En nous conduisant de la compassion à la crainte, elle trouve un moyen

d'intéresser notre amour-propre par un sentiment d'autant plus vif du

contre-coup, que l'art de la poésie ferme nos yeux sur une surprise

aussi avantageuse, et fait à l'humanité plus d'honneur qu'elle ne

mérite.

On ne peut trop appuyer sur les beautés de ce qu'on appelle _terreur_

dans le tragique: c'est pourquoi nous ne pouvons manquer d'avoir une

grande opinion de la tragédie des anciens. L'unique objet de leurs

poètes était de produire la terreur et la pitié; ils chérissaient un

sujet susceptible de ces deux passions, et le façonnaient par leur

génie. Il semble même que rien n'était plus rare que de si beaux sujets,

puisqu'ils ne les puisaient ordinairement que dans une ou deux familles

de leurs rois.

Mais c'est triompher de l'art que de réussir en ce genre; et c'est ce

qui fait la gloire de Crébillon sur le théâtre français.

Toute belle qu'est la description de l'enfer par Milton, bien des gens

la trouvent faible auprès de cette scène de Hamlet, dans Shakespear, où

le fantôme paraît: il est vrai que cette scène est le chef-d'œuvre du

théâtre moderne dans le genre terrible; elle présente une grande variété

d'objets diversifiés de cent façons différentes, toutes plus propres

l'une que l'autre à remplir les spectateurs de terreur et d'effroi. Il

n'y a presque pas une de ces variations qui ne forme un tableau, et qui

ne soit digne du pinceau d'un Caravage.

On a observé qu'il faut distinguer deux sortes de crainte ou de terreur,

dans l'effet théâtral; l'une directe, et l'autre réfléchie.

La première est celle que nous éprouvons en voyant le héros dans le

péril et la perplexité, et pour lequel nous frémissons. Antiochus tient

au bord de ses lèvres la coupe empoisonnée; c'est pour lui que je

tremble.

La seconde est celle que nous ressentons lorsque, par réflexion, nous

craignons pour nous-mêmes le sort d'un autre. Orosmane, dans un moment

de fureur et de jalousie, plonge le poignard dans le cœur de Zaïre

qu'il adorait. Capables des mêmes passions et des mêmes transports,

c'est pour nous-mêmes, c'est nous-mêmes que nous craignons à la vue de

cet événement.

La terreur, que la tragédie produit en nous, nous est donc quelquefois

étrangère; et quelquefois elle nous est personnelle: l'une cesse avec le

péril du personnage intéressant, ou se dissipe peu après; l'autre laisse

une impression qui survit à l'illusion du spectacle.

Il semble que les anciens se soient plus attachés à exciter la terreur

directe que l'autre; et que leur but ait été même de guérir plutôt de la

pitié et de la terreur qu'ils regardaient comme des faiblesses, que de

donner des leçons de morale par leur moyen.

En effet, quelle terreur salutaire peut produire la vue d'un Œdipe,

qui, sans le savoir, sans le vouloir, sans l'avoir mérité, tombe dans

des malheurs et dans des crimes qui me font dresser les cheveux

d'horreur.

La première réflexion que je fais en conséquence, c'est de m'indigner de

l'ascendant de ma destinée sur moi, de gémir sur ma dépendance des

dieux; la seconde, c'est de ne plus craindre des crimes qui se

commettent nécessairement, ni de m'affliger de malheurs dont toute ma

prudence ne peut me garantir.

Le théâtre moderne ne prétend pas nous guérir de la pitié ni de la

terreur, ni simplement se borner à exciter ces deux grandes affections

en nous, pour le plaisir de nous faire verser des larmes, et de nous

épouvanter; mais il prétend s'en servir comme des deux plus puissans

ressorts pour nous porter à l'horreur du crime et à l'amour de la vertu.

Ce n'est plus par l'ordre inévitable des destins que le crime et le

malheur arrivent sur notre théâtre; c'est par la volonté de l'homme, que

la passion égare et emporte. La terreur réfléchie se joint à la terreur

directe, et elle devient plus morale et plus fructueuse pour le

spectateur.

La terreur est, pour ainsi dire, le comble de la pitié; c'est par l'une

qu'il faut aller a l'autre. Les malheurs épouvantables tomberont sur un

homme, que j'en serai peu touché, si vous ne me l'avez pas montré

d'abord digne de ma compassion, et de ma pitié.

