Ce premier forfait ne devait pas être le dernier de Desrues. Le fils

de Lamotte devait être sa seconde victime. Il alla le chercher à

sa pension le 11 février, jour du mardi gras, et, sous le prétexte

d'aller voir sa mère, qu'il disait être partie pour Versailles,

il l'amena dans cette ville, y loua une chambre garnie chez un

tonnelier, au coin des rues Saint-Honoré et de l'Orangerie, et

empoisonna le fils comme il avait empoisonné la mère. Pendant

l'agonie de ce malheureux jeune homme, le monstre lui prodiguait

tant de soins, lui témoignait tant d'affection, montrait une douleur

si vive, que les assistans étaient loin de soupçonner qu'il était

son bourreau. Desrues se faisait passer pour son oncle. Le prêtre

que l'on avait appelé pour exhorter le mourant lui ayant dit de se

recommander à Dieu, et de demander pardon à son oncle de tous les

torts qu'il avait pu avoir envers lui, on remarqua que le jeune

homme, à ce mot d'_oncle_, avait remué la tête et voulu proférer

quelques paroles; mais une crise violente l'en empêcha. Il expira

sur les neuf heures du soir. Desrues avait porté la scélératesse

et l'hypocrisie au point d'exhorter lui-même à la mort le jeune

de Lamotte; à genoux devant son lit, il récitait les prières des

agonisans. Il voulut aussi ensevelir le corps; et, pendant cette

opération, il dit au tonnelier que ce jeune homme avait le mal

vénérien, et qu'il ne mourait que des suites de cette maladie

négligée. «_Hélas!_ disait-il, en feignant de pleurer amèrement,

_j'aimais ce cher enfant comme mon propre fils! faut-il que la

débauche l'ait tué!_» Quelques instans après, Desrues, pour appuyer

son imposture, jeta dans le feu quelques petits paquets qu'il feignit

d'avoir trouvés dans les poches du jeune homme, et dit à l'hôte que

ces paquets contenaient des drogues propres à l'infâme maladie qui

avait creusé le tombeau de son neveu. Fut-il jamais plus infâme

scélératesse!

Le lendemain, le jeune de Lamotte fut enterré sous le nom de

_Beaupré_, natif de Commercy; et Desrues distribua de l'argent aux

pauvres ainsi qu'au tonnelier, qu'il chargea de faire dire des messes

pour le repos de l'âme du défunt. Puis il retourna à Paris, où il

annonça à ses amis qu'il revenait de Chartres, son pays natal. Il

fallait que le monstre fût bien satisfait de lui-même, car ce jour-là

il montra à ses amis un air de satisfaction qui ne lui était pas

ordinaire; et il était si gai qu'il chanta même quelques chansons

pendant le souper.

A peine de retour à Paris, Desrues se rendit en toute hâte chez

le procureur de la dame de Lamotte, pour lui demander de sa part

la procuration de son mari dont il était dépositaire, lui faisant

entendre qu'il avait terminé toute l'affaire de Buisson-Souef avec

cette dame, et qu'il lui avait compté une somme de cent mille livres

par un acte sous-seing privé qui était déposé chez son notaire.

Étonné de cette communication, le procureur refusa la procuration,

disant qu'il ne la remettrait qu'au sieur ou à la dame de Lamotte.

Desrues, voyant qu'il ne pouvait vaincre la persistance du procureur,

sortit en le menaçant de lui faire rendre la procuration malgré

lui, et alla du même pas présenter une requête à cet effet au

lieutenant-civil. Sur cette demande, le procureur fut assigné;

Desrues comparut effrontément en sa présence; mais, sur les motifs

allégués par l'officier public, l'affaire fut ajournée.

Cependant le sieur de Lamotte, ne recevant pas de nouvelles de sa

femme et de son fils, commençait à concevoir des inquiétudes sur leur

sort. Des songes effrayans venaient troubler son sommeil et augmenter

ses alarmes; ils lui représentaient sa femme environnée de pirates,

égorgée avec son fils par Desrues, qui lui apparaissait armé de deux

poignards.

