Chollet, qui d'abord l'accueillirent avec des injures, et lui
ordonnèrent de les suivre. Game les suivit librement. Là s'étaient
assemblés le sieur Chaix, la femme Bergeret, la dame Chollet, le
sieur Achard, son père, tous juges qui l'avaient condamné avant
de l'entendre. Il fut traité comme un voleur avéré; les commis
conseillaient de le faire mourir sous le bâton; on proposa de le
faire arrêter sur-le-champ.
Il arriva à Game ce qui arrive presque infailliblement à tout homme
innocent, mais pauvre; il se plaignit inutilement. Il prit tous
ses voisins à témoin des outrages qu'il avait essuyés, et fit des
démarches pour en demander réparation. Cependant le vrai filou,
qui ignorait le tumulte qu'il avait occasioné, continuait ses
friponneries. Il alla prendre d'abord chez le sieur Maron, marchand
cirier, quarante livres de bougie, toujours avec une carte et une
signature supposées. Il se présenta ensuite chez d'autres marchands
de bougies, auxquels il fit le même tour.
Game fut encore accusé de ces vols. Le sieur Maron le fit arrêter, et
conduire en prison.
Néanmoins les témoignages en faveur de l'innocence de Game
s'élevaient de tous côtés; tous ceux qui l'avaient vu continuellement
le matin même où l'on disait qu'il avait volé s'efforcèrent de
détromper les accusateurs; mais ceux-ci s'étaient trop avancés pour
se rétracter; d'abord ils avaient imaginé que Game était coupable,
ensuite ils le jurèrent.
Jusqu'alors Game pouvait prouver qu'il était innocent, mais on ne
connaissait pas le coupable. Le sieur Baley, négociant de Lyon,
avait, sans le savoir, le secret de l'innocence de Game; le véritable
filou était un de ses anciens domestiques, nommé Barrat. Ce Barrat
était convaincu d'un vol avec effraction; échappé des mains de la
justice, sans autre profession que celle de filou, il avait déjà
demandé, en plusieurs endroits, des marchandises, sous le nom du
sieur Baley, son ancien maître, qui en fut bientôt instruit. Le sieur
Baley, afin de prévenir des erreurs si fâcheuses, remit à plusieurs
négocians une carte sur laquelle était sa vraie signature, en les
priant de ne rien délivrer à quiconque présenterait un billet de sa
part, sans confronter les écritures. Un de ces négocians qui savait
l'aventure de Game entrevit tout-à-coup la lumière; il demanda
des explications au sieur Baley, quel était le signalement de ce
Barrat. C'était un homme de trente à trente-cinq ans, ordinairement
vêtu d'une veste de ratine grise frisée; c'étaient ses traits, sa
figure; en un mot, c'était lui. Il restait un trait plus décisif à
reconnaître, l'écriture des fausses cartes; on les montre au sieur
Baley, et tout aussitôt il reconnaît l'écriture de son domestique,
et fait voir des copies entières de lettres de la main de Barrat;
il fait voir le même caractère d'écriture sur d'autres cartes,
avec lesquelles il avait volé sous son nom. Enfin, pour comble de
conviction, Barrat était fugitif, ou se cachait.
Il ne restait donc qu'à ouvrir les portes de la prison du malheureux
Game, mais il n'était plus temps, il était déjà condamné.
Après une procédure très-irrégulière, dans laquelle des dépositions
absurdes ou mensongères furent accueillies sans examen, Game, par
sentence du 11 mars 1773, avait été condamné à trois jours de pilori,
à la marque, et à neuf ans de galères. Il interjeta appel de ce
jugement, et présenta au conseil supérieur une requête pour être
admis à ses faits justificatifs.
Mais, par une fatalité presque sans exemple, au moment où toute
l'instruction sur l'appel était faite, lorsque le jour du jugement
était fixé, ce jour-là même Game succomba sous le poids d'une maladie
que l'air des cachots, corrompu par le séjour des eaux qui s'y
étaient introduites dans un débordement, lui avait fait contracter.
Au moment où on se préparait à lui faire lecture de son arrêt, il
fallut le transporter à l'Hôtel-Dieu, où il expira quelques instans
après.
