I
Mon départ pour l'Espagne.--Commencements de l'insurrection.
--Formations des bandes carlistes.--Une réunion de _cabecillas_, à Vera.
Vers les premiers jours de janvier de cette année 1873, les journaux
français et étrangers annonçaient qu'une nouvelle insurrection était
prête à éclater en Espagne, et que celle-ci serait bien plus formidable
que les précédentes. Les feuilles mêmes du parti carliste
pronostiquaient, d'avance, que cette fois le trône d'Espagne ne pourrait
manquer d'être reconquis, en peu de temps, par son légitime héritier.
Comme j'avais assisté à l'insurrection de l'année dernière, ayant suivi
toutes ses péripéties, et que d'après ce que j'avais vu j'étais loin de
partager l'enthousiasme des partisans de don Carlos pour cette nouvelle
prise d'armes, je résolus encore d'aller sur les lieux, cette année,
afin de m'édifier par moi-même sur l'importance de l'insurrection qui se
préparait.
En conséquence, le 20 janvier, à 8 heures 15 minutes du soir, je pris le
train-poste qui part de la gare d'Orléans et je me dirigeai vers les
frontières d'Espagne. A Bordeaux où je m'arrêtai pendant quelques
heures, l'insurrection carliste faisait bien l'objet des conversations
dans les établissements publics, mais on n'avait aucune donnée certaine
sur ses ressources dont elle disposait et sur les forces qui la
composaient. L'opinion publique en était encore aux conjectures. A
Bayonne, la nouvelle de l'insurrection était plus explicite. C'étaient
par centaines que les chefs carlistes émigrés avaient repassé la
frontière pour aller se mettre, disait-on, à la tête «des bandes
frémissantes et impatientes de se battre». On m'assura même que don
Carlos en personne était dans les environs et qu'il allait également se
mettre à la tête de ses troupes. On sait que Bayonne a été toujours, en
France, le centre où le parti carliste a préparé tous ses plans
d'insurrection et où il a réuni ses principaux éléments d'action. A
Saint-Jean-de-Luz et jusqu'à la frontière, il n'était question que de
généraux et d'émigrés qui se rendaient en Espagne; de caisses d'armes et
de munitions qu'on passait en fraude et d'un soulèvement général des
provinces basques. Les habitants des Basses-Pyrénées sont tellement
inféodés au parti carliste, et cela par intérêt ou par conviction,
peut-être pour les deux motifs à la fois, que je me suis toujours mis en
garde contre leur enthousiasme politique à l'endroit de la cause du
prétendant à la couronne d'Espagne.
Le 23 janvier, à deux heures du soir, le train-poste que j'avais quitté
et repris sur ma route me déposa à la station d'Irun, petite ville
d'Espagne située sur la frontière, aux bords de la Bidassoa. Sa
population est d'environ 6,000 habitants, et sa position intermédiaire
sur les routes de Madrid et de Pampelune en fait un séjour
très-convenable pour le voyageur qui, comme moi, veut se diriger
facilement à pied, à cheval ou en chemin de fer, vers les divers points
où opèrent les bandes. Je l'avais choisie, l'année dernière, comme
centre de mes excursions dans les montagnes du pays insurgé, j'ai voulu
lui rester fidèle encore, cette année.
Irun, sans être précisément une ville carliste, renferme dans son sein
de nombreux partisans de don Carlos. Elle a conservé surtout un triste
souvenir de la guerre de Sept ans. En 1837, prise d'assaut par les
troupes du général Evans, celui-ci y fit massacrer 700 carlistes. On
comprend que par crainte de semblables représailles, les libéraux et les
carlistes se montrent fort circonspects entre eux.
Dès mon arrivée, mon premier soin fut de prendre des informations au
sujet de l'insurrection, à la veille d'éclater selon les uns, et qui
avait déjà commencé d'éclater selon les autres. Les libéraux à qui je
m'adressais la dénigraient, tout en avouant que quelques carlistes de la
localité étaient allés dans les montagnes, entre autres deux vicaires et
trois chantres de l'église de Notre-Dame. Les carlistes, au contraire,
me disaient en secret, avec les élans d'une joie contenue, que les
affaires tournaient bien. «--On se soulève dans toutes les provinces;
Cabrera va se mettre, cette fois, à la tête de nos troupes; don Carlos
est entré ou va entrer en Navarre. Le triomphe de notre cause est
maintenant assuré!»
