Il ne me plaît pas, moi!

Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire,

Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire!

Alceste finit par demander en grâce qu'on daigne au moins prendre

quelques soins pour le tromper.

Voici une scène que M. de Fontenelle cite comme le modèle d'un

développement très-heureux.

Qu'un amant mécontent de sa maîtresse s'emporte jusqu'à dire qu'il ne

perd pas beaucoup en la perdant, et qu'elle n'est pas trop belle; voilà

déjà le dépit poussé assez loin. Qu'un ami à qui cet amant parle,

convienne qu'en effet cette personne n'a pas beaucoup de beauté; que,

par exemple, elle a les yeux trop petits; que, sur cela, l'amant dise

que ce ne sont pas ses yeux qu'il faut blâmer, et qu'elle les a

très-agréables; que l'ami attaque ensuite la bouche, et que l'amant en

prenne la défense; le même jeu sur le teint, sur la taille: voilà un

effet de passion peu commun, fin, délicat et très-agréable à considérer.

C'est une scène tirée du _Bourgeois gentilhomme_. Nos ouvrages

dramatiques et nos bons romans sont pleins de traits de cette espèce; et

les Français ont en ce genre poussé très-loin la science du cœur.

COUPS DE THÉATRE.

On donne ce nom à ce qui arrive sur la scène d'une manière imprévue, qui

change l'état des choses, et qui produit de grands mouvemens dans l'âme

des personnages et des spectateurs. L'importance de la matière fait que

nous la diviserons: nous parlerons des coups de théâtre dans la tragédie

et dans la comédie, en commençant par la première.

Le poème épique admet ces surprises, qui ajoutent à l'intérêt; quoiqu'il

y en ait peu dans Homère, il peut même en ceci être regardé comme

inventeur, en ayant donné l'idée aux poètes tragiques. L'arrivée de

Priam au camp d'Achille, la nouvelle de la mort de Patrocle, peuvent

passer pour de vrais coups de théâtre, puisqu'elles font naître dans

l'âme du héros des mouvemens divers, et qu'elles y excitent des combats.

La simplicité de l'action, chez les Grecs, ne permettait pas qu'ils

fussent parmi eux si fréquens que sur nos théâtres: la reconnaissance

est un de ceux qu'ils employaient le plus ordinairement.

Le coup de théâtre le plus frappant de la scène grecque, était le moment

où un vieillard venait, dans le _Cresphonte_ d'Euripide, arrêter Mérope

prête à immoler son fils, qu'elle prenait pour l'assassin de ce fils

même.

La double confidence de Jocaste et d'Œdipe, dans Sophocle; les pleurs

d'Électre sur l'urne de son frère, qu'elle embrasse devant ce frère

qu'elle croit mort, sont ce que la tragédie ancienne offre de plus beau

en ce genre.

On a sujet d'être étonné, en voyant la variété des ressorts par lesquels

le génie des modernes a multiplié au théâtre ces surprises frappantes,

qui transportent l'âme des spectateurs.

Les moyens les plus simples sont ceux à qui les connaisseurs accordent

plus volontiers leurs suffrages.

Voici la simplicité des moyens que Corneille emploie dans ses belles

tragédies. Dans le _Cid_, par exemple, un vieillard respectable vient de

recevoir un affront; il ne peut se venger: il rencontre son fils, il le

charge de sa vengeance. Le fils demande le nom de l'offenseur.

D. DIÈGUE.

C'est....

D. RODRIGUE.

De grâce, achevez....

D. DIÈGUE.

Le père de Chimène.

D. RODRIGUE.

Le...

D. DIÈGUE.

Ne réplique pas; je connais ton amour.

Mais qui peut vivre infâme, est indigne du jour.

Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Venge-moi, venge-toi;

Montre-toi digne fils d'un père tel que moi.

Dans les _Horaces_, c'est un simple messager qui produit un coup de

théâtre terrible.

Horace époux de la sœur de Curiace, et Curiace amant de la sœur

d'Horace, sont en scène. Curiace déplore le malheur d'Albe, qui n'a

point encore nommé les trois guerriers qu'elle doit opposer aux trois

Horaces. Flavian arrive.

CURIACE.

Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?

FLAVIAN.

Je viens pour vous l'apprendre.

CURIACE.

Oh bien, qui sont les trois?

FLAVIAN.

Vos deux frères et vous.

CURIACE.

Qui?

