de cachet, que le maire de Marceillan crut pouvoir intenter
avec succès l'accusation qui, pendant près de cinq ans, plongea
cette ville dans la consternation. Le 3 mars 1774, le soir même
de l'arrestation des prétendus séditieux, le sieur Rigaud rendit
plainte contre des _quidams_. Il déclara que le feu avait été mis
à son magasin par les deux fenêtres du grenier à foin, ou du moins
que c'était par ces fenêtres que l'incendie s'était manifesté.
Il déclara en outre qu'il se rendait partie civile, et requérait
que la justice prononçât contre les coupables tel jugement qu'il
appartiendrait. Le juge de Marceillan se récusa. Il fallait cependant
un juge au sieur Rigaud, un juge prêt à exercer ce qu'il appelait
sa vengeance. Il gagna le seigneur haut-justicier de Marceillan
qui délégua un magistrat à cet effet. On publia aussi un monitoire
par lequel on mettait les témoins dans le cas de déposer de faits
étrangers à l'incendie. Un récolet, dévoué au sieur Rigaud, tonna en
chaire pour intimider les consciences, et l'on vit s'établir dans la
ville comme une sorte d'inquisition. De plus, le sieur Rigaud vint à
Paris, et demanda que son accusation d'incendie fût jugée par voie
administrative, sous prétexte que cet incendie était l'effet et la
suite des lettres de cachet. En conséquence, il sollicita le conseil
des dépêches de l'évoquer et de la juger, ou de la renvoyer pardevant
des commissaires.
Pendant qu'il faisait ces démarches, on travaillait à la
justification de ceux qui avaient été exilés et enfermés. Les faits
furent approfondis; le ministre reconnut que les prétendus troubles
de Marceillan n'avaient été que des éclats de gaîté, et que le
respect dû à l'autorité légitime et à la tranquillité publique
n'avait pas été compromis. Quant à la prétendue connexité entre les
lettres de cachet et l'incendie, le conseil jugea que c'était une
chimère dépourvue de toute vraisemblance; et le sieur Rigaud fut
renvoyé à poursuivre son accusation devant les juges qui en devaient
connaître. Peu de temps après, les lettres de cachet furent révoquées.
Mais le persécuteur acharné ne se tint pas pour battu. Il accourt
à Marceillan, sollicite et obtient des décrets contre les sieurs
Benezech, Salelles, Billiers, Jacques Marquet, Antoine Fabre et
Élisabeth Delaire. Ces décrets, datés du 31 juillet 1774, ne furent
pourtant signifiés que vers la fin de septembre; ce qui annonçait
bien clairement les perplexités et les inquiétudes de l'accusateur.
Les accusés se présentèrent aussitôt; l'interrogatoire qu'on leur
fit subir ne fut qu'un piége continuel tendu à leur mémoire ou
à leur bonne foi. Mais le juge délégué ne montrant pas assez de
complaisance, on profita d'une absence qu'il fit pour se rendre aux
états de Languedoc, et on lui substitua un autre juge délégué, qui
ne balança pas à convertir en décret de prise de corps le décret
d'ajournement lancé contre le sieur Benezech. Celui-ci ne fut pas
plus tôt informé de ce décret, qu'il se rendit en prison, sommant le
nouveau juge de l'interroger.
Ne pouvant rapporter toutes les fraudes employées par Rigaud dans
tout le cours de cette affaire, nous essaierons du moins d'en donner
une idée, en racontant un des stratagèmes qu'il mit en œuvre.
Le geôlier des prisons de Marceillan était un bon paysan qui n'avait
d'autre science que celle de signer son nom. Peu de temps après que
le sieur Benezech se fut constitué prisonnier, le sieur Rigaud va
trouver le geôlier pendant la nuit, lui présente un papier à signer,
lui dit que la signature qu'il lui demande est nécessaire pour la
forme, et ne peut nuire à personne. Par cet acte, le geôlier déclare
_que le sieur Benezech avait fait mine de vouloir se remettre dans
les prisons; qu'il avait attrapé sa signature constatant sa remise;
qu'à peine a-t-il tenu sa signature, qu'il a refusé de se remettre en
état dans lesdites prisons, et vague dans toute la maison de la cure,
qui est contiguë à la prison; qu'il ne peut se charger de la garde de
sa personne; que les prisons ne sont pas sûres; qu'il peut s'évader,
etc., etc._
Telle était la pièce pour laquelle Rigaud avait extorqué la signature
du geôlier. Dès que celui-ci fut informé de cette perfidie, il
protesta par acte devant notaire, dans lequel il détailla la manière
dont la chose s'était passée. Mais cette signature fournit au sieur
Rigaud le moyen de surprendre un arrêt du parlement de Toulouse, qui
ordonnait que le procès criminel d'incendie s'instruirait dans les
prisons de Béziers; ce qui fut exécuté. Benezech fut transféré dans
cette ville avec l'appareil le plus scandaleux et le plus outrageant;
et les autres accusés furent obligés d'abandonner leurs foyers,
leurs familles et leurs affaires, pour assister à l'instruction.
