Game s'y rendit en effet; il y trouva les deux commis du sieur

Chollet, qui d'abord l'accueillirent avec des injures, et lui

ordonnèrent de les suivre. Game les suivit librement. Là s'étaient

assemblés le sieur Chaix, la femme Bergeret, la dame Chollet, le

sieur Achard, son père, tous juges qui l'avaient condamné avant

de l'entendre. Il fut traité comme un voleur avéré; les commis

conseillaient de le faire mourir sous le bâton; on proposa de le

faire arrêter sur-le-champ.

Il arriva à Game ce qui arrive presque infailliblement à tout homme

innocent, mais pauvre; il se plaignit inutilement. Il prit tous

ses voisins à témoin des outrages qu'il avait essuyés, et fit des

démarches pour en demander réparation. Cependant le vrai filou,

qui ignorait le tumulte qu'il avait occasioné, continuait ses

friponneries. Il alla prendre d'abord chez le sieur Maron, marchand

cirier, quarante livres de bougie, toujours avec une carte et une

signature supposées. Il se présenta ensuite chez d'autres marchands

de bougies, auxquels il fit le même tour.

Game fut encore accusé de ces vols. Le sieur Maron le fit arrêter, et

conduire en prison.

Néanmoins les témoignages en faveur de l'innocence de Game

s'élevaient de tous côtés; tous ceux qui l'avaient vu continuellement

le matin même où l'on disait qu'il avait volé s'efforcèrent de

détromper les accusateurs; mais ceux-ci s'étaient trop avancés pour

se rétracter; d'abord ils avaient imaginé que Game était coupable,

ensuite ils le jurèrent.

Jusqu'alors Game pouvait prouver qu'il était innocent, mais on ne

connaissait pas le coupable. Le sieur Baley, négociant de Lyon,

avait, sans le savoir, le secret de l'innocence de Game; le véritable

filou était un de ses anciens domestiques, nommé Barrat. Ce Barrat

était convaincu d'un vol avec effraction; échappé des mains de la

justice, sans autre profession que celle de filou, il avait déjà

demandé, en plusieurs endroits, des marchandises, sous le nom du

sieur Baley, son ancien maître, qui en fut bientôt instruit. Le sieur

Baley, afin de prévenir des erreurs si fâcheuses, remit à plusieurs

négocians une carte sur laquelle était sa vraie signature, en les

priant de ne rien délivrer à quiconque présenterait un billet de sa

part, sans confronter les écritures. Un de ces négocians qui savait

l'aventure de Game entrevit tout-à-coup la lumière; il demanda

des explications au sieur Baley, quel était le signalement de ce

Barrat. C'était un homme de trente à trente-cinq ans, ordinairement

vêtu d'une veste de ratine grise frisée; c'étaient ses traits, sa

figure; en un mot, c'était lui. Il restait un trait plus décisif à

reconnaître, l'écriture des fausses cartes; on les montre au sieur

Baley, et tout aussitôt il reconnaît l'écriture de son domestique,

et fait voir des copies entières de lettres de la main de Barrat;

il fait voir le même caractère d'écriture sur d'autres cartes,

avec lesquelles il avait volé sous son nom. Enfin, pour comble de

conviction, Barrat était fugitif, ou se cachait.

Il ne restait donc qu'à ouvrir les portes de la prison du malheureux

Game, mais il n'était plus temps, il était déjà condamné.

Après une procédure très-irrégulière, dans laquelle des dépositions

absurdes ou mensongères furent accueillies sans examen, Game, par

sentence du 11 mars 1773, avait été condamné à trois jours de pilori,

à la marque, et à neuf ans de galères. Il interjeta appel de ce

jugement, et présenta au conseil supérieur une requête pour être

admis à ses faits justificatifs.

Mais, par une fatalité presque sans exemple, au moment où toute

l'instruction sur l'appel était faite, lorsque le jour du jugement

était fixé, ce jour-là même Game succomba sous le poids d'une maladie

que l'air des cachots, corrompu par le séjour des eaux qui s'y

étaient introduites dans un débordement, lui avait fait contracter.

Au moment où on se préparait à lui faire lecture de son arrêt, il

fallut le transporter à l'Hôtel-Dieu, où il expira quelques instans

après.

