Comme la sénéchaussée d'Abbeville était du ressort du parlement de

Paris, le chevalier de la Barre y fut transféré. Son procès y fut

instruit, et la sentence des premiers juges confirmée. La France

entière apprit ce jugement avec horreur. Le chevalier de la Barre

fut renvoyé à Abbeville pour y être exécuté. On fit prendre à ceux

qui le conduisaient des chemins détournés. Ce triste cortége passa

par Rouen. Le malheureux de la Barre était dans une chaise de poste,

au milieu de deux exempts, et escorté de plusieurs archers déguisés

en courriers: on craignait qu'il ne fût délivré sur la route par ses

amis.

Enfin, le premier juillet 1766, Abbeville fut témoin de la barbare

exécution de cet infortuné. On lui fit subir la question, supplice

horrible dont on a vu les détails révoltans dans l'article d'Urbain

Grandier. Le chevalier s'évanouit; mais il revint bientôt à lui,

à l'aide de quelques liqueurs spiritueuses, et déclara, sans se

plaindre, qu'il n'avait point de complices.

Son confesseur, religieux dominicain, ami de sa tante l'abbesse, ne

pouvait retenir ses larmes, et le chevalier le consolait. Après la

question, on leur servit à dîner; le dominicain, le cœur brisé, ne

pouvait manger. «Prenons un peu de nourriture, lui dit le chevalier,

vous aurez besoin de force autant que moi pour soutenir le spectacle

que je vais vous donner.» Après le dîner le plus paisible, et

quelques heures avant son exécution, le chevalier proposa de prendre

du café, ajoutant: _Il ne m'empêchera pas de dormir_.

Le spectacle de l'exécution fut terrible. On avait envoyé, à cet

effet, cinq bourreaux de Paris. L'arrêt du parlement portait qu'on

lui couperait la langue, c'est-à-dire qu'on la percerait avec un fer

rouge. Le chevalier de la Barre s'y étant refusé, les bourreaux ne

furent pas assez impitoyables pour le vouloir exécuter à la lettre:

ils en simulèrent l'action. Le chevalier monta sur l'échafaud avec un

courage tranquille, sans plainte, sans colère, sans ostentation; tout

ce qu'il dit au religieux qui l'assistait se réduit à ces paroles:

«Je ne croyais pas qu'on pût faire mourir un jeune gentilhomme pour

si peu de chose!»

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva à Paris, le nonce du pape dit

publiquement que ce jeune homme n'eût pas été traité aussi durement à

Rome, et que, s'il avait avoué ses fautes à l'inquisition d'Espagne

ou de Portugal, il n'eut été condamné qu'à une pénitence de quelques

années. Et l'on sait pourtant combien étaient sévères encore à cette

époque ces puissans tribunaux de l'église.

L'exécution du chevalier de la Barre répandit dans Abbeville une

telle consternation, et remplit tous les esprits d'une telle horreur,

qu'on n'osa pas poursuivre le procès des autres accusés.

Voltaire, qui avait déjà vengé la mémoire de l'infortuné Calas, ne

s'éleva pas avec moins de force contre le jugement du chevalier de la

Barre, et publia sous le nom de M. Casen, avocat, la relation de la

mort du chevalier de la Barre, écrit remarquable par la chaleur et

la simplicité du style, et dont nous avons emprunté les principaux

traits de notre narration.

PROCÈS DU GÉNÉRAL LALLY.

Le lieutenant-général comte de Lally fut envoyé en 1757, dans

l'Inde, pour y défendre Pondichéry et les autres établissemens

français menacés par les Anglais. Lally était un Irlandais, de ces

familles qui se transplantèrent en France avec celle du roi détrôné

Jacques II. Il s'était distingué à la bataille de Fontenoy, où

avaient péri de sa main plusieurs officiers anglais. C'était lui qui

avait formé le plan, plus audacieux qu'exécutable, de débarquer en

Angleterre avec dix mille hommes, lorsque le prince Charles-Édouard

y disputait la couronne. La haine qu'il avait vouée aux Anglais fut

ce qui détermina le cabinet de Versailles à le choisir pour aller

les combattre dans l'Inde. Malheureusement il ne joignait pas à sa

valeur la prudence, la modération, la patience nécessaires dans une

commission aussi délicate. Il s'était fait des idées fausses sur

la situation du pays où on l'envoyait, sur l'esprit et le caractère

de ses habitans. Il croyait qu'Arcate était encore le pays de la

richesse, que Pondichéry était encore bien pourvu de tout, qu'il

serait parfaitement secondé de la Compagnie et des troupes. Il fut

trompé dans toutes ses espérances. Il ne trouva point d'argent dans

les caisses, que très-peu de munitions, que des troupes composées

de noirs et de Cipayes, et nulle subordination. Ces découvertes

l'irritèrent, et lui firent faire des sottises, qui plus tard, firent

tomber sa tête sous la hache du bourreau.