FLAVIAN.

Vous et vos deux frères.

Voilà la première scène au théâtre, dit Voltaire, où un simple messager

ait fait un effet tragique, en croyant apporter des nouvelles

ordinaires. C'est le comble de l'art.

Même exemple dans _Cinna_. Cinna vient de rendre compte à Émilie de la

conspiration contre Auguste; Évandre arrive et dit:

Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.

Un des plus beaux, qu'on puisse encore citer en ce genre, est celui du

second acte d'_Andromaque_. Oreste se croit sûr d'enlever Hermione de la

cour de Pyrrhus, amoureux d'Andromaque. Pyrrhus, rebuté par les refus de

sa captive, se résout à épouser la princesse; il vient en avertir

Oreste:

D'une éternelle paix Hermione est le gage.

Je l'épouse. Il semblait qu'un spectacle si doux

N'attendait en ces lieux d'autre témoin que vous.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Allez, dites-lui que demain

J'attends, avec la paix, son cœur, de votre main.

La générosité d'un personnage produit encore des coups de théâtre d'un

grand effet.

Dans _Inès de Castro_, Inès est au pouvoir de la reine son ennemie; don

Pèdre son époux, qui a forcé le palais pour venir la délivrer, ne peut

l'engager à le suivre; elle lui rappelle le respect qu'il doit à son

père, et veut rester comme un garant de sa fidélité.

Dans _Absalon_, Tharès, femme de ce prince, à qui son époux vient de

faire part de ses projets contre David son père, accusée par la reine

d'exciter Absalon à la révolte, se livre elle-même entre les mains de

David, pour lui tenir lieu d'ôtage.

Cornélie, dans la _Mort de Pompée_, pleurant la mort de son époux

vaincu par César, vient lui apprendre une conspiration formée contre

lui.

La surprise qui naît du retour d'un héros qu'on croyait tué dans un

combat;

L'apparition d'un spectre qui vient révéler des crimes secrets, comme

dans _Hamlet_ et dans _Sémiramis_;

La vue d'un personnage qu'on croyait tué à l'instant, et dont le

meurtrier même venait de raconter la mort, comme l'apparition d'Assur,

au cinquième acte de _Sémiramis_; celle du duc, au quatrième acte de

_Venceslas_; celle de Mélicerte, au cinquième acte d'_Ino_;

Une confidence que fait un personnage à son ennemi, qu'il ne connaît pas

pour tel, comme le projet d'assassiner Mélicerte, confié à Ino sa propre

mère;

L'aveu que Monime fait à Mithridate de son amour pour Xipharès:

Seigneur, vous changez de visage;

Les reconnaissances, lorsqu'un personnage dit à un autre une chose qui

produit un effet contraire à ce qu'il attendait; ainsi, quand Azéma veut

empêcher Arsace de descendre dans la tombe de Ninus, en lui disant

qu'Assur l'attend pour l'y sacrifier, Arsace s'écrie avec transport:

Tout est donc éclairci, etc.,

et il descend dans la tombe, où il va immoler sa mère;

Le contraste du caractère avec la situation, comme lorsque Brutus

ordonne à son fils d'aller combattre pour Rome qu'il vient de trahir;

lorsque Zopire s'empresse d'offrir un asile à Séide, qui vient de

promettre sa mort à Mahomet; lorsqu'Auguste dit à Cinna:

Par vos conseils je retiendrai l'empire;

Mais je le retiendrai pour vous en faire part.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour épouse, Cinna, je te donne Émilie;

et c'est pour elle que Cinna vient de conspirer la mort d'Auguste;

Ce sont là autant de coups de théâtre.

Souvent un seul mot, qui donne un nouveau mouvement à la scène, devient

un coup de théâtre; comme lorsque Orosmane vient déclarer à Zaïre qu'il

renonce à elle: il l'observe, et s'écrie:

Zaïre, vous pleurez!

Une résolution subite et généreuse, une victoire sur soi-même, un mot

sublime, devient aussi un coup de théâtre.

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie;

est un des plus beaux traits qu'on puisse imaginer.

Souvent un personnage forme un coup de théâtre, en apprenant, sans le

vouloir, à un autre personnage, une chose qui intéresse ce dernier;

comme au quatrième acte de _Phèdre_, lorsque Thésée dit à Phèdre, en

parlant d'Hyppolite:

Tous ses crimes encor ne vous sont pas connus.

