Le but de cet enlèvement était de convertir la jeune Élisabeth. On

mit tout en œuvre pour y parvenir, promesses, menaces, mauvais

traitemens; on ne fit que troubler sa raison et la réduire à un

pitoyable état d'imbécillité et de démence. Il y avait sept mois

que Sirven et sa femme pleuraient la perte de leur fille, lorsqu'on

vint leur annoncer qu'elle allait leur être rendue. A cette nouvelle

inespérée, soudain toute la famille est dans la joie; le père et la

mère s'embrassent avec transport; ils vont donc revoir leur fille

chérie. Madame Sirven bénit le ciel avec transport; car, comme dit le

poète,

L'enfant que la mère préfère

Est celui qu'on veut lui ravir.

Tous ils ouvrent leurs bras pour y recevoir, pour y presser

Élisabeth..... Elle arrive, la pauvre malheureuse..... Mais quel

spectacle douloureux!

C'est un spectre pâle et décharné, une pauvre insensée qui reçoit

leurs caresses avec une stupide insensibilité! Le père et la mère ont

le cœur brisé; les pleurs amers du désespoir succèdent aux larmes de

la joie. Cependant une lueur d'espérance vient ranimer leur courage:

peut-être que les soins de ses parens, les efforts de l'art pourront

opérer sa guérison. Malheureux père, mère infortunée! L'état de leur

fille était désespéré.

Bientôt la démence d'Élisabeth tourna en fureur; dans ces momens

de crise, on l'entendait pousser des hurlemens horribles, et elle

retombait dans un accablement qui ne tardait pas à être suivi de

nouveaux accès de frénésie. Sirven, effrayé des dangers que courait

sa fille, fut contraint, pour l'en garantir, d'avoir recours aux

précautions que l'on emploie contre les insensés. Il assujétit ses

bras au moyen d'un habillement étroit et qui lui ôtait la liberté

d'abuser de ses mains furieuses; il fit fermer les volets de sa

chambre avec un cadenas; enfin il éloigna de sa portée tout ce qui

pouvait compromettre sa propre sûreté et celle des autres.

Mais bientôt la calomnie lui imputa à crime toutes ces précautions

que lui inspiraient la prudence et la tendresse paternelle; on

l'accusa auprès de l'intendant de la province de tenir sa fille

renfermée depuis six mois, de l'_avoir mise dans un sac_, et de

l'accabler de mauvais traitemens pour l'empêcher de se faire

catholique; ces imputations tombèrent devant l'évidence, lorsque

Sirven eut fait visiter sa fille par des médecins désignés par

l'intendant.

La calomnie ne se rebuta pas pour cet échec; elle suscita

tribulations sur tribulations à la famille. Sirven était déterminé à

réduire ses calomniateurs à l'impossibilité de l'accuser désormais

de s'opposer aux intentions pieuses d'Élisabeth; il prit le parti

d'éloigner de sa maison cette malheureuse fille qui en troublait si

cruellement le repos, et de la déposer entre les mains de l'évêque de

Castres. Avant de mettre ce projet à exécution, il voulut consulter

la dame d'Esperandieu, dont il faisait le terrier, et se rendit à cet

effet au château d'Ayguefondes qu'habitait cette dame.

Mais pendant sa courte absence, le génie du mal conspirait sa perte

dans sa maison. Au moment où Sirven se disposait à quitter le château

d'Ayguefondes, tout-à-coup arrive à la hâte un exprès qui lui annonce

qu'Élisabeth s'est évadée pendant la nuit, et qu'on l'a vainement

cherchée.

Alarmé de cette nouvelle, Sirven part sans délai, arrive chez lui,

trouve sa femme et ses deux filles éplorées. Tous les habitans de

Saint-Alby, lieu de sa nouvelle résidence, lui apprennent qu'on n'a

fait que d'inutiles recherches. Il donne de nouveaux ordres; il

fait partir de toutes parts des gens de confiance pour découvrir

les traces de sa fille; tous reviennent sans en rapporter aucune

nouvelle; elle avait disparu.

Qu'on se figure la consternation du père, de la mère, des deux

sœurs! ces infortunés passaient les jours et les nuits dans les

angoisses et dans les larmes. Sirven se flattait quelquefois que sa

fille avait été enlevée par ordre supérieur et conduite dans quelque

maison religieuse.

