faire, le 26 juillet 1770, à son fils et à sa bru, une sommation qui
leur enjoignait d'évacuer sa maison dans les vingt-quatre heures.
Montbailli, étonné, atterré de cette détermination, court aussitôt
se jeter aux genoux de sa mère, dans l'espoir de la fléchir. Il
lui exprime la douleur que lui cause la démarche qu'elle vient de
faire; il baigne ses mains de larmes; elle est attendrie; la nature
reprend ses droits sur ce cœur plus aigri que méchant. Il profita de
ce moment pour la conjurer au nom du plus tendre amour de ne point
se séparer de ses enfans; il lui exposa le danger d'une pareille
solitude pour une femme de son âge; il lui rappela les périls qu'elle
avait déjà courus. Enfin, désarmée par ses prières, et prête à
renoncer à son projet, elle répondit avec douceur: _Nous verrons cela
demain_. Ces paroles annonçaient assez de meilleures dispositions. En
effet, un instant après, elle vint, en signe de réconciliation passer
une heure avec ses enfans; ensuite elle se retira dans sa chambre
pour se livrer à sa funeste habitude.
Les jeunes époux s'applaudissaient de cet heureux changement, mais
une scène horrible les attendait à leur réveil.
C'était le 28 juillet 1770. Une ouvrière frappe à cinq heures du
matin à la porte, et demande à parler à la veuve. Montbailli et
sa femme étaient couchés; cette dernière était encore endormie.
Montbailli se lève, et dit à l'ouvrière que sa mère n'est pas
éveillée. On attend son réveil; mais au bout de quelque temps,
l'heure ordinaire étant passée, et aucun mouvement ne se faisant
entendre dans sa chambre, on entre, et l'on trouve la vieille femme
renversée sur un petit coffre, près de son lit, l'œil droit meurtri
d'une plaie assez profonde, faite par un coin du coffre sur lequel
elle était tombée, le visage livide et enflé, quelques gouttes de
sang échappées du nez, dans lequel il s'était formé un caillot
considérable. Il était clair pour tous ceux qui voulaient le voir
qu'elle avait succombé à une apoplexie foudroyante, en sortant de son
lit et en se débattant. L'usage ou plutôt l'abus des liqueurs fortes
a produit plus d'une fois de ces accidens funestes.
A cette vue, le fils s'écrie: _Ah! mon Dieu, ma mère est morte!_
et il tombe sans connaissance. Sa femme se lève à ce cri, elle
accourt dans la chambre, appelle au secours; les voisins arrivent;
un médecin vient, il examine le corps de la mère; elle a cessé de
vivre; il saigne le fils, qui revient enfin à lui. Tous les assistans
consolent Montbailli et sa femme. Tout se passe selon l'usage; le
corps est enseveli et inhumé au temps prescrit; les scellés sont
apposés, l'inventaire est dressé; tout se fait sans trouble, sans
récrimination.
Cependant la voix de la populace, qui est presque toujours absurde,
cette voix qui, comme le dit Voltaire, n'est point une voix, mais
un cri de brutes, ne garda pas long-temps le silence sur cet
événement d'ailleurs vulgaire. Quelques commères désœuvrées se
mettent à raisonner ou plutôt à déraisonner sur la mort de la mère
Montbailli; et notez qu'aucune d'elles n'avait rien vu de tout ce
qu'on vient de raconter. L'une se ressouvient qu'il y avait eu un
peu de mésintelligence entre la mère et les enfans quelque temps
auparavant. Une autre fait remarquer qu'on a vu quelques gouttes de
sang sur un des bas du fils Montbailli. C'était un peu de sang qui
avait jailli sur lui pendant sa saignée. Au dire de plusieurs de ces
bêtes malignes, c'est peut-être le sang de la mère. On en vient à
conjecturer que Montbailli et sa femme l'ont assassinée pour hériter
d'elle. Mais comment cela? La mère Montbailli ne laisse pas de bien.