Sa fureur contre vous se répand en injures:

Votre bouche, dit-il, est pleine d'impostures;

Il soutient qu'Aride a son cœur, a sa foi,

Qu'il l'aime.....

PHÈDRE.

Quoi! seigneur.

THÉSÉE.

Il l'a dit devant moi.

Mais je sais rejeter un frivole artifice, etc.

Il en est de même, lorsque Montèze, au deuxième acte d'Alzire ordonne

aux gardes d'empêcher Zamore de le suivre à l'autel:

Des payens élevés dans des lois étrangères

Pourraient de nos chrétiens profaner les mystères.

Il ne m'appartient pas de vous donner des lois;

Mais Gusman vous l'ordonne et parle par ma voix.

INCIDENT.

On a appelé ainsi un événement quelconque lié avec l'action principale,

et qui sert à en augmenter l'intérêt, à embarrasser ou aplanir

l'intrigue. Toutes les pièces de théâtre ne sont qu'un enchaînement

d'incidens subordonnés les uns aux autres, et tendans tous à faire

naître l'_incident principal_ qui termine l'action. Les incidens qui le

précèdent, sont appelés aussi _épisodes_.

Ce qu'on peut ajouter par rapport aux incidens, aux épisodes, c'est

qu'ils doivent naître du fonds du sujet, et ne point paraître forcés, ni

amenés de trop loin.

Ils doivent suspendre le dénoûment, avoir une raison qui satisfasse le

spectateur, mettre le héros dans des situations frappantes, et que des

coups de théâtre augmentent ses périls, développent son caractère, ses

sentimens. Ils tiennent toujours l'attention du spectateur en haleine et

dans l'incertitude de ce qui arrivera.

L'avantage des incidens, bien ménagés et enchaînés avec adresse les uns

aux autres, est de promener l'esprit d'objets en objets, de faire

renaître sans cesse sa curiosité, et d'ajouter aux émotions du cœur, la

nouvelle force que leur donne la surprise; d'amener l'âme par degrés

jusqu'au comblé de la terreur ou de la pitié; si l'action est comique,

de pousser le ridicule ou l'indignation jusqu'où ils peuvent aller.

Il faut éviter la multiplicité trop grande des incidens, dont la

confusion ne servirait qu'à fatiguer l'esprit du spectateur, et ne

ferait que des impressions légères sur son cœur.

Il est nécessaire que chaque incident ait le temps de produire son

degré de crainte, de terreur ou de ridicule, avant de passer à un autre,

lequel doit enchérir sur le précédent, et ainsi de suite jusqu'au

dénoûment.

On demande, par rapport à l'incident principal de la tragédie, de quelle

nature il doit être. On répond qu'il doit être terrible ou pitoyable,

c'est-à-dire, produire la terreur ou la pitié.

Tout ce qui se présente, arrive entre des amis, entre des ennemis, ou

entre des personnes indifférentes.

Un ennemi qui tue ou qui va tuer son ennemi, n'excite d'autre pitié que

celle qui naît du mal même; mais lorsque cela se fait entre des amis,

qu'un frère tue ou va tuer son frère, un fils son père, une mère son

fils, ou un fils sa mère, ou qu'ils commettent quelque chose semblable,

c'est ce qu'il faut chercher.

Voilà pourquoi l'on ne doit pas changer les fables déjà reçues: par

exemple, il faut que Clytemnestre soit tuée par Oreste, et Eriphyle par

Alcmæon.

Mais le poète doit inventer lui-même, en se servant, comme il fait, des

fables reçues; c'est-à-dire, on peut représenter des actions qui se font

par des gens qui agissent avec une entière connaissance et qui savent ce

qu'ils font, et c'était la pratique des anciens poètes. Euripide l'a

suivie lorsqu'il a représenté Médée tuant ses enfans.

On peut aussi faire agir des gens qui ne connaissent pas l'atrocité de

l'action qu'ils commettent, et qui viennent ensuite à reconnaître la

liaison qui était entre eux et ceux sur qui ils se sont vengés, comme

l'Œdipe de Sophocle. (Il est vrai que, dans Sophocle, cette action

d'Œdipe est hors de la tragédie.)

Voici des exemples dans la tragédie même: la mort d'Ériphyle tuée par

Alcmæon, dans le poète Astydamas, et la blessure d'Ulysse par Télégonus.

