XXXIX

Il est des nuits vastes qui semblent sonores comme des églises. En

elles, l’œil se perd et cherche en vain ces piliers lointains qui

supportent la voûte des cieux. Dans ces nuits-là, l’homme peut rêver à

sa fantaisie et, toujours, ses rêves y trouvent à prendre leur essor; il

peut chanter aussi dans ces palais de la nuit, dire son allégresse, dire

sa peine, car la nuit accueille plaintes et cris de joie pour les lui

renvoyer plus amples et plus purs. Il est aussi des nuits étroites où

l’on ne peut guère se mouvoir, nuits sourdes, capitonnées, laineuses,

nuits bouchées, où l’ombre, de tous côtés, nous heurte mollement, où les

paroles ne portent pas, pour sincère que soit la bouche, et tombent, dès

le seuil des lèvres. Dans ces nuits-là, les tristesses s’accumulent, les

douleurs se fortifient, les blessures s’enveniment; dans ces nuits-là,

un mauvais esprit rôde obscurément et surprend l’homme sans défense et

se repaît de lui.

Leduc faisait les cent pas devant sa guérite. De la mer presque

invisible, montait un bruit confus qui n’avait plus rien du chant

limpide et souple dont la longue nuit était, à l’ordinaire, toute

charmée. Masse noire que ne trouait nul rayon, le ciel, occupé d’un

horizon à l’autre par une seule nuée basse, pesait sur le monde, et les

arbres d’alentour, qu’on ne voyait pas, frissonnaient parfois d’un

frisson bref, après quoi le silence reprenait, troublé seulement par

Leduc qui, de temps en temps, faisait craquer les brindilles et rouler

des cailloux en marchant. De quart d’heure en quart d’heure, la chaleur

devenait plus épaisse, plus humide, plus étouffante. Aucun éclair ne

rayait encore ou ne blanchissait l’ombre, aucun roulement ne troublait

la lourde paix, mais, depuis longtemps, les oiseaux n’osaient plus

chanter.

Sur le chemin de ronde, Leduc faisait, en partant de la guérite,

vingt-trois pas vers la gauche, jusqu’au treillis de fil de fer

par-dessus lequel, souvent, il causait avec Jacquot et, vers la droite,

dix-neuf pas, jusqu’à la fourche du petit sentier qui menait au fort.

Pour occuper ses heures de garde, plus d’une fois, il avait noté les

moindres détails du parcours, la forme des troncs d’arbres, la figure

des rochers, mais, ce soir-là, on n’y voyait rien, rien du tout, et

compter ses pas finit par lasser. Dix-neuf et vingt-trois, puis

vingt-trois et un petit arrêt devant la guérite, à chaque deuxième

passage, et de nouveau, dix-neuf et vingt-trois. Oui, c’était trop de

noir tout autour, et trop de chaleur aussi (de sa manche, Leduc s’essuya

le front), et trop de chagrin.

Du chagrin, il en avait plein le cœur, à déborder.

Que voulait-elle? Que ne voulait-elle pas? Était-ce donc un mensonge, ce

sourire? et cette voix joyeuse lorsqu’il entrait, un mensonge encore? un

mensonge, la lettre? un mensonge, le rendez-vous? Alors... alors

pourquoi ne pas lui avoir dit, dès le premier jour, qu’elle ne l’aimait

pas? Pourquoi faire la coquette avec lui, qui, pour sûr, n’en valait pas

la peine? avec lui qui l’aimait tant et pour toujours?

Il remontait dans son passé, cherchant s’il avait jamais aimé quelqu’un

d’autre, s’il l’avait jamais trompée, elle, même avant de la connaître.

Il ne trouvait rien. Ses amours? des rencontres avec Rosa la blonde,

Cléo la brune, ou Léa, la belle rousse, mais ça, c’étaient les rigolades

des permissions de nuit, quand on a bu du vin, pas l’amour!

Leduc s’arrêta près de la fourche du petit sentier.

