Ces particularités sont loin d'être indifférentes pour l'int

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.

IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,

rue de la Harpe, n. 90.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE;

Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens,

Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en

France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours,

disposés dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes

Chroniques de l'Histoire générale de France, de l'Histoire

particulière de chaque province, des différentes Collections des

Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles

judiciaires.

PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.

Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.

C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.

Tome Troisième.

Paris.

CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,

PLACE SORBONNE, No 3.

1833.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.

RÉHABILITATION D'UN JUIF

MORT INNOCENT SUR LA ROUE.

Il vaut mieux absoudre cent coupables que condamner un seul innocent.

Cet axiome, si conforme aux principes de la justice et de l'humanité,

ne saurait trouver aujourd'hui un seul contradicteur. Comment se

fait-il cependant que, même à des époques peu éloignées de nous,

tant d'innocens aient péri victimes de la trop grande précipitation

des juges? Combien est déplorable la faillibilité de la justice

des hommes! Que de malheurs n'a-t-elle pas causés! Heureux encore

quand elle consent à reconnaître sa fatale erreur! S'il ne lui est

pas donné de rappeler la vie dans le cadavre de l'innocent; si elle

ne peut rendre un père à une famille désolée et flétrie, du moins

elle lave la mémoire de la victime, et délivre ses enfans des liens

honteux de l'odieuse solidarité qu'un affreux préjugé fait peser sur

la famille d'un criminel.

La veuve du prévôt de Hauzen rendit plainte, devant le bailli de

Ribeaupierre, de violences exercées sur sa personne et sur celle

de sa servante, le 9 décembre 1754, entre dix et onze heures du

soir. Elle déclara qu'on lui avait volé environ trois mille livres

en argent, du métal et autres effets, et elle accusa Hirtzel Lévy,

Menehek Lévy, tous deux domiciliés à Vedelshem, et Moïse Lang,

demeurant à Ribauviller, d'être les auteurs de ce délit.

Aussitôt un décret de prise de corps fut lancé contre les accusés par

le bailli de Ribeaupierre, qui, dit-on, pendant l'instruction, ne

se fit aucun scrupule de loger, boire et manger chez le fils de la

plaignante. Menehek Lévy et Lang furent arrêtés le même jour ou le

lendemain, et constitués prisonniers. Il ne fallut ni précautions,

ni stratagèmes pour s'assurer de leurs personnes; ils étaient, le

10 décembre, à Hauzen, où leur commerce les conduisait fréquemment,

lorsqu'on vint les arrêter.

Hirtzel Lévy était parti, dès le 8, pour se rendre au village de

Scireutz, à l'occasion de la mort d'une de ses nièces qui était

établie dans cet endroit. Il apprit là le coup qui le menaçait. Il

n'était éloigné que de deux lieues de Bâle; le Rhin coulait à une

demi-lieue de lui; il lui eût été très-facile de se soustraire aux

poursuites de la justice; mais, se confiant dans son innocence, il

vint de lui-même se remettre entre les mains de ceux qui étaient

chargés de l'arrêter.

Lors de son interrogatoire, il allégua, pour sa justification, qu'il

était à Scireutz lorsque le crime dont on l'accusait avait été

commis: il circonstancia dans le plus grand détail tous les instans

de son _alibi_, et demanda avec insistance à en fournir les preuves.

On remarqua dans cette affaire une variation notable dans les dires

des plaignans. Deux procès-verbaux avaient été dressés avant la

plainte; dans le premier, l'accusatrice avait expressément nommé

Hirtzel Lévy et ses deux prétendus complices, comme auteurs du crime;

de son côté, la servante avait déclaré qu'elle n'avait reconnu

qu'Hirtzel Lévy; dans le second procès-verbal, ce n'était plus une

assertion affirmative qui chargeait les trois juifs; ce n'était plus

qu'une simple présomption. L'accusatrice déclarait simplement qu'elle

croyait que les voleurs n'étaient autres que Hirtzel, Menehek Lévy et

Moïse Lang.

Cette hésitation aurait dû frapper le juge et éveiller sa prudence.

Il n'en fut rien. Le bailli rendit, le 23 décembre 1754, un jugement

qui condamnait les trois accusés à être rompus vifs, après avoir été

préalablement appliqués à la question, pour la révélation de leurs

complices.

Sur l'appel au conseil de Colmar, Hirtzel Lévy réitéra les faits

d'_alibi_ avec la même précision que devant le premier juge. Mais

ce second tribunal refusa d'admettre une preuve qui avait été si

inhumainement refusée par le premier, et confirma la sentence de

mort relativement à Hirtzel. Quant aux deux autres accusés, il

fut ordonné qu'il serait sursis au jugement du procès jusqu'après

l'interrogatoire d'Hirtzel Lévy au moyen de la question.

On fit donc les apprêts de ce supplice préliminaire. L'exécuteur

de la haute justice se comporta, dit-on, à l'égard d'Hirtzel, avec

une cruauté inouïe. La torture, en Alsace, était accompagnée de

raffinemens de barbarie qui faisaient frémir; entre autres, on

ceignait la tête du patient avec une espèce de bandeau de fer, qui se

serrait et se comprimait, au point de faire sortir le sang par les

yeux et les oreilles, et d'entr'ouvrir le crâne.

Hirtzel soutint avec une constance inébranlable les horribles

tourmens qu'on lui fit souffrir, sans qu'il fût possible d'arracher

de sa bouche une seule parole qui pût le faire soupçonner d'avoir été

coupable.

Animé de cette haine populaire qui régnait alors contre les juifs,

le bourreau, par une atroce méchanceté, fit diminuer d'un pied la

circonférence de la roue sur laquelle Hirtzel devait être exposé,

afin qu'il ne pût trouver sur ce lit de douleur, où il demeura vivant

pendant dix heures, le moyen de reposer sa tête, qui débordait

en entier, renversée et pendante vers la terre. Ainsi mourut le

malheureux Hirtzel, en protestant, devant le ciel et la terre, qu'il

était innocent.

