Près de dix mois s'écoulèrent après la mort de Thérigny sans qu'il se

fût élevé aucune plainte, sans qu'on eût entendu le moindre murmure.

On n'avait pu trouver dans toutes les circonstances de ce malheureux

événement aucune trace de crime. Mais la calomnie travaillait dans

l'ombre, et s'apprêtait à distiller son venin. Des mémoires, élaborés

en silence, parvinrent jusqu'au procureur-général. Le comte de Viry y

était formellement accusé. On allait jusqu'à dire «qu'un jeune homme

âgé de vingt ans, arraché à la misère par le comte de Viry, que ce

jeune homme, dont la mère et les frères étaient dans l'indigence,

lui avait prêté vingt mille livres, et que, pour ensevelir cette

dette, le débiteur avait donné la mort à son créancier; qu'il l'avait

fait enterrer au milieu de la nuit, et avait recommandé que l'on fît

consumer son corps avec de la chaux vive.»

On parvint par ces accusations clandestines à appeler l'attention

du ministère public. Le 9 septembre 1775, un arrêt du parlement

ordonna une information sur la mort de Thérigny et sur les auteurs

de cette mort. Des monitoires furent publiés dans toute la province;

l'exhumation du corps eut lieu; et l'on n'y trouva qu'un épanchement

sanguin à l'ouverture de la poitrine, que l'ignorance des médecins

leur fit prendre pour la suite apparente d'un coup contondant, mais

qu'une consultation d'un habile praticien considéra comme l'effet

immédiat de l'imprudence commise par le jeune Thérigny la veille de

sa mort.

Cependant des décrets de prise de corps avaient été lancés

contre l'homme d'affaires du comte de Viry et contre deux de ses

domestiques. Le comte interjeta appel au parlement de Paris de toute

la procédure des juges de Moulins. Mais le parlement de Paris n'eut

point égard à la demande en récusation des premiers juges que lui

avait adressée le comte de Viry, et ordonna qu'il serait jugé par les

mêmes juges qu'il avait récusés.

Le comte avait plusieurs ennemis personnels parmi ces magistrats;

c'était le motif de sa demande en récusation. Cependant, malgré

les conseils de ses amis, qui l'engageaient à fuir, il partit en

toute hâte de Paris, et alla se constituer prisonnier. Les juges

ne négligèrent rien pour parvenir à la découverte de la vérité.

Cent quatre-vingt-trois témoins furent entendus sur l'accusation

d'assassinat. On en entendit soixante-dix sur une plainte en

subornation de témoins. Les interrogatoires se succédèrent d'une

manière surprenante. Les récolemens et les confrontations furent

faits avec l'exactitude la plus scrupuleuse; et l'on peut dire que

l'innocence du comte de Viry passa par le creuset de la procédure la

plus rigoureuse, et fut constatée de la manière la plus éclatante.

Par arrêt définitif du 28 février 1777, la sénéchaussée de

Moulins déchargea le comte de Viry et ses gens de l'accusation

d'assassinat formée contre eux. Plus de quarante personnes notables,

ecclésiastiques, magistrats, gentilshommes, avaient signé un

certificat dans lequel étaient détaillés les actes de générosité et

de bienfaisance qui prouvaient que le comte était incapable du crime

qu'on lui avait si calomnieusement imputé.

Le roi concourut aussi d'une manière bien flatteuse à venger

l'innocence du comte de Viry, qui, après son jugement, reçut l'ordre

royal et militaire de Saint-Louis.

Il fut ainsi vengé de ses ennemis, dont deux, animés par une haine

héréditaire, l'avaient tourmenté par une foule de procès; un

troisième, le sieur Fleury, curé de Barrey, avait joué le principal

rôle de calomniateur dans toute cette affaire.

DESRUES.

