REVUE COMIQUE DU MOIS, PAR BERTALL

[Illustrations.]

--Heureusement, nous avons quelques journaux pour nous éclairer sur la

situation, sans cela où en serions-nous! grand Dieu!...

--Ah! en voilà un qui m'assure que tout marche à merveille. Ah! tant

mieux!

--Allons bon! en voilà un autre qui me certifie que cela ne tourne pas

bien! Ah! tant pis!

--Mais non! celui-ci me déclare que jamais la position ne fut si

parfaite. Bravo!

--Mais sapristi, dit cet autre, jamais on n'a connu de si cruels

dangers! Oh ma tête! ma tête!

--Heureusement en voici un qui constate que tout cela c'est des couleurs

et que jamais on n'aura tant éclaté de rire.

--Bon! en voilà un autre qui prétend que dans quinze jours ou l'on sera

brûlé par l'inquisition, ou incendié par le pétrole. On a le choix...

vlan! Nous voilà fixés! Va te faire fiche!

Jeanne d'Arc à la Gaîté.

--Mais sapristi, mademoiselle, où allez-vous? --Pardon, M. Offenbach, le

temps d'aller frotter les oreilles à M, Gambetta, le dictateur d'en

face, qui vient de me frire éreinter dans son journal, et je reviens.

--Voyons, mon gros, si j'ai réussi et que vous ayez fait four, ce n'est

pas une raison pour m'en vouloir. Entre nous, voyons, avouez-le, il vous

manquait bien quelque chose!

--Si l'on demandait à M. Max Diguet, l'auteur des _Amour» parisiens_,

quels amours auront les Parisiens dans quinze jours, il serait bien

embarrassé; moi aussi.

L'opinion du ramasseur de bouts de cigares. --Quand le cigare va, tout

va.--Il faut des aristos et des étrangers roublards pour fumer des

cigares à quinze sous. Avec les cinq centimes, rien à faire!

Chez le restaurateur.

--Nous avons: potage à la Condé, purée d'ananas, aigle en salmis, poule

au pot, gibelotte du centre gauche, bouillabaisse, veau froid, radis,

caille en caisse, salade; demandez, faites-vous servir.

--Si monsieur n'est pas décidé, je repasserai le 5 novembre.]

Les chefs s'étant débarrassés de leurs montures pour se diriger dans une

des salles du rez-de-chaussée de l'auberge, j'abordai le colonel

Martinez qui me fit le plus cordial accueil:

--Vous voilà encore, me dit-il, cette année parmi nous?

--Oui, colonel; je me propose de faire encore cette campagne comme vous;

avec cette différence que mon arme ne sera que la plume. Je compte sur

votre obligeance pour rendre ma tâche plus facile.

--Soyez le bien-venu, me répondit-il; et comme vous tenez, sans doute, à

connaître les premiers acteurs de la pièce qui va se jouer, je vous

invite à déjeuner avec nous. On se mettra à table à midi!

Et me donnant une poignée de main, il me quitta pour aller, sans doute,

donner des ordres aux nouveaux arrivants. Le colonel Martinez est un

homme d'une soixantaine d'années, d'une taille moyenne et fort gros. Sa

physionomie franche et loyale respire la bonté; malgré cela, il se

distingue par une grande énergie de caractère, lorsqu'il s'agit de faire

respecter tout ce qui se rattache au service. Officier sous

Zumalacarrégui, pendant la guerre de Sept ans, il a repris son épée pour

soutenir encore la cause de don Carlos.

L'arrivée des huit _cabecillas_ avait excité un grand mouvement de

curiosité parmi les habitants de la localité qui assiégeaient l'auberge;

une extrême agitation régnait également dans l'intérieur de la _posada_

où l'on se préparait, de tous les côtés, à faire honneur aux nouveaux

arrivés: «valeureux défenseurs de la _Cause sainte!_»

A midi précis, les huit convives, le colonel Martinez en tête, entrèrent

dans la salle à manger et y prirent chacun leur place; le colonel me fit

asseoir à sa gauche. Avant de commencer le repas, tous se découvrirent

la tête et l'un d'eux récita à haute voix une prière en basque dont la

fin fut répétée en choeur par tous les assistants. C'est là un trait des

moeurs que j'ai pu observer pendant tout mon voyage dans les provinces

insurgées du nord de l'Espagne. Je n'ai jamais vu commencer un travail

quelconque et même un repas, sans que les Basques n'adressent

préalablement une prière à l'Éternel.

Le repas fut calme et silencieux, l'Espagnol parle très-peu à table; il

est aussi sobre de paroles que pour le manger. La conversation entre les

huit officiers ayant lieu en basque, idiome auquel je n'ai jamais pu

comprendre un mot, je me contentai, tout en mangeant, d'observer les

huit chefs que j'avais devant moi et qui passaient pour être les

organisateurs ou les metteurs en train, si je puis m'exprimer ainsi, de

la nouvelle insurrection. Tous portaient l'uniforme suivant: un béret

blanc orné de passementeries d'or plus ou moins nombreuses, selon le

grade d'un chacun; d'un paletot-vareuse serré à la taille par une

ceinture en cuir à laquelle était attaché un gros sabre de cavalerie;

d'un pantalon de drap bleu avec une bande rouge et d'une paire de bottes

dans lesquelles on renfermait l'extrémité du pantalon.

