Pourquoi immole-t-on les étrangers dans la terre barbare où son frère la

rencontre?

Comment a-t-il été pris?

Il vient pour obéir à un oracle; et pourquoi cet oracle?

Il est reconnu par sa sœur; mais cette reconnaissance ne pouvait-elle

se faire autrement?

Toutes ces choses sont hors du sujet; il faut les suppléer dans la

fable.

Selon le même Aristote, il faut dresser tout le plan de son sujet, le

mettre par écrit le plus exactement qu'on le peut, et le faire passer

tout entier sous ses yeux; car en voyant ainsi nous-mêmes

très-clairement toutes ses parties, comme si nous étions mêlés dans

l'action, nous trouverons bien sûrement ce qui sied, et nous

remarquerons jusqu'aux moindres défauts et jusqu'aux moindres

contrariétés qui pourraient nous être échappées.

Il veut encore qu'en composant on imite les gestes et l'action de ceux

qu'on fait parler; car, de deux hommes qui seront d'un égal génie, celui

qui se mettra dans la passion sera toujours plus persuasif: et une

preuve de cela, c'est que celui qui est véritablement agité, agite de

même ceux qui l'écoutent; celui qui est en colère, ne manque jamais

d'exciter les mêmes mouvemens dans le cœur des spectateurs.

Une invention purement raisonnable, dit le grand Corneille, peut être

très-mauvaise; une invention théâtrale que la raison condamne dans

l'examen, peut faire un très-grand effet: c'est que l'imagination émanée

de la grandeur du spectacle se demande rarement compte de son plaisir.

Si, dans le plan qu'on trace de son sujet, on commence par une situation

forte, il faut que tout le reste soit de la même vigueur, ou il

languira. Il est donc bien essentiel, en crayonnant son dessin, de

ménager les situations de manière qu'elles deviennent toujours plus

frappantes, plus intéressantes, plus terribles. Il faut commencer par le

plus faible pour aller par degrés au plus fort.

Le plan d'un drame peut être fait et très-bien fait, sans que le poète

sache rien encore du caractère qu'il attachera à ses personnages. Des

hommes de différens caractères sont tous les jours exposés à un même

événement. Celui qui sacrifie sa fille peut être ambitieux, faible ou

féroce; celui qui a perdu son argent peut être riche ou pauvre; celui

qui craint; pour sa maîtresse, bourgeois ou héros, tendre ou jaloux,

prince ou valet: c'est au poète à se décider pour l'un ou pour l'autre.

Une des meilleures règles pour bien former un plan, c'est de diviser

l'action principale en cinq parties bien distinctes, qui fassent autant

de tableaux différens qui ne se confondent pas les uns dans les autres,

et qui mettent une espèce d'unité dans chaque acte. Cette méthode

produit nécessairement deux effets; elle facilite l'attention du

spectateur, parce que les choses, plus liées entre elles, se lient aussi

plus facilement dans son esprit; et elle augmente d'ailleurs son

émotion, parce qu'il est frappé plus continûment par le même endroit.

SUJET.

LE sujet est ce que les anciens ont nommé, dans le poème dramatique, la

fable, et ce que nous nommons encore l'histoire ou le roman: c'est le

fonds principal de l'action d'une tragédie ou d'une comédie. Tous les

sujets frappans dans l'histoire ou dans la fable ne peuvent point

toujours paraître heureusement sur la scène: en effet, leur beauté

dépend souvent de quelque circonstance que le théâtre ne peut souffrir.

Le poète ne peut retrancher ou ajouter à son sujet, parce qu'il n'est

point d'une nécessité absolue que la scène donne les choses comme elles

ont été, mais seulement comme elles ont pu être.

On peut distinguer plusieurs sortes de sujets; les uns sont d'incidens,

les autres de passions: il y a des sujets qui admettent tout à la fois

les incidens et les passions.

C'est un sujet d'incidens, lorsque, d'acte en acte et presque de scène

en scène, il arrive quelque chose de nouveau dans l'action; c'est un

sujet de passion, quand, d'un fonds simple en apparence, le poète a

l'art de faire sortir des mouvemens rapides et extraordinaires, qui

portent l'épouvante ou l'admiration dans l'âme des spectateurs.

