Théâtre de Cluny. _La Maison du mari_, drame en cinq actes, de MM. X. de
Montépin et V. Kervani.--Théâtre-Français. _Mademoiselle de la
Seiglière._ --Gymnase. _L'École des femmes._
Si le lecteur avait bien net dans son souvenir le drame: _Le Supplice
d'une femme_, j'aurais vivement rendu compte de la pièce de MM. de
Montépin et Kervani, _La Maison du mari_, que le théâtre de Cluny vient
de jouer avec un réel succès. Il me suffirait de prendre la comédie
française au point où elle finit et de raconter l'épilogue que lui ont
donné les deux auteurs de cette nouvelle pièce. Mais _Le Supplice d'une
femme_ n'est pas la loi et nul n'est tenu de le connaître.
Mme André Didier a rencontré sur sa route un certain M. de Rieux, qui
n'a du gentilhomme que le nom. L'adultère est entré dans la maison de
Didier, et Marthe, honteuse de sa faute, n'a pas le courage de rester
sous le toit conjugal, dans cette «maison du mari» que sa présence
souille et déshonore. Elle prend un courageux parti; elle avoué
hautement sa faute en face de tous et fuit avec l'homme qui l'a
entraînée dans le crime. La femme s'est fait justice. Qu'elle se perde
donc dans cette vie misérable qu'elle a choisie. Cela ne regarde plus
André Didier. Aussi bien si dans la première heure le coup a frappé au
coeur et si la blessure saigne de temps à autre, Didier, à défaut de
pardon, cherche à se rejeter dans l'oubli. Mais Marthe n'est pas
seulement une épouse coupable, elle est une mère criminelle, dont un fol
amour a tué l'âme maternelle. Son enfant, elle l'a oubliée et privée de
sa mère; cette petite fille meurt de consomption. André Didier n'a donc
plus à écouter une vengeance à satisfaire un homme outragé. Ce qu'il
faut, c'est rappeler près du lit de l'enfant qui s'éteint la femme
adultère, c'est sauver l'enfant innocent par la mère coupable.
Ainsi s'engage le drame, par un début des plus touchants et des plus
dramatiques. Il a pour mobile un sentiment délicat et élevé et pour base
le devoir: par malheur, il perd de temps à autre les bénéfices d'une
sincère émotion sous une phraséologie un peu trop touffue. Il se
compromet à trop parler, c'est le défaut du jour. Poursuivons.
La maison ne vit pas heureuse, mais du moins elle est en repos, elle
cherche l'oubli du passé, quand tout à coup l'amant reparaît et
s'introduit sous un faux nom sous ce toit conjugal qu'il a déshonoré et
dans le milieu dont il va troubler la paix si douloureusement acquise au
prix de tant de sacrifices et de pardons. Cet nomme s'impose en vertu
d'un passé coupable. La femme lutte en vain; la complicité antérieure
l'écrase; elle devient un droit pour M. de Rieux, et ce gentilhomme
semble avoir reconquis ses droits d'autrefois, qu'il couvre adroitement
par un mensonge.
Un moyen ingénieux et auquel le public a bruyamment applaudi dévoile ce
criminel secret.
L'enfant a appris à lire en assemblant des mots avec des lettres
mobiles. Jeu instructif qu'on met entre les mains des babys. Comme si
elle balbutiait les noms qui lui sont les plus chers, elle transcrit
ceux de son père, de sa mère Marthe; enfin elle réunit les lettres qui
forment le nom de M. Gaston de Rieux. Ce nom, André Didier ne le sait
que trop, mais comment Jeanne l'a-t-elle appris.
--D'où connais-tu M. Gaston de Rieux?
--C'est le monsieur qui était là tout à l'heure.
Et le malheureux André Didier, foudroyé par une telle révélation,
retombe dans les doutes les plus affreux. Sa femme, sa maison tout
entière le trompe, tout est complicité autour de lui. Il ne songe plus,
devant une telle conduite plus infâme encore que le passé, à des moyens
terribles de vengeance. Pour dernière audace, M. de Rieux veut revoir
Marthe; André, invisible, écoute leur entretien; heureusement qu'il
retrouve sa femme fidèle à ses devoirs et qu'elle n'aime plus que lui;
il n'en peut douter à l'énergie invincible avec laquelle Marthe repousse
la proposition que lui fait M. de Rieux de fuir avec lui, et à l'aveu
que Marthe fait de son amour pour son mari. André Didier se montre
alors, provoque M. Gaston de Rieux et le tue.
