Le samedi, 22 octobre, deux particuliers qui voyageaient à pied

passèrent, à six heures du matin, la rivière d'Aisne, sur le bac

d'OEuilly, à trois lieues de Cormicy. Les bateliers déposèrent que

l'un de ces deux voyageurs était bossu. Bientôt on se persuada que

cet inconnu était le même que le troisième assassin dont la servante

du sieur M... parlait dans sa déposition. Puis on en vint à défigurer

le chevalier de C..... pour établir quelque ressemblance entre lui et

le bossu. Les esprits s'échauffent, l'erreur et la séduction font des

progrès rapides; enfin on publie un monitoire rempli de faits faux

ou hasardés. On fait plus, on se permet de diriger ouvertement le

monitoire contre le chevalier de C..... En effet, il y était dénoncé

d'une manière sensible.

Ce fut parce qu'on s'attachait moins à poursuivre l'assassin

véritable du malheureux abbé Bérard, que le prétendu meurtrier du

sieur M..., que l'on osa enfreindre si patemment la loi qui défend

non seulement de nommer les personnes dans les monitoires, mais même

de les désigner.

La calomnie ne connut plus de bornes dans sa marche. Voici la fable

dont elle satura le public. Les trois premiers particuliers arrêtés

commettaient le crime; le chevalier et son domestique gardaient les

chevaux, et se sauvaient par Guyancourt: puis ils allaient à pied

passer, sur un bac, une rivière qui n'était point sur leur route.

Au lieu de se rendre chez eux, à Grisolles, du côté de Lafère et de

Château-Thierry, ils venaient à OEuilly prendre les routes de Laon et

de Soissons. L'un disait que l'on avait trouvé le nom du chevalier

de C..... écrit sur le couteau de chasse; l'autre, que ses armes

étaient empreintes sur les pistolets. Un troisième ajoutait qu'on

avait reconnu son écriture sur la bourre de ces pistolets. Tels et

plus absurdes encore étaient les propos qui faisaient la matière des

conversations de tout le pays.

Il ne survint aucune charge: tout le résultat de ces immenses

informations fut que le chevalier de C..... avait fait de prétendues

menaces contre le sieur M....

Cependant, le 25 juin 1769, à six lieues et un quart de Reims, le

chevalier de C..... fut ignominieusement arrêté et mis en prison. Son

domestique n'était point alors avec lui; dès qu'il fut instruit de la

captivité de son maître, il partit du château de Grisolles, et vint

de lui-même se présenter devant sa prison. Le chevalier de C.....

supportait constamment son ignominieuse disgrâce; mais à la vue de ce

pauvre garçon qui, par dévouement, venait se constituer prisonnier,

son courage l'abandonna, et il ne put retenir ses larmes.

Nouvel incident. Les trois particuliers dont nous avons déjà annoncé

l'arrestation et l'élargissement sont arrêtés de nouveau, et

replongés dans les horreurs d'une prison. L'instruction recommence

aussi ardente que périlleuse. Les interrogatoires se succèdent

rapidement. Ces témoins sont confrontés aux accusés. Ceux-ci

présentent au juge leur requête pour être admis à prouver leur

_alibi_. Il était de notoriété publique que le chevalier de C.....

avait passé le mois d'octobre tout entier à Grisolles, sans sortir de

la paroisse de Beuvardes.

Enfin, le 12 août 1769, les amis du chevalier entrent dans sa prison,

l'embrassent, lui annoncent sa mise en liberté; il sort. Mais quelle

nouvelle foudroyante! il est déshonoré! Les cinq accusés sont tous

mis hors de cour, sans qu'on ait daigné seulement les admettre à la

preuve de leurs faits justificatifs. Le chevalier désespéré accourt

à Paris pour interjeter appel de la sentence, et demander l'échafaud

ou l'honneur. Quant au sieur M..., il prit ce temps pour aller

recueillir une succession en Allemagne.