La veuve de Game se rendit personnellement appelante de la sentence
qui avait condamné son mari, et obtint un arrêt sur requête, qui lui
permit d'intimer qui bon lui semblerait. Elle intima tous les témoins
entendus dans l'information, et demanda qu'ils fussent condamnés à
lui payer trente mille livres de dommages-intérêts.
Pendant que cet appel s'instruisait, on découvrit de nouveaux faits
qui assuraient de plus en plus la justification de l'infortuné
Game. Le conseil supérieur de Lyon rendit un arrêt, en 1774, qui
donnait acte à M. le procureur-général de la plainte rendue par lui
contre le nommé Barrat, indiqué par les défenseurs de Game comme le
vrai coupable des vols imputés à celui-ci; ordonnait de surseoir à
faire droit sur l'appel interjeté par la veuve Game de la sentence
prononcée contre son mari; et renvoyait les témoins de la demande
formée contre eux en dommages-intérêts.
L'INNOCENCE
AUX PRISES AVEC LA CALOMNIE.
Parmi les événemens bizarres qui figurent dans l'histoire des crimes
et des malheurs de l'humanité, il en est peu d'aussi extraordinaire
que l'affaire du sieur Gonod, avocat en parlement. Il présente
un effrayant tableau de l'abus qu'on peut faire des lois, et des
manœuvres criminelles auxquelles peuvent avoir recours l'intérêt
et la calomnie, pour faire périr l'innocence sous le glaive de la
justice. On doit s'intéresser d'autant plus au sort de cet infortuné,
qu'il n'est point de citoyen qui ne puisse être menacé des mêmes
tribulations, et qui ne soit exposé à périr victime des machinations
calomnieuses de ses ennemis. On ne saurait donc trop multiplier les
exemples qui peuvent mettre l'innocence à l'abri des peines que les
législateurs n'ont instituées que pour l'effroi et la punition des
seuls vrais coupables.
Le sieur Cy......, avait augmenté ses domaines d'une partie du fief
d'Artemare, dont il s'était emparé. Il y avait vingt années qu'il
avait la jouissance de cette possession, et tout semblait lui en
garantir la propriété incommutable, lorsqu'un arrêt du parlement de
Dijon, du 17 août 1750, réintégra le sieur Gonod dans l'héritage de
ses pères. De là cette haine implacable, cette violente animosité du
sieur Cy...... contre le sieur Gonod, passions qui se manifestèrent
bientôt, à l'occasion d'une malheureuse aventure.
Le 7 octobre 1768, vers les neuf heures du soir, le sieur Cy......
se rendait chez le sieur Garin, dont la maison n'était qu'à un
quart de lieue du château d'Artemare. Il marchait précédé de Joseph
Gojoz-Vellaz, son _granger_, qui portait une lanterne. Ils étaient
au milieu de l'avenue, lorsqu'un coup de fusil se fit entendre, et
vint frapper grièvement au bras Joseph Gojoz-Vellaz. Ils arrivèrent
en cet état chez le sieur Garin, et lui racontèrent le danger
qu'ils venaient de courir; mais dans ces premiers instans, bien
loin d'inculper, de soupçonner même le sieur Gonod, ils avouèrent
ingénument qu'il leur avait été impossible de voir l'assassin. Joseph
Gojoz-Vellaz retourna le soir chez lui, à Artemare. Le 10 du même
mois d'octobre, son état devenant plus alarmant, il fut transféré à
l'hôpital de la ville de Belley, et le 23 il y mourut de sa blessure.
Cependant, le lendemain même de l'assassinat, le sieur Cy......
avait fait d'inutiles recherches pour en découvrir l'auteur. Mais
ses idées de vengeance vinrent à son secours. Le sieur Gonod,
qu'il détestait depuis le jugement du 17 août, vint s'offrir à son
imagination; il résolut de le désigner comme l'auteur de l'assassinat
de Joseph Gojoz-Vellaz, et de faire tous ses efforts pour le perdre.
En conséquence, il dressa lui-même deux requêtes ou plaintes, l'une
en son nom, l'autre en celui de son granger. Dans cette dernière, il
dénonçait nommément le sieur Gonod comme assassin, et dans la sienne
il le désignait seulement comme étant un particulier d'Artemare.
Il présenta ces deux requêtes au juge de Valromey; et elles furent
communiquées au procureur-fiscal, qui donna aussitôt ses conclusions.
