mit tout en œuvre pour y parvenir, promesses, menaces, mauvais
traitemens; on ne fit que troubler sa raison et la réduire à un
pitoyable état d'imbécillité et de démence. Il y avait sept mois
que Sirven et sa femme pleuraient la perte de leur fille, lorsqu'on
vint leur annoncer qu'elle allait leur être rendue. A cette nouvelle
inespérée, soudain toute la famille est dans la joie; le père et la
mère s'embrassent avec transport; ils vont donc revoir leur fille
chérie. Madame Sirven bénit le ciel avec transport; car, comme dit le
poète,
L'enfant que la mère préfère
Est celui qu'on veut lui ravir.
Tous ils ouvrent leurs bras pour y recevoir, pour y presser
Élisabeth..... Elle arrive, la pauvre malheureuse..... Mais quel
spectacle douloureux!
C'est un spectre pâle et décharné, une pauvre insensée qui reçoit
leurs caresses avec une stupide insensibilité! Le père et la mère ont
le cœur brisé; les pleurs amers du désespoir succèdent aux larmes de
la joie. Cependant une lueur d'espérance vient ranimer leur courage:
peut-être que les soins de ses parens, les efforts de l'art pourront
opérer sa guérison. Malheureux père, mère infortunée! L'état de leur
fille était désespéré.
Bientôt la démence d'Élisabeth tourna en fureur; dans ces momens
de crise, on l'entendait pousser des hurlemens horribles, et elle
retombait dans un accablement qui ne tardait pas à être suivi de
nouveaux accès de frénésie. Sirven, effrayé des dangers que courait
sa fille, fut contraint, pour l'en garantir, d'avoir recours aux
précautions que l'on emploie contre les insensés. Il assujétit ses
bras au moyen d'un habillement étroit et qui lui ôtait la liberté
d'abuser de ses mains furieuses; il fit fermer les volets de sa
chambre avec un cadenas; enfin il éloigna de sa portée tout ce qui
pouvait compromettre sa propre sûreté et celle des autres.
Mais bientôt la calomnie lui imputa à crime toutes ces précautions
que lui inspiraient la prudence et la tendresse paternelle; on
l'accusa auprès de l'intendant de la province de tenir sa fille
renfermée depuis six mois, de l'_avoir mise dans un sac_, et de
l'accabler de mauvais traitemens pour l'empêcher de se faire
catholique; ces imputations tombèrent devant l'évidence, lorsque
Sirven eut fait visiter sa fille par des médecins désignés par
l'intendant.
La calomnie ne se rebuta pas pour cet échec; elle suscita
tribulations sur tribulations à la famille. Sirven était déterminé à
réduire ses calomniateurs à l'impossibilité de l'accuser désormais
de s'opposer aux intentions pieuses d'Élisabeth; il prit le parti
d'éloigner de sa maison cette malheureuse fille qui en troublait si
cruellement le repos, et de la déposer entre les mains de l'évêque de
Castres. Avant de mettre ce projet à exécution, il voulut consulter
la dame d'Esperandieu, dont il faisait le terrier, et se rendit à cet
effet au château d'Ayguefondes qu'habitait cette dame.
Mais pendant sa courte absence, le génie du mal conspirait sa perte
dans sa maison. Au moment où Sirven se disposait à quitter le château
d'Ayguefondes, tout-à-coup arrive à la hâte un exprès qui lui annonce
qu'Élisabeth s'est évadée pendant la nuit, et qu'on l'a vainement
cherchée.
Alarmé de cette nouvelle, Sirven part sans délai, arrive chez lui,
trouve sa femme et ses deux filles éplorées. Tous les habitans de
Saint-Alby, lieu de sa nouvelle résidence, lui apprennent qu'on n'a
fait que d'inutiles recherches. Il donne de nouveaux ordres; il
fait partir de toutes parts des gens de confiance pour découvrir
les traces de sa fille; tous reviennent sans en rapporter aucune
nouvelle; elle avait disparu.
Qu'on se figure la consternation du père, de la mère, des deux
sœurs! ces infortunés passaient les jours et les nuits dans les
angoisses et dans les larmes. Sirven se flattait quelquefois que sa
fille avait été enlevée par ordre supérieur et conduite dans quelque
maison religieuse.
