M. de Fornel acheta le fief de Lagerie, paroisse de Sainte-Colombe,

à deux lieues de la Rochefoucault, et il y vécut tranquillement

pendant trois années avec sa femme et sa fille. Son revenu, quoique

borné, suffisait à son ambition et à ses besoins. Il entretenait et

faisait cultiver sa petite terre, et donnait ses momens de loisir à

sa famille et à plusieurs voisins dont la société lui était agréable.

Le 18 février 1770, le sieur de Fornel alla entendre la messe à

Sainte-Colombe; et il dîna, avec sa fille et le curé du lieu, chez

son parent, le sieur Barraud, seigneur de l'endroit. Après le

repas, il renvoya sa fille à pied à Lagerie pour tenir compagnie à

sa mère. Il entendit les vêpres à Sainte-Colombe; le curé l'invita

à dîner pour le lendemain. Il monta à cheval sur les trois heures

et demie après midi, passa par un village voisin pour demander des

journaliers, et revint chez lui. Après avoir fait quelques tours,

tant dans sa métairie qu'ailleurs, pour donner différens ordres,

soit à ses métayers, soit à des journaliers qu'il voulait occuper le

lendemain à divers travaux, il lui prit fantaisie d'aller souper à

Sainte-Colombe et d'y coucher. Comme la nuit était close, on lui fit

quelques représentations sur l'obscurité et le mauvais temps qu'il

faisait; mais il persista et dit qu'il serait de retour le lendemain

de bonne heure. En conséquence il partit.

Mais le lendemain matin, le domestique du sieur Barraud vint, de

la part de son maître, annoncer à madame de Fornel que son mari

avait été assassiné, et qu'on avait trouvé son cadavre dans un

fossé, sur le bord du chemin qui conduit de Sainte-Colombe à la

Rochefoucault. Cette cruelle nouvelle fut bientôt confirmée par

le curé de Sainte-Colombe, accompagné du sieur Barraud, du sieur

Fouchier, avocat, et des nommés Boisnarbaud et Garnaud, charpentiers.

Revenue de son premier saisissement, madame de Fornel leur témoigna

qu'elle voulait découvrir les auteurs de son malheur, et poursuivre

la vengeance de leur attentat. Mais le curé et le sieur Barraud

lui ayant représenté que cette poursuite allait l'engager dans des

frais qui pourraient absorber, et au-delà, sa petite fortune; que,

pour venger la mort du père, la fille et la mère resteraient sans

pain; que l'on pouvait se reposer du soin de la vengeance sur la

justice du lieu, qui la poursuivrait aux dépens de la dame du duché

de la Rochefoucault, la dame de Fornel, vaincue par ces raisons, se

détermina à garder le silence, et crut devoir s'épargner le spectacle

du cadavre ensanglanté de son mari.

La justice se transporta sur le théâtre du crime, et dressa

procès-verbal. Le procureur fiscal rendit plainte le 5 mars suivant,

et obtint permission d'informer. Quatorze témoins furent entendus. Le

17, on lança un décret de prise de corps contre madame de Fornel et

sa fille, contre Bernard Chaput, leur métayer, Louis son fils, et le

nommé Boisnarbaud, charpentier.

Enfin quatre-vingt quatre témoins furent entendus; la mère subit

huit interrogatoires, la fille en subit treize; et le juge de la

Rochefoucault rendit une sentence le 29 mai 1772, qui condamnait à la

question provisoire madame de Fornel et sa fille, Pierre Bordat, leur

domestique, et Bernard Chaput, leur métayer, ainsi que Louis son fils

et Anne sa fille. Par la même sentence, François Chaput, contumace,

était condamné à être rompu.

Voici quelques circonstances dont la calomnie se servit contre madame

de Fornel et les autres accusés. La veille de l'assassinat, cette

dame avait fait tuer deux canards et deux dindons pour les jours

gras, qui devaient avoir lieu la semaine suivante, et elle avait

fait couper la tête aux deux canards sur un gros billot de bois

placé auprès de la porte de la cour, et les deux dindons avaient été

saignés auprès de la même porte. Ce fait servit de fondement à une

foule d'accusations. On prétendit que le sieur de Fornel avait été

assailli à la porte de sa maison de deux coups d'arme à feu, dont le

bruit n'avait excité aucun mouvement de la part de sa femme et de sa

fille; que l'on aperçut, le lendemain de l'assassinat, au matin, du

sang dans la cour, d'où on tira la conséquence que le crime avait été

commis sous les yeux et du consentement des maîtresses de la maison.