Qui n'a été frappé, en lisant ce qui précède, de cette variation
facultative et révoltante dans le choix des juges délégués? Il
n'y en eut jamais d'exemple, même sous les ministères les plus
despotiques. Urbain Grandier, de Thou, Cinq-Mars, furent jugés par
les commissaires qui avaient commencé l'instruction. C'est donc avec
frayeur que l'on voit qu'un particulier, habitant d'une petite ville
de province, ait pu, par ses manœuvres, avoir le crédit de renverser
l'ordre judiciaire, pour conduire à l'échafaud qu'il leur destinait
des citoyens qui n'avaient d'autre crime que de n'avoir pas voulu
plier au gré des orgueilleuses prétentions de cet homme.
L'instruction étant enfin consommée, le ministère public donna ses
conclusions définitives tendant à la décharge de tous les accusés,
avec réparation d'honneur et dommages-intérêts contre la partie
civile. Mais ce jugement n'était pas celui que sollicitait Rigaud. Il
fait tant par ses manœuvres, par les témoins subornés qu'il produit,
qu'il obtient un arrêt qui déclare le procès _en état de recevoir
jugement définitif_, et cependant, avant faire droit, condamne le
sieur Benezech à la question ordinaire et extraordinaire pour, le
procès-verbal de torture rapporté, être statué définitivement ce
qu'il appartiendra. Salelles fut condamné, comme participant au crime
d'incendie, à trois années de bannissement et dix-sept mille livres
de dommages envers le sieur Rigaud. Un sieur Marie fut condamné à
faire amende honorable, comme faux témoin, la corde au cou, et au
bannissement pour trois ans. Les accusés interjetèrent appel de
cette sentence. Le ministère public garda le silence. La procédure
fut envoyée au parlement de Toulouse, qui infirma la sentence des
premiers juges, déchargea les accusés, et condamna le sieur Rigaud
à des dommages-intérêts assez considérables. Cette sentence fut
rendue d'une voix unanime; et l'un des premiers juges, qui avaient
été mandés à la barre de la cour, fut interdit de ses fonctions
pendant trois mois. Tout le pays applaudit à ce jugement, et les
accusés retournèrent à Marceillan, recueillant sur leur route les
félicitations de tous leurs compatriotes.
Cependant le sieur Rigaud, la rage dans le cœur, accourut à Paris,
et demanda la cassation de l'arrêt du parlement de Toulouse. Il
se présenta au conseil comme la victime de son amour pour le bon
ordre, et comme le martyr de l'autorité. Déterminé par les moyens
déduits par le sieur Rigaud, et sans doute aussi par le crédit des
protecteurs dont il s'appuya, le conseil cassa, par arrêt du 11
septembre 1775, celui du parlement de Toulouse et tout ce qui avait
suivi, et l'affaire fut renvoyée aux requêtes de l'hôtel. Le célèbre
Tronson du Coudray prit la défense des accusés, et mit leur innocence
dans tout son jour. Mais, par suite des lenteurs inséparables d'une
affaire de ce genre, et jugée loin du théâtre des événemens, ce ne
fut que bien long-temps après que justice complète fut rendue. Par
jugement souverain des requêtes de l'hôtel, du 5 février 1779, tous
les accusés furent déchargés de l'accusation, avec permission de
faire imprimer et afficher à leurs frais leur jugement d'absolution,
et le sieur Rigaud fut condamné en tous les dépens.
L'injustice, l'arbitraire qui poursuivaient avec tant d'acharnement
ces prétendus incendiaires, ne purent se dérober aux regards des
magistrats suprêmes, qui sauvèrent l'innocence et la mirent à l'abri
des maux que Rigaud lui destinait.
