un ouvrier d'une mauvaise conduite et d'un caractère entreprenant.
Chabert, le jugeant l'homme qu'il lui fallait pour remplir ses vues,
se l'attacha, soit par des manières caressantes, soit en payant pour
lui dans leurs communes parties de plaisir. Chabert avait formé
l'affreux projet de faire assassiner son père, et c'était cet
ouvrier, nommé Matthias Cellier, qu'il voulait charger de l'exécution
du forfait. Les promesses qu'il fit à son compagnon produisirent
leur effet; et il trouva dans Cellier un scélérat digne d'être son
complice.
Le jour et l'heure où l'assassinat devait être commis furent convenus
entre eux; c'était le 2 décembre 1774. Le jeune Chabert avait essayé,
la veille, le couteau qui devait servir à poignarder son malheureux
père; et ce monstre avait poussé la barbarie jusqu'à conseiller à son
infâme complice _de faire aiguiser et affiler ce couteau pour plus de
sûreté, et pour ne pas manquer son coup_.
Le 2 décembre, jour fixé par le fils pour cet horrible meurtre, le
malheureux marchand de chevaux rentrait chez lui dans la cour du
Palais, sur les huit heures et demie du soir. Soudain il est attaqué
par le complice de son fils, qui lui enfonce deux fois son couteau
dans le sein. Chabert père se défend; il lutte un moment avec son
assassin, le saisit par les cheveux, et appelle du secours. Son fils
s'offre le premier à sa vue; il se croit sauvé; du moins il croit
pouvoir compter sur un vengeur; il appelle son fils; mais celui-ci,
au lieu de s'occuper de venger le crime qui vient d'être commis, ne
songe qu'à en faire disparaître l'auteur, qui n'a agi que par ses
ordres; il arrache son complice des mains de son père, et facilite
son évasion.
Mais Matthias Cellier, après son crime, ne jouit pas long-temps de sa
liberté. Il fut arrêté le soir même. Chabert fils, craignant, à juste
titre, d'être compromis par ses aveux, prit la fuite pendant la nuit,
et son malheureux père ne tarda pas à mourir de ses blessures.
La justice poursuivit aussitôt ce crime atroce. Comme il avait
été commis dans l'enclos du Palais, les juges de ce bailliage
se chargèrent de l'instruction du procès. A force de recherches
minutieuses, on découvrit la retraite de Chabert fils, et on
l'arrêta. Les juges du bailliage du Palais ne négligèrent rien pour
que la punition suivît de près un forfait aussi exécrable. Le 12 du
mois de décembre ils rendirent leur sentence, qui déclarait Matthias
Cellier atteint et convaincu d'avoir assassiné de guet-apens et de
dessein prémédité, Antoine Chabert père, et Louis-Antoine Chabert
fils coupable de complicité avec l'assassin.
En conséquence, Chabert fils, déclaré parricide, et Matthias
Cellier, furent condamnés au dernier supplice. L'arrêt portait que
Chabert ferait amende honorable, au-devant de la principale porte et
entrée de l'église métropolitaine de Notre-Dame, où il devait être
mené par l'exécuteur de la haute-justice dans un tombereau, ayant
écriteau devant et derrière, portant ces mots: _Parricide et coupable
d'assassinat envers son père_; que là, étant nu-tête et à genoux, en
présence de Cellier, il déclarerait, à haute et intelligible voix,
qu'il avait méchamment et indignement fait assassiner son père par
Cellier, et demandait pardon à Dieu, au roi et à la justice; qu'il
aurait ensuite le poing coupé sur un poteau planté devant l'église;
puis serait mené avec Cellier, dans le même tombereau, en la place
Dauphine, pour y être rompu vif et mis sur la roue, ainsi que son
complice.
Le parlement de Paris, par arrêt rendu le même jour, confirma la
sentence du bailliage du Palais, qui fut exécutée en présence d'un
concours immense de spectateurs avides de voir les traits d'un
parricide.
Chabert fils étant mort sur la roue, son corps fut brûlé dans un
bûcher préparé à cet effet dans la place Dauphine, et ses cendres
furent jetées au vent.
MENACES D'ASSASSINAT
FAITES, PAR LETTRES ANONYMES, AU FERMIER
GÉNÉRAL MAZIÈRE.
