Geoffroy Salvert n’était pas sorti après son dîner. De temps à autre, il
consacrait ainsi toute une soirée à sa mère. On causait alors
longuement, tendrement, sans hâte, l’un près de l’autre, dans le rond
jaune de la lampe, jusqu’au moment où, de sa voix douce qui toujours
chantait un peu, Mme Salvert disait:
«Geoffroy, il est près de minuit, je crois que j’ai un peu sommeil.»
Et l’on se quittait à regret.
La cigarette aux lèvres, Salvert s’installa. Il vérifia d’abord certains
détails traditionnels. Rien ne manquait: la tasse de café sur le
guéridon, le cendrier d’argent rapporté jadis du Tonkin par un officier
de marine, un verre de cognac plein aux trois quarts. Assise tout
auprès, dans un grand fauteuil, Mme Salvert tira un ouvrage de laine de
son fourreau «pour ne pas rester oisive» et rien n’empêcha plus que l’on
goûtât l’exquise veillée, heure égale, sans accidents ni surprises, où
l’on pouvait se dire tous ses rêves, où, bien plutôt, Geoffroy pouvait
dire tous ses rêves et Mme Salvert leur sourire.
«Parle-moi du petit», demanda-t-elle.
Mme Salvert aimait Jacquot sans l’avoir jamais vu; elle aimait aussi
l’influence manifeste que cet enfant avait prise sur son fils à elle,
sur son petit. Il lui plaisait de connaître ses progrès, ses ambitions,
la qualité de ses jeux, et souvent, quand Geoffroy développait un plan
d’éducation trop audacieux, la vieille dame disait son mot, prudemment,
avec une ironie perceptible à peine et comme un air de malice lasse, uni
à tant de douceur, à tant de charme!
«Parle-moi du petit; qu’a-t-il fait cette semaine? Es-tu content?
--Jacquot travaille très bien, dit Salvert; il devient de jour en jour
plus appliqué, plus sérieux, et, sauf durant ces heures d’inattention
dont je t’ai parlé, de complète absence où, pour le retrouver et le
reprendre, il me faudrait aller plus loin que je ne sais, Jacquot semble
goûter ce que je lui enseigne et en profiter. Ah! Maman! c’est là un
délicieux enfant! Que je le voudrais heureux!
--On ne t’a pas chargé de le rendre heureux, mon pauvre Geoffroy, et,
d’ailleurs, on ne t’en donne guère les moyens. Il souffrira et tu
souffriras de ses chagrins.
--Il souffre déjà, Maman! Vois-tu, il me vient, à ce sujet, des remords
qui vraiment me troublent. Jacquot m’a l’air de comprendre de façon
obscure, en tout cas de sentir, mille choses à côté desquelles il
devrait passer avec insouciance, et j’en arrive à croire que mes leçons,
mes analyses, mes explications ne servent à rien qu’à lui donner des
moyens de souffrir plus encore. Eh! oui! je mets de l’ordre dans ce
chaos de sa petite cervelle, je lui apprends à se rendre compte, à mieux
entendre, à raisonner. Il se montre bon élève: il raisonne, mais sur
quoi? il comprend, mais que comprend-il? De ces armes nouvelles que je
lui fournis, il se sert pour attaquer des problèmes dangereux. S’il les
résout, un jour, oh! le pauvre gosse! comme il souffrira! Pense donc,
Maman! si, voulant lui donner du bonheur, je lui rendais la vie plus
triste! si je la lui rendais plus dure! si je lui faisais sentir ce
qu’il y a d’inexorable en elle et goûter sa pure amertume!
--Je te le répète, Geoffroy, on ne t’a pas chargé de le rendre heureux!
--Mais, c’est mon devoir tout de même!
--C’est un devoir, ce n’est pas le tien; non Geoffroy, ce n’est pas le
tien! Vois-tu, il faut être deux pour élever un enfant. L’un doit
enseigner, l’autre doit consoler. Une leçon est vite apprise, mais,
toujours, elle fait un peu mal; il faut quelqu’un pour essuyer les
larmes qui la suivent. Jacquot n’est pas le seul à se blesser aux leçons
qu’on lui donne. Tu lui ouvres les yeux... Quand, dès ses premiers
regards, il souffre, qui l’empêchera de pleurer, ce petit? C’est le rôle
des mères.