Le même jour, de l'eau ayant été répandue dans la salle à manger, on

en induisit que le corps du mari avait été apporté dans cette salle,

que l'on y avait mis fin à ses jours, et que l'on avait lavé les

traces du sang qui avait été répandu sur le carreau. On ajoutait que

la fille de Fornel était présente à cette barbare exécution, qu'elle

y voulut prendre part, et offrit son couteau pour terminer la vie de

son père, qui respirait encore. Ces conjectures se fortifiaient aussi

de ce qu'il n'y avait point de sang dans le lieu où le cadavre avait

été trouvé, ni même à ses habits.

A toutes ces conjectures, dont la justice se prévalait, on en

ajoutait encore d'autres non moins absurdes, non moins révoltantes.

On allait jusqu'à dire que la dame de Fornel avait donné à sa

fille la permission de tremper ses mains dans le sang de son père;

comme s'il était possible qu'une jeune fille de dix-sept ans, qui

chérissait son père, et qui en était chérie, eût pu concevoir le

dessein de le faire assassiner, et surtout en demander la permission

à quelqu'un.

Mais l'information fournissait des faits bien plus graves et plus

détaillés. Deux témoins se réunissaient pour dire que le nommé

Périgord, valet du sieur de Fornel, s'était vanté que c'était

lui-même qui avait tiré le premier coup de fusil; que le sieur de

Fornel ayant voulu se réfugier dans sa cour, lui et son complice le

saisirent, le traînèrent dans la salle où étaient sa femme et sa

fille, et qu'un charpentier, qui était du complot, lui fendit la tête

d'un coup de hache. On alla jusqu'à déposer que la fille même s'était

armée contre la vie de son père, et que les deux coups d'arme à feu

étaient partis de sa main.

Bref, on ne déposa que des ouï-dire absurdes, qui, à ce qu'il paraît,

avaient été répandus et accrédités par le curé de Sainte-Colombe.

Il y avait une voie plus sûre pour arriver à la connaissance de la

vérité, pour décharger les accusés, et découvrir les véritables

coupables. Le sieur de Fornel avait un goût décidé pour la chasse

et pour la pêche: une de ses principales occupations était de faire

la guerre aux braconniers. Il ne connaissait point de danger quand

il s'agissait de les épier ou de les poursuivre. Il avait encore une

attention particulière pour garantir ses bois des entreprises des

paysans. Ceux-ci, qui n'étaient point accoutumés à se voir aussi

strictement exclus de la chasse, de la pêche, et de la faculté de

couper quelques morceaux de bois, ne voyaient pas de bon œil la

rigueur avec laquelle le sieur de Fornel les en excluait. Il est

bien constant que ce propriétaire avait beaucoup d'ennemis parmi les

paysans et les braconniers; et il est plus que probable que c'est là

qu'on aurait pu trouver les meurtriers.

Les juges trouvèrent plus prudent de provoquer contre la mère et la

fille un supplice anticipé qui attaque la justice dans ses fondemens,

par lequel on est sûr de détruire à jamais, par les douleurs les plus

aiguës, la constitution organique d'un accusé dont l'innocence est

en problème, dont l'innocence se manifeste souvent après qu'on lui a

arraché l'usage de ses membres, sans être sûr de pouvoir apprendre

par cette voie s'il est coupable. La torture ne prouve rien, sinon la

barbarie des juges. Les Romains avaient la même opinion sur ce point.

«Les constitutions des empereurs, dit Ulpien, ne veulent pas qu'on

ajoute toujours foi aux aveux arrachés par les tourmens, rien n'étant

moins propre à fixer la vérité, puisqu'il y a des accusés qui sont si

fort au-dessus de la douleur, qu'à quelque excès qu'on la porte, elle

ne leur arrachera jamais une déclaration contraire à leurs intérêts.

D'autres, au contraire, sont si faibles que la crainte de souffrir

leur fera dire tout ce qu'on voudra, et non seulement ils s'avoueront

coupables, mais ils compromettront tous ceux contre qui on leur

suggérera de parler.»

