C'est encore le mérite de _Sémiramis_. Le grand-prêtre, qui reçoit des

mains d'Arsace le coffre qui contient la lettre, le glaive et la

couronne de Ninus, forme dès lors le nœud et prépare le dénoûment.

C'est le comble de l'art.

Les anciens ont connu ces expositions en tableaux. Voyez celle de

l'_Œdipe roi_. L'ouverture de la scène présente aux yeux une place

publique, un palais, un autel; à la porte du palais d'Œdipe, des

enfans, des vieillards prosternés, demandant la fin de leurs maux.

En remontant encore plus haut, on peut voir, par l'exposition des

_Cœphores_, comment Eschyle avait conçu la tragédie. Le fond de la

scène est le tombeau d'Agamemnon. Oreste y arrive avec Pilade; il

invoque Mercure qui préside aux funérailles; il coupe sa chevelure pour

la répandre sur le monument; et tandis qu'il est occupé à cette pieuse

cérémonie, il aperçoit de loin Électre sa sœur, à la tête d'une troupe

de jeunes filles qui s'avancent avec des dons pour le mort.

La Motte, après avoir loué les expositions en tableaux, prétend qu'elles

sont très-dangereuses, et que l'auteur, avant de les hasarder, doit bien

consulter ses forces. Selon lui, il est à craindre que le spectateur ne

voie avec peine le théâtre presque vide, après l'avoir vu occupé par une

foule de personnages. Cette crainte peut être fondée: mais il n'y a

guère que le défaut d'intérêt dans les actes suivans, qui rappèle au

spectateur que le théâtre était rempli au premier acte: témoin _Brutus_

et les ouvrages déjà cités.

Les principes de l'exposition sont les mêmes pour la comédie. La plus

grande attention de l'auteur doit être de faire marcher de front le

comique, le développement du sujet et celui des caractères.

Quand la pièce est un tissu de caractères, il est permis de s'occuper de

leur développement, plus encore que de l'exposition du sujet. Telle est

la première scène du _Misanthrope_, qui est employée principalement à

dessiner les caractères d'Alceste et de Philinte.

ÉPISODE.

C'était chez les Grecs, une des parties de quantité de la tragédie.

On appelait ainsi cette portion du drame qui était entre les chants du

chœur; elle équivalait à nos trois actes du milieu.

Ce récit des acteurs, interposé entre les chants du chœur, étant

distribué en plusieurs morceaux différens, on peut le considérer comme

un seul épisode composé de plusieurs parties; à moins qu'on n'aime mieux

donner à chacune de ses parties le nom d'épisode.

En effet, c'était quelquefois un même sujet divisé en différens récits,

et quelquefois chaque récit contenait un sujet particulier dépendant des

autres. Mais ce qui n'avait été qu'un ornement dans la tragédie, en

étant devenu la partie principale, on regarde la totalité des épisodes

comme ne devant former qu'un seul corps dont les parties soient

dépendantes les unes des autres.

Les meilleurs poètes conçurent leurs épisodes de la sorte, et les

tirèrent d'une même action; pratique si généralement établie du temps

d'Aristote, qu'il en a fait une règle: en sorte qu'on nommait simplement

tragédies, les pièces où l'unité de ces épisodes était observée, et

tragédies épisodiques, celles où elle était négligée. Les mauvais poètes

tombaient dans ce défaut par ignorance, et les bons par leur

complaisance pour quelques acteurs aimés du public, à qui l'on voulait

donner des rôles, sans que la contexture de la pièce l'exigeât ou le

permît.

Parmi nous, l'épisode se prend pour un incident ou une action détachée

qu'un poète insère dans son ouvrage et lie à son action principale, pour

y jeter une plus grande diversité d'événemens. Les actions les plus

simples sont les plus sujettes à cette irrégularité, en ce qu'ayant

moins d'incidens et de parties que les autres plus composées, elles ont

plus besoin qu'on y en ajoute d'étrangères.

Un poète peu habile épuisera quelquefois tout son sujet dès le second

acte, et se trouvera par là dans la nécessité d'avoir recours à des

actions étrangères pour remplir les autres actes: c'était le défaut des

premiers poètes français. Pour remplir chaque acte, ils prenaient des

actions qui appartenaient bien au même héros, mais qui n'avaient aucune

liaison entre elles.