Enfin, les sujets mixtes sont ceux qui produisent en même temps la

surprise des incidens et le trouble des passions. Il est hors de doute

que les sujets mixtes sont les meilleurs et se soutiennent le mieux.

ROMAN.

C'EST le nom qu'on donne quelquefois au tissu d'événemens qui entrent

dans l'action. Ce mot sert aussi quelquefois à désigner les pièces dont

le fonds est un roman connu, telles que sont la plupart des pièces de La

Chaussée.

FABLE.

C'est, dans la poétique d'Aristote, une des six parties de la tragédie;

il en définit la composition des choses. Il divise les fables, en fables

simples et en fables implexes; il appelle simples, les actions qui,

étant continues et unies, finissent sans reconnaissance et sans

révolutions; il appelle implexes, celles qui ont la révolution ou la

reconnaissance, ou, mieux encore, toutes les deux.

Dans la fable simple, il n'y point de révolution décisive; les choses y

suivent un même cours, comme dans _Atrée_. Celui qui méditait de se

venger, se venge; celui qui, dès le commencement, était dans le malheur,

y succombe: et tout est fini. L'inconvénient de ces sortes de fables,

c'est qu'elles ne portent pas assez loin la terreur et la pitié.

La fable implexe est à révolution simple ou à révolution composée. Dans

le premier cas, s'il n'y a qu'un personnage principal, il est vertueux,

ou méchant, ou mixte; et il passe d'un état heureux à un état

malheureux, ou au contraire. S'il y a deux personnages principaux, l'un

et l'autre passent de la bonne à la mauvaise fortune, ou de la mauvaise

à la bonne; ou la fortune de l'un persiste, tandis que celle de l'autre

change; et ces combinaisons se multiplient par la qualité des

personnages, dont chacun peut être méchant ou bon, ou mêlé de vices et

de vertus.

La fable à révolution composée ou double, doit avoir deux personnages

principaux, bons, mauvais ou mixtes, et la même révolution doit les

faire changer de fortune en sens contraire.

Dans la fable unie et simple, si l'on représente le malheur du méchant,

ce malheur n'inspire ni pitié ni terreur; nous le regardons comme la

juste punition de son crime. Si c'est l'homme de bien qu'on nous retrace

dans le malheur et la disgrâce, son malheur, à la vérité, nous afflige

et nous épouvante, mais comme ce malheur ne change par aucune

révolution, il nous attriste, nous décourage, et finit par nous

révolter. Il ne reste donc à la fable simple que le malheur d'un

personnage mixte, c'est-à-dire qui ne soit ni tout-à-fait bon, ni

tout-à-fait méchant.

Dans les fables à double révolution, il faut éviter de faire entrer deux

principaux personnages de même qualité, car si, de ces deux hommes

également bons ou mauvais, ou mêlés de vices et de vertus, l'un devient

heureux et l'autre malheureux, l'impression de deux événemens opposés se

contrarie et se détruit. On ne sait plus si l'on doit s'affliger ou se

réjouir, ni ce qu'on doit craindre ou espérer.

Il faut éviter aussi d'y faire périr l'homme de bien et prospérer le

méchant; mais il faut observer la règle contraire, c'est-à-dire, que le

méchant tombe dans l'infortune, et que le juste, le vertueux, pour qui

on s'intéresse, passe du malheur à la prospérité. C'est ainsi que la

vertueuse Iphigénie, qu'on tremble de voir immolée selon l'oracle de

Calchas, se trouve sauvée; et Ériphile sa rivale, injuste et méchante,

se trouve, par la même révolution, la malheureuse victime désignée par

l'oracle; et elle s'immole elle-même de rage et de dépit.

La fable tragique, selon Aristote, peut se combiner de quatre manières

différentes: la première, lorsque le crime s'achève; la seconde,

lorsqu'il ne s'achève pas; la troisième, quand il est commis sans

connaissance et comme involontairement; la quatrième enfin, quand il est

commis de propos délibéré. Dans toutes ces combinaisons, le poète habile

peut trouver de l'intéressant et du pathétique.

Dans _Œdipe_, le crime est commis avant d'être connu; et la

connaissance qu'en ont ensuite ceux qui l'ont commis, cause la plus

grande terreur dans le dénoûment.