Oh! alors ils l'ont tuée par esprit de vengeance. Enfin ils l'ont
tuée, c'est évident. C'est ainsi que se forme l'opinion publique. Dès
le lendemain, ce propos passe de bouche en bouche dans la populace;
le crime est regardé certain, et l'on désigne hautement les coupables.
La rumeur devint si bruyante, si imposante, que les juges de
Saint-Omer sont obligés de faire arrêter Montbailli et sa femme. On
les interroge séparément; nulle apparence de preuves, nul indice.
D'ailleurs le tribunal connaissait la conduite et le caractère des
deux époux; il ne put les condamner. Mais, par égard pour la rumeur
publique, il ordonna un plus ample informé d'un an, et les accusés
devaient demeurer en prison pendant tout ce temps. Le magistrat
qui faisait les fonctions de procureur du roi en appela _a minima_
au conseil d'Artois, tribunal souverain de la province. Appeler _a
minima_, c'est demander que celui qui a été condamné à une peine en
subisse une plus forte. Le conseil souverain d'Artois se fit un
mérite d'être plus sévère que celui de Saint-Omer. Sans interroger
les témoins nécessaires, sans confronter les accusés avec les
autres témoins entendus, les juges eurent la barbarie de condamner
Montbailli à être rompu vif, et à expirer dans les flammes, et
sa femme à être brûlée vive. Ce luxe de peines, appliquées aussi
légèrement, révolterait même dans la relation des mœurs d'un peuple
anthropophage.
La femme de Montbailli, âgée de vingt-quatre ans, était enceinte; on
attendit ses couches pour exécuter son arrêt, et elle resta chargée
de fers dans un cachot d'Arras. Son mari fut reconduit à Saint-Omer
pour y subir son jugement, protestant toujours de son innocence.
Mais, plein de patience, de douceur et de résignation, il leva les
yeux au ciel en arrivant au lieu du supplice. Le bourreau lui coupa
d'abord la main droite: «On ferait bien de la couper, dit-il, si
elle avait commis un parricide.» Deux moines qui l'exhortaient, ou
plutôt qui semblaient ajouter à ses tortures, le pressaient, dans les
intervalles des coups de barres, d'avouer son crime. Il leur dit:
«Pourquoi vous obstinez-vous à me presser de mentir? Prenez-vous
devant Dieu ce crime sur vous? Laissez-moi mourir innocent.»
Tous les assistans fondaient en larmes. Cette même populace, dont
les propos indiscrets avaient causé la mort de cet infortuné, le
regardait comme un saint, comme un martyr: on alla même jusqu'à
recueillir ses cendres.
Cependant le bûcher allait bientôt se rallumer pour sa femme; elle
avançait dans sa grossesse. Le bourreau se préparait à réclamer sa
proie. Voltaire, instruit de cette infortune, adressa un mémoire au
chef suprême de la magistrature en France. La révision du procès fut
remise entre les mains d'un nouveau conseil établi dans Arras.
Ce tribunal, par arrêt unanime et définitif du 8 avril 1772, proclama
l'innocence de Montbailli et de sa femme. L'avocat qui avait embrassé
leur défense ramena la veuve en triomphe dans sa patrie. On lui
rendit l'honneur et la liberté; mais elle ne laissait pas d'être
veuve, et ses enfans orphelins. Fatal exemple des erreurs de la
justice, presque toujours irréparables!
DEUX MÈRES POUR UN ENFANT.
Après une longue suite de faits intéressans, mais d'un intérêt qui
ébranle toutes les fibres de l'âme par le spectacle de la perversité
humaine revêtant les formes les plus hideuses, le cœur se repose
agréablement au récit d'une action, criminelle peut-être aux yeux
de la justice, mais innocente et même louable, si l'on consulte la
nature.
