avait pour la démentir le rapport des hommes de l'art et la notoriété
publique. On était révolté de la conduite du juge de Saint-Ouen. Sa
lenteur, son indulgence, sa négligence impardonnable, lorsqu'il avait
fait l'instruction dirigée contre Landelle et ses complices; et, d'un
autre côté, la précipitation qu'il avait mise dans l'instruction qui
concernait les sieurs Grosse et Cheux; l'abus qu'il avait fait de
ses pouvoirs; la rigueur des décrets qu'il avait décernés contre ces
deux accusés; la haine bien connue de ce juge pour le sieur Grosse;
tout enfin, dans cette procédure, déposait en faveur de ceux que l'on
voulait perdre.
Par arrêt du 4 février 1778, rendu sur les conclusions de
l'avocat-général Séguier, les sieurs Grosse et Cheux furent déchargés
des accusations dirigées contre eux.
Ce jugement faisait éclater l'innocence des sieurs Grosse et Cheux;
mais il ne réparait pas le dommage que leur avait causé la conduite
du juge de Saint-Ouen, et ne punissait pas la partialité de ce
magistrat, qui avait employé l'autorité dont il était revêtu à venger
ses querelles particulières. La morale publique était en droit
d'attendre cet acte de justice des juges suprêmes qui prononcèrent
sur cette affaire.
ACCUSATION DE PARRICIDE.
La discorde au sein des familles non seulement empoisonne un des plus
grands bonheurs de l'existence, en nous faisant maudire les plus doux
liens qui attachent l'homme à la terre, et en nous forçant de voir
des ennemis dans ceux-là même que la nature semblait s'être complue
à nous donner pour amis; elle est encore une source de calamités
et de désastres que l'on ne saurait ni prévoir ni prévenir. Sans
la mésintelligence qui avait plusieurs fois éclaté entre les époux
Montbailly et leur mère, il est à croire que la mort subite de
cette dernière n'aurait jamais été regardée comme le résultat d'un
parricide, et que la ville de Saint-Omer n'aurait pas été le théâtre
de l'exécution d'un innocent. Le fait que nous allons rapporter,
sans avoir un résultat aussi tragique, offrira quelques points de
coïncidence avec l'histoire de l'infortuné Montbailly, et montrera,
comme elle, un triste exemple des suites déplorables que peuvent
entraîner les haines de familles; car si le parricide est le plus
exécrable de tous les forfaits, qui pourrait nier que le plus grand
des malheurs soit d'en être accusé injustement?
Chassagneux père, domicilié à Montbrison en Forez, avait deux fils.
L'aîné se nommait Julien, et le cadet Claude. Ce dernier, pour se
faire distinguer de son frère, avait pris le surnom de Laverney.
En 1771, Chassagneux maria son fils aîné, et lui donna quinze mille
livres de dot avec lesquelles ce jeune homme traita d'une charge de
procureur. Ses nouvelles fonctions l'obligèrent d'aller habiter un
autre domicile que la maison paternelle.
Chassagneux père vécut pendant quelque temps en assez bonne
intelligence avec les nouveaux mariés; mais la division ne tarda pas
à éclater, et vint mettre dans le cœur du père une soif insatiable
de vengeance. Pour commencer à satisfaire sa haine, il proposa à son
second fils de s'établir, et lui promit, s'il voulait y consentir, de
se dépouiller de tout son bien en sa faveur. L'unique motif de cette
générosité apparente était de faire ressentir à son fils aîné les
effets de la colère qui l'animait contre lui. Aussi, dès qu'il eut
conçu ce dessein, il n'eut plus de repos qu'il ne l'eût exécuté. Sans
cesse il priait ses amis de lui trouver un parti sortable pour son
second fils. Enfin, dans les premiers jours de juin 1772, Laverney,
âgé de vingt-quatre ans, épousa la demoiselle Poyet, jeune personne
appartenant à une famille recommandable, et recommandable elle-même
par toutes les vertus de son sexe. Chassagneux père tint alors sa
promesse; il donna tout à Laverney, jusqu'à ses meubles, et ne lui
imposa d'autre charge que d'avoir soin de sa femme et de lui.
