Il s'était établi des relations de débauche entre le jeune Chabert et

un ouvrier d'une mauvaise conduite et d'un caractère entreprenant.

Chabert, le jugeant l'homme qu'il lui fallait pour remplir ses vues,

se l'attacha, soit par des manières caressantes, soit en payant pour

lui dans leurs communes parties de plaisir. Chabert avait formé

l'affreux projet de faire assassiner son père, et c'était cet

ouvrier, nommé Matthias Cellier, qu'il voulait charger de l'exécution

du forfait. Les promesses qu'il fit à son compagnon produisirent

leur effet; et il trouva dans Cellier un scélérat digne d'être son

complice.

Le jour et l'heure où l'assassinat devait être commis furent convenus

entre eux; c'était le 2 décembre 1774. Le jeune Chabert avait essayé,

la veille, le couteau qui devait servir à poignarder son malheureux

père; et ce monstre avait poussé la barbarie jusqu'à conseiller à son

infâme complice _de faire aiguiser et affiler ce couteau pour plus de

sûreté, et pour ne pas manquer son coup_.

Le 2 décembre, jour fixé par le fils pour cet horrible meurtre, le

malheureux marchand de chevaux rentrait chez lui dans la cour du

Palais, sur les huit heures et demie du soir. Soudain il est attaqué

par le complice de son fils, qui lui enfonce deux fois son couteau

dans le sein. Chabert père se défend; il lutte un moment avec son

assassin, le saisit par les cheveux, et appelle du secours. Son fils

s'offre le premier à sa vue; il se croit sauvé; du moins il croit

pouvoir compter sur un vengeur; il appelle son fils; mais celui-ci,

au lieu de s'occuper de venger le crime qui vient d'être commis, ne

songe qu'à en faire disparaître l'auteur, qui n'a agi que par ses

ordres; il arrache son complice des mains de son père, et facilite

son évasion.

Mais Matthias Cellier, après son crime, ne jouit pas long-temps de sa

liberté. Il fut arrêté le soir même. Chabert fils, craignant, à juste

titre, d'être compromis par ses aveux, prit la fuite pendant la nuit,

et son malheureux père ne tarda pas à mourir de ses blessures.

La justice poursuivit aussitôt ce crime atroce. Comme il avait

été commis dans l'enclos du Palais, les juges de ce bailliage

se chargèrent de l'instruction du procès. A force de recherches

minutieuses, on découvrit la retraite de Chabert fils, et on

l'arrêta. Les juges du bailliage du Palais ne négligèrent rien pour

que la punition suivît de près un forfait aussi exécrable. Le 12 du

mois de décembre ils rendirent leur sentence, qui déclarait Matthias

Cellier atteint et convaincu d'avoir assassiné de guet-apens et de

dessein prémédité, Antoine Chabert père, et Louis-Antoine Chabert

fils coupable de complicité avec l'assassin.

En conséquence, Chabert fils, déclaré parricide, et Matthias

Cellier, furent condamnés au dernier supplice. L'arrêt portait que

Chabert ferait amende honorable, au-devant de la principale porte et

entrée de l'église métropolitaine de Notre-Dame, où il devait être

mené par l'exécuteur de la haute-justice dans un tombereau, ayant

écriteau devant et derrière, portant ces mots: _Parricide et coupable

d'assassinat envers son père_; que là, étant nu-tête et à genoux, en

présence de Cellier, il déclarerait, à haute et intelligible voix,

qu'il avait méchamment et indignement fait assassiner son père par

Cellier, et demandait pardon à Dieu, au roi et à la justice; qu'il

aurait ensuite le poing coupé sur un poteau planté devant l'église;

puis serait mené avec Cellier, dans le même tombereau, en la place

Dauphine, pour y être rompu vif et mis sur la roue, ainsi que son

complice.

Le parlement de Paris, par arrêt rendu le même jour, confirma la

sentence du bailliage du Palais, qui fut exécutée en présence d'un

concours immense de spectateurs avides de voir les traits d'un

parricide.

Chabert fils étant mort sur la roue, son corps fut brûlé dans un

bûcher préparé à cet effet dans la place Dauphine, et ses cendres

furent jetées au vent.

MENACES D'ASSASSINAT

FAITES, PAR LETTRES ANONYMES, AU FERMIER

GÉNÉRAL MAZIÈRE.