Deux mères se disputent un enfant: celle qui a perdu son fils
s'expose, en croyant le reconnaître, à prendre celui d'une autre;
l'autre, si elle est la vraie mère, se voit arracher son fils unique,
et reste plongée dans une cruelle incertitude. Nous avons déjà vu
plusieurs histoires qui offrent quelque similitude avec celle-ci.
Nous ne craindrons pourtant pas le reproche de monotonie en en
donnant les curieux et touchans détails.
La comtesse de Saint-Géran, indignement trompée par des parens
qui voulaient s'emparer de ses biens, privée de son fils par une
mercenaire subornée qui l'avait adopté pour de l'argent, nous a
offert un attendrissant exemple de la tendresse maternelle. Mais
madame de Saint-Géran était riche, n'avait pas d'enfant; tandis
qu'ici des deux prétendantes, l'une n'a aucune richesse dans le monde
que le fils à qui elle prétendait avoir donné le jour; l'autre, ayant
quatre enfans, en réclame un cinquième qu'elle a perdu et qu'elle
croit reconnaître. La pauvreté de ces deux femmes, la singularité
de leur situation, sont bien dignes de toucher vivement les cœurs
sensibles. Leur conduite obtiendra l'admiration de toutes les mères;
et, s'il se trouvait quelqu'un assez indifférent pour ne pas partager
ce sentiment, on pourrait lui appliquer, à coup sûr, ce mot sublime
d'un père dans le _Macbeth_ de Shakespeare: _Il n'a point d'enfans!_
Jean-François Noiseu, compagnon maçon, avait épousé, le 12 octobre
1743, Catherine-Anne Daunery. Ces deux époux eurent quinze enfans de
leur union. Il leur en restait cinq, et c'était le plus jeune de ces
cinq, pour ainsi dire le Benjamin, qu'on leur disputait; toute cette
honnête et nombreuse famille n'avait que le travail du père pour
subsister.
Ce dernier enfant était né le 22 décembre 1762; il avait été baptisé
à Saint-Jean-en-Grève, sa paroisse, sous les noms de François-Michel;
mis ensuite en nourrice dans la Normandie, il n'en avait été rapporté
qu'à l'âge de seize mois, et avait été quelque temps après atteint
d'une fièvre maligne, pour laquelle il avait été saigné au bras droit
par la sœur Jollin. Échappé de cette maladie, il avait environ
trois ans, quand il lui survint une tumeur à la cuisse gauche; le
sieur Fromont, chirurgien, le pansa par charité, et le guérit dans
l'espace de six semaines; mais il resta sur la cuisse de l'enfant
une cicatrice assez notable. Le 13 août 1766, René et Marie Noiseu,
l'un âgé de douze ans, l'autre de dix, sortirent avec la permission
de leur mère, pour mener leur jeune frère à la promenade. Ils se
dirigèrent vers le quai de l'Infante, et s'arrêtèrent à des parades
qui les amusaient beaucoup. Comme plusieurs personnes placées devant
eux les empêchaient de voir, ils percèrent la foule et passèrent
devant tout le monde; mais leur jeune frère ne put les suivre et
demeura derrière. René et Marie, tout occupés des grimaces des
bateleurs, oublièrent pour un moment leur jeune frère; mais, revenus
de leur extase, quelle fut leur douleur de ne pas retrouver à côté
d'eux l'enfant qu'ils croyaient tenir par la main! La crainte
s'empare d'eux; ils sentaient toutes les suites de leur coupable
négligence: comment oser rentrer à la maison sans le petit François?
Ils s'adressent d'abord des reproches mutuels; puis ils se mettent
à la recherche de leur frère: ils s'en vont questionnant tous les
marchands du quai; l'un d'eux leur dit qu'il avait vu une femme
retirant de la foule un enfant qui lui paraissait être le même que
celui qu'ils venaient de lui dépeindre, et qu'elle l'avait emmené du
côté du Pont-Neuf. René et Marie y courent aussitôt; ils demandent,
ils regardent de tous côtés; vaines recherches! Ils se flattent que
leur frère aura pu retourner chez eux; ils s'y rendent en tremblant,
soutenus par cette espérance.--Où est votre frère? leur dit la mère
en les voyant entrer. Des pleurs sont d'abord toute leur réponse;
puis, à travers les larmes et les sanglots, ils racontent ce qui
vient de leur arriver.