Cependant on conserva, après l'exécution de cette infortunée victime,

l'échafaud sur lequel il avait expiré, comme si Menehek Lévy et

Moïse Lang eussent dû bientôt y monter. Ces deux malheureux, sans

subir effectivement la mort, en éprouvaient chaque jour toutes les

horreurs. Cet échafaud, monument infâme d'un acte d'iniquité, fut

dressé pendant plus d'un mois, et ce ne fut qu'en vertu des ordres

supérieurs du roi qu'on le fit disparaître. Le conseil de Colmar

venait d'ordonner que Menehek Lévy et Moïse Lang seraient appliqués

à la question ordinaire et extraordinaire. Mais l'exécution de ce

jugement fut arrêtée par une lettre du ministre; et, peu après, le

roi, sur l'avis de son conseil et sur le vu des pièces, renvoya la

révision au parlement de Metz, où les prisonniers furent transférés

avec toute la procédure.

Menehek et Moïse croyaient être les seuls accusés détenus pour cette

malheureuse affaire; quel fut leur étonnement lorsqu'ils apprirent

que, malgré son innocence reconnue, le nommé Gresmard, qui avait

été arrêté dès l'abord, et dont l'absolution avait été prononcée,

continuait à languir, comme eux, dans les cachots, et que l'on

faisait encore dépendre sa liberté de celle de Menehek et de Moïse!

Par ses lettres-patentes, le roi autorisait le parlement de Metz,

non seulement à procéder à la révision du procès criminel jugé par

le conseil de Colmar, mais encore à un jugement nouveau. Ainsi les

accusés étaient remis dans la même position où ils étaient au moment

de l'appel qu'ils avaient interjeté de la sentence du bailli de

Ribeaupierre. Il s'agissait donc d'établir que les charges du procès

étaient incapables de motiver aucune condamnation contre les accusés;

et dès lors tombaient, en même temps, la sentence rendue contre eux

et les arrêts qui en étaient la suite.

Le défenseur des enfans d'Hirtzel, M. Rœderer, présenta avec une

sage éloquence les preuves de l'innocence des accusés, et les

justifia jusqu'à la plus parfaite évidence. Voici quelle fut sa

conclusion touchante: «Quelle que soit, dit-il, la justice que mes

cliens sont en droit d'attendre, la cour ne rendra pas la vie au

malheureux Hirtzel: qu'elle rende au moins à des enfans qui ont eu

la douleur et la consolation de voir un père expirer sur la roue,

en les assurant, jusqu'au dernier soupir, qu'il mourait innocent,

qu'elle leur rende, dis-je, l'honneur de son état; qu'elle remette en

liberté deux pères de famille qui languissent depuis huit mois, dans

les fers, sous une accusation fausse et calomnieuse; si elle diffère

plus long-temps, que ce ne soit du moins que pour faire triompher

avec plus d'éclat la vérité et l'innocence, de l'imposture et de la

prévention qui ont fait tout leur crime.»

Le 26 juillet 1755, le parlement de Metz admit les enfans d'Hirtzel

et les deux autres accusés comme appelans de la sentence rendue

par le bailli de Ribeaupierre, les reçut à la preuve des faits

justificatifs qu'ils avaient articulés, et ordonna en conséquence une

nouvelle instruction.

Cette nouvelle information fournit la preuve complète des faits

justificatifs, et le 24 septembre 1755 fut le jour heureux qui vit

réhabiliter la mémoire d'un innocent, rendre l'honneur à toute sa

famille, et la liberté à ses deux prétendus complices.

Par son arrêt, le parlement de Metz ordonna, entre autres

dispositions réparatrices, que le corps de Hirtzel Lévy serait remis

à ses enfans, pour être inhumé selon le rit judaïque, et les autorisa

à se pourvoir, pour leurs dépens, dommages et intérêts, contre qui

bon leur semblerait.

Cette sentence, qui expiait et réparait, autant qu'il était possible,

l'erreur du premier jugement, fut reçue avec applaudissemens par tous

les hommes éclairés de la France.

ATTENTAT DE DAMIENS.

L'esprit de secte produit le fanatisme, et le fanatisme ne recule

devant aucun crime. Les prédications de la ligue enfantèrent les

Jacques Clément, les Chastel, les Ravaillac: Damiens surgit du sein

des querelles et des haines théologiques allumées en France par la

fameuse bulle _unigenitus_.

Robert-François Damiens, né à Tieulloy dans le diocèse d'Arras,

le 9 janvier 1715, était fils d'un petit fermier qui avait fait

banqueroute. Dans son enfance, ses méchancetés l'avaient fait

surnommer _Robert-le-Diable_. Après avoir été soldat, il entra, comme

domestique, au collége des jésuites de Paris. En 1738, il se maria

avec une des femmes de la comtesse de Crussol.

Après avoir servi dans différentes maisons de la capitale; après

avoir empoisonné un de ses maîtres dans un lavement, il fit un vol

de deux cent quarante louis d'or à un Hollandais qu'il servait, et

prit la fuite. Il rôda pendant quelques mois en Flandre, tantôt à

Dunkerque, tantôt à Bruxelles, tenant partout des propos extravagans

sur les disputes qui divisaient la France. A Poperingue, petite ville

voisine d'Ypres, on l'entendit répéter à plusieurs reprises: «Si je

reviens en France..... Oui, j'y reviendrai; j'y mourrai, et le plus

grand de la terre mourra aussi, et vous entendrez parler de moi.»

C'était dans le mois d'août 1756 qu'il débitait ces extravagances. Le

21 décembre de la même année, se trouvant à Falesque près d'Arras,

chez un de ses parens, il y tint les propos d'un homme désespéré. Son

esprit était aliéné lorsqu'il retourna à Paris, où il arriva le 31 du

même mois. Il faut observer que son sang était dans une effervescence

continuelle, et que, pour se calmer, il était obligé d'avoir recours

à de fréquentes saignées. «C'était un homme, dit Voltaire, dont

l'humeur sombre et ardente avait toujours ressemblé à la démence.»

Il se rendit à Versailles dans les premiers jours de 1757, avec le

projet d'assassiner Louis XV. Il prit de l'opium pendant deux ou

trois jours. Ce misérable s'était muni d'un couteau à ressort, qui,

d'un côté, portait une longue lame pointue, et de l'autre un canif à

tailler les plumes, d'environ quatre pouces de longueur. Il attendit

le moment où le roi devait monter en voiture pour aller à Trianon.

