Molière, à la vérité, mêle quelquefois le comique grossier avec le bas

comique. Dans la scène que nous avons citée: «Voilà ton demi-cent

d'épingles de Paris,» c'est du comique bas; «Je voudrais bien aussi te

rendre ton potage», est du comique grossier; la _paille rompue_ est un

trait de génie.

Ces sortes de scènes sont comme des miroirs où la nature, ailleurs

peinte avec le coloris de l'art, se répète dans toute sa simplicité.

Molière a tiré des contrastes encore plus forts du mélange des comiques.

C'est ainsi que, dans le _Festin de Pierre_, il nous peint la crédulité

de deux petites villageoises, leur facilité à se laisser séduire par un

scélérat, dont la magnificence les éblouit. C'est ainsi que, dans le

_Bourgeois gentilhomme_, la grossièreté de Nicole jette un nouveau

ridicule sur les prétentions impertinentes, et l'éducation forcée de M.

Jourdain. C'est ainsi que, dans _l'École des Femmes_, l'imbécillité

d'Alain et de Georgette, nuancée avec l'ingénuité d'Agnès, concourt à

faire réussir les entreprises de l'amant, et échouer les précautions du

jaloux.

RIDICULE.

Le ridicule, dans le poème comique, est, selon Aristote, tout défaut qui

cause difformité sans douleur, et qui ne menace personne de destruction,

pas même celui en qui se trouve le défaut: car, s'il menaçait de

destruction, il ne pourrait faire rire ceux qui ont le cœur bien fait;

un retour secret sur eux-mêmes leur ferait trouver plus de charmes dans

la compassion.

Le ridicule est essentiellement l'objet de la comédie. Un philosophe

disserte contre le vice, un satirique le reprend aigrement, un orateur

le combat avec feu; la comédie l'attaque par des railleries, et elle

réussit quelquefois mieux que les plus forts argumens.

La difformité qui constitue le ridicule, sera donc une contradiction des

pensées de quelque homme, de ses sentimens, de ses mœurs, de son air,

de sa façon de faire, avec la nature, avec les lois reçues, avec les

usages, avec ce que semble exiger la situation présente de celui en qui

est la difformité.

Un homme est dans la plus basse fortune, il ne parle que de tétrarques

et de princes; il est de Paris, à Paris il s'habille à la chinoise; il a

cinquante ans, et il s'amuse sérieusement à atteler des rats de papier à

un petit charriot de cartes; il est accablé de dettes, ruiné, et veut

apprendre aux autres à se conduire et à s'enrichir. Voilà des

difformités ridicules, qui sont, comme on le voit, autant de

contradictions avec une certaine idée d'ordre ou de décence établie.

Il faut observer que tout ridicule n'est pas risible. Il y a un ridicule

qui nous ennuie, qui est maussade: c'est le ridicule grossier. Il y en a

un qui nous cause du dépit, parce qu'il tient à un défaut qui prend sur

notre amour-propre: tel est le sot orgueil. Celui qui se montre sur la

scène comique est toujours agréable, délicat, et ne nous cause aucune

inquiétude secrète.

Le comique, que les Latins appellent _vis comica_, est donc le ridicule

vrai, mais chargé plus ou moins, selon que le comique est plus ou moins

délicat. Il y a un point exquis en-deçà duquel on ne rit point, et

au-delà duquel on ne rit plus, au moins les honnêtes gens.

Plus on a le goût fin et exercé sur les bons modèles, plus on le sent;

mais c'est de ces choses qu'on ne peut que sentir.

Or, la vérité paraît poussée au-delà des limites, 1º quand les traits

sont multipliés et présentés les uns à côté des autres. Il y a des

ridicules dans la société; mais ils sont moins frappans, parce qu'ils

sont moins fréquens. Un avare, par exemple, ne fait ses preuves

d'avarice que de loin en loin; les traits qui prouvent, sont noyés,

perdus dans une infinité d'autres traits qui portent un autre caractère;

ce qui leur ôte presque toute leur force. Sur le theâtre, un avare ne

dit pas un mot, ne fait pas un geste qui ne représente l'avarice; ce qui

fait un spectacle singulier, quoique vrai, et d'un ridicule qui

nécessairement fait rire.