Dans _Mérope_ et dans _Iphigénie en Tauride_, le crime est reconnu avant

d'être commis; Mérope reconnaît son fils Égiste sur le point de

l'immoler. Iphigénie reconnaît de même Oreste son frère, au moment où

elle va le sacrifier. Cette reconnaissance empêche le crime de se

consommer; mais le spectateur n'en a pas moins frémi sur le sort

d'Égiste et d'Oreste; et le but de la tragédie est également rempli dans

ces fables.

Le grand Corneille a inventé une autre combinaison pour la fable

tragique, ou, si l'on veut, un autre genre de fable: c'est celle où le

crime, entrepris avec connaissance de cause, ne s'achève pas. La fin de

ces sortes de fables n'a rien de touchant; mais elles ne laissent pas de

donner lieu, dans le cours du spectacle, au plus grand pathétique et aux

plus fortes émotions de l'âme, par les combats que doit éprouver celui

qui a médité le crime. Il faut observer, dans cette sorte de fable, que

celui qui a entrepris le crime ne l'abandonne pas par un simple

changement de volonté, mais qu'il en soit empêché, par une cause

étrangère.

La fable de la comédie consiste dans l'exposition d'une action prise de

la vie ordinaire, dans le choix des caractères, dans l'intrigue, les

incidens, etc., au moyen desquels on parvient à faire sortir le ridicule

d'un vice quelconque, si le sujet est vraiment comique, ou à développer,

divers sentimens du cœur, si le sujet n'est pas véritablement comique.

La fable, soit tragique, soit comique, est ce qu'on appèle plus

ordinairement le _roman_ de la pièce.

DIVISION DRAMATIQUE.

PROLOGUE.

C'est, dans le poème dramatique, un discours qui précède la pièce, et

dans lequel on introduit, tantôt un seul acteur, et tantôt plusieurs

interlocuteurs. Ce mot vient du grec [Grec: pro], devant, et [Grec:

logos], discours; _præloquium_, discours qui précède quelque chose.

L'objet du prologue, chez les anciens et originairement, était

d'apprendre aux spectateurs le sujet de la pièce qu'on allait

représenter, à les préparer à entrer plus aisément dans l'action et à en

suivre le fil.

Quelquefois aussi, il contenait l'apologie du poète, et une réponse aux

critiques qu'on avait faites de ses pièces précédentes. On peut s'en

convaincre par l'inspection des prologues des tragédies grecques et des

comédies de Térence.

Les prologues des pièces anglaises roulent presque toujours sur

l'apologie de l'auteur dramatique dont on va jouer la pièce; l'usage du

prologue est, sur le théâtre anglais, beaucoup plus ancien que celui de

l'épilogue.

Les Français ont presque entièrement banni le prologue de leurs pièces

de théâtre, à l'exception des opéras. On a cependant quelques comédies

avec des prologues, telles que _les Caractères de Thalie_, _Basile et

Quitterie_, _Ésope au Parnasse_, et quelques pièces du théâtre italien;

mais en général, il n'y a que les opéras qui aient conservé constamment

le prologue.

Le sujet du prologue des opéras est presque toujours détaché de la

pièce; souvent il n'a pas avec elle la moindre liaison. La plupart des

prologues des opéras de Quinaut sont à la louange de Louis XIV. On

regarde cependant comme les meilleurs prologues ceux qui ont du rapport

à la pièce qu'ils précèdent, quoiqu'ils n'aient pas le même sujet: tel

est celui d'_Amadis des Gaules_. Il y a des prologues qui, sans avoir de

rapport à la pièce, ont cependant un mérite particulier pour la

convenance qu'ils ont au temps où elle a été représentée: tel est le

prologue d'_Hésione_, opéra qui fut donné en 1700. Le sujet de ce

prologue est la célébration des jeux séculaires.

Dans l'ancien théâtre, on appelait prologue l'acteur qui récitait le

prologue; cet acteur était regardé comme un des personnages de la pièce,

où il ne paraissait pourtant qu'avec ce caractère. Ainsi, dans

l'_Amphytrion_ de Plaute, Mercure fait le prologue; mais, comme il fait

aussi, dans la comédie, un des principaux rôles, les critiques ont pensé

que c'était une exception à la règle générale.