Dans le même temps, Desrues osa aller le visiter à la terre de

Buisson-Souef; il lui apprit que tout était arrangé, qu'il avait

traité avec la dame de Lamotte, par un nouvel acte sous-seing privé

du 12 février, qui annulait toutes les conventions antérieures;

qu'il lui avait compté une somme de cent mille livres, dont elle

lui avait donné une reconnaissance, et que par ce moyen la terre

de Buisson-Souef lui appartenait. Il voulut persuader au sieur de

Lamotte que sa femme et son fils jouissaient de la santé la plus

parfaite; qu'ils étaient tous deux à Versailles; que la dame de

Lamotte y traitait d'une charge aussi considérable que lucrative, et

que, si elle lui avait caché ses démarches à ce sujet, c'était pour

le surprendre plus agréablement; qu'elle avait retiré son fils de

sa pension, et cherchait à le placer au manége, ou même à le faire

entrer aux pages du roi.

Pendant le peu de jours que Desrues passa à Buisson-Souef, le sieur

de Lamotte reçut plusieurs lettres de Paris, les unes annonçant que

sa femme était revenue de Versailles, qu'elle avait fait différentes

emplettes, qu'elle se portait à ravir; les autres, qu'elle allait

retourner à Versailles pour y traiter de la prétendue charge dont

Desrues avait parlé. Ces diverses lettres, comme on le pense bien,

étaient l'ouvrage du monstre, qui faisait tous ses efforts pour faire

renaître la sécurité dans le cœur d'un époux et d'un père vivement

alarmé. Cependant le sieur de Lamotte commençait à soupçonner

quelque affreux mystère au milieu de toutes ces nouvelles étranges;

il lui semblait toujours voir Desrues avec ses deux poignards. Il

témoigna même à ce misérable que ce qu'il lui disait n'était pas

vraisemblable, et que sûrement il était arrivé quelque malheur à sa

femme et à son fils.

Desrues, s'apercevant de la froideur que lui manifestait le sieur

de Lamotte, et craignant sans doute la suite de ces trop justes

soupçons, revint à Paris, et partit incontinent pour Lyon sous un nom

emprunté. C'est dans cette circonstance que l'on prétend qu'il se

déguisa en femme, et fit passer une procuration chez un des notaires

de Lyon; qu'il la signa ou la fit signer par une autre personne du

nom de la dame de Lamotte. Cette procuration autorisait le sieur de

Lamotte à toucher les arrérages des trente mille livres restans du

prix de l'acquisition. Desrues mit cette procuration sous enveloppe,

l'adressa à l'un des curés de Villeneuve-le-Roi pour la remettre au

sieur de Lamotte. Cette procuration, qui n'était précédée d'aucune

lettre d'avis, ne fit qu'augmenter les soupçons de ce malheureux

homme. Il ne lui fut plus possible de résister à l'inquiétude qui

le dévorait. Il partit sur-le-champ pour Paris, afin d'éclaircir ou

de dissiper les soupçons que lui faisait concevoir le silence de sa

femme et de son fils.

Cependant le scélérat, auteur de tant de forfaits et d'abominations,

ne se faisait pas scrupule d'appeler la calomnie à son aide pour

noircir ses deux victimes. Il avait eu l'art de répandre des nuages

sur la réputation de la dame de Lamotte; d'après ses insinuations

perfides, on répétait qu'elle avait pris la fuite avec un amant, et

qu'elle avait emmené son fils avec elle.

Par une singularité du hasard, M. de Lamotte descendit dans une

auberge rue de la Mortellerie, et prit des informations sur le

compte de sa femme et de son fils. Cette auberge était peu éloignée

de la maison qui recélait le cadavre de celle qu'il cherchait avec

une si vive sollicitude; mais personne ne pouvant lui fournir des

renseignemens satisfaisans, il implora le secours de la justice.

Desrues, de retour de Lyon, fut appelé devant le magistrat, et sommé

de rendre compte de sa conduite et de ce qu'étaient devenus la dame

de Lamotte et son fils. Sans se déconcerter, il répondit que cette

dame étant à Versailles, il y avait conduit son fils sur la demande

qu'elle lui en avait faite; qu'il l'avait rencontrée devant la grille

du château avec un particulier d'environ soixante ans, qui avait même

fait beaucoup d'amitié au sieur de Lamotte fils. Desrues dit ensuite

que la dame de Lamotte avait trouvé fort mauvais qu'il eût accompagné

son fils à Versailles; que, se voyant si mal accueilli, il était

revenu seul à Paris, et que quelques jours après il avait reçu une

lettre de la dame de Lamotte, timbrée de Lyon, dans laquelle elle lui

demandait des nouvelles de son mari et de l'état de ses affaires; que

lui, Desrues, alarmé du départ clandestin de cette dame, au lieu de

lui faire réponse, avait pris le parti de se rendre à Lyon; qu'arrivé

dans cette ville, il y avait trouvé effectivement la dame de Lamotte;

