ans, et portant une veste grise, vint dans la demeure de Benoît,
et le demanda à plusieurs reprises. Il revint encore le 26, et le
27, faisant toujours la même demande. Le même homme se présenta
chez Étienne, le 26, entre neuf et dix heures du matin. Étienne
descendait alors son escalier pour aller faire plusieurs courses
dans la ville. Il rencontre ce particulier à veste grise, portant
une boîte de sapin, sur laquelle était l'adresse de Benoît, écrite
en lettres moulées sur le bois. L'homme lui présente la boîte avec
une lettre pour lui; le dessus était d'une écriture coulée; le dedans
ne contenait que ces mots écrits en caractères moulés et majuscules:
«_Vous recevré une bouate que vous fere remettre à son adresse sans
l'ouvrir._» La première idée qui vint à Étienne, en voyant cette
boîte mystérieuse, fut que quelqu'un de ses amis voulait peut-être
lui jouer un tour. Il voulut d'abord engager l'inconnu à porter cette
boîte lui-même; celui-ci refusa, et disparut précipitamment. Cette
fuite le fortifia dans sa première idée. Il voulut en charger un
marchand de ferraille, son voisin. Celui-ci secoua la tête, et partit
pour lui chercher un autre commissionnaire; enfin, après bien des
difficultés, la boîte fut remise à son adresse.
A son retour de la campagne, Benoît voulut voir le présent qu'on lui
avait apporté la veille; et, comme le dessus de la boîte était cloué
avec des pointes, il se leva pour aller l'ouvrir sur une console
placée entre deux croisées; mais à peine soulevait-il le dessus,
qu'une explosion épouvantable, imitant le bruit du canon, le frappe,
et remplit la chambre de fumée. Heureusement les fenêtres et la porte
étaient ouvertes; tout le monde fuit, se disperse; il n'y eut que
Benoît qui fut grièvement blessé, et un jeune homme qui l'aidait à
ouvrir la boîte.
Cette boîte de sapin, doublée de carton, contenait environ sept à
huit livres de poudre; au fond étaient attachés et fixés par deux
écrous deux pistolets dont les talons avaient été sciés, et dont on
avait arraché les sous-gardes. Les détentes étaient attachées, par
différens fils d'archal, au couvercle, qui était cloué à la boîte
par des pointes de fer et de bois; en sorte que c'était presque un
prodige que toutes les parties de cette machine eussent pu être
ajustées et rassemblées à l'aide des clous et des marteaux sans
exterminer le scélérat qui avait osé se charger de l'ouvrage.
Étienne accourut au bruit de cet accident funeste; la douleur était
peinte sur son visage. Il s'accusait lui-même d'avoir fait apporter
cette horrible machine. Il montrait la lettre fatale; son désespoir
était bien sincère; on était alors bien éloigné de lui attribuer un
fratricide. Les premiers soupçons de la famille tombèrent sur une
comédienne avec laquelle Benoît avait vécu. On l'arrêta, et, sur les
premières questions qu'on lui fit, elle convint qu'elle avait vécu
long-temps avec Benoît de Lyon; mais elle ajouta que ses ennemis
étaient dans sa propre famille, et qu'elle ne lui en connaissait pas
_d'autres que son frère_.
Le croirait-on? ces derniers mots appellent tous les soupçons sur
Étienne. Il est arrêté; la populace s'empare de cette histoire, et ne
fait aucun doute de la culpabilité de ce malheureux. L'information
tourna tout-à-fait à son désavantage; des dépositions singulières
furent entendues. Une jeune fille de dix-huit ans prétendit
reconnaître l'accusé pour le même homme qui lui avait offert, dans la
rue Pizai, de porter la boîte. Les experts, consultés sur l'écriture
de l'adresse de la boîte et de celle de la lettre qui l'accompagnait,
firent aussi un rapport défavorable à Étienne de Lyon.
Sur ces divers indices, la sénéchaussée de Lyon déclara l'accusé
atteint et convaincu d'avoir attenté à la vie de son frère aîné, et
le condamna à avoir les deux poings coupés, à être rompu vif et son
corps jeté au feu: le tout après avoir été appliqué à la question
ordinaire et extraordinaire.
Benoît fit imprimer un mémoire dans lequel il justifiait complètement
son frère du crime qu'on lui imputait.