L'art merveilleux de Molière produisit sur la scène française le

_Tartufe_, à la grande confusion des hypocrites de tous les temps,

et au bruyant scandale de ceux de son siècle, qui n'eurent pas de

peine à s'y reconnaître. Dans ce chef-d'œuvre de vérité, le poète

montra un imposteur qui, sous le masque de la religion, s'emparait

de la confiance d'un crédule père de famille, et se servait de son

ascendant sur ce bonhomme pour entreprendre de séduire sa propre

femme, de se faire donner la main de sa fille, et finalement de

dépouiller et de chasser celui dont il voulait être le gendre. Toute

cette trame odieuse est habilement ourdie; tous les traits du fourbe

sont profondément marqués et coloriés avec vigueur; mais, renfermé

dans un cadre comique, Molière ne pouvait faire plus sans dépasser le

but qu'il ne voulait qu'atteindre. Pour rester fidèle à Thalie, il

se contenta d'accabler le monstre sous les rires et les mépris des

spectateurs. Dans un autre genre, Beaumarchais jeta une teinte plus

lugubre sur un personnage de la même famille que le _Tartufe_. Sans

discuter ici le mérite littéraire de son drame, on convient que son

_Begearss_, hypocrite fieffé et profond scélérat, donne lieu à des

situations qui, bien qu'elles ne soient pas toujours naturelles, ne

laissent pas de remplir l'âme d'une profonde horreur.

Mais toutes ces combinaisons arrangées à loisir par le génie des

hommes ne semblent plus que de pâles copies à côté des monstres que

la nature a quelquefois le triste privilége d'enfanter. On a vu des

hypocrites trouver dans leur fourberie inventive des ressorts que

l'imagination des poètes n'aurait jamais pu créer. La conduite de

l'infâme Desrues en est un exemple entre mille autres. C'est Tartufe

ayant brisé toute espèce de frein, et lancé pour jamais dans la voie

du crime. Mais si l'œuvre du poète est une des merveilles de l'art,

hâtons-nous de le dire, celle de la nature est une de ses nombreuses

erreurs.

Desrues, dont le nom seul réveille encore, après plus d'un

demi-siècle, le plus horrible souvenir, Desrues naquit à Chartres,

en Beauce, d'une famille d'honnêtes commerçans. Resté orphelin à

l'âge de trois ans, deux de ses cousins se chargèrent d'élever son

enfance. Bientôt il manifesta des inclinations vicieuses; il dérobait

de l'argent à ses parens, et quand ceux-ci le corrigeaient pour ses

larcins, il avait l'audace de leur dire en ricanant: _Eh bien! vous

êtes plus fatigués que moi!_ Voyant qu'ils ne pouvaient rien faire

de ce jeune mauvais sujet, ses cousins le renvoyèrent à Chartres

chez deux parentes qui consentirent à prendre soin de son éducation.

Elles voulurent l'élever dans les sentimens de la plus austère piété;

franches et sincères dans leur intention, elles ne se doutaient guère

qu'elles ne faisaient que lui donner un masque respectable qui lui

servirait plus tard à commettre les plus abominables forfaits.

Ses mauvais penchans se développaient de jour en jour. Dans l'espoir

de le corriger plus sûrement, on prit le parti de l'envoyer aux

écoles chrétiennes. Un jour qu'il sortait de la classe avec tous ses

camarades, il proposa de jouer _au voleur_. La proposition acceptée,

on se sépara en deux bandes égales, l'une devant faire le rôle

d'archers, l'autre celui de voleurs. L'un de ces derniers ayant été

arrêté par les archers dont Desrues faisait partie, on lui fit son

procès, et on le condamna à être pendu. Les archers s'emparèrent du

prétendu voleur, lui lièrent les mains, et le pendirent effectivement

à un arbre. L'enfant jetait des cris perçans; on n'eut que le temps

de le décrocher; on le rapporta chez ses parens, où il mourut.

Desrues racontait lui-même cette anecdote de sa jeunesse comme une

prouesse.

De tels détails, dans la vie d'une foule d'autres individus, seraient

de nul intérêt; mais dans l'histoire d'un scélérat, ils acquièrent

une grande importance. Le moraliste n'y trouvera rien de puéril.

Desrues était âgé d'environ quinze ans lorsque ses parens, fatigués

de ses fredaines, et désespérés de ses penchans vicieux, le placèrent

comme apprenti chez un épicier, rue Comtesse d'Artois, à Paris.

Pendant son apprentissage, il commit quelques vols dont son maître ne

s'aperçut pas; car il le plaça en 1767 chez sa belle-sœur, épicière,

rue Saint-Victor. Cette femme, veuve depuis quelques années, fut

complètement la dupe de l'hypocrisie de Desrues. Ce misérable, à son

entrée chez elle, lui demanda un confesseur. Elle crut devoir lui

indiquer celui de son mari, le père Cartault, de l'ordre des Carmes.

