Mais cet artifice de malignité fut bientôt anéanti, quand on en vint

au fond de l'affaire; quand l'avocat de la dame Delaunay demanda la

preuve constante de la profession religieuse de Castille, et de la

durée de son séjour dans l'abbaye d'Orval. Les religieux ne purent

produire qu'une pièce qui paraissait avoir été altérée. La surprise

des assistans fut grande lorsque, après une réplique concise et

méthodique du défenseur des religieux, celui de la dame Delaunay se

leva tout-à-coup, et d'un son de voix qui allait à l'âme, s'écria:

_L'acte est faux_, messieurs, _l'acte est faux: le parchemin est

gratté, corrodé! l'acte est faux!_ et d'un seul mot renversa tout

l'échafaudage de raisonnemens et de conséquences qu'avait élevé son

adversaire sur cet acte ruineux; lorsque ensuite le ministère public

développa toutes les irrégularités, tous les vices de la profession

de Castille, tous les doutes, tous les nuages accumulés sur ce fait,

dès ce moment, au lieu d'un religieux apostat, fugitif, parjure,

Castille, environné de toutes les présomptions de l'innocence et de

la liberté, parut un citoyen injustement persécuté et mort victime de

l'erreur mal fondée d'un ordre qui peut-être n'avait jamais acquis

sur sa personne aucun droit, aucun empire légitime.

Dès lors, l'intérêt alla toujours croissant. La vérité perçait de

toutes parts; la calomnie était confondue. L'éloquence du célèbre

Gerbier acheva de persuader tous les esprits. L'avocat-général

vint aussi plaider la cause de l'innocence, et il le fit avec une

énergique indignation, réclamant des juges un arrêt solennel et

réparateur, tant dans l'intérêt de la justice que dans celui de la

sécurité publique.

Le grand conseil, par arrêt du 7 septembre 1763, condamna les

religieux en trente mille livres de dommages-intérêts envers

Catherine-Michelle Peuchet, et en pareille somme de trente mille

livres de dommages-intérêts au profit de Reine-Michelle Castille,

sa fille. Cet arrêt contenait d'autres dispositions relatives à la

profession des religieux.

Le jugement fut reçu du public avec applaudissement. On partagea

vivement la joie de la dame Delaunay, et on la reconduisit en

triomphe sous une pluie de fleurs que lui jetèrent des bouquetières

mêlées dans la foule.

LEROI DE VALINES,

A PEINE AGÉ DE SEIZE ANS, EMPOISONNEUR

DE TOUTE SA FAMILLE.

Ordinairement le crime ne procède que par degrés; il suit plusieurs

périodes avant d'arriver à la scélératesse qui ne connaît plus de

frein.

Un seul jour ne fait pas d'un mortel vertueux

Un perfide assassin, un lâche incestueux;

Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.

L'adolescence est rarement l'âge des forfaits. Cette époque de la vie

est presque toujours dominée par les passions grandes et généreuses;

elle repousse avec une noble indignation cette basse cupidité qui

enfante tant d'actions criminelles.

Il faut donc regarder comme un malheureux écart de la nature, comme

un phénomène monstrueux, l'enfant dénaturé qui, de sang-froid, et

sans l'influence d'aucun conseil, débute dans le crime, à l'âge

de seize ans, par l'empoisonnement de son père et de sa mère et

par celui de ses autres proches qui pourraient le gêner dans la

jouissance de la succession paternelle. Un monstre pareil devrait

en quelque sorte effacer le souvenir de la Brinvilliers, devenue si

odieusement célèbre.

Charles-François-Joseph Leroi de Valines n'avait pas encore atteint

l'âge de seize ans, lorsque, au commencement d'avril 1762, il commit

un vol avec effraction intérieure dans la maison d'un chanoine de la

ville d'Aire en Artois. Il demeurait avec ses père et mère au château

de Valines.

Le 30 juin de la même année, dans l'après-midi, M. de Valines

père, qui cependant n'avait déjeûné et dîné que très-légèrement,

est subitement atteint de tranchées, de maux de tête violens, de

déchiremens d'estomac. Des vomissemens affreux viennent encore

aggraver son état. Vers minuit, son mal redouble encore; enfin, après

s'être long-temps débattu contre d'horribles convulsions, il meurt le

2 juillet, à six heures du matin. Son fils l'avait exhorté à la mort,

et lui avait plusieurs fois présenté un crucifix, en lui tenant des

discours pieux.