Le poète doit choisir, autant qu'il est possible, des sujets dont le

fond lui fournisse les incidens et les obstacles qui doivent concourir à

l'action principale; mais lorsque le sujet n'en suggère point, ou que

les incidens ne sont point par eux-mêmes assez importans pour produire

les effets qu'on se propose, alors le poète doit employer toutes les

ressources de son art à lier tellement l'épisode à son sujet, qu'il y

devienne comme absolument nécessaire.

Racine a donné, dans _Andromaque_ et dans _Iphigénie_, deux modèles

admirables de la manière dont un épisode doit être lié à l'action. Dans

_Andromaque_, Oreste, ouvrant la scène, déclare à Pilade sa passion pour

Hermione, et y intéresse tellement le spectateur, qu'on est tenté de

prendre cet amour épisodique pour l'action principale. Il est le

représentant de la Grèce; il vient demander à Pyrrhus le fils d'Hector;

enfin, son rôle est si bien lié à l'action qu'il est impossible de l'en

séparer.

Même artifice à peu près dans _Iphigénie_. Dès le premier acte,

l'arrivée d'Ériphile est annoncée; on explique même le sujet de sa

venue. Elle veut interroger Calchas sur le secret de sa naissance; elle

est liée d'amitié avec Iphigénie; elle est captive d'Achille, et

Iphigénie le prie de la délivrer. C'est elle qui déclare aux Grecs le

projet du départ de la reine et de la princesse; c'est elle qui est la

victime du sacrifice qu'elle veut hâter, et elle ne tient guère moins à

la pièce qu'Oreste dans _Andromaque_.

Voyez encore la manière dont Voltaire, dans _Sémiramis_, a lié à son

sujet l'amour d'Arsace et d'Azéma; et dans _Mahomet_, celui de Palmire

et de Séide.

On connaît encore, sur le théâtre français, une espèce d'ouvrages nommés

comédies épisodiques, ou pièces à tiroir. Les _Fâcheux_ sont le modèle

des pièces de ce genre, et jamais aucun auteur n'a pu en approcher.

Ces ouvrages sont composés d'un certain nombre de scènes détachées, qui

ont un rapport à un certain but général. Le secret de l'auteur consiste

à faire passer rapidement devant les yeux du spectateur un grand nombre

de personnages qui viennent donner ou montrer des ridicules; ce sont

surtout des travers de modes que l'on attaque ordinairement dans ces

pièces.

Le nom de comédie ne leur convient nullement puisque la comédie est une

action et emporte dans son idée l'unité d'action; mérite qui manque

absolument à ces ouvrages, qui ne sont que des déclamations partagées en

plusieurs points.

Les anciens ne connaissaient point les pièces épisodiques; mais ils

avaient une autre manière d'attaquer en même temps plusieurs espèces de

ridicules et de les immoler à la fois. Les chœurs de leurs comédies

étaient en partie destinés à cet usage; ils y rassemblaient plusieurs

personnages ridicules sur lesquels le poète lançait rapidement une foule

de traits.

Nos auteurs ont préféré la méthode d'immoler leurs victimes

successivement.

Au reste, cet usage dura peu chez les Grecs, c'était dans les chœurs

que les poètes portaient le plus loin la licence, et c'est sur les

chœurs principalement que tombe la réforme qui sert d'époque à la

comédie nouvelle.

Quand le poète introduit deux intrigues dans sa pièce, il doit conduire

les deux actions de manière que leur mouvement soit égal et ne se nuise

point réciproquement: c'est alors qu'il faut éviter la multiplication

des incidens, qui détournerait l'attention des spectateurs.

Si la pièce dans laquelle on introduit un épisode est une comédie de

caractère, il faut avoir égard à deux choses: la première, que les

intrigues des deux actions soient légères; la seconde, que le caractère

les embrasse toutes deux. C'est ainsi que Molière en a usé dans

l'_Avare_.

Harpagon, père d'Élise et amoureux de Marianne, embrasse les deux

intrigues, l'une de Valère amant de sa fille, et l'autre de son fils

Cléante amoureux de Marianne. Ces deux intrigues sont légères, parce

qu'elles sont subordonnées au caractère principal de l'Avare, qui les

occupe et les fait marcher.

