage et ce zèle sincère;

Je permets à tes yeux de lire au cœur d'un père.

Ne crains point un courroux imprudent ni cruel.

J'aime un fils innocent, je le hais criminel:

Ne crains pour lui que lui. L'audace et l'artifice

En moi de leurs fureurs n'auront point un complice.

Contiens dans son devoir le soldat turbulent;

Leur idole répond d'un caprice insolent.

Sans dicter mon arrêt, qu'on l'attende en silence.

Tu peux de ce séjour sortir en assurance:

Va, les cœurs généreux ne craignent rien de moi.

ALI.

Sur le sort de ton fils je suis donc sans effroi.

SCÈNE IV.

SOLIMAN, LE PRINCE.

SOLIMAN.

Approchez: à mon ordre on daigne enfin se rendre.

J'ai cru qu'avant ce jour je pouvais vous attendre.

LE PRINCE.

Un devoir douloureux a retenu mes pas;

Une mère, seigneur, expirante en mes bras...

SOLIMAN.

Elle n'est plus!.... Je dois des regrets à sa cendre.

LE PRINCE.

Occupée, en mourant, d'un souvenir trop tendre...

SOLIMAN.

C'est assez. Plût au ciel qu'à de justes raisons

Je pusse voir encor céder d'autres soupçons,

Sans que de vos soldats l'audace et l'insolence

Vinssent d'un fils suspect attester l'innocence!

LE PRINCE.

Ne me reprochez point leurs transports effrénés,

Qu'en ces lieux ma présence a déjà condamnés.

Ah! seigneur, si pour moi l'excès de leur tendresse

Jusqu'à l'emportement a poussé leur ivresse,

Daignez ne l'imputer, hélas! qu'à mon malheur:

C'est mon funeste sort qui parle en ma faveur.

Privé de vos bontés où je pouvais prétendre,

J'inspire une pitié plus pressante et plus tendre.

SOLIMAN.

Peut-être il vaudrait mieux leur en inspirer moins:

Peut-être qu'un sujet devait borner ses soins

A savoir obéir, à faire aimer sa gloire,

A servir sans orgueil, à ne point laisser croire

Que ses desseins secrets, de la Perse approuvés...

LE PRINCE.

Oh ciel! le croyez vous!

SOLIMAN.

Non, puisque vous vivez.

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENS, ROXELANE

ROXELANE, _à Soliman_.

Sultan, vous pourrez voir ma promesse accomplie.

_Au Prince._

Prince, un destin cruel m'a fait votre ennemie;

Mais cette haine, au moins, en s'attaquant à vous,

Dans la nuit du secret ne cache point ses coups:

Vous êtes accusé, vous pourrez vous défendre.

LE PRINCE.

A ce trait généreux j'avais droit de m'attendre.

SOLIMAN, _prenant la lettre_.

«A vos desirs on refusa la paix:

Un heureux changement vous permet d'y prétendre

Victorieux par moi, peut être à mes souhaits

Le Sultan voudra condescendre.

Les raisons de cette offre et le prix que j'y mets,

Je les tairai; Nadir doit seul vous les apprendre.»

Que vois-je? avoûrez-vous cette lettre, ce seing?

LE PRINCE.

Oui; ce billet, seigneur, fut tracé de ma main.

SOLIMAN.

Holà! gardes.

LE PRINCE.

Je dois vous paraître coupable,

Je le sais. Cependant, si le sort qui m'accable

Souffrait que votre fils pût se justifier,

Si mon cœur à vos yeux se montrait tout entier...

ROXELANE.

(_Au Prince_). (_Au Sultan_). (_Au Prince_).

Il le faut... Permettez... Vous n'avez rien à craindre;

Parlez, Nadir n'est plus, et vous pouvez tout feindre.

LE PRINCE.

Barbare! à cet opprobre étais-je réservé?

Par pitié, si mon crime à vos yeux est prouvé,

D'un père, d'un sultan déployez la puissance;

Par mille affreux tourmens éprouvez ma constance:

Je puis chérir des coups que vous aurez portés;

Mais ne me livrez point à tant d'indignités.