Plus de quinze jours s'étaient écoulés depuis la disparition
d'Élisabeth, lorsque des enfans qui cherchaient des oiseaux près
du puits de Saint-Alby, aperçurent un cadavre flottant sur l'eau;
à cette vue, ils jettent des cris d'alarme. On court avertir le
juge de Mazamet; il arrive; il fait retirer du puits le cadavre;
on l'entoure; on regarde; on reconnaît la fille de Sirven. Le cri
général fut qu'elle s'était précipitée elle-même dans le puits.
Quelques personnes se rappelèrent alors que le jour même de la
disparition de cette fille, on l'avait vue se tourner vers le puits,
en faisant des grimaces comme une folle, et comme si elle eût annoncé
son funeste dessein. Tout le monde, d'un commun accord, plaignait les
parens d'Élisabeth, et personne ne les soupçonnait alors d'avoir eu
la moindre part à la mort de leur fille.
Les ennemis de Sirven surent peu de temps après donner un autre tour
à l'opinion publique. Calas, aussi protestant, venait de perdre son
fils par un événement à peu près semblable, et sa famille était
plongée depuis deux mois dans les cachots de Toulouse. Le fanatisme
accréditait, chez les catholiques de la province, qu'un des points
capitaux de la religion protestante est que les pères et mères sont
tenus de pendre, d'égorger ou de noyer tous leurs enfans qu'ils
soupçonnent avoir quelque penchant pour la religion catholique. On en
vint à dire publiquement que c'était Sirven et sa femme qui avaient
précipité leur fille dans un puits. Tous ces récits absurdement
atroces furent accueillis avec avidité par une populace crédule et
superstitieuse, et l'opinion que Sirven avait fait périr sa fille
devint bientôt générale. Le juge de Mazamet se conduisit dans cette
circonstance, non comme un magistrat loyal et intègre, mais comme
un bourreau qui demande une victime, comme un assassin qui tend des
piéges à celui qu'il veut égorger. On avait dressé sur la découverte
du cadavre d'Élisabeth un rapport d'experts, conforme à la vérité; on
en produisit un second qui détruisait le premier presqu'entièrement,
et où tous les faits étaient altérés ou changés. On osa y insérer que
la tête du cadavre paraissait ébranlée, qu'on avait trouvé du sang
caillé à la nuque du cou; qu'il n'y avait point d'eau dans l'estomac,
et que la fille était dans un parfait état de virginité. Donc,
ajoutait-on, elle n'avait eu aucune faiblesse qui, par la crainte
des suites, l'eût forcée de recourir au suicide; donc ce n'étaient
point des scélérats qui lui avaient ainsi donné la mort, après lui
avoir ravi l'honneur. Elle n'avait point d'eau dans l'estomac, donc
ses meurtriers l'avaient étouffée avant de la jeter dans le puits;
donc il n'y avait eu ni assassinat ordinaire, ni suicide; donc ce ne
pouvait être que son père....... Telle était pourtant la conséquence
atroce que l'on cherchait dans cet étrange abus du raisonnement;
telles étaient les absurdes conjectures à l'aide desquelles on
prétendait prouver le plus invraisemblable, le plus incroyable des
crimes.
Sirven, alors, se porte partie civile, poursuit l'instruction
avec chaleur, fait constater la démence de sa fille, et prouver
son _alibi_ par une foule de témoins. Il commençait à reprendre
sa tranquillité, et, par suite des nombreux témoignages qu'il
avait produits, se croyait désormais à l'abri des attaques de ses
fanatiques calomniateurs; déjà il les bravait et se promettait
de faire tomber sur eux tout l'opprobre de l'horrible accusation
qu'ils avaient voulu faire peser sur lui, lorsque par l'effet d'une
machination ourdie par le procureur-fiscal et le juge de Mazamet, un
décret de prise de corps fut lancé contre lui, contre sa femme et ses
deux filles.
