au fond de l'affaire; quand l'avocat de la dame Delaunay demanda la
preuve constante de la profession religieuse de Castille, et de la
durée de son séjour dans l'abbaye d'Orval. Les religieux ne purent
produire qu'une pièce qui paraissait avoir été altérée. La surprise
des assistans fut grande lorsque, après une réplique concise et
méthodique du défenseur des religieux, celui de la dame Delaunay se
leva tout-à-coup, et d'un son de voix qui allait à l'âme, s'écria:
_L'acte est faux_, messieurs, _l'acte est faux: le parchemin est
gratté, corrodé! l'acte est faux!_ et d'un seul mot renversa tout
l'échafaudage de raisonnemens et de conséquences qu'avait élevé son
adversaire sur cet acte ruineux; lorsque ensuite le ministère public
développa toutes les irrégularités, tous les vices de la profession
de Castille, tous les doutes, tous les nuages accumulés sur ce fait,
dès ce moment, au lieu d'un religieux apostat, fugitif, parjure,
Castille, environné de toutes les présomptions de l'innocence et de
la liberté, parut un citoyen injustement persécuté et mort victime de
l'erreur mal fondée d'un ordre qui peut-être n'avait jamais acquis
sur sa personne aucun droit, aucun empire légitime.
Dès lors, l'intérêt alla toujours croissant. La vérité perçait de
toutes parts; la calomnie était confondue. L'éloquence du célèbre
Gerbier acheva de persuader tous les esprits. L'avocat-général
vint aussi plaider la cause de l'innocence, et il le fit avec une
énergique indignation, réclamant des juges un arrêt solennel et
réparateur, tant dans l'intérêt de la justice que dans celui de la
sécurité publique.
Le grand conseil, par arrêt du 7 septembre 1763, condamna les
religieux en trente mille livres de dommages-intérêts envers
Catherine-Michelle Peuchet, et en pareille somme de trente mille
livres de dommages-intérêts au profit de Reine-Michelle Castille,
sa fille. Cet arrêt contenait d'autres dispositions relatives à la
profession des religieux.
Le jugement fut reçu du public avec applaudissement. On partagea
vivement la joie de la dame Delaunay, et on la reconduisit en
triomphe sous une pluie de fleurs que lui jetèrent des bouquetières
mêlées dans la foule.
LEROI DE VALINES,
A PEINE AGÉ DE SEIZE ANS, EMPOISONNEUR
DE TOUTE SA FAMILLE.
Ordinairement le crime ne procède que par degrés; il suit plusieurs
périodes avant d'arriver à la scélératesse qui ne connaît plus de
frein.
Un seul jour ne fait pas d'un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux;
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.
L'adolescence est rarement l'âge des forfaits. Cette époque de la vie
est presque toujours dominée par les passions grandes et généreuses;
elle repousse avec une noble indignation cette basse cupidité qui
enfante tant d'actions criminelles.
Il faut donc regarder comme un malheureux écart de la nature, comme
un phénomène monstrueux, l'enfant dénaturé qui, de sang-froid, et
sans l'influence d'aucun conseil, débute dans le crime, à l'âge
de seize ans, par l'empoisonnement de son père et de sa mère et
par celui de ses autres proches qui pourraient le gêner dans la
jouissance de la succession paternelle. Un monstre pareil devrait
en quelque sorte effacer le souvenir de la Brinvilliers, devenue si
odieusement célèbre.
Charles-François-Joseph Leroi de Valines n'avait pas encore atteint
l'âge de seize ans, lorsque, au commencement d'avril 1762, il commit
un vol avec effraction intérieure dans la maison d'un chanoine de la
ville d'Aire en Artois. Il demeurait avec ses père et mère au château
de Valines.
Le 30 juin de la même année, dans l'après-midi, M. de Valines
père, qui cependant n'avait déjeûné et dîné que très-légèrement,
est subitement atteint de tranchées, de maux de tête violens, de
déchiremens d'estomac. Des vomissemens affreux viennent encore
aggraver son état. Vers minuit, son mal redouble encore; enfin, après
s'être long-temps débattu contre d'horribles convulsions, il meurt le
2 juillet, à six heures du matin. Son fils l'avait exhorté à la mort,
et lui avait plusieurs fois présenté un crucifix, en lui tenant des
discours pieux.