--De ce côté, je crois, hélas! que Jacquot chercherait vainement une
aide! Note que je ne tiens pas Mme Laurenty pour une femme sans cœur.
Non, simplement, elle est maladroite.
--Et, surtout, ajouta Mme Salvert, elle est désarmée.
--Désarmée?
--Oui, désarmée. Souviens-toi, Geoffroy, quand tu allais à l’école...»
Elle se mit à rêver, les doigts contre le front. Des souvenirs
passaient.
«Bizarres gens! reprit-elle soudain, ils ne se servent de Dieu qu’aux
moments extrêmes, et s’étonnent ensuite de mal supporter l’affliction de
chaque jour!
--Oh! Maman! ces questions ne me regardent pas! Mon rôle se borne à...
Je sais bien qu’un prêtre intelligent ferait beaucoup pour Jacquot,
mais...
--Un prêtre intelligent! un prêtre intelligent! Un prêtre tout court!»
Salvert n’écoutait plus. Il suivait sa pensée.
«Et si tu le voyais! s’écria-t-il, tu l’aimerais tout de suite! Quand je
lui parle, ses yeux brillent d’intelligence, il est gourmand de ce que
je vais lui dire. Il boit (le mot est juste), il boit mes paroles! Son
petit visage est tout bouleversé lorsqu’une fenêtre s’ouvre sur quelque
nouveau paysage. Quand je lui parle de géographie, il me suit au loin
sur la terre, et, dans l’histoire, il m’accompagne allégrement à travers
un siècle, me coupant quelquefois pour que je précise un point, pour
qu’il s’imagine mieux, pour qu’il puisse mieux voir. «Oh! Monsieur
Salvert! que ça devait être beau!» Et il songe, un instant, l’esprit
ailleurs, la bouche entr’ouverte par un sourire, les yeux à demi fermés.
Ah! vois-tu, Maman! cette expression-là, c’est ma récompense!
--Cette expression-là, mon petit, tu l’as toi-même en ce moment.»
Mme Salvert s’était penchée et caressait le front de son fils. Geoffroy
lui prit la main et la baisa.
«Écoute, Maman, je vais te dire un secret: je crois que Jacquot me fera
honneur. Je voudrais tant qu’il sortît un peu du commun, qu’il se
distinguât, qu’il refusât de croupir. Je vois naître en lui un goût de
l’art qui me ravit, mais à côté, je relève avec plaisir sa finesse
d’observation, son bon sens. Certaines de ses remarques ont une saveur
qui plaît, quelque chose de judicieux et de direct. Cela me rassure. Il
ne vieillira pas entre deux bouquins. Déjà, il joue bien; il sait jouer:
il saura vivre! Tu verras! J’en ferai un homme sain et robuste, qui
suivra sa voie tout droit, qui ne tentera ni les sentiers perdus, ni les
chemins morts, et comprendra les beautés du monde, toutes: les couchers
de soleil, les beaux vers, le son d’un violon et la voix de l’amour! Tu
verras, Maman! Jacques sera un homme! Mon œuvre, cet homme-là! et, si je
réussis, il y aura de quoi s’enorgueillir!»
Mme Salvert ne travaillait plus à son ouvrage de crochet. Elle
connaissait bien les enthousiasmes de son fils. D’ordinaire, elle
souriait, amusée par les rêves auxquels Geoffroy se laissait prendre,
mais elle n’avait pu le suivre dans ses prédictions du moment. Elle se
sentait triste, et ce fut d’une voix sourde et basse qu’elle répondit:
«Oh! mon petit Geoffroy, ne me parle pas des choses sur ce ton
ambitieux! Je suis vieille, je suis fatiguée, la vie ne m’intéresse
presque plus, la mort est trop près! «Jacques sera un homme! Jacques
sera un homme!» Sait-on jamais ce que devient un enfant! Et puis, il est
près de minuit; je crois vraiment que j’ai un peu sommeil!»