rétractation formelle du petit Forobert, circonstance dont l'avocat
se servit comme d'une massue. Le sieur Forobert père avait enfin
obtenu d'avoir une entrevue avec son enfant. Le jour indiqué pour
cette entrevue, il se rendit dans la prison de Saint-Joseph.
Le magistrat était présent; il fut témoin des larmes et de
l'attendrissement de ce malheureux père, qui ne pouvait parler,
suffoqué qu'il était par les sanglots. Le père n'employa point de
menaces à l'égard de son enfant; et, loin de chercher à l'intimider,
il l'interrogea d'un ton affectueux, et ne lui fit même des questions
qu'en tremblant, dans la crainte qu'il ne confirmât tout ce qu'il
avait dit. Heureusement la vérité reprit ou fit valoir ses droits sur
le cœur de l'enfant; il avoua plusieurs fois _qu'il n'avait parlé
qu'à l'invitation de deux enfans_. Sa réponse à plusieurs questions
fut celle-ci: _Non, mon père, c'est le petit Gayet et le petit Rouge
qui me l'ont dit..... qui m'ont dit de le dire_. Cette réponse fut
consignée dans le procès-verbal; il y persévéra malgré les menaces
que lui fit le juge de lui faire donner le fouet pour le punir comme
un menteur. Cette menace n'ébranla pas ce jeune enfant. Il avoua
aussi, dans cette entrevue, qu'une parente de la demoiselle Rouge
l'avait visité deux fois, lui avait donné, la première, vingt-quatre
sous, et la seconde, six sous, _en lui recommandant de dire toujours
la même chose_.
Après une rétractation aussi positive, aussi explicite, il ne restait
plus même le mérite de découvrir l'innocence à des juges dignes de
la venger; aussi tout annonçait son triomphe prochain. En effet,
le 23 décembre 1767, le tribunal rendit une sentence qui prononçait
l'acquittement des accusés, et leur permettait de faire imprimer et
afficher le jugement partout où bon leur semblerait. Par le même
arrêt, le jeune Forobert devait être confié à l'un de ses plus
proches parens paternels, chez lequel il resterait pendant l'espace
de trois mois, durant lequel temps il serait permis aux père et
mère dudit enfant de le voir en présence dudit parent, qui le leur
rendrait à l'expiration du terme prescrit.
Le principal promoteur de toute cette procédure inique ne tarda pas
à être puni de ses nombreuses forfaitures, lorsque la mesure en
fut comblée; et la conduite qu'il tint dans l'affaire de Claudine
Rouge ne contribua pas peu à soulever le voile qui cachait toutes
ses criminelles turpitudes. Par sentence du tribunal même auquel
il était attaché, confirmée par arrêt de la cour du 8 août 1769,
il fut condamné à être pendu. Cette sentence le déclarait atteint
et convaincu de toutes sortes de prévarications dans son état
d'huissier: d'avoir abusé de la confiance que les magistrats avaient
en lui; d'avoir favorisé les voleurs, soit en ne les arrêtant pas
malgré les ordres qui lui en étaient donnés, et en recevant d'eux
de l'argent pour leur laisser la liberté, soit en détournant les
preuves lorsqu'il se voyait forcé de les constituer prisonniers;
d'avoir conseillé des vols à plusieurs voleurs, et d'avoir partagé
le butin avec eux; d'avoir souvent fait arrêter des étrangers sans
en avoir reçu aucun ordre; de les avoir conduits dans son domicile,
et, après les y avoir fouillés, de s'être emparé de l'argent et des
bijoux qu'ils pouvaient avoir; de les avoir engagés à sortir de la
ville sans rendre compte aux magistrats; d'avoir employé de fausses
signatures dans ses procès-verbaux, et mille autres infamies et
iniquités semblables. De même que le prevôt Taperet, il reçut, à la
satisfaction générale, le salaire de tous ses crimes.
PARENS DÉNATURÉS ET INHUMAINS,
PUNIS.
Le sieur le Fiot, notaire à Nevers, avait épousé en secondes noces,
le 10 février 1750, Marie Dufour, jeune personne d'une honnête
famille, à peine âgée de vingt-trois ans. Il eut trois enfans de ce
nouveau mariage, un fils et deux filles.
L'aînée de ces filles, au sortir des mains de sa nourrice, en 1755,
fut portée chez la dame Dufour, son aïeule maternelle, qui la
réclamait avec instance. La tendresse de la dame Dufour pour cette
petite fille fut portée à un tel excès, comme c'est assez l'ordinaire
de la part des grands parens, que le sieur le Fiot reprit son enfant
en 1757.