VOLEUR AUDACIEUX.
Les environs de la ville de Crespy-en-Valois furent, depuis 1773
jusqu'en 1775, le théâtre des attentats d'un voleur dont la
témérité était presque sans exemples. Mais ce qu'il y avait de plus
extraordinaire, c'est qu'il paraît qu'il n'eut point de complices
dans l'exécution de ses crimes. Seul, il escaladait les murailles,
pénétrait dans les maisons, forçait portes et fenêtres, se faisait
jour à travers les murs, entrait dans les chambres, enlevait les
effets qu'il y trouvait, sans être arrêté ni effrayé par la présence
des personnes qui y étaient couchées ou endormies.
Pierre Boulland, charretier de son métier, était la désolation des
fermes voisines de Crespy. Pendant deux années, il eut l'art de se
soustraire aux poursuites de la justice. Ce succès accrut encore sa
témérité, et le nombre de ses attentats se multiplia tellement, que
tous les agens de la police se mirent à ses trousses, et parvinrent
à s'en rendre maîtres.
N'ayant parlé que très-brièvement de Cartouche, de Mandrin, et autres
voleurs de profession, dont les noms et les crimes ont alimenté si
souvent la Melpomène du boulevard du Temple, nous aurions passé sous
silence Pierre Boulland, beaucoup moins fameux que ces héros de la
potence et de la roue. Mais, outre que ses faits et gestes sont peu
connus, ils sont en même temps si étranges d'audace, que l'extrait
que nous en donnons nous semble avoir l'attrait de la nouveauté.
Il serait impossible de faire un récit exact de ses vols. Il en
faisait tous les jours, et plusieurs; mais c'est surtout la nuit
qu'il consacrait à ses opérations. Voici quelques-uns de ses tours.
Dans la nuit du 18 au 19 novembre, il escalade le mur de la cour de
la ferme de Maisoncelle. Avec une solive il force deux barreaux de
fer qui garantissaient la fenêtre d'un cabinet, casse deux carreaux
de vitre de cette fenêtre, afin de pouvoir l'ouvrir en dedans. Entré
dans le cabinet, il ouvre six tiroirs d'une commode et le tiroir
d'une petite table, prend trois mille livres en plusieurs sacs, et
une médaille d'argent.
La nuit de Noël, même année, il entre, par les champs, dans la grange
du nommé Pilarget, laboureur à Ormoy. Il s'y introduit par une
fenêtre qui n'était fermée que par des bottes de fougère, appuyées
en dedans avec des perches. Là, il attend le départ des gens de la
maison pour la messe de minuit. Dès qu'il s'aperçoit qu'ils sont
sortis, il ferme la porte de la rue en dedans, pour s'assurer, s'ils
revenaient avant son expédition achevée, que cet obstacle à leur
rentrée lui donnerait le temps de fuir par la route qu'il avait
prise pour entrer. Il trouve un coutre de charrue, s'en saisit, et
essaie de faire un trou au mur de la maison, du côté du jardin. Le
coutre casse; il est obligé d'abandonner son entreprise; mais il ne
se démonte pas. Il attaque la porte qui donne sur la cour; avec son
couteau, il entame le jambage de plâtre, pratique un trou propre à
passer la main, et ouvre la serrure. Entré dans la maison, il passe
dans une salle, prend une pelle à feu qu'il insinue entre les deux
battans d'une armoire; les efforts qu'il fait font lâcher les clous
de la serrure. Les deux battans s'ouvrent. Notre homme prend, dans un
tiroir, une bourse dans laquelle étaient dix-huit écus; il vole aussi
deux timbales et deux tasses d'argent, une veste écarlate bordée de
galons d'argent, et d'autres effets.
La nuit du 14 au 15 novembre 1774, Boulland se rend dans une ferme
à Courchamps. La fenêtre d'un cabinet, donnant sur un clos, était
fermée par un barreau de fer. Il arrache, au jambage de la fenêtre,
une quantité de plâtre suffisante pour se faire un passage. Il
descend dans le cabinet, pénètre jusque dans la chambre où le fermier
et sa femme étaient couchés, prend, sous le chevet de leur lit, deux
culottes. Il aperçoit tout auprès les poches de la femme; il y prend
les clefs des armoires, en ouvre une qui était voisine du lit, vole
habits, vestes et culottes. Il monte dans la chambre où les servantes
étaient couchées; prend, sur leur lit, huit à neuf chemises d'homme,
descend dans la cave, y boit du vin, et sort par l'ouverture qu'il
avait pratiquée pour entrer.