Le 11 octobre 1773, sur les six heures du soir, le sieur Mazière,
fermier général, reçut une lettre ainsi conçue:
«MONSIEUR
«Nous sommes une compagnie qui avons besoin de trois cent soixante
louis d'or. Nous vous donnons avis que, si vous ne les portez pas
au bas du poteau auquel est attachée la corde du bac qui passe la
rivière devant les Invalides, vous serez assassiné à l'heure que vous
vous y attendrez le moins. Vous trouverez une marque faite sur le mur
avec de la craie; ce sera là. Il ne vous servirait de rien de faire
espionner, parce que nous nous en apercevrons; nous verrons que vous
ne voulez pas donner cette somme, et nous vous assassinerons, quand
vous seriez tous les jours gardé par cent hommes.»
Cette lettre sans signature portait la date du 11 octobre 1773. Le
sieur Mazière la remit à la police, qui fit investir le lieu indiqué
par des espions, ayant à leur tête un exempt. Le mardi 19 octobre,
sur les six heures du matin, un particulier quitte la grande route,
descend dans le fossé qui était alors entre le chemin et l'allée du
Cours-la-Reine; il n'était pas directement vis-à-vis le poteau, mais
à vingt pas au-dessus du côté de Paris. A peine est-il descendu dans
le fossé qu'il est assailli par une troupe d'hommes qui sortaient de
dessous le pont de bois qui communiquait du cours au grand chemin
devant les Invalides; d'autres s'étaient mis en embuscade derrière
les arbres.
L'homme attaqué reprend sa canne, et veut remonter le fossé. Il se
sent frappé d'un coup de bâton; il fuit du côté de Paris, appelant
à son secours des charretiers qui passaient sur la route. Les
charretiers accourent; mais l'exempt paraît, et fait arrêter l'homme,
de par le roi. On le garrotte, et on le conduit chez le commissaire
Serrault, rue Saint-Martin. Le commissaire demande à cet homme son
nom et son état. Il répond qu'il se nomme Garnier, et qu'il est
officier de maison chez le comte de l'Aubespine. On l'interroge sur
toutes les démarches qu'il a faites dans la journée du 11 octobre,
jour où la lettre fatale avait été remise chez le sieur Mazière. Il
répond que ses actions n'ayant eu rien alors d'extraordinaire, il lui
serait impossible de rendre le compte qu'on lui demande.
Le commissaire lui enjoint de dire rapidement, et sans chercher,
pourquoi il s'était trouvé au cours, précisément au lieu où il avait
été arrêté, et quelle était la raison qui l'avait fait descendre dans
le fossé à cinq heures et demie du matin.
Garnier fit les réponses les plus détaillées à ce sujet. Son maître,
le comte de l'Aubespine, étant dans l'usage d'aller passer les hivers
dans sa terre de Villebon près Chartres, avait donné à ses gens
l'ordre du départ. Garnier avait retenu une place à la diligence
de Chartres pour le 19 octobre. La voiture devait partir de la rue
Contrescarpe à cinq heures du matin, mais Garnier s'étant éveillé
trop tard, avait cru plus prudent d'aller gagner directement la
grande route, pour ne pas perdre de temps, dans le cas où la voiture
serait partie. Il était vers le milieu du cours, quand un besoin
pressant ne lui permettant pas d'aller plus loin, il descendit dans
le fossé, et fut un moment après arrêté.
Après ce récit, pour la garantie duquel Garnier invoquait le
témoignage du comte de l'Aubespine, le commissaire tira de son
secrétaire la lettre anonyme, et ordonna à Garnier d'en faire
lecture. Dès les premiers mots, Garnier interrompant sa lecture:
«Je ne sais, dit-il, ce que c'est que M. Mazière; jamais je ne l'ai
vu; jamais je n'en ai entendu parler, et je ne sais même pas où il
demeure.» Garnier demanda la permission d'écrire à son maître, on
le lui permit; mais sa lettre ne fut pas envoyée. Le commissaire et
l'exempt crurent y reconnaître la même main qui avait tracé celle
adressée à M. Mazière, et la retinrent comme pièce de conviction.