La petite fille, âgée alors de cinq ans, ne trouva, dans la maison
paternelle, ni la même indulgence, ni la même bonté, ni les mêmes
soins. Il paraît, au contraire, que les mauvais traitemens de tous
genres lui furent prodigués. Dès l'âge de dix ans, cette jeune
personne, déjà travaillée secrètement par les symptômes de puberté
qui se manifestent toujours plus tard chez les personnes de son
sexe, tomba assez rapidement dans un état de dépérissement et de
marasme, digne de pitié. Son humeur devint triste, sombre, farouche;
une indolence insurmontable, qui tenait sans doute de son extrême
faiblesse, s'empara de toute sa personne; elle était quelquefois
tourmentée par une faim si dévorante, que rien ne pouvait la
rassasier. Les rigueurs de ses parens à son égard n'étaient pas de
nature à rétablir la santé de cette pauvre enfant.
Une circonstance dont nous allons rendre compte vint ajouter encore
à la dureté de ces mauvais traitemens. Le sieur le Fiot avait été
contraint de recevoir dans sa maison, à titre de logement militaire,
quelques gendarmes, alors en garnison à Nevers.
Ces militaires occupaient un appartement au premier étage; ils y
étaient servis par de vieilles femmes et par de jeunes filles, qui
donnaient, dans la maison, les exemples les plus scandaleux de
crapule, de libertinage et de friponnerie. Toutes connaissaient
l'état déplorable de la jeune le Fiot, et cette affreuse faim que le
genre de sa maladie lui faisait éprouver; et dès qu'elles avaient
commis quelque vol dans l'office ou dans la cuisine des gendarmes,
elles ne manquaient pas de le lui attribuer.
Un vol de ce genre, plus considérable que les larcins ordinaires,
excita cependant les justes craintes de la femme Piat, qui s'en était
rendue coupable. Elle en accusa la petite le Fiot. Joignant ensuite
à cette noire calomnie la plus insolente audace, elle osa, le 20
mai 1767, sur les trois heures du soir, se saisir elle-même de la
prétendue coupable et l'enfermer dans un cabinet situé dans le jardin
dépendant de la maison. La dame le Fiot, que l'on instruisit de ce
prétendu vol, crut devoir elle-même punir sa fille. Elle se rendit
aussitôt avec la femme Piat dans le cabinet du jardin, et ordonna
à cette misérable d'attacher l'enfant à un vieux lit qui était
depuis long-temps dans ce cabinet. Cette punition excita d'autant
plus l'humeur de la demoiselle le Fiot qu'elle était innocente du
fait qu'on lui imputait, et qu'il paraît qu'on n'eut pas la justice
d'entendre sa justification. Aussi, dès qu'elle se vit seule,
son premier soin fut de rompre les liens qui la retenaient; elle
sortit ensuite du cabinet par une ouverture qu'elle pratiqua dans le
pignon du mur mitoyen. Ce mur portait huit à neuf pieds d'élévation;
elle descendit à l'aide de joints dégradés qu'elle y trouva, et,
traversant le jardin, qui favorisait sa fuite, elle alla se blottir
dans l'escalier qui conduit à la cave dépendante de ce jardin. Elle y
respirait à peine librement, se croyant à l'abri de nouveaux mauvais
traitemens, lorsque la femme Piat vint la reprendre dans son asile,
et la ramena dans la maison de ses père et mère, où, en présence de
cette dernière, et sans doute de son aveu, ou même par son ordre, la
femme Piat conduisit la petite fille au grenier, et l'attacha, pour
la seconde fois, à un pilier qui en soutenait le tirant.
Ce nouvel acte de rigueur aigrit de plus en plus la jeune fille.
Pour briser ses nouveaux liens, elle profite du premier moment qu'on
lui laisse, et va, au fond du grenier, se cacher dans l'obscurité
d'un grand coffre. La femme Piat remonte, et ne voit pas sa victime
où elle l'avait attachée; elle appelle; on vient à ses cris; le
sieur et la dame le Fiot cherchent eux-mêmes leur fille, et, l'ayant
trouvée dans sa nouvelle retraite, l'un d'eux lui dit: «Vous êtes
bien là;» met une échelle entre le coffre et le couvercle du coffre,
et place sur le tout de vieux châssis de fenêtre.
Quelques jours après, le vol de la femme Piat fut reconnu, et cette
femme fut ignominieusement chassée de la maison.