Madame de Fornel appela de l'inique sentence des juges de la

Rochefoucault, qui fut infirmée par arrêt du parlement de Paris du

1er février 1773, lequel déchargea tous les accusés de l'accusation,

et ordonna la radiation de leurs écrous.

MARI ACCUSÉ PAR SA FEMME

D'INCESTE AVEC SA BELLE-FILLE.

«Après le poison et l'assassinat, dit Voltaire, le crime le plus

grand, c'est la calomnie.» Voilà pour la calomnie vulgaire, pour

la calomnie à l'usage des oisifs, des envieux et des ennemis. Mais

si la calomnie vient d'une épouse, d'une femme qui doit être notre

compagne, notre amie, notre consolation; si cette calomnie est de

nature à nous faire monter sur l'échafaud ou à flétrir à jamais notre

honneur; alors quel rang pourra-t-on lui assigner dans l'infernale

hiérarchie du crime?

Le sieur Dub..., d'abord cocher, ensuite marchand de toiles à Lyon,

avait amassé quelque argent et un mobilier assez considérable pour sa

condition. Il épousa, en 1763, une veuve qui avait eu d'un premier

mariage deux filles, l'une mariée à Lyon, l'autre presque majeure.

La dot de cette veuve consistait en deux maisons qui pouvaient

valoir ensemble environ treize mille livres, mais qui étaient grevées

d'hypothèques.

Les six premières années de cette union s'écoulèrent paisiblement; et

le mari, par son économie, par d'heureuses spéculations sur les vins,

augmenta la valeur des maisons de sa femme, éteignit les hypothèques

dont elles étaient grevées, et haussa le prix des loyers.

Une vile cupidité vint troubler le bonheur de cet homme honnête et

laborieux. Sa femme, joignant l'ingratitude à la perversité, forma

avec sa fille aînée le projet de recueillir seules les fruits de la

bonne administration de son mari, et de le priver de la récompense de

ses travaux.

La fille cadette n'entra pas dans le complot; mais elle a aussi son

petit épisode dans cette histoire. Cette pauvre fille avait eu le

malheur de former une liaison avec un garçon vinaigrier, qui mourut,

et la laissa mère sans l'avoir épousée. Dans son embarras, elle se

confia à une blanchisseuse, qui lui promit de lui donner un asile

pour faire ses couches. Elle avoua aussi sa faute et ses chagrins à

son beau-père, qui, touché de compassion, secourut sa belle-fille,

et cacha tout à sa femme, ne soupçonnant pas que sa conduite pût

jamais être le sujet d'une accusation infâme. La jeune fille accoucha

chez sa confidente; on porta l'enfant à l'hôpital, et la mère revint

chez ses parens, après quatre ou cinq jours d'absence, qu'elle

justifia par un mensonge. Elle demeura encore quatre années dans la

maison maternelle; mais, au mois de septembre 1769, sa mère la chassa

de sa maison comme un témoin dont la présence entravait l'exécution

du larcin qu'elle méditait contre son mari.

Un mois après, il s'éleva dans la maison, à l'occasion d'une porte

ouverte, une de ces querelles populaires qui ont lieu si communément

entre locataires de la basse classe. On se prit aux cheveux; il y

eut des coups donnés de part et d'autre; la femme Dub..., compromise

dans la mêlée, s'en retira très-maltraitée. Elle eut l'effronterie

d'attribuer à son mari les blessures qu'elle avait reçues; et, sans

aucune formalité préalable, elle alla secrètement, le 18 octobre, se

faire visiter par le médecin et les chirurgiens de police. Le 28 du

même mois, agissant toujours clandestinement, elle rendit plainte

contre son mari, l'accusant de la maltraiter et de la battre. Elle

demanda la visite et un asile; tout lui fut accordé, sans qu'elle

en profitât. Elle se contenta de se faire visiter par les mêmes

chirurgiens, qui dressèrent leur rapport des contusions dont elle

était marquée.

Toutes les démarches sourdes de cette femme étaient ignorées du mari;

il la trouvait toujours paisible dans sa maison, à sa table et dans

le lit conjugal.