Ce qui embarrassait d'abord le sieur Cy......, c'est que la voix
publique rejetait les soupçons qu'il s'efforçait de faire tomber sur
le sieur Gonod. Il lui fallait d'ailleurs un juge complaisant, et il
n'en trouvait pas dans le tribunal auquel il avait porté plainte.
Il eut recours, dans cette perplexité, au sieur Bon......, assesseur
de la maréchaussée, à Belley. Un des parens de cet officier, auquel
le sieur Cy...... avait intenté un procès criminel pour vol,
était justement soupçonné d'avoir commis l'assassinat dont Joseph
Gojoz-Vellaz avait péri victime. Ce juge, très-intéressé à trouver un
autre coupable que son parent, proposa au sieur Cy...... de diriger
l'instruction du procès contre le sieur Gonod, et de l'immoler à
sa haine, s'il voulait, de son côté, consentir à n'inquiéter ni
rechercher en aucune manière son parent. Le sieur Cy...... accepta
l'offre avec empressement; la trame fut ourdie entre eux; le coupable
fut écarté, et l'innocent sacrifié.
Mais tous les obstacles n'étaient pas surmontés. L'affaire n'était
point de la compétence de la maréchaussée. Gojoz-Vellaz était mort
le 23 octobre: comment l'introduire sur la scène? Rien n'arrête les
hommes que la haine et la vengeance animent. On supprime les requêtes
présentées à la justice de Valromey; on se dispose à en donner de
nouvelles en la maréchaussée. _Le 28 octobre_, le sieur Cy......
va trouver à Vouglans le sieur Ro..... procureur au bailliage de
Belley, qui devient volontairement son complice. Tandis que le sieur
Cy...... dresse, écrit et signe la requête sous son nom, le praticien
prévaricateur, sans _procuration spéciale_, signe une autre requête
sous le nom de Gojoz-Vellaz, décédé, qu'il n'avait jamais vu ni
connu. Inquiet sur les suites de sa prévarication, il est à l'instant
rassuré par le sieur Cy......, qui lui dit d'un ton ferme: _Soyez
tranquille, je suis maître de la date_.
Ces deux nouvelles requêtes, signées du procureur Ro.....,
provoquèrent de la part du sieur Bon...... une ordonnance qu'il
antidata _du 10 octobre_, et qu'il rendit du consentement du
procureur du roi, quoique ce magistrat fût absent. Le sieur Bon......
ne déposa ces requêtes au greffe que le 13 novembre suivant; le
lendemain, le greffier lui délivra une commission pour faire assigner
des témoins. Cet assesseur, faisant ainsi tout à la fois les
fonctions incompatibles de juge et de partie publique, remit lui-même
cette commission à un cavalier de la maréchaussée, avec ordre
d'assigner sept témoins. Ces témoins étaient pour la plupart ou les
domestiques ou les agens du sieur Cy...... qui les avait endoctrinés
et qui avait payé leur complaisance d'un écu de six livres qu'il
remit à Guillaume Sevoz, son valet, l'un d'entre eux, afin de les
faire boire avant de déposer.
L'information ne répondit point cependant à l'attente des auteurs
de la trame, car le procureur du roi, à qui la procédure avait été
communiquée, déclara qu'il n'y avait pas lieu à un décret, mais
simplement à une plus ample information par la voie du monitoire. Le
sieur Bon......, craignant le résultat du monitoire, sans l'attendre,
sans conclusions du ministère public, sans preuves, sans indices,
décerna et écrivit lui-même, sur une feuille volante, séparée de la
procédure, un décret de prise de corps contre le sieur Gonod, qu'il
data du 4 décembre 1768. Ce décret, aussi barbare qu'irrégulier,
lancé contre un citoyen connu, domicilié, en possession de l'estime
publique, fut accompagné d'une précaution inusitée en pareil cas.
Le sieur Bon...... enjoignit aux cavaliers de la maréchaussée,
chargés de l'exécution, de se faire assister d'un menuisier ou d'un
charpentier, et de faire enfoncer les portes du domicile du sieur
Gonod, dans le cas où elles se trouveraient fermées.
