Paris, le chevalier de la Barre y fut transféré. Son procès y fut
instruit, et la sentence des premiers juges confirmée. La France
entière apprit ce jugement avec horreur. Le chevalier de la Barre
fut renvoyé à Abbeville pour y être exécuté. On fit prendre à ceux
qui le conduisaient des chemins détournés. Ce triste cortége passa
par Rouen. Le malheureux de la Barre était dans une chaise de poste,
au milieu de deux exempts, et escorté de plusieurs archers déguisés
en courriers: on craignait qu'il ne fût délivré sur la route par ses
amis.
Enfin, le premier juillet 1766, Abbeville fut témoin de la barbare
exécution de cet infortuné. On lui fit subir la question, supplice
horrible dont on a vu les détails révoltans dans l'article d'Urbain
Grandier. Le chevalier s'évanouit; mais il revint bientôt à lui,
à l'aide de quelques liqueurs spiritueuses, et déclara, sans se
plaindre, qu'il n'avait point de complices.
Son confesseur, religieux dominicain, ami de sa tante l'abbesse, ne
pouvait retenir ses larmes, et le chevalier le consolait. Après la
question, on leur servit à dîner; le dominicain, le cœur brisé, ne
pouvait manger. «Prenons un peu de nourriture, lui dit le chevalier,
vous aurez besoin de force autant que moi pour soutenir le spectacle
que je vais vous donner.» Après le dîner le plus paisible, et
quelques heures avant son exécution, le chevalier proposa de prendre
du café, ajoutant: _Il ne m'empêchera pas de dormir_.
Le spectacle de l'exécution fut terrible. On avait envoyé, à cet
effet, cinq bourreaux de Paris. L'arrêt du parlement portait qu'on
lui couperait la langue, c'est-à-dire qu'on la percerait avec un fer
rouge. Le chevalier de la Barre s'y étant refusé, les bourreaux ne
furent pas assez impitoyables pour le vouloir exécuter à la lettre:
ils en simulèrent l'action. Le chevalier monta sur l'échafaud avec un
courage tranquille, sans plainte, sans colère, sans ostentation; tout
ce qu'il dit au religieux qui l'assistait se réduit à ces paroles:
«Je ne croyais pas qu'on pût faire mourir un jeune gentilhomme pour
si peu de chose!»
Lorsque la nouvelle de sa mort arriva à Paris, le nonce du pape dit
publiquement que ce jeune homme n'eût pas été traité aussi durement à
Rome, et que, s'il avait avoué ses fautes à l'inquisition d'Espagne
ou de Portugal, il n'eut été condamné qu'à une pénitence de quelques
années. Et l'on sait pourtant combien étaient sévères encore à cette
époque ces puissans tribunaux de l'église.
L'exécution du chevalier de la Barre répandit dans Abbeville une
telle consternation, et remplit tous les esprits d'une telle horreur,
qu'on n'osa pas poursuivre le procès des autres accusés.
Voltaire, qui avait déjà vengé la mémoire de l'infortuné Calas, ne
s'éleva pas avec moins de force contre le jugement du chevalier de la
Barre, et publia sous le nom de M. Casen, avocat, la relation de la
mort du chevalier de la Barre, écrit remarquable par la chaleur et
la simplicité du style, et dont nous avons emprunté les principaux
traits de notre narration.
PROCÈS DU GÉNÉRAL LALLY.
Le lieutenant-général comte de Lally fut envoyé en 1757, dans
l'Inde, pour y défendre Pondichéry et les autres établissemens
français menacés par les Anglais. Lally était un Irlandais, de ces
familles qui se transplantèrent en France avec celle du roi détrôné
Jacques II. Il s'était distingué à la bataille de Fontenoy, où
avaient péri de sa main plusieurs officiers anglais. C'était lui qui
avait formé le plan, plus audacieux qu'exécutable, de débarquer en
Angleterre avec dix mille hommes, lorsque le prince Charles-Édouard
y disputait la couronne. La haine qu'il avait vouée aux Anglais fut
ce qui détermina le cabinet de Versailles à le choisir pour aller
les combattre dans l'Inde. Malheureusement il ne joignait pas à sa
valeur la prudence, la modération, la patience nécessaires dans une
commission aussi délicate. Il s'était fait des idées fausses sur
la situation du pays où on l'envoyait, sur l'esprit et le caractère
de ses habitans. Il croyait qu'Arcate était encore le pays de la
richesse, que Pondichéry était encore bien pourvu de tout, qu'il
serait parfaitement secondé de la Compagnie et des troupes. Il fut
trompé dans toutes ses espérances. Il ne trouva point d'argent dans
les caisses, que très-peu de munitions, que des troupes composées
de noirs et de Cipayes, et nulle subordination. Ces découvertes
l'irritèrent, et lui firent faire des sottises, qui plus tard, firent
tomber sa tête sous la hache du bourreau.