2º La vérité paraît au-delà des limites, quand elle passe la

vraisemblance ordinaire. Un avare voit deux chandelles allumées, il en

souffle une; cela est juste. On la rallume encore, il la met dans sa

poche; c'est aller loin: mais cela n'est pas peut-être au-delà des

bornes du comique. _Don Quichotte_ est ridicule par ses idées de

chevalerie, _Sancho_ ne l'est pas moins par ses idées de fortune; mais

il semble que l'auteur se moque de tous deux, et qu'il leur souffle des

choses outrées et bizarres, pour les rendre ridicules aux autres, et

pour se divertir lui-même.

La troisième manière de faire sortir le comique, est de faire contraster

le décent avec le ridicule. On voit, sur la même scène, un homme sensé,

et un joueur de trictrac qui vient lui tenir des propos impertinens:

l'un tranche, l'autre le relève. La femme ménagère figure à côté de la

savante, l'homme poli et humain à côté du misanthrope, et un jeune homme

prodigue à côté d'un père avare.

La comédie est le choc des travers, des ridicules, entre eux, ou avec la

droite raison et la décence. Le ridicule se trouve partout: il n'y a pas

une de nos actions, de nos pensées, pas un de nos gestes, de nos

mouvemens, qui n'en soient susceptibles. On peut les conserver tout

entiers, et les faire grimacer par la plus légère addition: d'où il est

aisé de conclure que quiconque est vraiment né pour être poète comique,

a un fonds inépuisable de ridicules à mettre sur la scène, dans tous les

caractères des gens qui composent la société.

OPÉRA.

L'opéra est un drame dont l'action se chante, et réunit le pathétique de

la tragédie et le merveilleux de l'épopée.

Le pathétique que l'opéra imite de la tragédie, consiste dans les

sentimens, les situations touchantes, le nœud, les incidens frappans,

l'intérêt, le dénoûment.

Le merveilleux qu'il imite de l'épopée, consiste à réaliser aux yeux

tout ce qu'elle ne fait que peindre à l'imagination. S'il y est question

d'une divinité du ciel, de l'enfer, d'un naufrage, des êtres même moraux

et inanimés, il les représente au naturel par la magie des décorations.

Le caractère de l'épopée est de transporter la scène de la tragédie dans

l'imagination du lecteur. Là, profitant de l'étendue de son théâtre,

elle agrandit et varie ses tableaux, se répand dans la fiction, et marie

à son gré tous les ressorts du merveilleux.

Dans l'opéra, la muse tragique, à son tour, jalouse des avantages que la

muse épique a sur elle, essaie de marcher son égale, ou plutôt de la

surpasser, en réalisant, du moins pour les sens, ce que l'autre ne peint

qu'en idée.

Pour bien concevoir ces deux révolutions, supposez, sur le théâtre, une

reine de Phénicie, qui, par ses grâces et sa beauté, ait attendri,

intéressé pour elle les chefs les plus vaillans de l'armée de Godefroi,

qui en ait même attiré quelques-uns dans sa cour, y ait donné asyle au

fier Renaud dans sa disgrâce, l'ait aimé, ait tout fait pour lui, et

qu'elle voie s'arracher aux plaisirs pour suivre les pas de la gloire:

voilà le sujet d'Armide en tragédie.

Le poète épique s'en empare; et au lieu d'une reine tout naturellement

belle, sensible, il en fait une enchanteresse. Dès-lors, dans une action

simple, tout devient magique et surnaturel. Dans Armide, le don de

plaire est un prestige; dans Renaud, l'amour est un enchantement: les

plaisirs qui les environnent, les lieux même qu'ils habitent, ce qu'on y

voit, ce qu'on y entend, la volupté qu'on y respire, tout n'est

qu'illusion, et c'est le plus charmant des songes.

Telle est Armide, embellie des mains de la muse héroïque. La muse du

théâtre la réclame et la reproduit sur la scène, avec toute la pompe du

merveilleux. Elle demande, pour varier et pour embellir ce brillant

spectacle, les mêmes licences que la muse épique s'est données; et,

appellant à son secours la musique, la danse, la peinture, elle nous

fait voir, par une magie nouvelle, les prodiges que sa rivale ne nous a

fait qu'imaginer. Voilà Armide sur le théâtre lyrique; et voilà l'idée

qu'on peut se former d'un spectacle qui réunit le prestige de tous les

arts;

Où les beaux vers, la danse, la musique,

L'art de tromper les yeux par les couleurs,

L'art plus heureux de séduire les cœurs,

De cent plaisirs font un plaisir unique.