qu'elle lui avait refusé, malgré ses instances, de se rendre avec lui

devant le magistrat afin de constater son existence; que cependant

le même jour, qui était le 8 mars, elle avait passé la procuration

dont on a parlé plus haut, qu'elle la lui avait remise pour la faire

parvenir à son mari, et qu'après cela elle s'était évadée par un

passage qui communiquait d'une rue à une autre; en sorte que, ne lui

étant pas possible de la rejoindre, il était revenu à Paris.

Cette fable atrocement ingénieuse, l'air de candeur avec lequel elle

était débitée, la précision des moindres circonstances, l'art avec

lequel elles étaient coordonnées, en imposaient au magistrat, et le

jetaient dans une embarrassante perplexité. Mais lorsque Desrues fut

obligé de s'expliquer sur le prétendu paiement de cent mille livres,

qu'il disait avoir fait entre les mains de la dame de Lamotte, et sur

la source d'où lui provenait une somme aussi considérable, sa réponse

ne fut pas d'un effet aussi heureux pour lui. Il dit qu'il avait

emprunté ces cent mille livres à un avocat nommé Duclos, auquel il

avait fait une obligation pardevant notaire, le 9 du mois de février.

Vérification faite, il se trouva que cette obligation était simulée

et accompagnée d'une espèce de contre-lettre. Cette circonstance

dessilla les yeux du lieutenant-général de police, qui donna l'ordre

de faire perquisition dans le domicile de Desrues. Il était absent de

sa maison lorsque cet ordre fut exécuté. A son retour, il fut invité

à se transporter chez le magistrat. Il eut l'audace de s'y présenter,

et de s'y plaindre hautement de la violation de son domicile, surtout

en son absence. Selon lui, le sieur de Lamotte était le coupable, et

il réclamait contre lui des dommages-intérêts pour les accusations

qu'il faisait planer sur son innocence.

Le magistrat, ne se laissant pas ébranler par l'audace de

cet imposteur, le fit constituer prisonnier, le 12 mars, au

Fort-l'Évêque, avec ordre de le mettre au cachot et au secret.

Les perquisitions intelligentes de la police parvinrent à jeter

quelque lumière sur la conduite ténébreuse de Desrues. On commença

l'instruction de son procès. Pendant le cours de cette instruction,

le scélérat continua à soutenir la fable qu'il avait inventée, et

pour lui assurer une plus entière créance, il fit parvenir le 8

avril, au procureur du sieur de Lamotte, comme de la part de la

femme de ce particulier, des billets faits à ordre pour la valeur

de soixante dix-huit mille livres environ. Le magistrat, averti de

l'arrivée de ces billets et de la voie mystérieuse qu'on leur avait

fait prendre, conçut des soupçons sur la femme de Desrues. Elle fut

constituée prisonnière; et pendant que l'on transférait son mari au

grand Châtelet, elle fut conduite au Fort-l'Évêque, où elle avoua

que c'était elle qui avait fait parvenir au procureur les billets en

question que son mari lui avait envoyés, sous enveloppe, cachés dans

le linge sale qu'elle lui échangeait pour du blanc.

Le notaire de Lyon, en l'étude de qui l'obligation envoyée au sieur

de Lamotte avait été passée, arriva à Paris sur l'ordre judiciaire

qui lui en avait été donné. Il déclara qu'une femme d'une taille

assez avantageuse, se disant Marie-Françoise Perrier, épouse du

sieur de Lamotte, et séparée, quant aux biens, d'avec lui, était

venue en son étude, le 8 mars, à l'effet de faire dresser l'acte

de procuration dont il s'agissait. Confronté avec Desrues, il ne

le reconnut point. On fit déguiser le prisonnier en femme, mais le

notaire ne le reconnut pas davantage. Pendant qu'on lui mettait les

vêtemens de l'autre sexe, le scélérat se caressait le menton, faisait

mille minauderies, et tenait les propos les plus plaisans. _Je

n'avais pas mauvaise grâce sous cet habit_, disait-il à ceux qui lui

parlaient dans sa prison, _et je crois que j'aurais pu faire quelques

conquêtes_. Il persista à soutenir que ce n'était point lui qui était

allé chez le notaire de Lyon, mais une femme qu'il y avait envoyée

après lui avoir fait sa leçon.