La veuve de Game se rendit personnellement appelante de la sentence

qui avait condamné son mari, et obtint un arrêt sur requête, qui lui

permit d'intimer qui bon lui semblerait. Elle intima tous les témoins

entendus dans l'information, et demanda qu'ils fussent condamnés à

lui payer trente mille livres de dommages-intérêts.

Pendant que cet appel s'instruisait, on découvrit de nouveaux faits

qui assuraient de plus en plus la justification de l'infortuné

Game. Le conseil supérieur de Lyon rendit un arrêt, en 1774, qui

donnait acte à M. le procureur-général de la plainte rendue par lui

contre le nommé Barrat, indiqué par les défenseurs de Game comme le

vrai coupable des vols imputés à celui-ci; ordonnait de surseoir à

faire droit sur l'appel interjeté par la veuve Game de la sentence

prononcée contre son mari; et renvoyait les témoins de la demande

formée contre eux en dommages-intérêts.

L'INNOCENCE

AUX PRISES AVEC LA CALOMNIE.

Parmi les événemens bizarres qui figurent dans l'histoire des crimes

et des malheurs de l'humanité, il en est peu d'aussi extraordinaire

que l'affaire du sieur Gonod, avocat en parlement. Il présente

un effrayant tableau de l'abus qu'on peut faire des lois, et des

manœuvres criminelles auxquelles peuvent avoir recours l'intérêt

et la calomnie, pour faire périr l'innocence sous le glaive de la

justice. On doit s'intéresser d'autant plus au sort de cet infortuné,

qu'il n'est point de citoyen qui ne puisse être menacé des mêmes

tribulations, et qui ne soit exposé à périr victime des machinations

calomnieuses de ses ennemis. On ne saurait donc trop multiplier les

exemples qui peuvent mettre l'innocence à l'abri des peines que les

législateurs n'ont instituées que pour l'effroi et la punition des

seuls vrais coupables.

Le sieur Cy......, avait augmenté ses domaines d'une partie du fief

d'Artemare, dont il s'était emparé. Il y avait vingt années qu'il

avait la jouissance de cette possession, et tout semblait lui en

garantir la propriété incommutable, lorsqu'un arrêt du parlement de

Dijon, du 17 août 1750, réintégra le sieur Gonod dans l'héritage de

ses pères. De là cette haine implacable, cette violente animosité du

sieur Cy...... contre le sieur Gonod, passions qui se manifestèrent

bientôt, à l'occasion d'une malheureuse aventure.

Le 7 octobre 1768, vers les neuf heures du soir, le sieur Cy......

se rendait chez le sieur Garin, dont la maison n'était qu'à un

quart de lieue du château d'Artemare. Il marchait précédé de Joseph

Gojoz-Vellaz, son _granger_, qui portait une lanterne. Ils étaient

au milieu de l'avenue, lorsqu'un coup de fusil se fit entendre, et

vint frapper grièvement au bras Joseph Gojoz-Vellaz. Ils arrivèrent

en cet état chez le sieur Garin, et lui racontèrent le danger

qu'ils venaient de courir; mais dans ces premiers instans, bien

loin d'inculper, de soupçonner même le sieur Gonod, ils avouèrent

ingénument qu'il leur avait été impossible de voir l'assassin. Joseph

Gojoz-Vellaz retourna le soir chez lui, à Artemare. Le 10 du même

mois d'octobre, son état devenant plus alarmant, il fut transféré à

l'hôpital de la ville de Belley, et le 23 il y mourut de sa blessure.

Cependant, le lendemain même de l'assassinat, le sieur Cy......

avait fait d'inutiles recherches pour en découvrir l'auteur. Mais

ses idées de vengeance vinrent à son secours. Le sieur Gonod,

qu'il détestait depuis le jugement du 17 août, vint s'offrir à son

imagination; il résolut de le désigner comme l'auteur de l'assassinat

de Joseph Gojoz-Vellaz, et de faire tous ses efforts pour le perdre.

En conséquence, il dressa lui-même deux requêtes ou plaintes, l'une

en son nom, l'autre en celui de son granger. Dans cette dernière, il

dénonçait nommément le sieur Gonod comme assassin, et dans la sienne

il le désignait seulement comme étant un particulier d'Artemare.

Il présenta ces deux requêtes au juge de Valromey; et elles furent

communiquées au procureur-fiscal, qui donna aussitôt ses conclusions.