Enfin, on peut faire qu'une personne qui, par ignorance, va commettre un

très-grand crime, le reconnaisse avant de l'exécuter.

Si l'on y prend bien garde, il n'y a rien au-delà de ces trois manières,

au moins, qui soit propre à la tragédie; car il faut qu'une action se

fasse ou ne se fasse pas, et que l'un ou l'autre arrive par des gens qui

agissent, ou par ignorance, ou avec une entière connaissance, ou de

propos délibéré.

Il est vrai que cela renferme une quatrième manière, qui est lorsqu'une

personne va pour commettre un crime, le voulant et le sachant, et ne

l'exécute point. Mais cette manière est très-mauvaise; car, outre que

cela est horrible, il n'y a rien de tragique, parce que la fin n'a rien

de touchant.

Voilà pourquoi les poètes n'ont pas suivi cette quatrième manière; ou

s'ils l'ont fait, ça a été très-rarement. Sophocle s'en est servi une

seule fois dans son _Antigone_, où Hæmon veut tuer son père Créon. Dans

ces occasions, il vaut mieux que le crime s'exécute comme dans la

première manière.

La seconde manière est encore préférable à celle-là; car alors le crime

n'a rien de scélérat, et la reconnaissance est très-pathétique.

La meilleure de toutes ces manières, c'est la troisième, qu'Euripide a

suivie dans son _Cresphonte_, où Mérope reconnaît son fils comme elle va

le tuer; et dans son _Iphigénie_, où cette princesse reconnaît son frère

lorsqu'elle va le sacrifier: c'est ainsi que, dans l'_Hellé_, Phryxus

reconnaît sa mère sur le point de la livrer à ses ennemis.

On voit par là que peu de familles peuvent fournir de bons sujets de

tragédie: la raison de cela est que les premiers poètes, en cherchant

des sujets, ne les ont pas tirés de leur art, mais les ont empruntés de

la fortune, dont ils ont suivi les caprices dans leurs imitations. Voilà

pourquoi les poètes modernes sont forcés d'avoir souvent recours à ces

mêmes familles, dans lesquelles la fortune a permis que tous ces grands

malheurs soient arrivés.

DÉLIBÉRATION.

On entend ici par le mot de délibération, non pas ces incertitudes où se

livre un personnage combattu par les divers mouvemens de sa passion,

comme dans le monologue où Rodrigue balance entre son amour et son

devoir; celui où Émilie délibère sur le péril où elle expose Cinna; la

scène où Auguste est certain de ce qu'il doit faire dans la dernière

conjuration dont son favori s'était rendu le chef, etc: ce sont des

combats du cœur; les discours y sont impétueux, animés; tout y porte le

caractère théâtral; et ils sont l'âme de la tragédie.

On parle ici de ces délibérations sur une question importante qui

intéresse le sort d'un empire: telle est celle d'Auguste, lorsqu'il veut

quitter l'empire; telle est encore celle où Ptolomée examine s'il doit

recevoir Pompée, ou lui donner la mort.

On peut citer de même la scène où Mithridate propose à ses enfans le

dessein d'aller porter la guerre en Italie, celle où Mahomet propose à

Zopire de le servir dans ses desseins, s'il veut revoir ses enfans.

Quoique, dans ces deux dernières pièces, le principal personnage soit

décidé sur le parti qu'il doit prendre, cependant il éprouve de si

grandes contradictions du personnage avec qui il est en scène, qu'on

peut regarder ces morceaux comme de vraies délibérations.

Observons que ces scènes sont dangereuses au théâtre, et qu'il ne faut

les y mettre qu'avec beaucoup de précautions.

La première condition est que le sujet soit grand, illustre et

extraordinaire. Il faut ensuite que le motif d'une délibération mise sur

la scène soit pressant et nécessaire.

Il faut que les raisonnemens répondent à la grandeur du sujet.

Il ne faut jamais attendre que le théâtre soit dans la chaleur et

l'activité de l'intrigue, pour faire ces délibérations, parce qu'elles

la ralentissent et en étouffent les beautés. Le second acte, ou tout au

plus le commencement du troisième, paraissent en être la place

naturelle.

Il y en a cependant qui ouvrent la scène; telle est celle de Brutus, où

l'on examine s'il faut recevoir ou non l'ambassadeur de Tarquin mais

cette délibération n'étant pas en elle-même d'une extrême importance, et

n'occupant pas la scène entière, ne conclut rien contre la règle que

nous venons d'établir. Celle d'Aususte est au second acte; celle de

Mahomet au second acte; celle de Mithridate au commencement du

troisième.