Cependant l'état de la jeune le Fiot empirait sensiblement; le
marasme et la consomption laissaient voir les traces de leur marche.
La dame le Fiot, obligée de partir pour surveiller la moisson qu'on
allait faire dans la ferme de Lurcy, emmena la plus jeune de ses
filles, et laissa l'aînée en proie à la maladie qui la dévorait.
Enfin, le 23 juillet, on annonça la mort de la jeune fille. On fit
appeler la femme Jacob, qui ensevelit la défunte. D'un autre côté, on
donna avis de son décès à la paroisse; et, sur le soir du lendemain,
le convoi et l'enterrement eurent lieu suivant l'usage.
Mais, en même temps que la nouvelle de cette mort se répandait, une
rumeur sourde débitait que la petite le Fiot avait été renfermée
dans une cave, et qu'elle y avait péri de misère et de besoin.
Cette accusation fermente aussitôt d'une manière extraordinaire; elle
passe de bouche en bouche; les interprétations de la femme Jacob
semblent même lui donner un air de vraisemblance. L'attention du
ministère public se réveille; et dès le 26 une plainte est rendue
contre le sieur et la dame le Fiot.
Cette plainte portait en substance: qu'Anne le Fiot avait été trouvée
morte dans une cave; que la femme Jacob avait remarqué, à un des
jarrets du cadavre, une blessure de la longueur du doigt; que la mort
arrivée dans cette cave et le silence du sieur le Fiot paraissaient
suspects, qu'il était important d'en connaître la cause; que le
procureur-général-fiscal avait d'ailleurs appris que le sieur et
la dame le Fiot exerçaient de mauvais traitemens sur leur fille;
qu'ils ne l'aimaient pas, sous prétexte qu'elle avait été changée
en nourrice; qu'il avait su que, pendant les dernières fêtes de
Pâques, ils l'avaient attachée avec des cordes dans un cabinet,
qu'elle s'était détachée elle-même, et avait fait une ouverture au
pignon construit en planches au-dessus du mur; qu'elle s'était
ensuite jetée dans le jardin du sieur Parmentier, où elle avait été
trouvée ensanglantée; qu'on l'avait ramenée, conduite au grenier,
et attachée, avec des cordes, à un poteau; puis, que la jeune fille
s'étant détachée et ayant cherché une retraite dans un coffre, le
sieur le Fiot avait mis du bois dessus le coffre pour l'empêcher d'en
sortir; qu'elle y était restée pendant trois ou quatre jours sans
boire ni manger; qu'on l'avait ensuite menée à la cave, et qu'elle y
était restée renfermée, manquant de nourriture, jusqu'au 23 juillet,
jour auquel elle avait été trouvée morte.
Sur cette plainte, on donne permission d'informer; on ordonne en même
temps l'exhumation du corps de la demoiselle le Fiot, et un rapport
des hommes de l'art.
Bientôt quatorze témoins furent entendus; et sur le vu des charges et
informations, le sieur le Fiot fut décrété de prise de corps ainsi
que son épouse. Le 27 juillet, le décret fut mis à exécution sur la
personne du mari, qui fut conduit en prison. Quant à la dame le Fiot,
elle prit la fuite.
Le 4 août, il y eut un supplément de plainte, relatant d'autres
mauvais traitemens des époux le Fiot à l'égard de leur fille.
Cette nouvelle plainte donna lieu à une nouvelle information: sept
autres témoins furent entendus. Enfin, après les récollemens,
les confrontations et un dernier interrogatoire de six heures
consécutives, le sieur le Fiot fut condamné à un bannissement
perpétuel, par jugement définitif du 10 mai 1768.
Le procureur fiscal de Nevers appela de cette sentence au parlement
de Paris, attendu qu'il ne trouvait pas les peines proportionnées au
délit. Pierre le Fiot interjeta pareillement appel, concluant à être
déchargé de l'accusation, élargi des prisons de la Conciergerie, avec
permission de prendre à partie le juge, le procureur fiscal de Nevers
et tous autres qu'il appartiendrait.
Par arrêt du 28 juillet 1768, la première sentence fut mise au néant.
Pierre le Fiot fut condamné à être attaché au carcan, pendant trois
jours consécutifs, dans la place publique de la ville de Nevers,
et à y demeurer chacun des trois jours, depuis dix heures jusqu'à
midi, ayant écriteaux devant et derrière, portant ces mots: _Père
inhumain et dénaturé envers sa fille_; et le dernier jour, battu et
fustigé de verges par l'exécuteur de la haute justice, ayant la corde
au cou, dans les places et carrefours de Nevers; puis à être flétri
d'un fer chaud sur les deux épaules, pour être conduit aux galères à
perpétuité, après confiscation de tous ses biens.
