Cependant ces juges, après une longue instruction, crurent que cette

femme était coupable, parce qu'il résultait d'un rapport de médecins

et de chirurgiens, qu'elle était réellement accouchée. Ainsi ils

décidèrent qu'elle devait subir la peine prononcée par les lois, et

ils la condamnèrent à être pendue.

Pendant l'instruction de l'appel de cette sentence, l'accusée se

fondant sur ce qu'il n'y avait aucune preuve du crime qu'on lui

imputait, demanda la cassation de l'arrêt. Pour prouver l'injustice

de la peine prononcée contre elle, elle soutint que le rapport des

hommes de l'art qui avait déterminé les premiers juges ne méritait

aucune considération; et, pour en détruire l'effet, elle produisit

une consultation d'un des médecins les plus célèbres de la capitale,

qui avait décidé qu'au moment où la visite avait eu lieu, il était

impossible de constater si l'accusée était accouchée, ou si elle

avait eu une hydropisie. Sa défense fit la plus forte impression. Les

magistrats, ne trouvant point dans la procédure de preuves positives

du crime, n'hésitèrent pas à infirmer la sentence.

Par arrêt du parlement de Paris du mois d'août 1767, la femme fut

déchargée de l'accusation, et il fut seulement ordonné qu'il serait

plus amplement informé contre les auteurs de l'exposition des enfans.

CLAUDINE ROUGE,

DE LYON.

Voici le récit d'une de ces horribles et absurdes accusations, telles

que la calomnie et la prévention seules peuvent en fabriquer. Une

jeune fille disparaît tout-à-coup de la maison de ses parens. On la

cherche partout inutilement. A-t-elle été la proie d'un ravisseur,

ou la mort a-t-elle terminé ses jours? Sans que ce point important

fût juridiquement constaté, l'aveuglement d'une famille injuste et

passionnée, entretenu par les manœuvres d'un scélérat condamné

depuis au dernier supplice, osa former et suivre, pendant six mois

entiers, une plainte portant que deux femmes et quatre hommes, sous

les yeux d'un peuple nombreux, avaient attenté à la pudeur et à la

vie de cette infortunée. On suborna contre une mère son propre fils,

âgé de cinq ans et demi; on fit entendre, comme témoin, la femme du

bourreau; on donna pour certains des faits absolument destitués de

preuves; en un mot, le fanatisme de préjugés et de passions voulut

traîner ces six accusés à l'échafaud.

Passons au détail des faits principaux qui servirent de base à

l'accusation. Claudine Rouge, âgée de dix-huit ans, l'une des

trois filles d'un ouvrier en soie de la ville de Lyon, sortit, en

déshabillé, de la maison de ses père et mère, le 25 juin 1767, jour

de la petite Fête-Dieu, à neuf heures du soir. Ses parens demeuraient

dans la rue de la Grande-Côte, rue extrêmement peuplée d'ouvriers et

d'artisans de toute espèce. On dit que Claudine Rouge était allée

chercher un chat qu'elle aimait beaucoup, et qui s'était égaré dans

le voisinage. On prétendit en même temps que ce chat avait été

détourné par une femme qui voulait, par ce moyen, attirer la jeune

fille chez elle.

Quoi qu'il en soit, on disait, dans le public, qu'on avait vu cette

jeune personne, le 25 juin, entre neuf et dix heures du soir, sur

le pont Saint-Vincent, qui est à plus d'un quart de lieue de la

maison de son père. D'autres personnes, au contraire, disaient avoir

rencontré Claudine, après neuf heures du soir, dans les escaliers de

la maison où elle demeurait.

Quand la femme Rouge s'aperçut de la disparition de Claudine, elle

alla faire des recherches dans tout le voisinage. La femme Fay,

sa belle-sœur, s'occupa aussi à prendre des informations dans le

quartier. La femme d'un marchand chandelier, nommé Forobert, ayant

remarqué, de sa porte, l'air d'inquiétude empreint sur son visage,

lui demanda ce qu'elle cherchait.--_Une de nos filles_, lui dit la

femme Fay, _ne l'auriez-vous pas vue? Oui_, répondit la femme

Forobert, _elle est entrée dans une de ces allées, où elle a dit

qu'elle allait se cacher_. Puis elle se mit à rire de toutes ses

forces, comme on le fait quelquefois quand on attrape quelqu'un.