La décoration peut contribuer au terrible; une sombre prison, un bûcher,

un échafaud, un cercueil, etc.; tous ces objets sont très-propres à

accroître la terreur: il n'y a que l'effusion de sang que nous ne

voulons point voir sur le théâtre:

Nec coram populo Medæa trucidet.

PITIÉ.

La pitié est un mouvement de l'âme qui nous porte à nous affliger du mal

d'autrui.

L'homme est né timide et compatissant; comme il se voit dans ses

semblables, il craint pour eux et pour lui-même les périls dont ils sont

menacés; il s'attendrit sur leurs peines, et s'afflige de leurs

malheurs; et moins ces malheurs sont mérités, plus ils l'intéressent.

La crainte même et la pitié qu'il en ressent, lui deviennent chères; car

au plaisir physique d'être ému, au plaisir moral et tacitement réfléchi

d'éprouver qu'il est juste, sensible et bon, se joint celui de se

comparer aux malheureux dont le sort le touche.

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas;

Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.

LUCRÈCE.

Il était donc naturel de choisir, pour le ressort de la tragédie, la

pitié et la terreur.

Je dis la pitié et la terreur; car, quoique ces deux sentimens

paraissent un peu différens quant à leurs effets, ils partent de la même

source et rentrent l'un dans l'autre.

Nous tremblons, nous frémissons pour un malheureux, parce que nous

sommes touchés de son sort, et qu'il nous inspire de la tendresse et de

la pitié; ou bien la terreur s'empare de nous, parce que nous craignons

pour nous mêmes ce que nous voyons arriver aux autres.

Ce double sentiment est celui qui agite le cœur le plus fortement et le

plus long-temps.

L'émotion de la haine est triste et pénible; celle de l'horreur est

insoutenable pour nous; celle de la joie est trop passagère et ne nous

affecte pas assez profondément. L'admiration qu'excitent en nous la

vertu, la grandeur d'âme, l'héroïsme, ajoute à l'intérêt théâtral; mais

cet enthousiasme est trop rapide: au lieu que les émotions de la crainte

et de la pitié agitent l'âme long-temps avant de se calmer, elles y

laissent des traces profondes qui ne s'effacent qu'avec peine.

Le double intérêt de la crainte et de la pitié doit donc être l'âme de

toute la tragédie: c'est là le but qu'il faut frapper. Pour y parvenir,

la grande règle proposée par Aristote et par tous les grands maîtres,

est que le héros intéressant ne soit ni tout-à-fait bon, ni tout-à-fait

méchant.

S'il était tout-à-fait bon, son malheur nous indignerait; s'il était

tout-à-fait méchant, son malheur nous réjouirait.

Or voici, à cet égard, deux principes incontestables: le premier est de

ne donner au personnage intéressant, que des crimes et des passions qui

peuvent se concilier avec la bonté naturelle; le second, de lui donner

pour victime des maux qu'il cause, ou pour cause des maux qu'il éprouve,

une personne qui lui soit chère, afin que son crime lui soit plus

odieux, ou son malheur plus sensible.

C'est ainsi, pour en donner un exemple, que Phèdre n'est ni tout-à-fait

coupable, ni tout-à-fait innocente. Elle est engagée par sa destinée et

par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a

horreur la première; elle fait tous ses efforts pour la surmonter; elle

aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne; et

lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion

qui fait qu'on la plaint: mais cette même passion devient la cause du

vœu fatal que fait Thésée contre son fils innocent et qu'il croit

coupable, et dont il devient la victime; voilà la personne chère dont

Phèdre cause la mort, et c'est ce qui met le comble à sa douleur et à

son désespoir.

HORREUR.

L'intérêt de la crainte et de la pitié doit être l'âme de la tragédie:

on y a trop souvent substitué l'horreur.

Les premières tragédies formèrent des spectacles plus horribles

qu'intéressans: l'apparition des furies qui poursuivaient un coupable,

Prométhée attaché à un rocher, tandis qu'un vautour lui déchire le foie;

voilà ce qu'Eschyle exposa sur la scène dans l'enfance de l'art

dramatique. Mais bientôt après, Sophocle adoucit ces tableaux affreux:

il fit de la terreur, le ressort de la tragédie; et si l'horreur se

montra quelquefois sur la scène, comme dans la tragédie d'Œdipe, où ce

malheureux prince se fait voir aux spectateurs le visage couvert de

sang, après s'être percé de son épée, l'auteur tempère cette atrocité

par le pathétique qu'il y mêle.

