Il est des nuits vastes qui semblent sonores comme des églises. En
elles, l’œil se perd et cherche en vain ces piliers lointains qui
supportent la voûte des cieux. Dans ces nuits-là, l’homme peut rêver à
sa fantaisie et, toujours, ses rêves y trouvent à prendre leur essor; il
peut chanter aussi dans ces palais de la nuit, dire son allégresse, dire
sa peine, car la nuit accueille plaintes et cris de joie pour les lui
renvoyer plus amples et plus purs. Il est aussi des nuits étroites où
l’on ne peut guère se mouvoir, nuits sourdes, capitonnées, laineuses,
nuits bouchées, où l’ombre, de tous côtés, nous heurte mollement, où les
paroles ne portent pas, pour sincère que soit la bouche, et tombent, dès
le seuil des lèvres. Dans ces nuits-là, les tristesses s’accumulent, les
douleurs se fortifient, les blessures s’enveniment; dans ces nuits-là,
un mauvais esprit rôde obscurément et surprend l’homme sans défense et
se repaît de lui.
Leduc faisait les cent pas devant sa guérite. De la mer presque
invisible, montait un bruit confus qui n’avait plus rien du chant
limpide et souple dont la longue nuit était, à l’ordinaire, toute
charmée. Masse noire que ne trouait nul rayon, le ciel, occupé d’un
horizon à l’autre par une seule nuée basse, pesait sur le monde, et les
arbres d’alentour, qu’on ne voyait pas, frissonnaient parfois d’un
frisson bref, après quoi le silence reprenait, troublé seulement par
Leduc qui, de temps en temps, faisait craquer les brindilles et rouler
des cailloux en marchant. De quart d’heure en quart d’heure, la chaleur
devenait plus épaisse, plus humide, plus étouffante. Aucun éclair ne
rayait encore ou ne blanchissait l’ombre, aucun roulement ne troublait
la lourde paix, mais, depuis longtemps, les oiseaux n’osaient plus
chanter.
Sur le chemin de ronde, Leduc faisait, en partant de la guérite,
vingt-trois pas vers la gauche, jusqu’au treillis de fil de fer
par-dessus lequel, souvent, il causait avec Jacquot et, vers la droite,
dix-neuf pas, jusqu’à la fourche du petit sentier qui menait au fort.
Pour occuper ses heures de garde, plus d’une fois, il avait noté les
moindres détails du parcours, la forme des troncs d’arbres, la figure
des rochers, mais, ce soir-là, on n’y voyait rien, rien du tout, et
compter ses pas finit par lasser. Dix-neuf et vingt-trois, puis
vingt-trois et un petit arrêt devant la guérite, à chaque deuxième
passage, et de nouveau, dix-neuf et vingt-trois. Oui, c’était trop de
noir tout autour, et trop de chaleur aussi (de sa manche, Leduc s’essuya
le front), et trop de chagrin.
Du chagrin, il en avait plein le cœur, à déborder.
Que voulait-elle? Que ne voulait-elle pas? Était-ce donc un mensonge, ce
sourire? et cette voix joyeuse lorsqu’il entrait, un mensonge encore? un
mensonge, la lettre? un mensonge, le rendez-vous? Alors... alors
pourquoi ne pas lui avoir dit, dès le premier jour, qu’elle ne l’aimait
pas? Pourquoi faire la coquette avec lui, qui, pour sûr, n’en valait pas
la peine? avec lui qui l’aimait tant et pour toujours?
Il remontait dans son passé, cherchant s’il avait jamais aimé quelqu’un
d’autre, s’il l’avait jamais trompée, elle, même avant de la connaître.
Il ne trouvait rien. Ses amours? des rencontres avec Rosa la blonde,
Cléo la brune, ou Léa, la belle rousse, mais ça, c’étaient les rigolades
des permissions de nuit, quand on a bu du vin, pas l’amour!
Leduc s’arrêta près de la fourche du petit sentier.