Du reste, cette plaisanterie bien innocente coûta cher à celle qui

l'avait faite.

La mère de Claudine étant venue quelque temps après chez la Forobert,

lui fit part de son inquiétude. Celle-ci en fut vivement touchée,

et se prêta avec amitié à aider cette pauvre mère dans la recherche

de sa fille. Après avoir fait perquisition dans plusieurs allées

voisines, Claudine ne se retrouvant pas, la femme Forobert, dont le

mari était absent, rentre chez elle, et y trouve la fille Prunier,

et le sieur Perra, qui l'attendaient. Aussitôt rentrent sur ses pas

la femme Rouge, la femme Fay et une voisine. La première lui dit:

_Madame Forobert, nous ne trouvons point notre fille; elle sera

peut-être entrée chez vous, sans que vous vous en soyez aperçue_. La

femme Forobert consentit volontiers à faire, avec sa voisine et ses

deux assistantes, une recherche minutieuse dans son logement, sans

que l'on pût y trouver le moindre vestige de Claudine. Jusque là la

femme Forobert, compatissant à la douleur de la femme Rouge, n'avait

rien vu de désobligeant dans sa démarche.

Mais une heure après la première visite, et à minuit, on frappe

de nouveau à la porte de cette femme. Ne croyant pas que sa porte

fût fermée, elle crie de pousser; on redouble avec force, elle va

ouvrir. Neuf personnes entrent chez elle, savoir: les trois femmes

qui étaient venues d'abord, le sieur Rouge père, le sieur Fay, son

beau-frère, et quatre de leurs amis. Ce fut alors que la maîtresse

du logis s'offensa, avec raison, de la violation de son domicile.

Mais on n'en tint aucun compte; le père dit qu'il fallait bien que sa

fille fût chez quelqu'un. Muni d'un ordre du capitaine du quartier,

il visita, avec sa troupe, boutique, chambre, cour, arrière-boutique,

le grenier situé au-dessus, le berceau de l'enfant Forobert, qui

était endormi, et jusqu'à une armoire située près du lit, et aux

vêtemens qui s'y trouvaient; mais on ne trouva ni indice, ni vestige,

en un mot, rien qui pût autoriser le moindre soupçon.

Le lendemain 26 juin, à cinq heures du matin, un voisin chercha

avec des crochets dans un puits, situé entre l'allée de la maison

du sieur Rouge et la maison attenante. On conjecturait que Claudine

pourrait y être tombée par accident, ou s'y être précipitée dans

quelque accès de folie. Déjà deux de ses frères avaient été renfermés

pour aliénation mentale. Mais trois quarts d'heure de recherches ne

produisirent rien. Le 30 du même mois de juin, trois jeunes pêcheurs

trouvèrent dans le Rhône, près de la petite ville de Condrieux, à

huit lieues de Lyon, un cadavre féminin flottant sur les eaux; ils

le déposèrent sur le rivage, et le dépouillèrent. Ce cadavre avait

le ventre très-gonflé. Il rendait beaucoup de sang par la bouche. A

peine eut-il resté une heure sur le rivage, qu'il devint extrêmement

noir. Un chirurgien passa; sans descendre de cheval et sans examen,

il se hasarda de dire que c'était une fille qu'on avait étranglée

et jetée dans le fleuve. Du reste, on ne fit aucun procès-verbal de

l'état de ce cadavre; le curé ne voulut pas inhumer le corps, parce

qu'il ne portait aucune marque de catholicité. Sur la fin du jour,

les pêcheurs l'enterrèrent au pied des saules, et se partagèrent les

hardes dont il était revêtu.