Les atrocités ne font de l'effet au théâtre que quand la passion les

excuse, quand celui qui va tuer quelqu'un a des remords aussi grands que

ses attentats, et quand cette situation produit de grands mouvemens.

Il ne faut émouvoir les spectateurs qu'autant que les spectateurs

veulent être émus. Il est un point au delà duquel le spectacle est trop

douloureux: tel est pour nous, peut-être, celui d'Atrée, qui donne le

sang d'un fils à boire à son père; tel serait pour des Français celui

d'Œdipe, si l'on n'avait pas adouci le cinquième acte de Sophocle.

Cela dépend du naturel et des mœurs du peuple à qui l'on s'adresse; et

par le degré de sénsibilité qu'il apporte à ces spectacles, on jugera du

degré de force qu'on peut donner aux tableaux qu'on expose à ses yeux.

On ne peut guère aller, en ce genre, par-delà le quatrième acte de

_Mahomet_, le cinquième acte de _Rodogune_, le cinquième acte de

_Sémiramis_.

Cependant les auteurs semblent, depuis quelque temps, mettre le

sentiment pénible de l'horreur à la place de la terreur et de la pitié,

qui seront à jamais les ressorts de la véritable tragédie.

ADMIRATION.

Cet enthousiasme momentané qui élève et transporte l'âme à la vue d'une

belle action ou d'un beau sentiment, est devenu parmi nous un des

puissans moyens de la tragédie.

Il n'a pas été tout-à-fait inconnu aux anciens; on peut s'en convaincre

par quelques traits du _Philoctecte_ de Sophocle; mais les anciens

tragiques paraissent en avoir fait peu d'usage, et lui ont préféré, avec

raison, les deux grands ressorts de la tragédie, la terreur et la pitié.

C'est Corneille qui a créé parmi nous ce moyen tragique.

Nourri de la lecture de Lucain, de Sénèque et des poètes espagnols, dans

lesquels on trouve toujours de la grandeur, il a fait de ce sentiment

l'âme de son théâtre.

L'admiration domine sensiblement dans le _Cid_, qui préfère son honneur

à sa maîtresse; dans _Cinna_, où une amante expose son amant pour

venger son père, où un empereur pardonne à son assassin qu'il avait

comblé de bienfaits; dans _Polieucte_, où une femme se sert du pouvoir

qu'elle a sur son amant, pour sauver son mari; dans _Héraclius_, où deux

amis se disputent l'honneur d'être fils de Maurice, pour mourir au lieu

de régner.

Corneille a même soutenu des pièces entières avec ce seul ressort: tels

sont _Sertorius_, et surtout _Nicomède_, où l'on voit un jeune prince

opposer une âme inébranlable et calme à l'orgueil despotique des

Romains, à la perfidie d'une marâtre, et à la faiblesse d'un père qui le

craint, et qui est prêt à le haïr. «Le caractère de Nicomède, dit

Voltaire, combiné avec une intrigue comme celle de Rodogune, aurait été

un chef-d'œuvre.»

Cependant il paraît que l'exemple de Corneille est trop dangereux pour

pouvoir être imité; l'admiration est un sentiment qui s'épuise et qui

demande à finir; Corneille lui-même, malgré son génie, n'a pu éviter la

langueur dans les pièces où il a fait, de l'admiration, la base du

tragique.

L'adresse consiste à combiner l'admiration avec le ressort de la terreur

et de la pitié: quand ces trois moyens sont réunis ensemble, l'art est

porté à son comble.

Racine semble avoir, à l'exemple des Grecs négligé d'exciter le

sentiment de l'admiration excepté dans _Alexandre_, où il imitait

encore Corneille.

Quoique Bajazet se montre généreux, quoique Iphigénie s'apprête à

recevoir la mort avec courage, cette générosité indispensable dans un

héros de tragédie, ne fait le fonds d'aucune pièce de Racine.

