fût élevé aucune plainte, sans qu'on eût entendu le moindre murmure.
On n'avait pu trouver dans toutes les circonstances de ce malheureux
événement aucune trace de crime. Mais la calomnie travaillait dans
l'ombre, et s'apprêtait à distiller son venin. Des mémoires, élaborés
en silence, parvinrent jusqu'au procureur-général. Le comte de Viry y
était formellement accusé. On allait jusqu'à dire «qu'un jeune homme
âgé de vingt ans, arraché à la misère par le comte de Viry, que ce
jeune homme, dont la mère et les frères étaient dans l'indigence,
lui avait prêté vingt mille livres, et que, pour ensevelir cette
dette, le débiteur avait donné la mort à son créancier; qu'il l'avait
fait enterrer au milieu de la nuit, et avait recommandé que l'on fît
consumer son corps avec de la chaux vive.»
On parvint par ces accusations clandestines à appeler l'attention
du ministère public. Le 9 septembre 1775, un arrêt du parlement
ordonna une information sur la mort de Thérigny et sur les auteurs
de cette mort. Des monitoires furent publiés dans toute la province;
l'exhumation du corps eut lieu; et l'on n'y trouva qu'un épanchement
sanguin à l'ouverture de la poitrine, que l'ignorance des médecins
leur fit prendre pour la suite apparente d'un coup contondant, mais
qu'une consultation d'un habile praticien considéra comme l'effet
immédiat de l'imprudence commise par le jeune Thérigny la veille de
sa mort.
Cependant des décrets de prise de corps avaient été lancés
contre l'homme d'affaires du comte de Viry et contre deux de ses
domestiques. Le comte interjeta appel au parlement de Paris de toute
la procédure des juges de Moulins. Mais le parlement de Paris n'eut
point égard à la demande en récusation des premiers juges que lui
avait adressée le comte de Viry, et ordonna qu'il serait jugé par les
mêmes juges qu'il avait récusés.
Le comte avait plusieurs ennemis personnels parmi ces magistrats;
c'était le motif de sa demande en récusation. Cependant, malgré
les conseils de ses amis, qui l'engageaient à fuir, il partit en
toute hâte de Paris, et alla se constituer prisonnier. Les juges
ne négligèrent rien pour parvenir à la découverte de la vérité.
Cent quatre-vingt-trois témoins furent entendus sur l'accusation
d'assassinat. On en entendit soixante-dix sur une plainte en
subornation de témoins. Les interrogatoires se succédèrent d'une
manière surprenante. Les récolemens et les confrontations furent
faits avec l'exactitude la plus scrupuleuse; et l'on peut dire que
l'innocence du comte de Viry passa par le creuset de la procédure la
plus rigoureuse, et fut constatée de la manière la plus éclatante.
Par arrêt définitif du 28 février 1777, la sénéchaussée de
Moulins déchargea le comte de Viry et ses gens de l'accusation
d'assassinat formée contre eux. Plus de quarante personnes notables,
ecclésiastiques, magistrats, gentilshommes, avaient signé un
certificat dans lequel étaient détaillés les actes de générosité et
de bienfaisance qui prouvaient que le comte était incapable du crime
qu'on lui avait si calomnieusement imputé.
Le roi concourut aussi d'une manière bien flatteuse à venger
l'innocence du comte de Viry, qui, après son jugement, reçut l'ordre
royal et militaire de Saint-Louis.
Il fut ainsi vengé de ses ennemis, dont deux, animés par une haine
héréditaire, l'avaient tourmenté par une foule de procès; un
troisième, le sieur Fleury, curé de Barrey, avait joué le principal
rôle de calomniateur dans toute cette affaire.
DESRUES.