Plus de quinze jours s'étaient écoulés depuis la disparition

d'Élisabeth, lorsque des enfans qui cherchaient des oiseaux près

du puits de Saint-Alby, aperçurent un cadavre flottant sur l'eau;

à cette vue, ils jettent des cris d'alarme. On court avertir le

juge de Mazamet; il arrive; il fait retirer du puits le cadavre;

on l'entoure; on regarde; on reconnaît la fille de Sirven. Le cri

général fut qu'elle s'était précipitée elle-même dans le puits.

Quelques personnes se rappelèrent alors que le jour même de la

disparition de cette fille, on l'avait vue se tourner vers le puits,

en faisant des grimaces comme une folle, et comme si elle eût annoncé

son funeste dessein. Tout le monde, d'un commun accord, plaignait les

parens d'Élisabeth, et personne ne les soupçonnait alors d'avoir eu

la moindre part à la mort de leur fille.

Les ennemis de Sirven surent peu de temps après donner un autre tour

à l'opinion publique. Calas, aussi protestant, venait de perdre son

fils par un événement à peu près semblable, et sa famille était

plongée depuis deux mois dans les cachots de Toulouse. Le fanatisme

accréditait, chez les catholiques de la province, qu'un des points

capitaux de la religion protestante est que les pères et mères sont

tenus de pendre, d'égorger ou de noyer tous leurs enfans qu'ils

soupçonnent avoir quelque penchant pour la religion catholique. On en

vint à dire publiquement que c'était Sirven et sa femme qui avaient

précipité leur fille dans un puits. Tous ces récits absurdement

atroces furent accueillis avec avidité par une populace crédule et

superstitieuse, et l'opinion que Sirven avait fait périr sa fille

devint bientôt générale. Le juge de Mazamet se conduisit dans cette

circonstance, non comme un magistrat loyal et intègre, mais comme

un bourreau qui demande une victime, comme un assassin qui tend des

piéges à celui qu'il veut égorger. On avait dressé sur la découverte

du cadavre d'Élisabeth un rapport d'experts, conforme à la vérité; on

en produisit un second qui détruisait le premier presqu'entièrement,

et où tous les faits étaient altérés ou changés. On osa y insérer que

la tête du cadavre paraissait ébranlée, qu'on avait trouvé du sang

caillé à la nuque du cou; qu'il n'y avait point d'eau dans l'estomac,

et que la fille était dans un parfait état de virginité. Donc,

ajoutait-on, elle n'avait eu aucune faiblesse qui, par la crainte

des suites, l'eût forcée de recourir au suicide; donc ce n'étaient

point des scélérats qui lui avaient ainsi donné la mort, après lui

avoir ravi l'honneur. Elle n'avait point d'eau dans l'estomac, donc

ses meurtriers l'avaient étouffée avant de la jeter dans le puits;

donc il n'y avait eu ni assassinat ordinaire, ni suicide; donc ce ne

pouvait être que son père....... Telle était pourtant la conséquence

atroce que l'on cherchait dans cet étrange abus du raisonnement;

telles étaient les absurdes conjectures à l'aide desquelles on

prétendait prouver le plus invraisemblable, le plus incroyable des

crimes.

Sirven, alors, se porte partie civile, poursuit l'instruction

avec chaleur, fait constater la démence de sa fille, et prouver

son _alibi_ par une foule de témoins. Il commençait à reprendre

sa tranquillité, et, par suite des nombreux témoignages qu'il

avait produits, se croyait désormais à l'abri des attaques de ses

fanatiques calomniateurs; déjà il les bravait et se promettait

de faire tomber sur eux tout l'opprobre de l'horrible accusation

qu'ils avaient voulu faire peser sur lui, lorsque par l'effet d'une

machination ourdie par le procureur-fiscal et le juge de Mazamet, un

décret de prise de corps fut lancé contre lui, contre sa femme et ses

deux filles.