La nouvelle de cette découverte parvint promptement à Lyon. On perd

cinq jours entiers, et, le 5 juillet seulement, le sieur Reverdi,

oncle de Claudine, accompagné du sieur Dumontant, ami de ses parens,

partent de Lyon et se rendent à Condrieux, pour examiner le cadavre

trouvé sur les bords du Rhône. Mais comment reconnaître, dans les

plus grandes chaleurs de l'été, un corps déjà noirci par la mort,

qui était enterré depuis six jours, et que l'on supposait être resté

cinq jours dans l'eau? C'était là du moins le moment d'appeler

les officiers de justice; on n'en fit rien. Le sieur Reverdi et

son ami firent exhumer, par un mendiant, un cadavre absolument

méconnaissable. Ils prétendirent avoir trouvé, sur une chemise qu'ils

s'étaient fait remettre, les deux lettres initiales qui, selon

eux, marquaient le linge de la demoiselle Rouge. C'est avec ces

renseignemens que les sieurs Reverdi et Dumontant voulurent faire

reconnaître le cadavre. Ils allèrent trouver le curé de Saint-Michel,

lui payèrent son droit d'enterrement, et obtinrent enfin pour la

défunte les honneurs de la sépulture. Ils firent plus; sur leur

assertion sans preuve, l'acte mortuaire porta que ce cadavre, qu'il

avait été impossible de reconnaître, était _celui de Claudine Rouge,

que des malheureux avaient jetée dans le Rhône, le 25 juin, après

l'avoir saisie sur sa porte sur les neuf heures du soir ou environ_.

De retour à Lyon, Reverdi et Dumontant racontent à leurs amis, à

leurs connaissances, à la nombreuse populace de leur quartier, qu'ils

ont reconnu Claudine à ses traits; qu'elle avait seulement la bouche

un peu agrandie; qu'ils ont reconnu ses vêtemens; qu'elle est morte

assassinée; qu'elle avait la corde au cou et les mains attachées

derrière le dos; que sa langue sortait de sa bouche; qu'il ne faut

pas douter qu'elle n'ait été la victime de quelques malheureux, et

qu'elle a été peut-être en même temps l'objet de leur brutalité.

Ce récit calomnieux, où l'on dénonçait deux grands crimes, le viol

et l'assassinat, monte les têtes. Déjà la famille Rouge, aveuglée

sans doute par sa douleur, désigne la femme Forobert comme un des

principaux auteurs de l'attentat, et lui donne plusieurs personnes de

ses amis pour complices.

Il existait alors à Lyon un scélérat, nommé Constant, qui, en qualité

de premier huissier de la cour des monnaies, avait les prisons sous

sa dépendance. Il était la terreur de la populace; il emprisonnait

par voie de police et élargissait à son gré les prisonniers. Cet

homme avait voulu plaire à la femme Forobert; mais, rebuté plusieurs

fois par elle, quand il apprit l'événement de Claudine et les

soupçons de ses parens, il vint offrir ses vils services à la famille

Rouge, qui les accepta. Soit qu'il voulût se venger de celle qui

avait repoussé ses hommages, soit qu'espérant pouvoir, quand il le

voudrait, arrêter l'instruction faute de preuves, il cherchât à se

prévaloir, auprès d'elle, de l'avoir délivrée d'un grand danger,

il vint appuyer ses accusateurs, et leur prêter le secours de ses

horribles manœuvres.

La femme Forobert avait un fils de cinq ans et demi. Par les

conseils de Constant, on attira ce petit garçon, tantôt dans la

cour du Soleil, tantôt dans le jardin des dames de la Déserte, sous

le prétexte d'y jouer avec d'autres enfans; on voulait, par un

raffinement de séduction, l'amener à être l'accusateur de sa mère. Il

est curieux de suivre les détails de cette infâme machination.

D'abord le petit Rouge, frère de Claudine, âgé de neuf ans et

demi, et le petit Gayet, âgé de treize ans, qui avaient été bien

endoctrinés, commencèrent par dire au petit Forobert que sa mère

avait tué la demoiselle Rouge, et l'enfant le répétait à sa mère par

forme de question: _Est-il vrai que tu as tué la dodon Rouge?_

Puis on le menaçait, pour lui-même, d'un sort pareil de la part de

sa mère; et aussitôt il venait répéter à sa mère, avec sa naïveté

enfantine: _On m'a dit que tu avais tué la dodon Rouge, et que tu

m'en ferais bien autant_.