L'art merveilleux de Molière produisit sur la scène française le
_Tartufe_, à la grande confusion des hypocrites de tous les temps,
et au bruyant scandale de ceux de son siècle, qui n'eurent pas de
peine à s'y reconnaître. Dans ce chef-d'œuvre de vérité, le poète
montra un imposteur qui, sous le masque de la religion, s'emparait
de la confiance d'un crédule père de famille, et se servait de son
ascendant sur ce bonhomme pour entreprendre de séduire sa propre
femme, de se faire donner la main de sa fille, et finalement de
dépouiller et de chasser celui dont il voulait être le gendre. Toute
cette trame odieuse est habilement ourdie; tous les traits du fourbe
sont profondément marqués et coloriés avec vigueur; mais, renfermé
dans un cadre comique, Molière ne pouvait faire plus sans dépasser le
but qu'il ne voulait qu'atteindre. Pour rester fidèle à Thalie, il
se contenta d'accabler le monstre sous les rires et les mépris des
spectateurs. Dans un autre genre, Beaumarchais jeta une teinte plus
lugubre sur un personnage de la même famille que le _Tartufe_. Sans
discuter ici le mérite littéraire de son drame, on convient que son
_Begearss_, hypocrite fieffé et profond scélérat, donne lieu à des
situations qui, bien qu'elles ne soient pas toujours naturelles, ne
laissent pas de remplir l'âme d'une profonde horreur.
Mais toutes ces combinaisons arrangées à loisir par le génie des
hommes ne semblent plus que de pâles copies à côté des monstres que
la nature a quelquefois le triste privilége d'enfanter. On a vu des
hypocrites trouver dans leur fourberie inventive des ressorts que
l'imagination des poètes n'aurait jamais pu créer. La conduite de
l'infâme Desrues en est un exemple entre mille autres. C'est Tartufe
ayant brisé toute espèce de frein, et lancé pour jamais dans la voie
du crime. Mais si l'œuvre du poète est une des merveilles de l'art,
hâtons-nous de le dire, celle de la nature est une de ses nombreuses
erreurs.
Desrues, dont le nom seul réveille encore, après plus d'un
demi-siècle, le plus horrible souvenir, Desrues naquit à Chartres,
en Beauce, d'une famille d'honnêtes commerçans. Resté orphelin à
l'âge de trois ans, deux de ses cousins se chargèrent d'élever son
enfance. Bientôt il manifesta des inclinations vicieuses; il dérobait
de l'argent à ses parens, et quand ceux-ci le corrigeaient pour ses
larcins, il avait l'audace de leur dire en ricanant: _Eh bien! vous
êtes plus fatigués que moi!_ Voyant qu'ils ne pouvaient rien faire
de ce jeune mauvais sujet, ses cousins le renvoyèrent à Chartres
chez deux parentes qui consentirent à prendre soin de son éducation.
Elles voulurent l'élever dans les sentimens de la plus austère piété;
franches et sincères dans leur intention, elles ne se doutaient guère
qu'elles ne faisaient que lui donner un masque respectable qui lui
servirait plus tard à commettre les plus abominables forfaits.
Ses mauvais penchans se développaient de jour en jour. Dans l'espoir
de le corriger plus sûrement, on prit le parti de l'envoyer aux
écoles chrétiennes. Un jour qu'il sortait de la classe avec tous ses
camarades, il proposa de jouer _au voleur_. La proposition acceptée,
on se sépara en deux bandes égales, l'une devant faire le rôle
d'archers, l'autre celui de voleurs. L'un de ces derniers ayant été
arrêté par les archers dont Desrues faisait partie, on lui fit son
procès, et on le condamna à être pendu. Les archers s'emparèrent du
prétendu voleur, lui lièrent les mains, et le pendirent effectivement
à un arbre. L'enfant jetait des cris perçans; on n'eut que le temps
de le décrocher; on le rapporta chez ses parens, où il mourut.
Desrues racontait lui-même cette anecdote de sa jeunesse comme une
prouesse.
De tels détails, dans la vie d'une foule d'autres individus, seraient
de nul intérêt; mais dans l'histoire d'un scélérat, ils acquièrent
une grande importance. Le moraliste n'y trouvera rien de puéril.
Desrues était âgé d'environ quinze ans lorsque ses parens, fatigués
de ses fredaines, et désespérés de ses penchans vicieux, le placèrent
comme apprenti chez un épicier, rue Comtesse d'Artois, à Paris.
Pendant son apprentissage, il commit quelques vols dont son maître ne
s'aperçut pas; car il le plaça en 1767 chez sa belle-sœur, épicière,
rue Saint-Victor. Cette femme, veuve depuis quelques années, fut
complètement la dupe de l'hypocrisie de Desrues. Ce misérable, à son
entrée chez elle, lui demanda un confesseur. Elle crut devoir lui
indiquer celui de son mari, le père Cartault, de l'ordre des Carmes.