Il croyait pourtant ne pas lui déplaire. Il tâchait toujours d’être bien
poli, bien honnête, et parfois, elle riait aux choses qu’il disait, des
plaisanteries gentilles toujours, des plaisanteries qu’une demoiselle
peut entendre. Puis, voilà qu’elle le repousse, qu’elle le chasse, parce
qu’il a voulu l’embrasser, mais pourquoi?
Et d’autres souvenirs se présentèrent, et d’autres images. Il se remit à
marcher. Jamais il n’avait eu si chaud; jamais la nuit n’avait été si
noire!
«Mademoiselle Jeanne! Mademoiselle Jeanne!»
Il dit ce nom à voix haute. Il le répéta tout doucement, avec lenteur,
avec tendresse. Comme il respirait mal, il s’arrêta encore, devant la
guérite, et, soudain, il pensa à Gaétan, le jardinier. Alors, dans cette
noire nuit, Leduc se mit en colère. De sa main gauche, il saisit le
montant de la guérite comme pour donner un point d’appui à son courroux,
et il se livra tout entier à l’accès de rage, aveuglément, sans penser,
ainsi que font les enfants. Il ne sentit plus la nuit mauvaise autour de
lui, la nuit impénétrable entre le ciel opaque et la mer silencieuse, la
nuit chaude qui mouillait le bois de la guérite; sa colère l’occupait,
corps et âme, elle régnait en lui, elle était tout lui, et Leduc se prit
à jurer en usant de jurons vils et bas qui salissent la bouche, jurons
obscènes, jurons sacrilèges entendus jadis mais que jamais il
n’employait. Il les cracha, il les vomit, il les remâchait un instant
pour les vomir mieux. Leduc ne criait pas; sa voix était rauque; il
grognait, et les ordures coulaient de ses lèvres. Il en salit Gaétan, il
en salit toutes les femmes, Jeanne et toutes les femmes, Jeanne qui
maintenant représentait toutes les femmes, puis, n’en pouvant plus, il
se remit encore à marcher et il scanda sa marche d’un seul mot, dix
fois, vingt fois, cent fois répété, le seul mot: «putain». Il ne se
lassait pas de le dire: «putain! putain!» Il le disait sur tous les
tons. De sa main gauche il se tenait le flanc, comme s’il avait voulu se
gratter le cœur avec les ongles. «Putain! putain!» Ce mot faisait naître
des images horribles qu’il variait, qu’il rendait chaque fois plus
affreuses, plus obscènes, comme si, chaque fois, il avait voulu se
torturer mieux. Leduc marchait d’un pas égal dans la nuit sourde et,
quand son soulier raclait les cailloux du sentier, il disait: «Putain!»
et, ce disant, il pleurait.
Ah! Leduc pleurait bien! Un sanglot de temps en temps, et ce double
ruisseau de larmes sur les joues, toujours coulant. Maintenant, il
marchait un peu plus vite et quand, au vingt-troisième pas vers la
gauche et au dix-neuvième vers la droite, il faisait demi-tour, il
disait: «Putain!» un peu plus fort, et reprenait sa marche en pleurant.
Tout à coup, près de la guérite, Leduc s’arrêta net.
«Qui va là?
--T’épate pas, mon vieux, c’est moi!
--C’est toi? Dupuis? Qu’est-ce que...
--Oui, c’est moi. Je rentre au fort.
--Mais...
--J’ai passé par le petit chemin. Une commission pour toi, mon vieux
Leduc... Bougre! ce qu’il fait noir! C’est tout de même la pleine lune
aujourd’hui. En ville, j’ai vu Jeanne, ta payse.
--C’est pas ma payse!
--Eh! je croyais!
--Qu’est-ce qu’elle t’a dit?
--Tu es enrhumé? Tu parles drôlement.
--Qu’est-ce qu’elle t’a dit?