Je me suis toujours méfié et des adversaires de parti pris et des
enthousiastes politiques, lorsque j'ai voulu savoir la vérité. Informé
que les préparatifs de l'insurrection se faisaient à Vera, sous les
ordres du colonel Martinez, avec lequel j'avais lié connaissance l'année
dernière, je résolus de me transporter dans cette dernière localité. Ce
que j'effectuai le lendemain de mon arrivée, tant j'avais le désir de
voir par moi-même comment débute une insurrection.
La distance d'Irun à Vera est d'environ 16 kilomètres. La route de
Pampelune qui y conduit est une des plus belles et des mieux entretenues
de toute l'Espagne. Elle est tracée tout le long de la rive gauche de la
Bidassoa qui fait des tours sinueux au milieu de hautes montagnes
boisées et couvertes de distance en distance de _caserios_ (fermes),
dont l'éclatante blancheur les fait ressembler à des nids au milieu des
feuillages. Depuis Béhobie et sur toute la route jusqu'à Vera, on ne
trouve que des habitations qui s'élèvent sur les deux rives espagnole et
française, car la Bidassoa sert de frontière aux deux pays voisins. Ici
c'est le village français de Biriatou, bâti sur la cime d'un mont, au
pied duquel coule la rivière; là ce sont les fermes du comte de
Villaréal qui, de distance en distance, apparaissent sur la rive
espagnole, sous la forme de maisons mauresques; plus loin, c'est le pont
d'Anderlassa où la Bidassoa cesse d'être frontière de la France, pour
entrer dans la Navarre; après le pont, ce ne sont, à droite et à gauche,
que des mines de fer en pleine exploitation et dont le minerai est
transporté par la rivière jusqu'à son embouchure dans l'Océan, près
d'Hendaye. 6 kilomètres après Anderlassa, on rencontre le bourg de Vera
qui compte une population d'environ 3,800 âmes.
Cette localité a, pendant toutes les insurrections carlistes, joué un
très-grand rôle. Charles V, le bisaïeul du prétendant actuel, y fit son
entrée en Espagne, en 1833; l'année dernière et cette année, don Carlos
y a fait également ses entrées solennelles; les généraux carlistes font
choisie pour être le siège de leurs réunions militaires, avant, pendant
et après la guerre; enfin, sa situation, à peu de distance de la
frontière, sur la route de Pampelune et les bords de la Bidassoa, au
milieu de montagnes qui donnent accès dans toutes les directions vers
les provinces basques; tous ces avantages réunis l'ont rendue une
localité très-importante.
Il était dix heures du matin quand j'arrivai à Vera, où je descendis à
l'auberge de la _Couronne d'Or_, chez Apestégui, _alcade_ (maire), riche
commerçant en vins et l'un des hommes les plus honorables et les plus
obligeants de la contrée. C'est chez lui que prennent leurs repas les
officiers carlistes de passage à Vera ou qui y séjournent; c'est
également à son auberge que j'avais fait connaissance, l'année dernière,
avec le colonel Martinez. Au moment où j'entrais dans la cour de
l'auberge, il s'y faisait un grand mouvement d'hommes et de chevaux qui
se dirigeaient de tous les côtés, J'en demandai la cause à un valet
d'écurie qui me répondit en mauvais espagnol:--«Ce sont les envoyés de
Sa Majesté le roi _Carlos Settimo_ qu'on va recevoir.» En effet, un
quart d'heure après, de la fenêtre d'une chambre de l'auberge, je vis
arriver huit chefs (_cabecillas_) à cheval, suivis d'une centaine
d'individus en armes qui les accompagnaient. Parmi ces chefs, je
reconnus, à ma grande satisfaction, le colonel Martinez et le député
provincial Dorronsoro. J'étais donc servi à souhait pour être bien
renseigné sur l'insurrection si longuement annoncée par les journaux
étrangers: le colonel Martinez étant le chef nominal de la nouvelle
prise d'armes, et le député Dorronsoro, le représentant civil du roi
Charles VII, pour l'assister dans sa campagne.
[Illustration.]
La Planchette. Lauvallière.
Château d'Aubigny. Ferme de Bellecroix.
Saint-Julien.
Sainte-Barbe.
Mey. Vantoux. Nouilly. Vallières. Glatigny.
Montoy.
Coincy. Colombey, Borny,
Pange. Ars. Lanquenexy.
Laquenexy.
Grigy,
Mercay. Queuleu.
Peltre.
LE PROCÈS DL MARÉCHAL BAZAINE.--Panorama de la bataille de Borny.