passèrent, à six heures du matin, la rivière d'Aisne, sur le bac
d'OEuilly, à trois lieues de Cormicy. Les bateliers déposèrent que
l'un de ces deux voyageurs était bossu. Bientôt on se persuada que
cet inconnu était le même que le troisième assassin dont la servante
du sieur M... parlait dans sa déposition. Puis on en vint à défigurer
le chevalier de C..... pour établir quelque ressemblance entre lui et
le bossu. Les esprits s'échauffent, l'erreur et la séduction font des
progrès rapides; enfin on publie un monitoire rempli de faits faux
ou hasardés. On fait plus, on se permet de diriger ouvertement le
monitoire contre le chevalier de C..... En effet, il y était dénoncé
d'une manière sensible.
Ce fut parce qu'on s'attachait moins à poursuivre l'assassin
véritable du malheureux abbé Bérard, que le prétendu meurtrier du
sieur M..., que l'on osa enfreindre si patemment la loi qui défend
non seulement de nommer les personnes dans les monitoires, mais même
de les désigner.
La calomnie ne connut plus de bornes dans sa marche. Voici la fable
dont elle satura le public. Les trois premiers particuliers arrêtés
commettaient le crime; le chevalier et son domestique gardaient les
chevaux, et se sauvaient par Guyancourt: puis ils allaient à pied
passer, sur un bac, une rivière qui n'était point sur leur route.
Au lieu de se rendre chez eux, à Grisolles, du côté de Lafère et de
Château-Thierry, ils venaient à OEuilly prendre les routes de Laon et
de Soissons. L'un disait que l'on avait trouvé le nom du chevalier
de C..... écrit sur le couteau de chasse; l'autre, que ses armes
étaient empreintes sur les pistolets. Un troisième ajoutait qu'on
avait reconnu son écriture sur la bourre de ces pistolets. Tels et
plus absurdes encore étaient les propos qui faisaient la matière des
conversations de tout le pays.
Il ne survint aucune charge: tout le résultat de ces immenses
informations fut que le chevalier de C..... avait fait de prétendues
menaces contre le sieur M....
Cependant, le 25 juin 1769, à six lieues et un quart de Reims, le
chevalier de C..... fut ignominieusement arrêté et mis en prison. Son
domestique n'était point alors avec lui; dès qu'il fut instruit de la
captivité de son maître, il partit du château de Grisolles, et vint
de lui-même se présenter devant sa prison. Le chevalier de C.....
supportait constamment son ignominieuse disgrâce; mais à la vue de ce
pauvre garçon qui, par dévouement, venait se constituer prisonnier,
son courage l'abandonna, et il ne put retenir ses larmes.
Nouvel incident. Les trois particuliers dont nous avons déjà annoncé
l'arrestation et l'élargissement sont arrêtés de nouveau, et
replongés dans les horreurs d'une prison. L'instruction recommence
aussi ardente que périlleuse. Les interrogatoires se succèdent
rapidement. Ces témoins sont confrontés aux accusés. Ceux-ci
présentent au juge leur requête pour être admis à prouver leur
_alibi_. Il était de notoriété publique que le chevalier de C.....
avait passé le mois d'octobre tout entier à Grisolles, sans sortir de
la paroisse de Beuvardes.
Enfin, le 12 août 1769, les amis du chevalier entrent dans sa prison,
l'embrassent, lui annoncent sa mise en liberté; il sort. Mais quelle
nouvelle foudroyante! il est déshonoré! Les cinq accusés sont tous
mis hors de cour, sans qu'on ait daigné seulement les admettre à la
preuve de leurs faits justificatifs. Le chevalier désespéré accourt
à Paris pour interjeter appel de la sentence, et demander l'échafaud
ou l'honneur. Quant au sieur M..., il prit ce temps pour aller
recueillir une succession en Allemagne.
Cette affreuse persécution, exercée contre l'innocence la plus
avérée, ne pouvait être que l'effet d'une haine adroite et
implacable. Le sieur M... avait su trouver des auxiliaires parmi les
parens du chevalier, entre autres un sieur de la P....., qui avait
épousé une de ses cousines, et qui le détestait pour des motifs
d'intérêt. Les calomniateurs parvinrent à tromper les magistrats. Il
serait impossible de flétrir assez les lettres infâmes, écrites sous
le voile de l'anonyme, à M. de Choiseul et au procureur-général, et
les démarches de toute espèce que l'on fit pour suborner des témoins.