L'appel de la sentence de la sénéchaussée de Lyon fut porté à la
Tournelle du parlement de Paris. Benoît, dans son mémoire, fit tous
ses efforts pour éclairer la conscience des nouveaux juges. Il
prouva que son frère n'avait eu aucun intérêt à commettre le crime
qu'on faisait peser sur lui. Il chercha ensuite à présenter à la
justice un autre coupable.
«Que nos juges apprennent, dit-il, et que le public le sache comme
eux, que notre famille avait l'ennemi le plus implacable et le plus
dangereux; que cet ennemi était Italien, et que plusieurs témoins
déposeront l'avoir vu à Lyon dans le temps même de notre funeste
catastrophe. Je suis obligé de tout dire: ce n'est point ici une
délation, c'est un récit impartial que les magistrats ne peuvent trop
peser.
«Encouragé par les ordres, et souvent par la protection d'un grand
ministre, mon frère avait établi à Lyon une manufacture de vitriol,
et se proposait d'en établir une de couperose. Celle de vitriol était
l'unique qui fût dans l'Europe. Dans cette entreprise, il avait été
secondé par un Turc très-intelligent que ce ministre lui avait donné,
et qui, excellent chimiste et possesseur de plusieurs secrets, avait
procuré à son travail le plus grand succès. Un Italien, domicilié
en Savoie, avait voulu former une manufacture pareille, dans les
états du roi de Sardaigne. Il y était parvenu jusqu'à un certain
point, mais il lui manquait des ouvriers habiles, et il ne voyait
qu'avec les yeux de la plus noire jalousie le succès d'un commerce
qui devait enrichir notre famille. Argent, promesses, intrigues, il
n'épargna rien pour enlever à mon frère ce Turc dont il tirait tant
d'avantages. Il y réussit même à l'aide d'un nommé Robin, dit Nambot,
qui travaillait avec mon frère, et dont le frère travaillait chez
cet étranger. Le Turc, qui avait le secret du vitriol, déserta avec
un autre ouvrier. Celui-ci fut arrêté sur la frontière. Le Turc se
rendit en Piémont; mon frère n'épargna rien pour le faire revenir.
Il obtint sa grâce, et lui fit remettre la peine prononcée contre
ceux qui portent aux étrangers les secrets de nos manufactures. Ce
Turc revint au bout de quelques temps, et arriva à Lyon au mois de
mai 1763, environ un mois avant notre malheur. L'Italien irrité jura,
dit-on, la perte de notre famille, et on assure qu'il était à Lyon au
mois de juin.»
Le parlement de Paris, après avoir fait subir à Étienne de Lyon la
question préparatoire, sans qu'il avouât rien, le condamna, par arrêt
du 12 janvier 1765, au fouet, à être marqué sur les deux épaules
des lettres G. A. L., aux galères à perpétuité, et à mille livres
d'amende.
HISTOIRE
DU CULTIVATEUR MARTIN.
On ne saurait revenir trop souvent sur les erreurs de la justice;
c'est en donnant la plus grande publicité possible aux exemples de
sang innocent répandu juridiquement que l'on peut espérer de les voir
devenir plus rares.
Vers 1764 ou 1765, un bon père de famille, nommé Martin, cultivateur,
habitant d'un village du Barois, ressortissant au parlement de Paris,
fut accusé d'un meurtre et d'un vol commis auprès de sa maison,
tandis qu'il dormait profondément entre sa femme et ses sept enfans.
L'accusé est confronté avec un passant qui avait été témoin de
l'assassinat. «Je ne le reconnais pas, dit le passant; ce n'est pas
là le meurtrier que j'ai vu, l'habit est semblable, mais le visage
est différent.--Ah! Dieu soit loué, s'écrie le bon vieillard, ce
témoin ne m'a pas reconnu.»
Sur ces paroles, le juge s'imagine que le vieillard, plein de l'idée
de son crime, a voulu dire: «Je l'ai commis, on ne m'a pas reconnu,
me voilà sauvé.» Mais, au contraire, il est clair que ce vieillard,
plein de son innocence, voulait dire: «Ce témoin a reconnu que je ne
suis pas coupable; il a reconnu que mon visage n'est pas celui du
meurtrier.»