Quoique ceux qui avaient eu part à ce mariage ignorassent totalement
les motifs de cet abandon universel de la part de Chassagneux, ils
craignirent cependant qu'un tel arrangement ne donnât naissance à des
troubles de nature à faire désirer aux deux parties leur séparation.
En conséquence il fut stipulé que, dans le cas de désaccord, le père
pourrait reprendre l'usufruit des bâtimens, prés, terres et vignes
qu'il avait à Saint-Romain-le-Puy, ainsi que la jouissance de la
moitié des meubles de sa maison de Montbrison.
D'abord on s'en tint aux premières conventions. Le père, la mère et
les jeunes époux vécurent ensemble. Mais bientôt le père manifesta
l'intention de revenir sur le don qu'il avait fait de ses biens.
Comme ce don n'était que l'effet de sa vengeance, tous les jours il
répétait à ses enfans que son dessein n'avait pas été de leur donner
ce qu'il possédait, qu'il n'avait voulu que ruiner et punir son fils
aîné, qu'il haïssait mortellement.
En réalité, Chassagneux éprouvait le plus vif regret de s'être ainsi
mis dans l'entière dépendance de l'un de ses enfans, uniquement pour
se venger de l'autre. Il avait donc résolu de s'y soustraire; et, dès
ce moment, il ne laissa plus ni paix ni trêve à son fils et à sa bru.
On a vu qu'il s'était réservé, en cas d'incompatibilité avec son
fils, la jouissance de son domaine de Saint-Romain. Laverney venait
de faire des dépenses dans ce domaine; Chassagneux saisit cette
occasion pour le menacer de le lui retirer, et il l'assigna, à cet
effet, le 25 janvier 1775.
Le fils, croyant que la séparation annoncée allait mettre fin à ses
tribulations domestiques, chargea un procureur de consentir en son
nom à la demande de son père. Désarmé par ce procédé, Chassagneux se
désista de sa demande; il déclara à Laverney qu'il ne voulait plus
le quitter, ou que, s'il se séparait de lui, ce serait avec d'autres
arrangemens que ceux qui avaient été arrêtés. Son fils lui répondit
qu'il était maître de les dicter; que, quant à lui, il y souscrirait
aveuglément; il fit même plus, il pria un avocat distingué de
se rendre médiateur entre son père et lui, et de tracer un plan
d'arrangemens nouveaux. Dès le lendemain, le nouveau traité fut prêt;
et Laverney, pour donner au médiateur qu'il avait choisi une preuve
de son amour pour la paix, et à son père un témoignage certain de son
respect, prit les deux actes, les signa sans les lire, en remit un à
Chassagneux, et le pria d'apporter à son exécution la même exactitude
qu'il y mettrait de son côté.
Mais ce n'était pas encore assez pour contenter son père, qui était
beaucoup moins jaloux d'une conciliation que de la restitution de
tout son bien. Aussi ces derniers arrangemens ne furent-ils pas
mieux suivis que les précédens. Chassagneux consulta des hommes de
loi pour savoir comment on pouvait faire révoquer une donation. On
lui répondit qu'il n'y avait que l'ingratitude envers le bienfaiteur
qui pût armer la sévérité des lois. Jusque là cet homme n'avait pu,
pour se montrer méchant, que suivre les impulsions de son âme; il
le devint alors par art et par étude, et s'appliqua à épuiser la
constance de ses malheureux enfans, voulant acquérir des preuves
d'ingratitude contre eux, afin de se ménager des moyens de faire
révoquer sa donation.
Il vivait toujours avec eux sous le même toit, et tous les jours il
se portait à de nouveaux excès. Parmi les moyens que lui suggéra sa
méchanceté pour arriver à ses fins, il imagina de ruiner la maison de
son fils, pensant que celui-ci, sensible à ce désastre, finirait par
s'abandonner à quelques effets extérieurs d'un juste ressentiment.
Dans cette vue, il enleva successivement le linge, l'argenterie et
autres effets de valeur; et ce dépouillement fut porté à un tel
point que, pour sauver les débris qui lui restaient, Laverney fut
obligé de requérir la justice de venir apposer les scellés dans sa
maison.
Chassagneux regarda cette démarche comme un outrage sanglant; sa
haine pour son fils en augmenta, et il jura qu'il emploierait tous
les moyens pour arriver bientôt à son but.