Tout annonçait un complot exécrable, formé secrètement entre des
scélérats, pour faire perdre à un innocent l'honneur et la vie sur un
échafaud.
Mais on ne voit pas sur quoi purent se fonder les juges en mettant
hors de cour les parties, puisque toutes les preuves qu'on acquit
par l'instruction du procès concoururent à manifester l'innocence du
chevalier et celle des autres accusés.
Le même arrêt ordonnait que l'on continuât les informations et
procédures contre les auteurs de l'assassinat de l'abbé Bérard; mais
nous ignorons quel en fut le résultat. Au lieu d'aller chercher si
loin des coupables, peut-être aurait-on trouvé l'assassin parmi les
accusateurs.
INTRIGUES
ET INIQUITÉS CLAUSTRALES.
On a vu, par plusieurs faits de l'histoire d'Abeilard, que la vie du
cloître avait aussi ses orages, que ces lieux, consacrés à la paix et
à la piété, étaient souvent troublés par des crimes et des attentats
monstrueux. Il ne faut pas se le dissimuler, les couvens recélaient
les mêmes passions qui, tous les jours, portent le désordre dans la
société, avec cette différence que, plus comprimées par la sévérité
des règles claustrales, elles éclataient parfois avec une violence
extraordinaire.
L'histoire de l'abbé Desbrosses, qui occupa fortement les esprits
lors de sa nouveauté, offre un tissu d'intrigues et de manœuvres
coupables bien propres à fortifier notre assertion. Cette histoire
sera toujours un problème difficile à résoudre. La justice elle-même
n'a pu en fournir la solution. Car, malgré les condamnations
successives que deux cours souveraines prononcèrent contre l'abbé
Desbrosses, il est encore bien des jurisconsultes qui pensent que
cet infortuné vieillard fut la victime des formes juridiques, et
que c'est à ces formes seules qu'il dut les malheurs sous le poids
desquels il traîna une vie déplorable.
Pascal-Brigaud Desbrosses, né à Paray en Bourgogne, dans le
Charolais, fit profession, en 1718, chez les Picpus de Lyon. Il
avait à peine treize ans de profession, qu'il fut élu supérieur
de la maison de Lyon. Il fut ensuite nommé procureur-général pour
les affaires que son ordre avait à Paris. Il remplit ces nouvelles
fonctions avec un zèle digne d'éloges. On le détermina ensuite à
accepter le brevet d'aumônier du régiment de Piémont; et il reçut
du cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, tous les pouvoirs
nécessaires à cet égard. Les supérieurs de son ordre lui donnèrent
leur agrément.
Il s'acquitta des pénibles fonctions de ce nouveau poste, de manière
à mériter les attestations les plus flatteuses de la part des
maréchaux de Noailles, d'Asfeld, de Coigny, de Montmorency, et
autres officiers généraux. Des certificats attestèrent que, dans
plusieurs circonstances périlleuses, il avait bravé le feu le plus
meurtrier pour donner des secours spirituels aux blessés; qu'il eut,
au siége de Philipsbourg, ses habits percés de trois balles, et
risqua plusieurs fois sa vie.
Le même courage et le même esprit de charité l'animèrent dans la
direction des hôpitaux de l'armée. Il secourait de son propre
argent les soldats malades, leur faisait faire des bouillons, et
leur fournissait les linges nécessaires, soit pour les changer,
soit pour les panser. Tant de travaux pénibles et non interrompus
le forcèrent de cesser ses fonctions. Il quitta l'armée et revint à
Paris, où la princesse de Conti le choisit pour son aumônier. Des
médecins expérimentés déclarèrent que l'altération de sa santé ne
lui permettait pas de se conformer aux austérités de la règle de son
ordre. Le cardinal de Fleury sollicita lui-même la translation du P.