Ce qui embarrassait d'abord le sieur Cy......, c'est que la voix

publique rejetait les soupçons qu'il s'efforçait de faire tomber sur

le sieur Gonod. Il lui fallait d'ailleurs un juge complaisant, et il

n'en trouvait pas dans le tribunal auquel il avait porté plainte.

Il eut recours, dans cette perplexité, au sieur Bon......, assesseur

de la maréchaussée, à Belley. Un des parens de cet officier, auquel

le sieur Cy...... avait intenté un procès criminel pour vol,

était justement soupçonné d'avoir commis l'assassinat dont Joseph

Gojoz-Vellaz avait péri victime. Ce juge, très-intéressé à trouver un

autre coupable que son parent, proposa au sieur Cy...... de diriger

l'instruction du procès contre le sieur Gonod, et de l'immoler à

sa haine, s'il voulait, de son côté, consentir à n'inquiéter ni

rechercher en aucune manière son parent. Le sieur Cy...... accepta

l'offre avec empressement; la trame fut ourdie entre eux; le coupable

fut écarté, et l'innocent sacrifié.

Mais tous les obstacles n'étaient pas surmontés. L'affaire n'était

point de la compétence de la maréchaussée. Gojoz-Vellaz était mort

le 23 octobre: comment l'introduire sur la scène? Rien n'arrête les

hommes que la haine et la vengeance animent. On supprime les requêtes

présentées à la justice de Valromey; on se dispose à en donner de

nouvelles en la maréchaussée. _Le 28 octobre_, le sieur Cy......

va trouver à Vouglans le sieur Ro..... procureur au bailliage de

Belley, qui devient volontairement son complice. Tandis que le sieur

Cy...... dresse, écrit et signe la requête sous son nom, le praticien

prévaricateur, sans _procuration spéciale_, signe une autre requête

sous le nom de Gojoz-Vellaz, décédé, qu'il n'avait jamais vu ni

connu. Inquiet sur les suites de sa prévarication, il est à l'instant

rassuré par le sieur Cy......, qui lui dit d'un ton ferme: _Soyez

tranquille, je suis maître de la date_.

Ces deux nouvelles requêtes, signées du procureur Ro.....,

provoquèrent de la part du sieur Bon...... une ordonnance qu'il

antidata _du 10 octobre_, et qu'il rendit du consentement du

procureur du roi, quoique ce magistrat fût absent. Le sieur Bon......

ne déposa ces requêtes au greffe que le 13 novembre suivant; le

lendemain, le greffier lui délivra une commission pour faire assigner

des témoins. Cet assesseur, faisant ainsi tout à la fois les

fonctions incompatibles de juge et de partie publique, remit lui-même

cette commission à un cavalier de la maréchaussée, avec ordre

d'assigner sept témoins. Ces témoins étaient pour la plupart ou les

domestiques ou les agens du sieur Cy...... qui les avait endoctrinés

et qui avait payé leur complaisance d'un écu de six livres qu'il

remit à Guillaume Sevoz, son valet, l'un d'entre eux, afin de les

faire boire avant de déposer.

L'information ne répondit point cependant à l'attente des auteurs

de la trame, car le procureur du roi, à qui la procédure avait été

communiquée, déclara qu'il n'y avait pas lieu à un décret, mais

simplement à une plus ample information par la voie du monitoire. Le

sieur Bon......, craignant le résultat du monitoire, sans l'attendre,

sans conclusions du ministère public, sans preuves, sans indices,

décerna et écrivit lui-même, sur une feuille volante, séparée de la

procédure, un décret de prise de corps contre le sieur Gonod, qu'il

data du 4 décembre 1768. Ce décret, aussi barbare qu'irrégulier,

lancé contre un citoyen connu, domicilié, en possession de l'estime

publique, fut accompagné d'une précaution inusitée en pareil cas.

Le sieur Bon...... enjoignit aux cavaliers de la maréchaussée,

chargés de l'exécution, de se faire assister d'un menuisier ou d'un

charpentier, et de faire enfoncer les portes du domicile du sieur

Gonod, dans le cas où elles se trouveraient fermées.