A ce récit, la mère reste un moment immobile, consternée. Bientôt
elle part, l'inquiétude dans le cœur: elle court au quai de
l'Infante, au Pont-Neuf; va, revient sur ses pas; interroge tous les
passans, en pleurant, en criant comme une folle. Hélas! personne
ne peut donner de renseignemens à la pauvre mère. Désespérée, elle
revient chez elle; son mari arrive, et demande le petit François;
on ne peut lui en donner des nouvelles; on lui raconte la fatale
histoire. René et Marie se jettent aux pieds de leurs parens, leur
demandant pardon, mêlent leurs larmes à celles de leur mère; mais
celle-ci est inconsolable.
Le lendemain, ces bons parens, après une nuit sans sommeil, font
battre la caisse, font publier la perte de leur fils au prône de
Saint-Germain-l'Auxerrois leur paroisse, et mettre des affiches sur
les portes des principales églises de Paris; ils vont même chez M.
de Roquemont, commandant du guet, et obtiennent de lui qu'il fera
arrêter tous les mendians à qui on trouverait des enfans semblables
au leur.
Toutes ces recherches furent infructueuses. La femme Noiseu désolée
semblait presque menacée de perdre la raison. Dans sa douleur, elle
parcourait tous les quartiers de Paris, faisant retentir l'air de
ses gémissemens et de ses plaintes; on la voyait souvent dans les
mêmes rues, redemandant son enfant à tout le monde, avec une sorte de
fureur frénétique.
Enfin, au bout de vingt mois, le hasard fit plus que la sollicitude
la plus persévérante et la plus active. La veuve Desneux, nièce de
la femme Noiseu, et marraine de l'enfant perdu, étant à sa boutique
située près le Pilori, le 16 juin 1768, vers les sept heures du
soir, voit passer deux petits garçons; la figure de l'un de ces
enfans la frappe; elle l'appelle et l'interroge; ses réponses ne lui
apprennent rien; mais le son de sa voix la confirme dans sa première
idée; d'abord elle n'avait reconnu dans cet enfant que les traits
de son filleul; bientôt elle est convaincue que c'est son filleul
lui-même; elle le prend dans ses bras, l'embrasse et s'écrie avec
transport: «J'ai retrouvé mon filleul.» Toutes ses camarades, à cette
exclamation, se rassemblent autour d'elle et reconnaissent l'enfant.
La veuve Desneux se rappelle à l'instant que son filleul doit avoir
une cicatrice à la cuisse gauche; elle déshabille l'enfant, et trouve
la cicatrice à l'endroit qu'elle vient d'indiquer. Cette preuve lève
tous les doutes; tous les assistans sont convaincus; on interroge
le camarade du petit Noiseu; il dit qu'il se nomme Bouville, et que
l'enfant que l'on retient est en pension chez son père; on lui dit
d'aller chercher son père; il y court et revient avec sa mère. Cette
femme, interrogée, répond qu'une blanchisseuse, nommée Girandal,
avait mis cet enfant en pension chez elle depuis six semaines; qu'on
lui avait défendu de le laisser sortir, et que c'était la première
fois que cela lui arrivait.
La femme Noiseu, qu'on avait fait avertir, accourt; elle regarde
attentivement son fils et le reconnaît; et, pour en convaincre tout
le monde, elle dit que son fils doit avoir une cicatrice à la cuisse
gauche. On lui annonce que le fait a déjà été vérifié. Alors, se
livrant à toute sa joie, elle embrasse son fils avec cette émotion,
ce frémissement qu'une mère seule peut éprouver.