Cette affreuse persécution, exercée contre l'innocence la plus

avérée, ne pouvait être que l'effet d'une haine adroite et

implacable. Le sieur M... avait su trouver des auxiliaires parmi les

parens du chevalier, entre autres un sieur de la P....., qui avait

épousé une de ses cousines, et qui le détestait pour des motifs

d'intérêt. Les calomniateurs parvinrent à tromper les magistrats. Il

serait impossible de flétrir assez les lettres infâmes, écrites sous

le voile de l'anonyme, à M. de Choiseul et au procureur-général, et

les démarches de toute espèce que l'on fit pour suborner des témoins.

Tout annonçait un complot exécrable, formé secrètement entre des

scélérats, pour faire perdre à un innocent l'honneur et la vie sur un

échafaud.

Mais on ne voit pas sur quoi purent se fonder les juges en mettant

hors de cour les parties, puisque toutes les preuves qu'on acquit

par l'instruction du procès concoururent à manifester l'innocence du

chevalier et celle des autres accusés.

Le même arrêt ordonnait que l'on continuât les informations et

procédures contre les auteurs de l'assassinat de l'abbé Bérard; mais

nous ignorons quel en fut le résultat. Au lieu d'aller chercher si

loin des coupables, peut-être aurait-on trouvé l'assassin parmi les

accusateurs.

INTRIGUES

ET INIQUITÉS CLAUSTRALES.

On a vu, par plusieurs faits de l'histoire d'Abeilard, que la vie du

cloître avait aussi ses orages, que ces lieux, consacrés à la paix et

à la piété, étaient souvent troublés par des crimes et des attentats

monstrueux. Il ne faut pas se le dissimuler, les couvens recélaient

les mêmes passions qui, tous les jours, portent le désordre dans la

société, avec cette différence que, plus comprimées par la sévérité

des règles claustrales, elles éclataient parfois avec une violence

extraordinaire.

L'histoire de l'abbé Desbrosses, qui occupa fortement les esprits

lors de sa nouveauté, offre un tissu d'intrigues et de manœuvres

coupables bien propres à fortifier notre assertion. Cette histoire

sera toujours un problème difficile à résoudre. La justice elle-même

n'a pu en fournir la solution. Car, malgré les condamnations

successives que deux cours souveraines prononcèrent contre l'abbé

Desbrosses, il est encore bien des jurisconsultes qui pensent que

cet infortuné vieillard fut la victime des formes juridiques, et

que c'est à ces formes seules qu'il dut les malheurs sous le poids

desquels il traîna une vie déplorable.

Pascal-Brigaud Desbrosses, né à Paray en Bourgogne, dans le

Charolais, fit profession, en 1718, chez les Picpus de Lyon. Il

avait à peine treize ans de profession, qu'il fut élu supérieur

de la maison de Lyon. Il fut ensuite nommé procureur-général pour

les affaires que son ordre avait à Paris. Il remplit ces nouvelles

fonctions avec un zèle digne d'éloges. On le détermina ensuite à

accepter le brevet d'aumônier du régiment de Piémont; et il reçut

du cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, tous les pouvoirs

nécessaires à cet égard. Les supérieurs de son ordre lui donnèrent

leur agrément.

Il s'acquitta des pénibles fonctions de ce nouveau poste, de manière

à mériter les attestations les plus flatteuses de la part des

maréchaux de Noailles, d'Asfeld, de Coigny, de Montmorency, et

autres officiers généraux. Des certificats attestèrent que, dans

plusieurs circonstances périlleuses, il avait bravé le feu le plus

meurtrier pour donner des secours spirituels aux blessés; qu'il eut,

au siége de Philipsbourg, ses habits percés de trois balles, et

risqua plusieurs fois sa vie.

Le même courage et le même esprit de charité l'animèrent dans la

direction des hôpitaux de l'armée. Il secourait de son propre

argent les soldats malades, leur faisait faire des bouillons, et

leur fournissait les linges nécessaires, soit pour les changer,

soit pour les panser. Tant de travaux pénibles et non interrompus

le forcèrent de cesser ses fonctions. Il quitta l'armée et revint à

Paris, où la princesse de Conti le choisit pour son aumônier. Des

médecins expérimentés déclarèrent que l'altération de sa santé ne

lui permettait pas de se conformer aux austérités de la règle de son

ordre. Le cardinal de Fleury sollicita lui-même la translation du P.