CATASTASE.

La catastase est, selon quelques-uns, la troisième partie du poème

dramatique chez les anciens, dans laquelle les intrigues, nouées dans

l'_épitase_ ou l'_exposition_, se soutiennent, continuent, augmentent

jusqu'à ce qu'elles se trouvent préparées par le dénoûment qui doit

arriver dans la catastrophe.

Quelques auteurs confondent la catastase avec l'épitase; ou ne les

distinguent tout au plus qu'en ce que l'une est le commencement, et

l'autre la suite du nœud de l'intrigue.

Ce mot veut dire en grec _constitution_, parce que c'est cette partie

qui forme comme le corps de l'action théâtrale, que la protase ne fait

que préparer, et la catastrophe démêler.

ÉPILOGUE.

Aristote définit l'épilogue, une partie qu'on récite dans la tragédie,

lorsque le chœur a chanté pour la dernière fois.

Dans la poésie dramatique, il signifiait, chez les anciens, ce qu'un des

principaux acteurs adressait aux spectateurs lorsque la pièce était

finie, et qui contenait ordinairement quelques réflexions relatives à

cette même pièce et au rôle qu'y avait joué cet acteur.

Parmi les modernes, ce nom et ce rôle sont inconnus; mais à l'épilogue

des anciens, ils ont substitué l'usage des petites pièces ou comédies,

qu'on fait succéder aux pièces sérieuses, afin, dit-on, de calmer les

passions et de dissiper les idées tristes que la tragédie aurait pu

exciter.

L'épilogue n'a pas toujours été d'usage sur le théâtre des anciens; et

il n'est pas, à beaucoup près, de l'antiquité du prologue.

Il est vrai que plusieurs auteurs ont confondu, dans le drame grec,

l'épilogue avec ce qu'on nommait exode, trompés par la définition

d'Aristote. Mais ces deux choses étaient en effet aussi différentes que

l'étaient nos grandes et nos petites pièces; l'_exode_ étant (comme on

l'a dit ci-devant) une des parties de la tragédie, c'est-à-dire, la

quatrième et dernière, qui renfermait la catastrophe ou le dénoûment de

l'intrigue, et répondait à notre cinquième acte: au lieu que l'épilogue

était hors d'œuvre, et n'avait tout au plus que des rapports

arbitraires et fort éloignés avec la tragédie.

RÉCIT DRAMATIQUE.

Le récit dramatique qui termine ordinairement nos tragédies, est la

description d'un événement funeste, destiné à mettre le comble aux

passions tragiques, c'est-à-dire, à porter à leur plus haut point la

terreur et la pitié, qui se sont accrues durant tout le cours de la

pièce.

Ces sortes de récits sont, pour l'ordinaire, dans la bouche des

personnages qui, s'ils n'ont pas un intérêt à l'action du poème, en ont

du moins un très-fort qui les attache au personnage le plus intéressé

dans l'événement funeste qu'ils ont à raconter. Ainsi, quand ils

viennent rendre compte de ce qui s'est passé sous leurs yeux, ils sont

dans cet état de trouble qui naît du mélange des passions.

La douleur, le désir de faire passer cette douleur chez les autres, la

juste indignation contre les auteurs du désastre dont ils viennent

d'être témoins, l'envie d'exciter à les en punir, et les divers

sentimens qui peuvent naître des différentes raisons de leur attachement

à ceux dont ils déplorent la perte: toutes ces raisons agissent en eux,

en même temps, indistinctement, sans qu'ils le sachent eux-mêmes, et les

mettent dans une situation à peu près pareille à celle où Longin nous

fait remarquer qu'est Sapho, qui, racontant ce qui se passe dans son âme

à la vue de l'infidélité de celui qu'elle aime, présente en elle, non

une passion unique, mais un concours de passions.

On voit aisément que je me restreins aux récits qui décrivent la mort

des personnages pour lesquels on s'est intéressé durant la pièce.

Les récits de la mort des personnages odieux ne sont pas absolument

assujétis aux mêmes règles, quoique cependant il ne fût pas difficile

de les y ramener, à l'aide d'un peu d'explication.

Le but de nos récits étant donc de porter la terreur et la pitié le plus

loin qu'elles puissent aller, il est évident qu'ils ne doivent renfermer

que les circonstances qui conduisent à ce but.