La garde et ceux qui virent le cadavre de M. de Valines remarquèrent

qu'il sortait de sa tête un sang noir et fétide.

Le 25 juillet, la dame de Valines tombe tout-à-coup malade; elle

éprouve absolument les mêmes symptômes que son mari. On va chercher

le médecin; il arrive, mais la dame de Valines venait d'expirer au

milieu de crises épouvantables, et il fut impossible de juger du

principe de la maladie. Ce qui a lieu de surprendre, ces deux morts,

aussi précipitées, et accompagnées de symptômes aussi semblables, ne

firent naître aucun soupçon, aucune curiosité. La dame de Valines fut

inhumée suivant l'usage, sans autre formalité extraordinaire, et son

fils se mit en possession de la succession.

Le 13 septembre suivant, le sieur Demay de Vieulaine, oncle maternel

du jeune Leroi de Valines, invite à dîner chez lui le sieur de

Riencourt, gentilhomme du voisinage, sa femme et son fils, qui était

alors page de la reine. Les autres convives du sieur de Vieulaine

étaient la demoiselle Demay de Bonnelles sa sœur, le curé de la

paroisse et Leroi de Valines; en sorte qu'en comprenant le maître et

la maîtresse de la maison, il devait y avoir huit personnes à table.

Leroi de Valines se rend chez son oncle, mais il annonce qu'il ne

dînera pas, parce qu'il veut aller à Longpré. On fait des efforts

pour le déterminer à rester; on lui représente qu'il quitte toute

sa famille et ses amis réunis pour aller dîner dans un lieu où il

n'était pas attendu. Il persiste dans son refus, sous prétexte d'une

affaire, et déjeûne avec le fils Riencourt, qui était obligé de

partir avant le dîner pour Versailles, où l'appelait son service.

Il rôde ensuite dans la maison, s'introduit dans la cuisine, ordonne

plusieurs fois à la cuisinière d'aller dans un jardin assez éloigné

lui chercher de l'oseille pour nettoyer ses boucles de deuil, et

reste seul dans cette cuisine, pendant que la domestique faisait sa

commission. Elle lui apporte ce qu'il avait demandé; il fait semblant

de frotter ses boucles, et part pour Longpré.

L'heure du dîner arrive; on se met à table au nombre de six; le

sieur de Vieulaine sert la soupe. Le sieur de Riencourt souffrait

de la faim; il est servi le premier, et mange avec avidité. Les

autres se récrient sur le goût âcre qu'ils trouvent à la soupe. Cette

circonstance, jointe au souvenir de la mort si subite et si récente

de sa sœur et de son beau-frère, effraie le sieur de Vieulaine; il

s'abstient, ainsi que sa femme, de manger de cette soupe.

Bientôt le sieur de Riencourt se plaint de douleurs d'entrailles;

les mêmes symptômes qui avaient accompagné le décès du sieur et de

la dame de Valines, se manifestent rapidement. Les autres convives

sont plus ou moins atteints du même mal, suivant l'ordre dans lequel

ils avaient été servis et la quantité de potage qu'ils avaient

mangée. Les soupçons naissent en foule; de tels accidens ne peuvent

qu'être l'effet d'un poison actif; on court au remède; plusieurs sont

soulagés. Mais le sieur de Riencourt meurt presque sur-le-champ dans

les douleurs les plus aiguës.

La nouvelle de ce funeste événement ne tarde pas à se répandre. Le

procureur du roi d'Abbeville rend plainte et requiert aussitôt la

présence du juge à Vieulaine. On fait l'autopsie du cadavre; le corps

de délit est constaté; il est reconnu que le poison est la cause de

ces funestes effets.

On informe; une multitude d'indices dénoncent le coupable. On

découvre que Leroi de Valines a acheté du poison à différentes

époques; on constate tous les détails de la conduite qu'il avait

tenue dans la matinée du 13 septembre; il est décrété de prise de

corps.

L'examen de la procédure fait surgir d'autres soupçons. Comment sont

morts le sieur et la dame de Valines? On approfondit la conduite

de leur fils, son goût pour la dépense, ses vols en différentes

circonstances, ses nombreux achats de poison.