Ensuite, par degrés, en lui rappelant quelque scène, où la bienséance

n'aurait pas été assez respectée devant lui, on le conduisait à

croire en avoir vu une semblable à l'égard de Claudine Rouge, et l'on

y joignait l'idée d'assassinat dont on l'avait entretenu, qu'on lui

avait rendue propre, et que de fréquens récits avaient imprimée dans

ses faibles organes. Une tante de la demoiselle Rouge lui donna une

fois six sous, une autre fois vingt-quatre sous, pour le récompenser

des rapports qu'on lui avait suggérés à lui-même. On joignait à ces

récompenses des bonbons et des caresses, ce qui lui plaisait bien

davantage. L'enfant avait un oncle, qui avait un bateau sur le Rhône,

où son père le menait quelquefois promener, et dont il connaissait

le chemin. Pour ne pas fatiguer sa mémoire par une route plus

courte, mais qu'il n'eût pas connue, on le familiarisa avec ce même

chemin, pour qu'il pût le placer à propos dans les détails qu'on lui

apprenait, et qu'on lui faisait répéter, en lui recommandant de _dire

toujours de même_.

Les séducteurs ne s'en tinrent pas là: ils sentirent qu'il fallait

fortifier un rapport si incroyable par des gestes, par des attitudes

qui pussent inspirer quelque croyance. Ces misérables ne craignirent

pas de corrompre d'avance ce malheureux enfant, et d'outrager la

pudeur, pour assurer leur triomphe.

Dans le même temps, on prépare, on travaille l'esprit grossier de

la populace, en accréditant, en certifiant les rumeurs qu'on avait

répandues; on en fait circuler de nouvelles; on les fait parvenir

avec perfidie à la femme Forobert pour la déterminer à fuir, afin de

se ménager par là quelque charge contre elle. Forte de son innocence,

la femme Forobert demeure dans sa maison. Ayant échoué de ce côté-là,

on fait donner le même avis à son amie, la fille Prunier, afin que

son évasion pût compromettre gravement la femme Forobert, avec qui

elle avait passé la soirée du 25 juin. L'huissier Constant, secondé

par les parens de Claudine Rouge et de quelques affidés, accréditait

peu à peu auprès de la populace, l'idée des attentats horribles qu'on

voulait imputer à la femme Forobert et à ses amis. Pendant six jours,

les détails les plus révoltans, les bruits les plus sinistres furent

propagés à cet effet. Enfin, le 7 juillet, le sieur Rouge père remit

au procureur du roi une dénonciation de la disparition de sa fille,

qu'il déclarait être entrée chez la femme Forobert, et n'avoir plus

reparu.

Le même jour, Constant, en vertu du pouvoir exorbitant qu'il s'était

arrogé dans la ville de Lyon, vient avec appareil arrêter la femme

Forobert, et la traîne en prison, sans aucun décret, à travers une

populace ameutée contre elle. Il enlève en même temps son fils, après

l'avoir tenu en chartre privée pendant sept heures chez un fabricant

de soie, où on lui avait bien fait répéter sa leçon; puis on conduit

cet enfant devant le juge, qui l'interroge aussitôt.

Le petit Forobert déposa que, le 25 juin, Claudine Rouge était

entrée, à neuf heures un quart, chez la femme Forobert, sa mère, pour

y demander un chat qu'elle avait perdu; qu'elle y avait été violée

par le sieur Antoine Perra l'aîné, et ensuite étranglée par les

sieurs Perra le cadet, Metra, la femme Forobert et la fille Prunier;

que, pendant qu'on exerçait toutes ces violences, la fille Claudine

Rouge avait poussé de grands cris et dit: _J'en avertirai mon père_;

que, cette même nuit, les mêmes personnes avaient porté le cadavre

de Claudine dans l'allée de la maison où demeurait la femme Fay, sa

tante, et l'avaient jeté dans un puits situé dans la même allée. Que,

dans la nuit du samedi 27 juin au dimanche 28, le sieur Metra, l'un

des complices, était descendu dans le puits au moyen d'une corde,

laquelle corde on avait passée dans une poulie attachée au haut du

puits; qu'il en avait retiré le cadavre de Claudine Rouge, dont le

visage était entièrement noir et meurtri; mais qu'on ne retrouva

point la coiffe qu'elle avait lorsqu'elle y fut jetée; qu'ensuite ils

avaient transporté ce cadavre dans la boutique de la femme Forobert,

où ils l'avaient enveloppé d'un mauvais drap; qu'Antoine Perra ayant

pris ce cadavre sur ses épaules, ils allèrent, au nombre de cinq, et

lui, enfant Forobert, faisant le sixième, porter ce cadavre dans le

Rhône, et passèrent dans les rues les plus fréquentées de la ville;

qu'arrivés dans un bateau vis-à-vis la rue Basseville, ils jetèrent

le cadavre dans le Rhône.