Enfin, après sept heures d'interrogatoire, Garnier fut conduit en
prison par ordre du commissaire. Le lendemain, vers les sept heures
du soir, le même commissaire, l'exempt et deux autres agens de
police, vinrent prendre le prisonnier pour le conduire à l'hôtel
de l'Aubespine. Malheureusement le comte et la comtesse en étaient
partis le matin avec tout leur monde. On visita la chambre de Garnier
et celle de sa sœur. Tout fut ouvert sans qu'il se présentât le
moindre indice.
Cependant un des hommes de la police étant resté avec le suisse, lui
avait raconté la capture de la veille, en ajoutant que Garnier avait
les mains pleines d'or, lors de son arrestation, et était accompagné
de gens qui avaient pris la fuite. Ce fut sous de semblables couleurs
que cette affaire parvint à la connaissance du public. Un journal
même contribua à les accréditer. On lut dans le _Journal Politique_
ou _Gazette des Gazettes_ de novembre 1773: «Le sieur de Mazière,
riche fermier général, reçut dernièrement une lettre anonyme, par
laquelle on le sommait de déposer secrètement, sous peine de la vie,
trois cent soixante louis dans le tronc d'un arbre bien désigné aux
Champs-Élysées. On communiqua cette lettre au lieutenant-général
de police, et l'auteur de la lettre n'a pas manqué d'être arrêté à
l'endroit qu'on avait indiqué. C'est, dit-on, un officier de bouche
d'une bonne maison, où le sieur de Mazière allait fort souvent.»
Après la visite faite à l'hôtel de l'Aubespine, Garnier fut reconduit
à la prison et mis au secret; mais il ne fut interrogé qu'après une
détention de six jours. Ce second interrogatoire fut à peu de chose
près semblable au premier. Le lieutenant-criminel observa seulement
que Garnier ayant su que le comte devait partir le 20, on voyait
qu'il avait exprès indiqué ce jour, afin qu'il lui fût possible de
prendre l'or en passant, de continuer sa route, et de se mettre ainsi
à l'abri des recherches. Garnier répondit qu'on saurait du comte,
quand on le lui demanderait, qu'il n'avait été question du départ,
pour la première fois, que le 17 octobre; que la lettre écrite au
sieur Mazière étant datée du 11, son innocence était certaine, comme
il le démontrerait à tous autres égards.
Le portier du sieur Mazière fut entendu, et sa déposition était
telle qu'il n'en aurait fallu qu'une seconde du même genre et aussi
bien circonstanciée pour mettre la tête de Garnier sous la hache du
bourreau.
Cependant, si, d'un côté, la procédure semblait accumuler
les charges contre Garnier, il se rencontra, de l'autre, des
circonstances favorables à son innocence. Le 5 novembre, pendant que
l'accusé était dans les cachots, le sieur Mazière reçut une seconde
lettre anonyme, conçue à peu près en ces termes:
«MONSIEUR,
«Vous n'avez qu'un moment encore pour éviter de perdre la vie: si,
dans trois jours, l'argent n'est pas porté au lieu que nous avons
dit, vous êtes un homme mort, nous sommes décidés.»
Une autre lettre fut envoyée le 15 du même mois, dans le même but, au
sieur Mazière. Ces deux nouvelles lettres étaient écrites de la même
main que la première, et certainement elles ne pouvaient être parties
du cachot où Garnier était détenu. Mais les autres indices dont nous
avons parlé préoccupaient tellement les juges, que le Châtelet, après
quatre mois d'instruction, rendit une sentence qui ordonnait un plus
amplement informé de six mois, pendant lesquels le prévenu resterait
en prison.
Ces six mois écoulés, Garnier présenta une requête au parlement, qui
venait d'être réintégré dans ses fonctions. Cette requête donna lieu
à une nouvelle instruction, où Garnier figura comme un homme plein
d'honneur et de probité, d'une fidélité à toute épreuve, très-attaché
à ses parens, et possédant de rares qualités sociales et des vertus
de famille bien précieuses. Ce portrait du prévenu était fourni par
une foule de témoignages dignes de foi.
La comtesse de l'Aubespine, également pénétrée des malheurs et de
l'innocence de Garnier, ne cessait de le recommander à ses juges.