On exhume les corps du sieur et de la dame de Valines; leur état de

décomposition ne permet pas de reconnaître les traces du poison, mais

le témoignage du chirurgien qui avait été appelé pour les soigner

prouvait que les symptômes qu'ils avaient éprouvés ne pouvaient

provenir que d'un poison corrosif.

On interrogea Leroi de Valines sur quelques discours qui lui étaient

échappés. Il convint avoir dit que sa mère avait été empoisonnée;

mais il ajouta que c'était pour avoir pris du lait dans une casserole

mal étamée. La fille de basse-cour, qui avait révélé ce propos, lui

fut confrontée, et dénia le fait. Deux autres traits le chargeaient

de plus en plus. Un jour, depuis la mort du père, la dame de Valines

ordonnait à son fils de s'aller coucher plus tôt qu'il ne le voulait;

il lui répondit brusquement: _Cela ne durera pas toujours, je serai

bientôt mon maître_. Enfin sa mère expirante lui dit, dans les accès

les plus violens de sa douleur: _Tu es un malheureux, tu es cause de

ma mort_.

Pour tous ses crimes réunis, Leroi de Valines fut condamné, par

sentence du lieutenant criminel d'Abbeville, du 27 mars 1764, à être

rompu vif et jeté ensuite au feu.

Sur l'appel, le parlement de Paris, par arrêt du 22 août 1764,

infirma la sentence d'Abbeville en certains chefs, pour éclaircir

la vérité de plusieurs faits. Leroi de Valines fut appliqué à la

question; il avoua l'empoisonnement de son père et celui de sa mère;

et, après quelques contestations judiciaires, élevées par des parens

qui se présentaient comme ses héritiers, il fut déclaré indigne des

successions paternelle et maternelle, et remis entre les mains du

bourreau.

MEURTRE INVOLONTAIRE.

ACTE SUBLIME DE GÉNÉROSITÉ.

Deux soldats du régiment des Gardes-Françaises, Savary et Lainé,

entrèrent, le 13 novembre 1764, avec deux bourgeois de leurs amis,

dans un cabaret qui formait le coin de la rue Saint-Marcel et de

celle du Verbois. Un autre soldat, du même régiment, passa, vers

les quatre heures après midi, devant ce cabaret. Ses camarades

l'appelèrent; il entra, et, les trouvant pris de vin, ainsi que

leurs deux amis, son premier mouvement fut de se retirer. Mais,

comme eux-mêmes se disposaient à sortir, il attendit un instant pour

prêter la main à ceux d'entre eux qui seraient le moins capables de

se conduire. Les deux bourgeois demeuraient dans le voisinage. Lamet

les remit d'abord à leur porte; puis il entra, par pure complaisance,

avec ses deux camarades, au cabaret de la Providence, où ils burent,

entre eux trois, une chopine, sans s'asseoir. Comme ils sortaient,

ils rencontrèrent, dans l'allée, une bande d'ouvriers qui sortaient

aussi. Deux de ces ouvriers étaient ivres; Savary, et l'un d'eux,

se coudoyèrent en trébuchant. L'ouvrier se retourna et injuria

grossièrement Savary. Savary voulut se faire justice par un soufflet

que para le jeune Lamet, qui était de sang-froid; mais l'ouvrier prit

Savary aux cheveux; en même temps les cinq autres artisans tombèrent

sur lui, lui meurtrirent le visage, et l'accablèrent de coups.

Lainé, furieux de voir battre son camarade, mit l'épée à la main;

mais Lamet, craignant que son état d'ivresse ne lui fît porter

quelques mauvais coups, se jeta au-devant de lui, le saisit à

bras-le-corps, le repoussa avec tant de vigueur, qu'il le colla

contre le mur de l'autre côté de la rue. Cependant les six ouvriers

continuaient à frapper Savary, qui luttait seul contre eux. «Vois-tu

donc, dit Lainé à Lamet, qui le serrait toujours contre la muraille;

vois-tu comme ils traitent notre camarade?» Et en disant ces mots,

il donne une secousse si vive, qu'il échappe des mains de Lamet.

Mais celui-ci le ressaisit à l'entrée de l'allée, et le tire si

violemment par son ceinturon, qu'il manque de le renverser sur

lui-même.