Le 4 décembre suivant, il pénètre à Combreux, paroisse de Tournant,
dans une ferme. Il prend, dans une alcôve où le fermier et la
fermière étaient couchés, la culotte du fermier, qui était sous son
chevet, et à laquelle pendaient des boucles d'argent. Il enlève aussi
du linge et d'autres effets. A côté de la chambre où il venait de
commettre ces vols était une salle fermée par le moyen d'une porte
vitrée. Il démastique un carreau de vitre, le lève, et se facilite,
par là, le moyen d'ouvrir cette porte. Il trouve la clef à une
armoire dans laquelle il dérobe plusieurs effets. Il essaie de forcer
un tiroir, mais la crainte du bruit qu'il fallait faire pour réussir
le fit renoncer à cette entreprise, et il se retira.
Telle était la vie de Boulland toutes les nuits. Il commettait
tous ces vols dans des maisons où il avait été domestique. Il en
connaissait l'intérieur. Il avait partout pris la précaution de bien
caresser les chiens et de s'en faire connaître, de manière que, quand
il s'introduisait dans une habitation, ces animaux, au lieu de lui
donner la chasse, lui faisaient accueil. D'ailleurs, il les apaisait
en leur donnant du pain ou quelque autre nourriture.
Boulland fut arrêté, et conduit dans les prisons de Crespy-en-Valois.
Son procès lui fut fait; il avoua tout. Enfin, par sentence du
bailliage, il fut condamné à être pendu et étranglé à une potence
plantée sur la place de la Couture de Crespy.
ASSASSINAT DU SIEUR PAIN.
Les jugemens qui n'ont pour base que des présomptions ou des
conjectures sont presque toujours des actes d'iniquité. Nous avons vu
déjà bien des innocens succomber sous de semblables condamnations,
victimes malheureuses de la fatale prévention de leurs juges.
Mais on ne saurait trop multiplier ces sortes d'exemples, afin de
tenir les magistrats, et le vulgaire lui-même, continuellement en
garde contre les effets de ces jugemens sans preuves. C'est servir
l'humanité que d'avertir les organes de la justice de se défier de
leurs préoccupations dans une matière aussi importante que celle où
il s'agit de la vie et de l'honneur des citoyens.
Me Pain, avocat au parlement de Rouen, s'était retiré à la campagne.
Il vivait seul, dans une chambre qu'il s'était réservée dans une
métairie qui lui appartenait, et qu'il avait affermée au nommé
Mauger. Cette chambre était située dans le corps de logis habité par
le métayer. Me Pain ne pouvait ni entrer ni sortir sans être vu des
gens de la maison. Il était si intimement lié avec son fermier, que
la fille de celui-ci était chargée du soin de son ménage. Jamais Me
Pain ne découchait.
Cet homme disparut tout-à-coup dans les premiers jours d'août
1766. D'après la déclaration de Mauger et de toute sa famille, il
paraît certain qu'il était rentré chez lui la nuit du 8 au 9 août,
puisqu'ils déposèrent qu'ils l'avaient entendu sortir, cette nuit-là,
avant la pointe du jour, et que depuis ils ne l'avaient pas revu.
Huit jours après, le cadavre de Me Pain fut trouvé dans un étang à
quelque distance de la maison qu'il habitait, _ayant un pot rempli de
sable attaché au cou_. Les officiers de la justice se transportèrent
sur les lieux le 18 août, et firent la levée du cadavre. Les médecins
et chirurgiens, appelés pour le visiter déclarèrent dans leur rapport
que Me Pain avait été assassiné, que ses assassins l'avaient pris aux
parties, et l'avaient ensuite étranglé; ils ajoutèrent que son corps
n'avait été jeté dans l'eau que long-temps après sa mort.
En lisant les dépositions du fermier, de ses enfans et de ses
domestiques, il n'est personne qui ne soit surpris qu'ayant déclaré
qu'ils avaient entendu du bruit dans la chambre de Me Pain, qu'ils
savaient être seul, ils n'y soient pas montés pour lui donner du
secours.