Le juge et ses assesseurs ne se donnent pas la peine de faire une
plus ample enquête; l'exclamation naïve et joyeuse du bon Martin
leur suffit pour attester son crime. On n'interroge ni sa femme, ni
ses enfans, ni ses voisins; on ne va pas chercher si l'argent volé
se trouve dans sa maison; on ne tient aucun compte des précédens de
l'accusé. On rend un arrêt qui condamne ce vieillard à la question
ordinaire et extraordinaire, et à expirer sur la roue. La sentence
est portée à Paris; la Tournelle signe sans examen _bien jugé_. Le
pauvre malheureux expire sur la roue devant sa porte; son bien est
confisqué; sa femme s'enfuit en Autriche avec ses petits enfans.
Huit jours après, le scélérat qui avait commis le meurtre fut
supplicié pour d'autres crimes, et il avoua, à la potence, qu'il
était coupable de l'assassinat pour lequel l'honnête Martin avait
été rompu.
Une réclamation fut adressée au parlement de Paris. On promit de
réparer ce malheur. Les temps ne le permirent pas, et la famille du
malheureux Martin resta dispersée et mendiante dans le pays étranger!
BANQUEROUTE FRAUDULEUSE
D'UN NOTAIRE.
Tout ce qui porte atteinte à la confiance publique doit être
sévèrement réprimé par les lois. Sans cette condition, l'existence de
la société est en péril. Si l'on traite avec indulgence la violation
flagrante des engagemens contractés, si l'on se fait un jeu de
manquer à la foi jurée, alors plus de transactions possibles, plus
d'affaires, plus de commerce. La probité, toujours dupée, craindra de
se trouver aux prises avec la friponnerie et de succomber, même en
présence de la justice. L'impunité de tant de fripons, leur triomphe
scandaleux, le luxe insolent qu'ils étalent aux yeux des victimes
qu'ils ont dépouillées, l'infâme rouerie dont ils font parade,
déconcerteront l'honnête négociant, et toutes les propositions qu'on
lui fera lui paraîtront suspectes. Or la défiance est le pire des
maux dans un état; et un gouvernement se doit à lui-même, doit à la
société entière, de pourvoir par des mesures sages et protectrices
aux moyens de le combattre avec succès et de le faire disparaître le
plus vite possible.
«Il est important, dit Beccaria, de ne pas confondre le banqueroutier
frauduleux avec celui qui est de bonne foi. Le premier devrait être
puni comme les faux monnayeurs, parce que le crime n'est pas plus
grand de falsifier le métal monnayé qui est le gage des citoyens
entre eux que de falsifier ces obligations mêmes.» Mais de tous les
banqueroutiers ceux qui méritent le châtiment le plus rigoureux sont
les notaires et tous les gens d'affaires, parce qu'ils sont investis
d'un ministère presque sacré qui les met de droit en possession de
la confiance publique. Si l'intérêt des familles exige quelquefois
qu'un notaire se charge d'argent, ces fonds ne lui sont confiés que
par forme de dépôt qu'il ne peut dénaturer sous aucun prétexte. Un
officier public de cette espèce qui détourne les sommes remises
entre ses mains ne peut jamais alléguer des pertes propres à le
mettre à l'abri des poursuites de ses créanciers. C'est un voleur
public qu'il faut punir, un monstre qu'il faut étouffer, et non un
négociant malheureux qu'il faille plaindre. Vainement dira-t-il qu'il
a prêté imprudemment ces fonds à des personnes devenues insolvables.
Vainement alléguera-t-il quelque entreprise malheureuse où il a
échoué. Ces assertions mêmes le condamneraient. Il doit répondre du
moindre des dépôts dont il s'est chargé; et l'ouverture seule des
sacs qu'on a remis entre ses mains, sous la garantie de son ministère
et de sa bonne foi, est une audace criminelle qui mérite un châtiment.
Il n'est malheureusement que trop d'exemples récens auxquels on
puisse faire l'application de ces réflexions. Voici le fait qui nous
les a suggérées.
Deshayes était entré dans la compagnie des notaires en l'année 1728.
Il paraît qu'il était né avec un esprit souple et insinuant, et qu'il
joignait à l'adresse la plus perfide l'art de s'offrir aux yeux du
public avec tous les dehors de la probité la plus sévère. Il parvint
donc facilement à s'attirer la plus grande confiance. Ce qui augmenta
encore son crédit, ce fut sa nomination à une place d'échevin de la
ville de Paris. On sait que ces fonctions n'étaient ordinairement
confiées qu'à des citoyens honnêtes et irréprochables. Deshayes s'en
servit pour tromper le public.