Ce religieux était si édifié de la piété de son pénitent, qu'il ne
passait jamais dans la rue Saint-Victor sans entrer chez la veuve
pour la féliciter de l'excellent sujet qu'elle avait chez elle, et
qui, disait-il, serait la bénédiction de sa maison.
Desrues portait, dès ce temps-là même, l'hypocrisie à un si
haut degré, qu'il avait prié sa maîtresse de louer un banc à la
paroisse Saint-Nicolas, dût-il en payer la moitié, afin d'entendre
plus commodément l'office divin, lors de ses jours de sortie.
Sa maîtresse, les voisins, les voisines, admiraient la conduite
pieuse et régulière de ce jeune homme. Tout le monde rapportait,
comme preuve de son excessive dévotion, qu'il avait couché sur la
paille pendant tout un carême. Toutes ces démonstrations de piété
lui gagnèrent l'entière confiance de sa maîtresse. C'était là son
véritable but.
Son frère étant venu le voir un jour, Desrues obtint de sa maîtresse
la permission de le garder quelques jours avec lui. Mais, la veille
du départ de ce frère, notre hypocrite fouilla dans ses hardes, et
y trouvant deux bonnets de coton tout-à-fait neufs; il le traita
d'infâme, de voleur, l'accusa hautement d'avoir pris dans le comptoir
de sa maîtresse l'argent qui lui avait servi à acheter ces deux
objets, et alla sur-le-champ restituer cet argent, bien convaincu que
cette esclandre de son invention tournerait encore au profit de sa
réputation.
Il y avait trois ans qu'il était chez la veuve de la rue
Saint-Victor, lorsqu'il se trouva à même d'acquérir son fonds
d'épiceries, vers le mois de février 1770. Il serait curieux de
savoir comment il avait pu se procurer l'argent nécessaire à cette
acquisition. L'absence de détails à ce sujet nous oblige de supposer
que le vol n'était pas étranger à cette thésaurisation subite.
Desrues fut reçu marchand épicier au mois d'août 1770, âgé seulement
de vingt-cinq ans et demi. D'après les arrangemens qu'il avait pris
avec sa maîtresse, il devait la loger jusqu'à la fin de son bail,
qui était de neuf ans; mais ses mauvais procédés à l'égard de cette
femme l'eurent bientôt forcée d'aller chercher un gîte ailleurs.
Dans le même temps on vola, à un ex-jésuite qui logeait dans la
maison de Desrues, soixante-dix-neuf louis d'or; et Desrues fut
véhémentement soupçonné de ce larcin. Un de ses oncles, marchand de
farine, qui venait tous les trois mois à Paris pour compter avec ses
correspondans, trouva, dans un de ses voyages, douze cents francs de
moins dans sa commode. Il s'en plaignit à l'aubergiste, qui protesta
que son neveu était le seul à qui il eût remis les clefs de cette
chambre. Mais qui se serait méfié d'un homme qui n'avait que des
paroles de religion à la bouche? Desrues eut l'audace d'aller avec
son oncle chez un commissaire. On trouva, lors de la perquisition,
que le dessus de la commode avait été enlevé. Les soupçons n'en
planèrent pas moins sur lui.
Plus tard, il donna de nouvelles preuves de sa friponnerie. Il
s'acheminait progressivement vers les plus horribles forfaits.
Desrues redevait environ douze cents livres à l'épicière dont il
avait acheté le fonds. Cette dette était attestée par un écrit.
Que fait le fourbe pour s'en affranchir? Il feint de vouloir payer
la veuve, s'empare de l'écrit, et le déchire pour tout paiement.
Indignée de ce trait, la veuve le menace de porter sa plainte, de le
faire assigner..... Que répond-il? Qu'il ne lui doit rien, qu'il en
fera serment en justice, et qu'on ajoutera foi à ses paroles. Cette
femme, qui avait eu une si grande confiance en Desrues, fut atterrée
de tant d'effronterie; mais bientôt, donnant un libre cours à son
indignation, elle lui répéta plusieurs fois ces paroles prophétiques:
_Malheureux! Dieu veuille à ton âme donner pardon, mais ton corps
aura Montfaucon_.