Il aurait pu, en partie, remédier au mal, rétablir l'union, et mettre
en sûreté Pondichéry; mais pour cela il lui aurait fallu ménager
le conseil et caresser les principaux officiers. Mais la Compagnie
des Indes l'avait conjuré de réformer les abus sans nombre, la
prodigalité et les grands désordres qui absorbaient tous les revenus.
Lally se prévalut trop de cette prière, et se fit des ennemis de tous
ceux qui devaient lui obéir.
Il obtint d'abord quelques succès. Il prit aux Anglais le fort
Saint-David, à quelques lieues de Pondichéry, et en rasa les murs.
Pour bien connaître la source de la catastrophe de Lally, il faut
lire la lettre qu'il écrivit, du camp devant Saint-David, à Duval
Leyrit, qui était gouverneur de Pondichéry pour la Compagnie. «Cette
lettre, Monsieur, sera un secret éternel entre vous et moi, si vous
me fournissez les moyens de terminer mon entreprise. Je vous ai
laissé cent mille livres de mon argent pour vous aider à subvenir aux
frais qu'elle exige. Je n'ai pas trouvé, en arrivant, la ressource
de cent sous dans votre bourse, ni dans celle de tout votre conseil.
Vous m'avez refusé les uns et les autres d'employer votre crédit. Je
vous crois cependant tous plus redevables à la Compagnie que moi,
qui n'ai malheureusement l'honneur de la connaître que pour y avoir
perdu la moitié de mon bien, en 1720. Si vous continuez à me laisser
manquer de tout, et exposé à faire face à un mécontentement général,
non seulement j'instruirai le roi et la Compagnie du beau zèle que
ses employés témoignent ici pour leur service, mais je prendrai des
mesures efficaces pour ne pas dépendre, dans le court séjour que
je désire faire dans ce pays, de l'esprit de parti et des motifs
personnels, dont je vois que chaque membre paraît occupé, au risque
total de la Compagnie.»
Une pareille missive n'était pas de nature à lui faire des amis,
à lui procurer de l'argent. Toutes les opérations du service en
souffrirent; on lit dans un journal de l'Inde, fait par un officier
principal: «Il (Lally) ne parle que de chaînes et de cachots, sans
avoir égard à la distinction et à l'âge des personnes. Il vient de
traiter ainsi M. de Moracin lui-même. M. de Lally se plaint de tout
le monde, et tout le monde se plaint de lui. Il a dit à M. le comte
de....: Je sens qu'on me déteste, et qu'on voudrait me voir bien
loin. Je vous engage ma parole d'honneur, et je vous la donnerai par
écrit, que, si M. de Leyrit veut me donner cinq cent mille francs, je
me démets de ma charge, et je passe en France sur la frégate.»
La plus grande confusion régnait dans la colonie; plus de discipline,
plus de respect pour la propriété. Lally, nullement secondé, était
désespéré: «L'enfer m'a vomi dans ce pays d'iniquités, écrivait-il,
et j'attends, comme Jonas, la baleine qui me recevra dans son sein.»
Dans un semblable désordre, toutes les opérations devaient échouer,
malgré le courage opiniâtre du chef. Les Français essuyèrent des
pertes considérables, et il fallut enfin se retirer dans Pondichéry.
Lally voulait soutenir le siége jusqu'à la dernière extrémité, et
il avait publié un ban par lequel il était défendu, sous peine de
mort, de parler de se rendre. Mais ayant été forcé d'ordonner une
recherche rigoureuse des provisions dans toutes les maisons de la
ville, et cette recherche ayant été faite sans ménagement jusque chez
l'intendant, chez tout le conseil, et chez les principaux officiers,
cette démarche acheva d'irriter tous les esprits, déjà trop aliénés.