Elle écrivait au procureur du roi: «Tant que les soupçons contre
Garnier, mon officier, ont paru avoir quelque fondement, je n'ai pas
voulu vous importuner en sa faveur, pour donner le temps de découvrir
l'auteur de l'horrible lettre dont on l'accusait, et qu'il était
bien intéressant à M. Mazière de connaître. Mais aujourd'hui qu'on
n'a acquis aucune preuve contre lui, que _même il n'est plus douteux
que ce n'est pas lui qui a écrit et porté la lettre_, je réclame vos
bontés et votre justice, persuadée que je suis de son innocence, et
n'ayant aucun reproche à lui faire du côté de sa probité et de sa
fidélité. Si vous voulez, monsieur, lui faire rendre la liberté, j'en
joindrai la reconnaissance aux sentimens, etc.»
La déposition du portier du sieur Mazière, qui semblait si accablante
pour l'accusé, fut anéantie à la confrontation. Garnier ne put
contenir son indignation quand il fut mis en présence de cet homme.
«Quoi! lui dit-il, vous me reconnaissez, vous m'avez vu chez
vous?--Oui, je vous reconnais, vous aviez un habit gris et un chapeau
uni, quand vous m'avez remis la lettre du 11 octobre.--Mais vingt
personnes déposeront que ce jour-là j'avais un habit vert, une veste
jaune, une culotte noire et un chapeau bordé d'or.--Il n'importe;
c'est que vous avez changé d'habit.--Mais comment voulez-vous que
je sois l'homme du sieur Mazière? je suis dans une maison où il ne
vient jamais: en aucun temps je ne l'ai vu, rien au monde ne nous
a rapprochés; jamais je n'en ai entendu parler.--Vous l'avez vu,
vous le connaissez; il a une affaire personnelle avec le comte de
l'Aubespine, pour laquelle il se rend fréquemment chez lui.»
Le portier se tint ainsi pendant fort long-temps, toujours soutenant
à Garnier qu'il le reconnaissait parfaitement; mais celui-ci le
tourna de tant de manières, et profita si heureusement des détails
dans lesquels ce portier, qui ne dérogeait point, se permit d'entrer
sans discrétion, qu'il finit par l'embarrasser extrêmement. Enfin
le juge dit au portier qu'il ne devait pas s'avancer si fortement,
s'il n'était bien assuré de son fait. Garnier l'attaqua par le
sentiment; il le pria de considérer que son mensonge allait peut-être
lui coûter la vie; il lui mit sous les yeux les suites d'un faux
témoignage reconnu pour celui qui s'en est rendu coupable. Le portier
était ébranlé; il ne savait plus quelle contenance prendre; une
vive rougeur lui couvrait le front; sa langue perdit son assurance,
ses propos n'eurent plus de suite, et il dit au greffier d'écrire
_qu'il croyait seulement reconnaître Garnier, mais qu'il n'était pas
certain, et qu'il parierait dix contre cent_.
La cour sentit toute la nullité d'une pareille déposition, et malgré
quelques difficultés résultant des formes judiciaires, comme il
lui répugnait de retenir plus long-temps dans les fers un accusé
dont l'innocence était complètement démontrée, elle rendit, le 31
juillet 1775, un arrêt qui déchargeait Joseph Garnier des plaintes
et accusations intentées contre lui; ordonnait la radiation de ses
écrous, et lui permettait de faire imprimer et afficher cet arrêt
partout où bon lui semblerait. Quant aux dommages-intérêts qu'il
avait demandés, il fut mis hors de cour.
L'homme innocent fut à la fin reconnu, après plus de dix-huit mois de
prison, de souffrances physiques et morales, de tribulations de toute
espèce; mais on ne découvrit pas le coupable, l'auteur des lettres
anonymes. Si, comme le pensait l'avocat de Garnier, ces lettres
n'étaient réellement pas sérieuses, ne pouvaient l'être, il faut
convenir au moins que c'est un badinage bien cruel que celui qui peut
avoir pour résultat de faire monter un homme innocent sur l'échafaud.
ACCUSATION D'INCENDIE,
OU LES MARTYRS DE MARCEILLAN.
Les provinces, les villes éloignées de la capitale, sont souvent
opprimées par des tyranneaux subalternes, qui pèsent bien autrement
sur l'existence des citoyens que ce que l'on appelle despotisme
gouvernemental. La calomnie, l'injustice, la cruauté même, sont les
armes qu'ils emploient pour ruiner, souvent même pour faire traîner à
la mort, ceux qui ont le malheur de leur résister, ou seulement qui
cherchent à éluder leurs coups.