VOLTAIRE.

Dans ce composé, tout est mensonge, mais tout est d'accord: et cet

accord en fait la vérité. La musique y fait le charme du merveilleux; le

merveilleux y fait la vraisemblance de la musique; on est dans un monde

nouveau; c'est la nature dans l'enchantement, et visiblement animée par

une foule d'intelligences dont les volontés sont des lois.

Une intrigue nette et facile à nouer et à dénouer, des caractères

simples, des incidens qui naissent d'eux-mêmes, des tableaux sans cesse

variés par le moyen du clair-obscur, des passions douces, quelquefois

violentes, mais dont l'accès est passager; un intérêt vif et touchant,

mais qui par intervalles laisse respirer l'âme: voilà les sujets que

chérit la poésie lyrique, et dont Quinaut a fait un si beau choix.

La passion qu'il a préférée est de toutes la plus féconde en images et

en sentimens, celle où se succèdent avec le plus de naturel toutes les

nuances de la poésie, et qui réunit le plus de tableaux riants et

sombres tour-à-tour.

Les sujets de Quinaut sont simples, faciles à exposer, noués et dénoués

sans peine. Voyez celui de Roland: ce héros a tout quitté pour

Angélique; Angélique le trahit et l'abandonne pour Médor. Voilà

l'intrigue de son poème; un anneau magique en fait le merveilleux; une

fête de village en amène le dénoûment. Il n'y a pas dix vers qui ne

soient en sentimens ou en images. Le sujet d'Armide est encore plus

simple.

L'opéra peut embrasser des sujets de trois genres différens: du genre

tragique, du genre comique, et du genre pastoral. Nous allons faire

quelques observations sur chacun de ces genres.

Le poète qui fait une tragédie lyrique, s'attache plus à faire illusion

aux sens qu'à l'esprit; il cherche plutôt à produire un spectacle

enchanteur, qu'une action où la vraisemblance soit exactement observée.

Il s'affranchit des lois rigoureuses de la tragédie; et s'il a quelque

égard à l'unité d'intérêt et d'action, il viole sans scrupule les unités

de temps et de lieu, les sacrifiant aux charmes de la variété et du

merveilleux. Ses héros sont plus grands que nature; ce sont des dieux ou

des hommes en commerce avec eux, et qui participent de leur puissance:

ils franchissent les barrières de l'Olympe; ils pénètrent les abîmes de

l'enfer; à leur voix la nature s'ébranle, les élémens obéissent,

l'univers leur est soumis.

Le poète tend à retracer des sujets vastes et sublimes; le musicien se

joint à lui pour les rendre encore plus sublimes: l'un et l'autre

réunissent les efforts de leur art et de leur génie, pour enlever et

enchanter le spectateur étonné, pour le transporter tantôt dans les

palais enchantés d'Armide, tantôt dans l'Olympe, tantôt dans les Enfers

ou parmi les ombres fortunées de l'Elysée. Mais quelque effet que

produisent sur les sens l'appareil pompeux et la diversité des

décorations, le poète doit encore plus s'attacher à produire, dans les

spectateurs, l'intérêt du sentiment.

Les sujets tragiques ne sont pas les seuls qui soient du ressort du

théâtre lyrique; il peut s'approprier aussi le genre comique,

c'est-à-dire les pièces de caractère, d'intrigue, de sentiment.

Le comique de caractère peut être d'une ressource infinie pour ce

théâtre; il fournirait au poète et au musicien un moyen de sortir de la

monotonie éternelle d'expressions miellées, de sentimens doucereux, qui

caractérisent nos opéras lyriques. Cependant ce genre est entièrement

négligé à notre grand Opéra: on l'a abandonné au théâtre des Italiens,

avec les pièces d'intrigue et de sentiment.