Il traitait tout le conseil avec mépris et dureté. Il avait dit, dans
une de ses expéditions: «Je ne veux pas attendre plus long-temps
l'arrivée des munitions qu'on m'a promises; j'y attellerai, s'il le
faut, le gouverneur Leyrit et tous les conseillers.»
Le caractère violent et altier de Lally lui avait fait autant
d'ennemis qu'il y avait d'officiers et d'habitans à Pondichéry.
On lui rendait outrage pour outrage; on affichait à sa porte des
placards plus insultans encore que ses lettres et ses discours. Il en
avait de si terribles accès de fureur, que l'on aurait pu croire que
sa cervelle était dérangée. Un fils du nabab Chandasaeb était alors
réfugié dans Pondichéry auprès de sa mère. Ce jeune Indien ayant vu
souvent le général français, absolument nu sur son lit, chantant la
messe et les psaumes, demanda sérieusement à un officier si c'était
l'usage en France que le roi choisît un fou pour son grand-visir.
L'officier, étonné, lui dit: «Pourquoi me faites-vous une question si
étrange?--C'est, répliqua l'Indien, parce que votre grand-visir nous
a envoyé un fou pour rétablir les affaires de l'Inde.»
Cependant Pondichéry, bloqué par les Anglais, fut obligé de se
rendre à discrétion. Bientôt les fortifications, les murailles, les
magasins, tous les principaux logemens furent rasés. Les habitans
voulurent tuer le général. Le commandant anglais fut obligé de lui
donner une garde. On le transporta malade sur un palanquin. Il avait
deux pistolets dans ses mains, et il en menaçait ceux qui voulaient
l'immoler.
Pendant qu'on le conduisait à Madras, des employés de la Compagnie
obtinrent, à Pondichéry, la permission d'ouvrir ses coffres,
comptant y trouver des trésors en or, en diamans, en lettres de
change; ils n'y trouvèrent qu'un peu de vaisselle, des hardes, des
papiers inutiles, et ils n'en furent que plus acharnés; ces mêmes
effets furent saisis par la douane anglaise, jusqu'à ce que Lally
eût satisfait aux dettes qu'il avait contractées en son nom pour la
défense de la place.
Accablé de chagrins et de maladies, Lally, prisonnier dans Madras,
demanda vainement qu'on différât son transport en Angleterre: il ne
put obtenir cette grâce. On le mena de force à bord d'un vaisseau
marchand, dont le capitaine le traita inhumainement pendant la
traversée. On ne lui donnait pour tout soulagement que du bouillon de
porc.
Le général Lally fut transporté en Angleterre avec plus de deux mille
prisonniers. Dans ce long et pénible voyage, ils s'accusaient encore
les uns et les autres de leurs communs malheurs. Arrivés à Londres,
ce fut un déluge de pamphlets, tant de la part de Lally et de ceux
qui lui étaient restés attachés, que de celle de ses nombreux
ennemis. Il était tellement convaincu de son innocence, qu'il vint
à Fontainebleau, tout prisonnier qu'il était encore des Anglais, et
qu'il offrit de se rendre à la Bastille (novembre 1762). On le prit
au mot. Dès qu'il fut enfermé, la foule de ses ennemis s'accrut de
tous ceux qui jusque là n'avaient pas osé l'attaquer. Il fut quinze
mois en prison, sans qu'on l'interrogeât.
Lally fut d'abord traduit au Châtelet, et bientôt après devant le
parlement. L'instruction du procès dura deux années. On ne pouvait
pas l'accuser raisonnablement de trahison, puisque, s'il eût été
d'intelligence avec les Anglais, s'il leur eût vendu Pondichéry, il
serait resté parmi eux, et ne serait pas venu lui-même se constituer
prisonnier. Les Anglais, d'ailleurs, n'auraient pas acheté une place
qu'ils étaient assurés de prendre.
On ne pouvait pas davantage l'accuser de péculat, puisqu'il n'avait
jamais été chargé ni de l'argent du roi, ni de celui de la Compagnie.
Il n'y avait donc que des duretés, des abus de pouvoir, des
oppressions, sur lesquels on pût raisonnablement le juger.
Le jésuite Lavaur, qui avait été forcé, comme tant d'autres,
de quitter Pondichéry, était alors à Paris; il sollicitait du
gouvernement une modique pension de quatre cents francs. Il mourut,
et on lui trouva douze cent cinquante mille livres dans sa cassette,
en or, en diamans, en lettres de change. Cette aventure, par le
scandale qu'elle fit en France, prépara la perte de Lally. On trouva
dans la cassette du jésuite deux mémoires, l'un en faveur du comte,
l'autre qui le chargeait de tous les crimes. Il devait faire usage de
l'un ou l'autre de ces écrits, suivant que les choses tourneraient.