Chez les anciens, la pièce commençait dès le prologue: chez les Anglais,

elle ne commence que quand le prologue est fini; c'est pour cela qu'au

théâtre anglais, la toile ne se lève qu'après le prologue, au lieu qu'au

théâtre des anciens; elle devait se lever auparavant. Chez les Anglais,

ce n'est point un personnage de la pièce, c'est l'auteur même qui est

censé adresser la parole aux spectateurs: au contraire, celui que les

anciens nommaient prologue, était censé parler à des personnes présentes

à l'action même, et avait, au moins pour le prologue, un caractère

dramatique.

Les anciens distinguaient trois sortes de prologues: l'un, dans lequel

le poète exposait le sujet de la pièce; l'autre, où le poète implorait

l'indulgence du public, ou pour son ouvrage, ou pour lui-même; le

troisième, où il répondait aux objections. Donat en ajoute une quatrième

espèce, dans laquelle entrait quelque chose de toutes les autres, et

qu'il appelle, par cette raison, prologue mixte. Les anciens

distinguaient encore les prologues en deux espèces: l'une où l'on

n'introduisait qu'un seul personnage, l'autre où deux acteurs

dialoguaient. On trouve de l'une et de l'autre dans Plaute.

PROTASE.

Dans l'ancienne poésie dramatique, c'était la première partie d'une

pièce de théâtre, qui servait à faire connaître le caractère des

principaux personnages, et à exposer le sujet sur lequel roulait toute

la pièce.

Ce mot est formé d'un mot grec, qui veut dire tenir le premier lieu:

c'était, en effet, par là que s'ouvrait le drame. Selon quelques-uns, la

protase des anciens revient à nos deux premiers actes; mais ceci a

besoin d'être éclairci.

Scaliger définit la protase: _in quâ proponitur et narratur summa rei

sine declaratione_, c'est-à-dire, l'exposition du sujet sans en laisser

pénétrer le dénoûment. Mais si cette exposition se fait en une scène,

on n'a donc besoin pour cela, ni d'un, ni de deux actes. C'est la

longueur du récit, sa nature et sa nécessité, qui déterminaient

l'étendue de la _protase_ à plus ou moins de scènes, la renfermaient

quelquefois dans le premier acte, et le second.

Aussi, Vossius remarque-t-il que cette notion que Donat ou Evanthe ont

donnée de la protase (_-protasis est primus actus initiumque dramatis_),

n'est rien moins qu'exacte; et il allègue en preuve le _Miles gloriosus_

de Plaute, où la protase, ce que Scaliger appelle _rei summa_, ne se

fait que dans la première scène du second acte; après quoi, l'action

commence proprement. La protase ne revient donc à nos deux premiers

actes qu'à raison de la première place qu'elle occupait dans une

tragédie ou dans une comédie, et nullement à cause de son étendue.

Ce que les anciens entendaient par _protase_, nous l'appelons

préparation ou exposition du sujet, deux choses qu'il ne faut pas

confondre. L'une consiste à donner une idée générale de ce qui va se

passer dans le cours de la pièce, par le récit de quelques événemens que

l'action suppose nécessairement. C'est d'elle que Despréaux a dit:

Que, dès les premiers vers, l'action préparée,

Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.

L'autre développe d'une manière un peu plus précise et plus

circonstanciée le véritable sujet de la pièce. Sans cette exposition,

qui consiste quelquefois dans un récit, et quelquefois se développe peu

à peu dans le dialogue des premières scènes, il serait comme impossible

aux spectateurs d'entendre une tragédie dans laquelle les divers

intérêts et les principales actions des personnages ont un rapport

essentiel à quelque autre grand événement qui influe sur l'action

théâtrale, qui détermine les incidens, et qui prépare, ou comme cause,

ou comme occasion, les choses qui doivent ensuite arriver. C'est de

cette partie que ce même poète a dit:

Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.