Voici le stratagème qu'il imagina. Un jour qu'il était resté seul
dans sa chambre, il sort de son lit, se déchire le visage, et, teint
du sang que lui-même avait fait couler, il ouvre sa fenêtre, appelle
à son secours, et crie qu'on lui sauve la vie..... On accourt, on
entre, on l'interroge: «Mon fils et ma fille, dit-il, ont osé porter
leurs mains sur moi; sans ma résistance, ils m'étranglaient; ma force
m'a débarrassé d'eux; j'ai appelé, ils ont pris la fuite.....» On le
traita de fou, de visionnaire; son fils était absent depuis plus de
deux heures, et la dame Laverney n'avait pas quitté sa belle-mère.
Cette tentative ne fut pas la seule à laquelle il eut recours; il
en fit plusieurs autres du même genre; mais, honteux, enragé de
voir qu'aucune ne lui réussissait, il adopta une autre marche.
«Malheureux, dit-il à son fils dans un moment de fureur, ta vie me
pèse, elle m'est insupportable; tu as fait mettre les scellés, mais
d'aujourd'hui en huit jours le bon Dieu te punira.» Son fils le prie
d'étouffer son ressentiment. «C'en est fait, répond Chassagneux;
rends-moi mon bien et fuis, ou dans huit jours je me serai défait de
ta femme et de toi. J'aurai répandu ton sang et le sien.» Horrible
menace, qui fait dresser les cheveux, quand on pense que l'auteur
d'une semblable prédiction était un père!
Cet homme dénaturé choisit le 2 février 1775 pour accomplir son
abominable prophétie. Il était neuf heures du soir; le souper
était servi; la dame Chassagneux s'était assoupie auprès du foyer,
Laverney et sa femme descendent ensemble à la cave; profitant de cet
instant, Chassagneux développe un paquet d'arsenic et le jette dans
la soupe de ses enfans; ils rentrent: «N'éveillez pas, dit-il, votre
mère; elle repose; j'aurais besoin d'en faire autant; hâtez-vous de
terminer votre souper.» Ses enfans se mettent à table, et le père
reste auprès d'eux comme pour se repaître des effets de son crime.
Ils mangent; aussitôt un feu terrible les dévore; leurs entrailles
se déchirent; les cris que leur arrache la douleur éveillent leur
mère. Elle les interroge sur ces déchiremens qu'elle ne peut
concevoir. Son mari répond froidement à sa femme que ses enfans
sont empoisonnés. La mère court chercher un chirurgien et l'amène
à l'instant. Celui-ci se hâte de secourir les malades; il se fait
apporter les restes du fatal aliment qu'ils ont pris, et reconnaît
l'arsenic qui s'y trouve mêlé. Cependant les convulsions augmentent;
les défaillances deviennent plus fréquentes; on fait venir un prêtre.
Le chirurgien dit qu'il faut opérer une nouvelle saignée, et qu'il
a besoin d'être assisté par quelqu'un; Chassagneux s'approche; le
confesseur le repousse avec horreur, et donne lui-même au chirurgien
les secours qu'il avait demandés. Le chirurgien passe la nuit auprès
des deux victimes. Aussitôt que la parole leur est revenue, leur
premier mouvement est de conjurer le chirurgien de garder le plus
profond silence sur ce qu'il sait, sur ce qu'il a vu; ils le prient
de leur épargner l'horreur de voir leur père mourir sur un échafaud.
Après cette horrible scène, Chassagneux sortit de la maison de
Laverney; il se retira chez son fils aîné, et sa femme refusa de le
suivre; huit jours se passèrent, pendant lesquels Laverney et sa
femme s'occupèrent du soin de rétablir leur santé. Ils ne voyaient
plus leur père, ils n'entendaient plus parler de lui, et faisaient
tous leurs efforts pour oublier le crime auquel ils venaient
d'échapper.