Marie Dufour, sa femme, fut bannie à perpétuité du ressort du
parlement, et, attendu son absence, il fut ordonné, à son égard, que
l'arrêt serait exécuté en effigie, avec confiscation de biens et
amende, comme pour son mari.
ASSASSINATS
COMMIS AU CHATEAU DE RÉVILLE,
EN NORMANDIE.
Les personnes riches qui habitent des maisons isolées à la campagne
peuvent faire leur profit des détails de cet horrible attentat, en
se précautionnant avec le plus grand soin contre les plans audacieux
que la cupidité pourrait suggérer à des malfaiteurs pour s'emparer de
leurs richesses.
Le 10 février 1769, neuf scélérats se réunirent chez le nommé Étienne
Leroi, l'un d'entre eux, qui demeurait dans le voisinage du château
de Réville près Montreuil. Sur les neuf heures du soir, s'étant
tous noirci le visage pour ne pas être reconnus, ils se rendirent
au château sous la conduite de Leroi. Mais pour s'y introduire il
fallait un prétexte. L'un d'eux se chargea de dire qu'il avait une
lettre à remettre à la dame de Réville; et, laissant ses complices
aux environs jusqu'à ce que le moment fût favorable pour entrer
dans le château, il se présenta seul à la porte, énonçant son
message. Mais ces précautions furent inutiles: la saison et l'heure
avancée inspirèrent aux personnes qui habitaient le château la sage
précaution de ne pas ouvrir la porte, et de dire au prétendu messager
de revenir le lendemain à une heure moins suspecte. Les brigands,
voyant leur coup manqué, se retirèrent, mais avec l'intention de
revenir après avoir mieux pris leurs mesures.
Ces neuf scélérats se nommaient: François-Antoine et Jean-Joseph
Cotis, Jean Benjamin et Augustin Lecomte, Simon Bernais, père, Jean
Dumoutier, Thomas Énaut, Charles Pannier et Étienne Leroi.
Le 25 du même mois, à huit heures du soir, l'attentat, qui avait
échoué le 10, fut renouvelé; mais on avait pris des précautions
en cas du refus d'ouvrir la porte, et la troupe n'était pas
entièrement composée des mêmes individus: Thomas Énaut, Charles
Pannier et Étienne Leroi, avaient abandonné la partie; mais aux six
complices restans s'en adjoignirent cinq autres: Charles Cotis,
Robert Bernais, fils de Simon, Adrien Perrier, Jean Lejeune, dit
Lajeunesse, et Pierre Vavasseur, dit Carrière.
Armés de fusils, de pistolets, de sabres, d'épées, de haches, et le
visage noirci, ils marchent contre le château; trois gardent les
avenues pour empêcher tout secours, bien déterminés à tuer à coups
de fusil tous ceux qui approcheraient; les huit autres se chargent
de l'expédition de l'intérieur. Comme il n'était pas encore tard,
et qu'il y avait lieu d'espérer que quelqu'un pouvait sortir, ils
se mettent en embuscade pour attendre que la porte soit ouverte, et
empêcher aussitôt qu'on ne la referme. Le sieur de Réville, lui-même,
ayant besoin de sortir, ouvre la porte. Aussitôt les huit scélérats
se précipitent sur lui et le repoussent dans sa cuisine. En y entrant
ils tirent plusieurs coups de pistolet; le sieur de Réville est
blessé au bras; Jacques Hermey, son berger, est frappé à la tête
et tombe; François Chevreuil, son cocher, renversé, meurt sur la
place; et Catherine Goujon, servante de la maison, reçoit quelques
blessures. Le sieur Réville est frappé, en outre d'un coup de hache
sur la tête, qui le terrasse.
Cependant les coups de feu, les cris des blessés, les imprécations
des assassins, jettent l'épouvante dans toute la maison. La maîtresse
et ses domestiques, ne se croyant pas en force pour pouvoir faire
résistance, prennent la fuite, et vont se tapir dans les recoins les
plus cachés de la maison.