La femme Girandal accourt aussi, et veut arracher l'enfant des mains
de sa marraine; on lui dit qu'il y a vingt mois que cet enfant a été
perdu; elle répond qu'il y a deux ans qu'elle en prend soin, et que
c'est à l'insu de son mari. On veut l'emmener chez le commissaire;
elle dit qu'elle n'a pas le temps d'y aller; le tumulte augmente,
la garde arrive et conduit toutes ces femmes chez le commissaire
Percheron. Celui-ci envoie chercher le père de l'enfant dont il
s'agit; Noiseu arrive, reconnaît son fils, et invoque devant le
commissaire la cicatrice de la cuisse gauche; il somme la femme
Girandal d'aller chercher son mari; elle refuse constamment de le
faire venir. Sur les faits articulés devant lui, le commissaire se
détermine à remettre l'enfant entre les mains de la femme Noiseu,
avec injonction de le représenter à la justice.
Bientôt surgit un nouvel incident. Une autre femme se présente chez
M. le lieutenant de police; elle réclame l'enfant dont il s'agit,
et prétend en être la mère. Cette femme était la veuve Labrie. Ce
magistrat, après avoir entendu le rapport du commissaire Percheron,
renvoya les parties à se pourvoir devant les tribunaux.
Le 4 juillet 1768, la veuve Labrie forma une demande en restitution
d'enfant contre Noiseu et sa femme. Le 30 septembre de la même année,
sur la plaidoirie des deux parties, et la cause instruite par des
mémoires imprimés, les juges du Châtelet rendirent une première
sentence, qui confirmait provisoirement l'ordonnance du commissaire
Percheron, et adjugeait à la femme Noiseu la possession de l'enfant;
cette mère, heureuse par cette décision, se flattait de toucher au
terme de ses alarmes maternelles; mais son bonheur fut de courte
durée. Une seconde sentence, rendue au Châtelet de Paris, le 22 mars
1769, ordonna que l'enfant remis provisoirement entre les mains de
Noiseu et de sa femme, fût rendu sur-le-champ à la veuve Labrie.
Cette sentence fut un coup de foudre pour Noiseu, et surtout pour sa
femme; tous deux tombèrent sans connaissance. Le public fut témoin
de ce spectacle attendrissant, et ne put s'empêcher d'infirmer dans
son cœur la décision des juges. Revenus à eux-mêmes, Noiseu et sa
femme s'écrièrent: _Nous voulons appeler au Parlement_; et dès le
lendemain, en effet, ils y portèrent leur appel.
La veuve Labrie avait déclaré, dans l'interrogatoire qu'elle avait
subi le 4 septembre 1768, que son enfant avait les pieds courts
et épatés et les doigts qui suivent le pouce joints et nullement
séparés. Or l'enfant en litige n'avait pas les pieds dans cet état.
L'enfant de la veuve Labrie avait eu deux fois la petite vérole;
l'enfant de la femme Noiseu ne l'avait jamais eue. Celui-ci avait
été saigné au bras droit et en portait la marque; l'enfant Labrie ne
l'avait pas été. Que d'indices frappans dans toutes ces différences!
Mais voyons maintenant l'histoire de la veuve Labrie. Elle avait
épousé, en 1758, Jean-Pierre Labrie, maçon à Boissise-la-Bertrand;
et elle en avait eu deux enfans, dont le dernier, né le 30 mai 1762,
deux mois après la mort de son père, et baptisé sous les noms de
Marie-Germain, était celui qu'elle réclamait. Charlotte Marchand,
veuve Labrie, après la mort de son mari, s'était retirée dans le
sein de sa famille à Boissette, près de Melun, où elle avait nourri
son second fils. Cet enfant était encore au berceau lorsqu'il lui
survint au dedans de la cuisse gauche, près du genou, une tumeur
légère, qui dégénéra en abcès. Cet abcès guérit, mais il lui en resta
une cicatrice.