Mais le calme dont ils jouissaient ne devait pas être de longue
durée. Un homme se présente devant Laverney. Cet inconnu, couvert
de haillons, pouvant à peine se soutenir, et portant sur ses traits
l'effrayante pâleur de la mort, lui déclare qu'il est important
qu'il ait un entretien secret avec lui. Laverney le fait entrer dans
une pièce séparée: «Votre père, lui dit l'inconnu, a voulu tenter
ma pauvreté; je n'ai qu'à le délivrer de vous, et il me donne la
moitié de son bien; il m'a offert de choisir entre trois moyens de
vous assassiner..... S'il m'eût été permis de punir une pareille
proposition, le fer qu'il remettait dans mes mains eût servi contre
lui-même: au surplus, votre père sera trop facile à confondre; je
n'ai, dit-il, qu'à dicter sa promesse, et il signera.» Laverney,
croyant trop aisément à une pareille déclaration, ne peut retenir
ses larmes, et supplie l'inconnu d'oublier, s'il est possible, la
proposition que son père lui a faite, et surtout de garder, à cet
égard, le plus profond silence.
Il alla trouver sur-le-champ le procureur du roi, non pour lui
dénoncer le crime de son père, mais plutôt pour prévenir les malheurs
qui le menaçaient. Le magistrat l'engagea à continuer à se conduire
avec sagesse, et l'invita à amener Chassagneux devant lui à la
première injure qu'il en recevrait.
Nous touchons à l'événement fatal qui devait donner lieu à une
accusation de parricide. Le 14 juin 1775, Laverney et sa femme se
disposaient à sortir pour se rendre à un jardin qu'ils avaient aux
portes de la ville. Il était environ dix heures du matin. Laverney,
apercevant son père, dit à sa femme: «Mon père vient, rentrons;
laissons-le passer.» La dame Laverney ne rentra pas cependant; mais,
voyant une femme de sa connaissance, elle s'approcha d'elle pour
la prier de l'accompagner à son jardin. Cette femme s'excusa de ne
pouvoir accepter cette offre obligeante. Chassagneux père passa deux
ou trois fois devant la porte de son fils, en proférant quelques
mots qui ne furent pas entendus; puis il continua son chemin, et
entra dans une auberge.
Laverney et sa femme, ne voyant plus leur père, se mirent en marche.
Ils étaient déjà hors de la ville, quand la dame Laverney, se
retournant, vit son père qui la suivait. Elle dit à son mari avec une
sorte d'exclamation: «Ah! mon ami, voici ton père!» Elle ne pouvait
voir Chassagneux sans effroi, et malheureusement cet effroi n'était
que trop fondé. Néanmoins Laverney et sa femme continuèrent leur
route: ils étaient près du couvent des Capucins; leur jardin était
situé un peu au-delà. Leur père les devança; ils le saluèrent au
passage. Loin de leur rendre le salut, leur père les invectiva; et,
comme ils étaient devant l'entrée du couvent, Laverney lui dit que,
s'il continuait ces invectives, lui et sa femme allaient entrer dans
cette maison.
Le père doubla le pas; les enfans ralentirent le leur; enfin,
sans cesse exposés à de nouvelles injures, ils arrivèrent à la
porte de leur jardin, dans lequel un journalier et une domestique
travaillaient. Chassagneux, les voyant sur le point d'entrer,
revient sur ses pas, en disant que leur existence le fatigue, et
qu'il ne trouvera le repos que quand il se sera défait d'eux. Sa bru
le conjure de revenir à des sentimens plus doux; elle lui représente
qu'il est bien cruel à lui de combler ainsi ses jours d'amertume
et de souffrances. «_La patience m'échappe_,» lui répond-il; et en
même temps voyant des pierres à dix pas de lui, il en saisit une, la
lance à sa bru, qu'il atteint au côté. La dame Laverney se tourne,
ouvre précipitamment, veut entrer; une seconde pierre la frappe
entre les épaules; elle tombe presque sans connaissance. Laverney,
pâle, tremblant, demande à son père s'il veut assassiner sa femme;
Chassagneux lui répond par une grêle de pierres.
Cependant la dame Laverney, ayant repris ses sens, appelle au
secours. Le journalier entend ses cris, il arrive. «Ah! Mure, s'écrie
Laverney, vous voyez que mon père veut nous assassiner; vous en serez
témoin.»