Le procès dont nous allons parler présente un exemple effrayant
des tribulations qui peuvent affliger des citoyens vertueux et
modestes, qui se croient en sûreté à l'ombre de leur obscurité, de
la droiture de leurs intentions et de l'équité de leurs démarches.
Huit citoyens honnêtes de Marceillan, en Languedoc, furent sur le
point de subir une condamnation capitale et infamante, par l'effet
des manœuvres d'un seul particulier, et, par suite des persécutions
qu'ils essuyèrent, furent surnommés, dans le pays, les _martyrs de
Marceillan_.
Le persécuteur, dans cette affaire, était un sieur Rigaud de Belbèze,
riche habitant de Marceillan, ancien maire de cette ville, et
capitaine garde-côtes. Cet homme était d'un caractère altier, absolu,
difficile; il avait eu des procès avec un grand nombre d'habitans.
Une circonstance assez frivole fut le commencement d'un autre procès,
qui devait avoir des suites bien autrement sérieuses. Le sieur
Lunaret, curé de Marceillan, l'un des pasteurs les plus vénérables du
diocèse d'Agde, avait pour vicaire un jeune homme nommé Cauvet, dont
il était fort mécontent, à cause de son caractère léger et brouillon
et de l'indécence de sa conduite. Ce jeune vicaire mangeait à sa
table. Un jour de carême, en 1773, le curé se disposait à manger deux
œufs, comme à son ordinaire, le vicaire, d'un bout de la table à
l'autre, s'élance sur la main du sieur Lunaret, qui tenait un œuf,
le lui arrache, l'avale, et se livre à des éclats de rire qu'on ne
saurait qualifier, de la part d'un prêtre. Le paisible vieillard
ne répondit à cette insolence que par une réprimande douce et
paternelle. Mais, peu de jours après, le vicaire répéta la scène de
l'œuf, avec la même indécence et les mêmes éclats de rire. Alors le
curé, convaincu de l'inutilité de ses remontrances, et ne voulant pas
nuire à ce jeune prêtre, se borna à lui interdire sa table.
Cauvet crut mettre le public de son côté, en faisant de cette scène
matière à plaisanterie, et en jetant du ridicule sur le curé. Mais le
pasteur était trop estimé et trop considéré pour que cette tentative
réussît. Le plaisant fut généralement hué dans la ville; on entendit
retentir de tous côtés _à l'yoau_, expression patoise qui signifie
_à l'œuf_. On ne s'abordait plus que ce mot à la bouche; ce qui
excitait une bruyante hilarité aux dépens du vicaire.
Enfin on commençait à oublier ce cri de joie; mais le sieur Rigaud,
maire de la ville, crut qu'il était de la dignité de son ministère
de proscrire administrativement le mot _l'yoau_: peut-être aussi
voulait-il faire sa cour à l'évêque d'Agde, protecteur de Cauvet. Il
se jette donc à l'improviste au milieu des rieurs, et, avec toute
la solennité d'un grave magistrat, il leur défend de parler de
l'_œuf_. Une défense verbale ne lui paraissant pas suffisante, il
fait publier, à son de trompe, _de par les maire et consuls, qu'on
ait à ne plus crier à l'yoau_. Un acte de l'autorité aussi ridicule
produisit l'effet qu'on devait en attendre; on rit de l'absurdité de
la défense; le mot mis à l'index retentit plus que jamais, et remplit
toutes les rues de Marceillan.
Furieux de voir son autorité méconnue, son protégé bafoué, et son
ennemi, le curé, l'objet de la considération publique, le maire
écrit au commandant de la province que Marceillan est en combustion;
que l'on n'y respire que le trouble et la révolte. M. le comte de
Périgord, après avoir fait prendre des informations locales, jugea
ces plaintes très-exagérées, et n'y attacha aucune importance.
_L'yoau_ était oublié; tout était paisible; mais la fureur du sieur
Rigaud, sa vanité blessée ne lui permirent pas de rester en paix.
Une nouvelle circonstance lui fournit l'occasion d'exercer sa
vengeance.