Le 21 novembre, rentrant chez lui, il s'aperçut qu'on lui avait

enlevé son argent, ses papiers et ses effets. Sa femme lui fit une

scène très-vive, et dès le soir même ils se séparèrent. Le mari

porta plainte du vol qui lui avait été fait. La femme se trouva

chargée par les dépositions, et fut sommée de comparaître. Mais, de

son côté, elle poursuivit sa demande en séparation. Elle articula

d'abord des sévices et mauvais traitemens, et mit sur le compte de

son mari les contusions dont elle portait les marques, s'appuyant, à

cet égard, des deux rapports des chirurgiens. Au lieu de fournir la

preuve de ces faits, elle ajouta quelque temps après une accusation

atroce; elle prétendit que son mari avait voulu l'empoisonner. De

là la nécessité de fuir un homme dont la seule présence lui devenait

insupportable, et qui remplissait sa vie d'amertume et d'angoisses.

Le mari niait tous ces attentats comme calomnieux, et réclamait la

restitution des effets que sa femme lui avait enlevés.

Cependant la femme obtenait des provisions, et ne poursuivait

plus la procédure, ne produisant ni preuves ni témoins des faits

qu'elle avait allégués. Mais au bout de deux années, son imagination

s'échauffe tout-à-coup, son ressentiment s'envenime; à l'accusation

monstrueuse d'empoisonnement, elle en ajoute une nouvelle plus

odieuse encore; le 25 octobre 1771, elle accuse son mari et sa fille

cadette de s'être souillés du crime d'inceste en 1764, et d'en avoir

exposé le fruit le 25 mars 1765. Cette fille cadette était retirée,

depuis son expulsion de la maison paternelle, dans l'hôpital d'une

petite ville, où elle prodiguait ses soins aux pauvres malades.

La fille absente fut assignée à son de trompe. Le mari, arrêté et

entendu, obtint d'être élargi provisoirement. Alors la femme demanda

la jonction de l'instance en séparation avec la plainte criminelle,

et fut mise en possession des revenus des maisons, les parties étant

renvoyées à quinzaine sur le fond. Par une seconde sentence, le juge

prononça la séparation de corps.

Le mari appela de ces deux jugemens au conseil supérieur de Lyon.

La femme se trouvait ainsi placée dans une situation qui devenait

de jour en jour plus embarrassante. Son principal objet, c'était

d'obtenir la séparation; c'était ce qui l'avait poussée à multiplier

les accusations contre son mari. D'un autre côté, quand son cœur

eût été assez atroce pour envisager, de sang-froid, son mari sur un

bûcher et sa fille sur l'échafaud, la honte seule d'un rôle aussi

odieux aurait dû suffire pour la faire rougir de sa conduite, et

l'amener à rétracter ses accusations calomnieuses. Elle se trouvait

donc pressée entre la crainte et la nécessité de justifier ses

premières démarches, et sa demande en séparation. Cette alternative

rendit sa défense singulière. Il fallait soutenir que son accusation

n'était pas téméraire et dénuée de fondement, et éviter d'en

compléter les preuves.

Le défenseur de Dub... attaqua de front l'accusation, la battit en

ruine, et mit tout-à-fait à nu la turpitude de la femme accusatrice.

«Qu'ajouter encore? dit-il en terminant. Les jurisconsultes dans

leurs décisions, les magistrats dans leurs jugemens, les lois dans

leurs dispositions, les empereurs dans leurs décrets, la justice

dans ses principes, la nature dans ses sentimens, se réunissent,

s'élèvent, et combattent avec indignation contre la masse informe des

procédures de la femme Dub..., et contre tous les projets barbares

qu'elle a formés dans sa colère.»

L'arrêt, rendu en 1773, déclara inadmissible la preuve de l'inceste,

annula la procédure faite devant le premier juge, mit les parties

hors de cour sur la demande en séparation, et ordonna que la femme

Dub... se retirerait dans un couvent pendant deux années; peine trop

peu sévère pour un monstre furieux et dénaturé qui, pour satisfaire

une vile cupidité, avait inventé les plus infâmes calomnies, et

méconnu les plus doux sentimens de la nature, ceux d'épouse et de

mère.

AUDACE D'UN ASSASSIN GRACIÉ.