Le 11 octobre 1773, sur les six heures du soir, le sieur Mazière,

fermier général, reçut une lettre ainsi conçue:

«MONSIEUR

«Nous sommes une compagnie qui avons besoin de trois cent soixante

louis d'or. Nous vous donnons avis que, si vous ne les portez pas

au bas du poteau auquel est attachée la corde du bac qui passe la

rivière devant les Invalides, vous serez assassiné à l'heure que vous

vous y attendrez le moins. Vous trouverez une marque faite sur le mur

avec de la craie; ce sera là. Il ne vous servirait de rien de faire

espionner, parce que nous nous en apercevrons; nous verrons que vous

ne voulez pas donner cette somme, et nous vous assassinerons, quand

vous seriez tous les jours gardé par cent hommes.»

Cette lettre sans signature portait la date du 11 octobre 1773. Le

sieur Mazière la remit à la police, qui fit investir le lieu indiqué

par des espions, ayant à leur tête un exempt. Le mardi 19 octobre,

sur les six heures du matin, un particulier quitte la grande route,

descend dans le fossé qui était alors entre le chemin et l'allée du

Cours-la-Reine; il n'était pas directement vis-à-vis le poteau, mais

à vingt pas au-dessus du côté de Paris. A peine est-il descendu dans

le fossé qu'il est assailli par une troupe d'hommes qui sortaient de

dessous le pont de bois qui communiquait du cours au grand chemin

devant les Invalides; d'autres s'étaient mis en embuscade derrière

les arbres.

L'homme attaqué reprend sa canne, et veut remonter le fossé. Il se

sent frappé d'un coup de bâton; il fuit du côté de Paris, appelant

à son secours des charretiers qui passaient sur la route. Les

charretiers accourent; mais l'exempt paraît, et fait arrêter l'homme,

de par le roi. On le garrotte, et on le conduit chez le commissaire

Serrault, rue Saint-Martin. Le commissaire demande à cet homme son

nom et son état. Il répond qu'il se nomme Garnier, et qu'il est

officier de maison chez le comte de l'Aubespine. On l'interroge sur

toutes les démarches qu'il a faites dans la journée du 11 octobre,

jour où la lettre fatale avait été remise chez le sieur Mazière. Il

répond que ses actions n'ayant eu rien alors d'extraordinaire, il lui

serait impossible de rendre le compte qu'on lui demande.

Le commissaire lui enjoint de dire rapidement, et sans chercher,

pourquoi il s'était trouvé au cours, précisément au lieu où il avait

été arrêté, et quelle était la raison qui l'avait fait descendre dans

le fossé à cinq heures et demie du matin.

Garnier fit les réponses les plus détaillées à ce sujet. Son maître,

le comte de l'Aubespine, étant dans l'usage d'aller passer les hivers

dans sa terre de Villebon près Chartres, avait donné à ses gens

l'ordre du départ. Garnier avait retenu une place à la diligence

de Chartres pour le 19 octobre. La voiture devait partir de la rue

Contrescarpe à cinq heures du matin, mais Garnier s'étant éveillé

trop tard, avait cru plus prudent d'aller gagner directement la

grande route, pour ne pas perdre de temps, dans le cas où la voiture

serait partie. Il était vers le milieu du cours, quand un besoin

pressant ne lui permettant pas d'aller plus loin, il descendit dans

le fossé, et fut un moment après arrêté.

Après ce récit, pour la garantie duquel Garnier invoquait le

témoignage du comte de l'Aubespine, le commissaire tira de son

secrétaire la lettre anonyme, et ordonna à Garnier d'en faire

lecture. Dès les premiers mots, Garnier interrompant sa lecture:

«Je ne sais, dit-il, ce que c'est que M. Mazière; jamais je ne l'ai

vu; jamais je n'en ai entendu parler, et je ne sais même pas où il

demeure.» Garnier demanda la permission d'écrire à son maître, on

le lui permit; mais sa lettre ne fut pas envoyée. Le commissaire et

l'exempt crurent y reconnaître la même main qui avait tracé celle

adressée à M. Mazière, et la retinrent comme pièce de conviction.