Un antique usage à Marceillan, comme dans beaucoup d'autres villes
de France, voulait que le corps de ville allumât un feu de joie la
veille de la Saint-Jean. Ce jour-là des particuliers faisaient aussi
des feux devant leurs portes; la jeunesse se livrait aux bruyans
plaisirs de son âge; on se masquait, on dansait comme au temps du
carnaval. Cette fête ne fut pas oubliée en 1773. Une paysanne endossa
les habits de son mari; elle menait une bande de jeunes gens qui,
masqués et se tenant par la main, dansaient autour du feu. Le public
ne vit dans tout cela qu'un ancien usage, qu'un reste de cette
_grosse joie_, de cette gaîté franche et folâtre qui présidait aux
fêtes de nos bons aïeux.
Mais le sieur Rigaud ne vit pas ces réjouissances du même œil. Il
voulut y trouver une parodie satirique du feu que le corps de ville
avait allumé. Des délateurs, soudoyés par lui, supposèrent que
quelques-uns de ces prétendus séditieux s'étaient vêtus de robes et
de chaperons, pour désigner et insulter les officiers municipaux;
que d'autres s'étaient affublés de soutanes et de rabats, pour
désigner et jouer le vicaire; qu'un des chefs de la sédition, couvert
d'un grand peignoir, s'était promené en cabriolet, donnant des
bénédictions à droite et à gauche dans les rues de Marceillan; qu'on
avait accompagné ces indécences de chansons obscènes et injurieuses.
Enfin le sieur Rigaud présenta ces suppositions comme une preuve
évidente de conspiration flagrante, et s'en plaignit dans un mémoire
qu'il adressa à M. le duc de la Vrillière, gouverneur de la province.
Ce mémoire n'était qu'un tissu de faussetés, qui s'évanouirent devant
les preuves juridiques. Cependant les menées et les intrigues du
maire transpiraient et commençaient à répandre l'inquiétude dans la
ville. Les citoyens songèrent à prendre des précautions pour leur
défense. Une association se forma contre les entreprises du sieur
Rigaud, et quatorze notables habitans de Marceillan constituèrent un
syndicat, par acte du 11 juillet 1773. Cet acte fut accompagné de
la plus grande publicité; quoique peu régulier aux yeux sévères de
la loi, il pouvait être excusé par l'usage presque universel de la
province. Le maire lui-même en avait provoqué un du même genre en
1771. Mais il ne pensait plus de même en 1773. Il vit dans l'acte
du syndicat une levée de boucliers, une conspiration tramée contre
le bon ordre et l'autorité légitime, et il effraya le ministère par
ses rapports mensongers. Vers la fin du mois d'octobre, arriva à
Marceillan un des subdélégués de l'intendance du Languedoc, pour
faire des informations. Il descendit d'abord dans une auberge;
mais le sieur Rigaud s'empressa d'aller l'inviter de loger chez
lui, et l'y emmena en effet. Ce fut dans cette maison que se fit
l'information dont le commissaire était chargé. Treize lettres de
cachet furent le résultat de cette information. Le 3 mars 1774, à
la pointe du jour, trente cavaliers de la maréchaussée entrent dans
Marceillan, pour mettre ces lettres de cachet à exécution. Le sieur
Lunaret, curé, est exilé à trois lieues de sa paroisse; quatre autres
habitans sont exilés à différentes distances; deux sont enfermés
dans le château de Ferrière, et deux autres dans la citadelle de
Nîmes; deux sont mis dans les prisons de Beauregard. La paysanne qui
avait dansé au feu de la Saint-Jean est conduite dans les prisons de
Béziers, et un pauvre journalier est emmené dans celles de Pézenas.
Les prisonniers se remettent volontairement entre les mains de la
maréchaussée, les exilés partent pour leur exil, tous résignés, et
portant sur leur front la sérénité de l'innocence.
Deux jours auparavant cette expédition, c'est-à-dire le 1er mars, le
feu avait pris à un magasin du sieur Rigaud. Ce magasin, contigu à
sa maison, était situé sur la place publique de Marceillan. Toute la
ville, et particulièrement trois ou quatre de ceux qui furent exilés
deux jours après, accoururent au secours; le sieur Rigaud ne perdit
qu'une portion de sa provision de bois, ses fourrages, et la toiture
de son magasin. Mais on remarqua, et cette remarque fut consignée
dans la procédure, que le sieur Rigaud, tranquille au milieu de
ceux qui s'empressaient de venir éteindre le feu, disait: _Laissez,
laissez brûler, tout me sera payé; je suis sûr de mon fait_.