Votre gloire l'exige, et votre fils peut croire...

SOLIMAN.

Perfide! il te sied bien d'intéresser ma gloire!

Toi qui veux la flétrir, toi, l'ami des Persans!

Toi qui, devant leur maître, avilis mes vieux ans!

Qui, sachant contre lui quelle fureur m'anime...

LE PRINCE.

Ah! croyez que son nom fait seul mon plus grand crime;

Que, sans ce fier courroux, J'aurais pu... Non, jamais.

(_Montrant Roxelane_).

J'ai mérité la mort, et voilà mes forfaits.

Cette lettre en vos mains, seigneur, m'accusait-elle,

Quand d'avance par vous traité comme un rebelle,

L'ordre de m'arrêter dans mon camp?

SOLIMAN.

Justes cieux!

Tu savais... Je vois tout. D'un écrit odieux

Ta bouche en ce moment m'éclaircit le mystère;

Il demande à Thamas des secours contre un père.

LE PRINCE.

Quoi! ce secret fatal qu'à l'instant dans ces lieux...

SOLIMAN.

Traître! c'en est assez. Qu'on l'ôte de mes yeux.

SCÈNE VI.

LES PRÉCÉDENS, ZÉANGIR.

LE PRINCE, _voyant Zéangir_.

Ciel!

ZÉANGIR.

(_à part._)

Mon père, daignez... O mère trop cruelle!

SOLIMAN.

Quoi! sans être appelé?

ROXELANE.

Quelle audace nouvelle!

SOLIMAN.

Qu'on m'en réponde, allez.

ZÉANGIR.

Suspendez un moment.

LE PRINCE.

Ah! qu'il suffise au moins à cet embrassement.

Va, de ton amitié cette preuve dernière

A trop bien démenti les fureurs de ta mère;

Elle surpasse tout, sa rage et mes malheurs,

Et la haine qu'on doit à ses persécuteurs.

(_Il sort_).

SCÈNE VII.

SOLIMAN, ROXELANE, ZÉANGIR.

SOLIMAN.

Quel orgueil!

ZÉANGIR.

Ah! craignez que dans votre vengeance...

SOLIMAN.

Je veux bien de ce zèle excuser l'imprudence;

Et j'aimerais, mon fils, à vous voir généreux,

Si le crime du moins pouvait être douteux:

Mais ne me parlez point en faveur d'un perfide

Qui peut-être déjà médite un parricide.

(_à Roxelane._)

J'excuse votre haine, et je vais de ce pas

Prévenir les effets de ses noirs attentats.

SCÈNE VIII.

ROXELANE, ZÉANGIR.

ZÉANGIR.

Quoi! déjà votre haine a frappé sa victime!

Un père en un moment la trouve légitime!

ROXELANE.

Pour convaincre un coupable, il ne faut qu'un instant.

ZÉANGIR.

Si vous n'aviez un fils, il serait innocent.

ROXELANE.

Le ciel me l'a donné, peut-être en sa colère.

ZÉANGIR.

Le ciel vous l'a donné... pour attendrir sa mère.

Je veux croire et je crois que, prête à l'opprimer,

Contre un coupable ici vous pensez vous armer;

Et l'amour maternel que dans vous je révère

(Car je combats des vœux dont la source m'est chère),

Abusant vos esprits sur moi seul arrêtés,

Vous persuade encor ce que vous souhaitez;

Mais cet amour vous trompe, et peut être funeste.

ROXELANE.

Dieu! quel aveuglement! le crime est manifeste,

Son père en a tenu le gage de sa main.

ZÉANGIR, _à part_.

Que ne puis-je parler?

ROXELANE.

Vous frémissez en vain.

Abandonnez un traître à son sort déplorable.

Vous l'aimiez vertueux, oubliez-le coupable.