C'était le 5 janvier; il était près de six heures, la nuit était

venue; il faisait un froid excessif; presque tous les courtisans

étaient enfoncés dans leurs manteaux. L'assassin, à l'aide du même

costume, pénètre vers la garde, heurte en passant le dauphin, se fait

place à travers les gardes-du-corps et les cent-suisses, aborde le

roi, le frappe de son canif à la cinquième côte, remet son canif dans

sa poche, et reste le chapeau sur la tête. Le roi se sent blessé, se

retourne, et à la vue de cet inconnu, qui était couvert, et dont les

yeux étaient égarés, il dit: «C'est cet homme qui m'a frappé; qu'on

l'arrête, et qu'on ne lui fasse pas de mal.»

Tandis que tout le monde était saisi d'horreur et d'effroi, qu'on

portait le roi dans son lit, qu'on cherchait les chirurgiens, qu'on

se demandait si la blessure était mortelle, si le poignard était

empoisonné, le parricide répéta plusieurs fois: «Qu'on prenne garde

à monseigneur le dauphin, qu'il ne sorte pas de la journée.»

Ces paroles redoublèrent l'alarme universelle; on ne douta plus

qu'il n'y eût une conspiration contre la famille royale; et

chacun se figura que les plus grands crimes avaient été médités.

Heureusement la blessure du roi était légère, mais le trouble public

était considérable; et les craintes, les défiances, les intrigues

se multipliaient à la cour. Le grand prevôt de l'hôtel, à qui

appartenait la connaissance du crime commis dans le palais du roi,

commença les procédures.

Damiens fut transféré à Paris et conduit dans la tour de Montgommery,

où on lui avait préparé le même local que Ravaillac avait occupé

autrefois. Le roi chargea la grand'chambre du parlement d'instruire

son procès. Malgré les tortures les plus cruelles, il fut impossible

de lui arracher le moindre aveu qui pût faire penser qu'il avait des

complices. Il protesta que, s'il avait été saigné aussi copieusement

qu'il l'avait demandé le jour de l'assassinat du roi, il n'aurait pas

commis ce crime. Il déclara qu'il n'avait point voulu tuer le roi;

mais que, depuis l'exil du parlement, il avait formé le dessein de le

blesser. Suivant une autre de ses réponses, la religion seule l'avait

déterminé à cet attentat.

On lui fit subir la question dite des _brodequins_, qui était la

plus cruelle, et qui ne s'appliquait guère qu'à ceux dont le crime

était évident, pour tâcher d'en tirer encore quelques éclaircissemens

(voyez l'article d'Urbain Grandier). Pendant cette torture, il

s'écria «qu'il avait cru faire une œuvre méritoire pour le ciel,» et

persista constamment à dire que c'étaient l'archevêque de Paris, les

refus de sacremens, les disgrâces du parlement, qui l'avaient porté à

ce parricide; il le déclara encore à ses confesseurs.

Il fut condamné à mourir du même supplice que les assassins de Henri

IV. Le 28 mars de la même année, jour de l'exécution, il arriva

à la place de Grève à trois heures et un quart, regardant d'un

œil tranquille le lieu et les instrumens de son supplice. On lui

brûla d'abord la main droite avec un feu de soufre. La douleur lui

arracha un cri terrible; ensuite il leva la tête et regarda assez

long-temps sa main sans cris et sans imprécations. On l'entendit

hurler lorsqu'il fut tenaillé aux bras, aux jambes, aux cuisses,

aux mamelles, et qu'on jeta dans les plaies le plomb fondu, l'huile

bouillante, la cire, la résine et le soufre brûlant. Enfin on procéda

à l'écartèlement. Les quatre chevaux firent pendant cinquante minutes

des efforts inutiles pour démembrer ce malheureux: au bout de ce

temps, Damiens étant encore plein de vie, les bourreaux lui coupèrent

avec des bistouris les chairs et les jointures nerveuses des cuisses

et des bras; ce qu'on avait été obligé de faire, en 1610, pour

Ravaillac. Il respirait encore après que les cuisses furent coupées;

et il n'expira que pendant qu'on lui coupait le second bras; son

supplice, depuis l'instant qu'il fut mis à l'échafaud jusqu'au moment

de sa mort, dura près d'une heure et demie. Il conserva toute sa

connaissance, et releva la tête sept ou huit fois pour regarder les

chevaux et ses membres tenaillés et brûlés. Au milieu des tourmens

les plus affreux de la question, il avait laissé échapper des

plaisanteries.

Tout barbare qu'était le supplice de ce misérable, il était juste. On

ne saurait en dire autant de la persécution qui pesa sur sa famille,

déjà assez malheureuse d'avoir produit un pareil monstre. Son père,

sa femme et sa fille furent bannis du royaume, avec défense d'y

revenir, sous peine d'être pendus. Tous ses parens furent obligés,

par le même arrêt, de quitter leur nom de Damiens, devenu exécrable.

Par suite de ses déclarations, seize conseillers du parlement furent

envoyés en exil; et l'un d'eux, l'abbé de Chauvelin, fonda une

messe à perpétuité pour remercier Dieu d'avoir conservé le roi qui

l'exilait.

ÉCOLIER, AGÉ DE DIX-SEPT ANS,

QUI TUE L'HOMME CHARGÉ DE LUI DONNER LA CORRECTION.

L'usage barbare de faire fouetter les écoliers dans les colléges n'a

été que trop long-temps en vigueur. Cette indécente punition, loin

de corriger, ne faisait le plus souvent qu'irriter, que révolter

celui qu'elle atteignait. Il en résultait quelquefois de terribles

représailles, comme on va le voir. Grâce au perfectionnement de nos

mœurs, depuis long-temps cette _ancienne méthode_ n'est plus connue

dans les écoles.

Jean-Baptiste Pilleron, marchand d'eau-de-vie en gros à Paris,

ayant éprouvé des pertes considérables dans son commerce, prit le

parti d'aller chercher dans d'autres pays des ressources contre la

misère; mais avant de s'embarquer pour le Cap, il plaça son fils,

alors âgé de cinq ans, au collége de La Flèche. Comme on ne reçut

aucune nouvelle du père, on se lassa au bout de trois ans de garder

un enfant dont la pension n'était pas payée; en conséquence, on le

rendit à sa famille, qui acquitta tout ce qu'on devait, et se chargea

de l'éducation de l'enfant.