En fin de compte le drame a bien quelques longueurs, il repasse plus
d'une fois sur des routes rebattues, il nous ramène à des situations
souvent reprises depuis tantôt vingt ans, où cette question de
l'adultère a défrayé tant de pièces, mais il est animé d'un souffle
dramatique et puissant, et il marquera comme un succès dans ce théâtre
de Cluny, qui fait tant d'efforts, et parfois des efforts si heureux,
pour se maintenir au rang de théâtre littéraire. Il a pour lui cette
fois encore des auteurs de talent auxquels viennent en aide des
interprètes de premier ordre. Depuis trente ans que j'entends faire
autour de moi la question que je faisais moi-même dans ma jeunesse: Quel
âge a donc Laferrière? Je ne sais que répondre; toujours est-il que
Laferrière est toujours jeune, tant il y a de passion dans son geste,
dans son allure et dans sa voix, tant il est ému et émouvant. Ce rôle
d'André Didier a été pour lui un triomphe. Mme Lacressonnière violente
par trop ce personnage de Marthe, qu'elle pousse jusqu'au mélodrame.
Quant à M. Acelly, M. Bernès et Mlle Alice Régnault, ils ont tenu fort
convenablement leur rôle dans cette interprétation que domine le talent
de M. Laferrière.
Le Théâtre-Français a repris une des meilleures comédies du théâtre
moderne: Mademoiselle de la Seiglière. Voilà tantôt vingt ans, si je ne
me trompe, que nous l'avons applaudie pour la première fois; que cela
était gai, et jeune et vivant! que de vérités dans cette comédie de
l'égoïsme et de l'ingratitude! Quel rôle que celui du marquis rentré en
possession de ses domaines par la bienfaisance d'un paysan et surpris
qu'on lui parlât chez lui, sur ses terres, d'un droit d'autrui, d'un
code nouveau et d'une charte. Vieil enfant qui n'avait rien appris et
qui avait tout oublié. Cette oeuvre charmante, toute pleine de la grâce
et du talent de Jules Sandeau, allait-elle donc comme tant d'autres
subir l'effet du temps et ne devions-nous pas lui sourire tristement
comme à une vieille amie que n'accepte pas la génération nouvelle? Eh!
bien non; cette épreuve de vingt années qui fait presque la postérité
pour une comédie, ne lui a pas été fatale, et _Mademoiselle de la
Seiglière_ nous est revenue avec tout l'attrait de sa première jeunesse.
Elle n'a plus Samson, ce comédien supérieur qui donnait tant de relief
au personnage de M. de la Seiglière, mais elle a Thiron, Thiron gai, de
bonne humeur, avec sa bonhomie et sa franchise enlevant le succès, et
lançant dans tous les coins de la salle le rire joyeux et expansif: un
vrai comédien lui aussi, entraînant la salle, non par les qualités de
son célèbre prédécesseur, mais par des qualités personnelles, bien à
lui, si bien que je ne saurais dire lequel des deux marquis est
supérieur à l'autre.
M. Montigny, qui jouait Marivaux il y a quelques jours, à son théâtre,
en est maintenant à Molière et à _L'école des Femmes._ Mlle Legaut joue
Agnès avec un grand charme et une grande sensibilité, ce qui ne me
paraît pas hors de propos avec un tel personnage: c'est Pradeau qui joue
Arnolphe. Quoi Pradeau, ce comédien des petits vaudevilles? Lui-même. Je
sais qu'il manque de force au cinquième acte et que la portée de ce beau
drame humain lui échappe, mais je sais aussi que dans les deux premiers,
il est plein de vérité scénique, de justesse, d'esprit et de finesse, et
qu'il a joué le troisième avec une franchise rare: Sa scène de début
avec Agnès est des plus remarquables; et qu'on ne s'y trompe pas, il y a
dans cette bonhomie un vrai comédien de Molière. Pradeau n'aurait-il dit
de la façon dont il l'a dite que cette merveilleuse scène du poète, cela
suffisait au succès que le public n'a pas ménagé à ce nouvel interprète
de Molière. Quand je pense à _Pradeau des Deux aveugles!_
Aurai-je deviné, quand je l'ai vu petit,
qu'il croîtrait pour cela?