Le 21 janvier 1761, de grand matin, Sirven voit entrer dans sa
chambre sa femme et la plus jeune de ses filles, toutes deux
pâles et consternées. «Mon mari! mon père! s'écrient-elle en se
jetant dans ses bras, nous sommes perdus. On nous accuse d'avoir
assassiné.....» Les sanglots étouffaient leur voix. «Ma fille?
reprend Sirven.--Oui, votre fille.--Ma sœur!--Le juge a lancé contre
nous un décret de prise de corps.--Le juge! est-il possible?--La
maréchaussée est commandée, et va marcher contre nous.....» Le
premier mouvement de ce père indigné fut de marcher à la rencontre
de ces sbires, et de présenter ses mains à leurs chaînes. «Que
voulez-vous faire? s'écria sa femme.--Que peuvent-ils contre moi?
ne suis-je pas innocent?--Tremblez, lui dirent ses amis, il n'y a
plus de sûreté pour l'innocence quand son juge est aveuglé par la
passion. Ne voyez-vous pas que tout est arrangé pour votre perte? A
quoi vous sert la pureté de votre conscience? Un décret de prise de
corps n'est-il pas déjà lancé contre vous? Cet acte n'annonce-t-il
pas assez que l'on vous poursuit comme un coupable? Défiez-vous de
votre innocence; fuyez!--Quoi! fuir! fuir, chargé d'une accusation de
parricide! Sauver ma vie pour la réserver à la honte! Un cri général
va s'élever contre nous. Le juge inique qui nous poursuit triomphera
dans son iniquité; c'est la justifier nous-mêmes, que de lui dérober
notre tête. Qui voudra croire à notre innocence si nous fuyons,
comme des criminels, devant la justice?--Quoi! lui répondit-on,
vous appelez justice les passions de vos ennemis, l'oubli total des
lois les plus sacrées? La fuite est un devoir quand on se dérobe à
une mort infâme et imméritée. Vivez plutôt pour manifester un jour
votre innocence, pour faire trembler à son tour le juge qui triomphe
aujourd'hui. L'erreur, la prévention, le fanatisme, n'ont qu'un
temps; la vérité finit toujours par l'emporter.»
Ces remontrances, les larmes de sa femme, celles de ses filles,
déterminèrent Sirven à prendre la fuite. Il abandonne sa maison;
il va cacher sa famille chez un honnête gentilhomme du faubourg de
Castres. Dès le lendemain, il apprend que l'on a saisi ses meubles et
effets à Saint-Alby, et qu'on le cherche partout. Le péril redouble;
la ville de Castres n'est plus un lieu de sûreté: il faut partir sans
délai.
Il était nuit. Un ouragan affreux troublait l'atmosphère; des torrens
de pluie inondaient la terre..... Mais il n'y avait pas à balancer.
On était à leur poursuite. Ils prennent à la hâte congé de leur hôte,
et recommencent à fuir, au milieu des ténèbres les plus épaisses,
pendant le choc terrible de tous les élémens. Qu'on se représente un
père accablé de douleur, une mère âgée de soixante-trois ans qu'il
fallait soutenir à chaque pas, une de ses filles, mariée depuis
un an, dont la grossesse avancée se décelait par de fréquentes
faiblesses; qu'on se représente ces tristes voyageurs, tremblans au
moindre bruit, se traînant à pied dans des chemins impraticables, et
cherchant à travers l'obscurité quelque asile ignoré où l'innocence
fût en sûreté.
Cependant les amis de Sirven lui ayant fait savoir que sa femme et
ses deux filles seraient en danger tant qu'il serait avec elles,
il se résigna à un nouveau sacrifice; il s'arracha des bras de sa
famille en pleurs, et disparut au milieu des rochers. La mère et
ses deux filles errèrent de retraite en retraite; bientôt même
elles furent contraintes de se séparer aussi. Personne n'osait plus
recueillir ces trois femmes ensemble. La mère se sépara donc de ses
deux filles. Elles suivirent des routes différentes; la jeune femme
enceinte accoucha sans secours, sur le chemin, au milieu des glaçons;
il fallut que, toute mourante, elle emportât son enfant mourant dans
ses bras. Ce ne fut qu'après bien des peines, bien des dangers,
après un voyage long et pénible dans des chemins impraticables, sur
des montagnes couvertes de neige, et presque inaccessibles, qu'elles
arrivèrent en Suisse, l'une au commencement d'avril, les autres au
mois de juin 1762. Dans ce pays hospitalier, une foule de personnes
de distinction leur donnèrent des marques consolantes du plus vif
intérêt. Voltaire, surtout, ce généreux défenseur des Calas, s'éleva
courageusement contre l'injustice qui opprimait les Sirven. Voici
ce que cet apôtre de l'humanité écrivait à Damilaville, à ce sujet:
«Le même hasard qui m'amena les enfans de Calas veut encore que les
Sirven s'adressent à moi. Figurez-vous, mon ami, quatre moutons que
des bouchers accusent d'avoir mangé un agneau; voilà ce que je vis.