Enfin, après sept heures d'interrogatoire, Garnier fut conduit en

prison par ordre du commissaire. Le lendemain, vers les sept heures

du soir, le même commissaire, l'exempt et deux autres agens de

police, vinrent prendre le prisonnier pour le conduire à l'hôtel

de l'Aubespine. Malheureusement le comte et la comtesse en étaient

partis le matin avec tout leur monde. On visita la chambre de Garnier

et celle de sa sœur. Tout fut ouvert sans qu'il se présentât le

moindre indice.

Cependant un des hommes de la police étant resté avec le suisse, lui

avait raconté la capture de la veille, en ajoutant que Garnier avait

les mains pleines d'or, lors de son arrestation, et était accompagné

de gens qui avaient pris la fuite. Ce fut sous de semblables couleurs

que cette affaire parvint à la connaissance du public. Un journal

même contribua à les accréditer. On lut dans le _Journal Politique_

ou _Gazette des Gazettes_ de novembre 1773: «Le sieur de Mazière,

riche fermier général, reçut dernièrement une lettre anonyme, par

laquelle on le sommait de déposer secrètement, sous peine de la vie,

trois cent soixante louis dans le tronc d'un arbre bien désigné aux

Champs-Élysées. On communiqua cette lettre au lieutenant-général

de police, et l'auteur de la lettre n'a pas manqué d'être arrêté à

l'endroit qu'on avait indiqué. C'est, dit-on, un officier de bouche

d'une bonne maison, où le sieur de Mazière allait fort souvent.»

Après la visite faite à l'hôtel de l'Aubespine, Garnier fut reconduit

à la prison et mis au secret; mais il ne fut interrogé qu'après une

détention de six jours. Ce second interrogatoire fut à peu de chose

près semblable au premier. Le lieutenant-criminel observa seulement

que Garnier ayant su que le comte devait partir le 20, on voyait

qu'il avait exprès indiqué ce jour, afin qu'il lui fût possible de

prendre l'or en passant, de continuer sa route, et de se mettre ainsi

à l'abri des recherches. Garnier répondit qu'on saurait du comte,

quand on le lui demanderait, qu'il n'avait été question du départ,

pour la première fois, que le 17 octobre; que la lettre écrite au

sieur Mazière étant datée du 11, son innocence était certaine, comme

il le démontrerait à tous autres égards.

Le portier du sieur Mazière fut entendu, et sa déposition était

telle qu'il n'en aurait fallu qu'une seconde du même genre et aussi

bien circonstanciée pour mettre la tête de Garnier sous la hache du

bourreau.

Cependant, si, d'un côté, la procédure semblait accumuler

les charges contre Garnier, il se rencontra, de l'autre, des

circonstances favorables à son innocence. Le 5 novembre, pendant que

l'accusé était dans les cachots, le sieur Mazière reçut une seconde

lettre anonyme, conçue à peu près en ces termes:

«MONSIEUR,

«Vous n'avez qu'un moment encore pour éviter de perdre la vie: si,

dans trois jours, l'argent n'est pas porté au lieu que nous avons

dit, vous êtes un homme mort, nous sommes décidés.»

Une autre lettre fut envoyée le 15 du même mois, dans le même but, au

sieur Mazière. Ces deux nouvelles lettres étaient écrites de la même

main que la première, et certainement elles ne pouvaient être parties

du cachot où Garnier était détenu. Mais les autres indices dont nous

avons parlé préoccupaient tellement les juges, que le Châtelet, après

quatre mois d'instruction, rendit une sentence qui ordonnait un plus

amplement informé de six mois, pendant lesquels le prévenu resterait

en prison.

Ces six mois écoulés, Garnier présenta une requête au parlement, qui

venait d'être réintégré dans ses fonctions. Cette requête donna lieu

à une nouvelle instruction, où Garnier figura comme un homme plein

d'honneur et de probité, d'une fidélité à toute épreuve, très-attaché

à ses parens, et possédant de rares qualités sociales et des vertus

de famille bien précieuses. Ce portrait du prévenu était fourni par

une foule de témoignages dignes de foi.

La comtesse de l'Aubespine, également pénétrée des malheurs et de

l'innocence de Garnier, ne cessait de le recommander à ses juges.