Desbrosses dans le grand ordre de Saint-Benoît, où il fit profession,

le 2 avril 1737, dans l'abbaye de la Croix, diocèse d'Évreux, dont

le prieur claustral l'envoya à Paris, pour y vaquer aux affaires de

ce monastère.

Suivant l'usage où étaient encore alors les bénédictins, de cumuler

sur la même tête plusieurs bénéfices dont les revenus tournaient

au profit de l'ordre, dom Bouquin, religieux de la congrégation de

Saint-Maur, en possédait deux incompatibles. Il en résigna un à

dom Desbrosses. Ce ne fut pas sans chagrin que les supérieurs de

cette congrégation virent sortir de leurs mains un bénéfice aussi

important; ils armèrent l'autorité contre dom Desbrosses pour lui

arracher sa résignation. Il résista aux menaces, aux promesses, à

l'exil, et ne se démit qu'après que son droit lui eut été assuré par

une sentence arbitrale prononcée par le cardinal de la Rochefoucauld

et le ministre Maurepas.

Cependant Berryer, prieur commendataire de Perrecy, dans le

Charolais, en Bourgogne, diocèse d'Autun, avait introduit dans ce

monastère, occupé par des bénédictins, une réforme très-austère. On

l'avait persécuté, pendant plusieurs années, pour qu'il consentît à

l'union de ce prieuré à l'évêché d'Autun. Sa résistance lui valut

différens exils, et enfin la séquestration de ses revenus. L'âge et

les infirmités lui firent craindre qu'une mort prochaine ne laissât

la liberté de consommer cette union. Il voulait que la réforme qu'il

avait introduite fût maintenue. Il ne connaissait pas dom Desbrosses,

mais, ayant beaucoup entendu parler de la fermeté avec laquelle il

avait défendu son bénéfice contre la congrégation de Saint-Maur,

il lui résigna son prieuré de Perrecy, en l'invitant à ne jamais

souffrir qu'on portât atteinte à sa réforme, et surtout à ne jamais

consentir à ce que ce prieuré fût réuni à l'évêché d'Autun.

Ce nouveau titre attira de nouvelles disgrâces à dom Desbrosses.

Le cardinal de Fleury, premier ministre, qui avait fort à cœur

d'exécuter ce projet d'union, fit à Desbrosses, pour obtenir son

consentement, les offres les plus séduisantes. N'ayant pu rien gagner

par la voie de la négociation, il eut recours à la rigueur, et le fit

enfermer à Saint-Lazare.

Cependant l'abbé Berryer mourut, et l'évêque d'Autun, feignant de

croire que cette mort opérait la vacance du prieuré de Perrecy, y

nomma dom Bernard, un des religieux de ce prieuré; mais par arrêt du

conseil, du 20 décembre suivant, l'abbé Desbrosses fut maintenu dans

la possession du prieuré de Perrecy avec restitution de fruits et

dépens.

Devenu titulaire paisible, dom Desbrosses, pour se concilier l'amitié

de dom Bernard, qui avait été son compétiteur, le fit prieur

claustral de Perrecy, et lui donna le prieuré des Fontaines, qui vint

à vaquer.

Mais ces traits de bienfaisance n'apaisèrent point le ressentiment

de dom Bernard. Il ne put jamais oublier que le triomphe que l'abbé

Desbrosses avait eu sur lui l'avait privé des avantages dont on

l'avait flatté, en consentant à l'union tant désirée, s'il eût pu

obtenir ce bénéfice.

En 1745, l'abbé Desbrosses avait admis à faire profession, dans

le monastère de Perrecy, Antoine Villette, dit en religion _le

frère Hilarion_. Ce nouveau religieux obtint, par la voie de la

résignation, le prieuré de Sigy, dépendant de celui de Perrecy:

dom Desbrosses lui en confirma le titre, et le fit nommer diacre.

Mais, dans la suite, ce supérieur, ayant jugé que les mœurs

d'Hilarion n'étaient pas compatibles avec le sacerdoce, ne voulut

jamais consentir qu'il fût ordonné prêtre. Ce refus, que rien ne put

vaincre, mit dans le cœur d'Hilarion une haine implacable contre

son prieur, qui offrait néanmoins de se désister de sa première

détermination, si son religieux voulait changer son genre de vie.