Enrichi par la ruine de cette malheureuse veuve, mère de quatre
enfans, Desrues se lança dans les grandes opérations, et continua à
tromper la bonne foi de tous ceux qui étaient en relation d'affaires
avec lui. Un épicier de province lui envoie un jour un millier de
miel en barils, à vendre pour son compte. Deux ou trois mois après,
il lui en demande des nouvelles; Desrues lui répond qu'il ne lui a
pas encore été possible de le placer. Deux mois s'écoulent; même
demande, même réponse. Enfin, l'année étant expirée, le marchand
vient à Paris pour vendre lui-même son miel. Il va chez Desrues,
visite ses barils, et trouve cinq cents livres pesant de moins. Il
veut rendre Desrues responsable de ce déficit; celui-ci soutient
effrontément qu'on ne lui en avait pas envoyé davantage; et, comme ce
dépôt avait été fait de confiance, l'épicier de province ne put le
poursuivre, et l'affaire en resta là.
Il avait loué une maison voisine de la sienne, et qui depuis sept
à huit ans était habitée par un marchand de vin. Il exigea de ce
commerçant, s'il voulait conserver son établissement, une indemnité
de six cents livres, à titre de pot-de-vin. Quoique le marchand
trouvât cette somme exorbitante, cependant il aima mieux la donner
que perdre un fonds bien achalandé. Mais, peu de temps après, une
friponnerie plus insigne vint lui fournir l'occasion de se venger
de ce misérable. Ce marchand de vin avait chez lui un jeune homme
de famille qui désirait apprendre le commerce. Celui-ci étant allé
chez Desrues pour y acheter quelque marchandise, s'amusa, pendant
qu'on le servait, à écrire son nom sur du papier blanc qui était sur
le comptoir. Dès qu'il fut sorti, Desrues, qui savait que ce jeune
homme était riche, fait avec le papier signé une lettre de change de
deux mille livres, à son ordre, payable à la majorité du signataire.
Cette lettre de change, passée dans le commerce, parvient à son
échéance au marchand de vin, qui, tout stupéfait, fait appeler son
pensionnaire, et lui montre le fatal écrit revêtu de sa signature.
Celui-ci reste interdit à la vue de cette lettre, dont il n'avait
aucune connaissance; il reconnaît cependant sa signature. On examine
de plus près l'écriture, c'est celle de Desrues. Le marchand de vin
l'envoie chercher; il vient; il ne peut nier que le corps de la
lettre de change ne soit de sa main; on le menace d'aller la déposer
chez un commissaire, s'il ne rembourse à l'instant les six cents
livres de pot-de-vin qu'il avait exigées. Comme Desrues était sur le
point de se marier, dans la crainte que cette affaire ne s'ébruitât,
il jugea prudent de s'exécuter; et la lettre de change fut déchirée à
ses yeux, comme il l'avait demandé.
A une friponnerie aussi raffinée, Desrues joignait un vice horrible,
qui ne se trouve ordinairement que dans la compagnie de beaucoup
d'autres vices, la calomnie. Les criminels pensent toujours se
blanchir en noircissant leurs voisins. Desrues, favorisé par le
masque de la piété, perdait de réputation une foule d'honnêtes gens,
victimes de ses propos calomnieux.
Deux années après son établissement, en 1771, Desrues épousa
Marie-Louise Nicolais, fille d'un bourrelier de Melun. Quoique
ordinairement les monstres ne produisent point, Desrues eut deux
enfans de ce mariage, un garçon et une fille, qui devaient, pour leur
malheur, hériter d'un nom abhorré.
Desrues était dévoré par la soif insatiable des richesses. Tous les
moyens lui étaient bons, pourvu qu'il s'en procurât. La cupidité
devait produire sur son cœur naturellement pervers le même effet
que la voix des trois sorcières de Shakespeare sur l'âme ambitieuse
de Macbeth. Bientôt il fit l'essai de sa rapacité par trois
banqueroutes consécutives, toutes trois frauduleuses, et qu'il eut
cependant l'adresse de faire passer pour le résultat de circonstances
malheureuses. Une fois il avait mis lui-même le feu dans la cave de
son magasin d'épiceries; et ses créanciers avaient été les premiers à
le plaindre et à lui offrir des secours. Il lui était d'autant plus
facile de leur en imposer et d'émouvoir leur sensibilité que l'on ne
pouvait lui reprocher aucun de ces vices qui causent la ruine de tant
de familles, le jeu, le vin et les femmes.