De son côté, le sieur Cy...... fit les plus grands efforts pour

soutenir son accusation calomnieuse. Les faits les moins croyables,

des faits même physiquement impossibles, furent impudemment publiés

par lui. _Le sieur Gonod_, s'écriait-il, _est l'assassin; il a été

reconnu à la lueur du coup de fusil_: comme si cette lueur, aussi

prompte qu'un éclair, permettait de démêler, dans la nuit, les traits

de celui qui tire. Dans cette espèce de frénésie qui l'agitait, armé

lui-même d'un fusil, et suivi de cavaliers de maréchaussée, il se

rendit, le dimanche 18 décembre 1768, aux portes de l'église d'Yon,

paroisse du sieur Gonod, qui, en ce moment même y entendait la messe,

et affecta de le chercher au milieu du peuple assemblé; car son

dessein n'était pas alors de l'arrêter. Son but était d'effrayer le

sieur Gonod, et de l'obliger à fuir, pour lui faire son procès par

contumace. Mais le sieur Cy...... perdit le fruit de son stratagème,

et ne recueillit que la honte de l'avoir mis en œuvre. Tout le monde

resta convaincu de l'innocence de Gonod; et celui-ci, rassuré par le

témoignage de sa conscience, alla lui-même au devant de ses ennemis.

En effet, les 22 et 24 décembre, il fit signifier au procureur du roi

en la maréchaussée, au sieur Cy......, et aux héritiers de Joseph

Gojoz-Vellaz, un acte extrajudiciaire, par lequel, après s'être

plaint des atteintes mortelles qu'on portait à sa réputation, il leur

remontra que la maréchaussée était incompétente pour la poursuite

du crime horrible qu'on avait la noirceur de lui imputer, et leur

déclara qu'il était appelant du décret de prise de corps lancé

témérairement contre lui. Cet acte tomba entre les mains du sieur

Bon.....; mais il se garda bien d'en donner avis au procureur du

roi, de sorte que l'on n'y fit pas de réponse. On parut même alors

suspendre les poursuites; mais l'explosion se préparait en silence.

On se détermina enfin à mettre à exécution le décret de prise

de corps, avant la publication du monitoire. Le 5 février, cinq

cavaliers, la baïonnette au bout du fusil, se transportent chez

le sieur Gonod, l'arrêtent, le saisissent au sein de sa famille,

l'arrachent des bras de son épouse et de ses enfans, et le traînent à

pied, en plein jour, dans les prisons de la ville de Belley. Arrivé

dans ce séjour affreux, le sieur Gonod demande copie du décret de

prise de corps, pour connaître les motifs de son emprisonnement; on

le lui refuse. Bientôt il est conduit dans la chambre du conseil,

et interrogé. Il proteste contre l'illégalité de son jugement, et

somme ses accusateurs de fournir les preuves de son crime. Mais on

avait de trop bonnes raisons pour être sourd à ses réclamations. On

ne saurait se faire une juste idée de l'iniquité qui présida à toute

cette procédure. Cette conduite donna lieu au sieur Gonod de faire

au procureur du roi une nouvelle sommation, par laquelle, après

s'être plaint de toutes les injustices et vexations qu'il essuyait,

de l'incompétence notoire des officiers de la maréchaussée, et de

leurs prévarications aux ordonnances, il le priait de faire publier

le monitoire dans plusieurs paroisses, où on ne l'avait pas fait par

malignité, et de requérir son renvoi au présidial de Bourg, pour y

faire juger la compétence.

A la lecture de cette sommation, qui lui fut remise, le sieur

Bon...... la supprima encore. Il s'irrita, il s'emporta, courut à la

prison, fit venir le sieur Gonod, le traita avec dureté. «Je vous

défends, lui dit-il d'un ton menaçant, de vous défendre, sous peine

d'être chargé de chaînes.» Puis, s'adressant à la femme du concierge

de la prison, il lui prescrivit de ne plus laisser entrer aucun

huissier, ni aucune autre personne auprès du sieur Gonod, sous peine

d'être punie. De semblables menaces annonçaient clairement quelles

étaient les vues criminelles de l'assesseur. Déjà le père du sieur

Gonod, vieillard vénérable, croit voir traîner son fils à l'échafaud;

sa sollicitude paternelle se le représente expirant ignominieusement

sur la roue; ses organes affaiblis par l'âge ne peuvent supporter une

pareille idée; bientôt il succombe au chagrin qui l'accable.