Un meurtrier, dévoué par les lois au supplice, triomphait lorsqu'il

devait trembler encore; il croyait son forfait effacé par la grâce

émanée en sa faveur de la clémence royale; il confondait la vengeance

publique avec la réparation particulière, et il osait demander des

dommages-intérêts, parce que ses meubles avaient été saisis par

les parens de celui qu'il avait immolé dans sa fureur. La justice

indignée infligea au criminel gracié la punition dont la loi

permettait encore de le frapper, protégeant, en cette circonstance,

non seulement une famille mutilée, mais encore la morale publique

outragée.

César Despiney, commissaire à Terrier, âgé d'environ trente-cinq

ans, était connu pour homme d'honneur. Il se distinguait par ses

talens et ses connaissances. Sa famille le chérissait, et il était en

possession de l'estime publique.

Denis Grangier, commis aux aides depuis vingt ans, prétendait avoir

reçu le jour d'un magistrat; mais sa conduite semblait démentir

sa naissance. Cet homme, violent par caractère, chercha querelle

à Despiney dans une partie de jeu, et lui donna publiquement un

soufflet. Ils avaient l'un et l'autre porté les armes au service

du roi. Grangier alla publier partout l'affront qu'il avait fait à

Despiney. Celui-ci, homme raisonnable et paisible, eut le courage de

mépriser un tel ennemi.

Cependant Grangier continuait de répandre dans la petite ville de

Montmerle des propos injurieux pour Despiney; il l'accusait hautement

de lâcheté. De faux braves comme lui répétaient ces propos; ils

excitaient Despiney à la vengeance. On prétendit qu'il avait écrit

une lettre insultante à Grangier; mais on soutenait que les termes

de cette lettre n'étaient pas de son style, et que cet écrit anonyme

était d'une plume ignorante et grossière.

On ajoutait que Despiney n'eut jamais le projet de se battre en duel

avec un adversaire trop connu pour avoir l'habitude de se battre en

lâche.

Despiney revient à Montmerle au mois de février 1771. Il entend dire

de toutes parts que Grangier le brave et cherche à le déshonorer.

Indigné d'un tel procédé, il se présenta plusieurs fois chez Grangier

pour l'engager à cesser ses propos. Une pareille démarche aurait dû

ramener l'insolent agresseur à de meilleurs sentimens. Mais, loin de

là; le 26 février, à neuf heures du soir, Despiney fut assassiné de

deux coups de fusil, dans la rue que Grangier habitait.

Despiney, en sortant de table, s'était rendu chez Grangier pour lui

porter des paroles de paix, et son barbare ennemi lui donna la mort.

Il frappe, on n'ouvre pas; il se retire; mais Grangier, qui était

derrière la porte, avait préparé un fusil à deux coups. Il attendait,

pour s'en servir, que Despiney fût éloigné. Despiney n'eut pas fait

vingt pas pour reprendre le chemin de sa maison, que le traître lui

tira un premier coup de fusil qui l'atteignit à l'épaule, et ne le

blessa que légèrement. L'infortuné se retourne pour se défendre, il

porte la main à son épée; elle est à peine dégagée du fourreau, qu'il

est atteint d'un second coup à la tempe, à la joue et à la gorge, du

côté gauche. Il tombe, et se traîne à quelques pas. Un voisin entend

sa voix lamentable; il court à lui, il voit un homme nageant dans

son sang; il dit, avec cette horreur qu'inspire un pareil spectacle:

_Hélas! c'est M. Despiney._--Oui, c'est moi, répondit-il d'une voix

expirante; oui, c'est moi.... Telles furent ses dernières paroles.

Despiney n'eut pas la force de nommer son assassin. Il était évident

que Grangier était l'auteur du crime; c'était le seul ennemi de

Despiney. Ce fut aussi le seul habitant de Montmerle que la voix

publique accusa de ce forfait. Le meurtrier s'accusa lui-même par sa

fuite, ou du moins par le soin qu'il prit de se cacher.