Desbrosses dans le grand ordre de Saint-Benoît, où il fit profession,
le 2 avril 1737, dans l'abbaye de la Croix, diocèse d'Évreux, dont
le prieur claustral l'envoya à Paris, pour y vaquer aux affaires de
ce monastère.
Suivant l'usage où étaient encore alors les bénédictins, de cumuler
sur la même tête plusieurs bénéfices dont les revenus tournaient
au profit de l'ordre, dom Bouquin, religieux de la congrégation de
Saint-Maur, en possédait deux incompatibles. Il en résigna un à
dom Desbrosses. Ce ne fut pas sans chagrin que les supérieurs de
cette congrégation virent sortir de leurs mains un bénéfice aussi
important; ils armèrent l'autorité contre dom Desbrosses pour lui
arracher sa résignation. Il résista aux menaces, aux promesses, à
l'exil, et ne se démit qu'après que son droit lui eut été assuré par
une sentence arbitrale prononcée par le cardinal de la Rochefoucauld
et le ministre Maurepas.
Cependant Berryer, prieur commendataire de Perrecy, dans le
Charolais, en Bourgogne, diocèse d'Autun, avait introduit dans ce
monastère, occupé par des bénédictins, une réforme très-austère. On
l'avait persécuté, pendant plusieurs années, pour qu'il consentît à
l'union de ce prieuré à l'évêché d'Autun. Sa résistance lui valut
différens exils, et enfin la séquestration de ses revenus. L'âge et
les infirmités lui firent craindre qu'une mort prochaine ne laissât
la liberté de consommer cette union. Il voulait que la réforme qu'il
avait introduite fût maintenue. Il ne connaissait pas dom Desbrosses,
mais, ayant beaucoup entendu parler de la fermeté avec laquelle il
avait défendu son bénéfice contre la congrégation de Saint-Maur,
il lui résigna son prieuré de Perrecy, en l'invitant à ne jamais
souffrir qu'on portât atteinte à sa réforme, et surtout à ne jamais
consentir à ce que ce prieuré fût réuni à l'évêché d'Autun.
Ce nouveau titre attira de nouvelles disgrâces à dom Desbrosses.
Le cardinal de Fleury, premier ministre, qui avait fort à cœur
d'exécuter ce projet d'union, fit à Desbrosses, pour obtenir son
consentement, les offres les plus séduisantes. N'ayant pu rien gagner
par la voie de la négociation, il eut recours à la rigueur, et le fit
enfermer à Saint-Lazare.
Cependant l'abbé Berryer mourut, et l'évêque d'Autun, feignant de
croire que cette mort opérait la vacance du prieuré de Perrecy, y
nomma dom Bernard, un des religieux de ce prieuré; mais par arrêt du
conseil, du 20 décembre suivant, l'abbé Desbrosses fut maintenu dans
la possession du prieuré de Perrecy avec restitution de fruits et
dépens.
Devenu titulaire paisible, dom Desbrosses, pour se concilier l'amitié
de dom Bernard, qui avait été son compétiteur, le fit prieur
claustral de Perrecy, et lui donna le prieuré des Fontaines, qui vint
à vaquer.
Mais ces traits de bienfaisance n'apaisèrent point le ressentiment
de dom Bernard. Il ne put jamais oublier que le triomphe que l'abbé
Desbrosses avait eu sur lui l'avait privé des avantages dont on
l'avait flatté, en consentant à l'union tant désirée, s'il eût pu
obtenir ce bénéfice.
En 1745, l'abbé Desbrosses avait admis à faire profession, dans
le monastère de Perrecy, Antoine Villette, dit en religion _le
frère Hilarion_. Ce nouveau religieux obtint, par la voie de la
résignation, le prieuré de Sigy, dépendant de celui de Perrecy:
dom Desbrosses lui en confirma le titre, et le fit nommer diacre.
Mais, dans la suite, ce supérieur, ayant jugé que les mœurs
d'Hilarion n'étaient pas compatibles avec le sacerdoce, ne voulut
jamais consentir qu'il fût ordonné prêtre. Ce refus, que rien ne put
vaincre, mit dans le cœur d'Hilarion une haine implacable contre
son prieur, qui offrait néanmoins de se désister de sa première
détermination, si son religieux voulait changer son genre de vie.