Il renonça au détail de son commerce; et, après avoir exploité
successivement la commission et l'usure, il se mit à faire ce que
l'on appelle des _affaires_, profession qui ne pouvait manquer de
devenir productive entre ses mains, avec ses mœurs pieuses et ses
dehors d'honnête homme.
C'est ici que, toujours mu par la passion effrénée qui lui
avait déjà inspiré tant de friponneries, Desrues va mettre en
jeu tous les ressorts de son imagination infernale. Le hasard,
qui semblait lui préparer l'occasion du crime, lui fit lier
connaissance, en 1775, avec le sieur de Saint-Faust de Lamotte,
écuyer de la grande écurie du roi, propriétaire d'une terre
seigneuriale nommée le Buisson-Souef, située dans le voisinage de
Villeneuve-le-Roi-lès-Sens. Desrues manifesta l'intention de faire
l'acquisition de cette terre. Il s'insinua dans les bonnes grâces du
sieur de Lamotte et de sa femme, prodigua des caresses à leur enfant,
et parvint, à force de patelinage et de cajoleries, non seulement
à se concilier leur amitié, mais encore à inspirer des sentimens
d'estime et de confiance à toutes les personnes qui composaient leur
société.
Les choses ainsi préparées, Desrues amena insensiblement M. de
Lamotte à vouloir se défaire de sa terre. Il se présenta sur-le-champ
des acquéreurs; c'étaient Desrues et sa femme. Ils firent cette
acquisition par acte sous seing-privé, le 22 décembre 1775. Il fut
convenu que le paiement de la vente, montant à cent trente mille
livres, serait effectué en 1776. Mais, à cette époque, Desrues
et sa femme se trouvèrent dans l'impossibilité de faire face à
leurs engagemens, et demandèrent de nouveaux délais, qui leur
furent accordés. Dans cet intervalle, Desrues, pressé et poursuivi
judiciairement par une multitude d'autres créanciers, prit le parti,
pour se soustraire aux contraintes par corps et à la détention dont
il était menacé, d'aller chercher un asile avec sa femme et ses
enfans chez celui même qui lui avait vendu sa terre. Il y fut reçu et
traité en ami jusqu'au mois de novembre, époque à laquelle il partit
pour Paris, sous le prétexte d'aller recueillir une succession qui
devait, disait-il, lui fournir le moyen de payer la somme stipulée
dans l'acte de vente.
Cette prétendue succession était celle du sieur Despeignes-Duplessis,
parent de la femme de Desrues, qui avait été assassiné quelques
années auparavant, dans son château près de Beauvais, et dont Desrues
fut violemment soupçonné d'avoir été le meurtrier. Néanmoins, comme
ce fait est absolument destitué de preuves, il ne faut point en
charger la mémoire de Desrues; elle n'a pas besoin de cet attentat
pour être à jamais odieuse.
Les dernières promesses de Desrues étant demeurées sans effet, les
sieur et dame de Lamotte, impatiens de voir la fin de cette affaire,
prirent le parti de terminer avec l'acquéreur, soit en lui faisant
effectuer le paiement, soit en annulant l'acte sous seing-privé.
Le sieur de Lamotte ne pouvant quitter sa terre, à cause des
nombreux travaux qui réclamaient sa surveillance, fonda sa femme de
procuration pour traiter avec Desrues, et l'envoya à Paris avec son
fils, jeune homme d'environ dix-sept ans.
Prévenu de leur arrivée par une lettre du sieur de Lamotte, Desrues
alla au-devant d'eux, et les engagea à descendre chez lui et à y
loger. Après avoir long-temps, comme par un funeste pressentiment,
refusé cette offre, la dame de Lamotte accepta enfin. Le jeune de
Lamotte logea également chez Desrues jusqu'au 15 janvier 1777; sa
mère le plaça alors dans une pension, rue de l'Homme-Armé, au Marais.
Il paraît que, dès le moment même de l'arrivée de cette dame à Paris,
Desrues avait formé l'horrible projet qu'il exécuta plus tard; car
on prétend que c'était à cette époque qu'il avait loué, rue de la
Mortellerie, la cave où il espérait ensevelir pour jamais les traces
de ses forfaits.