A la nouvelle de cet assassinat, mille conjectures sont formées
sur-le-champ; les auteurs du crime ne sont peut-être pas les derniers
à les propager dans leur intérêt; et les soupçons vont atteindre les
sieurs Rivière père et fils, l'un oncle, l'autre cousin-germain de
Me Pain, et tous deux très-attachés à sa personne, plus encore par
les liens de l'amitié que par ceux du sang. A l'époque du crime, le
fils Rivière se trouvait à Saint-Sauveur-le-Vicomte, c'est-à-dire
à plus de vingt lieues de la scène du crime. Il lui était donc
facile de prouver son _alibi_. Quant à son vieux père, il lui eût
été physiquement impossible de commettre seul le forfait dont on le
soupçonnait. D'ailleurs la moralité du père et du fils semblait
devoir les mettre au-dessus de semblables soupçons. Mais quel mal ne
peut faire la calomnie?
Lors de la levée du cadavre, les ennemis des Rivière, qui avaient
déjà préparé les voies, déterminèrent le juge à leur faire subir un
interrogatoire. Ce magistrat demanda au fils s'il connaissait les
ennemis de Me Pain et ceux qui l'avaient assassiné. Rivière répondit
qu'il ne connaissait nullement les auteurs de ce crime, et que, s'il
en avait eu plus tôt connaissance, il se serait empressé de les
dénoncer à la justice. Dans le même instant, on aperçut une ou deux
gouttes de sang sur le devant de la veste de Rivière. Le juge lui
demanda d'où provenait ce sang. Il répondit que ces taches, encore
fraîches, venaient de deux chevaux qu'il avait incisés. Les deux
chevaux furent amenés; on apporta les instrumens encore teints de
sang, et le juge parut convaincu de la vérité de la réponse.
On trouva aussi chez Rivière fils une paire de souliers que l'on
compara avec les pas empreints dans le bois près duquel le cadavre de
Me Pain avait été jeté dans l'eau; comme si des pas imprimés sur le
sable ne ressemblaient pas à tous les pieds de la même grandeur et à
tous les souliers de la même forme.
Toutes les réponses de Rivière fils parurent convaincre le juge de
son innocence; il déclara même à plusieurs personnes qu'il n'était
pas coupable, mais que son père et lui avaient des ennemis qui
cherchaient à les perdre.
Néanmoins, quelques jours après, le lieutenant-criminel de Bayeux fit
faire une information contre le père et le fils Rivière, et le 30
août, c'est-à-dire douze jours après la levée du cadavre, tous deux
furent décrétés de prise de corps.
Rivière père se rendit en prison, et y demeura sept mois sans qu'on
l'eût confronté avec un seul témoin. Le fils, d'après les conseils de
quelques amis, se retira à Caen, où il fut arrêté au bout de trois
mois, en vertu d'un ordre du roi, et conduit à Bicêtre. Quatre mois
après, son père y fut aussi transféré, et y mourut de chagrin et
de misère, prenant le ciel à témoin de son innocence. Rivière fils
languit neuf années dans cette prison, victime de la calomnie et de
la cupidité de quelques-uns de ses parens. Il fit de fréquentes
tentatives pour obtenir des juges, pour prouver son innocence. Mais
ses ennemis, intéressés à le faire périr dans son cachot, parvinrent
long-temps, à force d'intrigues, à empêcher ses plaintes et les cris
de son désespoir d'arriver aux pieds du trône.
Enfin Rivière fit parvenir un mémoire au chancelier de France, qui
s'empressa de faire droit à sa juste requête. Le prisonnier obtint,
au mois de septembre 1775, la permission d'être transféré dans les
prisons de Bayeux. Son procès lui fut fait, et, après l'instruction
la plus ample, le bailliage de cette ville rendit, le 1er juillet
1776, un jugement qui mettait l'accusé hors de cour et le rendait à
la liberté.
Ainsi il fallut que le malheureux Rivière attendît dans les cachots,
pendant dix années entières, cette réparation si incomplète, qui
ne pouvait lui rendre cette précieuse portion de sa vie, perdue
entièrement pour lui et pour sa famille, qui ne pouvait rappeler à
l'existence son père, mort de douleur et de dénûment. Des indices
trompeurs, envenimés par la calomnie, avaient causé tous ces
malheurs.