Il m'est impossible de vous peindre tant d'innocence et de malheur.
Que devais-je faire, et qu'eussiez-vous fait à ma place? Faut-il s'en
tenir à gémir sur la nature humaine? Je prends la liberté d'écrire à
M. le premier président du Languedoc, homme vertueux et sage; mais il
n'était point à Toulouse. Je fais présenter, par un de vos amis, un
placet à M. le vice-chancelier. Pendant ce temps-là on exécute vers
Castres, en effigie, le père, la mère, les deux filles; leur bien est
confisqué, dévasté; il n'en reste plus rien. Voilà tout une famille
honnête, innocente, livrée à l'opprobre et à la mendicité chez les
étrangers; ils trouvent la pitié sans doute, mais qu'il est dur
d'être, jusqu'au tombeau, un objet de pitié!»
En effet, les ennemis de Sirven, après le départ de la famille,
avaient continué leurs poursuites acharnées; et, condamnés par
contumace à être pendus et étranglés, les Sirven furent exécutés en
effigie, à Mazamet, le 11 septembre 1764.
Sirven, en apprenant ce jugement rendu contre lui et les siens, fut
saisi d'indignation. Il fit serment de laver cet affront, fut-ce
même de son sang, et il eut le courage d'aller se remettre dans les
prisons de Mazamet. L'apparition soudaine de ce prétendu coupable fit
trembler le juge qui l'avait condamné. La procédure recommença le 2
septembre 1769. Le 26 novembre suivant, une nouvelle sentence fut
rendue, qui mettait les parties hors d'instance, et rendait à Sirven
ses biens et sa liberté. Sirven appela de cet arrêt, qui n'était
point une réparation assez éclatante de l'iniquité exercée contre sa
famille. L'affaire fut portée au parlement, qui déclara la famille
Sirven innocente des crimes dont elle avait été accusée.
Le célèbre avocat Élie de Beaumont, qui avait déjà défendu la cause
sainte de l'humanité et de la justice dans la personne des Calas,
venait de publier en faveur des Sirven un mémoire qui toucha et
convainquit tous les lecteurs, et dut faire impression sur l'âme
des juges. Il avait paru aussi vers le même temps une consultation,
signée de dix-neuf célèbres avocats de Paris, qui était aussi
décisive en faveur de cette famille innocente que respectueuse pour
le parlement de Toulouse.
ACCUSATION DE MEURTRE,
FONDÉE SUR DES PRÉSOMPTIONS ET DES
CALOMNIES.
En matière criminelle, des présomptions souvent téméraires, et
suggérées par la malignité, ont souvent égaré la sagesse des juges,
et fait commettre plus d'un crime juridique, en appelant sur la tête
d'un innocent la vengeance des lois réservée aux seuls coupables.
Les magistrats, les jurés, appelés à prononcer sur le sort de tant
d'individus, ne sauraient marcher avec trop de prudence dans la voie
des présomptions. S'ils veulent être les équitables dispensateurs
de la justice, s'ils ne veulent pas être regardés comme les tyrans
de leurs concitoyens, ils ne doivent appliquer la loi que sur des
preuves, et ne jamais considérer les présomptions que comme de
simples accessoires qui, pris isolément, ne peuvent être d'aucune
valeur, ni avoir aucune influence sur la conscience d'un bon juge.
A quatre lieues de Reims, est une petite ville qu'on appelle Cormicy.
Le sieur M..., ancien bourgeois de Paris, Américain d'origine,
ci-devant gendarme de la garde du roi, y avait transporté son
domicile. Le 21 octobre 1768, il y avait cinq mois révolus qu'il y
habitait une maison située à peu près au milieu de la ville, lorsque
dans la nuit du 21 au 22, entre une heure et une heure un quart du
matin, une voix qui partait de cette maison fit retentir ces cris
effrayans: _Au vol! au meurtre! à l'assassin!_ On entendit ensuite
la détonation d'une arme à feu. A ces cris, à ce bruit, les voisins
s'éveillent, s'élancent hors du lit, accourent en désordre. On entre:
quel spectacle! Un homme, dans son lit, nageant dans son sang, la
gorge ouverte et percée de trois coups de poignard.....