Le mémoire hostile fut remis au procureur-général.
L'accusé étant prévenu de haute trahison, et de lèse-majesté, selon
la teneur de la plainte du ministère public, on lui refusa un
conseil. En conséquence, il n'eut d'autre défenseur que lui-même.
Toujours fermement convaincu de son innocence, il eut l'imprudence
d'insulter, dans les mémoires qu'il écrivit pour sa justification,
des officiers qui jouissaient de l'estime universelle, et qui lui
répondirent avec véhémence. Ses emportemens inconsidérés achevèrent
de tourner tous les esprits contre lui. A la clameur publique se
joignaient les plaintes des directeurs de la Compagnie des Indes, des
actionnaires de Paris, des employés, des commis, de leurs parens, de
leurs amis, qui accusaient tous Lally d'être l'auteur de leur ruine.
On lui faisait des crimes de toutes ses opérations militaires. Toutes
ces accusations, faites souvent par des gens tout-à-fait étrangers à
la stratégie, figurèrent dans l'interrogatoire que l'on fit subir au
général.
On accumula aussi les chefs d'accusation sur sa conduite privée.
On lui reprochait de s'être mis en colère contre un conseiller de
Pondichéry, et d'avoir dit à ce conseiller, qui se vantait de donner
son sang pour la Compagnie: _Avez-vous assez de sang pour fournir
du boudin aux troupes du roi qui manquent de pain?_ On l'accusait
d'avoir dit des sottises à un autre conseiller; d'avoir condamné un
perruquier, qui avait brûlé de son fer chaud l'épaule d'une négresse,
à recevoir un coup du même fer sur son épaule; de s'être enivré
quelquefois; d'avoir fait chanter un capucin dans la rue; d'avoir
dit que Pondichéry ressemblait à un lieu de prostitution, où les uns
caressaient les filles, et où les autres les voulaient jeter par les
fenêtres; d'avoir rendu quelques visites à madame Pigot, qui s'était
échappée de chez son mari; d'avoir fait donner du riz à ses chevaux,
dans le temps qu'il n'avait pas de chevaux; d'avoir donné une fois
aux soldats du punch fait avec du coco; de s'être fait traiter d'un
abcès au foie, sans que cet abcès eût crevé.
Ces griefs, presque tous plus ou moins ridicules, étaient mêlés
d'accusations plus importantes: la plus forte était d'avoir vendu
Pondichéry aux Anglais; et l'on en donnait pour preuve que, pendant
le blocus, il avait fait tirer des fusées sans qu'on en sût la
raison, et qu'il avait fait la ronde, la nuit, tambour battant.
Il y eut cent soixante chefs d'accusation contre lui; par ceux que
nous venons d'énumérer, on peut juger des autres. Pourtant, malgré
cette forme grotesque, ce procès devenait de plus en plus sérieux.
L'avocat-général Séguier, ayant lu toutes les pièces du procès avec
une grande attention, fut pleinement convaincu que l'accusé devait
être absous. Il était si persuadé de l'innocence du comte, qu'il
s'en expliquait hautement devant tous les juges et dans tout Paris;
néanmoins le parlement condamna l'accusé à la peine capitale, le 6
mai 1766. Le malheureux Lally avait soixante-huit ans et cinquante
années de service.
«On a cru, dit Voltaire, à qui nous avons emprunté presque tout
cet article, on a cru que le parlement, aigri par ses fréquentes
querelles avec des officiers généraux chargés de lui annoncer les
ordres du roi; exilé plus d'une fois pour sa résistance, et résistant
toujours; devenu enfin, sans presque le savoir, l'ennemi naturel
de tout militaire élevé en dignité, pouvait goûter une secrète
satisfaction en déployant son autorité sur un homme qui avait exercé
un pouvoir souverain. Il humiliait en lui tous les commandans. On ne
s'avoue pas ce sentiment caché au fond du cœur; mais ceux qui le
soupçonnent peuvent ne pas se tromper.»