Ou, si votre amitié lui donne quelques pleurs,

Voyez du moins, voyez, à travers vos douleurs,

Quel brillant avenir le destin vous présente;

Cet éclat des sultans, cette pompe imposante,

L'univers de vos lois docile adorateur,

Et la gloire plus belle encor que la grandeur,

La gloire que vos vœux...

ZÉANGIR.

Sans doute elle m'anime.

ROXELANE.

Un trône ici la donne.

ZÉANGIR.

Un trône acquis sans crime.

ROXELANE.

Quel crime commets-tu?

ZÉANGIR.

Ceux qu'on commet pour moi.

ROXELANE.

Des attentats d'autrui je profite pour toi.

ZÉANGIR.

Vous le croyez coupable, et c'est là votre excuse.

Mais moi qui vois son cœur, mais moi que rien n'abuse...

ROXELANE.

Tu pleureras un jour quand l'absolu pouvoir...

ZÉANGIR.

A-t-on jamais pleuré d'avoir fait son devoir?

ROXELANE.

J'ai pitié, mon cher fils, d'un tel excès d'ivresse;

Je vois avec quel art, séduisant ta jeunesse,

Il a su, plus prudent, par cette illusion,

T'écartant du sentier de son ambition...

ZÉANGIR.

Quoi! vous doutez...

ROXELANE.

Eh bien, je veux le croire, il t'aime;

Ainsi que toi, mon fils, il se trompe lui-même.

Vous ignorez tous deux, dans votre aveugle erreur,

Et le cœur des humains et votre propre cœur.

Mais le temps, d'autres vœux, l'orgueil de la puissance,

Du monarque au sujet cet intervalle immense,

Tout va briser bientôt un nœud mal affermi,

Et sur le trône un jour tu verras...

ZÉANGIR.

Un ami.

ROXELANE.

L'ami d'un maître! ô ciel! ah! quitte un vain prestige.

ZÉANGIR.

Jamais.

ROXELANE.

Les Ottomans ont-ils vu ce prodige?

ZÉANGIR.

Ils le verront.

ROXELANE.

Mon fils, songes-tu dans quels lieux?...

Encor si tu vivais dans ces climats heureux,

Qui, grâce à d'autres mœurs, à des lois moins sévères,

Peuvent offrir des rois que chérissent leurs frères;

Où, près du maître assis, brillans de sa splendeur,

Quelquefois partageant le poids de sa grandeur,

Ils vont à des sujets placés loin de sa vue

De leurs devoirs sacrés rappeler l'étendue;

Et, marchant sur sa trace, aux conseils, aux combats,

Recueillent les honneurs attachés à ses pas!

Qu'à ce prix signalant l'amitié fraternelle,

On mette son orgueil à s'immoler pour elle,

Je conçois cet effort. Mais en ces lieux! mais toi!...

ZÉANGIR.

Il est fait pour mon âme, il est digne de moi.

Est-ce donc un effort que de chérir son frère?

Serait-ce une vertu quelque part étrangère?

Ai-je dû m'en défendre? Et quel cœur endurci

Ne l'eût aimé partout comme je l'aime ici?

Partout il eût trouvé des cœurs aussi sensibles,

Un père, hélas! plus doux... des destins moins terribles.

Non, vous ne savez pas tout ce que je lui dois.

Si mon nom près du sien s'est placé quelquefois,

C'est lui qui vers l'honneur appelait ma jeunesse,

Encourageait mes pas, soutenait ma faiblesse;

Sa tendresse inquiète au milieu des combats,

Prodigue de ses jours, m'arrachait au trépas;

La gloire enfin, ce bien qu'avec excès on aime,

Dont le cœur est avare envers l'amitié même,

Lui semblait le trahir, et manquait à ses vœux,

Si son éclat du moins ne nous couvrait tous deux.

Cent fois...

ROXELANE.

Ah! c'en est trop: va, quoiqu'il ait pu faire,

Tu peux tout acquitter par le sang de la mère.

ZÉANGIR.

O ciel!

ROXELANE.