Ce vil fripon avait choisi ses victimes dans la classe la moins
éclairée de la société. Il avait attiré dans son cabinet une foule
innombrable de domestiques, d'artisans et de gens du peuple, qui
lui portaient le fruit de leurs travaux et de leurs épargnes, sous
prétexte d'emplois qu'il leur annonçait sur le domaine de la ville.
Ayant ainsi usurpé la confiance publique pendant plusieurs années, et
acquis de cette manière des sommes considérables qui étaient le fruit
de ses brigandages, Deshayes prit tout-à-coup la fuite, à la fin de
l'année 1763, laissant une foule de malheureux en proie au désespoir.
Une conduite aussi criminelle excita une explosion de murmures et
d'indignation dans Paris. Le ministère public, instruit de l'évasion
de l'infâme notaire, et des circonstances de son crime, rendit
plainte, et fit informer. Les preuves de fraude, de mauvaise foi,
et de friponnerie criante, ne furent que trop faciles à acquérir.
Non seulement ce misérable avait supposé des emplois de fonds, mais
encore il avait souvent trahi la confiance de ses cliens, en abusant
des dépôts volontaires, et leur avait fait souscrire des billets à
son profit, sous prétexte de leur avancer de l'argent pour compléter
l'emploi qu'il leur avait proposé.
Il fallait un exemple éclatant pour faire renaître la confiance au
milieu du public, alarmé par cette fraude dangereuse. Le Châtelet
rassura la capitale par une condamnation aussi juste que propre à
effrayer ceux qui seraient capables de vouloir imiter Deshayes.
Par sentence du 24 février 1764, qui déclara la contumace bien et
valablement instruite, le Châtelet condamna Deshayes à faire amende
honorable devant la principale porte du grand Châtelet, où il
serait mené dans un tombereau, par l'exécuteur de la haute justice,
ayant écriteau devant et derrière, portant ces mots: _Notaire,
banqueroutier frauduleux_. Deshayes devait ensuite être pendu et
étranglé à la place du pont Marie, et ses biens étaient confisqués.
Le coupable sut se soustraire à l'exécution de cette sentence;
mais sa condamnation par contumace dut imposer pour un temps aux
déprédateurs de la fortune des particuliers.
«Il serait facile, dit le philosophe que nous avons déjà cité, il
serait facile au législateur prévoyant d'empêcher la plupart des
banqueroutes frauduleuses, et de remédier au malheur de l'homme
laborieux qui manque à ses engagemens sans être coupable. Que tous
les citoyens puissent consulter à chaque instant des registres
publics où l'on tiendra une note exacte de tous les contrats; que des
contributions sagement réparties sur les commerçans heureux forment
une banque dont on tirera des sommes convenables pour secourir
l'industrie malheureuse.»
Le législateur devrait aussi rechercher minutieusement les causes de
ces catastrophes commerciales, qui ébranlent et finissent par ruiner
le crédit des états. «Ce n'est pas sans raison, dit à ce propos un
jurisconsulte, que l'on prétend que le luxe est la cause la plus
commune des banqueroutes. Le luxe des voitures en a surtout occasioné
un grand nombre, depuis que les négocians, les gens d'affaires,
et même les marchands, n'ont pas plus tôt acquis un crédit un peu
étendu qu'il leur faut une voiture et des chevaux. Il n'est que trop
ordinaire de voir des hommes avides de jouir, et assez indiscrets
pendant qu'ils sont heureux dans leurs opérations, pour ne s'occuper
que de plaisirs, au lieu de poser, dans une sage obscurité, les
fondemens d'une fortune solide. Mais qu'arrive-t-il? Si le moindre
revers vient déranger leurs spéculations, il ne leur reste plus la
ressource d'une prudente économie; ils sont obligés de manquer à
leurs engagemens, et souvent ils font payer à leurs créanciers le
plaisir qu'ils ont eu d'étaler en public un luxe impudent.»
Ces lignes écrites en 1785, qui ne les prendrait pour un extrait de
l'histoire de nos dernières années?
CRIMES PRÉTENDUS,
CONDAMNATION ET SUPPLICE DU CHEVALIER
DE LA BARRE.