Quand Lally entendit son arrêt, l'excès de son indignation fut égal
à celui de son étonnement. Il s'emporta contre ses juges, comme il
s'était emporté contre ses accusateurs, et tenant à la main un compas
qui lui avait servi à tracer des cartes géographiques dans sa prison,
il s'en frappa vers le cœur; le coup ne pénétra pas assez pour lui
ôter la vie. Cette tentative de suicide fit accélérer l'exécution
de quelques heures, parce qu'on craignit que le général ne mourût
auparavant; on le traîna à la Grève dans un tombereau de boue. On lui
avait mis dans la bouche un large bâillon, qui, débordant sur ses
lèvres et défigurant son visage, offrait un spectacle affreux. On le
bâillonnait ainsi de peur que sa voix ne s'élevât contre ses juges,
étant sur l'échafaud. «Une curiosité cruelle, dit Voltaire, attire
toujours une foule de gens de tout état à un tel spectacle. Plusieurs
de ses ennemis vinrent en jouir, et poussèrent l'atrocité jusqu'à
l'insulter par des battemens de mains.»
L'arrêt portait que Thomas-Arthur Lally était condamné à être
décapité comme dûment atteint et convaincu d'avoir trahi les intérêts
du roi, de l'état, de la Compagnie des Indes, d'abus d'autorité,
vexations et exactions.
Cet arrêt confisquait ses biens, en prélevant une somme de cent
mille écus pour les pauvres de Pondichéry. Mais, après bien des
recherches, on trouva qu'il n'avait laissé qu'une fortune médiocre.
Il ne se trouva même pas de quoi payer cette somme, dettes préalables
acquittées. Cependant le conseil de Pondichéry avait, dans ses
requêtes, fait monter ses trésors à dix-sept millions.
Trois jours après la mort de Lally, un homme très respectable ayant
demandé à un des principaux juges sur quel délit avait porté l'arrêt:
«Il n'y a point de délit particulier, répondit le juge en propres
mots, c'est sur l'ensemble de sa conduite qu'on a assis le jugement.»
«Lally, disait Voltaire, est un homme sur lequel tout le monde avait
le droit de mettre la main, excepté le bourreau.»
Les hommes sages et compâtissans de toutes les opinions regardèrent
ce jugement du général Lally comme un des meurtres commis avec le
glaive de la justice. Quoi de plus atroce que le fait du bâillon! on
a peine à concevoir un aussi abominable raffinement de barbarie. Il
est à remarquer que personne n'osa s'en avouer l'auteur. Du reste,
cette cruelle infraction aux lois existantes méritait une punition
exemplaire, et demeura impunie.
Le comte de Lally laissa un fils né d'un mariage secret. Ce jeune
homme apprit en même temps sa naissance, la mort horrible de son
père, et l'ordre qu'il lui donnait de venger sa mémoire. Forcé
d'attendre sa majorité, tout ce temps fut employé à se rendre digne
de ce glorieux mandat. Enfin l'arrêt fatal fut cassé, au rapport de
M. Lambert, par le conseil du roi, qui fut effrayé de la foule de
violations des formes légales qui avaient précédé et accompagné ce
jugement. Voltaire, cet illustre redresseur de tant d'injustices en
tous genres, lui qui, le premier, avait élevé la voix en faveur de
Lally, apprit cette nouvelle avec une sorte de ravissement: quoique
mourant, il écrivit au jeune comte de Lally: _Je meurs content, je
vois que le roi aime la justice_.
Le procès fut porté devant le parlement de Rouen, qui confirma
l'arrêt du parlement de Paris. Le conseil du roi fut forcé de casser
ce nouvel arrêt, et de renvoyer le jugement au parlement de Dijon,
qui confirma aussi celui de Paris, le 23 août 1783, et même avec plus
de dureté.
Le fils du général, le comte de Lally-Tollendal, défendit lui-même,
dans tous les tribunaux, la cause de son père, avec une éloquence
simple, noble et pathétique. Sa piété filiale en fit un jurisconsulte
et un orateur; et, quoique le succès de ses efforts ne répondît pas
à ses plus chères espérances, l'estime et le respect de toutes les
âmes honnêtes furent sa récompense; et d'ineffaçables regrets furent
adoucis par ce sentiment consolant, que du moins il avait vengé la
mémoire de son père. L'opinion publique, qui, à la longue, se montre
juste appréciatrice des actions généreuses, couvrit de sa faveur le
jeune homme qui avait fait connaître un rare talent dans une cause
si légitime et si belle; et la noblesse de Paris récompensa sa piété
filiale en chargeant son éloquence de défendre les droits du pays aux
États-Généraux.