Voltaire paraît être un des poètes qui ont le mieux connu la puissance

du sentiment de l'admiration; mais il l'a toujours combiné avec un

intérêt plus théâtral. Voyez, au cinquième acte d'_Alzire_, le retour de

Gusman, qui va pardonner à son rival et à son meurtrier: c'est une

beauté du genre admiratif; mais elle serait beaucoup moins dramatique,

si le fonds était moins intéressant.

La scène du _Fanatisme_, où Mahomet révèle à Zopire tous ses grands

projets, est une beauté à peu près du même genre; comme l'entrevue de

Pompée et de Sertorius dans la tragédie de Corneille: mais combien

celle-ci est moins théâtrale! c'est qu'elle n'excite que l'admiration

sans intérêt, et que ce sentiment cesse avec la surprise qui l'a

produit.

PERSONNAGES PRINCIPAUX DANS LA TRAGÉDIE.

Les personnages principaux doivent, en général, et particulièrement dans

la tragédie, fixer l'attention du spectateur; et il ne faut pas

l'abaisser trop aux petits intérêts des personnages subalternes; voilà

pourquoi Narcisse est si mal reçu dans _Britannicus_, quand il dit, en

parlant de lui-même:

La fortune t'appelle une seconde fois.

On ne se soucie point de la fortune de Narcisse; son crime excite

l'horreur et le mépris: si c'était un criminel auguste, il imposerait.

CONFIDENS ET SUBALTERNES.

Les confidens, dans une tragédie, sont des personnages surabondans,

simples témoins des sentimens et des desseins des acteurs principaux.

Tout leur emploi est de s'effrayer ou de s'attendrir sur ce qu'on leur

confie et sur ce qui arrive; et, à quelques discours près qu'ils sèment

dans la pièce, plutôt pour laisser reprendre haleine aux héros que pour

aucune autre utilité, ils n'ont pas plus de part à l'action que les

spectateurs.

Il suit de là qu'un grand nombre de confidens dans une pièce, en

suspendent la marche et l'intérêt, et qu'ils y jettent par là beaucoup

de froideur et d'ennui. Si, comme dans plusieurs tragédies, il y a

quatre personnages agissans et autant de confidens et de confidentes, il

y aura la moitié des scènes en pure perte pour l'action qui n'y sera

remplacée que par des plaintes plus élégiaques que dramatiques: mais il

ne faut rien confondre.

Il y a des personnages qui sont, pour ainsi dire, demi-confidens et

demi-acteurs: tel est Phénix dans _Andromaque_, telle est Enone dans

_Phèdre_.

Phénix, par l'autorité de gouverneur, humilie Pyrrhus, même en lui

faisant sentir les illusions de son amour; et, par le ton imposant qu'il

prend avec lui, il contribue beaucoup à l'effet de la scène entière.

Enone, par une tendresse aveugle de nourrice, dissuade Phèdre de se

dérober au crime par la mort; et, quand ce crime est fait, elle prend

sur elle d'en accuser Hippolyte: ce qui par l'importance de l'action, la

fait devenir un personnage du premier ordre.

Les confidens, qui ne sont que des confidens, sont toujours des

personnages froids, quoiqu'en bien des occasions il soit fort difficile

au poète de s'en passer. Quand, par exemple, il faut instruire le

spectateur des divers mouvemens et des desseins d'un grand personnage,

et que, par la constitution de la pièce, ce personnage ne peut ouvrir

son cœur aux autres acteurs principaux, le confident alors remédie à

l'inconvénient, et il sert de prétexte pour instruire le spectateur de

ce qu'il faut qu'il sache.

L'art consiste à construire la pièce de manière que ces confidens

agissent un peu, en leur ménageant quelque passion personnelle qui

influe sur les partis que prennent les acteurs dominans; hors de là, les

scènes de confidence ne sont presque que des monologues déguisés, mais

qui ne méritent pas toujours le reproche de lenteur, parce que le poète

y peut déployer, dans le personnage, des sentimens ou vifs ou délicats,

aussi intéressans que le cours de l'action même.

Néarque, dans _Polieucte_, montre comment un confident peut être

nécessaire; Fanie, dans le quatrième acte de _Tancrède_, enseigne

comment il peut donner lieu à de beaux mouvemens.

Le bon goût et la raison ont proscrit du théâtre français ces scènes, où

deux confidens seuls s'entretiennent des intérêts de leurs maîtres. On

est étonné que Corneille se soit servi de deux confidens pour faire

l'exposition de _Rodogune_.