Cet enfant sortit pour la première fois du village de Boissette, au
mois de mars 1768, pour venir à Paris avec sa mère, chez le nommé
Girandal, blanchisseur, mari d'une de ses tantes. La mère trouva
l'occasion de se placer auprès d'une personne malade, à Pantin, et
laissa son fils dans la maison de Girandal; mais quelque temps après,
comme il devenait à charge à ce parent, sa grand'mère l'emmena chez
elle à Melun. Il ne put y rester; le 26 avril, on le renvoya à Paris;
et le 1er mai, la femme Girandal le mit en pension à l'insu de son
mari, chez le nommé Bouville, où il devait demeurer jusqu'au mois de
novembre suivant, lorsque le hasard en disposa autrement.
Quel ne devait pas être l'embarras des juges dans une affaire aussi
épineuse! Des deux côtés, on reconnaissait la même bonne foi, la même
tendresse; la veuve Labrie fondait en larmes pendant la plaidoirie.
Tout le monde avait remarqué que l'enfant lui ressemblait beaucoup.
On pensa que la Noiseu avait pu être induite en erreur par la
cicatrice, qui était un signe équivoque, puisqu'il existait dans les
deux enfans.
Le parlement, par son arrêt définitif, rendu le 19 février 1770,
confirma la sentence du Châtelet, qui avait jugé que l'enfant
appartenait à la veuve Labrie.
Il serait difficile de voir une cause plus réellement touchante.
D'un côté, un enfant perdu effectivement; de l'autre, deux mères
pauvres, mais riches en tendresse, luttant ensemble à laquelle des
deux resterait ou la douleur de le perdre sans retour, ou la joie de
le retrouver. Ainsi c'est souvent dans le sein de la pauvreté que se
retrouve la nature dans toute sa beauté primitive, tandis que, dans
le sein de l'opulence, elle est quelquefois immolée ou étouffée par
la cupidité, l'intérêt ou d'autres sales passions, comme on l'a vu
dans l'histoire de Marie Cognot.
INNOCENT
CONDAMNÉ A MORT INJUSTEMENT.
La justice humaine est si faillible de sa nature, qu'il n'est que
trop commun de voir des innocens condamnés sur des dépositions
fausses, faites par des témoins de bonne foi, et sur des arrêts
rendus par des juges intègres. On ne peut que gémir sur ces fatales
erreurs, qui laissent échapper les vrais coupables, et portent le
trouble et la désolation dans des familles sans reproche.
Marc Game, né à Saint-Paul d'Yenne, en Savoie, après avoir servi
pendant douze ans dans le régiment de Tarentaise, vint fixer sa
résidence à Lyon, où il entra successivement au service de plusieurs
particuliers. Ses différens maîtres, au nombre de neuf, rendaient
justice à ses bonnes mœurs et à sa fidélité, par les certificats les
moins suspects.
En 1770, il épousa Jeanne-Marie Jacob, et entreprit un commerce de
farine en détail. Les officiers du quartier où il s'établit d'abord,
consultés à son sujet, déclarèrent que, pendant deux ans que Game y
avait demeuré, il avait rempli les devoirs de citoyen et d'honnête
homme. Ses voisins rendaient le même témoignage; et les marchands de
blé et fariniers attestaient tous son honneur et sa probité.
Cet homme, uniquement occupé de son négoce et de son ménage, semblait
pouvoir compter sur une fortune qui était le fruit de son travail,
et qu'il soutenait par l'économie; mais par un de ces événemens que
la prudence humaine ne peut ni prévoir, ni prévenir, par une de ces
fatalités dont l'esprit humain ne peut se rendre compte, on vit Game
arraché à sa femme, à son commerce, traîné dans un cachot, condamné
à une peine infamante, et mourir de douleur, avant que le tribunal
supérieur eût eu le temps de réparer l'erreur des premiers juges,
surpris par de fausses apparences.