INFANTICIDE.
L'adultère, la débauche, quelquefois l'extrême misère, sont les
principales causes de l'infanticide. Nos mauvaises institutions
sociales commettent le reste du crime.
Dès long-temps on a travaillé à prévenir ce genre de forfaits, qui
semble si antipathique avec le cœur d'une mère. Mais ces louables
efforts ont presque toujours été funestement neutralisés par de
malheureux préjugés. Peut-être n'est-il pas hors de propos de jeter
un coup d'œil sur ce qui a été fait dans divers temps pour améliorer
le sort de ces petits êtres si intéressans destinés à être orphelins
en naissant, et pour les empêcher d'être victimes de la barbare honte
de leurs mères.
Une des obligations des anciens seigneurs féodaux était de nourrir
les enfans trouvés. L'évêque de Paris s'acquitta de cette obligation,
en destinant à ces pauvres créatures une maison située près du port
Saint-Landry, qu'on nomma la _Maison de la couche_. Il était en
usage de faire placer dans l'intérieur de son église un vaste berceau
où l'on mettait quelques-uns de ces enfans, afin d'attirer les
libéralités publiques, et de diminuer les dépenses qu'il faisait pour
eux.
Sans doute ces enfans étaient fort mal soignés. Une dame veuve,
touchée de leur malheureux état, se chargea de leur donner un asile
dans sa maison, voisine de celle de la couche; mais le zèle de cette
dame, n'étant pas secondé, se refroidit. Le sort des enfans trouvés,
au lieu de devenir meilleur, devint peut-être pire. Les servantes
de la veuve, lassées des fatigues que leur causaient ces enfans,
et ennuyées de leurs cris, en firent un objet de trafic. Elles
vendaient ces nouveau-nés à des mendiantes qui s'en servaient pour
émouvoir la sensibilité du public et s'attirer des aumônes. Elles
les vendaient à des nourrices qui avaient besoin de se faire téter;
plusieurs donnaient à ces enfans achetés un lait corrompu qui leur
causait des maladies ou la mort. Elles en vendaient à des nourrices
pour remplacer leurs nourrissons morts; et par cette voie des enfans
étrangers se trouvaient introduits dans les familles. Elles en
vendaient aussi à ceux qui, adonnés à la magie, sacrifiaient ces
enfans dans des opérations absurdes et criminelles. Le prix de ces
victimes était fixé à vingt sous par tête.
Ces abus révoltans durèrent jusqu'au moment où saint Vincent de
Paule vint consacrer à ces enfans toute la chaleur de son zèle. Il
stimula si efficacement la charité des fidèles et la bienfaisance
des gouvernans, qu'à force de prières, de sollicitations, de
persévérance, il parvint à asseoir le sort des orphelins sur des
bases stables. Gloire éternelle à cet homme évangélique, dont la vie
entière fut sacrifiée au bonheur de ses semblables!
Le fait qui a donné lieu à cette digression n'est malheureusement que
trop commun. Les fastes judiciaires sont fréquemment souillés par des
infanticides.
En 1766, deux enfans qui avaient été exposés pendant la nuit furent
trouvés morts près de la ville de Mantes. Chacun de ces enfans était
porteur d'un billet qui annonçait qu'ils n'avaient pas reçu le
baptême. Le ministère public, instruit de cet événement, en rendit
plainte.
Une jeune femme, qui était mariée depuis un mois, fut désignée,
dans l'information, comme étant la mère de ces deux enfans. Les
soupçons étaient bien véhémens, puisqu'elle fut décrétée de prise
de corps. Cette affaire fit du bruit dans la ville de Mantes. Il
paraît que l'accusée avait été malade pendant plusieurs mois, et
que les chirurgiens avaient cru reconnaître dans sa maladie tous
les symptômes de l'hydropisie. Il paraît encore qu'à l'époque où
les enfans furent exposés, cette femme avait éprouvé un changement
notable dans sa manière d'être; les signes extérieurs de l'hydropisie
avaient disparu, et, peu de temps après, elle avait joui d'une
meilleure santé.
Il y avait dans ces présomptions des indices suffisans pour appeler
l'attention de la justice. Mais les premiers juges n'y trouvaient
pas d'assez fortes preuves pour prononcer la peine de mort contre
l'accusée.