Le sieur Gonod lui-même, déchiré par la douleur que lui cause la

mort d'un père qu'il chérit, en butte à la rage de ses ennemis, qui

accroît chaque jour les horreurs de sa position, est atteint d'une

maladie violente qui fait craindre pour ses jours; et cependant

personne ne peut le visiter; tout accès est interdit aux parens, aux

consolateurs, aux amis. A la vue de l'état périlleux où il se trouve,

ses persécuteurs ne peuvent dissimuler leur perfide joie. Le désir

qu'ils éprouvent de le voir périr dans les fers, sous l'opprobre du

préjugé qu'élèvent contre lui la nature de l'accusation et la rigueur

des traitemens, leur inspire, en présence de plusieurs personnes, un

pari infâme et scandaleux. L'un parie _qu'il mourra_, l'autre qu'il

_ne mourra pas_. De plus, le sieur Bon...... ne cesse d'annoncer

publiquement que le _sieur Gonod ne sortira des prisons que pour

avoir les bras et les jambes cassés sur un échafaud_.

Cependant un des parens de la victime adresse un mémoire au chef de

la justice; et aussitôt le sieur Bon...... reçoit l'ordre d'envoyer

à Paris un extrait de la procédure. L'assesseur est déconcerté; il

craint qu'on ne lui arrache sa victime; mais l'ordre est précis, il

faut y obéir.

Dans ces circonstances, la famille de Gonod, justement alarmée de la

position de son malheureux parent, fit les plus vives instances au

sieur Bon...... pour obtenir la permission de faire transférer son

prisonnier à l'hôpital de Belley, en le faisant garder à vue et à

leurs frais. «Non, répondit cet homme barbare, non, le sieur Gonod ne

sortira pas de prison: qu'il crève, ce coquin! Pourquoi a-t-il porté

des plaintes contre moi au chef de la justice?»

Mais bientôt arriva l'ordre de faire juger la compétence, et, malgré

toutes ses ruses, l'assesseur ne put l'éluder. Le tribunal de Bourg,

par jugement du 11 mai 1769, renvoya l'affaire à la justice de

Valromey, dans l'étendue de laquelle le délit avait été commis. Alors

l'innocence de Gonod parut dans tout son jour. Les deux principaux

témoins de ses accusateurs furent convaincus de faux témoignage, et

constitués prisonniers; et la justice de Valromey rendit, le 19 août

1769, un arrêt qui renvoyait Gonod de l'accusation portée contre

lui, et condamnait les deux faux témoins, Guillaume Sevoz et Claude

Gojoz-Vellaz, le premier à la marque et à trois années de galères, le

second à un an de bannissement; chacun à cent livres d'amende, et en

quinze cents livres de dommages-intérêts envers le sieur Gonod.

Sur l'appel _a minima_, interjeté par le ministère public, la

cause fut déférée à l'autorité du parlement de Dijon; et le sieur

Gonod, encore faible et languissant, fut transféré, avec les deux

faux témoins, dans les prisons de Dijon. Enfin, le 6 mai 1770, le

sieur Gonod fut renvoyé définitivement de la fausse et calomnieuse

accusation intentée contre lui, et rendu à la liberté, avec

permission de poursuivre les faux témoins. Par suite de l'information

qui fut faite à sa demande, la conduite odieuse des sieurs Cy......

et Bon...... fut dévoilée, et ils furent décrétés de prise de corps.

L'affaire se jugea le 19 juillet 1771. Une affluence considérable

de spectateurs brûlait du désir de voir éclater la vengeance due à

un innocent si cruellement persécuté. Un moment le glaive de Thémis

plana sur la tête des coupables. Le ministère public demanda la peine

de mort contre les deux faux témoins, et des peines afflictives

contre les sieurs Cy......, Bon...... et Ro......, avec des

dommages-intérêts en faveur du sieur Gonod. Mais il ne plut pas au

parlement de rendre le triomphe de l'innocence aussi complet; il mit

hors de cour les trois calomniateurs, et adoucit les premières peines

portées contre les faux témoins.

LE MAGICIEN PICARD.

Le charlatanisme prend toutes les formes, s'introduit dans tous les

états, exploite toutes les conditions. C'est un véritable Protée

qui, malgré le progrès des lumières, fera encore bien long-temps

des dupes. Le dix-huitième siècle, avec sa complexion toute

philosophique, n'en a pas moins applaudi à une foule de jongleurs

qui jouaient leurs rôles, en plein vent, à la face du peuple et des

magistrats.