Cependant l'évêque d'Autun n'avait point perdu de vue l'idée d'unir

Perrecy à son évêché. Dom Desbrosses eut ordre de se rendre à Paris:

nouvelles sollicitations, nouveaux refus. Sur sa résistance, il lui

fut défendu de recevoir aucun novice; et l'on chargea d'autorité dom

Bernard de prendre l'administration du monastère. Celui-ci s'associa

Hilarion dans cette administration. Enfin, après bien des démarches,

des sollicitations, des explications, Desbrosses, par arrêt du

conseil du 9 novembre 1751, fut renvoyé dans l'administration

temporelle et spirituelle du prieuré de Perrecy, et autorisé à se

faire rendre compte de celle dont les deux religieux avaient été

chargés pendant l'espèce d'interdiction qui avait pesé sur lui.

Ces comptes, qui ne purent jamais être apurés, furent une nouvelle

source de divisions entre le prieur et ces deux religieux.

L'évêque d'Autun étant arrivé, au mois de mai 1752, à Perrecy, muni

d'un brevet de permission pour unir ce prieuré à son évêché, dom

Bernard et Hilarion ne manquèrent pas de souscrire à cette union. Ils

y voyaient le plaisir de déposséder un ennemi, et la faculté d'aller

vivre où ils voudraient avec une pension. Les procédures concernant

cette union furent entamées; mais, sur un appel interjeté par dom

Desbrosses, un arrêt du grand conseil, rendu le 22 mai 1755, déclara

ces procédures abusives.

Se croyant enfin titulaire paisible de son bénéfice, ce prieur

s'occupa du soin d'y rétablir l'ordre spirituel. Pour y réussir, il

pria les supérieurs majeurs de son ancien ordre de lui envoyer un

religieux capable de l'aider dans le rétablissement de la régularité.

Ils lui envoyèrent le père Régis Roch. Les services qu'il rendit

pendant huit ans au monastère, la vie édifiante qu'il y avait

menée, tout détermina dom Desbrosses à chercher à se l'attacher

pour toujours. Les supérieurs y consentirent. On obtint un bref de

translation et d'abréviation du noviciat. Hilarion se joignit à

dom Cyr, et, conjointement avec lui, interjeta appel comme d'abus

de ce bref au parlement de Dijon. L'abbé Desbrosses fit évoquer

cette affaire au grand conseil. On présenta, sous le nom des deux

associés, une requête pleine de faits injurieux. Dès que dom Cyr en

eut connaissance, par la signification qui en fut faite à son prieur,

il se désista de son appel et de sa requête, en avouant, par un acte

solennel, que les faits qu'elle contenait étaient faux et injurieux,

et que sa signature avait été surprise par Hilarion. Le lendemain les

religieux, assemblés capitulairement, déclarèrent aussi que ces faits

étaient faux et hasardés, qu'ils n'avaient aucune part à ce libelle,

et consentirent à l'admission du père Régis, qui fut reçu et fit

profession.

Dans l'examen du compte rendu par les deux religieux qui avaient géré

les revenus du monastère, pendant l'espèce d'interdiction dont on a

parlé, l'abbé Desbrosses ne trouva pas l'emploi de ceux du prieuré

de Sigy, dont Hilarion était pourvu. La cause de cette omission

provenait de ce que le frère Hilarion s'en était emparé pour se

faire bâtir et meubler un appartement à Sigy. Sur le refus que fit

Hilarion de se conformer à l'ancien usage, en donnant sa procuration

au célerier de Perrecy, dom Desbrosses se pourvut au grand conseil,

où il obtint un arrêt, le 12 juin 1755, qui enjoignait à Hilarion

de se soumettre à cet usage. Dans le cours de l'instance, l'abbé

Desbrosses avait allégué qu'Hilarion quittait souvent le monastère,

auquel il était lié par ses vœux, pour se retirer à Sigy, qui

n'est éloigné de Perrecy que de quatre lieues, sous prétexte de

faire exécuter des réparations où il n'y en avait point à faire.