Ce religieux était si édifié de la piété de son pénitent, qu'il ne

passait jamais dans la rue Saint-Victor sans entrer chez la veuve

pour la féliciter de l'excellent sujet qu'elle avait chez elle, et

qui, disait-il, serait la bénédiction de sa maison.

Desrues portait, dès ce temps-là même, l'hypocrisie à un si

haut degré, qu'il avait prié sa maîtresse de louer un banc à la

paroisse Saint-Nicolas, dût-il en payer la moitié, afin d'entendre

plus commodément l'office divin, lors de ses jours de sortie.

Sa maîtresse, les voisins, les voisines, admiraient la conduite

pieuse et régulière de ce jeune homme. Tout le monde rapportait,

comme preuve de son excessive dévotion, qu'il avait couché sur la

paille pendant tout un carême. Toutes ces démonstrations de piété

lui gagnèrent l'entière confiance de sa maîtresse. C'était là son

véritable but.

Son frère étant venu le voir un jour, Desrues obtint de sa maîtresse

la permission de le garder quelques jours avec lui. Mais, la veille

du départ de ce frère, notre hypocrite fouilla dans ses hardes, et

y trouvant deux bonnets de coton tout-à-fait neufs; il le traita

d'infâme, de voleur, l'accusa hautement d'avoir pris dans le comptoir

de sa maîtresse l'argent qui lui avait servi à acheter ces deux

objets, et alla sur-le-champ restituer cet argent, bien convaincu que

cette esclandre de son invention tournerait encore au profit de sa

réputation.

Il y avait trois ans qu'il était chez la veuve de la rue

Saint-Victor, lorsqu'il se trouva à même d'acquérir son fonds

d'épiceries, vers le mois de février 1770. Il serait curieux de

savoir comment il avait pu se procurer l'argent nécessaire à cette

acquisition. L'absence de détails à ce sujet nous oblige de supposer

que le vol n'était pas étranger à cette thésaurisation subite.

Desrues fut reçu marchand épicier au mois d'août 1770, âgé seulement

de vingt-cinq ans et demi. D'après les arrangemens qu'il avait pris

avec sa maîtresse, il devait la loger jusqu'à la fin de son bail,

qui était de neuf ans; mais ses mauvais procédés à l'égard de cette

femme l'eurent bientôt forcée d'aller chercher un gîte ailleurs.

Dans le même temps on vola, à un ex-jésuite qui logeait dans la

maison de Desrues, soixante-dix-neuf louis d'or; et Desrues fut

véhémentement soupçonné de ce larcin. Un de ses oncles, marchand de

farine, qui venait tous les trois mois à Paris pour compter avec ses

correspondans, trouva, dans un de ses voyages, douze cents francs de

moins dans sa commode. Il s'en plaignit à l'aubergiste, qui protesta

que son neveu était le seul à qui il eût remis les clefs de cette

chambre. Mais qui se serait méfié d'un homme qui n'avait que des

paroles de religion à la bouche? Desrues eut l'audace d'aller avec

son oncle chez un commissaire. On trouva, lors de la perquisition,

que le dessus de la commode avait été enlevé. Les soupçons n'en

planèrent pas moins sur lui.

Plus tard, il donna de nouvelles preuves de sa friponnerie. Il

s'acheminait progressivement vers les plus horribles forfaits.

Desrues redevait environ douze cents livres à l'épicière dont il

avait acheté le fonds. Cette dette était attestée par un écrit.

Que fait le fourbe pour s'en affranchir? Il feint de vouloir payer

la veuve, s'empare de l'écrit, et le déchire pour tout paiement.

Indignée de ce trait, la veuve le menace de porter sa plainte, de le

faire assigner..... Que répond-il? Qu'il ne lui doit rien, qu'il en

fera serment en justice, et qu'on ajoutera foi à ses paroles. Cette

femme, qui avait eu une si grande confiance en Desrues, fut atterrée

de tant d'effronterie; mais bientôt, donnant un libre cours à son

indignation, elle lui répéta plusieurs fois ces paroles prophétiques:

_Malheureux! Dieu veuille à ton âme donner pardon, mais ton corps

aura Montfaucon_.