Le jeune Pilleron fut placé, au commencement de 1754, par un oncle

maternel, son tuteur et son bienfaiteur, dans une pension située dans

le faubourg Saint-Antoine, d'où il sortit deux ans après pour entrer

au collége de Montaigu. Cet enfant était un bon écolier; jamais ses

maîtres ne s'en étaient plaints, ni pour le caractère, ni pour le

travail. Il fallut une circonstance toute particulière pour faire

naître des récriminations de ce genre contre lui.

Le 1er août 1759 était un jour de congé. Le principal de Montaigu,

nommé Germain, refusa au jeune Pilleron la permission d'aller voir

son tuteur. Pilleron, sans égard pour cette défense, sortit; mais,

pour réparer en quelque sorte sa faute, il rentra un des premiers

au collége. Le lendemain, dès huit heures du matin, le trop sévère

principal fit venir Pilleron, et lui annonça qu'il allait être

fustigé. L'écolier s'humilia, demanda pardon, représenta son

âge (il avait dix-sept ans), promit pour l'avenir la plus exacte

soumission. Toutes ses protestations furent inutiles; le principal

fut inflexible, et fit monter le correcteur.

Pilleron déclara fermement qu'il ne subirait pas cette infâme

punition. Le portier, qui était le correcteur, voulut le saisir; il

le repoussa avec force. Irrité de cette résistance, le principal

donna ordre au portier d'aller chercher deux forts pour se faire

assister, et il garda dans sa chambre Pilleron, qui, effrayé de

l'ordre extraordinaire qu'il venait de donner, lui demanda de quitter

à l'instant même le collége.

Cette demande fut aussi vaine que l'avaient été ses excuses. Le

principal ne prenait plus conseil que de sa colère. Peu après le

portier rentra, suivi d'un porteur d'eau nommé Boucher. Le principal

avait demandé deux hommes; mais Boucher lui garantit _qu'il en

viendrait seul à bout_. Pilleron, désespérant d'échapper aux mains

d'un si rude adversaire, essaya de l'arrêter en lui présentant de

loin son couteau, et en le menaçant de s'en servir s'il osait le

toucher. Mais le principal ordonna à Boucher de prendre une pelle à

feu pour désarmer le rebelle.

Soumis aux ordres de qui le payait, Boucher lève la pelle à feu sur

la tête du jeune homme; celui-ci, pour parer le coup, hausse le bras;

Boucher profite du mouvement, saisit Pilleron au corps, le renverse

sur un siége voisin, et tombe en même temps sur lui. L'écolier se

raidit dans sa chute par un mouvement naturel. Le propre poids de

l'agresseur lui fait entrer dans l'estomac la lame du couteau que

tenait l'écolier. Comme ils s'agitaient l'un sur l'autre, Boucher fut

percé en trois endroits, et ses blessures furent tellement l'unique

effet de cette lutte, que le principal, si attentif à cette scène

qu'il avait ordonnée, ne savait si le sang qu'il voyait couler venait

du porte-faix ou de Pilleron, qui pouvait s'être blessé lui-même.

Boucher ne sentit qu'à son extrême faiblesse qu'il avait été frappé;

il fut transporté à l'Hôtel-Dieu, où il expira trois heures après.

Troublé de ce tragique événement, Pilleron s'enfuit du collége, erra

pendant trois jours sans dessein et hors de lui-même. Il finit par

s'enrôler pour le service de la compagnie des Indes, et se rendit au

port de Lorient pour s'embarquer.

Cependant sa famille, instruite de ce malheur, sollicita sa grâce,

et l'obtint sans peine. Mais la veuve Boucher présenta une requête

contenant une demande en dommages-intérêts, qu'elle dirigea

solidairement contre le supérieur de Montaigu et contre le jeune

Pilleron. Pour repousser cette demande, le défenseur du jeune homme

soutint que, s'il était dû à la veuve Boucher des dommages-intérêts,

c'était le sieur Germain qui devait les supporter, parce que c'était

à lui seul que la veuve devait imputer la mort de son mari.

Mais le Châtelet de Paris ne goûta pas cette opinion, toute fondée

qu'elle fût, et il ordonna, par sentence du 29 mars 1760, que les

lettres de rémission accordées au jeune Pilleron fussent entérinées,

à la charge par lui de garder prison pendant un mois, et de payer

à la veuve de Boucher douze cents livres de dommages-intérêts, par

forme de réparation civile.

INFORTUNES DES CALAS.

Le retentissement qu'eut dans toute l'Europe l'histoire des malheurs

de cette famille intéressante, victime des préjugés et du fanatisme,

et les heureux efforts de Voltaire pour obtenir la réparation de ce

crime juridique, ont porté le nom des Calas à la connaissance de

tout le monde. On frémit encore en songeant à l'horrible persécution

exercée contre eux, on s'indigne contre leurs juges, on s'étonne de

leur ignorance et de leurs barbares préventions, surtout quand on

songe que cette horrible aventure eut lieu dans la seconde partie du

dix-huitième siècle, dans une des villes les plus éclairées et les

plus considérables du royaume, à Toulouse enfin.

Quelque répandue que soit cette déplorable histoire, ce ne sera sans

doute pas sans un vif intérêt que nos lecteurs en retrouveront ici

les principaux détails.

Jean Calas était un négociant établi à Toulouse, et y exerçait sa

profession avec honneur depuis quarante ans. Sa femme, Anglaise

de naissance, tenait par son aïeule à la principale noblesse du

Languedoc. Tous deux élevaient leurs enfans avec tendresse; jamais

aucun d'eux n'en essuyait ni coups ni mauvaise humeur. Élevé dans la

communion protestante, Calas était au-dessus des préjugés de secte,

ne gênait aucunement ses enfans sur le choix d'une religion, et était

si éloigné de ce zèle outré qui nous fait voir des méchans dans tous

ceux qui pensent autrement que nous, qu'il avait toujours eu dans sa

maison une servante catholique. Cette servante, très-attachée à sa

religion, contribua à la conversion d'un des enfans de son maître,

sans même que celui-ci lui fît aucun reproche à ce sujet. Bien

plus, il la garda à son service, et fit une pension de quatre cents

livres à son fils converti, disant que, pourvu que sa conversion

fût sincère, il ne pouvait la désapprouver, parce que gêner les

consciences ne sert qu'à faire des hypocrites.