Dans l'événement le plus triste et le plus terrible, tout n'est pas

également capable d'imprimer de la terreur ou de faire couler des

larmes. Il y a donc un choix à faire; et ce choix commence par écarter

les circonstances frivoles, petites et puériles. Voilà la première règle

prescrite par Longin; et sa nécessité se fait si bien sentir qu'il est

inutile de la détailler plus au long.

La seconde règle est de préférer, dans le choix des circonstances,

celles qui sont principales. La raison de cette règle est claire. Il est

impossible, moralement parlant, que, dans les grands mouvemens, le feu

de l'orateur ou du poète se soutienne toujours au même degré. Pendant

qu'on passe en revue une longue file de circonstances, le feu se

ralentit nécessairement, et l'impression qu'on veut faire sur l'auditeur

languit en même temps. Le pathétique manque une partie de son effet; et

l'on peut dire que, dès qu'il en manque une partie, il le perd tout

entier. Cette seconde règle n'est pas moins nécessaire pour nos récits

que la première. Les personnages qui les font, sont dans une situation

extrêmement violente; et ce que le poète leur fait dire, doit être une

peinture exacte de leur situation. Le tumulte des passions qui les

agitent, ne les rend eux-mêmes attentifs, dans le désordre d'un premier

mouvement, qu'aux traits les plus frappans de ce qui s'est passé sous

leurs yeux.

Je dis dans le désordre d'un premier mouvement, parce que ce qu'ils

racontent venant de se passer dans le moment même, il serait absurde de

supposer qu'ils eussent eu le temps de la réflexion, et que le comble du

ridicule serait de les faire parler comme s'ils avaient pu méditer à

loisir l'ordre et l'art qu'il leur faudrait employer pour arriver plus

sûrement à leurs fins. C'est pourtant sur ce modèle si déraisonnable,

que sont faits la plupart des récits de nos tragédies, et on n'en

connaît guère qui ne pèche contre la vraisemblance.

La troisième règle est que les récits soient rapides, parce que les

descriptions pathétiques doivent être presque toujours véhémentes, et

qu'il n'y a point de véhémence sans rapidité.

Nos récits sont asservis à cette règle; mais il ne paraît pas que la

plupart de nos tragiques la connaissent ou qu'ils se soucient de la

pratiquer. Si leurs récits font quelque impression au théâtre, elle est

l'ouvrage de l'acteur qui supplée par son art à ce qui leur manque.

Le style le plus vif et le plus serré convient à nos récits. Les

circonstances doivent s'y précipiter les unes sur les autres; chacune

doit être présentée avec le moins de mots qu'il est possible.

Ce n'est point à Racine, comme poète, que l'on fait le procès dans son

récit: c'est à Racine faisant parler Théramène; c'est à Théramène

lui-même, qui ne peut pas plus jouir des privilèges accordés aux poètes,

qu'aucun personnage de tragédie. La première partie du récit de

Théramène répond à ceux que les anciens ont faits de la mort

d'Hippolyte. Racine en avait trois devant les yeux: celui d'Euripide,

celui d'Ovide et celui de Sénèque. Il les admira; et, selon toute

apparence, les fautes qu'on lui reproche ne viennent que de la noble

ambition qu'il a eue de vouloir surpasser tous ces modèles. Au reste, on

a discuté ce beau morceau, avec la dernière rigueur, dans la dernière

édition de Despréaux, à cause de l'excellence de l'auteur; mais les

critiques qu'on en a faites, toutes bonnes qu'elles puissent être, ne

tournent qu'à la gloire des talens admirables d'un illustre écrivain,

qui, dès l'instant qu'il commença de donner ses tragédies au public, fit

voir que Corneille, le grand Corneille, n'était plus le seul poète

tragique en France.

MONOLOGUE ET MONODIE.

Le monologue est le discours d'un seul personnage.

Encore que je n'aie point trouvé le terme de _monologue_ chez les

auteurs anciens qui nous ont parlé du théâtre, ni même dans le grand

œuvre de Jules Scaliger, lui qui n'a rien oublié de curieux sur ce

sujet, il ne faut pourtant pas laisser d'en dire mon sentiment, selon

l'intelligence des modernes, pour ne pas me départir des choses qui sont

reçues parmi eux.