Cependant, à la première nouvelle de cet assassinat, le ministère

public rendit plainte, et l'on fit une information. Pendant cet

intervalle, Grangier sollicita et obtint des lettres de grâce; puis

il se rendit secrètement à Trévoux et fit présenter ses lettres le

28 mai; elles furent entérinées le lendemain, sans qu'aucun des

parens de Despiney y fût appelé, et tout se fit avec une telle

précipitation, que la dame Despiney et ses enfans n'en eurent aucune

connaissance; ils ne l'apprirent qu'en voyant reparaître l'assassin

à Montmerle. Il se hâta d'y revenir aussitôt qu'il fut certain de

l'impunité; il bravait le public; il bravait la mère et les parens

de sa victime. Un soir même il eut l'audace d'insulter et d'attaquer

le frère du malheureux qu'il avait assassiné. On conçoit aisément

toute l'indignation de ce frère exaspéré: _Lâche assassin_, lui

dit-il, _veux-tu tremper aussi tes mains dans mon sang?_ Grangier

ne répondit à ce reproche légitime que par de nouvelles injures, et

par des bravades: _Je puis te faire raison_, disait-il. Despiney

était sur le point de se livrer aux mouvemens d'une juste vengeance,

lorsque heureusement quelques personnes le retinrent. Mais Grangier

ne s'en tint pas à cet outrage nouveau, il osa porter plainte, ayant

néanmoins la prudence de ne pas poursuivre une procédure qui aurait

pu jeter quelque lumière sur sa conduite.

Quelle horreur ne devaient pas éprouver les parens de l'infortuné

Despiney en rencontrant à tout moment sur leur chemin cet infâme

meurtrier! Ils mirent donc tout en œuvre pour se délivrer de son

odieuse présence. Grangier était insolvable; ils l'attaquèrent en

dommages-intérêts pour lesquels il serait sujet à la contrainte par

corps.

«Que l'assassin vive, disait l'avocat de la famille Despiney, puisque

la miséricorde du souverain l'a soustrait au glaive des lois; qu'il

échappe à des condamnations pécuniaires dont son insolvabilité

l'affranchit; qu'il en obtienne même contre les parens de celui qu'il

a assassiné, comme il ne rougit pas d'y conclure, ils sacrifieront

volontiers le faible patrimoine de leurs ancêtres, pourvu qu'il

soit à jamais banni de leur présence; mais qu'ils aient au moins la

consolation de le voir s'éloigner d'eux, et qu'ils ne soient plus

exposés au frémissement qu'ils éprouvent à l'aspect d'un assassin.»

Ces accens d'une douleur si légitime furent entendus de la justice.

Par arrêt du 9 mai 1773, Grangier fut condamné à payer aux parens de

Despiney la somme de six mille livres par forme de réparation civile,

et à s'abstenir des villes de Montmerle et de Belleville, avec

défense d'approcher de dix lieues desdites villes.

PARRICIDE

DE LOUIS-ANTOINE CHABERT.

Le parricide, ce crime horrible, inconnu chez plusieurs grandes

nations de l'antiquité, n'est venu que trop souvent épouvanter les

peuples modernes. Est-ce un reste des mœurs implantées chez nous par

les barbares qui venaient, par essaims, porter le fer et le feu dans

nos belles contrées? Est-ce plutôt le résultat de notre éducation

vicieuse et de l'affaiblissement toujours progressif de l'autorité

paternelle? Quoi qu'il en soit, malgré la punition rigoureuse

infligée au parricide, ce forfait n'ensanglante que trop de pages de

nos fastes criminels.

Antoine Chabert, marchand de chevaux à Paris, jouissait d'une honnête

aisance, acquise dans son commerce. Il vivait paisiblement au sein

de sa famille, remplissant avec une honorable exactitude ses devoirs

de citoyen et de père. Il voyait avec plaisir que son fils pourrait

lui succéder dans son commerce de chevaux, et il prenait toutes ses

mesures pour mettre le plus prochainement ce projet à exécution.

Avec des dispositions aussi paternelles, l'infortuné Chabert était

bien éloigné de penser que ce fils, l'objet de ses travaux et de sa

sollicitude, serait capable d'attenter à ses jours.

Louis-Antoine Chabert jouissait d'une trop grande liberté pour un

jeune homme de son âge; le père était trop occupé des affaires de son

commerce pour surveiller toutes ses actions; de sorte que le fils

avait formé des liaisons peu propres à lui inspirer des sentimens

d'honneur et de probité. Mais il fallait aussi qu'il eût le cœur

naturellement vicieux pour concevoir le projet criminel dont nous

allons parler.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 11 / 17 段