La garde et ceux qui virent le cadavre de M. de Valines remarquèrent
qu'il sortait de sa tête un sang noir et fétide.
Le 25 juillet, la dame de Valines tombe tout-à-coup malade; elle
éprouve absolument les mêmes symptômes que son mari. On va chercher
le médecin; il arrive, mais la dame de Valines venait d'expirer au
milieu de crises épouvantables, et il fut impossible de juger du
principe de la maladie. Ce qui a lieu de surprendre, ces deux morts,
aussi précipitées, et accompagnées de symptômes aussi semblables, ne
firent naître aucun soupçon, aucune curiosité. La dame de Valines fut
inhumée suivant l'usage, sans autre formalité extraordinaire, et son
fils se mit en possession de la succession.
Le 13 septembre suivant, le sieur Demay de Vieulaine, oncle maternel
du jeune Leroi de Valines, invite à dîner chez lui le sieur de
Riencourt, gentilhomme du voisinage, sa femme et son fils, qui était
alors page de la reine. Les autres convives du sieur de Vieulaine
étaient la demoiselle Demay de Bonnelles sa sœur, le curé de la
paroisse et Leroi de Valines; en sorte qu'en comprenant le maître et
la maîtresse de la maison, il devait y avoir huit personnes à table.
Leroi de Valines se rend chez son oncle, mais il annonce qu'il ne
dînera pas, parce qu'il veut aller à Longpré. On fait des efforts
pour le déterminer à rester; on lui représente qu'il quitte toute
sa famille et ses amis réunis pour aller dîner dans un lieu où il
n'était pas attendu. Il persiste dans son refus, sous prétexte d'une
affaire, et déjeûne avec le fils Riencourt, qui était obligé de
partir avant le dîner pour Versailles, où l'appelait son service.
Il rôde ensuite dans la maison, s'introduit dans la cuisine, ordonne
plusieurs fois à la cuisinière d'aller dans un jardin assez éloigné
lui chercher de l'oseille pour nettoyer ses boucles de deuil, et
reste seul dans cette cuisine, pendant que la domestique faisait sa
commission. Elle lui apporte ce qu'il avait demandé; il fait semblant
de frotter ses boucles, et part pour Longpré.
L'heure du dîner arrive; on se met à table au nombre de six; le
sieur de Vieulaine sert la soupe. Le sieur de Riencourt souffrait
de la faim; il est servi le premier, et mange avec avidité. Les
autres se récrient sur le goût âcre qu'ils trouvent à la soupe. Cette
circonstance, jointe au souvenir de la mort si subite et si récente
de sa sœur et de son beau-frère, effraie le sieur de Vieulaine; il
s'abstient, ainsi que sa femme, de manger de cette soupe.
Bientôt le sieur de Riencourt se plaint de douleurs d'entrailles;
les mêmes symptômes qui avaient accompagné le décès du sieur et de
la dame de Valines, se manifestent rapidement. Les autres convives
sont plus ou moins atteints du même mal, suivant l'ordre dans lequel
ils avaient été servis et la quantité de potage qu'ils avaient
mangée. Les soupçons naissent en foule; de tels accidens ne peuvent
qu'être l'effet d'un poison actif; on court au remède; plusieurs sont
soulagés. Mais le sieur de Riencourt meurt presque sur-le-champ dans
les douleurs les plus aiguës.
La nouvelle de ce funeste événement ne tarde pas à se répandre. Le
procureur du roi d'Abbeville rend plainte et requiert aussitôt la
présence du juge à Vieulaine. On fait l'autopsie du cadavre; le corps
de délit est constaté; il est reconnu que le poison est la cause de
ces funestes effets.
On informe; une multitude d'indices dénoncent le coupable. On
découvre que Leroi de Valines a acheté du poison à différentes
époques; on constate tous les détails de la conduite qu'il avait
tenue dans la matinée du 13 septembre; il est décrété de prise de
corps.
L'examen de la procédure fait surgir d'autres soupçons. Comment sont
morts le sieur et la dame de Valines? On approfondit la conduite
de leur fils, son goût pour la dépense, ses vols en différentes
circonstances, ses nombreux achats de poison.