Il aurait pu, en partie, remédier au mal, rétablir l'union, et mettre

en sûreté Pondichéry; mais pour cela il lui aurait fallu ménager

le conseil et caresser les principaux officiers. Mais la Compagnie

des Indes l'avait conjuré de réformer les abus sans nombre, la

prodigalité et les grands désordres qui absorbaient tous les revenus.

Lally se prévalut trop de cette prière, et se fit des ennemis de tous

ceux qui devaient lui obéir.

Il obtint d'abord quelques succès. Il prit aux Anglais le fort

Saint-David, à quelques lieues de Pondichéry, et en rasa les murs.

Pour bien connaître la source de la catastrophe de Lally, il faut

lire la lettre qu'il écrivit, du camp devant Saint-David, à Duval

Leyrit, qui était gouverneur de Pondichéry pour la Compagnie. «Cette

lettre, Monsieur, sera un secret éternel entre vous et moi, si vous

me fournissez les moyens de terminer mon entreprise. Je vous ai

laissé cent mille livres de mon argent pour vous aider à subvenir aux

frais qu'elle exige. Je n'ai pas trouvé, en arrivant, la ressource

de cent sous dans votre bourse, ni dans celle de tout votre conseil.

Vous m'avez refusé les uns et les autres d'employer votre crédit. Je

vous crois cependant tous plus redevables à la Compagnie que moi,

qui n'ai malheureusement l'honneur de la connaître que pour y avoir

perdu la moitié de mon bien, en 1720. Si vous continuez à me laisser

manquer de tout, et exposé à faire face à un mécontentement général,

non seulement j'instruirai le roi et la Compagnie du beau zèle que

ses employés témoignent ici pour leur service, mais je prendrai des

mesures efficaces pour ne pas dépendre, dans le court séjour que

je désire faire dans ce pays, de l'esprit de parti et des motifs

personnels, dont je vois que chaque membre paraît occupé, au risque

total de la Compagnie.»

Une pareille missive n'était pas de nature à lui faire des amis,

à lui procurer de l'argent. Toutes les opérations du service en

souffrirent; on lit dans un journal de l'Inde, fait par un officier

principal: «Il (Lally) ne parle que de chaînes et de cachots, sans

avoir égard à la distinction et à l'âge des personnes. Il vient de

traiter ainsi M. de Moracin lui-même. M. de Lally se plaint de tout

le monde, et tout le monde se plaint de lui. Il a dit à M. le comte

de....: Je sens qu'on me déteste, et qu'on voudrait me voir bien

loin. Je vous engage ma parole d'honneur, et je vous la donnerai par

écrit, que, si M. de Leyrit veut me donner cinq cent mille francs, je

me démets de ma charge, et je passe en France sur la frégate.»

La plus grande confusion régnait dans la colonie; plus de discipline,

plus de respect pour la propriété. Lally, nullement secondé, était

désespéré: «L'enfer m'a vomi dans ce pays d'iniquités, écrivait-il,

et j'attends, comme Jonas, la baleine qui me recevra dans son sein.»

Dans un semblable désordre, toutes les opérations devaient échouer,

malgré le courage opiniâtre du chef. Les Français essuyèrent des

pertes considérables, et il fallut enfin se retirer dans Pondichéry.

Lally voulait soutenir le siége jusqu'à la dernière extrémité, et

il avait publié un ban par lequel il était défendu, sous peine de

mort, de parler de se rendre. Mais ayant été forcé d'ordonner une

recherche rigoureuse des provisions dans toutes les maisons de la

ville, et cette recherche ayant été faite sans ménagement jusque chez

l'intendant, chez tout le conseil, et chez les principaux officiers,

cette démarche acheva d'irriter tous les esprits, déjà trop aliénés.