Je commence par une observation nécessaire, en avertissant d'abord qu'on

ne doit pas confondre la monodie des anciens avec ce qu'aucuns appellent

maintenant monologues: car, quoique la monodie soit une pièce de poésie

chantée ou récitée par un homme seul, l'usage néanmoins la restreint

pour signifier les vers lugubres qui se chantaient par l'un de ceux qui

composaient le chœur en l'honneur d'un mort; et l'on tient qu'Olimpe,

musicien, fut le premier qui en usa de la sorte en faveur de Pithon, au

rapport d'Aristoxène.

Je m'étonne qu'un moderne ait dit que la monodie est un poème composé

pour un seul personnage, tel que la _Cassandre_ de Licophron; car

n'étant pas même d'accord avec Scaliger touchant l'intelligence de ce

simple terme poétique, il me semble qu'on peut bien aussi n'approuver

pas son opinion.

D'ailleurs, il y a des savans qui ne veulent point recevoir le mot grec

pour signifier l'entretien d'un homme seul, mais bien un discours en

tout semblable, sans aucune variété. J'estime donc que, de nos jours, on

a nommé monologues, ce que les anciens appelaient en grec _récit d'un

seul personnage_, par exemple, plusieurs églogues grecques et latines,

et plusieurs discours du chœur dans les premières comédies, et que

Striblin appelle _monodies_, mettant de ce nombre le discours d'Electre

seule dans Euripide, et un autre encore d'elle-même dans Sophocle, bien

qu'elle parle en la présence du chœur.

J'avoue qu'il est quelquefois bien agréable sur le théâtre de voir un

homme seul ouvrir le fond de son âme, de l'entendre parler hardiment de

toutes ses plus secrètes pensées, expliquer tous ses sentimens, et dire

tout ce que la violence de sa passion lui suggère; mais il n'est pas

toujours bien facile de le lui faire faire avec vraisemblance.

Les anciens tragiques ne pouvaient faire ces monologues, à cause des

chœurs qui ne sortaient point du théâtre; et si ma mémoire ne me

trompe, hors celui qu'Ajax (dans Sophocle) fait sur le point de mourir

au coin d'un bois pendant que le chœur est sorti pour le chercher, je

ne crois pas qu'il s'en trouve un dans les trente-cinq tragédies qui

restent.

Je sais bien que souvent on ne trouve intitulé, dans nos scènes, qu'un

acteur; mais, si l'on y prend garde, on reconnaîtra qu'il n'est pas seul

sur le théâtre, et que son discours s'adresse à des gens qui le suivent

en personne, quoiqu'ils ne soient point marqués à l'édition.

Quant aux prologues, ils sont récités ordinairement par des personnages

seuls, mais non pas en forme de monologues: c'est une scène hors

d'œuvre, qui, à la vérité, fait bien partie du poème ancien, mais non

pas de l'action théâtrale; c'est un discours qui s'adresse aux

spectateurs et en leur faveur, pour les instruire du fond de l'histoire,

en attendant l'entrée du chœur, où commence précisément l'action, selon

Aristote.

Les deux comiques latins que nos modernes ont imités, ont inséré

plusieurs monologues dans presque toutes les comédies que nous en avons;

mais comme il y en a quelques-uns qui sont faits à propos, et d'autres

contre toute raison, je n'en veux pas faire ici le jugement en détail.

Je dirai seulement ce que j'estime qu'il faut observer pour faire un

monologue avec vraisemblance; et si l'on approuve mes sentimens, l'on

pourra juger quels sont les bons et les mauvais, tant chez les anciens

que chez les modernes.

Premièrement, il ne faut jamais qu'un acteur fasse un monologue en

parlant aux spectateurs, et seulement pour les instruire de quelques

circonstances qu'ils doivent savoir; mais il faut chercher, dans la

vérité de l'action, quelque raison qui l'ait pu obliger à faire ce

discours; autrement c'est un vice dans la représentation; vice que l'on

trouve fréquemment dans Plaute; et que Térence n'a pas entièrement

évité.

2º Quand celui qui croit parler seul est entendu par hasard de quelque

autre, pour lors il doit être réputé parler tout bas; d'autant qu'il

n'est point vraisemblable qu'un homme seul crie à haute voix, comme il

faut que les histrions fassent pour être entendus.