Intimidé par la présence du journalier, Chassagneux prend la fuite
sur le chemin de Curraise. Laverney dit à Mure: «Suivons-le, il y
aura d'autres témoins dans les vignes; pour le coup, je ne puis
plus y tenir, et nous le mènerons au procureur du roi.» Chassagneux
fuyait en criant: _A moi, mes amis, à mon secours, on m'assassine!_
Le journalier Mure l'atteignit, et, en présence de plusieurs
vignerons qui travaillaient, il le prit par le collet, en disant:
_Il faut qu'il soit mené au procureur du roi; c'est un mauvais père
qui voulait assassiner ses enfans_. Un colloque animé s'engage
entre le journalier et Chassagneux. Pendant ce discours, la dame
Laverney arrive; elle reproche à son beau-père sa cruauté; elle lui
dit qu'il est un barbare, un père dénaturé. Il veut s'élancer sur
elle; Laverney se précipite pour la protéger, et Olagnier, l'un des
vignerons, ne voulant pas voir aux prises le père avec le fils, se
met entre deux, reprochant à Chassagneux sa férocité, et se servant
d'expressions qui l'irritèrent encore davantage, et qui le mirent
tout-à-fait hors de lui.
La présence et les discours d'Olagnier décidèrent Mure à renoncer à
l'intention qu'il avait d'abord de conduire le coupable au procureur
du roi. Cependant Chassagneux ne cessait d'injurier ses enfans, qui
se décidèrent alors à retourner à leur jardin, et dirent à Mure de
les accompagner.
Olagnier témoigna encore une fois son indignation à Chassagneux père,
et, le quittant pour retourner à son travail, il ordonna à son fils
de le suivre; celui-ci le suivit lentement en regardant derrière lui.
Cependant la fureur de Chassagneux était à son comble. Tout-à-coup
il chancelle, ouvre les bras, tombe, et sa tête porte sur une pierre
de la fondation du mur qui bordait le chemin. «Mon père, mon père,
s'écrie le jeune Olagnier, le gros tombe.» Olagnier père se retourne,
voit Chassagneux étendu, demande comment il est tombé. «De lui-même,
répond son fils; c'est sûrement qu'il est ivre.» Tous les deux
courent aussitôt pour lui porter du secours; mais il n'était plus
temps; Chassagneux venait d'expirer.
Il est important d'observer que cet homme était resté seul; qu'il
s'était révolté contre les représentations que chacun lui avait
adressées, et que néanmoins la présence des témoins ne lui avait
pas permis de donner un libre cours à sa fureur. Les blessures
qu'il venait de faire à sa belle-fille lui donnaient peut-être
aussi lieu de craindre les suites de sa conduite. Toutes ces
circonstances réunies produisirent en lui une révolution violente
qui causa peut-être sa chute et sa mort. Les deux Olagnier avaient
été témoins de tout ce qui venait de se passer. Un autre vigneron,
nommé Beuvard, parut après l'événement. «_Qu'est-ce donc?_ dit-il
en s'approchant, _on vient de crier à l'assassin!_» On l'informe de
tout; il voit Chassagneux étendu. «_Comment!_ s'écrie-t-il, _est-ce
que ses enfans l'ont tué?_--_Non_, lui répond Olagnier, _car ils ne
l'ont pas touché_.--_Cependant_, observe Beuvard, _il paraît qu'il
est mort_.--_Je parie qu'il le fait exprès_, reprit Olagnier, _car il
est malin_.»
Pendant ce dialogue, on vit un léger mouvement à la jambe de
Chassagneux. «_Il n'est pas mort_, dit Olagnier, _allons le
secourir_.--Monsieur Chassagneux,» lui crie Beuvard. Chassagneux
veut parler, et sa voix expire sur ses lèvres. «_Relevons-le_,
dit Olagnier.--_Je n'y touche pas_,» répond Beuvard. Mure s'était
approché. Olagnier lui dit: «_Eh bien! aide-moi, toi qui en es
peut-être la cause.--Moi, la cause!_ répond Mure; _prenez garde à ce
que vous dites_.»