Il traitait tout le conseil avec mépris et dureté. Il avait dit, dans

une de ses expéditions: «Je ne veux pas attendre plus long-temps

l'arrivée des munitions qu'on m'a promises; j'y attellerai, s'il le

faut, le gouverneur Leyrit et tous les conseillers.»

Le caractère violent et altier de Lally lui avait fait autant

d'ennemis qu'il y avait d'officiers et d'habitans à Pondichéry.

On lui rendait outrage pour outrage; on affichait à sa porte des

placards plus insultans encore que ses lettres et ses discours. Il en

avait de si terribles accès de fureur, que l'on aurait pu croire que

sa cervelle était dérangée. Un fils du nabab Chandasaeb était alors

réfugié dans Pondichéry auprès de sa mère. Ce jeune Indien ayant vu

souvent le général français, absolument nu sur son lit, chantant la

messe et les psaumes, demanda sérieusement à un officier si c'était

l'usage en France que le roi choisît un fou pour son grand-visir.

L'officier, étonné, lui dit: «Pourquoi me faites-vous une question si

étrange?--C'est, répliqua l'Indien, parce que votre grand-visir nous

a envoyé un fou pour rétablir les affaires de l'Inde.»

Cependant Pondichéry, bloqué par les Anglais, fut obligé de se

rendre à discrétion. Bientôt les fortifications, les murailles, les

magasins, tous les principaux logemens furent rasés. Les habitans

voulurent tuer le général. Le commandant anglais fut obligé de lui

donner une garde. On le transporta malade sur un palanquin. Il avait

deux pistolets dans ses mains, et il en menaçait ceux qui voulaient

l'immoler.

Pendant qu'on le conduisait à Madras, des employés de la Compagnie

obtinrent, à Pondichéry, la permission d'ouvrir ses coffres,

comptant y trouver des trésors en or, en diamans, en lettres de

change; ils n'y trouvèrent qu'un peu de vaisselle, des hardes, des

papiers inutiles, et ils n'en furent que plus acharnés; ces mêmes

effets furent saisis par la douane anglaise, jusqu'à ce que Lally

eût satisfait aux dettes qu'il avait contractées en son nom pour la

défense de la place.

Accablé de chagrins et de maladies, Lally, prisonnier dans Madras,

demanda vainement qu'on différât son transport en Angleterre: il ne

put obtenir cette grâce. On le mena de force à bord d'un vaisseau

marchand, dont le capitaine le traita inhumainement pendant la

traversée. On ne lui donnait pour tout soulagement que du bouillon de

porc.

Le général Lally fut transporté en Angleterre avec plus de deux mille

prisonniers. Dans ce long et pénible voyage, ils s'accusaient encore

les uns et les autres de leurs communs malheurs. Arrivés à Londres,

ce fut un déluge de pamphlets, tant de la part de Lally et de ceux

qui lui étaient restés attachés, que de celle de ses nombreux

ennemis. Il était tellement convaincu de son innocence, qu'il vint

à Fontainebleau, tout prisonnier qu'il était encore des Anglais, et

qu'il offrit de se rendre à la Bastille (novembre 1762). On le prit

au mot. Dès qu'il fut enfermé, la foule de ses ennemis s'accrut de

tous ceux qui jusque là n'avaient pas osé l'attaquer. Il fut quinze

mois en prison, sans qu'on l'interrogeât.

Lally fut d'abord traduit au Châtelet, et bientôt après devant le

parlement. L'instruction du procès dura deux années. On ne pouvait

pas l'accuser raisonnablement de trahison, puisque, s'il eût été

d'intelligence avec les Anglais, s'il leur eût vendu Pondichéry, il

serait resté parmi eux, et ne serait pas venu lui-même se constituer

prisonnier. Les Anglais, d'ailleurs, n'auraient pas acheté une place

qu'ils étaient assurés de prendre.

On ne pouvait pas davantage l'accuser de péculat, puisqu'il n'avait

jamais été chargé ni de l'argent du roi, ni de celui de la Compagnie.

Il n'y avait donc que des duretés, des abus de pouvoir, des

oppressions, sur lesquels on pût raisonnablement le juger.

Le jésuite Lavaur, qui avait été forcé, comme tant d'autres,

de quitter Pondichéry, était alors à Paris; il sollicitait du

gouvernement une modique pension de quatre cents francs. Il mourut,

et on lui trouva douze cent cinquante mille livres dans sa cassette,

en or, en diamans, en lettres de change. Cette aventure, par le

scandale qu'elle fit en France, prépara la perte de Lally. On trouva

dans la cassette du jésuite deux mémoires, l'un en faveur du comte,

l'autre qui le chargeait de tous les crimes. Il devait faire usage de

l'un ou l'autre de ces écrits, suivant que les choses tourneraient.