Cependant l'évêque d'Autun n'avait point perdu de vue l'idée d'unir
Perrecy à son évêché. Dom Desbrosses eut ordre de se rendre à Paris:
nouvelles sollicitations, nouveaux refus. Sur sa résistance, il lui
fut défendu de recevoir aucun novice; et l'on chargea d'autorité dom
Bernard de prendre l'administration du monastère. Celui-ci s'associa
Hilarion dans cette administration. Enfin, après bien des démarches,
des sollicitations, des explications, Desbrosses, par arrêt du
conseil du 9 novembre 1751, fut renvoyé dans l'administration
temporelle et spirituelle du prieuré de Perrecy, et autorisé à se
faire rendre compte de celle dont les deux religieux avaient été
chargés pendant l'espèce d'interdiction qui avait pesé sur lui.
Ces comptes, qui ne purent jamais être apurés, furent une nouvelle
source de divisions entre le prieur et ces deux religieux.
L'évêque d'Autun étant arrivé, au mois de mai 1752, à Perrecy, muni
d'un brevet de permission pour unir ce prieuré à son évêché, dom
Bernard et Hilarion ne manquèrent pas de souscrire à cette union. Ils
y voyaient le plaisir de déposséder un ennemi, et la faculté d'aller
vivre où ils voudraient avec une pension. Les procédures concernant
cette union furent entamées; mais, sur un appel interjeté par dom
Desbrosses, un arrêt du grand conseil, rendu le 22 mai 1755, déclara
ces procédures abusives.
Se croyant enfin titulaire paisible de son bénéfice, ce prieur
s'occupa du soin d'y rétablir l'ordre spirituel. Pour y réussir, il
pria les supérieurs majeurs de son ancien ordre de lui envoyer un
religieux capable de l'aider dans le rétablissement de la régularité.
Ils lui envoyèrent le père Régis Roch. Les services qu'il rendit
pendant huit ans au monastère, la vie édifiante qu'il y avait
menée, tout détermina dom Desbrosses à chercher à se l'attacher
pour toujours. Les supérieurs y consentirent. On obtint un bref de
translation et d'abréviation du noviciat. Hilarion se joignit à
dom Cyr, et, conjointement avec lui, interjeta appel comme d'abus
de ce bref au parlement de Dijon. L'abbé Desbrosses fit évoquer
cette affaire au grand conseil. On présenta, sous le nom des deux
associés, une requête pleine de faits injurieux. Dès que dom Cyr en
eut connaissance, par la signification qui en fut faite à son prieur,
il se désista de son appel et de sa requête, en avouant, par un acte
solennel, que les faits qu'elle contenait étaient faux et injurieux,
et que sa signature avait été surprise par Hilarion. Le lendemain les
religieux, assemblés capitulairement, déclarèrent aussi que ces faits
étaient faux et hasardés, qu'ils n'avaient aucune part à ce libelle,
et consentirent à l'admission du père Régis, qui fut reçu et fit
profession.
Dans l'examen du compte rendu par les deux religieux qui avaient géré
les revenus du monastère, pendant l'espèce d'interdiction dont on a
parlé, l'abbé Desbrosses ne trouva pas l'emploi de ceux du prieuré
de Sigy, dont Hilarion était pourvu. La cause de cette omission
provenait de ce que le frère Hilarion s'en était emparé pour se
faire bâtir et meubler un appartement à Sigy. Sur le refus que fit
Hilarion de se conformer à l'ancien usage, en donnant sa procuration
au célerier de Perrecy, dom Desbrosses se pourvut au grand conseil,
où il obtint un arrêt, le 12 juin 1755, qui enjoignait à Hilarion
de se soumettre à cet usage. Dans le cours de l'instance, l'abbé
Desbrosses avait allégué qu'Hilarion quittait souvent le monastère,
auquel il était lié par ses vœux, pour se retirer à Sigy, qui
n'est éloigné de Perrecy que de quatre lieues, sous prétexte de
faire exécuter des réparations où il n'y en avait point à faire.