Cependant on n'acquérait aucune preuve des grands forfaits de

Desrues, et ce monstre allait peut-être triompher de l'accusation

capitale intentée contre lui, lorsque, par un effet du hasard le plus

singulier, ou plutôt par une marque visible de la Providence, on fit

la découverte du corps de délit. Une dame Masson, propriétaire de

la maison dans laquelle Desrues avait loué une cave, fit part à une

de ses amies de l'inquiétude qu'elle avait au sujet du paiement du

second terme de cette cave, attendu qu'elle n'en avait pas revu le

locataire depuis le mois de février. Cette amie lui répondit sans

s'expliquer davantage: _Tranquillisez-vous: demain, vous en aurez

des nouvelles_. Cette femme avait eu vent de la rumeur qui circulait

dans tout Paris, qu'une dame de Lamotte et son fils étaient devenus

invisibles, et que l'on soupçonnait qu'ils avaient été enterrés

dans une cave. Elle alla faire part de ses propres conjectures à

un ami du sieur de Lamotte, qui lui-même en fut bientôt instruit.

Frappé comme d'un trait de lumière, M. de Lamotte vole auprès du

magistrat, qui donne aussitôt des ordres pour qu'une perquisition

exacte soit faite dans la cave de la dame Masson. Un commissaire,

suivi de ses agens, fait une descente dans la cave désignée. On n'y

trouve d'abord qu'un tonneau vide et quelques bouteilles de vin. On

allait se retirer après d'inutiles recherches, lorsque, les yeux du

commissaire s'arrêtant sur une espèce de petit caveau pratiqué sous

l'escalier, il remarque que la terre y avait été fraîchement remuée.

Cette terre était molle; on y enfonce une canne; ce n'est qu'à la

profondeur de quatre pieds que l'on rencontre de la résistance. On

fouille; on aperçoit enfin un cadavre de femme, revêtu d'une chemise,

le visage tourné contre terre. On relève le corps... Quel déchirant

spectacle pour l'infortuné Lamotte! il pousse un cri de terreur;

il vient de reconnaître sa malheureuse épouse. Les traits de cette

femme n'étaient point encore altérés; elle fut reconnue par plusieurs

personnes. Desrues et sa femme ayant été transférés sur les lieux,

la femme reconnut sur-le-champ la dame de Lamotte; mais Desrues,

lorsqu'on lui présenta le corps, affecta de ne pas le reconnaître,

soutenant toujours que madame de Lamotte était existante. La dame

Masson ayant déclaré que c'était bien Desrues qui avait loué sa

cave, il lui soutint qu'elle se méprenait, qu'il ne l'avait jamais

vue.

Le lendemain, les hommes de l'art firent l'autopsie du cadavre, et

déclarèrent que la dame de Lamotte avait été empoisonnée. Desrues,

confondu par l'évidence, se détermina à déclarer que c'était bien

le corps de la dame de Lamotte; qu'elle était morte chez lui le

31 janvier, à la suite d'une médecine, et que, pour ne pas être

inquiété, il avait pris le parti de la faire enterrer dans cette cave.

Sur la déclaration de cet insigne scélérat, le sieur de Lamotte, le

désespoir dans le cœur, courut à lui, en s'écriant: _Ah! malheureux!

rends-moi ma femme et mon enfant_. Le monstre ne lui répondit que par

une ironie insultante.

Quant au sieur de Lamotte fils, Desrues fut obligé de convenir qu'il

était mort à Versailles, d'une indigestion et des suites de la

maladie vénérienne, et qu'il l'avait fait enterrer dans le cimetière

de la paroisse Saint-Louis. La justice se transporta à Versailles; le

corps fut exhumé et reconnu; et l'ouverture du cadavre produisit les

preuves du poison.

Revenu dans sa prison, Desrues répétait souvent qu'il fallait que

la tête lui eût tourné pour avoir voulu dérober à la connaissance

du public la mort de madame de Lamotte et sa sépulture; que c'était

la seule faute qu'il eût commise, et qu'on était en droit de la lui

reprocher; que, du reste, il était un parfait honnête homme, et qu'il

se résignait aux rigueurs de la Providence. Il pleurait sans cesse

le jeune de Lamotte, qu'il avait aimé, disait-il, comme son propre

fils, et qui l'appelait son petit papa. «Hélas! ajoutait-il, je vois

toutes les nuits ce pauvre jeune homme, ce qui renouvelle amèrement

mes chagrins; mais ce qui du moins adoucit mes douleurs, c'est que

cet enfant est mort avec tous les secours de la religion.»