On exhume les corps du sieur et de la dame de Valines; leur état de
décomposition ne permet pas de reconnaître les traces du poison, mais
le témoignage du chirurgien qui avait été appelé pour les soigner
prouvait que les symptômes qu'ils avaient éprouvés ne pouvaient
provenir que d'un poison corrosif.
On interrogea Leroi de Valines sur quelques discours qui lui étaient
échappés. Il convint avoir dit que sa mère avait été empoisonnée;
mais il ajouta que c'était pour avoir pris du lait dans une casserole
mal étamée. La fille de basse-cour, qui avait révélé ce propos, lui
fut confrontée, et dénia le fait. Deux autres traits le chargeaient
de plus en plus. Un jour, depuis la mort du père, la dame de Valines
ordonnait à son fils de s'aller coucher plus tôt qu'il ne le voulait;
il lui répondit brusquement: _Cela ne durera pas toujours, je serai
bientôt mon maître_. Enfin sa mère expirante lui dit, dans les accès
les plus violens de sa douleur: _Tu es un malheureux, tu es cause de
ma mort_.
Pour tous ses crimes réunis, Leroi de Valines fut condamné, par
sentence du lieutenant criminel d'Abbeville, du 27 mars 1764, à être
rompu vif et jeté ensuite au feu.
Sur l'appel, le parlement de Paris, par arrêt du 22 août 1764,
infirma la sentence d'Abbeville en certains chefs, pour éclaircir
la vérité de plusieurs faits. Leroi de Valines fut appliqué à la
question; il avoua l'empoisonnement de son père et celui de sa mère;
et, après quelques contestations judiciaires, élevées par des parens
qui se présentaient comme ses héritiers, il fut déclaré indigne des
successions paternelle et maternelle, et remis entre les mains du
bourreau.
MEURTRE INVOLONTAIRE.
ACTE SUBLIME DE GÉNÉROSITÉ.
Deux soldats du régiment des Gardes-Françaises, Savary et Lainé,
entrèrent, le 13 novembre 1764, avec deux bourgeois de leurs amis,
dans un cabaret qui formait le coin de la rue Saint-Marcel et de
celle du Verbois. Un autre soldat, du même régiment, passa, vers
les quatre heures après midi, devant ce cabaret. Ses camarades
l'appelèrent; il entra, et, les trouvant pris de vin, ainsi que
leurs deux amis, son premier mouvement fut de se retirer. Mais,
comme eux-mêmes se disposaient à sortir, il attendit un instant pour
prêter la main à ceux d'entre eux qui seraient le moins capables de
se conduire. Les deux bourgeois demeuraient dans le voisinage. Lamet
les remit d'abord à leur porte; puis il entra, par pure complaisance,
avec ses deux camarades, au cabaret de la Providence, où ils burent,
entre eux trois, une chopine, sans s'asseoir. Comme ils sortaient,
ils rencontrèrent, dans l'allée, une bande d'ouvriers qui sortaient
aussi. Deux de ces ouvriers étaient ivres; Savary, et l'un d'eux,
se coudoyèrent en trébuchant. L'ouvrier se retourna et injuria
grossièrement Savary. Savary voulut se faire justice par un soufflet
que para le jeune Lamet, qui était de sang-froid; mais l'ouvrier prit
Savary aux cheveux; en même temps les cinq autres artisans tombèrent
sur lui, lui meurtrirent le visage, et l'accablèrent de coups.
Lainé, furieux de voir battre son camarade, mit l'épée à la main;
mais Lamet, craignant que son état d'ivresse ne lui fît porter
quelques mauvais coups, se jeta au-devant de lui, le saisit à
bras-le-corps, le repoussa avec tant de vigueur, qu'il le colla
contre le mur de l'autre côté de la rue. Cependant les six ouvriers
continuaient à frapper Savary, qui luttait seul contre eux. «Vois-tu
donc, dit Lainé à Lamet, qui le serrait toujours contre la muraille;
vois-tu comme ils traitent notre camarade?» Et en disant ces mots,
il donne une secousse si vive, qu'il échappe des mains de Lamet.
Mais celui-ci le ressaisit à l'entrée de l'allée, et le tire si
violemment par son ceinturon, qu'il manque de le renverser sur
lui-même.