--Eh! bon sang! attends un peu! j’y vois pas même pour causer. Qu’est-ce
qu’elle m’a dit? Eh bien! elle m’a dit comme ça que M. Jacquot, un ami à
toi, qu’elle dit... que M. Jacquot est allé la voir et qu’il est bien
gentil.
--Quoi!
--Et que ça te ferait du plaisir, qu’elle disait. Bonsoir, mon vieux! je
vais me coucher.
--Dupuis! eh! Dupuis!
--Oh! non! il fait trop noir! Où qu’elle a donc passé, la lune? On
parlera demain. Elle est jolie, ta payse! Compliments, mon vieux!
Bonsoir, Leduc! Oh! là! là! c’est pas une nuit, ça! faut demander des
réverbères au colonel! A demain! à demain!»
Et Leduc fut seul de nouveau.
Alors, il perdit la tête.
Ça! ça! c’était trop. Jeanne et M. Jacquot ensemble! Et, comme la grosse
araignée s’agrippe à la mouche que ses filets retinrent, comme de ses
huit ongles la buse s’attache à la souris surprise, comme le maléfice
errant s’empare de l’âme inattentive, un horrible, un hideux remords
fondit sur Leduc, et, bientôt, Leduc ne fut plus qu’un pauvre homme qui
se débat.
«C’est moi qui ai parlé d’elle au petit, disait-il en sanglotant. Pour
sûr, c’est moi, et c’est à cause de moi qu’il savait l’adresse, oui!
l’autre jour, quand j’étais de garde ici!»
Le remords prenait forme, se précisait. Jeanne était maintenant aux yeux
de Leduc une fille, une fillasse, une traînée, comme certains disaient,
et Jacquot, M. Jacquot, si honnête, qui causait si doucement, qui
semblait si gentil, si propre, dans son costume de toile blanche, il le
voyait à côté d’elle, et il avait peur. Il ne savait pas encore de quoi.
Leduc tenait son fusil devant lui comme un bâton et s’appuyait dessus.
«Qu’est-ce qui a pu arriver? Oh! bon Dieu de bon Dieu, qu’est-ce qu’elle
a pu lui dire, la garce! Oh! bon Dieu, qu’est-ce qu’elle a pu lui dire?
Oh! que ça me fait mal dans le cœur!»
Et la chaleur pesait toujours, rendant la nuit plus noire.
«Oh! et puis... Non! non! ça, c’est trop sale! c’est vraiment trop
salaud!... Non! t’as pas fait ça! Tu es putain, mais pas tant que ça!»
Il la tutoyait pour la première fois. Et il voyait des choses ignobles.
Il n’en pouvait plus.
«Eh! nom de Dieu! cria-t-il. Fous-lui donc la paix à ce gosse!»
Il voulut crier encore, mais il avait dans la bouche un tampon de laine
chaude, et il sanglotait, appuyé sur le canon de son fusil.
Soudain, il leva la tête. Une goutte d’eau lui était tombée sur le cou.
«Ah! l’orage! ah! un éclair!»
Il s’arrêta de pleurer.
Il s’arrêta de pleurer parce que quelque chose était changé autour de
lui. Une brise, à peine sensible, une brise courte, essoufflée, eût-on
dit, brûlante encore comme une haleine de four, sortait de ce trou noir
où toute la mer dormait. Puis la goutte d’eau, puis cet éclair, et
maintenant un bruit de charrette, là-haut, très loin.
«Ah! oui! c’est l’orage.»
Leduc frotta le canon du fusil avec sa main droite, il rentra dans la
guérite et, de quelques instants, il ne bougea plus. Il réfléchissait.
Certes, il souffrait toujours, plus peut-être, parce que la colère
façonne des paroles, des cris, des imprécations avec la douleur et
l’allège d’autant. Leduc souffrait toujours, mais il souffrait
autrement, sa colère étant morte.