Ce scélérat consommé dans le crime croyait encore, à l'aide du masque

de l'hypocrisie, tromper la religion des magistrats; il savait que

ses moindres paroles étaient rapportées; c'est ce qui, sans doute,

lui donnait cet air d'assurance qu'il conserva jusqu'au dernier

moment.

Enfin, le procès étant suffisamment instruit, Desrues fut condamné,

par sentence du Châtelet, confirmée par arrêt du parlement le 5 mai

1777, à être rompu vif, brûlé ensuite, et ses cendres jetées au vent.

Ce monstre, pendant tout le temps de sa détention, avait toujours

paru dans la plus grande sécurité, mangeant et buvant comme à son

ordinaire.

Le 6 mai, au matin, on lui donna lecture de son arrêt, qu'il écouta

tranquillement; après quoi, il s'écria: Je ne m'attendais pas à

un jugement si rigoureux. Ensuite, levant les yeux au ciel, il

dit: _Dieu me voit, il sait mon innocence_. Pendant les apprêts

de la question, on lui fit entendre qu'on lui ferait grâce de ce

supplice s'il voulait avouer son crime et les noms de ses complices.

Mais il déclara qu'il avait tout dit, et qu'il n'en dirait pas

davantage. Il supporta patiemment la torture; seulement, lorsqu'on

lui enfonça les derniers coins, il s'écria: _Maudit argent, à quoi

m'as-tu réduit?_ Ce criminel effronté conserva jusqu'à la fin le

masque de l'hypocrisie. Quand l'heure de son dernier supplice fut

arrivée, on ne remarqua pas la moindre altération sur son visage; il

descendit avec fermeté les marches du Châtelet, monta de même dans

le tombereau, et regarda avec une sorte d'indifférence la foule qui

était accourue pour le voir. Sa fermeté ne commença à l'abandonner

un peu que lors de l'entrevue qu'il eut avec sa femme. Du reste, il

persista toujours à se dire innocent du crime d'empoisonnement pour

lequel on le condamnait. Il comparait sa mort à celle de l'infortuné

Calas, et disait avec la plus grande assurance qu'il espérait qu'un

jour on réhabiliterait sa mémoire. Il monta à l'échafaud avec la

sérénité du plus juste des hommes, baisa dévotement l'instrument de

son supplice, et subit son arrêt. L'exécution eut lieu le 6 mai 1777,

à sept heures du soir. Il y avait trente-deux ans et demi que ce

monstre pesait sur la terre.

Desrues était d'une constitution faible en apparence, d'une

très-petite taille; son visage était allongé, pâle et maigre; son

rire avait quelque chose de l'hyène; il avait la bouche enfoncée,

le regard perfide; ses yeux ronds, creux et perçans, décelaient la

perversité de son âme. Il parlait d'un ton caressant, et se donnait

un air de candeur et de simplicité; du reste, sachant se plier à tous

les tons, selon les circonstances. Il s'était surtout fortement

attaché à se couvrir du masque de la fausse dévotion; toujours

entouré de livres de piété, ne parlant que de religion, de Dieu,

des saints, du paradis, et osant, par un abus des plus sacriléges,

s'approcher de la sainte table à toutes les solennités de l'église.

On assure que, le jour de la première communion du jeune de Lamotte,

il voulut communier aussi, disant que cette action de sa part serait

une source de grâces et de bénédictions pour ce jeune homme.

La femme Desrues, complice de son mari en plusieurs points, fut

condamnée en 1779 à être fouettée, marquée, et renfermée le reste de

ses jours.

VICTIMES

ACCUSÉES PAR LEURS ASSASSINS.

Un vagabond, nommé Landelle dit _Lerond_, né à Croixille, s'était

livré tellement à tous les excès de la débauche et du libertinage,

qu'à l'âge de trente ans, devenu l'objet du mépris et de la haine de

tout le pays, ne trouvant plus de maison où l'on voulût lui donner

un gîte, il fut obligé de quitter le lieu de sa naissance, et se

retira au bourg de Juvigné, à peu de distance de Croixille. Mais ne

se comportant pas mieux à Juvigné qu'à Croixille, se livrant à des

brigandages, à des vols continuels, il excita contre lui les murmures

et les plaintes de tous les honnêtes gens, et notamment du sieur

Grosse, conseiller au grenier à sel d'Ernée.