Alors Savary, se croyant abandonné, et craignant pour sa vie,

tira son épée, non avec l'intention de commettre un meurtre, mais

seulement pour épouvanter cette bande acharnée. A la vue de l'épée

tirée, la colère des ouvriers redoubla. L'un d'eux, nommé Bulson,

plus ivre que les autres, voulant saisir Savary au collet, se

précipita de lui-même sur l'épée que le militaire agitait en tous

sens et au hasard. Bulson expira sur le coup.

Cet événement rappela tout-à-fait Savary à la raison; il reconnut le

danger qu'il courait, et au milieu de la bagarre il prit la fuite.

Alors Lamet lâcha Lainé, et le pressa de fuir avec lui. Le peuple

s'amassait en foule, et criait: _A l'assassin! au meurtre!_ Lamet

était déjà loin, lorsqu'il s'aperçut que Lainé ne le suivait pas;

il retourna pour tâcher de le rejoindre, mais, voyant que le peuple

l'avait enveloppé, il eut peur pour lui-même, et prit le parti de

gagner au large.

La garde de police du régiment accourut aux cris de la populace, qui

lui livra Lainé. Comme Savary avait disparu avant que la populace

eût eu le temps de s'amasser, ce fut Lainé que la voix publique

accusa d'avoir commis le meurtre, et, en conséquence, il fut conduit

dans les prisons de l'Abbaye Saint-Germain.

Cependant Savary, dans sa fuite, n'avait rien dissimulé du malheur

qui venait de lui arriver. Il le raconta à une fille nommée Lahaye,

chez qui il s'était d'abord réfugié; ce fut même cette fille qui

essuya son épée avec son mouchoir. Puis, en rentrant à la caserne, il

en fit part à la sentinelle et à d'autres soldats. Ce fut donc sur sa

propre déclaration qu'il fut conduit dans la même prison que Lainé.

On instruisit aussitôt le procès, selon toute la rigueur des

ordonnances. Le point essentiel était de savoir lequel des soldats

avait commis le meurtre. Aucun des témoins ne savait les noms des

trois militaires. Il n'y avait donc que la voie de la confrontation

qui pût conduire à la vérité. Mais les témoins ayant été confrontés

avec Savary et Lainé, convinrent en présence de l'un et de l'autre

qu'ils ne pouvaient dire si c'était l'accusé présent qui avait

donné la mort à Bulson. Un seul porta un témoignage positif. Mais ce

qu'il est nécessaire de remarquer, c'est que ce ne fut pas Savary,

véritable auteur de l'accident, mais Lainé, qui n'y avait aucunement

participé, que ce témoin unique accusa d'avoir porté le coup mortel.

Ce témoin se nommait François Mercier, et était fondeur de profession.

Pendant cette instruction, M. de Biron avait sollicité et obtenu des

lettres de grâce de la clémence du prince; et, d'après la déposition

du fondeur, le rédacteur de ces lettres avait mis sur le compte de

Lainé le meurtre de Savary. Lorsqu'il fut question de l'entérinement

de ces lettres, le lieutenant-criminel, chargé d'interroger les

prévenus, demanda à Lainé s'il était vrai qu'il eût porté le coup qui

avait donné la mort à Bulson. Lainé, innocent, allait répondre que

non; on lui suggéra qu'étant dénommé dans les lettres de grâce pour

avoir tué Bulson, son désaveu ferait annuler les lettres. Croyant

donc se procurer la liberté, ainsi qu'à ses camarades, il se chargea

volontairement d'un meurtre qu'il n'avait pas commis, et dit qu'il

en était l'auteur. Comme on le reconduisait dans les cachots, il

rencontre, sur l'escalier, ses deux camarades; il leur dit en passant

que le seul moyen de se sauver tous les trois, et de ne pas se rendre

la clémence du souverain inutile, c'est de laisser le juge dans

l'erreur, et de confirmer le mensonge qu'il venait de faire; Savary

et Lamet déposèrent en conséquence.

Mais, bien loin de les sauver, cette erreur manqua de leur devenir

funeste. En supposant que Lainé fût le meurtrier, les juges ne

pouvaient le regarder que comme un assassin. D'après la déposition

du fondeur, du premier moment de la rixe au crime, il s'était écoulé

assez de temps pour qu'il y eût préméditation. Ses juges ne virent en

lui qu'un meurtrier volontaire, sur qui devait se déployer toute la

sévérité de la loi, qui prive de la faveur des lettres de grâce les

homicides de sang-froid.