Oui, par mon sang! lui seul doit expier

Des affronts que jamais rien ne fait oublier.

Sous les yeux de son fils, ma rivale en silence

Vingt ans de ses appas a pleuré l'impuissance.

Il l'a vue exhaler, dans ses derniers soupirs.

L'amertume et le fiel de ses longs déplaisirs;

Il revient poursuivi de cette affreuse image;

Et, lorsque mon nom seul doit exciter sa rage,

Il me voit, calme et fière, annonçant mon dessein,

Lui montrer son forfait attesté par son seing.

Dis-moi si, pour le trône élevé dès l'enfance,

Le plus fier des humains oublîra cette offense.

ZÉANGIR.

Je vais vous étonner; le plus fier des humains

Verrait, sans se venger, la vengeance en ses mains;

Le plus fier des humains est encore le plus tendre...

Je prévoyais qu'ici vous ne pourriez m'entendre;

Mais, quoi que vous pensiez, je le connais trop bien...

ROXELANE.

Insensé!

ZÉANGIR.

Votre cœur ne peut juger le sien;

Pardonnez. Mon respect frémit de ce langage;

Mais vous concevez mal qu'on pardonne un outrage.

Un autre l'a conçu. Je réponds de sa foi,

Et vos jours sont sacrés pour lui comme pour moi;

Il sait trop qu'à ce coup je ne pourrais survivre.

ROXELANE.

J'entends... pour prix des soins où l'amitié vous livre,

Sa bonté souffrira que du plus beau destin

Je coure dans l'opprobre ensevelir la fin;

Et ramper, vile esclave, et rebut de sa haine,

En ces lieux où vingt ans j'ai marché souveraine.

Décidons notre sort, et daignez écouter

Ce qu'un amour de mère avait su me dicter.

De mon époux bientôt je vais pleurer la perte,

Et de la gloire ici la barrière est ouverte:

Soliman la cherchait; mais détestant Thamas,

Malgré moi cette haine en détournait ses pas.

Loin de porter ses coups à la Perse abattue,

Dans ses vastes déserts sans fruit toujours vaincue,

Il fallait s'appuyer des secours du Persan

Contre les vrais rivaux de l'empire ottoman.

L'hymen fait les traités; et la main d'Azémire

Pourrait unir par vous et l'un et l'autre empire.

ZÉANGIR.

Par moi!

ROXELANE.

J'offre à vos vœux la gloire et le bonheur.

ZÉANGIR.

Le bonheur! désormais est-il fait pour mon cœur?

Si vous saviez...

ROXELANE.

Mon fils: je sais tout.

ZÉANGIR.

Que dit-elle?

ROXELANE.

Vous l'aimez.

ZÉANGIR.

Je l'adore, et je fuis... Ah, cruelle!

O ciel, dont la rigueur vend si cher les vertus,

D'un cœur au désespoir n'exige rien de plus.

SCÈNE IX.

ROXELANE, _seule_.

Voilà donc de ce cœur quel est l'endroit sensible!

Allons, frappons un coup plus sûr et plus terrible.

Mon fils est amoureux, sans doute il est aimé;

Intéressons l'objet dont il est enflammé.

Pour être ambitieux, il porte un cœur trop tendre;

Mais l'amour va parler, j'ose tout en attendre.

Espérons. Qui pourrait triompher en un jour

Des charmes de l'empire et de ceux de l'amour?

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

ZÉANGIR, AZÉMIRE.

AZÉMIRE.

Non, je n'ai point douté qu'un héroïque zèle

Ne signalât toujours votre amitié fidèle;

Je vous ai trop connu. Votre frère arrêté,

Aujourd'hui, de vous seul attend la liberté.

La sultane me quitte; et, dans sa violence....

Quel entretien fatal et quelle confidence!

De ses desseins secrets complice malgré moi,

Ainsi que ma douleur j'ai caché mon effroi.

Je respire par vous; et, dans ma tendre estime,

J'ose encore implorer un rival magnanime:

Je tremble pour le prince; et mes vœux éperdus

Lui cherchent un asile auprès de vos vertus.