Il est des fripons qui n'en imposent pas moins, quoique procédant sur

des théâtres plus obscurs. A l'aide de quelques paroles emphatiques,

d'un ton plein d'assurance, d'une certaine adresse à prendre des

informations et à en tirer parti, ils se font passer pour sorciers,

et trouvent des dupes toujours prêtes à les croire aux dépens de leur

bourse.

Un paysan picard, adonné à l'escroquerie, trouva plus commode, pour

son exploitation, de se donner pour devin et sorcier; et depuis

1769, époque de ses premières liaisons avec le diable, il se faisait

un fort joli revenu de la sottise de ses compatriotes. Il paraît que

sa science embrassait plus d'un genre de secrets et d'opérations

merveilleuses.

Une de ses premières dupes fut un meunier qui aurait voulu que le

vent ne fît pas tourner d'autres moulins que le sien. Notre magicien

s'engagea à rendre immobiles les moulins de ses confrères, et reçut

un à-compte sur sa récompense. Content de ce premier essai, il en

fit un second sur un autre meunier, et ne fut pas moins heureux

que la première fois; mais il prescrivit à celui-ci un pèlerinage

à Notre-Dame de Liesse, et voulut faire signer au meunier un pacte

avec le diable. Celui-ci n'accepta pas cette dernière condition du

marché, et paya au prétendu sorcier une somme de cent vingt livres.

Notre devin tira une somme encore plus forte de la bourse d'un

autre meunier, qui, séduit par les contorsions et les simagrées

qu'il faisait en sa présence, et qu'il donnait pour des sortiléges,

avait été, lui et ses enfans, en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse,

toujours dans la pieuse intention d'empêcher les moulins de ses

voisins de tourner.

Le rusé Picard offrait toujours à ses cliens de signer un pacte

avec le diable; mais cette clause n'était jamais acceptée. Il avait

d'autres ressources pour les gens qui n'avaient pas de moulins à

faire tourner; il leur offrait de leur faire découvrir, par sa magie,

des trésors cachés dans leurs maisons. Un pauvre laboureur lui donna

cent livres, qui formaient peut-être son vrai et unique trésor, pour

en chercher un qu'il ne trouva point.

On ne s'attendrait pas sans doute à compter parmi les dupes de ce

fripon un notaire, dont l'état suppose une éducation moins vulgaire,

une pratique plus déliée et des connaissances au-dessus de celles

des simples paysans. Il en trouva un assez crédule pour se laisser

escamoter une somme de cent deux livres et du linge, à condition

qu'il retrouverait des contrats égarés.

Cependant deux années suffirent pour user le crédit de ce nouveau

sorcier. Les moulins à vent tournaient comme à l'ordinaire pour

tous les meuniers, sans distinction; les faiseurs de pèlerinage

ne trouvèrent point de trésors dans leurs maisons; le notaire ne

retrouva pas ses contrats égarés. Tous les yeux furent dessillés.

L'indignation de se voir ainsi trompés succéda à leur duperie. On

dénonça l'escroc, et la justice, sans aucune crainte du diable, dont

il se disait l'ami, s'empara du sorcier.

Son procès lui fut fait par le lieutenant criminel du bailliage de

Roye, et par sentence du 18 octobre 1771, il fut condamné à demeurer

sur la place publique de la ville de Roye, depuis onze heures du

matin jusqu'à une heure de l'après-midi, exposé à la vue du public,

avec un écriteau devant et derrière portant ces mots: _Escroc

prétendu magicien, profanateur des choses saintes_; à être ensuite

fustigé, marqué et banni pour neuf ans.

Sur l'appel _a minima_, le parlement, par arrêt du 7 avril 1772,

fit quelques modifications à cette sentence: il le condamna au

carcan pendant trois jours avec l'écriteau au front; et au lieu d'un

bannissement de neuf ans, à neuf ans de galères.

ASSASSINAT DE M. DE FORNEL,

IMPUTÉ FAUSSEMENT A SA FEMME ET A SA FILLE.

Le chevalier de Fornel, servant sous les ordres de M. de Longueville,

dans l'île de la Martinique, s'y maria en 1743, et revint en France à

la sollicitation de sa famille, en 1765. Il n'avait eu de son mariage

qu'une seule fille, Madelaine-Aimée de Fornel.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 10 / 17 段