Il croyait pourtant ne pas lui déplaire. Il tâchait toujours d’être bien

poli, bien honnête, et parfois, elle riait aux choses qu’il disait, des

plaisanteries gentilles toujours, des plaisanteries qu’une demoiselle

peut entendre. Puis, voilà qu’elle le repousse, qu’elle le chasse, parce

qu’il a voulu l’embrasser, mais pourquoi?

Et d’autres souvenirs se présentèrent, et d’autres images. Il se remit à

marcher. Jamais il n’avait eu si chaud; jamais la nuit n’avait été si

noire!

«Mademoiselle Jeanne! Mademoiselle Jeanne!»

Il dit ce nom à voix haute. Il le répéta tout doucement, avec lenteur,

avec tendresse. Comme il respirait mal, il s’arrêta encore, devant la

guérite, et, soudain, il pensa à Gaétan, le jardinier. Alors, dans cette

noire nuit, Leduc se mit en colère. De sa main gauche, il saisit le

montant de la guérite comme pour donner un point d’appui à son courroux,

et il se livra tout entier à l’accès de rage, aveuglément, sans penser,

ainsi que font les enfants. Il ne sentit plus la nuit mauvaise autour de

lui, la nuit impénétrable entre le ciel opaque et la mer silencieuse, la

nuit chaude qui mouillait le bois de la guérite; sa colère l’occupait,

corps et âme, elle régnait en lui, elle était tout lui, et Leduc se prit

à jurer en usant de jurons vils et bas qui salissent la bouche, jurons

obscènes, jurons sacrilèges entendus jadis mais que jamais il

n’employait. Il les cracha, il les vomit, il les remâchait un instant

pour les vomir mieux. Leduc ne criait pas; sa voix était rauque; il

grognait, et les ordures coulaient de ses lèvres. Il en salit Gaétan, il

en salit toutes les femmes, Jeanne et toutes les femmes, Jeanne qui

maintenant représentait toutes les femmes, puis, n’en pouvant plus, il

se remit encore à marcher et il scanda sa marche d’un seul mot, dix

fois, vingt fois, cent fois répété, le seul mot: «putain». Il ne se

lassait pas de le dire: «putain! putain!» Il le disait sur tous les

tons. De sa main gauche il se tenait le flanc, comme s’il avait voulu se

gratter le cœur avec les ongles. «Putain! putain!» Ce mot faisait naître

des images horribles qu’il variait, qu’il rendait chaque fois plus

affreuses, plus obscènes, comme si, chaque fois, il avait voulu se

torturer mieux. Leduc marchait d’un pas égal dans la nuit sourde et,

quand son soulier raclait les cailloux du sentier, il disait: «Putain!»

et, ce disant, il pleurait.

Ah! Leduc pleurait bien! Un sanglot de temps en temps, et ce double

ruisseau de larmes sur les joues, toujours coulant. Maintenant, il

marchait un peu plus vite et quand, au vingt-troisième pas vers la

gauche et au dix-neuvième vers la droite, il faisait demi-tour, il

disait: «Putain!» un peu plus fort, et reprenait sa marche en pleurant.

Tout à coup, près de la guérite, Leduc s’arrêta net.

«Qui va là?

--T’épate pas, mon vieux, c’est moi!

--C’est toi? Dupuis? Qu’est-ce que...

--Oui, c’est moi. Je rentre au fort.

--Mais...

--J’ai passé par le petit chemin. Une commission pour toi, mon vieux

Leduc... Bougre! ce qu’il fait noir! C’est tout de même la pleine lune

aujourd’hui. En ville, j’ai vu Jeanne, ta payse.

--C’est pas ma payse!

--Eh! je croyais!

--Qu’est-ce qu’elle t’a dit?

--Tu es enrhumé? Tu parles drôlement.

--Qu’est-ce qu’elle t’a dit?