Il posa son fusil debout dans le coin du fond, et se prit la figure
entre les mains. Elle était toute mouillée de larmes. Il les essuya
rudement avec son mouchoir et continua de réfléchir. Il pensait comme on
peine. Il se labourait la cervelle avec lenteur. Il voyait bien où il
voulait en venir. Il allait vers son but, sûrement, pesamment,
difficilement, mais il allait quand même vers son but, tout droit.
«Alors, c’est ça! dit-il en poussant une sorte de grognement pour se
vider la gorge, car il parlait à voix haute. C’est le bon moyen!»
Chaque fois qu’un éclair passait dans la nuit, il regardait le ciel et,
sur sa bouche, passait comme un sourire triste.
«Pour être en règle, je vais faire d’abord ma prière à la Sainte Vierge,
si j’ai pas oublié, et puis je me mettrai dans le fond, là; ça sera plus
commode; mais... mais il faudra enlever mon soulier; voyons... oui, mon
soulier du pied droit, pour réussir. Je l’ai lu dans le feuilleton. Et
puis, je compterai trois éclairs, et puis sept éclairs, et puis trois
éclairs, et puis deux éclairs. Tout mon numéro matricule y passera.»
Il sourit, mais à lui-même, cette fois, paisiblement.
«Comme il était gentil, M. Jacquot! Peut-être qu’il saura. Dommage! Ça
se pourrait qu’il aura de la peine, le pauvre gosse!»
Un instant très court, il pensa à Jeanne, mais sans mot dire, et il
secoua la tête.
Dans l’étroit carré de planches où il se tenait, Leduc s’agenouilla et
joignit les mains.
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous; vous
êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos
entrailles, est béni...»
Mais il bredouilla les paroles suivantes et s’arrêta court.
«C’est peut-être pas bien de lui parler quand on va faire ça?»
murmura-t-il en se relevant.
Alors il s’assit sur le bord de la guérite. La pluie tombait devant lui
en grosses gouttes fréquentes. Il déchaussa lentement son pied droit,
renoua le lacet de cuir et posa le soulier près de lui, soigneusement.
Un éclair plus violent raya l’ombre. Par un autre, tout le paysage
revécut.
Leduc fit deux signes de croix, puis il se mit debout dans la guérite,
prit son fusil, le renversa contre lui, s’accota solidement, pencha la
tête, mit le canon devant ses lèvres, plia sa jambe droite, et engagea
son orteil sous le pontet.
Sans bouger, sans relever le front, il pouvait voir devant lui un peu du
sentier où, par moments, brillaient les flaques. Sur l’une d’elles, il
compterait les éclairs.
Avant de commencer, il murmura, d’une voix douce et très tendre:
«Non, Mademoiselle Jeanne, c’est pas bien, tout ça!»
La nuit devint blanche.
«Un!» dit Leduc.
Il compta un, deux, trois, puis un, deux. Sa jambe pliait, se fatiguait.
Ce serait long d’arriver jusqu’à sept et ensuite jusqu’à trois et enfin
jusqu’à deux. Et les éclairs n’étaient pas très fréquents. «Cinq!» dit
Leduc.
Mais là, il perdit courage; son pied nu, trop las, trop lourd, pressa la
gâchette.
Il y eut du bruit.
La pluie giclait contre le bord de la guérite, tambourinait sur le toit.
De grands traits blancs zébraient le ciel. Cela devenait un bel orage.
On déchargeait des pierres dans la nuit, on y laissait tomber des
poutres, puis le grand nuage se déchira. L’atmosphère s’éclaira, bleuit.
La terre mouillée brilla, puis elle but sa lumière et les pierres seules
gardèrent encore de l’éclat. Des étoiles scintillèrent. Toute la lune
parut, énorme et basse sur l’horizon.
«Leduc!... eh! Leduc! qu’est-ce qu’il y a?»
Deux soldats couraient sur le sentier, devant leurs ombres noires.
«Eh! Leduc!»
Ils s’approchèrent. Déjà la lune, pleine et rose, regardait dans le fond
de la guérite ce qui restait de Jean Leduc.