Ces particularités sont loin d'être indifférentes pour l'intelligence

de la suite de ce récit.

Cette famille respectable jouissait d'un bien honnête, comptait un

grand nombre d'amis, n'avait ni procès ni querelle avec personne.

Peut-être quelques marchands jaloux de la prospérité de leur maison

de commerce, surtout à cause de leur différence de religion,

excitaient sourdement la populace contre ces gens estimables; mais

ceux-ci ne répondaient aux procédés haineux que par une constante

modération.

Enfin un jour, c'était le 13 octobre 1761, un fils de M. Lavaisse,

fameux avocat de Toulouse, arrivé de Bordeaux, est rencontré par

hasard par Calas père et Marc-Antoine, son fils aîné, qui invitent

ce jeune homme à souper. Le jeune Lavaisse accepte. On se met à

table à sept heures; on fait un repas frugal au premier étage de la

maison. La cuisine touchait presque à la salle à manger; la servante

catholique, dont on vient de parler, servait à table, entendant et

voyant tout. Marc-Antoine, le fils aîné, se lève de table un peu

avant les autres, et passe dans la cuisine. La servante lui dit:

«Approchez-vous du feu.--Ah! répondit-il, _je brûle!_» Après avoir

proféré ces paroles étranges d'une voix sombre, il descend au

magasin avec un air profondément pensif. La famille, avec le jeune

Lavaisse, continue une conversation paisible jusqu'à neuf heures

trois quarts sans se quitter un seul instant. M. Lavaisse se retire:

Pierre, le second fils Calas, prend un flambeau pour l'éclairer.

Ils descendent.... Mais quel spectacle se présente à leurs yeux! La

porte du magasin est ouverte, les deux battans rapprochés; un bâton,

fait pour serrer et rapprocher les ballots, passé au haut des deux

battans, une corde à nœuds coulans, et le malheureux Marc-Antoine

Calas suspendu, en chemise, à cette espèce de gibet; sa chevelure

était arrangée avec soin, et son habit plié sur le comptoir.

Que l'on juge de l'horreur des deux jeunes gens à cette épouvantable

vue! Ils poussent des cris d'effroi en remontant l'escalier; ils

appellent le père: la mère toute tremblante veut descendre aussi;

on l'arrête, on la supplie de rester. L'un vole chez le chirurgien,

l'autre chez les magistrats. Le père embrasse son fils mort; la corde

cède au premier effort, parce qu'un des bouts du bâton glissait

aisément sur les battans de la porte, et que le corps soulevé par le

père n'assujétissait plus ce billot. La mère veut faire avaler à son

fils des liqueurs spiritueuses; la servante prodiguait aussi tous ses

soins; mais tout était inutile, le jeune Calas était mort.

Cependant la populace s'assemble; elle investit la maison de Calas.

Les conjectures commencent à circuler. Les uns disent que le jeune

homme est mort martyr; que sa famille l'avait étranglé pour prévenir

son abjuration. D'autres ajoutent que cette abjuration devait avoir

lieu le lendemain. Suivant d'autres ignorans fanatiques, la religion

protestante ordonne aux pères et mères d'égorger ou d'étrangler leurs

enfans lorsqu'ils veulent se faire catholiques. Ce point de doctrine

est affermi par d'autres, qui ajoutent que dans leur dernière

assemblée les protestans ont nommé un bourreau de la secte; que le

jeune Lavaisse est sans doute ce bourreau, et qu'il est venu tout

exprès de Bordeaux à Toulouse pour pendre son ami. Voilà de quelles

absurdités se forme souvent la voix du peuple, que l'on veut bien

appeler aussi la voix de Dieu. Annoncez au peuple les choses les plus

extraordinaires, les plus surnaturelles, les plus impossibles; il

ne lui faut pas de preuves; il croira sans peine ce qu'on veut bien

lui faire croire; comme une éponge, il aspire toutes les parties

du récit merveilleux qu'on lui fait; il se passionne aveuglément

pour soutenir que c'est la vérité; et toujours, sans s'enquérir des

preuves, il braverait la mort pour son opinion. Tel est le fanatisme

de la populace; mais des juges doivent-ils se laisser entraîner à

partager de semblables erreurs, surtout quand il s'agit du sang d'un

malheureux père accusé du meurtre de son fils, quand il s'agit de

décider du sort de toute une honnête famille?

Ceux qui avaient entendu les cris de Pierre Calas et du jeune

Lavaisse, et les gémissemens du père et de la mère Calas, à neuf

heures trois quarts, ne manquaient pas d'affirmer qu'ils avaient

entendu les cris du jeune homme étranglé, lequel cependant était mort

deux heures auparavant.

Pour comble de malheur, le capitoul, prévenu par ces clameurs, arrive

sur le lieu avec ses assesseurs, et fait transporter le cadavre à

l'Hôtel-de-Ville. Au lieu d'être dressé dans l'endroit même où l'on

a trouvé le mort, comme le veut la loi, le procès-verbal est fait à

l'Hôtel-de-Ville.

Pour des personnes non prévenues, tout aurait annoncé que la mort

du jeune Calas était le résultat d'un suicide. Ce jeune homme était

d'une humeur sombre et mélancolique. Il avait quelques talens; mais

n'ayant pu réussir à se faire recevoir licencié en droit, parce

qu'il eût fallu faire des actes de catholicisme, ou acheter des

certificats; ne pouvant se faire négociant, parce qu'il n'était pas

propre au commerce; se voyant repoussé de toutes les carrières, il

se livrait à une douleur profonde. Ses lectures favorites, puisées

ordinairement dans Plutarque, Sénèque ou Montaigne, roulaient presque

toujours sur le suicide.

Toutes les conjectures de la populace entrèrent dans la tête des

juges, et, quoiqu'il n'y eût point de preuves contre la famille

Calas, on eut seulement recours à un monitoire. Avant que ce

monitoire parût, quelqu'un ayant avancé que le jeune Marc-Antoine

Calas devait entrer le lendemain dans la confrérie des pénitens

blancs, aussitôt les capitouls ordonnèrent que le corps fût enterré

pompeusement au milieu de l'église de Saint-Étienne. Quarante

prêtres et tous les pénitens blancs assistèrent au convoi. Quatre

jours après, les pénitens blancs lui firent un service solennel dans

leur chapelle: l'église était tendue en blanc; on avait élevé au

milieu un catafalque, au haut duquel on voyait un squelette humain,

qu'un chirurgien avait prêté, et qui tenait dans une main un papier

où l'on lisait ces mots: _Abjuration contre l'hérésie_, et de l'autre

une palme, comme un saint martyr.