Malgré l'état où se trouvait le sieur de Réville, les voleurs le
conduisirent de force dans tous les appartemens du château pour qu'il
leur indiquât où était son argent. Sur son refus, ils brisent portes,
buffets, coffres, commodes et armoires. Ils volent environ six à sept
mille livres, tant en or qu'en argent, nombre de meubles et effets,
comme montres, tabatières, étui d'or, boucles d'oreille et bagues de
diamant, vaisselle d'argent, et une foule d'autres objets; enfin,
après avoir enlevé tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils achèvent
de tuer le sieur Réville d'un coup d'épée dans le bas-ventre, et se
retirent chez Jean-Joseph Cotis pour y faire le partage du butin.
La nouvelle de cet épouvantable crime se répandit en peu d'heures.
Les domestiques de la maison, qui avaient eu le bonheur d'échapper au
massacre, coururent aussitôt à Orbec pour avertir la maréchaussée de
ce qui venait de se passer.
La maréchaussée se transporta sur-le-champ sur les lieux, et commença
par constater le corps de délit. Dès le lendemain, procès-verbal fut
dressé de l'état des deux cadavres, des blessures faites au berger
et à la servante, des dégâts qui avaient été faits dans la maison,
et des vols qui y avaient été commis. D'après ces procès-verbaux, la
procédure requise fut poursuivie à la requête du procureur du roi
de la maréchaussée. Jean-Benjamin Lecomte, Adrien Perrier, Charles
Pannier et Thomas Énaut, furent arrêtés et conduits dans les prisons
d'Orbec, où ils furent interrogés, décrétés et écroués par les
officiers de la maréchaussée.
Cependant la justice du bailliage de Montreuil, dans le ressort
duquel est situé le château de Réville, s'y transporta dès le 26, le
lendemain des crimes commis, remplit toutes les formalités prescrites
en pareille occurrence, et décréta les accusés de prise de corps.
Dans le même temps, la police de Paris, à laquelle on avait envoyé le
signalement des accusés échappés aux recherches de la maréchaussée,
trouva et arrêta les trois Cotis, et les fit conduire au Châtelet.
Le lieutenant-criminel du tribunal procéda contre eux jusqu'à leur
interrogatoire et leurs confrontations respectives. Ainsi trois
tribunaux étaient saisis à la fois de la même procédure. Mais, pour
mettre fin à ce conflit de juridiction, l'affaire fut évoquée au
conseil et renvoyée à la chambre de la Tournelle du parlement de
Normandie, pour y être jugée en première et dernière instance, avec
injonction de transférer les accusés arrêtés et ceux qui pourraient
l'être par la suite dans les prisons de la conciergerie de cette
cour. Toutes les procédures faites dans les trois différens tribunaux
furent portées au greffe de celui qui devait juger; l'instruction y
fut continuée, et l'arrêt définitif prononcé le 11 juillet 1769.
Par cet arrêt, les onze complices des assassinats et vols, commis le
25 février, furent condamnés à être rompus vifs sur la place publique
de Bernay, siége du bailliage d'Orbec et de Montreuil. Il fut ordonné
que leurs corps seraient portés et exposés en différens endroits,
chacun dans le voisinage du lieu de sa résidence.
De ces onze scélérats, cinq seulement furent réellement exécutés,
les trois Cotis, Benjamin Lecomte et Adrien Perrier. Les six autres
avaient pris la fuite, et il ne paraît pas qu'ils tombèrent sous
la main de la justice; leur procès leur fut fait par contumace, et
ils furent exécutés en effigie. Quant aux trois qui n'avaient été
coupables que de la tentative hasardée dans la nuit du 10 février,
Thomas Énaut et Charles Pannier furent condamnés aux galères pour
neuf ans, et Leroi aux galères à perpétuité, pour avoir présidé
à l'entreprise du 10 février, et avoir même prêté sa maison pour
l'assemblée où elle avait été concertée.
DUEL-ASSASSINAT.
Le 18 juillet 1769, un cadavre percé de coups d'épée fut trouvé
dans un des faubourgs de la ville de Romans en Dauphiné. C'était le
corps du sieur Jacques-Thomas-Suel-Lambert Béguin, capitaine dans la
légion de Flandre. Le même jour, le juge de la seigneurie de Peyrins,
sur le territoire duquel le crime avait été commis, accompagné de
deux chirurgiens et d'un médecin, dressa un procès-verbal de la
reconnaissance et de l'état du cadavre, d'où il résultait que le
sieur Béguin avait reçu quatre coups d'épée mortels, et un cinquième
qui traversait de part en part le carpe de la main gauche. A côté du
cadavre étaient trois morceaux d'une lame, qui furent reconnus par
des experts pour faire partie de la même épée.