Telle est, en abrégé, la déposition que l'on fit faire à cet

enfant. Or toutes ces choses, dans le cours de l'instruction,

furent démontrées fausses et impossibles; en sorte que l'enfant,

en circonstanciant les faits, servit précisément à innocenter les

accusés.

A la première nouvelle de cette déclaration, Antoine Perra et la

fille Prunier vinrent d'eux-mêmes se constituer prisonniers.

Cependant le lieutenant-criminel de Lyon chargea les juges de

faire exhumer le cadavre trouvé au bord du Rhône, et d'en dresser

procès-verbal en conséquence du rapport qui serait fait par les

chirurgiens-jurés. L'huissier Constant voulut porter lui-même cette

commission, qui ne fut exécutée que le 10 juillet. Rouge le père se

transporta aussi à Condrieux; mais le cadavre était dans un tel état

de décomposition, que le sieur Rouge ne put assurer que ce fût sa

fille; qu'il reconnut seulement, comme étant à elle, les vêtemens qui

lui furent présentés, parce que sa femme et une autre de ses filles

en avaient de semblables. Les chirurgiens déclarèrent que l'état de

putréfaction dans lequel se trouvait le cadavre ne leur permettait

pas de reconnaître si cette fille avait été violée et étranglée avant

d'être jetée dans l'eau. Le procès-verbal fut déposé au greffe de

Lyon avec les vêtemens attribués à Claudine, et devint la base du

procès.

L'enfant Forobert, dont on espérait tirer un si grand parti dans

cette affaire, eût dû être mis en des mains sûres et respectables;

on l'arracha de celles de son père pour le livrer à une guichetière,

l'amie et la commensale de Constant.

Néanmoins, après ce premier feu de la calomnie, les esprits

commençaient à se calmer, et les premiers nuages de la prévention

se dissipaient. Mais l'accusation était trop engagée pour que la

famille Rouge crût pouvoir reculer, sans s'exposer aux plus justes

réparations; sa douleur lui faisant d'ailleurs illusion, on continua

de suivre l'affaire, et l'on n'oublia rien pour acquérir des preuves

ou des indices.

Constant se chargea de donner les assignations aux témoins. Il en

assigna à dessein un très-grand nombre d'inutiles, afin de pouvoir

omettre, dans une sorte de confusion, ceux qui auraient pu être à la

décharge des accusés. Les sieurs Jean Perra et Metra furent décrétés

et arrêtés avec des circonstances infamantes.

Cependant les accusés se défendaient avec fermeté, avec précision,

avec ce ton de vérité que ne saurait imiter le crime. La femme

Forobert confessa naïvement aux juges que, fatiguée et outrée

des propos qu'on semait dès le 26 et le 27 juin, et ayant appris

de quelqu'un le nom d'un devin réputé très expert dans l'art de

découvrir les choses cachées, elle était allée chez lui, le dimanche

28, au lieu nommé _Gorge-de-Loup_, à quelque distance de Lyon;

qu'elle était allée le chercher à la messe; qu'elle lui avait offert

douze sous et ses boucles d'argent; qu'elle lui fit encore mille

autres promesses, s'il pouvait lui donner des nouvelles de Claudine

Rouge; que cet homme refusa de rien recevoir d'elle jusqu'à ce

qu'il lui eût donné une réponse; qu'il demanda le nom de baptême

de _Dodon Rouge_; qu'il vint chez elle le 30 juin; qu'il y fit des

divinations nocturnes; qu'il lui répondit le lendemain qu'il avait

de bonnes nouvelles à lui donner: à une heure après minuit, un

papillon était venu voltiger autour de sa chandelle, ce qui voulait

dire que Claudine n'était par morte, et qu'elle reparaîtrait dans la

semaine. Cet homme promit ensuite de revenir le dimanche suivant,

pour s'informer si elle avait reparu. Il revint en effet: elle lui

donna vingt-quatre sous et à déjeûner, et ne le revit plus depuis ce

jour-là.