Mais la condition la plus nécessaire, c'est que la délibération même

soit tellement attachée au sujet, et que ceux qui donnent conseil soient

si fort intéressés en ce qu'ils proposent, que les spectateurs brûlent

d'envie de connaître leurs sentimens. Il faut, de plus, que le parti

qu'on prendra ait de l'influence sur tout le reste de la pièce.

La délibération d'Auguste remplit toutes ces conditions: elle est

importante, elle intéresse tout l'univers connu; elle saisit le

spectateur, informé de la haine d'Emilie, de l'amour de Cinna, de la

conspiration faite contre l'empereur. On veut savoir ce que diront Cinna

et Maxime, quel parti ils prendront; ils deviennent des acteurs

intéressans; et quand on voit ces deux traîtres chargés de nouveaux

bienfaits de l'empereur, l'incertitude du spectateur et l'intérêt

redoublent encore.

Il n'en est pas de même de celle de Pompée; elle n'est pas nécessaire à

l'action. Ptolomée pouvait délibérer en son cabinet s'il recevrait

Pompée ou s'il lui donnerait la mort, et rentrer en apprenant au

spectateur le parti qu'il a pris.

Racine a bien senti la nécessité de lier ces sortes de scènes à

l'action. Il commence par préparer avec soin la proposition de

Mithridate. A peine le héros est-il arrivé, qu'il dit un mot de son

projet à ses enfans:

Tout vaincu que je suis, et voisin du naufrage,

Je médite un dessein digne de mon courage,

Vous en serez bientôt instruits plus amplement.

Écoutons ce grand poète lui-même. «Cette entreprise (de descendre en

Italie) fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie.

J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet; je m'en suis servi

pour faire connaître à Mithridate les secrets sentimens de ses deux

fils.»

On ne peut prendre trop de précautions pour ne rien mettre sur le

théâtre qui ne soit très-nécessaire; et les plus belles scènes sont en

danger d'ennuyer, du moment qu'on peut les séparer de l'action, et

qu'elles l'interrompent, au lieu de la conduire vers sa fin.

C'est ce qu'on peut reprocher à la belle scène de l'entrevue de

Sertorius et de Pompée, qui ne produit rien dans la pièce. «Si elle

faisait naître, dit Voltaire, la conspiration ou quelque intrigue

intéressante et terrible, elle eût été une beauté tragique, au lieu

qu'elle n'est qu'une beauté de dialogue.»

Celle de Brutus est intéressante, en ce qu'elle a de l'effet sur le

reste de la pièce: c'est Brutus même qui veut qu'on reçoive

l'ambassadeur de Tarquin, et qui par là prépare la séduction et la mort

de son fils.

Celle de Mahomet est de la plus grande importance; elle sert à

développer les projets d'un ambitieux qui veut donner de nouvelles lois

et une nouvelle religion à l'univers; elle est d'ailleurs intimement

liée à l'action. Zopire, en refusant la proposition de Mahomet, l'irrite

par sa fermeté, et le met dans le cas d'écouter l'avis d'Omar, qui lui

conseille de faire périr Zopire par Séide, et de plus prépare la

reconnaissance, en apprenant à Zopire que ses enfans vivent encore.

Ou cite encore, dans Corneille, la délibération où Attila examine s'il

doit se joindre aux Français pour achever d'accabler l'empire romain, ou

défendre l'empire romain contre les Français. Cette scène est encore une

beauté de dialogue, plutôt qu'une beauté dramatique; mais son plus grand

défaut est d'être dans une pièce dépourvue d'intérêt.

Le poète dans les délibérations, doit chercher à se ménager de grands

tableaux, tels qu'on en voit dans la scène de Mahomet et de Zopire; ils

doivent être suivis, s'il est possible, d'un dialogue vif et pressé,

pour réveiller le spectateur qui a prêté une longue attention aux

projets du principal personnage.

TIRADES.

Expression nouvellement introduite dans la langue, pour désigner

certains lieux communs dont nos poètes dramatiques, surtout,

embellissent, ou, pour mieux dire, défigurent leurs ouvrages.

S'ils rencontrent par hasard, dans le cours d'une scène, les mots de

misère, de vertu, de crime, de patrie, de superstition, de prêtres, de

religion, etc., ils ont, dans leurs portefeuilles, une demi-douzaine de

vers faits d'avance, qu'ils plaquent dans ces endroits.