Le mémoire hostile fut remis au procureur-général.

L'accusé étant prévenu de haute trahison, et de lèse-majesté, selon

la teneur de la plainte du ministère public, on lui refusa un

conseil. En conséquence, il n'eut d'autre défenseur que lui-même.

Toujours fermement convaincu de son innocence, il eut l'imprudence

d'insulter, dans les mémoires qu'il écrivit pour sa justification,

des officiers qui jouissaient de l'estime universelle, et qui lui

répondirent avec véhémence. Ses emportemens inconsidérés achevèrent

de tourner tous les esprits contre lui. A la clameur publique se

joignaient les plaintes des directeurs de la Compagnie des Indes, des

actionnaires de Paris, des employés, des commis, de leurs parens, de

leurs amis, qui accusaient tous Lally d'être l'auteur de leur ruine.

On lui faisait des crimes de toutes ses opérations militaires. Toutes

ces accusations, faites souvent par des gens tout-à-fait étrangers à

la stratégie, figurèrent dans l'interrogatoire que l'on fit subir au

général.

On accumula aussi les chefs d'accusation sur sa conduite privée.

On lui reprochait de s'être mis en colère contre un conseiller de

Pondichéry, et d'avoir dit à ce conseiller, qui se vantait de donner

son sang pour la Compagnie: _Avez-vous assez de sang pour fournir

du boudin aux troupes du roi qui manquent de pain?_ On l'accusait

d'avoir dit des sottises à un autre conseiller; d'avoir condamné un

perruquier, qui avait brûlé de son fer chaud l'épaule d'une négresse,

à recevoir un coup du même fer sur son épaule; de s'être enivré

quelquefois; d'avoir fait chanter un capucin dans la rue; d'avoir

dit que Pondichéry ressemblait à un lieu de prostitution, où les uns

caressaient les filles, et où les autres les voulaient jeter par les

fenêtres; d'avoir rendu quelques visites à madame Pigot, qui s'était

échappée de chez son mari; d'avoir fait donner du riz à ses chevaux,

dans le temps qu'il n'avait pas de chevaux; d'avoir donné une fois

aux soldats du punch fait avec du coco; de s'être fait traiter d'un

abcès au foie, sans que cet abcès eût crevé.

Ces griefs, presque tous plus ou moins ridicules, étaient mêlés

d'accusations plus importantes: la plus forte était d'avoir vendu

Pondichéry aux Anglais; et l'on en donnait pour preuve que, pendant

le blocus, il avait fait tirer des fusées sans qu'on en sût la

raison, et qu'il avait fait la ronde, la nuit, tambour battant.

Il y eut cent soixante chefs d'accusation contre lui; par ceux que

nous venons d'énumérer, on peut juger des autres. Pourtant, malgré

cette forme grotesque, ce procès devenait de plus en plus sérieux.

L'avocat-général Séguier, ayant lu toutes les pièces du procès avec

une grande attention, fut pleinement convaincu que l'accusé devait

être absous. Il était si persuadé de l'innocence du comte, qu'il

s'en expliquait hautement devant tous les juges et dans tout Paris;

néanmoins le parlement condamna l'accusé à la peine capitale, le 6

mai 1766. Le malheureux Lally avait soixante-huit ans et cinquante

années de service.

«On a cru, dit Voltaire, à qui nous avons emprunté presque tout

cet article, on a cru que le parlement, aigri par ses fréquentes

querelles avec des officiers généraux chargés de lui annoncer les

ordres du roi; exilé plus d'une fois pour sa résistance, et résistant

toujours; devenu enfin, sans presque le savoir, l'ennemi naturel

de tout militaire élevé en dignité, pouvait goûter une secrète

satisfaction en déployant son autorité sur un homme qui avait exercé

un pouvoir souverain. Il humiliait en lui tous les commandans. On ne

s'avoue pas ce sentiment caché au fond du cœur; mais ceux qui le

soupçonnent peuvent ne pas se tromper.»