Enrichi par la ruine de cette malheureuse veuve, mère de quatre

enfans, Desrues se lança dans les grandes opérations, et continua à

tromper la bonne foi de tous ceux qui étaient en relation d'affaires

avec lui. Un épicier de province lui envoie un jour un millier de

miel en barils, à vendre pour son compte. Deux ou trois mois après,

il lui en demande des nouvelles; Desrues lui répond qu'il ne lui a

pas encore été possible de le placer. Deux mois s'écoulent; même

demande, même réponse. Enfin, l'année étant expirée, le marchand

vient à Paris pour vendre lui-même son miel. Il va chez Desrues,

visite ses barils, et trouve cinq cents livres pesant de moins. Il

veut rendre Desrues responsable de ce déficit; celui-ci soutient

effrontément qu'on ne lui en avait pas envoyé davantage; et, comme ce

dépôt avait été fait de confiance, l'épicier de province ne put le

poursuivre, et l'affaire en resta là.

Il avait loué une maison voisine de la sienne, et qui depuis sept

à huit ans était habitée par un marchand de vin. Il exigea de ce

commerçant, s'il voulait conserver son établissement, une indemnité

de six cents livres, à titre de pot-de-vin. Quoique le marchand

trouvât cette somme exorbitante, cependant il aima mieux la donner

que perdre un fonds bien achalandé. Mais, peu de temps après, une

friponnerie plus insigne vint lui fournir l'occasion de se venger

de ce misérable. Ce marchand de vin avait chez lui un jeune homme

de famille qui désirait apprendre le commerce. Celui-ci étant allé

chez Desrues pour y acheter quelque marchandise, s'amusa, pendant

qu'on le servait, à écrire son nom sur du papier blanc qui était sur

le comptoir. Dès qu'il fut sorti, Desrues, qui savait que ce jeune

homme était riche, fait avec le papier signé une lettre de change de

deux mille livres, à son ordre, payable à la majorité du signataire.

Cette lettre de change, passée dans le commerce, parvient à son

échéance au marchand de vin, qui, tout stupéfait, fait appeler son

pensionnaire, et lui montre le fatal écrit revêtu de sa signature.

Celui-ci reste interdit à la vue de cette lettre, dont il n'avait

aucune connaissance; il reconnaît cependant sa signature. On examine

de plus près l'écriture, c'est celle de Desrues. Le marchand de vin

l'envoie chercher; il vient; il ne peut nier que le corps de la

lettre de change ne soit de sa main; on le menace d'aller la déposer

chez un commissaire, s'il ne rembourse à l'instant les six cents

livres de pot-de-vin qu'il avait exigées. Comme Desrues était sur le

point de se marier, dans la crainte que cette affaire ne s'ébruitât,

il jugea prudent de s'exécuter; et la lettre de change fut déchirée à

ses yeux, comme il l'avait demandé.

A une friponnerie aussi raffinée, Desrues joignait un vice horrible,

qui ne se trouve ordinairement que dans la compagnie de beaucoup

d'autres vices, la calomnie. Les criminels pensent toujours se

blanchir en noircissant leurs voisins. Desrues, favorisé par le

masque de la piété, perdait de réputation une foule d'honnêtes gens,

victimes de ses propos calomnieux.

Deux années après son établissement, en 1771, Desrues épousa

Marie-Louise Nicolais, fille d'un bourrelier de Melun. Quoique

ordinairement les monstres ne produisent point, Desrues eut deux

enfans de ce mariage, un garçon et une fille, qui devaient, pour leur

malheur, hériter d'un nom abhorré.

Desrues était dévoré par la soif insatiable des richesses. Tous les

moyens lui étaient bons, pourvu qu'il s'en procurât. La cupidité

devait produire sur son cœur naturellement pervers le même effet

que la voix des trois sorcières de Shakespeare sur l'âme ambitieuse

de Macbeth. Bientôt il fit l'essai de sa rapacité par trois

banqueroutes consécutives, toutes trois frauduleuses, et qu'il eut

cependant l'adresse de faire passer pour le résultat de circonstances

malheureuses. Une fois il avait mis lui-même le feu dans la cave de

son magasin d'épiceries; et ses créanciers avaient été les premiers à

le plaindre et à lui offrir des secours. Il lui était d'autant plus

facile de leur en imposer et d'émouvoir leur sensibilité que l'on ne

pouvait lui reprocher aucun de ces vices qui causent la ruine de tant

de familles, le jeu, le vin et les femmes.