Voici les principales circonstances de cette malheureuse aventure.
Vers la fin de l'année 1772, un filou, reconnu trop tard, s'avisa
de voler plusieurs marchands de Lyon, au moyen de faux billets
qui portaient les noms de personnes connues. Cette ruse, quoique
grossière, lui réussit pendant quelque temps. Le 17 octobre, entre
autres, il vint, de la part du sieur Chaix, demander six paires
de bas chez le sieur Chollet, marchand bonnetier, et présenta une
carte sur laquelle on lisait: _Je prie M. Chollet de remettre à mon
domestique six paires de bas de soie, et deux paires de mittes pour
femme, pour M. Chay_. Ce nom, qui s'écrit _Chaix_, étant très-connu,
la dame Chollet et ses commis donnèrent les bas demandés. Le même nom
et le même artifice servirent à voler des saucissons et du porc salé
à la femme Bergeret, et quelques livres de chandelles chez la femme
Clémençon.
Mais lorsque tous ces marchands vinrent demander leur argent au sieur
Chaix, ils virent qu'ils étaient dupés; les billets et le seing
étaient supposés, mais on ne savait pas quel était le voleur.
Game avait servi huit jours, à peu près, chez le sieur Chaix, et
l'on assure qu'une servante de cette maison avait formé sur lui
des projets de mariage auxquels il ne s'était nullement prêté.
Soit imprudence, soit désir de se venger, cette servante dirigea
les soupçons sur le malheureux Game: elle le nomma; et, qui le
croirait? ce mot seul, ce mot fatal, échappé de sa bouche, fut le
signal des tribulations de cet infortuné. Le sieur Chaix eut la
faiblesse d'adopter cette conjecture. Cependant le signalement du
filou, donné par les marchands, n'avait aucun rapport avec celui de
Game. On parlait d'un homme de trente à trente-cinq ans, et Game en
paraissait davantage; on le disait vêtu d'une veste de ratine grise,
et ce vêtement est commun à tous les domestiques d'une grande ville;
mais toutes les imaginations étaient déjà prévenues, et Game était
condamné avant d'être connu.
Les marchands ne doutaient pas qu'il ne fût le voleur, puisque M.
Chaix l'assurait, le sieur Chaix, homme connu, et qui connaissait
bien Game. Le sieur Chollet et la femme Zacharie allèrent chez Game;
et, pour se ménager le temps de l'observer, ils feignirent de vouloir
acheter de lui quelques marchandises. Si Game les eût volés, il
aurait dû être confondu à leur aspect; cependant la femme Zacharie
avoua que Game n'avait paru ni se déconcerter, ni les reconnaître.
Il leur répondit sans se troubler, et s'empressa de leur montrer les
marchandises qu'ils demandaient. Mais quand on est prévenu, rien ne
dissuade et tout confirme. Le sieur Chollet et la femme Zacharie,
malgré ces apparences frappantes, vinrent rappeler à la dame Chollet,
qui les attendait dans le voisinage, que Game était le vrai filou.
Madame Chollet décida qu'il était le coupable; c'était elle-même qui
avait livré les bas au filou; elle avait, disait-elle, une mémoire
et des yeux si excellens, qu'après six ans elle reconnaîtrait, entre
mille, un homme qu'elle n'aurait vu qu'une fois. Dès ce moment Game
fut convaincu, et l'orage ne tarda pas à fondre sur lui.
Le lendemain, la femme Zacharie, le rencontrant sur le pont de
pierre, l'arrêta, et lui demanda le prix des cordes qu'il avait
prises chez elle. Game ne sait ce qu'on lui veut, et nie le fait; la
marchande insiste. Enfin, pour terminer un différend fâcheux, Game
demande à cette femme sa demeure et son nom, et lui promet qu'il ira
tout éclaircir chez elle-même.