ZÉANGIR.

J'ai subi comme vous cette épreuve cruelle,

Je n'ai pu désarmer une main maternelle.

Ma mère, en son erreur, se flatte qu'aujourd'hui

Vos vœux, fixés pour moi, me parlent contre lui;

Que le sang de Thamas doit détester mon frère.

Ignorant mon malheur, elle croit, elle espère

Que la séduction d'un amour mutuel

M'intéresse par vous à son projet cruel:

Il sera confondu. Déjà jusqu'à mon père

Une lettre en secret a porté ma prière:

On l'a vu s'attendrir; ses larmes ont coulé;

C'est par son ordre ici que je suis appelé.

J'obtiendrai qu'à ses yeux le prince reparaisse;

Je saurai pour son fils réveiller sa tendresse.

Songez, dans vos frayeurs, qu'il lui reste un appui;

Et tant que je vivrai, ne craignez rien pour lui.

AZÉMIRE.

Je retiens les transports de ma reconnaissance,

Mais, par pitié peut-être, on nous rend l'espérance:

Pour mieux me rassurer, vous cachez vos terreurs;

Vous détournez les yeux en essuyant mes pleurs.

Que de périls pressans! le visir, votre mère

Moi même, cette lettre et ce fatal mystère,

Un sultan soupçonneux, l'ivresse des soldats,

L'horreur de Soliman pour le nom de Thamas,

Horreur toujours nouvelle et par le temps accrue,

Que sans fruit la sultane a même combattue!

Ah! si, dans les dangers qu'on redoute pour moi,

Ceux du prince à mon cœur inspiraient moins d'effroi,

Je vous dirais: Forcez son généreux silence,

Dévoilez son secret, montrez son innocence:

Heureuse si j'avais, en voulant le sauver,

Et des périls plus grands, et la mort à braver!

ZÉANGIR.

Comme elle sait aimer! je vois toute ma perte.

Pardonnez; ma blessure un instant s'est ouverte;

Laissez-moi: loin de vous je suis plus généreux;

Le sultan va paraître: on vient. Fuyez ces lieux.

SCÈNE II.

SOLIMAN, ZÉANGIR.

ZÉANGIR.

Souffrez qu'à vos genoux j'adore l'indulgence

Qui rend à mes regards votre auguste présence,

Et d'un ordre sévère adoucit la rigueur.

SOLIMAN.

Touché de tes vertus, satisfait de ton cœur,

D'un sentiment plus doux je n'ai pu me défendre.

Dans ces premiers momens, j'ai bien voulu t'entendre:

Mais que vas-tu me dire en faveur d'un ingrat

Dont ce jour a prouvé le rebelle attentat?

De ce triste entretien quel fruit peux-tu prétendre?

Et de ma complaisance, hélas! que dois-je attendre

Hors la douceur de voir que le ciel aujourd'hui

Me laisse au moins en toi plus qu'il ne m'ôte en lui?

ZÉANGIR.

Il n'est point prononcé, cet arrêt sanguinaire!

Le prince a pour appui les bontés de son père.

Vous l'aimâtes, seigneur; je vous ai vu cent fois

Entendre avec transport et compter ses exploits,

Des splendeurs de l'empire en tirer le présage,

Et montrer ce modèle à mon jeune courage.

Depuis plus de huit ans éloigné de ces lieux,

On a de ses vertus détourné trop vos yeux.

SOLIMAN.

Quoi! quand toi-même as vu jusqu'où sa violence

A fait de ses adieux éclater l'insolence!

ZÉANGIR.

Gardez de le juger sur un emportement,

D'une âme au désespoir rapide égarement.

Vous savez quel affront enflammait son courage.

On excuse l'orgueil qui repousse un outrage.

SOLIMAN.

De l'orgueil devant moi! menacer à mes yeux!

Dès long-temps...

ZÉANGIR.

Pardonnez, il était malheureux;

Dans les rigueurs du sort son âme était plus fière:

Tels sont tous les grands cœurs, tel doit être mon frère.