Alors Savary, se croyant abandonné, et craignant pour sa vie,
tira son épée, non avec l'intention de commettre un meurtre, mais
seulement pour épouvanter cette bande acharnée. A la vue de l'épée
tirée, la colère des ouvriers redoubla. L'un d'eux, nommé Bulson,
plus ivre que les autres, voulant saisir Savary au collet, se
précipita de lui-même sur l'épée que le militaire agitait en tous
sens et au hasard. Bulson expira sur le coup.
Cet événement rappela tout-à-fait Savary à la raison; il reconnut le
danger qu'il courait, et au milieu de la bagarre il prit la fuite.
Alors Lamet lâcha Lainé, et le pressa de fuir avec lui. Le peuple
s'amassait en foule, et criait: _A l'assassin! au meurtre!_ Lamet
était déjà loin, lorsqu'il s'aperçut que Lainé ne le suivait pas;
il retourna pour tâcher de le rejoindre, mais, voyant que le peuple
l'avait enveloppé, il eut peur pour lui-même, et prit le parti de
gagner au large.
La garde de police du régiment accourut aux cris de la populace, qui
lui livra Lainé. Comme Savary avait disparu avant que la populace
eût eu le temps de s'amasser, ce fut Lainé que la voix publique
accusa d'avoir commis le meurtre, et, en conséquence, il fut conduit
dans les prisons de l'Abbaye Saint-Germain.
Cependant Savary, dans sa fuite, n'avait rien dissimulé du malheur
qui venait de lui arriver. Il le raconta à une fille nommée Lahaye,
chez qui il s'était d'abord réfugié; ce fut même cette fille qui
essuya son épée avec son mouchoir. Puis, en rentrant à la caserne, il
en fit part à la sentinelle et à d'autres soldats. Ce fut donc sur sa
propre déclaration qu'il fut conduit dans la même prison que Lainé.
On instruisit aussitôt le procès, selon toute la rigueur des
ordonnances. Le point essentiel était de savoir lequel des soldats
avait commis le meurtre. Aucun des témoins ne savait les noms des
trois militaires. Il n'y avait donc que la voie de la confrontation
qui pût conduire à la vérité. Mais les témoins ayant été confrontés
avec Savary et Lainé, convinrent en présence de l'un et de l'autre
qu'ils ne pouvaient dire si c'était l'accusé présent qui avait
donné la mort à Bulson. Un seul porta un témoignage positif. Mais ce
qu'il est nécessaire de remarquer, c'est que ce ne fut pas Savary,
véritable auteur de l'accident, mais Lainé, qui n'y avait aucunement
participé, que ce témoin unique accusa d'avoir porté le coup mortel.
Ce témoin se nommait François Mercier, et était fondeur de profession.
Pendant cette instruction, M. de Biron avait sollicité et obtenu des
lettres de grâce de la clémence du prince; et, d'après la déposition
du fondeur, le rédacteur de ces lettres avait mis sur le compte de
Lainé le meurtre de Savary. Lorsqu'il fut question de l'entérinement
de ces lettres, le lieutenant-criminel, chargé d'interroger les
prévenus, demanda à Lainé s'il était vrai qu'il eût porté le coup qui
avait donné la mort à Bulson. Lainé, innocent, allait répondre que
non; on lui suggéra qu'étant dénommé dans les lettres de grâce pour
avoir tué Bulson, son désaveu ferait annuler les lettres. Croyant
donc se procurer la liberté, ainsi qu'à ses camarades, il se chargea
volontairement d'un meurtre qu'il n'avait pas commis, et dit qu'il
en était l'auteur. Comme on le reconduisait dans les cachots, il
rencontre, sur l'escalier, ses deux camarades; il leur dit en passant
que le seul moyen de se sauver tous les trois, et de ne pas se rendre
la clémence du souverain inutile, c'est de laisser le juge dans
l'erreur, et de confirmer le mensonge qu'il venait de faire; Savary
et Lamet déposèrent en conséquence.
Mais, bien loin de les sauver, cette erreur manqua de leur devenir
funeste. En supposant que Lainé fût le meurtrier, les juges ne
pouvaient le regarder que comme un assassin. D'après la déposition
du fondeur, du premier moment de la rixe au crime, il s'était écoulé
assez de temps pour qu'il y eût préméditation. Ses juges ne virent en
lui qu'un meurtrier volontaire, sur qui devait se déployer toute la
sévérité de la loi, qui prive de la faveur des lettres de grâce les
homicides de sang-froid.