Le genre pastoral trouve aussi sa place au théâtre lyrique. Plusieurs de

nos poètes s'y sont exercés avec succès. Les sujets champêtres font

plaisir par les tableaux naïfs qu'ils nous présentent, et sont

très-susceptibles d'une musique gracieuse, par les images riantes dont

ils sont ornés. L'amour pastoral a une candeur, une aménité, un charme

ravissant; il rappelle l'âge d'or, où le goût seul faisait le choix des

amans, et le sentiment, leurs liens et leurs délices. C'est parmi nos

bergers que l'amour est vraiment un enfant: simple comme la nature qui

le produit, il plaît sans fard et sans déguisement, il blesse sans

cruauté, il attache sans violence. De telles peintures demandent une

musique naïve, des airs simples, un chant uni, une symphonie douce et

tendre; mais ce genre semble épuisé parmi nous, et n'avoir plus rien que

de fade et de monotone.

POÈME LYRIQUE, OPÉRA.

Les Italiens ont appelé le poème lyrique ou le spectacle en musique,

_opéra_, et ce mot a été adopté en français.

Tout art d'imitation est fondé sur un mensonge: ce mensonge est une

espèce d'hypothèse établie et admise en vertu d'une convention tacite

entre l'artiste et ses juges. Passez-moi ce premier mensonge, a dit

l'artiste, et je vous mentirai avec tant de vérité que vous y serez

trompés.

L'imitation de la nature par le chant a dû être une des premières qui se

soient offertes à l'imagination. Tout être vivant est sollicité, par le

sentiment de son existence, à produire, en de certains momens, des

accens plus ou moins mélodieux, suivant la nature de ses organes.

Comment, au milieu de tant de chanteurs, l'homme serait-il resté dans

le silence? La joie a vraisemblablement inspiré les premiers chants; on

a chanté d'abord sans paroles, ensuite on a cherché à adapter au chant

quelques paroles conformes au sentiment qu'il devait exprimer: le

couplet et la chanson ont été ainsi la première musique.

Mais l'homme de génie ne se borna pas long-temps à ces chansons, enfans

de la simple nature; il conçut un projet plus noble et plus hardi, celui

de faire du chant un instrument d'imitation. Il s'aperçut bientôt que

nous élevons notre voix, et que nous mettons dans nos discours plus de

force et de mélodie, à mesure que notre âme sort de son assiette

ordinaire. En étudiant les hommes dans différentes situations, il les

entendit chanter réellement dans toutes les occasions importantes de la

vie; il vit encore que chaque passion, chaque affection de l'âme avait

son accent, ses réflexions, sa mélodie et son chant propre.

De cette découverte naquirent la musique imitative et l'art du chant,

qui devint une sorte de poésie, un art d'imitation, dont l'hypothèse fut

d'exprimer une langue par la mélodie, et à l'aide de l'harmonie, toute

espèce de discours, d'accent, de passions, et d'imiter quelquefois

jusqu'à des effets physiques.

La réunion de cet art, aussi sublime que voisin de la nature, avec l'art

dramatique, a donné naissance au spectacle de l'opéra, le plus noble et

le plus brillant d'entre les spectacles modernes.

La musique est une langue. Imaginez un peuple d'inspirés et

d'enthousiastes, dont la tête serait toujours exaltée, dont l'âme serait

toujours dans l'ivresse et dans l'extase; qui, avec nos passions et nos

principes, nous seraient cependant supérieurs par la sensibilité, la

pureté et la délicatesse des sens, par la mobilité, la finesse et la

perfection des organes: un tel peuple chanterait au lieu de parler, sa

langue naturelle serait la musique.

Le poème lyrique ne représente pas des êtres d'une organisation

différente de la nôtre, mais seulement d'une organisation plus parfaite;

ils s'expriment dans une langue qu'on ne saurait parler sans génie, mais

qu'on ne saurait non plus entendre sans un goût délicat, sans des

organes exquis et exercés.

Ainsi, ceux qui ont appelé le chant le plus fabuleux de tous les

langages, et qui se sont moqués d'un spectacle où les héros meurent en

chantant, n'ont pas eu autant de raison qu'on le croirait d'abord; mais

comme ils n'aperçoivent, dans la musique, que tout au plus un bruit

harmonieux et agréable, une suite d'accords et de cadences, ils doivent

le regarder comme une langue qui leur est étrangère: ce n'est point à

eux d'apprécier le talent du compositeur, il faut une oreille attique

pour juger de l'éloquence de Démosthène.