Toute cette momerie était échafaudée sur la supposition que le jeune

Calas devait abjurer le lendemain même du jour qu'il était mort; et

cependant, lors de l'instruction, on ne put fournir aucune trace de

ce changement de religion.

Un tel éclat acheva d'enflammer les esprits. Le parlement se saisit

bientôt de cette affaire, et cassa la procédure des capitouls comme

vicieuse dans toutes ses formes; mais les préjugés qui avaient

présidé à cette première procédure demeurèrent pour former le fond de

la seconde. Tous les catholiques zélés voulurent déposer: l'un avait

vu dans l'obscurité, à travers le trou de la serrure de la porte, des

hommes qui couraient; l'autre disait avoir entendu du fond d'une

maison éloignée, à l'autre bout de la rue, la voix du jeune Calas,

qui se plaignait d'avoir été étranglé. Un peintre, nommé Mattei, dit

que sa femme lui avait _dit_ qu'un nommé Mandrille lui avait _dit_

qu'un inconnu lui avait _dit_ avoir entendu les cris de Marc-Antoine

Calas à une autre extrémité de la ville.

Cependant la justice avait arrêté M. et madame Calas, leur fils

Pierre, le jeune Lavaisse et la servante catholique. Tous aux fers,

tous séparément interrogés, ils avaient été unanimement d'accord sur

tous les points essentiels: ils soutinrent la vérité sans varier un

seul instant.

Cette unanimité parmi des accusés qui ne pouvaient s'entendre aurait

dû ouvrir les yeux des juges; mais les cris de la multitude, et cet

entêtement fatal qui naît si souvent d'une première impression,

l'emportèrent sur une vérité évidente. Enfin un expert, appelé dans

la maison de Calas, pour juger si un homme pouvait se pendre aux

deux battans de la porte du magasin, vint décider la perte de cette

malheureuse famille. Cet expert était le bourreau: ne connaissant

que ses exécutions, il répondit au capitoul, et à ceux qui

l'accompagnaient, que la chose n'était pas praticable, et l'on ajouta

foi à ses paroles. Vainement Lavaisse et la servante prouvaient

l'innocence de la famille Calas; Lavaisse et la servante étaient

eux-mêmes accusés. Vainement on voyait l'impossibilité démontrée

que Calas le père, âgé de soixante-huit ans, eût pu seul pendre un

jeune homme de vingt-huit ans, d'une force prodigieuse; les juges

prétendaient qu'il était encore plus difficile de croire que le jeune

Calas eût lui-même attenté à ses jours.

La pluralité des juges croyait toute la famille et Lavaisse également

coupables du meurtre; et, par une contradiction fort étrange, ils

condamnèrent Calas père seul au supplice de la roue, croyant sans

doute qu'il ne pourrait résister aux tourmens, et qu'il avouerait les

prétendus compagnons de son crime dans l'horreur du supplice.

L'infortuné père entendit sa sentence avec calme, et marcha à la mort

en prenant à témoin de son innocence le Dieu devant lequel il allait

comparaître. Les deux dominicains qu'on lui donna pour l'assister

dans ces momens cruels rendirent témoignage de sa résignation; ils

le virent pardonner à ses juges, et les plaindre; ils souhaitèrent

enfin de mourir un jour avec des sentimens de piété aussi touchans.

Bientôt après cette catastrophe, les juges furent obligés de mettre

en liberté madame Calas, le jeune Lavaisse et la servante; quant au

jeune Pierre, il fut banni. Pourquoi le bannir, s'il était innocent?

s'il était coupable, pourquoi se borner au bannissement?

Mise en liberté, la veuve de Calas se vit dépouillée de ses biens;

abreuvée de malheur et d'outrages, elle eut encore la douleur de se

voir enlever ses filles. Elle se retira dans une solitude, où elle

se nourrissait de larmes, appelant la mort à son secours. Ce fut là

que les consolations et les secours de Voltaire vinrent la trouver.

Le patriarche de Ferney lui fit entreprendre le voyage de Paris

pour qu'elle pût s'aller jeter aux genoux du roi, et implorer sa

clémence. L'éloquent et généreux Élie de Beaumont seconda les efforts

de Voltaire, et embrassa, devant le conseil du roi, la défense du

malheureux Calas. Grâce à son courage, grâce à l'équité des nouveaux

juges, la mémoire de ce bon père, supplicié comme parricide, fut

lavée et réhabilitée. Le roi, de son côté, traita avec beaucoup

d'égards la veuve Calas, et n'oublia rien pour adoucir l'amertume de

ses chagrins.

Quant à l'arrêt qui condamna Calas père à la plus horrible mort, il

n'eut aucune publicité, et demeura un mystère impénétrable. On prit,

dit Voltaire, autant de soin de le dérober à la connaissance des

hommes que les criminels en prennent ordinairement de cacher leurs

crimes. On assure même que l'arrêt du conseil qui justifia les Calas

ne put jamais être affiché dans Toulouse.

PERSÉCUTIONS EXERCÉES

CONTRE LA DAME DELAUNAY

PAR LES RELIGIEUX DE CLAIRVAUX.

Loin de nous l'intention de renouveler, à l'occasion de cette

histoire, les déclamations dont les ordres religieux ont été si

souvent l'objet. Nous voulons uniquement retracer les tribulations

d'une femme, d'une mère infortunée, qui fut long-temps victime de

l'iniquité de plusieurs agens d'un ordre célèbre, iniquité dont

l'ordre entier fut à la fin pécuniairement responsable, mais dont il

serait injuste de faire retomber sur lui la responsabilité morale.

Catherine-Michelle Peuchet, née à Stenay en 1724, fut envoyée par

ses père et mère à Paris, chez un parent nommé Langlois. Cette jeune

personne joignait les charmes de la beauté à l'éclat de la jeunesse.

Un homme nommé Castille, lié depuis long-temps avec le sieur

Langlois, prit du goût pour la demoiselle Peuchet, la demanda en

mariage, et obtint le consentement de ses parens.