Le débouter de ses lettres de grâce, c'était lui annoncer le supplice.
A la nouvelle de ce jugement, Savary frémit plus que Lainé lui-même.
Il vit l'erreur où le témoin Mercier allait entraîner les magistrats.
Que fait ce courageux infortuné? Il se hâte d'instruire, du fond
de ses cachots, ses supérieurs, de la vérité des faits; il écrit au
maréchal de Biron, son colonel, au marquis de Cornillon, son major,
à M. de Chenevière, conseiller au parlement. Savary ne s'en tint
pas là; il fournit contre lui-même tous les témoins qui pouvaient
désabuser les juges. On sent bien que cette démarche fit changer
l'affaire de face. On ordonna qu'avant de procéder au jugement
définitif de Lainé, Lamet, qui ne s'était rendu volontairement en
prison que pour profiter de ses lettres de grâce, serait écroué,
puis interrogé de nouveau. Il le fut le 1er octobre. Ce fut là
qu'il détailla tous les faits dans la plus exacte vérité. Le
lieutenant-criminel lui objecta que, lorsqu'il avait été amené à
l'audience, il avait répondu que c'était Lainé qui avait donné le
coup d'épée. Lamet avoua, sans nul détour, qu'il avait eu tort; que
c'était par le conseil de Lainé lui-même qu'il avait fait cette
déclaration; que celui-ci leur avait recommandé, dans l'escalier de
la prison, de dire que c'était lui qui était le coupable, parce que
autrement leurs lettres ne seraient point enregistrées.
Il intervint une seconde sentence qui porta, «qu'avant de juger
définitivement Lainé, de nouveaux témoins seraient entendus.»
La fille Lahaye, le sergent, et plusieurs soldats qui étaient de
garde le jour du meurtre, déposèrent des aveux mêmes de Savary. Les
trois accusés furent ensuite confrontés, tant entre eux qu'avec les
témoins de la nouvelle information.
Ce fut alors que Savary confessa son meurtre involontaire. Il avoua,
sous la foi du serment, que c'était sa main qui avait fait le coup,
mais qu'il n'avait eu ce malheur qu'à son corps défendant, et après
avoir été maltraité par Bulson et ses camarades. Il convint, à la
lecture de chaque déposition nouvelle, qu'elle contenait la vérité.
Lamet et Lainé en convinrent également.
Tout le monde admira cet effort de courage sublime avec lequel Savary
préférait la mort à la douleur de laisser périr Lainé, qui était
accusé, mais qui n'était pas coupable. «Le coup que j'ai porté,
s'écriait-il, est involontaire; mais, si la mort est due à ce coup,
que Lainé descende; c'est à moi de monter à l'échafaud.»
Savary était en droit d'éprouver les effets de la clémence du
monarque; d'abord le meurtre dont il s'était rendu coupable, il ne
l'avait commis que dans la chaleur d'une rixe et en défendant sa vie
menacée. Il en était bien plus digne encore par le service qu'il
avait rendu à la justice, en lui épargnant la douleur de faire périr
un innocent; et ce qui mettait le comble à la faveur qu'il méritait,
c'était l'héroïque générosité avec laquelle il avait appelé le glaive
de la loi sur sa tête, pour sauver un innocent qui allait périr à sa
place. La moindre récompense que méritait un homme qui préférait la
vérité à son honneur et à sa vie même, était qu'on lui conservât l'un
et l'autre.
Aussi le maréchal de Biron sollicita-t-il de nouvelles lettres de
grâce pour Savary; les juges mêmes joignirent leurs sollicitations à
celles de ce colonel; et les lettres furent obtenues et entérinées,
à la satisfaction du public, qui, juste appréciateur des belles
actions, avait pris un vif intérêt à cette affaire.
ACCUSATION DE FRATRICIDE.
Claude-Henri de Lyon, commerçant dans la ville du même nom,
avait deux fils, Benoît et Étienne. En 1752, songeant à quitter
son commerce, il jeta les yeux sur Benoît pour lui céder son
établissement. Il l'obligea de contracter un mariage auquel le jeune
homme répugnait, attendu qu'il était attaché de cœur à une autre
personne. Par le contrat de mariage, le père promit au fils vingt
mille livres payables en argent ou en marchandises, et s'engagea à
lui conserver en entier sa part héréditaire. Il promit de plus de
lui céder la suite de son commerce, de lui confier la liquidation,
ainsi que le recouvrement de ses créances, et de lui accorder, sur le
montant, une gratification en récompense de ses soins.