Quand Lally entendit son arrêt, l'excès de son indignation fut égal

à celui de son étonnement. Il s'emporta contre ses juges, comme il

s'était emporté contre ses accusateurs, et tenant à la main un compas

qui lui avait servi à tracer des cartes géographiques dans sa prison,

il s'en frappa vers le cœur; le coup ne pénétra pas assez pour lui

ôter la vie. Cette tentative de suicide fit accélérer l'exécution

de quelques heures, parce qu'on craignit que le général ne mourût

auparavant; on le traîna à la Grève dans un tombereau de boue. On lui

avait mis dans la bouche un large bâillon, qui, débordant sur ses

lèvres et défigurant son visage, offrait un spectacle affreux. On le

bâillonnait ainsi de peur que sa voix ne s'élevât contre ses juges,

étant sur l'échafaud. «Une curiosité cruelle, dit Voltaire, attire

toujours une foule de gens de tout état à un tel spectacle. Plusieurs

de ses ennemis vinrent en jouir, et poussèrent l'atrocité jusqu'à

l'insulter par des battemens de mains.»

L'arrêt portait que Thomas-Arthur Lally était condamné à être

décapité comme dûment atteint et convaincu d'avoir trahi les intérêts

du roi, de l'état, de la Compagnie des Indes, d'abus d'autorité,

vexations et exactions.

Cet arrêt confisquait ses biens, en prélevant une somme de cent

mille écus pour les pauvres de Pondichéry. Mais, après bien des

recherches, on trouva qu'il n'avait laissé qu'une fortune médiocre.

Il ne se trouva même pas de quoi payer cette somme, dettes préalables

acquittées. Cependant le conseil de Pondichéry avait, dans ses

requêtes, fait monter ses trésors à dix-sept millions.

Trois jours après la mort de Lally, un homme très respectable ayant

demandé à un des principaux juges sur quel délit avait porté l'arrêt:

«Il n'y a point de délit particulier, répondit le juge en propres

mots, c'est sur l'ensemble de sa conduite qu'on a assis le jugement.»

«Lally, disait Voltaire, est un homme sur lequel tout le monde avait

le droit de mettre la main, excepté le bourreau.»

Les hommes sages et compâtissans de toutes les opinions regardèrent

ce jugement du général Lally comme un des meurtres commis avec le

glaive de la justice. Quoi de plus atroce que le fait du bâillon! on

a peine à concevoir un aussi abominable raffinement de barbarie. Il

est à remarquer que personne n'osa s'en avouer l'auteur. Du reste,

cette cruelle infraction aux lois existantes méritait une punition

exemplaire, et demeura impunie.

Le comte de Lally laissa un fils né d'un mariage secret. Ce jeune

homme apprit en même temps sa naissance, la mort horrible de son

père, et l'ordre qu'il lui donnait de venger sa mémoire. Forcé

d'attendre sa majorité, tout ce temps fut employé à se rendre digne

de ce glorieux mandat. Enfin l'arrêt fatal fut cassé, au rapport de

M. Lambert, par le conseil du roi, qui fut effrayé de la foule de

violations des formes légales qui avaient précédé et accompagné ce

jugement. Voltaire, cet illustre redresseur de tant d'injustices en

tous genres, lui qui, le premier, avait élevé la voix en faveur de

Lally, apprit cette nouvelle avec une sorte de ravissement: quoique

mourant, il écrivit au jeune comte de Lally: _Je meurs content, je

vois que le roi aime la justice_.

Le procès fut porté devant le parlement de Rouen, qui confirma

l'arrêt du parlement de Paris. Le conseil du roi fut forcé de casser

ce nouvel arrêt, et de renvoyer le jugement au parlement de Dijon,

qui confirma aussi celui de Paris, le 23 août 1783, et même avec plus

de dureté.

Le fils du général, le comte de Lally-Tollendal, défendit lui-même,

dans tous les tribunaux, la cause de son père, avec une éloquence

simple, noble et pathétique. Sa piété filiale en fit un jurisconsulte

et un orateur; et, quoique le succès de ses efforts ne répondît pas

à ses plus chères espérances, l'estime et le respect de toutes les

âmes honnêtes furent sa récompense; et d'ineffaçables regrets furent

adoucis par ce sentiment consolant, que du moins il avait vengé la

mémoire de son père. L'opinion publique, qui, à la longue, se montre

juste appréciatrice des actions généreuses, couvrit de sa faveur le

jeune homme qui avait fait connaître un rare talent dans une cause

si légitime et si belle; et la noblesse de Paris récompensa sa piété

filiale en chargeant son éloquence de défendre les droits du pays aux

États-Généraux.