Cependant Laverney et sa femme sont revenus sur leurs pas. A la vue
de son père étendu sans mouvement, Laverney ne peut articuler que
des mots sans suite. Sa femme approche, et le sang de son beau-père,
ruisselant à ses pieds, la fait frissonner. «_Ah! mon mari, où
sommes-nous?_ dit-elle avec effroi; _quel malheur! Ce misérable s'est
jeté sur cette pierre pour se tuer, afin que l'on dise que c'est par
nous qu'il est mort_.» Éperdue, elle veut marcher; elle tombe; on la
relève; elle remplit l'air de ses cris de désespoir. Laverney, alarmé
de son état, l'arrache de ce théâtre d'horreur, et la reconduit à la
ville.
Beuvard, qui les avait devancés, avait déjà répandu dans Montbrison
la nouvelle de ce funeste événement. Mais, s'il ne pouvait pas dire
que les enfans fussent coupables, il ne pouvait pas non plus affirmer
qu'ils fussent innocens; et ce fut le commencement de leur infortune.
Les premiers bruits de cette mort, portant avec eux le caractère du
doute, plongèrent les esprits dans une incertitude fatale, et firent
naître les conjectures les plus sinistres.
Une autre circonstance aggrava les soupçons que le récit de Beuvard
venait de répandre. La dame Laverney, frappée par son beau-père,
avait appelé du secours, et son mari avait joint ses cris d'alarme
aux siens. Chassagneux, fuyant, avait répété les mêmes cris, en
apercevant des vignerons derrière les murs du chemin dans lequel
il courait. Il y eut d'autres vignerons qui entendirent aussi ces
cris, mais qui ne virent rien, parce qu'ils étaient trop éloignés.
Quand la dame Laverney revint, ses sanglots frappèrent également les
oreilles de ces paysans, qui accoururent enfin pour voir de quoi il
s'agissait. Ils entendirent la femme Laverney répéter sans cesse
ces paroles: _Qu'est-ce que le monde va dire?_ Et quand ils virent
le corps du vieillard gisant sur la terre, le sang qui couvrait son
visage, et qu'ils se rappelèrent les cris qu'ils avaient entendus,
des présomptions de parricide s'élevèrent dans tous les esprits.
Les deux Olagnier étaient sans cesse interrogés, et ils gardaient le
silence le plus profond.
Dans les premiers momens, la vérité ne fut pas altérée en sortant de
la bouche d'Olagnier père; ses premiers récits étaient fidèles; il
rapportait naturellement ce qui s'était passé sous ses yeux. Mais
bientôt il voulut tirer une sorte de vanité de l'empressement que
tout le monde mettait à l'interroger, et dès lors son imagination lui
suggéra des variantes qui altérèrent, d'une manière déplorable, la
nature des faits.
On croira facilement que, le nombre des spectateurs croissant de
moment en moment, quelques-uns des témoins voulurent se procurer
aussi l'étrange satisfaction d'être interrogés. Les récits de ces
derniers offrirent des particularités bien plus dramatiques que
ceux des Olagnier. «Hélas! disait l'un d'eux, j'ai vu ce vieillard
m'adresser la parole en fuyant: «_Secourez-moi, mon ami_, me
disait-il, _mes enfans veulent m'assassiner_.» Puis il ajoutait:
«Ce qu'il y avait de plus cruel pour moi, je ne pouvais pas arrêter
les furieux qui le poursuivaient, un mur me séparait du père et des
enfans; je l'ai bien franchi, mais avec peine, et quand je suis
arrivé les scélérats avaient fait le coup.»
«Je ne pouvais pas croire, disait un autre, tout ce que je voyais,
ces cruels enfans renversaient leur père à coups de bâton, et
l'étranglaient.»
«Pour moi, disait un troisième, j'ai entendu distinctement ce père
qui disait à ses enfans d'une voix étouffée: _Barbares, laissez-moi
la vie!_ Après quoi, continuait-il, il poussa un cri très-aigu; je
n'ai plus entendu rien; je suis arrivé, ce pauvre père était mort.»
Il est juste de faire remarquer qu'ils n'osèrent pas déposer les
mêmes choses devant les juges; la réflexion et les périls d'un faux
témoignage les firent revenir à la vérité; mais il suffisait d'un
seul qui les entendît, et qui répétât ces cruels discours dans
Montbrison, pour persuader que les enfans de Chassagneux avaient
été des parricides; et ce bruit, se propageant dans toute la ville,
préoccupa bientôt tous les esprits. En moins de dix minutes, la
fermentation devint générale.