Cette exposition du sujet ne doit point être si claire, qu'elle

instruise parfaitement le spectateur de tout ce qui doit arriver dans la

suite, mais le lui laisser entrevoir comme une perspective, pour le

rapprocher par degrés et le développer successivement, afin de ménager

toujours un nouveau plaisir partant du même principe, quoique varié par

de nouveaux incidens qui piquent et réveillent la curiosité. Car si l'on

suppose une fois l'esprit suffisamment instruit, on le prive du plaisir

de la surprise, auquel il s'attendait. C'est précisément ce que dit

Donat, quand il définit la protase: _Primus actus fabulæ, quo pars

argumenti explicatur, pars reticetur ad populi expectationem tenendam_.

Les anciens connaissaient peu cet art: au moins les Latins

s'embarrassaient-ils peu de tenir ainsi l'esprit des spectateurs dans

l'attente. Dès le prologue d'une pièce, ils en annonçaient toute

l'ordonnance, la conduite et le dénoûment: témoin l'_Amphytrion_ de

Plaute. Les modernes entendent mieux leurs intérêts et ceux du public.

ÉPITASE, EXPOSITION.

L'exposition est la partie du poème dramatique dans laquelle l'auteur

jette les fondemens de la pièce, en exposant les faits de l'avant-scène

qui doivent produire ceux qui vont arriver, en établissant les intérêts

et les caractères des personnages qui doivent y avoir part, et surtout

en dirigeant l'esprit et le cœur du côté de l'intérêt principal dont on

veut les occuper.

Mais comme la tragédie est une action, il faut que le poète se cache dès

le commencement, de manière qu'on ne s'aperçoive pas qu'il prend ses

avantages et que c'est lui qui s'arrange, plutôt que les acteurs

n'agissent.

Beaucoup d'expositions de nos tragédies ressemblent bien moins à une

partie de l'action qu'à des prologues des anciens, où un comédien venait

mettre le spectateur au fait de l'action qu'on allait lui représenter,

en lui racontant franchement les aventures passées qui y donnaient lieu.

Le poète s'affranchissait par là de l'art pénible de mêler les

échafaudages avec l'édifice et de les tourner en ornemens. Corneille

lui-même ne s'est pas trop élevé au-dessus de ces usages dans

l'exposition de _Rodogune_, où, par un acteur désintéressé, il fait

faire à un autre qui ne l'est pas moins, toute l'histoire nécessaire à

l'intelligence de la tragédie; et l'histoire est si longue qu'il a fallu

la couper en deux scènes, ou l'interrompre, pour laisser parler les deux

princes qui arrivent: et on la reprend dès qu'ils sont sortis.

C'est le plus grand exemple d'une exposition froide; mais aussi c'est ce

même Corneille qui en a donné le plus parfait modèle dans la _Mort de

Pompée_, où Ptolemée tient conseil sur la conduite qu'il doit tenir

après la victoire de César à Pharsale. Cette exposition est imposante,

auguste, attendrissante; elle forme en même temps le nœud de l'action.

La première règle de l'exposition est de bien faire connaître les

personnages, celui qui parle, celui à qui on parle et celui dont on

parle, le lieu où ils sont, le temps où l'action commence:

Que, dès les premiers vers, l'action préparée,

Sans peine du sujet aplanisse l'entrée:

Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.

Le grand secret est d'exciter d'abord beaucoup de curiosité:

Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.

Toute scène qui ne donne pas envie de voir les autres, ne vaut rien.

Si le sujet est grand, est connu, comme la _Mort de Pompée_, le poète

peut tout d'un coup entrer en matière; les spectateurs sont au fait de

l'action commencée, dès les premiers vers, sans obscurité: mais si les

héros de la pièce sont tous nouveaux pour les spectateurs, il faut faire

connaître, dès les premiers vers, leurs différens intérêts, etc.

L'oubli le plus léger suffit pour détruire toute illusion. Une petite

circonstance omise ou mal présentée décèle la maladresse du poète, et

affaiblit l'intérêt. Il faut expliquer tout ce qui le demande, et rien

au-delà.

Corneille prétend que le poète est dispensé de motiver, dans

l'exposition, l'arrivée des acteurs; c'est une licence qui peut

quelquefois être prise, mais il semble qu'il est mieux de s'en passer.

L'acte est froid quand l'exposition n'est pas amenée par un incident

important; il est même à souhaiter qu'elle en soit suivie.