Rendez-lui vos bontés, vous le verrez soumis,

Embrasser vos genoux, vous rendre votre fils;

J'en réponds.

SOLIMAN.

Eh! pourquoi réveiller ma tendresse,

Quand je dois à mon cœur reprocher ma faiblesse,

Quand un traître aujourd'hui sollicite Thamas,

Quand son crime avéré?...

ZÉANGIR.

Seigneur, il ne l'est pas:

Croyez-en l'amitié qui me parle et m'anime;

De tels nœuds ne sont point resserrés par le crime.

Quels que soient les garans qu'on ose vous donner,

Croyez qu'il est des cœurs qu'on ne peut soupçonner.

Eh! qui sait, si, fermant la bouche à l'innocence...

SOLIMAN.

Va, son forfait lui seul l'a réduit au silence.

Eh! peut-il démentir ce camp, dont les clameurs

Déposent contre lui pour ses accusateurs?

ZÉANGIR.

Oui, Souffrez seulement qu'il puisse se défendre.

Daignez, daignez du moins le revoir et l'entendre.

SOLIMAN.

Que dis-tu! ciel! qui? lui! qu'il paraisse à mes yeux!

Me voir encor braver par cet audacieux!

ZÉANGIR.

Eh quoi! votre vertu, seigneur, votre justice,

De ses persécuteurs se montrerait complice!

Vous avez entendu ses mortels ennemis,

Et pourriez, sans l'entendre, immoler votre fils,

L'héritier de l'empire! Ah! son père est trop juste.

Où serait, pardonnez, cette clémence auguste,

Qui dicta vos décrets, par qui vous effacez

Nos plus fameux sultans, près de vous éclipsés?

SOLIMAN.

Eh! qui l'atteste mieux, dis-moi, cette clémence,

Que les soins paternels qu'avait pris ma prudence

D'étouffer mes soupçons, d'exiger qu'en ma main

Fût remis du forfait le gage trop certain;

D'ordonner que, présent, et prêt à les confondre,

A ses accusateurs lui-même il pût répondre?

Hélas! je m'en flattais; et lorsque ses soldats

Menacent un sultan des derniers attentats,

Qu'ils me bravent pour lui, réponds-moi, qui m'arrête?

Quel autre dans leur camp n'eût fait voler sa tête?

Et moi, loin de frapper, je tremble en ce moment

Que leur zèle, poussé jusqu'au soulèvement,

Malgré moi ne m'arrache un ordre nécessaire.

Eh! qui sait, si tantôt, secondant ta prière,

Ce reste de bonté, qui m'enchaîne le bras,

N'a point porté vers toi mes regrets et mes pas;

Si je n'ai point cherché, dans l'horreur qui m'accable,

A pleurer avec toi le crime et le coupable?

Hélas! il est trop vrai qu'au déclin de mes ans,

Fuyant des yeux cruels, suspects, indifférens,

Contraint de renfermer mon chagrin solitaire,

J'ai chéri l'intérêt que tu prends à ton frère;

Et qu'en te refusant, ma douleur aujourd'hui

Goûte quelque plaisir à te parler de lui.

ZÉANGIR.

Vous l'aimez, votre cœur embrasse sa défense.

Ah! si vos yeux trop tard voyaient son innocence;

Si le sort vous condamne à cet affreux malheur,

Avouez qu'en effet vous mourrez de douleur.

SOLIMAN.

Oui. Je mourrais, mon fils, sans toi, sans ta tendresse,

Sans les vertus qu'en toi va chérir ma vieillesse.

Je te rends grâce, ô ciel, qui, dans ta cruauté,

Veux que mon malheur même adore ta bonté;

Qui, dans l'un de mes fils, prenant une victime,

De l'autre me fais voir la douleur magnanime,

Oubliant les grandeurs dont il doit hériter,

Pleurant au pied du trône et tremblant d'y monter!

ZÉANGIR.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 14 / 18 段