Elle écrivait au procureur du roi: «Tant que les soupçons contre

Garnier, mon officier, ont paru avoir quelque fondement, je n'ai pas

voulu vous importuner en sa faveur, pour donner le temps de découvrir

l'auteur de l'horrible lettre dont on l'accusait, et qu'il était

bien intéressant à M. Mazière de connaître. Mais aujourd'hui qu'on

n'a acquis aucune preuve contre lui, que _même il n'est plus douteux

que ce n'est pas lui qui a écrit et porté la lettre_, je réclame vos

bontés et votre justice, persuadée que je suis de son innocence, et

n'ayant aucun reproche à lui faire du côté de sa probité et de sa

fidélité. Si vous voulez, monsieur, lui faire rendre la liberté, j'en

joindrai la reconnaissance aux sentimens, etc.»

La déposition du portier du sieur Mazière, qui semblait si accablante

pour l'accusé, fut anéantie à la confrontation. Garnier ne put

contenir son indignation quand il fut mis en présence de cet homme.

«Quoi! lui dit-il, vous me reconnaissez, vous m'avez vu chez

vous?--Oui, je vous reconnais, vous aviez un habit gris et un chapeau

uni, quand vous m'avez remis la lettre du 11 octobre.--Mais vingt

personnes déposeront que ce jour-là j'avais un habit vert, une veste

jaune, une culotte noire et un chapeau bordé d'or.--Il n'importe;

c'est que vous avez changé d'habit.--Mais comment voulez-vous que

je sois l'homme du sieur Mazière? je suis dans une maison où il ne

vient jamais: en aucun temps je ne l'ai vu, rien au monde ne nous

a rapprochés; jamais je n'en ai entendu parler.--Vous l'avez vu,

vous le connaissez; il a une affaire personnelle avec le comte de

l'Aubespine, pour laquelle il se rend fréquemment chez lui.»

Le portier se tint ainsi pendant fort long-temps, toujours soutenant

à Garnier qu'il le reconnaissait parfaitement; mais celui-ci le

tourna de tant de manières, et profita si heureusement des détails

dans lesquels ce portier, qui ne dérogeait point, se permit d'entrer

sans discrétion, qu'il finit par l'embarrasser extrêmement. Enfin

le juge dit au portier qu'il ne devait pas s'avancer si fortement,

s'il n'était bien assuré de son fait. Garnier l'attaqua par le

sentiment; il le pria de considérer que son mensonge allait peut-être

lui coûter la vie; il lui mit sous les yeux les suites d'un faux

témoignage reconnu pour celui qui s'en est rendu coupable. Le portier

était ébranlé; il ne savait plus quelle contenance prendre; une

vive rougeur lui couvrait le front; sa langue perdit son assurance,

ses propos n'eurent plus de suite, et il dit au greffier d'écrire

_qu'il croyait seulement reconnaître Garnier, mais qu'il n'était pas

certain, et qu'il parierait dix contre cent_.

La cour sentit toute la nullité d'une pareille déposition, et malgré

quelques difficultés résultant des formes judiciaires, comme il

lui répugnait de retenir plus long-temps dans les fers un accusé

dont l'innocence était complètement démontrée, elle rendit, le 31

juillet 1775, un arrêt qui déchargeait Joseph Garnier des plaintes

et accusations intentées contre lui; ordonnait la radiation de ses

écrous, et lui permettait de faire imprimer et afficher cet arrêt

partout où bon lui semblerait. Quant aux dommages-intérêts qu'il

avait demandés, il fut mis hors de cour.

L'homme innocent fut à la fin reconnu, après plus de dix-huit mois de

prison, de souffrances physiques et morales, de tribulations de toute

espèce; mais on ne découvrit pas le coupable, l'auteur des lettres

anonymes. Si, comme le pensait l'avocat de Garnier, ces lettres

n'étaient réellement pas sérieuses, ne pouvaient l'être, il faut

convenir au moins que c'est un badinage bien cruel que celui qui peut

avoir pour résultat de faire monter un homme innocent sur l'échafaud.

ACCUSATION D'INCENDIE,

OU LES MARTYRS DE MARCEILLAN.

Les provinces, les villes éloignées de la capitale, sont souvent

opprimées par des tyranneaux subalternes, qui pèsent bien autrement

sur l'existence des citoyens que ce que l'on appelle despotisme

gouvernemental. La calomnie, l'injustice, la cruauté même, sont les

armes qu'ils emploient pour ruiner, souvent même pour faire traîner à

la mort, ceux qui ont le malheur de leur résister, ou seulement qui

cherchent à éluder leurs coups.