--Eh! bon sang! attends un peu! j’y vois pas même pour causer. Qu’est-ce

qu’elle m’a dit? Eh bien! elle m’a dit comme ça que M. Jacquot, un ami à

toi, qu’elle dit... que M. Jacquot est allé la voir et qu’il est bien

gentil.

--Quoi!

--Et que ça te ferait du plaisir, qu’elle disait. Bonsoir, mon vieux! je

vais me coucher.

--Dupuis! eh! Dupuis!

--Oh! non! il fait trop noir! Où qu’elle a donc passé, la lune? On

parlera demain. Elle est jolie, ta payse! Compliments, mon vieux!

Bonsoir, Leduc! Oh! là! là! c’est pas une nuit, ça! faut demander des

réverbères au colonel! A demain! à demain!»

Et Leduc fut seul de nouveau.

Alors, il perdit la tête.

Ça! ça! c’était trop. Jeanne et M. Jacquot ensemble! Et, comme la grosse

araignée s’agrippe à la mouche que ses filets retinrent, comme de ses

huit ongles la buse s’attache à la souris surprise, comme le maléfice

errant s’empare de l’âme inattentive, un horrible, un hideux remords

fondit sur Leduc, et, bientôt, Leduc ne fut plus qu’un pauvre homme qui

se débat.

«C’est moi qui ai parlé d’elle au petit, disait-il en sanglotant. Pour

sûr, c’est moi, et c’est à cause de moi qu’il savait l’adresse, oui!

l’autre jour, quand j’étais de garde ici!»

Le remords prenait forme, se précisait. Jeanne était maintenant aux yeux

de Leduc une fille, une fillasse, une traînée, comme certains disaient,

et Jacquot, M. Jacquot, si honnête, qui causait si doucement, qui

semblait si gentil, si propre, dans son costume de toile blanche, il le

voyait à côté d’elle, et il avait peur. Il ne savait pas encore de quoi.

Leduc tenait son fusil devant lui comme un bâton et s’appuyait dessus.

«Qu’est-ce qui a pu arriver? Oh! bon Dieu de bon Dieu, qu’est-ce qu’elle

a pu lui dire, la garce! Oh! bon Dieu, qu’est-ce qu’elle a pu lui dire?

Oh! que ça me fait mal dans le cœur!»

Et la chaleur pesait toujours, rendant la nuit plus noire.

«Oh! et puis... Non! non! ça, c’est trop sale! c’est vraiment trop

salaud!... Non! t’as pas fait ça! Tu es putain, mais pas tant que ça!»

Il la tutoyait pour la première fois. Et il voyait des choses ignobles.

Il n’en pouvait plus.

«Eh! nom de Dieu! cria-t-il. Fous-lui donc la paix à ce gosse!»

Il voulut crier encore, mais il avait dans la bouche un tampon de laine

chaude, et il sanglotait, appuyé sur le canon de son fusil.

Soudain, il leva la tête. Une goutte d’eau lui était tombée sur le cou.

«Ah! l’orage! ah! un éclair!»

Il s’arrêta de pleurer.

Il s’arrêta de pleurer parce que quelque chose était changé autour de

lui. Une brise, à peine sensible, une brise courte, essoufflée, eût-on

dit, brûlante encore comme une haleine de four, sortait de ce trou noir

où toute la mer dormait. Puis la goutte d’eau, puis cet éclair, et

maintenant un bruit de charrette, là-haut, très loin.

«Ah! oui! c’est l’orage.»

Leduc frotta le canon du fusil avec sa main droite, il rentra dans la

guérite et, de quelques instants, il ne bougea plus. Il réfléchissait.

Certes, il souffrait toujours, plus peut-être, parce que la colère

façonne des paroles, des cris, des imprécations avec la douleur et

l’allège d’autant. Leduc souffrait toujours, mais il souffrait

autrement, sa colère étant morte.

Il posa son fusil debout dans le coin du fond, et se prit la figure

entre les mains. Elle était toute mouillée de larmes. Il les essuya

rudement avec son mouchoir et continua de réfléchir. Il pensait comme on

peine. Il se labourait la cervelle avec lenteur. Il voyait bien où il

voulait en venir. Il allait vers son but, sûrement, pesamment,

difficilement, mais il allait quand même vers son but, tout droit.