Des circonstances qu'on ne pouvait prévoir vinrent empêcher
l'exécution de ces conventions. Le père fut obligé de continuer son
commerce, et, au lieu de payer à son fils la somme promise de vingt
mille livres, il reçut de lui la dot de sa femme, qui lui servit à
faire face à ses correspondans.
Le dégoût du fils pour la femme qu'il avait épousée presque malgré
lui le jeta dans la dissipation, et lui fit totalement négliger ses
affaires. Les deux époux se séparèrent après onze mois de mariage. Le
père restitua la dot, et paya en marchandises ce qu'il avait promis à
son fils. Peu de temps suffit à celui-ci pour tout dissiper; et, se
voyant assailli par ses créanciers, il s'enfuit à Turin.
Habitué à l'oisiveté, il était fort embarrassé sur le choix d'une
occupation. Après une année de séjour en Piémont, il entra dans la
gendarmerie, où il servit un an.
Il quitta la gendarmerie en 1757, et vint à Paris. Là il reçut la
nouvelle du mariage de son frère Étienne avec la demoiselle Flachat.
De Lyon père, en mariant son second fils, ne lui constitua en dot
que dix mille livres. Comme l'autre en avait reçu vingt mille, il
supposa, et la chose paraissait assez vraisemblable, que, pour les
égaler l'un à l'autre, il avait précompté au cadet une somme de dix
mille livres, qu'il lui avait remise plusieurs années auparavant,
pour commencer son commerce.
Benoît, fatigué de sa vie errante, et désirant rentrer en grâce
auprès de son père, et reprendre, s'il était possible, son commerce,
forma le projet de retourner à Lyon. Mais comment oser se présenter
à son père irrité, et dans une ville où il ne pourrait faire un pas
sans rencontrer quelqu'un de ses créanciers? Il lui fallait donc
un médiateur, un ami. Cet ami fut son frère, qui avait toujours
correspondu avec lui, qui lui avait même prêté plusieurs fois de
l'argent dans sa détresse, et qui l'avait aidé à subsister pendant
son séjour en Piémont.
Benoît de Lyon se rendit donc auprès de son frère vers la fin de
1758. Celui-ci lui donna un asile dans sa maison, et fit tous ses
efforts, mais inutilement, pour déterminer son père à lui pardonner
ses erreurs. De Lyon père ne voulut même pas voir Benoît; et, comme
ses créanciers avaient découvert qu'il était caché chez son frère, il
fallut lui chercher une autre retraite, et ce fut encore ce frère qui
la lui procura, en l'envoyant à Saint-Chaumont, dans la famille de
sa femme.
Pendant ce temps, Étienne de Lyon travailla à prendre des arrangemens
avec les créanciers de son frère, lui obtint une surséance de trois
ans, et l'engagea à revenir à Lyon. Benoît revint en effet, et avec
le secours d'Étienne, au bout de deux ans, il fut en état de traiter
définitivement avec ses créanciers, et d'obtenir, en leur payant
une partie de ce qu'il leur devait, et leur assurant le surplus, la
liberté entière de travailler sous son nom.
Sur la fin de 1762 de Lyon père consentit enfin à revoir Benoît, et
il saisit cette occasion pour faire entre ses deux enfans un partage
anticipé d'une partie de ses biens, dans la vue de faciliter à
Étienne le succès des grandes entreprises qu'il avait formées.
Ce fut le commencement des infortunes de cette famille. Benoît fut
jaloux des arrangemens projetés par son père. Il en résulta des
disputes, des menaces entre les deux frères, qui furent même sur le
point de se battre en duel. Ces différens s'apaisèrent: des amis
communs vinrent à bout de les concilier. On leur donna des arbitres;
on prépara une transaction qui devait terminer les débats. Benoît
partit le 23 juin pour la campagne, avec le sieur Ganin, chez qui il
demeurait, et il convint avec son frère, avant son départ, que la
transaction serait signée le 27 ou le 28 à son retour.