Il avait ajouté que ce religieux menait à Sigy une vie scandaleuse
avec des femmes, et enfin qu'il avait enlevé une partie des titres
de ce prieuré. En conséquence, il fut défendu à Hilarion de sortir
du monastère sans une permission par écrit de son supérieur; et il
reçut l'ordre de rétablir dans les archives les titres qu'il en
avait soustraits. Quant aux mœurs d'Hilarion, l'abbé Desbrosses
ne s'en tint pas à des allégations; il fournit des preuves, une
correspondance volumineuse de lettres que lui écrivait une femme
nommée Pinot. Hilarion, ne pouvant nier ses dérèglemens, demanda
et obtint son pardon. Mais le paquet de lettres et de chansons
licencieuses fut conservé, et dom Desbrosses le reproduisit plus tard
devant le parlement de Dijon.
La haine d'Hilarion pour son supérieur allait toujours croissant.
Rien ne lui aurait coûté pour se soustraire à ce joug. Il imagina de
supposer que son prieur avait voulu le faire périr par le poison.
Il prépara de loin des indices qui pussent donner quelque poids à
cette accusation. Il allégua que la servante de l'abbé Desbrosses
avait dit que son maître avait du poison dans son appartement, cinq
ou six ans avant l'époque du prétendu empoisonnement. Il en prit
occasion de soutenir que dom Desbrosses avait acheté ce poison, non
pour les rats, mais pour lui, frère Hilarion, avec qui il était
déjà en procès. On tira la même conséquence d'un autre fait. Dom
Desbrosses ayant eu, au mois d'octobre 1759, une longue conversation
sur les poisons et sur leurs antidotes, avec frère Dorothée,
apothicaire du couvent, cette circonstance devint une des plus
importantes de l'affaire. Ce frère Dorothée était l'ami d'Hilarion;
celui-ci faisait peu à peu germer dans l'esprit de ses confrères
l'idée d'un empoisonnement qu'il feignait de redouter de la part de
son supérieur. Quand les voies furent bien préparées à ce sujet,
l'hypocrite religieux fabriqua une accusation pleine de perfidie et
de scélératesse contre son supérieur. Il l'accusait formellement
d'avoir empoisonné les alimens qu'il devait prendre, énumérant toutes
les circonstances qui auraient accompagné la préparation du crime.
Une procédure s'entama qui donna lieu à divers jugemens, à des appels
dont nous n'entretiendrons pas nos lecteurs.
Enfin toute la procédure ayant été légalement instruite, l'official
de Dijon, par sentence du 25 juillet 1764, condamna en différentes
peines canoniques le curé de Perrecy, frère de dom Desbrosses,
accusé de subornation de témoins et autres manœuvres, et porta
des peines de même nature contre le supérieur de Perrecy, prévenu
d'empoisonnement.
L'abbé Desbrosses revendiqua le privilége qu'avaient les
ecclésiastiques de n'être jugés que par la grand'chambre et la
Tournelle assemblées. Ces deux chambres rendirent, le 7 août
1764, l'arrêt définitif condamnant, pour les charges résultant
des procédures, dom Desbrosses aux galères à perpétuité, à être
préalablement marqué par l'exécuteur de la haute justice, avec
confiscation de biens, cent livres d'amende, et huit mille de
dommages-intérêts. Le curé de Perrecy, frère de Desbrosses, fut
condamné par contumace aux galères pendant trois ans.
Desbrosses obtint en cour un sursis contre l'exécution de cet
arrêt. Cependant on l'exécuta, quant à la flétrissure, et l'on
ne donna d'effet au sursis que relativement au départ pour les
galères. Desbrosses présenta au conseil une requête en cassation et
en révision; en conséquence, le conseil, par arrêt du 18 janvier
1768, chargea le parlement de Douay de la révision du procès.
L'abbé Desbrosses fut transféré dans cette ville le 18 mai, et dans
l'espace de trois mois la révision de cet énorme procès fut achevée,
et le parlement de Douay confirma la sentence de celui de Dijon. On
conseilla à l'abbé Desbrosses de ne point chercher à faire révoquer
ce nouvel arrêt, mais de solliciter du roi des lettres de commutation
de peine, afin d'arrêter l'exécution de celles auxquelles il se
trouvait condamné. Il obtint, le 5 juillet 1769, des lettres qui
commuèrent la peine en un bannissement perpétuel hors du royaume.