De son côté, le sieur Cy...... fit les plus grands efforts pour
soutenir son accusation calomnieuse. Les faits les moins croyables,
des faits même physiquement impossibles, furent impudemment publiés
par lui. _Le sieur Gonod_, s'écriait-il, _est l'assassin; il a été
reconnu à la lueur du coup de fusil_: comme si cette lueur, aussi
prompte qu'un éclair, permettait de démêler, dans la nuit, les traits
de celui qui tire. Dans cette espèce de frénésie qui l'agitait, armé
lui-même d'un fusil, et suivi de cavaliers de maréchaussée, il se
rendit, le dimanche 18 décembre 1768, aux portes de l'église d'Yon,
paroisse du sieur Gonod, qui, en ce moment même y entendait la messe,
et affecta de le chercher au milieu du peuple assemblé; car son
dessein n'était pas alors de l'arrêter. Son but était d'effrayer le
sieur Gonod, et de l'obliger à fuir, pour lui faire son procès par
contumace. Mais le sieur Cy...... perdit le fruit de son stratagème,
et ne recueillit que la honte de l'avoir mis en œuvre. Tout le monde
resta convaincu de l'innocence de Gonod; et celui-ci, rassuré par le
témoignage de sa conscience, alla lui-même au devant de ses ennemis.
En effet, les 22 et 24 décembre, il fit signifier au procureur du roi
en la maréchaussée, au sieur Cy......, et aux héritiers de Joseph
Gojoz-Vellaz, un acte extrajudiciaire, par lequel, après s'être
plaint des atteintes mortelles qu'on portait à sa réputation, il leur
remontra que la maréchaussée était incompétente pour la poursuite
du crime horrible qu'on avait la noirceur de lui imputer, et leur
déclara qu'il était appelant du décret de prise de corps lancé
témérairement contre lui. Cet acte tomba entre les mains du sieur
Bon.....; mais il se garda bien d'en donner avis au procureur du
roi, de sorte que l'on n'y fit pas de réponse. On parut même alors
suspendre les poursuites; mais l'explosion se préparait en silence.
On se détermina enfin à mettre à exécution le décret de prise
de corps, avant la publication du monitoire. Le 5 février, cinq
cavaliers, la baïonnette au bout du fusil, se transportent chez
le sieur Gonod, l'arrêtent, le saisissent au sein de sa famille,
l'arrachent des bras de son épouse et de ses enfans, et le traînent à
pied, en plein jour, dans les prisons de la ville de Belley. Arrivé
dans ce séjour affreux, le sieur Gonod demande copie du décret de
prise de corps, pour connaître les motifs de son emprisonnement; on
le lui refuse. Bientôt il est conduit dans la chambre du conseil,
et interrogé. Il proteste contre l'illégalité de son jugement, et
somme ses accusateurs de fournir les preuves de son crime. Mais on
avait de trop bonnes raisons pour être sourd à ses réclamations. On
ne saurait se faire une juste idée de l'iniquité qui présida à toute
cette procédure. Cette conduite donna lieu au sieur Gonod de faire
au procureur du roi une nouvelle sommation, par laquelle, après
s'être plaint de toutes les injustices et vexations qu'il essuyait,
de l'incompétence notoire des officiers de la maréchaussée, et de
leurs prévarications aux ordonnances, il le priait de faire publier
le monitoire dans plusieurs paroisses, où on ne l'avait pas fait par
malignité, et de requérir son renvoi au présidial de Bourg, pour y
faire juger la compétence.
A la lecture de cette sommation, qui lui fut remise, le sieur
Bon...... la supprima encore. Il s'irrita, il s'emporta, courut à la
prison, fit venir le sieur Gonod, le traita avec dureté. «Je vous
défends, lui dit-il d'un ton menaçant, de vous défendre, sous peine
d'être chargé de chaînes.» Puis, s'adressant à la femme du concierge
de la prison, il lui prescrivit de ne plus laisser entrer aucun
huissier, ni aucune autre personne auprès du sieur Gonod, sous peine
d'être punie. De semblables menaces annonçaient clairement quelles
étaient les vues criminelles de l'assesseur. Déjà le père du sieur
Gonod, vieillard vénérable, croit voir traîner son fils à l'échafaud;
sa sollicitude paternelle se le représente expirant ignominieusement
sur la roue; ses organes affaiblis par l'âge ne peuvent supporter une
pareille idée; bientôt il succombe au chagrin qui l'accable.