On a proscrit également ces scènes, dans lesquelles un confident parle à

une femme en faveur de l'amour d'un autre: c'est ce qu'on a reproché à

Racine dans son _Alexandre_, où Ephestion paraît en

Fidèle confident du beau feu de son maître.

«Rien n'a plus avili notre théâtre, dit Voltaire, et ne l'a rendu si

ridicule aux yeux de l'étranger, que ces scènes d'ambassadeurs d'amour.»

Un grand art dont Racine a donné les premières leçons, c'est celui de

charger le confident d'un crime qui avilirait le principal personnage.

C'est ainsi, comme on vient de le voir, qu'Énone sauve Phèdre de

l'horreur qu'elle inspirerait si elle accusait elle-même Hyppolite.

Dans le _Fanatisme_, c'est Omar qui donne à Mahomet l'idée de faire

assassiner Zopire par Séïde.

Le rôle d'Octar, dans la tragédie de l'_Orphelin de la Chine_, est

consacré à faire valoir celui de Gengis, par le contraste de la férocité

aveugle d'un Tartare et de la grandeur d'âme du conquérant de l'Asie,

adouci par l'amour.

Les _subalternes_ sont les personnages les moins importans d'une pièce

de théâtre: ils ne doivent jamais ouvrir une tragédie.

GENRE COMIQUE.

Ce mot, appliqué au genre de la comédie, est relatif. Ce qui est comique

pour tel peuple, pour telle société, pour tel homme, peut ne pas l'être

pour tel autre.

L'effet du comique résulte de la comparaison qu'on fait, même sans s'en

apercevoir, de ses mœurs avec les mœurs qu'on voit tourner en

ridicule, et suppose entre le spectateur et le personnage représenté une

différence avantageuse pour le premier.

Ce n'est pas que le même homme ne puisse rire de sa propre image, lors

même qu'il s'y reconnaît; cela vient d'une duplicité de caractère, qui

s'observe encore plus dans le combat des passions où l'homme est sans

cesse en opposition avec lui-même; on se condamne, on se plaisante comme

un tiers, et l'amour-propre y trouve son compte.

Le comique n'étant qu'une relation, il doit perdre à être transplanté;

mais il perd plus ou moins, en raison de sa bonté essentielle. S'il est

peint avec force et vérité, il aura toujours, comme certains portraits,

le mérite de la peinture, lors même qu'on ne sera plus en état de juger

de la ressemblance.

C'est ainsi que les _Précieuses ridicules_ et les _Femmes savantes_ ont

survécu aux ridicules qu'elles représentaient.

D'ailleurs, si le comique roule sur des caractères généraux et sur

quelque vice radical de l'humanité, il sera ressemblant dans tous les

siècles. L'_Avocat Patelin_ semble peint de nos jours; l'_Avare_ de

Plaute a ses originaux à Paris; le _Misantrope_ de Molière eût trouvé

les siens à Rome. L'avarice, l'envie, l'hypocrisie, la flatterie, tous

ces vices et une infinité d'autres existeront partout où il y aura des

hommes, et partout ils seront regardés comme des vices; ce qui assure à

jamais le succès du comique qui attaque les mœurs générales.

Il n'en est pas ainsi du comique local et momentané; il est borné, par

les lieux et par les temps, au cercle du ridicule qu'il attaque: mais il

n'en est souvent que plus louable, attendu que c'est lui qui empêche le

ridicule de se perpétuer et de se reproduire en détruisant ses propres

modèles, et que, s'il ne ressemble plus à personne, c'est que personne

n'ose plus lui ressembler.

Le genre comique français, le seul dont nous traitons ici, comme étant

le plus parfait de tous, se divise en comique noble, comique bourgeois

et bas comique.

Le comique noble peint les mœurs des grands, et celles-ci diffèrent des

mœurs du peuple et de la bourgeoisie, moins par le fond que par la

forme; les vices des grands sont moins grossiers; leurs ridicules, moins

choquans; ils sont même, pour la plupart, si bien colorés par la

politesse, qu'ils entrent, pour ainsi dire, dans le caractère de l'homme

aimable; ils sont d'ailleurs si bien composés qu'ils sont à peine

visibles.