Castille était connu depuis trente ans dans le monde, estimé d'une

foule de négocians dont il avait tenu les livres. Son travail et

son économie lui avaient fourni les moyens d'amasser une somme

de trente-six mille livres. Le contrat de mariage fut signé le 6

octobre 1744. Il fut convenu qu'il y aurait communauté de biens. La

demoiselle Peuchet apporta en dot une somme de dix mille livres, qui

lui fut donnée par le sieur André, chapelain de la Sainte-Chapelle,

l'un de ses oncles. Les bans furent ensuite publiés dans les

paroisses des deux futurs époux, et le mariage fut célébré le 26

décembre à Saint-Gervais, en présence des témoins nécessaires qui

signèrent l'acte de célébration.

Ce nouvel engagement de Castille était bien différent du premier état

qu'il avait embrassé dans sa jeunesse. Né dans la ville de Luxembourg

en 1692, il avait fait le 1er novembre 1714, à l'âge de vingt-deux

ans, après un noviciat d'une année, profession religieuse dans

l'abbaye d'Orval. Il était resté dans cette abbaye jusqu'en 1725; sa

résidence et sa fuite paraissaient constatées par les pièces. Jamais

on n'avait connu de sa part aucune réclamation contre ses vœux; du

moins n'en trouvait-on aucune trace dans les écritures du couvent.

C'est ce religieux qui se trouvait être, en 1744, l'époux de la

demoiselle Peuchet. Heureux de leur attachement mutuel, ils vécurent

en paix pendant six années. Trois enfans naquirent de leur mariage,

deux garçons et une fille. Le dernier né, Hippolyte-Louis, vint au

monde à Paris, le 19 juillet 1750.

Cette année 1750 fut fatale aux deux époux, et les sépara pour jamais.

Le 4 novembre, un exempt se présente, porteur d'ordres du roi pour

arrêter Castille et sa femme. La dame Castille était logée rue de

la Verrerie, au troisième étage, dans une chambre dépendante d'un

appartement occupé par une maîtresse couturière, nommée Delage. Elle

relevait à peine de ses dernières couches; elle était seule, ou du

moins n'avait auprès d'elle que sa petite fille, Reine-Michelle,

âgée de quatre ans et demi. Son dernier enfant était en nourrice au

village de Celle en Brie, et Castille était allé le voir.

L'exempt, ses ordres à la main, arrête la dame Castille. «Quel est

mon crime? dit cette femme toute troublée. C'est, répond l'homme

de la police, votre commerce avec un moine, que vous donnez pour

votre époux.» A cette réponse, la dame Castille jette des cris de

saisissement. Sa voisine, la dame Delage, frappée du bruit, accourt.

Quel spectacle pour une amie! Elle se livre à toute l'impétuosité de

son amitié, proteste à l'exempt qu'il se méprend, que la femme qu'il

veut arrêter jouit de l'estime publique, qu'elle la connaît, qu'elle

en répond sur sa tête. L'exempt est sourd à tous ses cris; il ordonne

à ses archers de se saisir de la dame Castille, qui est entraînée de

force à Sainte-Pélagie.

Le lendemain, le même exempt, qui n'avait pu remplir à Paris que

la moitié de sa mission, se transporte à la Celle en Brie avec une

escorte de sbires nombreux. Castille était à Monsano, paroisse de la

Celle. On l'arrête, on le dépouille de tous ses effets et papiers;

on le met en dépôt dans un couvent, d'où il est transféré, deux

jours après, hors du royaume, à l'abbaye d'Orval. Quant à l'enfant,

Hippolyte-Louis, il est laissé entre les mains de sa nourrice.

Cette arrestation avait été faite à la réquisition de l'abbé de

Clairvaux. Mais dom Mayeur, procureur-général de son ordre, et

frère du supérieur, chargé de ses pouvoirs à l'égard de Castille,

paraissait avoir pris sur lui de faire enlever aussi la femme et

l'enfant. Voici du moins ce que l'on a pu savoir sur ce point obscur

de l'affaire. Un oncle de la demoiselle Peuchet, pauvre tabellion

de Villette, petit village voisin de Sedan, parut dans le même

temps sur la scène. On présume que, pensant que sa nièce vivait en

concubinage avec un religieux, il s'était constitué le vengeur de

l'honneur de sa famille, et avait sollicité l'ordre de faire arrêter

la dame Castille. On penche à croire aussi qu'il avait pu, dans

cette circonstance, agir d'après les suggestions de dom Mayeur.

La découverte d'une copie d'un acte rédigé entre eux fit naître

un violent soupçon de l'association de ces deux hommes contre le

malheureux Castille et les siens.

Par ce traité, où dom Mayeur se disait chargé des pouvoirs de l'abbé

de Clairvaux, et où il s'érigeait en propriétaire de la fortune de

Castille, il cédait et transportait à Jean Peuchet tous les biens

meubles et immeubles qui pouvaient appartenir à frère Balthasar

Castille, à condition qu'il ferait tous les frais nécessaires pour

opérer l'arrestation de Castille, et le faire conduire à l'abbaye

d'Orval. En outre, le sieur Peuchet, d'après ce traité, ne pouvait

frustrer sa nièce, prétendue femme dudit Castille, des sommes

excédant celles que dom Mayeur aurait déboursées.

L'arrestation de la dame Castille avait eu lieu le 4 novembre. Les

scellés ne furent apposés chez elle que le 6. Ce retard était contre

toutes les règles; il eût fallu les apposer au moment même. On

prétendit que l'on avait tiré parti de ce délai pour détourner, entre

autres choses, tous les livres et l'argent comptant. D'ailleurs, le

principal de la fortune de Castille était son portefeuille. Plusieurs

personnes l'attestaient. Ce portefeuille contenait des billets sur

particuliers, des effets royaux, et notamment pour vingt mille

livres d'actions de la compagnie des Indes. Son genre de vie, qui

le mettait en relation continuelle avec des banquiers, lui avait

toujours fait préférer cette sorte de propriété. Son contrat de

mariage fournissait la preuve que sa fortune consistait dès lors en

papiers et autres effets de pareille nature. Très-attentif et rempli

d'ordre, Castille, pour peu qu'il s'absentât, portait toujours ce

portefeuille sur lui. Il en était nanti lors de son arrestation.