Le 21 janvier 1761, de grand matin, Sirven voit entrer dans sa

chambre sa femme et la plus jeune de ses filles, toutes deux

pâles et consternées. «Mon mari! mon père! s'écrient-elle en se

jetant dans ses bras, nous sommes perdus. On nous accuse d'avoir

assassiné.....» Les sanglots étouffaient leur voix. «Ma fille?

reprend Sirven.--Oui, votre fille.--Ma sœur!--Le juge a lancé contre

nous un décret de prise de corps.--Le juge! est-il possible?--La

maréchaussée est commandée, et va marcher contre nous.....» Le

premier mouvement de ce père indigné fut de marcher à la rencontre

de ces sbires, et de présenter ses mains à leurs chaînes. «Que

voulez-vous faire? s'écria sa femme.--Que peuvent-ils contre moi?

ne suis-je pas innocent?--Tremblez, lui dirent ses amis, il n'y a

plus de sûreté pour l'innocence quand son juge est aveuglé par la

passion. Ne voyez-vous pas que tout est arrangé pour votre perte? A

quoi vous sert la pureté de votre conscience? Un décret de prise de

corps n'est-il pas déjà lancé contre vous? Cet acte n'annonce-t-il

pas assez que l'on vous poursuit comme un coupable? Défiez-vous de

votre innocence; fuyez!--Quoi! fuir! fuir, chargé d'une accusation de

parricide! Sauver ma vie pour la réserver à la honte! Un cri général

va s'élever contre nous. Le juge inique qui nous poursuit triomphera

dans son iniquité; c'est la justifier nous-mêmes, que de lui dérober

notre tête. Qui voudra croire à notre innocence si nous fuyons,

comme des criminels, devant la justice?--Quoi! lui répondit-on,

vous appelez justice les passions de vos ennemis, l'oubli total des

lois les plus sacrées? La fuite est un devoir quand on se dérobe à

une mort infâme et imméritée. Vivez plutôt pour manifester un jour

votre innocence, pour faire trembler à son tour le juge qui triomphe

aujourd'hui. L'erreur, la prévention, le fanatisme, n'ont qu'un

temps; la vérité finit toujours par l'emporter.»

Ces remontrances, les larmes de sa femme, celles de ses filles,

déterminèrent Sirven à prendre la fuite. Il abandonne sa maison;

il va cacher sa famille chez un honnête gentilhomme du faubourg de

Castres. Dès le lendemain, il apprend que l'on a saisi ses meubles et

effets à Saint-Alby, et qu'on le cherche partout. Le péril redouble;

la ville de Castres n'est plus un lieu de sûreté: il faut partir sans

délai.

Il était nuit. Un ouragan affreux troublait l'atmosphère; des torrens

de pluie inondaient la terre..... Mais il n'y avait pas à balancer.

On était à leur poursuite. Ils prennent à la hâte congé de leur hôte,

et recommencent à fuir, au milieu des ténèbres les plus épaisses,

pendant le choc terrible de tous les élémens. Qu'on se représente un

père accablé de douleur, une mère âgée de soixante-trois ans qu'il

fallait soutenir à chaque pas, une de ses filles, mariée depuis

un an, dont la grossesse avancée se décelait par de fréquentes

faiblesses; qu'on se représente ces tristes voyageurs, tremblans au

moindre bruit, se traînant à pied dans des chemins impraticables, et

cherchant à travers l'obscurité quelque asile ignoré où l'innocence

fût en sûreté.

Cependant les amis de Sirven lui ayant fait savoir que sa femme et

ses deux filles seraient en danger tant qu'il serait avec elles,

il se résigna à un nouveau sacrifice; il s'arracha des bras de sa

famille en pleurs, et disparut au milieu des rochers. La mère et

ses deux filles errèrent de retraite en retraite; bientôt même

elles furent contraintes de se séparer aussi. Personne n'osait plus

recueillir ces trois femmes ensemble. La mère se sépara donc de ses

deux filles. Elles suivirent des routes différentes; la jeune femme

enceinte accoucha sans secours, sur le chemin, au milieu des glaçons;

il fallut que, toute mourante, elle emportât son enfant mourant dans

ses bras. Ce ne fut qu'après bien des peines, bien des dangers,

après un voyage long et pénible dans des chemins impraticables, sur

des montagnes couvertes de neige, et presque inaccessibles, qu'elles

arrivèrent en Suisse, l'une au commencement d'avril, les autres au

mois de juin 1762. Dans ce pays hospitalier, une foule de personnes

de distinction leur donnèrent des marques consolantes du plus vif

intérêt. Voltaire, surtout, ce généreux défenseur des Calas, s'éleva

courageusement contre l'injustice qui opprimait les Sirven. Voici

ce que cet apôtre de l'humanité écrivait à Damilaville, à ce sujet:

«Le même hasard qui m'amena les enfans de Calas veut encore que les

Sirven s'adressent à moi. Figurez-vous, mon ami, quatre moutons que

des bouchers accusent d'avoir mangé un agneau; voilà ce que je vis.