La langue du musicien a, sur celle du poète, l'avantage qu'une langue

universelle a sur un idiôme particulier; celui-ci ne parle que la langue

de toutes les nations et de tous les siècles. Toute langue universelle

est vague par sa nature; ainsi, en voulant embellir, par son art, la

représentation théâtrale, le musicien a été obligé d'avoir recours au

poète. Non seulement il en a besoin pour l'invention de l'ordonnance du

drame lyrique, mais il ne peut se passer d'interprète dans toutes les

occasions où la précision du discours devient indispensable, où la

langue musicale entraînerait le spectateur dans l'incertitude.

Le musicien n'a besoin d'aucun secours pour exprimer la douleur, le

désespoir, le délire d'une femme menacée d'un grand malheur; mais son

poète nous dit: Cette femme éplorée que vous voyez, est une mère qui

redoute quelque catastrophe funeste pour un fils unique;.... cette mère

est Sara, qui ne voyant pas revenir son fils du sacrifice, se rappelle

le mystère avec lequel ce sacrifice a été préparé, et le soin avec

lequel elle en a été écartée; elle se porte à questionner les compagnons

de son fils, conçoit de l'effroi de leur embarras et de leur silence, et

monte ainsi, par degrés, des soupçons à l'inquiétude, de l'inquiétude à

la terreur, jusqu'à en perdre la raison. Alors, dans le trouble dont

elle est agitée, ou elle se croit entourée lorsqu'elle est seule, ou

elle ne reconnaît plus ceux qui sont avec elle;...tantôt elle les presse

de parler, tantôt elle les conjure de se taire.

Deh, parlate: che forze taccendo.

Par pitié, parlez: peut-être qu'en vous taisant.

Men pietosi, più barbari siete.

Vous êtes moins compatissans que barbares.

Ah! v'intendo! tacete, tacete.

Ah! je vous entends! taisez-vous, taisez-vous.

Non mi dite che'l figlio è morto.

Ne me dites point que mon fils est mort.

Après avoir ainsi nommé le sujet et créé la situation, après l'avoir

préparée et fondée par les discours, le poète n'en fournit plus que les

masses, qu'il abandonne au génie du compositeur; c'est à celui-ci à leur

donner toute l'expression, et à développer toute la finesse des détails

dont elles sont susceptibles.

Le drame en musique doit donc faire une impression bien autrement

profonde que la tragédie et la comédie ordinaire: il serait inutile

d'employer l'instrument le plus puissant, pour ne produire que des

effets médiocres. Si la tragédie de Mérope m'attendrit, me touche, me

fait verser des larmes, il faut que, dans l'opéra, les angoisses, les

mortelles alarmes de cette mère infortunée, passent toutes dans mon âme;

il faut que je sois effrayé de tous les fantômes dont elle est obsédée,

que sa douleur et son délire me déchirent et m'arrachent le cœur. Le

musicien qui m'en tiendrait quitte pour quelques larmes, pour un

attendrissement passager, serait bien au-dessous de son art.

Il en est de même de la comédie. Si la comédie de Térence et de Molière

enchante, il faut que la comédie en musique me ravisse. L'une représente

les hommes tels qu'ils sont, l'autre leur donne un degré de verve et de

génie de plus: ils sont tout près de la folie. Pour sentir le mérite de

la première, il ne faut que des oreilles et du bon sens; mais la comédie

chantée paraît être faite pour l'élite des gens d'esprit et de goût.

La musique donne aux ridicules et aux mœurs un caractère d'inégalité,

une finesse d'expression, qui, pour être saisis, exigent un tact prompt

et délicat, et des organes très-exercés. Mais la passion a ses repos et

ses intervalles, et l'art du théâtre veut qu'on suive en cela la marche

de la nature.

On ne peut pas, au spectacle, toujours rire aux éclats, ni toujours

fondre en larmes. Oreste n'est pas toujours tourmenté par les Euménides;

Andromaque, au milieu de ses alarmes, aperçoit quelques rayons

d'espérance qui la calment; il n'y a qu'un pas de cette sécurité au

moment affreux où elle verra périr son fils; mais ces deux momens sont

différens, et le dernier ne devient que plus tragique par la

tranquillité du précédent.