Quoi qu'il en soit, les scellés furent levés le 30 janvier 1751. On

dressa procès-verbal des effets trouvés dans une malle. Peuchet fit

vendre les effets de Castille. La dame Delage garda ceux de la femme

pour les lui remettre à sa sortie de Sainte-Pélagie, où elle avait

été déposée.

La dame Castille ignorait quel sort l'attendait dans cette humiliante

prison. Elle ignorait aussi ce qu'étaient devenus son mari, son

fils et sa fille, tous objets de sa sollicitude et de sa tendresse;

ses inquiétudes bien légitimes ajoutaient encore à ses souffrances

personnelles. Elle se trouvait dans un isolement complet. L'accès de

sa prison était interdit aux consolateurs, aux amis. La dame Delage

ayant un jour tenté de la voir: «Quel intérêt, madame, lui dit la

supérieure, pouvez-vous prendre à une fille qu'on a enlevée chez une

femme de mauvaise vie?»

Mayeur et Peuchet avaient seuls la liberté de visiter leur captive;

mais chacun d'eux lui donnait des conseils bien différens; car,

depuis l'arrestation des deux époux, ces deux hommes s'étaient

brouillés. La cupidité, qui les avait unis, les avait eu bientôt

divisés. Peuchet était chargé, par les ordres du roi, du paiement de

la pension de sa nièce. Il aurait bien voulu se décharger de cette

commission, qui lui devenait onéreuse. D'un autre côté, persuadé de

la nullité du mariage de sa nièce, il lui conseillait de l'attaquer

par la voie de l'appel comme d'abus. Mayeur, au contraire, redoutait

cette démarche; et, trouvant plus commode d'étouffer les plaintes de

cette femme sous l'épaisseur des murs d'un cloître, il faisait tous

ses efforts pour l'engager à se faire religieuse. Voyant qu'il ne

pouvait l'y déterminer, il écrivit à l'abbé d'Orval. On ignore ce

qu'il lui manda; mais la réponse qu'il en reçut fut l'extrait de mort

de l'infortuné Castille.

Cependant Peuchet, chargé de payer la pension de sa nièce, ne payait

pas. Deux années venaient de s'écouler, sans que la supérieure de

Sainte-Pélagie eût rien touché. Les administrateurs de cette maison

présentèrent requête au lieutenant de police, le 27 janvier 1753. Le

27 mars, intervint une sentence qui condamna Peuchet au paiement de

la pension; mais, comme celui-ci était hors d'état de se conformer à

cette sentence, les religieuses ne voulurent plus se charger d'une

pensionnaire qui leur était à charge. Leur poursuite occasiona une

nouvelle information sur la conduite de la prisonnière; son innocence

fut reconnue; et, après trois années de détention, on lui rendit la

liberté.

A peine fut-elle libre, qu'elle revint chez la dame Delage, son amie,

où son cœur trouva une sorte de dédommagement de tout ce qu'elle

avait souffert dans l'accueil plein de tendresse et d'empressement

que lui firent toutes les personnes de sa connaissance.

Un jeune homme, nommé Delaunay, logeait depuis un an dans la maison

de la dame Delage. Il avait souvent entendu le récit des malheurs

de la dame Castille. Quand il eut vu cette femme, dont l'infortune

l'avait si souvent ému, il conçut pour elle un intérêt encore plus

vif, et bientôt l'amour le plus tendre vint s'y joindre. Il sollicita

la main de cette veuve intéressante, qui accepta avec reconnaissance

ce protecteur que lui envoyait la Providence. La dame Castille était

totalement ruinée par suite de ses malheurs. Le jeune Delaunay

n'avait pas de fortune, mais il occupait un emploi à la compagnie des

Indes.

Les premières démarches des deux époux pour obtenir réparation des

torts que l'on avait fait éprouver à la dame Castille furent pleines

de décence et de délicatesse. Ils s'adressèrent directement au nouvel

abbé de Clairvaux, pour l'engager à prévenir le scandale qui pourrait

résulter d'une contestation judiciaire. Mais, après plusieurs années

de patience, de délais, de sollicitations, de promesses illusoires,

ils se virent forcés de recourir à l'autorité de la justice. Ils

donnèrent requête le 30 décembre 1762, au sieur lieutenant-civil,

et firent assigner en dommages-intérêts les abbé et religieux de la

filiation de Clairvaux, en la personne de leur procureur-général à

Paris. L'abbé de Clairvaux se présenta sur cette assignation, comme

supérieur immédiat de l'abbaye d'Orval, et fit évoquer l'affaire au

grand conseil.

Alors s'engagèrent les débats d'une procédure des plus intéressantes.

Tout l'intérêt public ne tarda pas à se déclarer en faveur de la

veuve Castille. La prévention éclatait de toutes parts contre les

religieux; disons, pour être juste, que cette prévention était

plutôt l'ouvrage de l'esprit de parti que celui d'une conviction

bien éclairée. Aussi les religieux employèrent-ils toutes sortes de

moyens pour diminuer ce vif intérêt qu'inspirait la partie adverse,

et enlever à la dame Delaunay ce triomphe prématuré.

Ils avaient découvert que le commerce de Balthasar Castille et de

la demoiselle Peuchet avait précédé leur mariage, et qu'elle était

enceinte de sept mois lors de la célébration du sacrement.

«Voilà cette femme, disaient les religieux par l'organe de leurs

avocats, voilà cette femme qui vient vanter son innocence, sa vertu,

sa bonne foi, et mettre à si haut prix ses trois années de retraite à

Sainte-Pélagie! Elle a formé des liens illicites avec un religieux.

Si elle a débuté si hardiment avec lui par le vice, c'est à elle

à s'imputer toutes les suites qu'a produites cette association

criminelle; elle s'est jetée volontairement dans les bras d'un

apostat: qu'elle cesse donc de se plaindre de la séparation violente

qui a été occasionée par la juste poursuite de ce religieux parjure à

ses premiers vœux.»

Ce reproche inattendu fit sur les esprits une impression fâcheuse.

Le public se repentit un instant de l'intérêt qu'il avait fait

éclater pour la dame Delaunay; il s'indigna d'avoir compromis trop

précipitamment sa sensibilité, et il sortit de l'audience en répétant

ces mots: _L'affaire a bien changé de face_.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 3/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 1 / 17 段