Il m'est impossible de vous peindre tant d'innocence et de malheur.

Que devais-je faire, et qu'eussiez-vous fait à ma place? Faut-il s'en

tenir à gémir sur la nature humaine? Je prends la liberté d'écrire à

M. le premier président du Languedoc, homme vertueux et sage; mais il

n'était point à Toulouse. Je fais présenter, par un de vos amis, un

placet à M. le vice-chancelier. Pendant ce temps-là on exécute vers

Castres, en effigie, le père, la mère, les deux filles; leur bien est

confisqué, dévasté; il n'en reste plus rien. Voilà tout une famille

honnête, innocente, livrée à l'opprobre et à la mendicité chez les

étrangers; ils trouvent la pitié sans doute, mais qu'il est dur

d'être, jusqu'au tombeau, un objet de pitié!»

En effet, les ennemis de Sirven, après le départ de la famille,

avaient continué leurs poursuites acharnées; et, condamnés par

contumace à être pendus et étranglés, les Sirven furent exécutés en

effigie, à Mazamet, le 11 septembre 1764.

Sirven, en apprenant ce jugement rendu contre lui et les siens, fut

saisi d'indignation. Il fit serment de laver cet affront, fut-ce

même de son sang, et il eut le courage d'aller se remettre dans les

prisons de Mazamet. L'apparition soudaine de ce prétendu coupable fit

trembler le juge qui l'avait condamné. La procédure recommença le 2

septembre 1769. Le 26 novembre suivant, une nouvelle sentence fut

rendue, qui mettait les parties hors d'instance, et rendait à Sirven

ses biens et sa liberté. Sirven appela de cet arrêt, qui n'était

point une réparation assez éclatante de l'iniquité exercée contre sa

famille. L'affaire fut portée au parlement, qui déclara la famille

Sirven innocente des crimes dont elle avait été accusée.

Le célèbre avocat Élie de Beaumont, qui avait déjà défendu la cause

sainte de l'humanité et de la justice dans la personne des Calas,

venait de publier en faveur des Sirven un mémoire qui toucha et

convainquit tous les lecteurs, et dut faire impression sur l'âme

des juges. Il avait paru aussi vers le même temps une consultation,

signée de dix-neuf célèbres avocats de Paris, qui était aussi

décisive en faveur de cette famille innocente que respectueuse pour

le parlement de Toulouse.

ACCUSATION DE MEURTRE,

FONDÉE SUR DES PRÉSOMPTIONS ET DES

CALOMNIES.

En matière criminelle, des présomptions souvent téméraires, et

suggérées par la malignité, ont souvent égaré la sagesse des juges,

et fait commettre plus d'un crime juridique, en appelant sur la tête

d'un innocent la vengeance des lois réservée aux seuls coupables.

Les magistrats, les jurés, appelés à prononcer sur le sort de tant

d'individus, ne sauraient marcher avec trop de prudence dans la voie

des présomptions. S'ils veulent être les équitables dispensateurs

de la justice, s'ils ne veulent pas être regardés comme les tyrans

de leurs concitoyens, ils ne doivent appliquer la loi que sur des

preuves, et ne jamais considérer les présomptions que comme de

simples accessoires qui, pris isolément, ne peuvent être d'aucune

valeur, ni avoir aucune influence sur la conscience d'un bon juge.

A quatre lieues de Reims, est une petite ville qu'on appelle Cormicy.

Le sieur M..., ancien bourgeois de Paris, Américain d'origine,

ci-devant gendarme de la garde du roi, y avait transporté son

domicile. Le 21 octobre 1768, il y avait cinq mois révolus qu'il y

habitait une maison située à peu près au milieu de la ville, lorsque

dans la nuit du 21 au 22, entre une heure et une heure un quart du

matin, une voix qui partait de cette maison fit retentir ces cris

effrayans: _Au vol! au meurtre! à l'assassin!_ On entendit ensuite

la détonation d'une arme à feu. A ces cris, à ce bruit, les voisins

s'éveillent, s'élancent hors du lit, accourent en désordre. On entre:

quel spectacle! Un homme, dans son lit, nageant dans son sang, la

gorge ouverte et percée de trois coups de poignard.....