Quoi de plus sérieux en soi que le _Misanthrope_? Molière le rend

amoureux d'une coquette; dès-lors il est comique: il le met en scène

avec un homme de la cour, qui vient le consulter sur un sonnet de sa

composition; et le voilà devenu théâtral: il l'est dans la scène des

marquis, dans celle où la prude Arsinoë veut le dégager de l'amour de

Célimène.

Le _Tartuffe_ est un chef-d'œuvre plus surprenant encore dans l'art des

contrastes. Dans cette intrigue si comique, aucun des principaux

personnages, pris séparément, ne le serait; ils le deviennent tous par

leur opposition: en général, les caractères ne se développent que par

leurs mélanges.

Les prétentions déplacées et les faux airs font l'objet principal du

comique bourgeois; les progrès de la politesse et du luxe l'ont approché

du comique noble, mais ne les ont point confondus. La vanité, qui a pris

dans la bourgeoisie un ton plus haut qu'autrefois, traite de grossier

tout ce qui n'a pas l'air du beau monde: c'est peut-être cette

disposition des esprits qui a fait tomber en France la vraie comédie.

En effet, l'esprit et les manières de la bourgeoisie sont ce qu'il y a

de plus favorable au comique; le ridicule, dans cette classe d'hommes,

se montre bien plus facilement, et n'en est que plus théâtral; le

comique ne consiste pas en des nuances qui ne sont aperçues que des

connaisseurs. Souvent il échappe aux gens du peuple des aveux naïfs dont

l'effet est toujours sûr au théâtre: c'est le secret de Molière dans

presque toutes ses pièces de comique bourgeois. Voyez (nous le répétons)

dans _le Bourgeois-Gentilhomme_, la scène du tailleur.

M. JOURDAIN, _regardant son habit_.

Qu'est-ce que c'est que ceci? vous avez mis les fleurs en en-bas.

LE TAILLEUR.

Vous ne m'aviez pas dit que vous les vouliez en en-haut.

M. JOURDAIN.

Est-ce qu'il faut dire cela?

LE TAILLEUR.

Oui vraiment; toutes les personnes de qualité les portent de

la sorte.

M. JOURDAIN.

Les personnes de qualité portent les fleurs en en-bas?

LE TAILLEUR.

Oui, monsieur.

M. JOURDAIN.

Oh! voilà qui est donc bien.

LE TAILLEUR.

Si vous voulez je les mettrai en en-haut.

M. JOURDAIN.

Non, non.

LE TAILLEUR.

Vous n'avez qu'à dire.

M. JOURDAIN.

Non, vous dis-je, vous avez bien fait.

Voyez encore, dans le _Mariage forcé_, Sganarelle sort de chez lui, en

adressant la parole à ceux qui sont dans sa maison:

SGANARELLE.

Je suis de retour dans un moment; que l'on ait bien soin du

logis, et que tout aille comme il faut: si l'on m'apporte de

l'argent, que l'on me vienne me quérir vîte chez le seigneur Géronimo;

et si l'on vient m'en demander, que l'on dise que je suis

sorti, et que je ne dois revenir de la journée.

Si les grands mettaient leurs ridicules en évidence aussi naïvement, le

haut comique ne serait pas si difficile. Observons que presque tous les

moyens de comique, qui excitent les éclats de rire, sont pris dans le

comique bourgeois; tels sont le contraste du geste avec le discours, du

discours avec l'action, etc.

Le comique bas, ainsi nommé parce qu'il imite les mœurs du bas peuple,

peut avoir, comme les tableaux français, le mérite du coloris, de la

vérité et de la gaîté: il en a aussi la finesse et les grâces, et il ne

faut pas le confondre avec le comique grossier.

Celui-ci consiste dans la manière; ce n'est pas un genre à part, c'est

le défaut de tous les genres: les amours d'une bourgeoise et l'ivresse

d'un marquis peuvent être du comique grossier, comme tout ce qui blesse

le goût et les mœurs.

Le comique bas, au contraire, est susceptible de délicatesse et

d'honnêteté. Il donne même une nouvelle force au comique bourgeois et au

comique noble, lorsqu'il contraste avec eux: Molière en fournit mille

exemples.

Voyez, dans le _Dépit amoureux_, la brouillerie et la réconciliation

entre Mathurine et Gros-René, où sont peints, dans la simplicité

villageoise, les mêmes mouvemens de dépit et les mêmes retours de

tendresse, qui viennent de se passer dans la scène des deux amans.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 10 / 18 段