Il avait ajouté que ce religieux menait à Sigy une vie scandaleuse

avec des femmes, et enfin qu'il avait enlevé une partie des titres

de ce prieuré. En conséquence, il fut défendu à Hilarion de sortir

du monastère sans une permission par écrit de son supérieur; et il

reçut l'ordre de rétablir dans les archives les titres qu'il en

avait soustraits. Quant aux mœurs d'Hilarion, l'abbé Desbrosses

ne s'en tint pas à des allégations; il fournit des preuves, une

correspondance volumineuse de lettres que lui écrivait une femme

nommée Pinot. Hilarion, ne pouvant nier ses dérèglemens, demanda

et obtint son pardon. Mais le paquet de lettres et de chansons

licencieuses fut conservé, et dom Desbrosses le reproduisit plus tard

devant le parlement de Dijon.

La haine d'Hilarion pour son supérieur allait toujours croissant.

Rien ne lui aurait coûté pour se soustraire à ce joug. Il imagina de

supposer que son prieur avait voulu le faire périr par le poison.

Il prépara de loin des indices qui pussent donner quelque poids à

cette accusation. Il allégua que la servante de l'abbé Desbrosses

avait dit que son maître avait du poison dans son appartement, cinq

ou six ans avant l'époque du prétendu empoisonnement. Il en prit

occasion de soutenir que dom Desbrosses avait acheté ce poison, non

pour les rats, mais pour lui, frère Hilarion, avec qui il était

déjà en procès. On tira la même conséquence d'un autre fait. Dom

Desbrosses ayant eu, au mois d'octobre 1759, une longue conversation

sur les poisons et sur leurs antidotes, avec frère Dorothée,

apothicaire du couvent, cette circonstance devint une des plus

importantes de l'affaire. Ce frère Dorothée était l'ami d'Hilarion;

celui-ci faisait peu à peu germer dans l'esprit de ses confrères

l'idée d'un empoisonnement qu'il feignait de redouter de la part de

son supérieur. Quand les voies furent bien préparées à ce sujet,

l'hypocrite religieux fabriqua une accusation pleine de perfidie et

de scélératesse contre son supérieur. Il l'accusait formellement

d'avoir empoisonné les alimens qu'il devait prendre, énumérant toutes

les circonstances qui auraient accompagné la préparation du crime.

Une procédure s'entama qui donna lieu à divers jugemens, à des appels

dont nous n'entretiendrons pas nos lecteurs.

Enfin toute la procédure ayant été légalement instruite, l'official

de Dijon, par sentence du 25 juillet 1764, condamna en différentes

peines canoniques le curé de Perrecy, frère de dom Desbrosses,

accusé de subornation de témoins et autres manœuvres, et porta

des peines de même nature contre le supérieur de Perrecy, prévenu

d'empoisonnement.

L'abbé Desbrosses revendiqua le privilége qu'avaient les

ecclésiastiques de n'être jugés que par la grand'chambre et la

Tournelle assemblées. Ces deux chambres rendirent, le 7 août

1764, l'arrêt définitif condamnant, pour les charges résultant

des procédures, dom Desbrosses aux galères à perpétuité, à être

préalablement marqué par l'exécuteur de la haute justice, avec

confiscation de biens, cent livres d'amende, et huit mille de

dommages-intérêts. Le curé de Perrecy, frère de Desbrosses, fut

condamné par contumace aux galères pendant trois ans.

Desbrosses obtint en cour un sursis contre l'exécution de cet

arrêt. Cependant on l'exécuta, quant à la flétrissure, et l'on

ne donna d'effet au sursis que relativement au départ pour les

galères. Desbrosses présenta au conseil une requête en cassation et

en révision; en conséquence, le conseil, par arrêt du 18 janvier

1768, chargea le parlement de Douay de la révision du procès.

L'abbé Desbrosses fut transféré dans cette ville le 18 mai, et dans

l'espace de trois mois la révision de cet énorme procès fut achevée,

et le parlement de Douay confirma la sentence de celui de Dijon. On

conseilla à l'abbé Desbrosses de ne point chercher à faire révoquer

ce nouvel arrêt, mais de solliciter du roi des lettres de commutation

de peine, afin d'arrêter l'exécution de celles auxquelles il se

trouvait condamné. Il obtint, le 5 juillet 1769, des lettres qui

commuèrent la peine en un bannissement perpétuel hors du royaume.