La manière la plus commune, et par conséquent la plus défectueuse,

d'amener une exposition, c'est de faire faire à un acteur, par un autre,

tous les récits dont il a besoin, tantôt dans le dessein d'instruire un

personnage qui n'est pas au fait, tantôt en lui rappelant ce qu'il peut

avoir oublié, quelquefois même en lui disant qu'il s'en souvient, comme

si c'était une raison de le lui redire. De là, deux défauts: celui de la

ressemblance et celui de la langueur. Le spectateur est tellement

habitué à cet usage, qu'il n'est qu'auditeur dans le commencement. Il ne

compte pas qu'il soit encore temps d'être ému. Les règles veulent qu'il

attende; et il abandonne le premier acte, quelquefois davantage, aux

besoins du poète, dans l'espérance qu'il lui ménage par là de grandes

émotions.

On doit tâcher de mettre tout en action jusqu'à l'exposition. On en

impose au spectateur, qui se trouve d'abord dans l'illusion. Il

n'aperçoit pas le poète sous les personnages; l'art des préparatifs

disparaît.

Il est difficile, en effet, de croire que les discours de deux

personnages passionnés aient d'autre objet que de développer leurs

sentimens; et, à la faveur de cette émotion, le poète instruit

adroitement les spectateurs de tout ce qu'il a intérêt qu'on sache.

Si le poète ose débuter par une situation forte, il se mettra dans la

nécessité de soutenir le ton qu'il aura pris, et son ouvrage y gagnera.

Si le poète a choisi un sujet dont l'avant-scène ne soit pas trop

compliquée, l'exposition en sera plus facile et plus claire.

Il est à souhaiter que l'action commence dans un jour illustre ou

désiré, remarquable par quelque événement qui tienne lieu d'époque ou

qui puisse le devenir. Corneille manque rarement à cette règle.

Le poète doit se ménager, autant que son sujet peut le lui permettre,

quelque description brillante qui passionne son exposition, comme le

discours de Cinna aux conjurés, comme le récit de la mort de Cresfonte

dans _Mérope_.

L'exposition d'_Othon_ est citée comme modèle: elle est naturelle,

noble, bien amenée, marquée par une époque intéressante. Il s'agit de

désigner un successeur à Galba. L'avant-scène y entre avec beaucoup de

netteté et de précision; mais ne manque-t-elle pas l'objet de toute

exposition, qui est d'exciter un vif intérêt, au moins de curiosité?

Othon est amoureux de Plautine, fille de Vinius, consul, et ministre de

Galba. Albin, confident d'Othon, conseille à son maître de s'attacher à

Camille, nièce de l'empereur, qui lui portera l'empire en dot. Voici

comment Othon rejette cette proposition.

Porte à d'autres qu'à moi cette amorce inutile:

Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille.

La beauté de l'objet, la honte de changer,

Le succès incertain, l'infaillible danger,

Tout met à ces projets d'invincibles obstacles.

Un amant qui fait entrer l'incertitude de réussir auprès d'une autre

femme, dans les raisons d'être fidèle à celle qu'il aime, ne peut

intéresser vivement; et Plautine qui renonce généreusement à Othon, ne

réchauffe pas l'intérêt en lui offrant le dédommagement d'un amour

au-dessus des sens.

L'exposition de _Bajazet_ paraît d'un ordre infiniment supérieur. Osmin

arrive d'un long voyage. L'étonnement qu'il montre en entrant dans

l'intérieur du sérail, fait voir qu'il s'est passé quelque chose

d'important dans son absence, et qu'il ne peut savoir. Les questions

d'Acomat laissent entrevoir une partie de ses projets. Il y a peu

d'avant-scènes aussi chargées de détails nécessaires, et il y en a peu

qui soient aussi claires. Aussi cette exposition passe-t-elle pour un

modèle unique en son genre.

Mais ne pourrait-on pas lui préférer encore celles qui joignent à ce

mérite celui d'être en sentiment et en tableaux? Il semble que celle

d'_Iphigénie_ réunit ce double avantage.

Un grand roi, réveillé par ses inquiétudes paternelles, voyant ses

soldats endormis autour de lui, présente un tableau bien noble; et les

combats de son cœur forment une exposition bien touchante.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 3 / 18 段