INFANTICIDE.

L'adultère, la débauche, quelquefois l'extrême misère, sont les

principales causes de l'infanticide. Nos mauvaises institutions

sociales commettent le reste du crime.

Dès long-temps on a travaillé à prévenir ce genre de forfaits, qui

semble si antipathique avec le cœur d'une mère. Mais ces louables

efforts ont presque toujours été funestement neutralisés par de

malheureux préjugés. Peut-être n'est-il pas hors de propos de jeter

un coup d'œil sur ce qui a été fait dans divers temps pour améliorer

le sort de ces petits êtres si intéressans destinés à être orphelins

en naissant, et pour les empêcher d'être victimes de la barbare honte

de leurs mères.

Une des obligations des anciens seigneurs féodaux était de nourrir

les enfans trouvés. L'évêque de Paris s'acquitta de cette obligation,

en destinant à ces pauvres créatures une maison située près du port

Saint-Landry, qu'on nomma la _Maison de la couche_. Il était en

usage de faire placer dans l'intérieur de son église un vaste berceau

où l'on mettait quelques-uns de ces enfans, afin d'attirer les

libéralités publiques, et de diminuer les dépenses qu'il faisait pour

eux.

Sans doute ces enfans étaient fort mal soignés. Une dame veuve,

touchée de leur malheureux état, se chargea de leur donner un asile

dans sa maison, voisine de celle de la couche; mais le zèle de cette

dame, n'étant pas secondé, se refroidit. Le sort des enfans trouvés,

au lieu de devenir meilleur, devint peut-être pire. Les servantes

de la veuve, lassées des fatigues que leur causaient ces enfans,

et ennuyées de leurs cris, en firent un objet de trafic. Elles

vendaient ces nouveau-nés à des mendiantes qui s'en servaient pour

émouvoir la sensibilité du public et s'attirer des aumônes. Elles

les vendaient à des nourrices qui avaient besoin de se faire téter;

plusieurs donnaient à ces enfans achetés un lait corrompu qui leur

causait des maladies ou la mort. Elles en vendaient à des nourrices

pour remplacer leurs nourrissons morts; et par cette voie des enfans

étrangers se trouvaient introduits dans les familles. Elles en

vendaient aussi à ceux qui, adonnés à la magie, sacrifiaient ces

enfans dans des opérations absurdes et criminelles. Le prix de ces

victimes était fixé à vingt sous par tête.

Ces abus révoltans durèrent jusqu'au moment où saint Vincent de

Paule vint consacrer à ces enfans toute la chaleur de son zèle. Il

stimula si efficacement la charité des fidèles et la bienfaisance

des gouvernans, qu'à force de prières, de sollicitations, de

persévérance, il parvint à asseoir le sort des orphelins sur des

bases stables. Gloire éternelle à cet homme évangélique, dont la vie

entière fut sacrifiée au bonheur de ses semblables!

Le fait qui a donné lieu à cette digression n'est malheureusement que

trop commun. Les fastes judiciaires sont fréquemment souillés par des

infanticides.

En 1766, deux enfans qui avaient été exposés pendant la nuit furent

trouvés morts près de la ville de Mantes. Chacun de ces enfans était

porteur d'un billet qui annonçait qu'ils n'avaient pas reçu le

baptême. Le ministère public, instruit de cet événement, en rendit

plainte.

Une jeune femme, qui était mariée depuis un mois, fut désignée,

dans l'information, comme étant la mère de ces deux enfans. Les

soupçons étaient bien véhémens, puisqu'elle fut décrétée de prise

de corps. Cette affaire fit du bruit dans la ville de Mantes. Il

paraît que l'accusée avait été malade pendant plusieurs mois, et

que les chirurgiens avaient cru reconnaître dans sa maladie tous

les symptômes de l'hydropisie. Il paraît encore qu'à l'époque où

les enfans furent exposés, cette femme avait éprouvé un changement

notable dans sa manière d'être; les signes extérieurs de l'hydropisie

avaient disparu, et, peu de temps après, elle avait joui d'une

meilleure santé.

Il y avait dans ces présomptions des indices suffisans pour appeler

l'attention de la justice. Mais les premiers juges n'y trouvaient

pas d'assez fortes preuves pour prononcer la peine de mort contre

l'accusée.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 4 / 17 段