Toutefois l'homme assassiné n'était pas le sieur M... Il y avait
environ un mois que la chambre où le crime avait été commis était
occupée par un de ses amis intimes, l'abbé Bérard, chapelain du roi,
au château de Madrid; on n'a pas su positivement quelle était la
fortune de cet ecclésiastique, ni sur quel genre d'intérêt était
fondée sa liaison avec le sieur M.... Cet abbé Bérard était la
victime.
Sa chambre était située au rez-de-chaussée; aucune des fenêtres,
donnant sur les dehors, n'avait été ouverte. Sur l'oreiller d'un
lit qui était dans un cabinet voisin de cette chambre, on trouva
l'empreinte d'une main ensanglantée. Du reste, quelques tiroirs
forcés, des armes chargées, des portes fracturées, un désordre qui
sentait l'apprêt et la combinaison, auraient dû fixer l'attention
de la justice, et la rendre au moins plus circonspecte dans ses
démarches. Les rideaux du lit étaient à demi ouverts. Le cadavre
était couché sur le côté gauche, et sa tête penchait du côté de la
ruelle. Les coups mortels n'avaient été ni frappés au hasard, ni
portés dans l'obscurité. De trois coups donnés à la gorge, chacun
dans une direction différente, l'un coupait la veine jugulaire du
côté droit, déchirait la trachée-artère, et pénétrait jusqu'à la
poitrine; l'autre, au-dessous de la mâchoire inférieure, aboutissait
au palais. Enfin le troisième, dans la partie la plus basse du
cou, pénétrait jusqu'à l'épaule; chacune de ces ouvertures était
d'environ trois doigts de largeur.
On détourna bientôt les yeux avec horreur; mais qu'aperçut-on? A
terre, et près du lit, un couteau à manche long et plat, et à lame
large; cette lame était ouverte; cinq à six personnes la voient en
même temps. On l'examine, on observe du sang au bout du manche et
près de la lame, qui était encore grasse, et comme imparfaitement
essuyée. La fille Lévêque, servante du sieur M..., interrogée sur
ce fait, répondit qu'il n'était pas étonnant qu'il y eût du sang à
ce couteau, qu'elle s'en était servie la veille pour dépouiller un
lièvre. On le porta dans la salle à manger, où le sieur M..., assis
dans un fauteuil, s'abandonnait à la douleur. «Ah! les malheureux!
s'écria-t-il à la vue de l'instrument du crime, ils se sont servis de
mon couteau! Pourquoi faut-il que mon couteau ait fait une pareille
chose? Ils l'ont pris dans le buffet pour assassiner mon ami.»
Les dépositions du sieur M... et de sa servante, à l'occasion de
ce tragique événement, offraient un mélange de circonstances qui
semblaient arrangées et calculées, mais qui, cependant, n'étaient
pas toutes vraisemblables. Ainsi la servante avait dit qu'au premier
bruit elle était entrée dans la chambre de son maître en criant:
«Les gueux ont tué M. l'abbé!» Comment le savait-elle? De plus,
elle n'avait vu d'abord que deux assassins; puis, dans un autre
interrogatoire, elle en avait vu un troisième, courbé et chargé de
quelque chose. Quel pouvait être ce fardeau? Dans toute la maison,
il ne manquait que quinze pièces d'argenterie et une bouteille de
liqueurs. Est-il vraisemblable qu'on emporte l'un ou l'autre de ces
objets sur ses épaules?
Différens autres témoins firent des dépositions contradictoires sur
diverses circonstances, qui, comme les précédentes, ne servirent qu'à
mettre en défaut la sagacité des juges, et à leur faire perdre la
trace des coupables.
Notez que les quinze pièces d'argenterie enlevées de la maison
avaient été retrouvées à un quart de lieue de là.