Je demeure d'accord avec Scaliger, que c'est un défaut du théâtre; et je

l'excuse avec lui par la nécessité de la représentation, étant

impossible de représenter les pensées d'un homme autrement que par ses

paroles. Mais ce qui fait paraître ces défauts sur le théâtre, c'est

quand un autre acteur entend tout ce que dit celui qui parle seul: car

alors nous voyons bien qu'il disait tout haut ce qu'il devait seulement

penser; et bien qu'il soit quelquefois arrivé qu'un homme ait parlé tout

haut de ce qu'il ne croyait et ne devait se dire qu'à lui-même, nous ne

le souffrons pas néanmoins au théâtre, parce que l'on ne doit pas y

représenter si grossièrement l'imprudence humaine, en quoi Plaute a

souvent péché.

En ces rencontres donc, il faut trouver une raison de vraisemblance qui

oblige cet acteur à parler tout haut, ce qui est assez difficile; car

l'excès de la douleur ou d'une passion n'est pas, à mon avis, suffisant.

Il peut bien obliger un homme à faire quelques plaintes en paroles

interrompues, mais non pas un discours de suite et tout raisonné: ou

bien il faudrait que le poète usât d'une telle adresse en la composition

de ce monologue, que l'acteur dût élever sa voix en récitant certaines

paroles seulement, et la modérer en d'autres; et cela, afin qu'il soit

vraisemblable que l'autre acteur, qui l'écoute de loin, puisse entendre

les unes comme prononcées tout haut, et par l'effet d'une passion qui

éclaterait à diverses reprises, mais non pas les autres, comme étant

prononcées tout bas.

Or, pour dire ce qui me semble de cette composition, il faudrait que

l'autre acteur, après la parole prononcée d'une voix fort haute par

celui qui ferait ce monologue, dît quelques paroles d'étonnement et de

joie, selon le sujet, et qu'il se fâchât de ne pouvoir ouïr le reste;

quelquefois même, quand l'acteur qui ferait le monologue retiendrait sa

voix, il faudrait que l'autre remarquât toutes ses actions, comme d'un

homme qui rêverait profondément et qui serait travaillé d'une violente

inquiétude.

Ainsi, peut-être, pourrait-on conserver la vraisemblance et faire un

beau jeu de théâtre; mais alors, il faudrait éviter de confier ces rôles

à ces acteurs présomptueux et ignorans, qui s'imaginent faire tout

admirablement, et qui, quoiqu'ils ne sachent rien faire bien, ne

prennent conseil que de leur insuffisance. A moins d'avoir des gens

aussi dociles que furent autrefois ceux de la nouvelle troupe du Marais,

on aurait bien de la peine à faire réussir une scène de cette qualité.

La troisième observation touchant les monologues, est de les faire en

telle sorte qu'ils aient pu vraisemblablement avoir lieu, sans que la

considération de la personne, du lieu, du temps et des autres

circonstances, ait dû l'empêcher.

Par exemple, il ne serait pas vraisemblable qu'un général d'armée venant

de prendre par force une ville importante, se trouvât seul dans la

grande place; et, par conséquent, si l'on mettait un monologue en la

bouche de ce personnage, on ferait une chose ridicule.

Qu'un grand seigneur reçût un affront dans la salle du palais royal et

qu'il y demeurât seul, faisant une longue plainte de son malheur, en

lui-même; ce serait une invraisemblance.

Il n'y aurait pas d'apparence qu'un amant eût nouvelle que sa maîtresse

est en grand péril, et qu'il s'amusât tout seul à quereller les destins,

au lieu de courir à son secours. On ne lui pardonnerait pas cette

conduite dans la représentation, non plus que dans la vérité.

En ces rencontres donc, il faut trouver des couleurs pour obliger un

homme à faire éclater tout haut sa passion, ou bien lui donner un

confident avec lequel il puisse parler comme à l'oreille; en tout cas,

le mettre en lieu commode pour s'entretenir seul et rêver à son aise, ou

enfin lui donner un temps propre pour se plaindre à loisir de sa

mauvaise fortune. En un mot, partout il se faut laisser conduire par la

vraisemblance, comme par la seule lumière du théâtre.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 4 / 18 段