Quoi qu'il en soit, la dame de Lamotte et son fils ne furent pas plus
tôt logés chez lui que leur santé se trouva gravement altérée. Ils
se plaignaient tous deux d'une extrême faiblesse d'estomac, mal qui
jusque là leur avait été inconnu. Il y a lieu de croire que Desrues,
pour parvenir à ses fins criminelles, s'était servi de drogues
malfaisantes ou même de poison lent, et qu'il en avait voulu faire
l'essai sur ces deux infortunés.
Enfin, pressé, par les instances de la dame de Lamotte, de terminer
d'une manière ou d'une autre l'affaire de Buisson-Souef, Desrues
résolut de se délivrer de ces importunités. Sous le prétexte que la
santé de cette dame dépérissait de jour en jour, il lui prépara, le
30 janvier 1777, une médecine de sa façon, qu'il lui fit donner par
sa servante, le lendemain à six heures du matin. La dame de Lamotte
avait une confiance entière en Desrues; elle savait qu'il avait
été épicier-droguiste; elle le consultait sur sa santé, et prenait
sans défiance tout ce qu'il lui ordonnait. D'ailleurs cet homme,
qui la comblait de marques d'affections, de soins, de prévenances,
pouvait-il lui inspirer le moindre soupçon?
Une heure ou deux après que la dame de Lamotte eut pris cette fatale
médecine, la servante, qui la lui avait donnée, vint dire à son
maître qu'elle était si profondément endormie qu'elle ronflait. Elle
demanda s'il fallait la réveiller, pour que la médecine fît son
effet: mais Desrues s'y opposa, et pensant que ce que la servante
prenait pour un ronflement ne pouvait être que le râle de la mort, il
prit la précaution d'envoyer cette fille à la campagne, avec ordre de
ne revenir que quelques jours après. En même temps, il écarta de la
chambre de la dame de Lamotte toutes les personnes qui demandaient à
la voir. Puis il consomma son crime en administrant à la moribonde de
nouveaux breuvages empoisonnés. L'infortunée succomba le soir du même
jour, 31 janvier.
Desrues tint cette mort secrète, et, le lendemain, 1er février, il
mit le cadavre dans une malle qu'il avait achetée exprès; puis,
l'ayant fait charger sur une charrette à bras, on la conduisit, par
son ordre, dans l'atelier d'un menuisier de sa connaissance, où elle
resta déposée pendant deux jours. Desrues la fit alors transporter
dans la cave qu'il avait louée rue de la Mortellerie, sous le nom de
Ducoudrai. Il y fit enterrer en sa présence le cadavre de la dame de
Lamotte, la face tournée contre terre, dans une fosse creusée dans
une espèce de caveau pratiqué sous l'escalier à la profondeur de
quatre pieds.
Ce scélérat avait persuadé au maçon dont il s'était servi pour
creuser cette fosse que son intention était d'y déposer du vin en
bouteille qui était dans la malle, et que c'était un moyen assuré de
lui donner en peu de temps la qualité du vin le plus vieux. Mais
le maçon s'étant approché pour prendre la malle et la transporter
auprès de la fosse, l'odeur fétide qu'elle exhalait le fit reculer,
et il protesta que ce qui était dans la malle sentait trop mauvais
pour être du vin. Desrues voulait lui faire accroire que cette vapeur
infecte provenait des latrines qui étaient sous cette cave. Le
maçon, se payant de cette raison, se remit en posture de reprendre
la malle; mais, suffoqué de nouveau, et soupçonnant quelque crime,
il refusa net d'exécuter ce que Desrues lui avait commandé, assurant
que cette malle contenait un cadavre putréfié. Alors Desrues, se
jetant aux genoux du maçon, lui avoua que c'était le cadavre d'une
femme qui, pour son malheur, étant venue loger chez lui, y était
morte subitement, et que la crainte qu'il avait eue d'être soupçonné
de l'avoir assassinée lui avait fait prendre le parti de cacher sa
mort et de l'enterrer dans cette cave. Il se mit ensuite à pleurer, à
sangloter, à prendre Dieu et les saints à témoin de sa probité. Puis
il ouvrit la malle, fit voir que le cadavre ne portait aucune marque
de mort violente; en même temps, il donna deux louis d'or au maçon
pour acheter son silence; et celui-ci, touché de ses larmes, voulut
bien l'aider à enterrer le corps de la dame de Lamotte.