Le débouter de ses lettres de grâce, c'était lui annoncer le supplice.

A la nouvelle de ce jugement, Savary frémit plus que Lainé lui-même.

Il vit l'erreur où le témoin Mercier allait entraîner les magistrats.

Que fait ce courageux infortuné? Il se hâte d'instruire, du fond

de ses cachots, ses supérieurs, de la vérité des faits; il écrit au

maréchal de Biron, son colonel, au marquis de Cornillon, son major,

à M. de Chenevière, conseiller au parlement. Savary ne s'en tint

pas là; il fournit contre lui-même tous les témoins qui pouvaient

désabuser les juges. On sent bien que cette démarche fit changer

l'affaire de face. On ordonna qu'avant de procéder au jugement

définitif de Lainé, Lamet, qui ne s'était rendu volontairement en

prison que pour profiter de ses lettres de grâce, serait écroué,

puis interrogé de nouveau. Il le fut le 1er octobre. Ce fut là

qu'il détailla tous les faits dans la plus exacte vérité. Le

lieutenant-criminel lui objecta que, lorsqu'il avait été amené à

l'audience, il avait répondu que c'était Lainé qui avait donné le

coup d'épée. Lamet avoua, sans nul détour, qu'il avait eu tort; que

c'était par le conseil de Lainé lui-même qu'il avait fait cette

déclaration; que celui-ci leur avait recommandé, dans l'escalier de

la prison, de dire que c'était lui qui était le coupable, parce que

autrement leurs lettres ne seraient point enregistrées.

Il intervint une seconde sentence qui porta, «qu'avant de juger

définitivement Lainé, de nouveaux témoins seraient entendus.»

La fille Lahaye, le sergent, et plusieurs soldats qui étaient de

garde le jour du meurtre, déposèrent des aveux mêmes de Savary. Les

trois accusés furent ensuite confrontés, tant entre eux qu'avec les

témoins de la nouvelle information.

Ce fut alors que Savary confessa son meurtre involontaire. Il avoua,

sous la foi du serment, que c'était sa main qui avait fait le coup,

mais qu'il n'avait eu ce malheur qu'à son corps défendant, et après

avoir été maltraité par Bulson et ses camarades. Il convint, à la

lecture de chaque déposition nouvelle, qu'elle contenait la vérité.

Lamet et Lainé en convinrent également.

Tout le monde admira cet effort de courage sublime avec lequel Savary

préférait la mort à la douleur de laisser périr Lainé, qui était

accusé, mais qui n'était pas coupable. «Le coup que j'ai porté,

s'écriait-il, est involontaire; mais, si la mort est due à ce coup,

que Lainé descende; c'est à moi de monter à l'échafaud.»

Savary était en droit d'éprouver les effets de la clémence du

monarque; d'abord le meurtre dont il s'était rendu coupable, il ne

l'avait commis que dans la chaleur d'une rixe et en défendant sa vie

menacée. Il en était bien plus digne encore par le service qu'il

avait rendu à la justice, en lui épargnant la douleur de faire périr

un innocent; et ce qui mettait le comble à la faveur qu'il méritait,

c'était l'héroïque générosité avec laquelle il avait appelé le glaive

de la loi sur sa tête, pour sauver un innocent qui allait périr à sa

place. La moindre récompense que méritait un homme qui préférait la

vérité à son honneur et à sa vie même, était qu'on lui conservât l'un

et l'autre.

Aussi le maréchal de Biron sollicita-t-il de nouvelles lettres de

grâce pour Savary; les juges mêmes joignirent leurs sollicitations à

celles de ce colonel; et les lettres furent obtenues et entérinées,

à la satisfaction du public, qui, juste appréciateur des belles

actions, avait pris un vif intérêt à cette affaire.

ACCUSATION DE FRATRICIDE.

Claude-Henri de Lyon, commerçant dans la ville du même nom,

avait deux fils, Benoît et Étienne. En 1752, songeant à quitter

son commerce, il jeta les yeux sur Benoît pour lui céder son

établissement. Il l'obligea de contracter un mariage auquel le jeune

homme répugnait, attendu qu'il était attaché de cœur à une autre

personne. Par le contrat de mariage, le père promit au fils vingt

mille livres payables en argent ou en marchandises, et s'engagea à

lui conserver en entier sa part héréditaire. Il promit de plus de

lui céder la suite de son commerce, de lui confier la liquidation,

ainsi que le recouvrement de ses créances, et de lui accorder, sur le

montant, une gratification en récompense de ses soins.