Le sieur Gonod lui-même, déchiré par la douleur que lui cause la
mort d'un père qu'il chérit, en butte à la rage de ses ennemis, qui
accroît chaque jour les horreurs de sa position, est atteint d'une
maladie violente qui fait craindre pour ses jours; et cependant
personne ne peut le visiter; tout accès est interdit aux parens, aux
consolateurs, aux amis. A la vue de l'état périlleux où il se trouve,
ses persécuteurs ne peuvent dissimuler leur perfide joie. Le désir
qu'ils éprouvent de le voir périr dans les fers, sous l'opprobre du
préjugé qu'élèvent contre lui la nature de l'accusation et la rigueur
des traitemens, leur inspire, en présence de plusieurs personnes, un
pari infâme et scandaleux. L'un parie _qu'il mourra_, l'autre qu'il
_ne mourra pas_. De plus, le sieur Bon...... ne cesse d'annoncer
publiquement que le _sieur Gonod ne sortira des prisons que pour
avoir les bras et les jambes cassés sur un échafaud_.
Cependant un des parens de la victime adresse un mémoire au chef de
la justice; et aussitôt le sieur Bon...... reçoit l'ordre d'envoyer
à Paris un extrait de la procédure. L'assesseur est déconcerté; il
craint qu'on ne lui arrache sa victime; mais l'ordre est précis, il
faut y obéir.
Dans ces circonstances, la famille de Gonod, justement alarmée de la
position de son malheureux parent, fit les plus vives instances au
sieur Bon...... pour obtenir la permission de faire transférer son
prisonnier à l'hôpital de Belley, en le faisant garder à vue et à
leurs frais. «Non, répondit cet homme barbare, non, le sieur Gonod ne
sortira pas de prison: qu'il crève, ce coquin! Pourquoi a-t-il porté
des plaintes contre moi au chef de la justice?»
Mais bientôt arriva l'ordre de faire juger la compétence, et, malgré
toutes ses ruses, l'assesseur ne put l'éluder. Le tribunal de Bourg,
par jugement du 11 mai 1769, renvoya l'affaire à la justice de
Valromey, dans l'étendue de laquelle le délit avait été commis. Alors
l'innocence de Gonod parut dans tout son jour. Les deux principaux
témoins de ses accusateurs furent convaincus de faux témoignage, et
constitués prisonniers; et la justice de Valromey rendit, le 19 août
1769, un arrêt qui renvoyait Gonod de l'accusation portée contre
lui, et condamnait les deux faux témoins, Guillaume Sevoz et Claude
Gojoz-Vellaz, le premier à la marque et à trois années de galères, le
second à un an de bannissement; chacun à cent livres d'amende, et en
quinze cents livres de dommages-intérêts envers le sieur Gonod.
Sur l'appel _a minima_, interjeté par le ministère public, la
cause fut déférée à l'autorité du parlement de Dijon; et le sieur
Gonod, encore faible et languissant, fut transféré, avec les deux
faux témoins, dans les prisons de Dijon. Enfin, le 6 mai 1770, le
sieur Gonod fut renvoyé définitivement de la fausse et calomnieuse
accusation intentée contre lui, et rendu à la liberté, avec
permission de poursuivre les faux témoins. Par suite de l'information
qui fut faite à sa demande, la conduite odieuse des sieurs Cy......
et Bon...... fut dévoilée, et ils furent décrétés de prise de corps.
L'affaire se jugea le 19 juillet 1771. Une affluence considérable
de spectateurs brûlait du désir de voir éclater la vengeance due à
un innocent si cruellement persécuté. Un moment le glaive de Thémis
plana sur la tête des coupables. Le ministère public demanda la peine
de mort contre les deux faux témoins, et des peines afflictives
contre les sieurs Cy......, Bon...... et Ro......, avec des
dommages-intérêts en faveur du sieur Gonod. Mais il ne plut pas au
parlement de rendre le triomphe de l'innocence aussi complet; il mit
hors de cour les trois calomniateurs, et adoucit les premières peines
portées contre les faux témoins.
LE MAGICIEN PICARD.
Le charlatanisme prend toutes les formes, s'introduit dans tous les
états, exploite toutes les conditions. C'est un véritable Protée
qui, malgré le progrès des lumières, fera encore bien long-temps
des dupes. Le dix-huitième siècle, avec sa complexion toute
philosophique, n'en a pas moins applaudi à une foule de jongleurs
qui jouaient leurs rôles, en plein vent, à la face du peuple et des
magistrats.