Loin de nous la pensée d'incriminer des gens qui pouvaient être fort
innocens. Mais certes, si des indices pouvaient suffire pour asseoir
un jugement, il nous semble qu'il s'en trouvait du côté de Mauger de
bien plus véhémens que ceux allégués contre les Rivière. Mauger ne
pouvait ni invoquer ni prouver son alibi; et sa déclaration, conforme
à celle de ses enfans et de ses gens, était plus qu'équivoque;
pourtant il ne fut point inquiété. Tout le monde était déjà prévenu;
on avait désigné Rivière comme l'assassin; du soupçon à la certitude
les esprits prévenus connaissent peu d'intervalles. Au lieu d'une
victime, il y en eut trois; et le vrai coupable demeura inconnu.
LE COMTE DE VIRY,
ACCUSÉ FAUSSEMENT D'ASSASSINAT.
Le comte de Viry était le bienfaiteur de tous les pauvres qui
demeuraient dans le voisinage de ses terres, situées en Bourbonnais.
Il nourrissait toute l'année six indigens, qui étaient devenus pour
ainsi dire ses commensaux; six ménages étaient gratuitement logés
dans des maisons qui lui appartenaient; il acquittait les loyers de
plusieurs autres malheureux qu'il ne pouvait loger, faute de place;
il servait de père à un grand nombre d'enfans dont il payait les mois
de nourrice; en un mot, il habillait, faisait soigner, nourrissait
des familles entières, et les mendians passagers ne frappaient jamais
en vain à la porte de son château.
Il s'était attaché, en qualité de secrétaire, un jeune homme,
nommé Fuchs de Thérigny, qui éprouva, en bien des occasions, sa
bienfaisante générosité soit pour lui-même, soit pour sa famille,
qui était dans un état voisin de l'indigence. Le comte de Viry avait
pour lui toute la bonté, toute la délicatesse d'un ami. Le jeune
Thérigny, amateur trop ardent des plaisirs de Vénus, contracta cette
maladie cruelle qui attaque la vie jusque dans sa source, et par son
imprudente négligence se vit dans un état très-alarmant. Le comte de
Viry le mit entre les mains des plus habiles médecins, et se chargea
des frais dispendieux de cette maladie.
Thérigny, grâce aux soins du comte, recouvra la santé à Paris, où il
l'avait perdue, et vint retrouver son bienfaiteur dans ses terres,
en novembre 1774. Le 25 du même mois, quoiqu'il fît le froid le plus
rigoureux, il passa une partie de l'après-midi à courir sur la glace.
Il s'amusa à défier et à poursuivre, en glissant, l'homme d'affaires
du comte de Viry. Encore tout échauffé par cet exercice violent, il
eut l'imprudence de se plonger à demi-nu dans la neige, pour guérir,
disait-il, ses engelures. Le soir, il revint tout transi de froid;
mais il ne paraissait pas incommodé. Il se mit à table et soupa avec
le comte, comme à son ordinaire. Il parut même prendre plaisir à
une musique champêtre qu'avait fait venir le comte de Viry, et aux
sons de laquelle ses gens dansèrent une partie de la nuit. A minuit,
Thérigny se retira dans sa chambre, où il s'enferma, selon sa coutume.
Le lendemain, la matinée était déjà fort avancée, et Thérigny n'avait
pas encore paru. Le comte envoie un de ses gens pour savoir de ses
nouvelles; le domestique frappe à la porte, on ne répond pas; deux
heures après, il retourne; même silence. Alors l'inquiétude redouble.
Le comte de Viry, qui a un rendez-vous avec son ancien curé, se hâte
de dîner, et ordonne à ses domestiques, en partant, d'enfoncer la
porte de Thérigny, s'il ne se montre pas.
On attend quelque temps encore; enfin on exécute les ordres du
maître. Toute la maison assiste à cette ouverture forcée. On entre,
on se précipite vers le lit, on n'y trouve qu'un cadavre immobile et
glacé. On court annoncer au comte cette triste nouvelle; il en est
si accablé qu'il tombe évanoui. On est obligé de le transporter au
château dans un grand état de faiblesse.
Cependant l'homme d'affaires s'occupe de faire rendre les derniers
devoirs au jeune Thérigny; les gens de la maison, les ouvriers, tous
les habitans du château vont visiter le cadavre; et le lendemain 27,
le convoi se fait en présence de plus de quarante personnes.