Le procès dont nous allons parler présente un exemple effrayant

des tribulations qui peuvent affliger des citoyens vertueux et

modestes, qui se croient en sûreté à l'ombre de leur obscurité, de

la droiture de leurs intentions et de l'équité de leurs démarches.

Huit citoyens honnêtes de Marceillan, en Languedoc, furent sur le

point de subir une condamnation capitale et infamante, par l'effet

des manœuvres d'un seul particulier, et, par suite des persécutions

qu'ils essuyèrent, furent surnommés, dans le pays, les _martyrs de

Marceillan_.

Le persécuteur, dans cette affaire, était un sieur Rigaud de Belbèze,

riche habitant de Marceillan, ancien maire de cette ville, et

capitaine garde-côtes. Cet homme était d'un caractère altier, absolu,

difficile; il avait eu des procès avec un grand nombre d'habitans.

Une circonstance assez frivole fut le commencement d'un autre procès,

qui devait avoir des suites bien autrement sérieuses. Le sieur

Lunaret, curé de Marceillan, l'un des pasteurs les plus vénérables du

diocèse d'Agde, avait pour vicaire un jeune homme nommé Cauvet, dont

il était fort mécontent, à cause de son caractère léger et brouillon

et de l'indécence de sa conduite. Ce jeune vicaire mangeait à sa

table. Un jour de carême, en 1773, le curé se disposait à manger deux

œufs, comme à son ordinaire, le vicaire, d'un bout de la table à

l'autre, s'élance sur la main du sieur Lunaret, qui tenait un œuf,

le lui arrache, l'avale, et se livre à des éclats de rire qu'on ne

saurait qualifier, de la part d'un prêtre. Le paisible vieillard

ne répondit à cette insolence que par une réprimande douce et

paternelle. Mais, peu de jours après, le vicaire répéta la scène de

l'œuf, avec la même indécence et les mêmes éclats de rire. Alors le

curé, convaincu de l'inutilité de ses remontrances, et ne voulant pas

nuire à ce jeune prêtre, se borna à lui interdire sa table.

Cauvet crut mettre le public de son côté, en faisant de cette scène

matière à plaisanterie, et en jetant du ridicule sur le curé. Mais le

pasteur était trop estimé et trop considéré pour que cette tentative

réussît. Le plaisant fut généralement hué dans la ville; on entendit

retentir de tous côtés _à l'yoau_, expression patoise qui signifie

_à l'œuf_. On ne s'abordait plus que ce mot à la bouche; ce qui

excitait une bruyante hilarité aux dépens du vicaire.

Enfin on commençait à oublier ce cri de joie; mais le sieur Rigaud,

maire de la ville, crut qu'il était de la dignité de son ministère

de proscrire administrativement le mot _l'yoau_: peut-être aussi

voulait-il faire sa cour à l'évêque d'Agde, protecteur de Cauvet. Il

se jette donc à l'improviste au milieu des rieurs, et, avec toute

la solennité d'un grave magistrat, il leur défend de parler de

l'_œuf_. Une défense verbale ne lui paraissant pas suffisante, il

fait publier, à son de trompe, _de par les maire et consuls, qu'on

ait à ne plus crier à l'yoau_. Un acte de l'autorité aussi ridicule

produisit l'effet qu'on devait en attendre; on rit de l'absurdité de

la défense; le mot mis à l'index retentit plus que jamais, et remplit

toutes les rues de Marceillan.

Furieux de voir son autorité méconnue, son protégé bafoué, et son

ennemi, le curé, l'objet de la considération publique, le maire

écrit au commandant de la province que Marceillan est en combustion;

que l'on n'y respire que le trouble et la révolte. M. le comte de

Périgord, après avoir fait prendre des informations locales, jugea

ces plaintes très-exagérées, et n'y attacha aucune importance.

_L'yoau_ était oublié; tout était paisible; mais la fureur du sieur

Rigaud, sa vanité blessée ne lui permirent pas de rester en paix.

Une nouvelle circonstance lui fournit l'occasion d'exercer sa

vengeance.