Le lendemain, 19 du même mois, le père du défunt rendit plainte,
demandant réparation de l'assassinat commis sur la personne de
son fils; et le 28 août, par une autre requête présentée au
parlement de Grenoble, il demanda que l'assassin fût condamné en des
dommages-intérêts, résultant, en sa faveur, de cet assassinat.
De son côté, le procureur-général obtint, le 20 juillet, un arrêt qui
l'autorisa à rendre plainte en crime de duel et d'assassinat contre
le sieur du Chélas, conseiller au même parlement, et contre Jacques
Deveau, son domestique. Celui-ci fut constitué prisonnier; le maître
était en fuite. Dès le 22 du même mois, on commença l'information,
composée de soixante-huit témoins. Sur le vu des dépositions, le
procureur-général requit que le procès fût fait à la mémoire du sieur
Béguin, comme coupable du crime de duel, s'étant rendu sur le cartel
que le sieur du Chélas lui avait envoyé au lieu où le combat s'était
donné. Cette plainte fut reçue par arrêt du 12 août, et André-Suel
Béguin fut nommé curateur à la mémoire de son frère.
La procédure fut suivie avec toute l'attention qu'exige un procès
criminel. Mais les juges surent allier à cette scrupuleuse exactitude
toute l'ardeur, toute l'activité et toute la célérité qu'exige la
prompte punition d'un crime aussi atroce par lui-même, et que les
circonstances aggravaient encore.
Le sieur du Chélas fut convaincu de s'être rendu au lieu du
combat, l'estomac et la poitrine garnis d'une plaque de fer qui
le garantissait des coups que pourrait lui porter son adversaire.
Le sieur Béguin, dont l'épée se brisa par la résistance de cette
garniture qui la repoussait, fut terrassé, et son antagoniste, le
voyant à terre et sans défense, se précipita sur lui, et le tua de
quatre coups d'épée.
Éclairé sur tous ces faits, le parlement de Grenoble rendit, le
16 septembre 1769, un arrêt qui condamna le sieur du Chélas, par
contumace, à être dégradé, à être déclaré infâme, à être livré
entre les mains de l'exécuteur de la haute justice, à faire amende
honorable, et à mourir sur la roue pour avoir méchamment et
traîtreusement assassiné le sieur Béguin de plusieurs coups d'épée, à
terre et hors de défense.
Cet arrêt fut imprimé et répandu dans tout le royaume, afin de donner
la plus grande publicité possible à cet exemple de la vindicte des
lois.
LES SIRVEN
ET LEURS PERSÉCUTEURS.
On n'a vu que trop d'enfans dénaturés tremper leurs mains dans le
sang de leurs pères. Mais les annales du crime fournissent peu
d'exemples de pères qui aient égorgé leurs enfans. A Rome, même
à Rome, qui donnait à ses citoyens un pouvoir absolu dans leurs
familles, à part les fils de Brutus et celui de Manlius, pourrait-on
citer beaucoup d'enfans mis à mort par leurs pères? et quand ce
crime a été si rare chez un peuple qui ne le punissait pas, doit-on
le présumer si facilement dans une nation dont les lois, les mœurs
douces, le caractère aimant et sensible le repoussent avec horreur?
La calomnie et la prévention ne sont point, il est vrai, arrêtées par
de semblables considérations. Elles avaient déjà traîné l'infortuné
Calas à l'échafaud dans la ville de Toulouse; elles voulurent aussi
une victime, à Castres. «Il semble, écrivait Voltaire, qu'il y ait
dans le Languedoc une furie infernale, amenée autrefois par les
inquisiteurs, à la suite de Simon de Montfort, et que, depuis ce
temps, elle secoue quelquefois son flambeau».
Pierre-Paul Sirven, établi depuis plus de vingt ans à Castres, sa
patrie, y exerçait les fonctions de commissaire à terrier. Il épousa,
en 1734, Toinette Léger, dont il eut trois filles.
Sirven et sa femme, nés tous deux protestans, élevèrent leurs enfans
dans la même croyance; ce fut la cause de leurs infortunes.
Le 6 mars 1760, Élisabeth, leur seconde fille, disparut tout-à-coup
de la maison paternelle. Qu'était-elle devenue? Le père, inquiet sur
le sort de son enfant, fait d'actives recherches: il découvre enfin
que, sans aucun ordre, et contre toutes les lois, on lui avait enlevé
sa fille pour la conduire au couvent des dames Régentes. Sirven gémit
de cet odieux arbitraire, mais il dévora son chagrin en silence.