L'instruction ne fournissant aucune preuve, on entrevoyait

l'acquittement des accusés. Mais Constant ne se rebuta pas; il

suscita, comme témoin, la femme du bourreau, amie intime de la

guichetière, gardienne de l'enfant.

Puis on imagine de faire faire, en plein jour, au petit Forobert

une procession publique, afin qu'il puisse indiquer lui-même à

la justice les rues par lesquelles le cadavre aura passé. En

conséquence, l'enfant est conduit en grand cortége chez sa mère: là

on lui représente la corde dont elle se servait pour tirer de l'eau

au puits; il prétend que c'était la même dont on s'était servi pour

y descendre le sieur Metra, et en tirer Claudine Rouge. Le juge en

dresse procès-verbal, la reconnaît saine et entière, en constate la

longueur. On va voir un peu plus loin quelle lumière cette corde

servit à répandre sur l'innocence des accusés. L'enfant sort de la

maison de son père comme en triomphe, accompagné du magistrat et du

greffier, avec une nombreuse escorte d'archers. Une foule immense de

curieux l'environne et le précède, d'après la route que l'on avait

prise pour porter le cadavre au Rhône, et que depuis long-temps on

avait eu le soin de faire connaître dans toute la ville. L'enfant

paraît marcher de son propre mouvement, et cependant il suit le

tourbillon qui le guide, et va droit au Rhône, vers le bateau de son

oncle, où son père l'avait mené promener plusieurs fois. Cette course

pompeuse exerce une grande influence sur les esprits, et ranime leur

fougue ralentie. Bientôt les monitoires affichés aux portes des

églises viennent y mettre le comble.

Ces monitoires furent une violation criante de toutes les lois, en

ce que les personnes que l'on voulait trouver coupables y étaient

désignées de la manière la plus positive. On y lisait, article par

article, la déclaration que l'on avait fait balbutier par le petit

Forobert.

Cependant un avocat habile, un défenseur éloquent de l'humanité,

Élie de Beaumont se chargea de plaider pour les infortunés menacés

de succomber sous le poids de la plus absurde des accusations. Il

réduisit au silence la prévention aveugle et la calomnie atroce

des accusateurs; prouva qu'il n'y avait point de corps de délit,

puisqu'il n'était pas constaté que le corps retrouvé fût celui de

Claudine; fit tomber, une à une, les diverses circonstances de la

déposition de l'enfant Forobert; et, après avoir réduit au néant

toutes les allégations de ses adversaires, n'eut plus de peine à

faire briller l'innocence de ses cliens aux yeux des juges déjà

presque convaincus.

Nous ne pouvons le suivre dans le cours de son éloquente

argumentation. Arrêtons-nous seulement à cette corde retrouvée

saine et entière au logis de Forobert. Le juge avait mesuré, sur

l'indication de l'enfant, la corde que celui-ci déclarait avoir vue

employer à descendre le sieur Metra dans le puits. L'enfant avait

déposé que la corde avait été passée dans la poulie de la voûte du

puits pour suspendre le sieur Metra sous les aisselles. Il eût été à

désirer que le juge, faisant attacher un corps dur à l'extrémité de

cette corde, eût sondé avec elle la profondeur du puits, pour juger

si on avait pu l'employer à l'usage allégué. Que l'on aurait épargné

par là de calomnie et de scandale! Mais, ce qu'il n'avait pas fait,

l'avocat avait cru devoir le faire. Le puits mesuré s'était trouvé

avoir trente-six pieds neuf pouces de sec, huit pieds dix pouces

d'eau, ce qui faisait quarante-cinq pieds sept pouces. Ajoutez ce

qu'il avait fallu pour l'entourage du corps, pour atteindre du bord

du puits à la poulie, pour redescendre de la poulie dans les mains

de ceux qui auraient tenu la corde, pour la prise des mains de cinq

personnes; vous aurez au moins soixante pieds de corde. Or la corde

mesurée par le juge n'avait, y compris deux pieds de chaîne de fer,

que six toises demi-pied, c'est-à-dire trente-six pieds et demi.

Donc il s'en serait fallu de plus de vingt pieds que le sieur Metra,

avec cette corde, eût pu atteindre le cadavre. Voilà une imposture

démontrée.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 5 / 17 段