Il renonça au détail de son commerce; et, après avoir exploité

successivement la commission et l'usure, il se mit à faire ce que

l'on appelle des _affaires_, profession qui ne pouvait manquer de

devenir productive entre ses mains, avec ses mœurs pieuses et ses

dehors d'honnête homme.

C'est ici que, toujours mu par la passion effrénée qui lui

avait déjà inspiré tant de friponneries, Desrues va mettre en

jeu tous les ressorts de son imagination infernale. Le hasard,

qui semblait lui préparer l'occasion du crime, lui fit lier

connaissance, en 1775, avec le sieur de Saint-Faust de Lamotte,

écuyer de la grande écurie du roi, propriétaire d'une terre

seigneuriale nommée le Buisson-Souef, située dans le voisinage de

Villeneuve-le-Roi-lès-Sens. Desrues manifesta l'intention de faire

l'acquisition de cette terre. Il s'insinua dans les bonnes grâces du

sieur de Lamotte et de sa femme, prodigua des caresses à leur enfant,

et parvint, à force de patelinage et de cajoleries, non seulement

à se concilier leur amitié, mais encore à inspirer des sentimens

d'estime et de confiance à toutes les personnes qui composaient leur

société.

Les choses ainsi préparées, Desrues amena insensiblement M. de

Lamotte à vouloir se défaire de sa terre. Il se présenta sur-le-champ

des acquéreurs; c'étaient Desrues et sa femme. Ils firent cette

acquisition par acte sous seing-privé, le 22 décembre 1775. Il fut

convenu que le paiement de la vente, montant à cent trente mille

livres, serait effectué en 1776. Mais, à cette époque, Desrues

et sa femme se trouvèrent dans l'impossibilité de faire face à

leurs engagemens, et demandèrent de nouveaux délais, qui leur

furent accordés. Dans cet intervalle, Desrues, pressé et poursuivi

judiciairement par une multitude d'autres créanciers, prit le parti,

pour se soustraire aux contraintes par corps et à la détention dont

il était menacé, d'aller chercher un asile avec sa femme et ses

enfans chez celui même qui lui avait vendu sa terre. Il y fut reçu et

traité en ami jusqu'au mois de novembre, époque à laquelle il partit

pour Paris, sous le prétexte d'aller recueillir une succession qui

devait, disait-il, lui fournir le moyen de payer la somme stipulée

dans l'acte de vente.

Cette prétendue succession était celle du sieur Despeignes-Duplessis,

parent de la femme de Desrues, qui avait été assassiné quelques

années auparavant, dans son château près de Beauvais, et dont Desrues

fut violemment soupçonné d'avoir été le meurtrier. Néanmoins, comme

ce fait est absolument destitué de preuves, il ne faut point en

charger la mémoire de Desrues; elle n'a pas besoin de cet attentat

pour être à jamais odieuse.

Les dernières promesses de Desrues étant demeurées sans effet, les

sieur et dame de Lamotte, impatiens de voir la fin de cette affaire,

prirent le parti de terminer avec l'acquéreur, soit en lui faisant

effectuer le paiement, soit en annulant l'acte sous seing-privé.

Le sieur de Lamotte ne pouvant quitter sa terre, à cause des

nombreux travaux qui réclamaient sa surveillance, fonda sa femme de

procuration pour traiter avec Desrues, et l'envoya à Paris avec son

fils, jeune homme d'environ dix-sept ans.

Prévenu de leur arrivée par une lettre du sieur de Lamotte, Desrues

alla au-devant d'eux, et les engagea à descendre chez lui et à y

loger. Après avoir long-temps, comme par un funeste pressentiment,

refusé cette offre, la dame de Lamotte accepta enfin. Le jeune de

Lamotte logea également chez Desrues jusqu'au 15 janvier 1777; sa

mère le plaça alors dans une pension, rue de l'Homme-Armé, au Marais.

Il paraît que, dès le moment même de l'arrivée de cette dame à Paris,

Desrues avait formé l'horrible projet qu'il exécuta plus tard; car

on prétend que c'était à cette époque qu'il avait loué, rue de la

Mortellerie, la cave où il espérait ensevelir pour jamais les traces

de ses forfaits.