Quant aux huit _cabecillas_, dont cinq n'avaient pas dépassé l'âge de

trente ans, ceux dont les physionomies m'ont le plus fait impression,

furent Dorronsoro, Etchegoyen et Soroëta. Dorronsoro, qui ne portail que

la _boina_ (béret blanc) du chef carliste, n'était pas un _cabecilla_.

Il remplissait les fonctions d'intendant et de gouverneur général des

provinces basques pour le compte de don Carlos. Ses fonctions

consistaient à publier ses ordres et à les faire exécuter par les

alcades et les autres autorités du pays. Ancien député de la province,

Dorronsoro est un homme de quarante-cinq ans environ, grand, maigre et

sec, dont la figure austère le fait ressembler assez à un anachorète. Il

cause très-peu et se borne à faire des réponses brèves aux questions

qu'on lui adresse. Etchegoyen est un homme de trente ans, d'une taille

d'hercule; sa figure, halée par le soleil et couverte à demi par une

épaisse barbe noire, lui donne un air de férocité. Il est réellement le

type d'un chef de bande, comme on s'imagine qu'il doive être. Quant à

Soroëta, grand et fluet et âgé à peine de vingt-cinq ans, il est

l'opposé d'Etchegoyen. Sorti du collège de Pampelune et ayant terminé

ses études à Salamanca, Soroëta a les manières nobles et distinguées du

gentilhomme castillan. Sa physionomie est franche et ouverte; sa

conversation dénote surtout une grande intelligence, tandis que sur son

large front éclatent la résolution, le courage et l'énergie du

caractère. Les autres _cabecillas_, presque tous jeunes, ne paraissent

pas m'offrir rien de bien remarquable dans leurs personnes.

Le repas terminé, on adressa une action de grâces au ciel, et chacun se

dirigea du côté où ses affaires l'appelaient.

--Je vous demande bien pardon, me dit le colonel Martinez en me prenant

par le bras et m'emmenant avec lui, de ce qu'en parlant basque vous êtes

resté étranger à notre conversation. Il ne s'agissait, au reste, que

d'ordres de service que je vous ferai connaître. En attendant, venez

voir passer la revue de la première bande qui vient d'être formée et qui

va ouvrir la campagne!

Nous nous dirigeons vers la place de l'_ayuntamiento_, où la _cornette_

(clairon) appelait les partisans logés chez les habitants. Je les

voyais, le fusil sur l'épaule, sauter par les fenêtres pour être plus

tôt dans la rue, et courir au lieu du rendez-vous. En moins d'un quart

d'heure, trois cents hommes environ étaient placés sur deux rangs devant

l'hôtel de ville.

--Voilà notre première bande! me dit le colonel avec un certain air de

satisfaction; elle laisse encore peut-être beaucoup à désirer sous le

rapport de l'armement et de l'équipement; mais on y pourvoira mieux plus

tard. Je vais les inspecter; je vous laisse ici en spectateur.

J'avoue que l'impression produite dans mon esprit par cette bande ne fut

pas bien favorable à la cause de don Carlos. J'avais devant mes yeux

trois cents hommes de tout âge, depuis seize jusqu'à quarante ans, qui

offraient, entre eux, d'étranges contrastes. Ils contrastaient bien plus

encore par leurs équipements. Les uns étaient en blouse, les autres en

vestes rondes de toutes couleurs; un petit nombre d'entre eux portaient

des habits ou des redingotes; ceux-ci étaient tête-nue ou avaient un

mouchoir serré autour du front; ceux-là portaient des casquettes ou des

chapeaux à larges bords; cinq à six avaient des _boinas_ ou bérets

blancs qu'ils s'étaient achetés eux-mêmes. L'armement était plus bizarre

encore que l'équipement. Il se composait de trabucos petits à large

gueule, de trabucos plus longs, mais dont l'ouverture du canon était

moins grande; de fusils à pierre, la plupart rouillés, de fusils à

piston à un ou deux coups, et d'une dizaine de remingtons, tout au plus.

Ceux qui n'avaient pas de fusils, et ils formaient au moins le tiers de

la bande, étaient armés de gros bâtons, les uns emmanchés d'une

baïonnette et les autres garnis simplement d'un fer.

Le colonel Martinez parcourut les rangs, et après une inspection qui

dura trois quarts d'heure, il fit rompre les rangs aux cris de _Vive

Charles VII_; et tandis que les partisans rentraient dans leurs

logements respectifs, il vint à moi et me serrant la main:

--Adieu, me dit-il, demain matin je vous donnerai des nouvelles

très-intéressantes, et je pense bien que vous ne nous quitterez pas

encore. Adieu! (_A Dios!_)

H. Castillon (d'Aspet).

L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873 · 第 21 / 26 题