«Alors, c’est ça! dit-il en poussant une sorte de grognement pour se

vider la gorge, car il parlait à voix haute. C’est le bon moyen!»

Chaque fois qu’un éclair passait dans la nuit, il regardait le ciel et,

sur sa bouche, passait comme un sourire triste.

«Pour être en règle, je vais faire d’abord ma prière à la Sainte Vierge,

si j’ai pas oublié, et puis je me mettrai dans le fond, là; ça sera plus

commode; mais... mais il faudra enlever mon soulier; voyons... oui, mon

soulier du pied droit, pour réussir. Je l’ai lu dans le feuilleton. Et

puis, je compterai trois éclairs, et puis sept éclairs, et puis trois

éclairs, et puis deux éclairs. Tout mon numéro matricule y passera.»

Il sourit, mais à lui-même, cette fois, paisiblement.

«Comme il était gentil, M. Jacquot! Peut-être qu’il saura. Dommage! Ça

se pourrait qu’il aura de la peine, le pauvre gosse!»

Un instant très court, il pensa à Jeanne, mais sans mot dire, et il

secoua la tête.

Dans l’étroit carré de planches où il se tenait, Leduc s’agenouilla et

joignit les mains.

«Je vous salue, Marie, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous; vous

êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos

entrailles, est béni...»

Mais il bredouilla les paroles suivantes et s’arrêta court.

«C’est peut-être pas bien de lui parler quand on va faire ça?»

murmura-t-il en se relevant.

Alors il s’assit sur le bord de la guérite. La pluie tombait devant lui

en grosses gouttes fréquentes. Il déchaussa lentement son pied droit,

renoua le lacet de cuir et posa le soulier près de lui, soigneusement.

Un éclair plus violent raya l’ombre. Par un autre, tout le paysage

revécut.

Leduc fit deux signes de croix, puis il se mit debout dans la guérite,

prit son fusil, le renversa contre lui, s’accota solidement, pencha la

tête, mit le canon devant ses lèvres, plia sa jambe droite, et engagea

son orteil sous le pontet.

Sans bouger, sans relever le front, il pouvait voir devant lui un peu du

sentier où, par moments, brillaient les flaques. Sur l’une d’elles, il

compterait les éclairs.

Avant de commencer, il murmura, d’une voix douce et très tendre:

«Non, Mademoiselle Jeanne, c’est pas bien, tout ça!»

La nuit devint blanche.

«Un!» dit Leduc.

Il compta un, deux, trois, puis un, deux. Sa jambe pliait, se fatiguait.

Ce serait long d’arriver jusqu’à sept et ensuite jusqu’à trois et enfin

jusqu’à deux. Et les éclairs n’étaient pas très fréquents. «Cinq!» dit

Leduc.

Mais là, il perdit courage; son pied nu, trop las, trop lourd, pressa la

gâchette.

Il y eut du bruit.

La pluie giclait contre le bord de la guérite, tambourinait sur le toit.

De grands traits blancs zébraient le ciel. Cela devenait un bel orage.

On déchargeait des pierres dans la nuit, on y laissait tomber des

poutres, puis le grand nuage se déchira. L’atmosphère s’éclaira, bleuit.

La terre mouillée brilla, puis elle but sa lumière et les pierres seules

gardèrent encore de l’éclat. Des étoiles scintillèrent. Toute la lune

parut, énorme et basse sur l’horizon.

«Leduc!... eh! Leduc! qu’est-ce qu’il y a?»

Deux soldats couraient sur le sentier, devant leurs ombres noires.

«Eh! Leduc!»

Ils s’approchèrent. Déjà la lune, pleine et rose, regardait dans le fond

de la guérite ce qui restait de Jean Leduc.

L'enfant qui prit peur · 第 51 / 62 题