Encore une erreur, ou plutôt encore un crime de la justice des
hommes! Au moins, dans l'histoire de la famille d'Anglade, des
indices qui semblaient marqués du sceau de l'évidence pouvaient,
jusqu'à un certain point, justifier l'horrible condamnation de deux
innocens. Mais le délit imputé au chevalier de la Barre ne fut même
pas constaté. Il n'existait pas en France de loi qui prononçât
la peine de mort contre aucune des actions dont on l'accusait,
et pourtant la vengeance, aidée du fanatisme religieux, parvint
à le faire expirer dans d'affreux tourmens. Ce jugement souleva
d'indignation tous les honnêtes gens, tous les hommes éclairés, d'un
bout de l'Europe à l'autre. Voyons les faits.
Il y avait à Abbeville, en Picardie, une abbesse, fille d'un
conseiller d'état très-estimé; femme aimable, de mœurs régulières,
bienfaisante, d'une humeur douce et enjouée. Un habitant de la même
ville, nommé Duval de Saucourt, âgé de soixante ans, vivait avec
elle dans une grande intimité; il était chargé de quelques affaires
du couvent, et remplissait les fonctions de lieutenant du tribunal
de l'élection. Cet homme se prit d'une belle passion pour l'abbesse;
celle-ci ne le repoussa d'abord qu'avec sa douceur ordinaire; mais
plus tard, fatiguée de ses importunités sans mesure, elle fut forcée
de lui témoigner son aversion et son mépris.
Dans ce temps-là, en 1764, elle fit venir auprès d'elle un de ses
neveux, le chevalier de la Barre, petit-fils d'un lieutenant-général
des armées, mais dont le père avait dissipé une fortune de plus de
quarante mille livres de rente; elle prit soin de ce jeune homme
comme de son propre enfant, et elle était sur le point d'obtenir pour
lui une compagnie de cavalerie. Le chevalier de la Barre fut logé
hors du couvent, et sa tante lui donnait souvent à souper, ainsi
qu'à quelques jeunes gens de ses amis. Le sieur Duval, exclu de ces
soupers, suscita à l'abbesse quelques affaires d'intérêt, pour se
venger d'elle.
Le jeune de la Barre prit chaudement la défense de sa tante, et parla
à cet homme avec une hauteur qui le révolta. Il résolut d'en tirer
vengeance. Ayant appris que le chevalier de la Barre, et le jeune
d'Étallonde, fils du président de l'élection, avaient passé depuis
peu devant une procession sans ôter leur chapeau, il chercha dès ce
moment à faire regarder cet oubli momentané de bienséance comme une
insulte préméditée faite à la religion. Quelques jours après, le 9
août 1765, il arriva que l'on s'aperçut que le crucifix de bois posé
sur le Pont-Neuf d'Abbeville était endommagé, et l'on soupçonna de
cette impiété quelques soldats ivres, sortant du cabaret.
L'évêque d'Amiens, qui était aussi évêque d'Abbeville, donna à cette
aventure un éclat et une importance qu'elle ne méritait pas. Il fit
lancer des monitoires, et vint faire, en expiation, une procession
solennelle auprès de ce crucifix. Pendant une année entière, il ne
fut bruit dans Abbeville que d'impiétés et de sacriléges. On disait
qu'il se formait une nouvelle secte qui brisait tous les crucifix,
qui foulait aux pieds toutes les hosties qu'elle pouvait se procurer,
et les perçait à coups de couteau. On assurait que ces hosties, ainsi
percées, avaient répandu beaucoup de sang. Il se trouva des femmes
qui crurent avoir été témoins de ce miracle. Enfin on renouvela,
dans cette circonstance, toutes les absurdités, toutes les fables
calomnieuses débitées contre les Juifs dans tant de villes de
l'Europe.
Voyant les esprits ainsi préparés, le sieur Duval jugea le moment
propice pour ourdir la trame qu'il avait déjà commencée, et assurer
l'exécution de ses projets de vengeance. Il confondit malicieusement
ensemble l'aventure du crucifix et celle de la procession, qui
n'avaient pas le moindre rapport, du moins quant aux personnes. Il
fit une enquête sourde sur toute la vie du chevalier de la Barre;
appela auprès de lui valets, servantes, manœuvres, et leur dit,
d'un ton d'inspiré, qu'ils étaient obligés, en vertu des monitoires
de l'église, de révéler tout ce qu'ils avaient pu apprendre à la
charge de ce jeune homme; ils répondirent tous qu'ils croyaient le
chevalier de la Barre innocent de l'endommagement du crucifix.