Telle fut l'issue de ce mystère d'iniquités où la jurisprudence de
deux parlemens ne put rien éclaircir. Un homme vénérable, de mœurs
sévères et pures, dont toute la vie avait été sans reproche, se vit
condamner sur l'accusation d'un homme sans conduite et sans mœurs.
Il paraît cependant démontré, par l'arrêt même qui condamna
Desbrosses, qu'il n'était pas coupable du crime de poison qui lui
était imputé. Le corps de délit n'avait été ni vérifié ni constaté.
«Or, comme le dit d'Aguesseau, ou la preuve est complète, ou elle ne
l'est pas. Au premier cas, il n'est pas douteux qu'on doit prononcer
la peine portée par les ordonnances. Mais, dans le dernier cas, il
est aussi certain qu'on ne doit prononcer aucune peine.»
LES ÉPOUX MONTBAILLI,
CONDAMNÉS COMME PARRICIDES, ET RECONNUS
INNOCENS APRÈS LE SUPPLICE DU MARI.
Aujourd'hui que la jurisprudence criminelle s'est prodigieusement
réformée depuis le dernier siècle, et tend à se réformer encore au
profit de l'humanité; aujourd'hui que les lois, sans avoir atteint la
perfection, sont plus claires, plus uniformes; que les juges motivent
leurs arrêts; que les peines sont en plus équitable proportion
avec les délits; que les tortures sont abolies; on a beaucoup
moins à redouter ces trop fréquens écarts du glaive de la justice
qui laissait de côté le crime pour frapper l'innocence, ou qui,
souvent, comme s'il eût eu soif de sang humain, voulait trouver des
criminels là même où il n'y avait point eu de crime. Car on a vu plus
d'une fois des juges, égarés par leur ignorance, séduits par leur
illusion, et jugeant consciencieusement et sans passion, envoyer des
innocens à une mort infamante. L'histoire des Montbailli en offre un
déplorable exemple.
La veuve Montbailli, âgée de soixante ans, d'un embonpoint et d'une
grosseur énorme, avait l'habitude de s'enivrer d'eau-de-vie. Toute
la ville de Saint-Omer savait que cette femme était adonnée à cette
funeste passion, et qu'il en était déjà résulté plusieurs accidens
qui faisaient craindre pour ses jours. Son fils et sa femme vivaient
avec elle; ils couchaient dans son antichambre. Une manufacture de
tabac, que la veuve avait entreprise, fournissait à leur subsistance.
C'était une concession des fermiers-généraux, qu'on pouvait perdre
par sa mort, et par conséquent un lien de plus qui attachait les
enfans à leur mère. Montbailli était de mœurs douces et d'un
caractère recommandable.
Il se plaisait à élever des plantes, à cultiver des fleurs, et il
consacrait tous ses momens de loisir à ces occupations champêtres.
Sa mère, malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour cacher
son funeste et honteux penchant, se trouvait encore souvent gênée par
la présence de sa belle-fille. Elle résolut de se délivrer de ce
témoin importun, en l'éloignant de sa maison.
Cette femme, dont la violence naturelle se trouvait encore excitée
par l'abus des liqueurs fortes, faisait fréquemment éclater sa haine
pour la femme de son fils. Elle se livra à des emportemens plus
violens encore que de coutume, l'accabla d'injures et de menaces, et
chercha, par toutes sortes de mauvais traitemens, à lui rendre sa
maison insupportable. Elle réussit dans son projet. La jeune femme,
effrayée de pareilles scènes, alla chercher un refuge dans la maison
paternelle.
Il y avait un mois qu'elle était chez ses parens, lorsque son mari
vint la conjurer de revenir. Elle s'y refusa opiniâtrément, et il
fallut que la justice lui ordonnât de retourner au domicile conjugal.
Elle y retrouva la discorde et la haine. La mère de Montbailli se
retira dans sa chambre, et prit la résolution d'y vivre séquestrée;
mais ce genre de vie lui parut bientôt une sorte d'exil; elle voulut
reprendre un empire absolu dans sa maison, et en conséquence se
débarrasser de ses enfans.