Des circonstances qu'on ne pouvait prévoir vinrent empêcher

l'exécution de ces conventions. Le père fut obligé de continuer son

commerce, et, au lieu de payer à son fils la somme promise de vingt

mille livres, il reçut de lui la dot de sa femme, qui lui servit à

faire face à ses correspondans.

Le dégoût du fils pour la femme qu'il avait épousée presque malgré

lui le jeta dans la dissipation, et lui fit totalement négliger ses

affaires. Les deux époux se séparèrent après onze mois de mariage. Le

père restitua la dot, et paya en marchandises ce qu'il avait promis à

son fils. Peu de temps suffit à celui-ci pour tout dissiper; et, se

voyant assailli par ses créanciers, il s'enfuit à Turin.

Habitué à l'oisiveté, il était fort embarrassé sur le choix d'une

occupation. Après une année de séjour en Piémont, il entra dans la

gendarmerie, où il servit un an.

Il quitta la gendarmerie en 1757, et vint à Paris. Là il reçut la

nouvelle du mariage de son frère Étienne avec la demoiselle Flachat.

De Lyon père, en mariant son second fils, ne lui constitua en dot

que dix mille livres. Comme l'autre en avait reçu vingt mille, il

supposa, et la chose paraissait assez vraisemblable, que, pour les

égaler l'un à l'autre, il avait précompté au cadet une somme de dix

mille livres, qu'il lui avait remise plusieurs années auparavant,

pour commencer son commerce.

Benoît, fatigué de sa vie errante, et désirant rentrer en grâce

auprès de son père, et reprendre, s'il était possible, son commerce,

forma le projet de retourner à Lyon. Mais comment oser se présenter

à son père irrité, et dans une ville où il ne pourrait faire un pas

sans rencontrer quelqu'un de ses créanciers? Il lui fallait donc

un médiateur, un ami. Cet ami fut son frère, qui avait toujours

correspondu avec lui, qui lui avait même prêté plusieurs fois de

l'argent dans sa détresse, et qui l'avait aidé à subsister pendant

son séjour en Piémont.

Benoît de Lyon se rendit donc auprès de son frère vers la fin de

1758. Celui-ci lui donna un asile dans sa maison, et fit tous ses

efforts, mais inutilement, pour déterminer son père à lui pardonner

ses erreurs. De Lyon père ne voulut même pas voir Benoît; et, comme

ses créanciers avaient découvert qu'il était caché chez son frère, il

fallut lui chercher une autre retraite, et ce fut encore ce frère qui

la lui procura, en l'envoyant à Saint-Chaumont, dans la famille de

sa femme.

Pendant ce temps, Étienne de Lyon travailla à prendre des arrangemens

avec les créanciers de son frère, lui obtint une surséance de trois

ans, et l'engagea à revenir à Lyon. Benoît revint en effet, et avec

le secours d'Étienne, au bout de deux ans, il fut en état de traiter

définitivement avec ses créanciers, et d'obtenir, en leur payant

une partie de ce qu'il leur devait, et leur assurant le surplus, la

liberté entière de travailler sous son nom.

Sur la fin de 1762 de Lyon père consentit enfin à revoir Benoît, et

il saisit cette occasion pour faire entre ses deux enfans un partage

anticipé d'une partie de ses biens, dans la vue de faciliter à

Étienne le succès des grandes entreprises qu'il avait formées.

Ce fut le commencement des infortunes de cette famille. Benoît fut

jaloux des arrangemens projetés par son père. Il en résulta des

disputes, des menaces entre les deux frères, qui furent même sur le

point de se battre en duel. Ces différens s'apaisèrent: des amis

communs vinrent à bout de les concilier. On leur donna des arbitres;

on prépara une transaction qui devait terminer les débats. Benoît

partit le 23 juin pour la campagne, avec le sieur Ganin, chez qui il

demeurait, et il convint avec son frère, avant son départ, que la

transaction serait signée le 27 ou le 28 à son retour.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 2 / 17 段