Un antique usage à Marceillan, comme dans beaucoup d'autres villes

de France, voulait que le corps de ville allumât un feu de joie la

veille de la Saint-Jean. Ce jour-là des particuliers faisaient aussi

des feux devant leurs portes; la jeunesse se livrait aux bruyans

plaisirs de son âge; on se masquait, on dansait comme au temps du

carnaval. Cette fête ne fut pas oubliée en 1773. Une paysanne endossa

les habits de son mari; elle menait une bande de jeunes gens qui,

masqués et se tenant par la main, dansaient autour du feu. Le public

ne vit dans tout cela qu'un ancien usage, qu'un reste de cette

_grosse joie_, de cette gaîté franche et folâtre qui présidait aux

fêtes de nos bons aïeux.

Mais le sieur Rigaud ne vit pas ces réjouissances du même œil. Il

voulut y trouver une parodie satirique du feu que le corps de ville

avait allumé. Des délateurs, soudoyés par lui, supposèrent que

quelques-uns de ces prétendus séditieux s'étaient vêtus de robes et

de chaperons, pour désigner et insulter les officiers municipaux;

que d'autres s'étaient affublés de soutanes et de rabats, pour

désigner et jouer le vicaire; qu'un des chefs de la sédition, couvert

d'un grand peignoir, s'était promené en cabriolet, donnant des

bénédictions à droite et à gauche dans les rues de Marceillan; qu'on

avait accompagné ces indécences de chansons obscènes et injurieuses.

Enfin le sieur Rigaud présenta ces suppositions comme une preuve

évidente de conspiration flagrante, et s'en plaignit dans un mémoire

qu'il adressa à M. le duc de la Vrillière, gouverneur de la province.

Ce mémoire n'était qu'un tissu de faussetés, qui s'évanouirent devant

les preuves juridiques. Cependant les menées et les intrigues du

maire transpiraient et commençaient à répandre l'inquiétude dans la

ville. Les citoyens songèrent à prendre des précautions pour leur

défense. Une association se forma contre les entreprises du sieur

Rigaud, et quatorze notables habitans de Marceillan constituèrent un

syndicat, par acte du 11 juillet 1773. Cet acte fut accompagné de

la plus grande publicité; quoique peu régulier aux yeux sévères de

la loi, il pouvait être excusé par l'usage presque universel de la

province. Le maire lui-même en avait provoqué un du même genre en

1771. Mais il ne pensait plus de même en 1773. Il vit dans l'acte

du syndicat une levée de boucliers, une conspiration tramée contre

le bon ordre et l'autorité légitime, et il effraya le ministère par

ses rapports mensongers. Vers la fin du mois d'octobre, arriva à

Marceillan un des subdélégués de l'intendance du Languedoc, pour

faire des informations. Il descendit d'abord dans une auberge;

mais le sieur Rigaud s'empressa d'aller l'inviter de loger chez

lui, et l'y emmena en effet. Ce fut dans cette maison que se fit

l'information dont le commissaire était chargé. Treize lettres de

cachet furent le résultat de cette information. Le 3 mars 1774, à

la pointe du jour, trente cavaliers de la maréchaussée entrent dans

Marceillan, pour mettre ces lettres de cachet à exécution. Le sieur

Lunaret, curé, est exilé à trois lieues de sa paroisse; quatre autres

habitans sont exilés à différentes distances; deux sont enfermés

dans le château de Ferrière, et deux autres dans la citadelle de

Nîmes; deux sont mis dans les prisons de Beauregard. La paysanne qui

avait dansé au feu de la Saint-Jean est conduite dans les prisons de

Béziers, et un pauvre journalier est emmené dans celles de Pézenas.

Les prisonniers se remettent volontairement entre les mains de la

maréchaussée, les exilés partent pour leur exil, tous résignés, et

portant sur leur front la sérénité de l'innocence.

Deux jours auparavant cette expédition, c'est-à-dire le 1er mars, le

feu avait pris à un magasin du sieur Rigaud. Ce magasin, contigu à

sa maison, était situé sur la place publique de Marceillan. Toute la

ville, et particulièrement trois ou quatre de ceux qui furent exilés

deux jours après, accoururent au secours; le sieur Rigaud ne perdit

qu'une portion de sa provision de bois, ses fourrages, et la toiture

de son magasin. Mais on remarqua, et cette remarque fut consignée

dans la procédure, que le sieur Rigaud, tranquille au milieu de

ceux qui s'empressaient de venir éteindre le feu, disait: _Laissez,

laissez brûler, tout me sera payé; je suis sûr de mon fait_.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 12 / 17 段