Il est des fripons qui n'en imposent pas moins, quoique procédant sur
des théâtres plus obscurs. A l'aide de quelques paroles emphatiques,
d'un ton plein d'assurance, d'une certaine adresse à prendre des
informations et à en tirer parti, ils se font passer pour sorciers,
et trouvent des dupes toujours prêtes à les croire aux dépens de leur
bourse.
Un paysan picard, adonné à l'escroquerie, trouva plus commode, pour
son exploitation, de se donner pour devin et sorcier; et depuis
1769, époque de ses premières liaisons avec le diable, il se faisait
un fort joli revenu de la sottise de ses compatriotes. Il paraît que
sa science embrassait plus d'un genre de secrets et d'opérations
merveilleuses.
Une de ses premières dupes fut un meunier qui aurait voulu que le
vent ne fît pas tourner d'autres moulins que le sien. Notre magicien
s'engagea à rendre immobiles les moulins de ses confrères, et reçut
un à-compte sur sa récompense. Content de ce premier essai, il en
fit un second sur un autre meunier, et ne fut pas moins heureux
que la première fois; mais il prescrivit à celui-ci un pèlerinage
à Notre-Dame de Liesse, et voulut faire signer au meunier un pacte
avec le diable. Celui-ci n'accepta pas cette dernière condition du
marché, et paya au prétendu sorcier une somme de cent vingt livres.
Notre devin tira une somme encore plus forte de la bourse d'un
autre meunier, qui, séduit par les contorsions et les simagrées
qu'il faisait en sa présence, et qu'il donnait pour des sortiléges,
avait été, lui et ses enfans, en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse,
toujours dans la pieuse intention d'empêcher les moulins de ses
voisins de tourner.
Le rusé Picard offrait toujours à ses cliens de signer un pacte
avec le diable; mais cette clause n'était jamais acceptée. Il avait
d'autres ressources pour les gens qui n'avaient pas de moulins à
faire tourner; il leur offrait de leur faire découvrir, par sa magie,
des trésors cachés dans leurs maisons. Un pauvre laboureur lui donna
cent livres, qui formaient peut-être son vrai et unique trésor, pour
en chercher un qu'il ne trouva point.
On ne s'attendrait pas sans doute à compter parmi les dupes de ce
fripon un notaire, dont l'état suppose une éducation moins vulgaire,
une pratique plus déliée et des connaissances au-dessus de celles
des simples paysans. Il en trouva un assez crédule pour se laisser
escamoter une somme de cent deux livres et du linge, à condition
qu'il retrouverait des contrats égarés.
Cependant deux années suffirent pour user le crédit de ce nouveau
sorcier. Les moulins à vent tournaient comme à l'ordinaire pour
tous les meuniers, sans distinction; les faiseurs de pèlerinage
ne trouvèrent point de trésors dans leurs maisons; le notaire ne
retrouva pas ses contrats égarés. Tous les yeux furent dessillés.
L'indignation de se voir ainsi trompés succéda à leur duperie. On
dénonça l'escroc, et la justice, sans aucune crainte du diable, dont
il se disait l'ami, s'empara du sorcier.
Son procès lui fut fait par le lieutenant criminel du bailliage de
Roye, et par sentence du 18 octobre 1771, il fut condamné à demeurer
sur la place publique de la ville de Roye, depuis onze heures du
matin jusqu'à une heure de l'après-midi, exposé à la vue du public,
avec un écriteau devant et derrière portant ces mots: _Escroc
prétendu magicien, profanateur des choses saintes_; à être ensuite
fustigé, marqué et banni pour neuf ans.
Sur l'appel _a minima_, le parlement, par arrêt du 7 avril 1772,
fit quelques modifications à cette sentence: il le condamna au
carcan pendant trois jours avec l'écriteau au front; et au lieu d'un
bannissement de neuf ans, à neuf ans de galères.
ASSASSINAT DE M. DE FORNEL,
IMPUTÉ FAUSSEMENT A SA FEMME ET A SA FILLE.
Le chevalier de Fornel, servant sous les ordres de M. de Longueville,
dans l'île de la Martinique, s'y maria en 1743, et revint en France à
la sollicitation de sa famille, en 1765. Il n'avait eu de son mariage
qu'une seule fille, Madelaine-Aimée de Fornel.