Toutefois l'homme assassiné n'était pas le sieur M... Il y avait

environ un mois que la chambre où le crime avait été commis était

occupée par un de ses amis intimes, l'abbé Bérard, chapelain du roi,

au château de Madrid; on n'a pas su positivement quelle était la

fortune de cet ecclésiastique, ni sur quel genre d'intérêt était

fondée sa liaison avec le sieur M.... Cet abbé Bérard était la

victime.

Sa chambre était située au rez-de-chaussée; aucune des fenêtres,

donnant sur les dehors, n'avait été ouverte. Sur l'oreiller d'un

lit qui était dans un cabinet voisin de cette chambre, on trouva

l'empreinte d'une main ensanglantée. Du reste, quelques tiroirs

forcés, des armes chargées, des portes fracturées, un désordre qui

sentait l'apprêt et la combinaison, auraient dû fixer l'attention

de la justice, et la rendre au moins plus circonspecte dans ses

démarches. Les rideaux du lit étaient à demi ouverts. Le cadavre

était couché sur le côté gauche, et sa tête penchait du côté de la

ruelle. Les coups mortels n'avaient été ni frappés au hasard, ni

portés dans l'obscurité. De trois coups donnés à la gorge, chacun

dans une direction différente, l'un coupait la veine jugulaire du

côté droit, déchirait la trachée-artère, et pénétrait jusqu'à la

poitrine; l'autre, au-dessous de la mâchoire inférieure, aboutissait

au palais. Enfin le troisième, dans la partie la plus basse du

cou, pénétrait jusqu'à l'épaule; chacune de ces ouvertures était

d'environ trois doigts de largeur.

On détourna bientôt les yeux avec horreur; mais qu'aperçut-on? A

terre, et près du lit, un couteau à manche long et plat, et à lame

large; cette lame était ouverte; cinq à six personnes la voient en

même temps. On l'examine, on observe du sang au bout du manche et

près de la lame, qui était encore grasse, et comme imparfaitement

essuyée. La fille Lévêque, servante du sieur M..., interrogée sur

ce fait, répondit qu'il n'était pas étonnant qu'il y eût du sang à

ce couteau, qu'elle s'en était servie la veille pour dépouiller un

lièvre. On le porta dans la salle à manger, où le sieur M..., assis

dans un fauteuil, s'abandonnait à la douleur. «Ah! les malheureux!

s'écria-t-il à la vue de l'instrument du crime, ils se sont servis de

mon couteau! Pourquoi faut-il que mon couteau ait fait une pareille

chose? Ils l'ont pris dans le buffet pour assassiner mon ami.»

Les dépositions du sieur M... et de sa servante, à l'occasion de

ce tragique événement, offraient un mélange de circonstances qui

semblaient arrangées et calculées, mais qui, cependant, n'étaient

pas toutes vraisemblables. Ainsi la servante avait dit qu'au premier

bruit elle était entrée dans la chambre de son maître en criant:

«Les gueux ont tué M. l'abbé!» Comment le savait-elle? De plus,

elle n'avait vu d'abord que deux assassins; puis, dans un autre

interrogatoire, elle en avait vu un troisième, courbé et chargé de

quelque chose. Quel pouvait être ce fardeau? Dans toute la maison,

il ne manquait que quinze pièces d'argenterie et une bouteille de

liqueurs. Est-il vraisemblable qu'on emporte l'un ou l'autre de ces

objets sur ses épaules?

Différens autres témoins firent des dépositions contradictoires sur

diverses circonstances, qui, comme les précédentes, ne servirent qu'à

mettre en défaut la sagacité des juges, et à leur faire perdre la

trace des coupables.

Notez que les quinze pièces d'argenterie enlevées de la maison

avaient été retrouvées à un quart de lieue de là.