Telle fut l'issue de ce mystère d'iniquités où la jurisprudence de

deux parlemens ne put rien éclaircir. Un homme vénérable, de mœurs

sévères et pures, dont toute la vie avait été sans reproche, se vit

condamner sur l'accusation d'un homme sans conduite et sans mœurs.

Il paraît cependant démontré, par l'arrêt même qui condamna

Desbrosses, qu'il n'était pas coupable du crime de poison qui lui

était imputé. Le corps de délit n'avait été ni vérifié ni constaté.

«Or, comme le dit d'Aguesseau, ou la preuve est complète, ou elle ne

l'est pas. Au premier cas, il n'est pas douteux qu'on doit prononcer

la peine portée par les ordonnances. Mais, dans le dernier cas, il

est aussi certain qu'on ne doit prononcer aucune peine.»

LES ÉPOUX MONTBAILLI,

CONDAMNÉS COMME PARRICIDES, ET RECONNUS

INNOCENS APRÈS LE SUPPLICE DU MARI.

Aujourd'hui que la jurisprudence criminelle s'est prodigieusement

réformée depuis le dernier siècle, et tend à se réformer encore au

profit de l'humanité; aujourd'hui que les lois, sans avoir atteint la

perfection, sont plus claires, plus uniformes; que les juges motivent

leurs arrêts; que les peines sont en plus équitable proportion

avec les délits; que les tortures sont abolies; on a beaucoup

moins à redouter ces trop fréquens écarts du glaive de la justice

qui laissait de côté le crime pour frapper l'innocence, ou qui,

souvent, comme s'il eût eu soif de sang humain, voulait trouver des

criminels là même où il n'y avait point eu de crime. Car on a vu plus

d'une fois des juges, égarés par leur ignorance, séduits par leur

illusion, et jugeant consciencieusement et sans passion, envoyer des

innocens à une mort infamante. L'histoire des Montbailli en offre un

déplorable exemple.

La veuve Montbailli, âgée de soixante ans, d'un embonpoint et d'une

grosseur énorme, avait l'habitude de s'enivrer d'eau-de-vie. Toute

la ville de Saint-Omer savait que cette femme était adonnée à cette

funeste passion, et qu'il en était déjà résulté plusieurs accidens

qui faisaient craindre pour ses jours. Son fils et sa femme vivaient

avec elle; ils couchaient dans son antichambre. Une manufacture de

tabac, que la veuve avait entreprise, fournissait à leur subsistance.

C'était une concession des fermiers-généraux, qu'on pouvait perdre

par sa mort, et par conséquent un lien de plus qui attachait les

enfans à leur mère. Montbailli était de mœurs douces et d'un

caractère recommandable.

Il se plaisait à élever des plantes, à cultiver des fleurs, et il

consacrait tous ses momens de loisir à ces occupations champêtres.

Sa mère, malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour cacher

son funeste et honteux penchant, se trouvait encore souvent gênée par

la présence de sa belle-fille. Elle résolut de se délivrer de ce

témoin importun, en l'éloignant de sa maison.

Cette femme, dont la violence naturelle se trouvait encore excitée

par l'abus des liqueurs fortes, faisait fréquemment éclater sa haine

pour la femme de son fils. Elle se livra à des emportemens plus

violens encore que de coutume, l'accabla d'injures et de menaces, et

chercha, par toutes sortes de mauvais traitemens, à lui rendre sa

maison insupportable. Elle réussit dans son projet. La jeune femme,

effrayée de pareilles scènes, alla chercher un refuge dans la maison

paternelle.

Il y avait un mois qu'elle était chez ses parens, lorsque son mari

vint la conjurer de revenir. Elle s'y refusa opiniâtrément, et il

fallut que la justice lui ordonnât de retourner au domicile conjugal.

Elle y retrouva la discorde et la haine. La mère de Montbailli se

retira dans sa chambre, et prit la résolution d'y vivre séquestrée;

mais ce genre de vie lui parut bientôt une sorte d'exil; elle voulut

reprendre un empire absolu dans sa maison, et en conséquence se

débarrasser de ses enfans.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 8 / 17 段