Il n'y a qu'un art incroyable, un grand charme de diction, et la

nouveauté ou la force des idées, qui puissent faire supporter ces hors

d'œuvres.

Pour juger combien ils sont déplacés, on n'a qu'à considérer l'embarras

de l'acteur dans ces endroits; il ne sait à qui s'adresser. Est-ce à

celui avec lequel il est sur la scène? cela serait ridicule; on ne fait

pas de ces sortes de petits sermons à ceux qu'on entretient de sa

situation; est-ce au parterre? on ne doit jamais lui parler.

Les tirades, quelque belles qu'elles soient, sont donc de mauvais goût,

et tout homme un peu versé dans la lecture des anciens, les rejettera

comme le lambeau de pourpre dont Horace a dit:

Purpureus latè qui splendeat unus et alter

Assuitur pannus: sed non erat his locus.

Cela sent l'écolier qui fait l'amplification.

CARACTÈRES.

Le caractère, dans les personnages qu'un poète dramatique introduit sur

la scène, est l'inclination ou la passion dominante qui éclate dans

toutes les démarches et les discours de ces personnages; il est le

principe et le premier mobile de toutes leurs actions; par exemple,

l'ambition dans César, la jalousie dans Hermione, la vengeance dans

Atrée, la probité dans Burrhus.

L'art de dessiner, de soutenir, de renforcer un caractère, est une des

parties les plus importantes de l'art dramatique; et quoique les

principes soient à peu près les mêmes pour la tragédie et la comédie,

nous séparerons les deux genres, pour éviter de dire des choses trop

vagues; et nous commencerons par la tragédie.

Les tragiques grecs paraissent n'avoir fait qu'ébaucher cette partie de

leur art. Homère fût leur maître en ceci comme en tout; mais il n'alla

pas beaucoup plus loin que ses imitateurs. Achille, Agamemnon, Ajax,

Ulysse, sont peints plus fortement dans l'Iliade que dans les poètes qui

les ont introduits sur la scène, quoique le théâtre exige des traits

plus caractérisés. C'est que les tragiques grecs, contens de dessiner

d'après Homère, et de ne point démentir l'idée qu'on s'était faite de

leurs personnages, ne songeaient point à y ajouter.

Ce sont les modernes qui ont senti les premiers que chaque mot échappé à

leur personnage devait peindre son âme, la montrer tout entière, la

distinguer de tous les autres, d'une manière neuve et frappante,

renforcer son caractère, et le porter au point par-delà lequel il

cesserait d'être dans la nature.

C'est Corneille qui nous a donné les premières leçons de ce grand art;

et s'il y à manqué dans _Cinna_ qui est quelquefois trop avili, dans

_Horace_ qui devient l'assassin de sa sœur, on le retrouve dans

_Rodrigue_, _Chimène_, _Pauline_, _Cléopâtre_ et _Nicomède_.

Racine est admirable en cette partie; et hors Néron et Mithridate,

dégradés par la supercherie dont ils usent envers leurs rivaux, tous les

autres soutiennent l'idée que le poète a donnée d'eux dès les premiers

vers, et chaque mot y ajoute un nouveau trait. Toutes ses pièces et

celles de Voltaire sont des applications de ce précepte.

Les premiers mots du principal personnage doivent peindre son caractère,

et d'une manière attachante. Voyez, dans _Bajazet_ comme l'âme d'Acoma

se développe avec l'exposition du sujet; comme Rhadamiste vous saisit,

quand, dès les premiers vers, il dit à son ami:

Ne me regarde plus que comme un furieux,

Trop digne du courroux des hommes et des dieux,

Qu'a proscrit dès long-temps la vengeance céleste;

De crimes, de remords, assemblage funeste;

Indigne de la vie et de ton amitié,

Objet digne d'horreur, mais digne de pitié;

Traître envers la nature; envers l'amour, perfide;

Usurpateur, ingrat, parjure, parricide;

Sans les remords affreux qui déchirent mon cœur,

Hiéron, j'oublîrais qu'il est un ciel vengeur.

Remarquez comme la déclaration d'Orosmane à Zaïre rassemble tous les

traits de son caractère: excès d'amour, fierté, générosité, violence,

germe de jalousie, etc.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 7 / 18 段