Quel mélange incroyable d'atrocité et de bizarrerie, de fureur et

de calme, d'imprudence et de succès! Des voleurs qui emportent de

l'argenterie à un quart de lieue de là, mais qui, dès qu'ils sont

hors de danger, se débarrassent de leur butin; des voleurs qui,

trouvant une clef à la serrure d'une malle, préfèrent la forcer, et

égarent à plaisir cette clef dans la cour; qui commettent un grand

nombre d'effractions nécessairement bruyantes et tumultueuses, mais

uniquement pour les faire, et sans rien prendre; qui laissent l'or,

l'argent, les bijoux qui étaient sous leurs mains, et emportent une

bouteille de liqueurs! Mais aussi quels assassins! Sans prévoyance,

sans précaution, tout leur réussit; les portes semblent s'ouvrir

mystérieusement et comme d'elles-mêmes devant eux; ils vont se livrer

au plus affreux brigandage, et ils laissent entr'ouverte celle qui

donne sur la rue, qui, cette nuit-là, était fréquentée à cause des

travaux de la vendange; ils entrent dans une cuisine que gardaient

deux chiens, et ils ont l'art de les corrompre; ces animaux, symbole

de la fidélité, démentent leur instinct, et restent muets à la

vue des brigands, qu'ils ne connaissaient pas. Munis d'inutiles

armes, de pistolets d'arçon, dont les canons et la batterie sont

couverts de rouille, d'un couteau de chasse, et d'un ceinturon, qui

semblent n'avoir été apportés que dans le dessein d'être oubliés,

ils se procurent dans la maison même l'instrument fatal de la mort.

Enfin, dans le sein d'une ville presque entièrement éveillée, ils

égorgent; et au milieu du sang, à côté du cadavre, ils se livrent à

une débauche de liqueurs, comme si, redoutables encore, ils étaient

dans leurs cavernes, au centre d'une épaisse forêt. Toutes ces

circonstances vraiment singulières mettent l'esprit à la torture; et,

loin d'éclairer, elles confondent la prudence humaine.

Le procureur-fiscal fut le seul qui rendit plainte. On continua

d'informer, et quelque jours après trois particuliers des environs

de Château-Thierry, qui étaient venus dans le voisinage de Cormicy,

furent arrêtés dans leurs maisons. Ces trois malheureux, chargés de

fers, furent traînés d'abord à Cormicy; là, sur une charrette, dans

la rigueur du plus grand froid, ils demeurèrent pendant deux heures

exposés sur la place de la ville aux regards avides d'un peuple

indigné, qui se repaissait du spectacle de leur supplice; quelques

jours après, ils furent conduits à Reims, et jetés dans des cachots

séparés, les fers aux pieds et aux mains; en un mot, on les traita

avec une rigueur inflexible, qui ressemblait plutôt à une peine qu'on

inflige à un coupable avéré qu'aux moyens simples et naturels de

s'assurer de la personne d'un accusé qui peut être innocent. Le juge

ducal de Reims leur fit subir plusieurs interrogatoires. Enfin, après

un mois de la captivité la plus dure, il intervint une sentence qui

ordonna un plus ample informé, et qui fit rendre la liberté aux trois

accusés.

Voici ce qui avait donné lieu à cette vexation préliminaire.

Lorsqu'on avait apporté en présence du juge les pistolets trouvés

dans la cuisine, le sieur M... s'était écrié: «Voyez-vous, messieurs?

ces pistolets, ils étaient pour me tuer. Qu'il est malheureux

d'avoir un ami tué en ma place!» Ces premières impressions furent

adoptées témérairement par la multitude: on crut, on publia bientôt

de toutes parts qu'en assassinant l'abbé Bérard on s'était trompé,

qu'on en voulait au sieur M..., dans le lit duquel, disait-on, cet

ecclésiastique était couché.

Enfin, ce prétendu assassin du sieur M... qui, le flambeau à la main,

s'était trompé sur le choix de sa victime, c'était le chevalier de

C....., d'une famille honorable, ancien militaire très-distingué,

d'une rare probité, d'un caractère très-libéral, de mœurs douces et

polies; ce chevalier de C...., qui habitait son château de Grisolles,

situé à dix lieues de Cormicy, avait été pendant quelque temps le

propriétaire du sieur M..., qui, par suite de mauvaises chicanes,

lui avait intenté et gagné un procès au tribunal de Château-Thierry.

Depuis ce procès, ouvrage de la mauvaise foi du sieur M..., toute

relation avait cessé entre lui et le chevalier. Mais le sieur M...

n'en était pas moins l'ennemi secret de son ancien propriétaire. Or

les trois particuliers qui avaient été arrêtés n'avaient pas d'autres

torts que d'être des voisins du chevalier de C..... Leurs affaires de

famille les avaient appelés dans le voisinage de Cormicy à l'époque

de l'assassinat; donc ils étaient les assassins de concert avec le

chevalier.

Cependant cette grossière calomnie allait tomber d'elle-même, sans un

nouvel incident qui fut mis en jeu par le sieur M... et ses adhérens.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 7 / 17 段