Chassé aussi de Juvigné, n'ayant plus d'habitation, Landelle se

construisit une cabane de terre et de paille sur un des côtés du

grand chemin qui mène de Juvigné à Croixille. Ainsi, après avoir

été le rebut de la société, il en devint l'effroi. Cependant il

nourrissait un profond ressentiment contre le sieur Grosse, qu'il

regardait comme l'auteur de son expulsion de Juvigné; et il disait

publiquement que cet homme ne mourrait jamais que de sa main. Le 9

novembre 1777, jour de la fête de la paroisse, le sieur Grosse, qui

faisait sa résidence habituelle à Ernée, vint à Juvigné chez sa mère.

Il y passa la journée au sein de sa famille; et il se retira à onze

heures du soir, pour passer dans la chambre qui lui était destinée.

Mais, pour s'y rendre, il fallait qu'il allât gagner un petit

escalier pratiqué en dehors de la maison, adossé au mur, et dont la

première marche touchait au seuil de la porte. Cette construction

vicieuse pensa coûter la vie au sieur Grosse. Landelle, qui

connaissait les êtres, se tenait caché le long des premières marches,

et attendait sa proie. A peine le sieur Grosse se disposait à monter,

avec une clef et une lumière à la main, qu'au même instant on le

saisit vigoureusement au collet, en lui assénant un coup de bâton.

Saisi d'effroi, sans armes, sans défense, le sieur Grosse appelle à

son secours. Sa mère et le sieur Cheux, son beau-frère, accourent;

mais Landelle avait tout prévu; trois de ses compagnons, apostés

près du lieu de la scène, paraissent pour le seconder. Grosse, sa

mère et son beau-frère, rentrent à la hâte dans la maison, et se

dérobent à la fureur de leurs assassins, sans avoir reçu de blessures

dangereuses.

Transportés de rage d'avoir manqué leur coup, Landelle et ses

complices vomirent les invectives, les insultes, les blasphèmes

les plus horribles. Armés de pierres, de bâtons, de sabres, ils

travaillèrent à enfoncer la porte, qui heureusement résista à leurs

coups redoublés. Voyant leurs efforts inutiles, ils parcoururent

Juvigné, se faisant donner à boire de force par les cabaretiers,

mettant partout le désordre, cassant et brisant tout, et maltraitant

toutes les personnes qui se rencontraient sur leur chemin. Puis ces

brigands se battirent entre eux. Les jours suivans, ils commirent de

pareils excès dans plusieurs villages voisins de Juvigné.

Cependant le sieur Grosse et plusieurs autres particuliers portèrent

plainte contre les attentats de Landelle et de ses complices. Le

juge de Saint-Ouen s'empara de l'affaire, le délit ayant été commis

dans l'étendue de sa juridiction. Ce magistrat était l'ennemi

personnel du sieur Grosse. Il fit arrêter Landelle et les deux

Launay, et l'information qui eut lieu fut composée de trois témoins

seulement, tous trois indiqués par les accusés. L'un était leur

complice, les deux autres étaient leurs compagnons de débauche,

tandis que l'on aurait pu se procurer les dépositions de plus de

vingt personnes domiciliées à Juvigné, lieu du délit, et dignes de

toute la confiance de la justice. Sur une semblable instruction,

Landelle et ses compagnons furent bientôt remis en liberté.

De retour à sa cabane, Landelle y fut attaqué d'une maladie

inflammatoire dont il mourut le 6 décembre 1777, huit jours après son

élargissement, et vingt-sept jours après la scène du 9 novembre. Ses

complices, fidèles à ses mânes, se persuadèrent que l'occasion était

favorable pour perdre le sieur Grosse. Ils publièrent sur-le-champ

que Landelle était mort de la suite des coups qu'il avait reçus de

lui le 9 novembre. Ils parvinrent à exciter les frères de Landelle

et à les déterminer à faire leur dénonciation au procureur-fiscal

de Saint-Ouen. Le juge ordonna l'examen du cadavre par des médecins

et chirurgiens commis à cet effet; et l'on procéda ensuite à une

information d'après laquelle les sieurs Grosse et Cheux furent

décrétés de prise de corps. Ceux-ci interjetèrent appel de la plainte

et de toute la procédure qui devait la suivre.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 15 / 17 段