On ne découvrit aucun indice touchant cette prétendue profanation,
et même alors on pencha généralement à croire qu'elle n'était
que l'œuvre du hasard. On supposa même, ce qui était assez
vraisemblable, que cet accident avait été causé par quelque charrette
chargée de bois.
Cependant Duval, qui n'était pas homme à abandonner ainsi sa proie,
intimidant, par ses discours et par ses menaces, ceux qu'il avait
intérêt de faire parler, leur persuada qu'ils étaient obligés, sous
peine de péché mortel, d'accuser le chevalier d'avoir passé dans une
rue, avec deux de ses amis, à trente pas d'une procession, sans ôter
son chapeau, et d'avoir chanté une fois des chansons libertines.
Après ces préliminaires, Duval se rendit lui-même chez le premier
juge de la sénéchaussée d'Abbeville, y fit sa déposition, et força
ce magistrat à entendre les dénonciateurs. Une fois la procédure
entamée, les délations vinrent en foule. Chacun disait ce qu'il
avait vu ou cru voir, ce qu'il avait entendu ou cru entendre. Duval
fut un moment sur le point d'être puni de sa perversité. Les témoins
qu'il avait suscités lui-même contre le chevalier de la Barre
dénoncèrent son propre fils comme l'un des principaux complices des
impiétés secrètes que l'on cherchait à dévoiler. Duval fut d'abord
atterré, mais bientôt, inspiré par l'esprit de la vengeance, il
fit évader secrètement son fils, et n'en poursuivit qu'avec plus
d'acharnement cette affreuse procédure.
Les dépositions des témoins n'offrirent qu'un tissu d'assertions sans
preuves, de ouï-dire ridicules, de propos de jeune homme envenimés
par la mauvaise foi, de folies sans doute très-blâmables, mais
nullement justiciables des tribunaux. Pas un seul fait public dans
les accusations portées contre les accusés, qui étaient au nombre de
cinq, de la Barre, Moinel, d'Étallonde, Douville de Maillefeu et le
fils Duval.
Il était bien constant qu'il n'y avait eu aucun scandale public,
puisque La Barre et Moinel ne furent arrêtés que sur des monitoires
lancés à l'occasion de la mutilation du crucifix, mutilation dont
ils ne furent chargés par aucun témoin. On rechercha toutes les
actions de leur vie, leurs conversations secrètes, des propos tenus
un an auparavant; on accumula, on amalgama une foule de choses qui
n'avaient pas le moindre rapport entre elles; on fit enfin une
procédure atrocement informe. C'était le résultat des menées de Duval.
On n'interrogea que La Barre et Moinel, enfant d'environ quinze ans.
Étourdi par les mots d'attentat contre la religion que prononçait le
juge, Moinel fut si hors de lui qu'il se jeta à genoux, et fit une
confession générale comme devant un prêtre. Le chevalier de la Barre,
d'un esprit plus ferme, touché de la situation du jeune Moinel, le
disculpa entièrement, et persista jusqu'au dernier moment dans cette
généreuse conduite, qui prouvait qu'il avait une belle âme, et qui
eût dû frapper les juges d'admiration.
Il n'y avait point, en France, de loi expresse qui condamnât à mort
pour des blasphèmes. L'ordonnance de 1666 prescrivait une amende,
pour la première fois; le double, pour la seconde, etc.; et le
pilori, pour la sixième récidive. Cependant les juges d'Abbeville,
par une ignorance et une cruauté inconcevables, condamnèrent le
jeune d'Étallonde, âgé de dix-huit ans, à souffrir le supplice de
l'amputation de la langue jusqu'à la racine, à avoir la main droite
coupée à la porte de la principale église de la ville, enfin à être
attaché, avec une chaîne de fer, à un poteau, sur la place du marché,
et à être brûlé à petit feu.
Heureusement d'Étallonde, en prenant la fuite, avait épargné à ses
juges l'horreur de cette exécution.
Le chevalier de la Barre étant en leur pouvoir, ils le condamnèrent
à avoir la tête tranchée avant d'être jeté dans les flammes; mais
s'ils diminuèrent le supplice d'un côté, ils l'augmentèrent de
l'autre, en le condamnant à la question ordinaire et extraordinaire
pour lui faire déclarer ses complices. «Comme si, dit Voltaire, des
extravagances de jeune homme, des paroles emportées, dont il ne reste
pas le moindre vestige, étaient un crime d'état, une conspiration.»
Cette sentence fut rendue le 28 février de l'année 1766.