Quel mélange incroyable d'atrocité et de bizarrerie, de fureur et
de calme, d'imprudence et de succès! Des voleurs qui emportent de
l'argenterie à un quart de lieue de là, mais qui, dès qu'ils sont
hors de danger, se débarrassent de leur butin; des voleurs qui,
trouvant une clef à la serrure d'une malle, préfèrent la forcer, et
égarent à plaisir cette clef dans la cour; qui commettent un grand
nombre d'effractions nécessairement bruyantes et tumultueuses, mais
uniquement pour les faire, et sans rien prendre; qui laissent l'or,
l'argent, les bijoux qui étaient sous leurs mains, et emportent une
bouteille de liqueurs! Mais aussi quels assassins! Sans prévoyance,
sans précaution, tout leur réussit; les portes semblent s'ouvrir
mystérieusement et comme d'elles-mêmes devant eux; ils vont se livrer
au plus affreux brigandage, et ils laissent entr'ouverte celle qui
donne sur la rue, qui, cette nuit-là, était fréquentée à cause des
travaux de la vendange; ils entrent dans une cuisine que gardaient
deux chiens, et ils ont l'art de les corrompre; ces animaux, symbole
de la fidélité, démentent leur instinct, et restent muets à la
vue des brigands, qu'ils ne connaissaient pas. Munis d'inutiles
armes, de pistolets d'arçon, dont les canons et la batterie sont
couverts de rouille, d'un couteau de chasse, et d'un ceinturon, qui
semblent n'avoir été apportés que dans le dessein d'être oubliés,
ils se procurent dans la maison même l'instrument fatal de la mort.
Enfin, dans le sein d'une ville presque entièrement éveillée, ils
égorgent; et au milieu du sang, à côté du cadavre, ils se livrent à
une débauche de liqueurs, comme si, redoutables encore, ils étaient
dans leurs cavernes, au centre d'une épaisse forêt. Toutes ces
circonstances vraiment singulières mettent l'esprit à la torture; et,
loin d'éclairer, elles confondent la prudence humaine.
Le procureur-fiscal fut le seul qui rendit plainte. On continua
d'informer, et quelque jours après trois particuliers des environs
de Château-Thierry, qui étaient venus dans le voisinage de Cormicy,
furent arrêtés dans leurs maisons. Ces trois malheureux, chargés de
fers, furent traînés d'abord à Cormicy; là, sur une charrette, dans
la rigueur du plus grand froid, ils demeurèrent pendant deux heures
exposés sur la place de la ville aux regards avides d'un peuple
indigné, qui se repaissait du spectacle de leur supplice; quelques
jours après, ils furent conduits à Reims, et jetés dans des cachots
séparés, les fers aux pieds et aux mains; en un mot, on les traita
avec une rigueur inflexible, qui ressemblait plutôt à une peine qu'on
inflige à un coupable avéré qu'aux moyens simples et naturels de
s'assurer de la personne d'un accusé qui peut être innocent. Le juge
ducal de Reims leur fit subir plusieurs interrogatoires. Enfin, après
un mois de la captivité la plus dure, il intervint une sentence qui
ordonna un plus ample informé, et qui fit rendre la liberté aux trois
accusés.
Voici ce qui avait donné lieu à cette vexation préliminaire.
Lorsqu'on avait apporté en présence du juge les pistolets trouvés
dans la cuisine, le sieur M... s'était écrié: «Voyez-vous, messieurs?
ces pistolets, ils étaient pour me tuer. Qu'il est malheureux
d'avoir un ami tué en ma place!» Ces premières impressions furent
adoptées témérairement par la multitude: on crut, on publia bientôt
de toutes parts qu'en assassinant l'abbé Bérard on s'était trompé,
qu'on en voulait au sieur M..., dans le lit duquel, disait-on, cet
ecclésiastique était couché.
Enfin, ce prétendu assassin du sieur M... qui, le flambeau à la main,
s'était trompé sur le choix de sa victime, c'était le chevalier de
C....., d'une famille honorable, ancien militaire très-distingué,
d'une rare probité, d'un caractère très-libéral, de mœurs douces et
polies; ce chevalier de C...., qui habitait son château de Grisolles,
situé à dix lieues de Cormicy, avait été pendant quelque temps le
propriétaire du sieur M..., qui, par suite de mauvaises chicanes,
lui avait intenté et gagné un procès au tribunal de Château-Thierry.
Depuis ce procès, ouvrage de la mauvaise foi du sieur M..., toute
relation avait cessé entre lui et le chevalier. Mais le sieur M...
n'en était pas moins l'ennemi secret de son ancien propriétaire. Or
les trois particuliers qui avaient été arrêtés n'avaient pas d'autres
torts que d'être des voisins du chevalier de C..... Leurs affaires de
famille les avaient appelés dans le voisinage de Cormicy à l'époque
de l'assassinat; donc ils étaient les assassins de concert avec le
chevalier.
Cependant cette grossière calomnie allait tomber d'elle-même, sans un
nouvel incident qui fut mis en jeu par le sieur M... et ses adhérens.