Quoi qu'il en soit, la dame de Lamotte et son fils ne furent pas plus

tôt logés chez lui que leur santé se trouva gravement altérée. Ils

se plaignaient tous deux d'une extrême faiblesse d'estomac, mal qui

jusque là leur avait été inconnu. Il y a lieu de croire que Desrues,

pour parvenir à ses fins criminelles, s'était servi de drogues

malfaisantes ou même de poison lent, et qu'il en avait voulu faire

l'essai sur ces deux infortunés.

Enfin, pressé, par les instances de la dame de Lamotte, de terminer

d'une manière ou d'une autre l'affaire de Buisson-Souef, Desrues

résolut de se délivrer de ces importunités. Sous le prétexte que la

santé de cette dame dépérissait de jour en jour, il lui prépara, le

30 janvier 1777, une médecine de sa façon, qu'il lui fit donner par

sa servante, le lendemain à six heures du matin. La dame de Lamotte

avait une confiance entière en Desrues; elle savait qu'il avait

été épicier-droguiste; elle le consultait sur sa santé, et prenait

sans défiance tout ce qu'il lui ordonnait. D'ailleurs cet homme,

qui la comblait de marques d'affections, de soins, de prévenances,

pouvait-il lui inspirer le moindre soupçon?

Une heure ou deux après que la dame de Lamotte eut pris cette fatale

médecine, la servante, qui la lui avait donnée, vint dire à son

maître qu'elle était si profondément endormie qu'elle ronflait. Elle

demanda s'il fallait la réveiller, pour que la médecine fît son

effet: mais Desrues s'y opposa, et pensant que ce que la servante

prenait pour un ronflement ne pouvait être que le râle de la mort, il

prit la précaution d'envoyer cette fille à la campagne, avec ordre de

ne revenir que quelques jours après. En même temps, il écarta de la

chambre de la dame de Lamotte toutes les personnes qui demandaient à

la voir. Puis il consomma son crime en administrant à la moribonde de

nouveaux breuvages empoisonnés. L'infortunée succomba le soir du même

jour, 31 janvier.

Desrues tint cette mort secrète, et, le lendemain, 1er février, il

mit le cadavre dans une malle qu'il avait achetée exprès; puis,

l'ayant fait charger sur une charrette à bras, on la conduisit, par

son ordre, dans l'atelier d'un menuisier de sa connaissance, où elle

resta déposée pendant deux jours. Desrues la fit alors transporter

dans la cave qu'il avait louée rue de la Mortellerie, sous le nom de

Ducoudrai. Il y fit enterrer en sa présence le cadavre de la dame de

Lamotte, la face tournée contre terre, dans une fosse creusée dans

une espèce de caveau pratiqué sous l'escalier à la profondeur de

quatre pieds.

Ce scélérat avait persuadé au maçon dont il s'était servi pour

creuser cette fosse que son intention était d'y déposer du vin en

bouteille qui était dans la malle, et que c'était un moyen assuré de

lui donner en peu de temps la qualité du vin le plus vieux. Mais

le maçon s'étant approché pour prendre la malle et la transporter

auprès de la fosse, l'odeur fétide qu'elle exhalait le fit reculer,

et il protesta que ce qui était dans la malle sentait trop mauvais

pour être du vin. Desrues voulait lui faire accroire que cette vapeur

infecte provenait des latrines qui étaient sous cette cave. Le

maçon, se payant de cette raison, se remit en posture de reprendre

la malle; mais, suffoqué de nouveau, et soupçonnant quelque crime,

il refusa net d'exécuter ce que Desrues lui avait commandé, assurant

que cette malle contenait un cadavre putréfié. Alors Desrues, se

jetant aux genoux du maçon, lui avoua que c'était le cadavre d'une

femme qui, pour son malheur, étant venue loger chez lui, y était

morte subitement, et que la crainte qu'il avait eue d'être soupçonné

de l'avoir assassinée lui avait fait prendre le parti de cacher sa

mort et de l'enterrer dans cette cave. Il se mit ensuite à pleurer, à

sangloter, à prendre Dieu et les saints à témoin de sa probité. Puis

il ouvrit la malle, fit voir que le cadavre ne portait aucune marque

de mort violente; en même temps, il donna deux louis d'or au maçon

pour acheter son silence; et celui-ci, touché de ses larmes, voulut

bien l'aider à enterrer le corps de la dame de Lamotte.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 14 / 17 段