Les personnages subalternes, quelque intérêt qu'ils prennent à l'action,

ne peuvent avoir les accens passionnés de leur héros; enfin, la

situation la plus pathétique ne devient touchante et terrible que par

degrés; il faut qu'elle soit préparée; et son effet dépend, en grande

partie, de ce qui l'a précédée et amenée.

Voilà donc deux momens bien distincts du drame lyrique; le moment

tranquille, et le moment passionné: et le premier soin du compositeur a

dû consister à trouver deux genres de déclamation essentiellement

différens, et propres, l'un à rendre le discours tranquille, l'autre à

exprimer le langage des passions dans toute sa force, dans toute sa

variété et dans tout son désordre.

Cette dernière déclamation porte le nom d'air; la première a été appelée

le _récitatif_. Celui-ci est une déclamation notée, soutenue et conduite

par une simple basse, qui se faisant entendre à chaque changement de

modulation, empêche l'acteur de détonner.

Lorsque les personnages raisonnent, délibèrent, s'entretiennent et

dialoguent ensemble, ils ne peuvent que réciter. Rien ne serait plus

faux, que de les voir discuter en chantant, ou dialoguer par couplets,

en sorte qu'un couplet devint la réponse de l'autre.

Le récitatif est le seul instrument propre à la scène et au dialogue. Il

ne doit pas être chantant; il doit exprimer les véritables inflexions du

discours, par des intervalles un peu plus marqués et plus sensibles que

la déclamation ordinaire: du reste, il doit en conserver la gravité et

la rapidité, et tous les autres caractères. Il ne doit pas être exécuté

en mesure exacte; il faut qu'il soit abandonné à l'intelligence et à la

chaleur de l'acteur, qui doit se hâter ou se ralentir, suivant l'esprit

de son rôle ou de son jeu. Un récitatif qui n'aurait pas tous ces

caractères, ne pourrait jamais être employé sur la scène avec succès.

Le récitatif est beau pour le peuple, lorsque le poète a fait une belle

scène, et que l'acteur l'a bien jouée. Il est beau pour l'homme de goût,

lorsque le musicien a bien saisi, non seulement le principal caractère

de la déclamation, mais encore toutes les finesses qu'elle reçoit des

intérêts de ceux qui parlent et agissent dans le drame.

L'air et le chant commencent avec la passion; dès qu'elle se montre, le

musicien doit s'en emparer avec toutes les ressources de son art.

Arbace explique à Mandane les motifs qui l'obligent de quitter la

capitale avant le retour de l'aurore, de s'éloigner de ce qu'il a de

plus cher au monde. Cette tendre princesse combat les raisons de son

amant; mais lorsqu'elle en a reconnu la solidité, elle consent à son

éloignement, non sans un extrême regret: voilà le sujet de la scène et

du récitatif. Mais elle ne quittera pas son amant sans lui parler de

toutes les peines de l'absence, sans lui recommander les intérêts de

l'amour le plus tendre: et c'est le moment de la passion et du chant:

Conserve-toi fidèle.

Songe que je reste et que je peine.

Et quelquefois du moins

Ressouviens-toi de moi.

Il eût été faux de chanter durant l'entretien de la scène; il n'y a

point d'air propre à peser les raisons de la nécessité d'un départ: mais

quelque simple et touchant que soit l'adieu de Mandane, quelque

tendresse qu'une habile actrice mette dans la manière de déclamer ces

quatre vers, ils ne seraient que froids et insipides, si on se bornait à

les réciter.

C'est qu'il est évident qu'une amante pénétrée, qui se trouve dans la

situation de Mandane, répétera à son amant, au moment de la séparation,

de vingt manières passionnées et différentes, les mots cités plus haut.

Elle les dira, tantôt avec un attendrissement extrême, tantôt avec

résignation et courage, tantôt avec l'espérance d'un meilleur sort,

tantôt dans la confiance d'un heureux retour. Elle ne pourra recommander

à son amant de songer quelquefois à sa solitude et à ses peines, sans

être frappée elle-même de la situation où elle va se trouver dans un

moment: ainsi les accens prendront le caractère de la plainte la plus

touchante, à laquelle Mandane fera peut-être succéder un effort subit de

fermeté, de peur de rendre à Arbace ce moment aussi douloureux qu'il

l'est pour elle.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 11 / 18 段