XL

Geoffroy Salvert n’était pas sorti après son dîner. De temps à autre, il

consacrait ainsi toute une soirée à sa mère. On causait alors

longuement, tendrement, sans hâte, l’un près de l’autre, dans le rond

jaune de la lampe, jusqu’au moment où, de sa voix douce qui toujours

chantait un peu, Mme Salvert disait:

«Geoffroy, il est près de minuit, je crois que j’ai un peu sommeil.»

Et l’on se quittait à regret.

La cigarette aux lèvres, Salvert s’installa. Il vérifia d’abord certains

détails traditionnels. Rien ne manquait: la tasse de café sur le

guéridon, le cendrier d’argent rapporté jadis du Tonkin par un officier

de marine, un verre de cognac plein aux trois quarts. Assise tout

auprès, dans un grand fauteuil, Mme Salvert tira un ouvrage de laine de

son fourreau «pour ne pas rester oisive» et rien n’empêcha plus que l’on

goûtât l’exquise veillée, heure égale, sans accidents ni surprises, où

l’on pouvait se dire tous ses rêves, où, bien plutôt, Geoffroy pouvait

dire tous ses rêves et Mme Salvert leur sourire.

«Parle-moi du petit», demanda-t-elle.

Mme Salvert aimait Jacquot sans l’avoir jamais vu; elle aimait aussi

l’influence manifeste que cet enfant avait prise sur son fils à elle,

sur son petit. Il lui plaisait de connaître ses progrès, ses ambitions,

la qualité de ses jeux, et souvent, quand Geoffroy développait un plan

d’éducation trop audacieux, la vieille dame disait son mot, prudemment,

avec une ironie perceptible à peine et comme un air de malice lasse, uni

à tant de douceur, à tant de charme!

«Parle-moi du petit; qu’a-t-il fait cette semaine? Es-tu content?

--Jacquot travaille très bien, dit Salvert; il devient de jour en jour

plus appliqué, plus sérieux, et, sauf durant ces heures d’inattention

dont je t’ai parlé, de complète absence où, pour le retrouver et le

reprendre, il me faudrait aller plus loin que je ne sais, Jacquot semble

goûter ce que je lui enseigne et en profiter. Ah! Maman! c’est là un

délicieux enfant! Que je le voudrais heureux!

--On ne t’a pas chargé de le rendre heureux, mon pauvre Geoffroy, et,

d’ailleurs, on ne t’en donne guère les moyens. Il souffrira et tu

souffriras de ses chagrins.

--Il souffre déjà, Maman! Vois-tu, il me vient, à ce sujet, des remords

qui vraiment me troublent. Jacquot m’a l’air de comprendre de façon

obscure, en tout cas de sentir, mille choses à côté desquelles il

devrait passer avec insouciance, et j’en arrive à croire que mes leçons,

mes analyses, mes explications ne servent à rien qu’à lui donner des

moyens de souffrir plus encore. Eh! oui! je mets de l’ordre dans ce

chaos de sa petite cervelle, je lui apprends à se rendre compte, à mieux

entendre, à raisonner. Il se montre bon élève: il raisonne, mais sur

quoi? il comprend, mais que comprend-il? De ces armes nouvelles que je

lui fournis, il se sert pour attaquer des problèmes dangereux. S’il les

résout, un jour, oh! le pauvre gosse! comme il souffrira! Pense donc,

Maman! si, voulant lui donner du bonheur, je lui rendais la vie plus

triste! si je la lui rendais plus dure! si je lui faisais sentir ce

qu’il y a d’inexorable en elle et goûter sa pure amertume!

--Je te le répète, Geoffroy, on ne t’a pas chargé de le rendre heureux!

--Mais, c’est mon devoir tout de même!

--C’est un devoir, ce n’est pas le tien; non Geoffroy, ce n’est pas le

tien! Vois-tu, il faut être deux pour élever un enfant. L’un doit

enseigner, l’autre doit consoler. Une leçon est vite apprise, mais,

toujours, elle fait un peu mal; il faut quelqu’un pour essuyer les

larmes qui la suivent. Jacquot n’est pas le seul à se blesser aux leçons

qu’on lui donne. Tu lui ouvres les yeux... Quand, dès ses premiers

regards, il souffre, qui l’empêchera de pleurer, ce petit? C’est le rôle

des mères.

--De ce côté, je crois, hélas! que Jacquot chercherait vainement une

aide! Note que je ne tiens pas Mme Laurenty pour une femme sans cœur.

Non, simplement, elle est maladroite.

--Et, surtout, ajouta Mme Salvert, elle est désarmée.

--Désarmée?

--Oui, désarmée. Souviens-toi, Geoffroy, quand tu allais à l’école...»

Elle se mit à rêver, les doigts contre le front. Des souvenirs

passaient.

«Bizarres gens! reprit-elle soudain, ils ne se servent de Dieu qu’aux

moments extrêmes, et s’étonnent ensuite de mal supporter l’affliction de

chaque jour!

--Oh! Maman! ces questions ne me regardent pas! Mon rôle se borne à...

Je sais bien qu’un prêtre intelligent ferait beaucoup pour Jacquot,

mais...

--Un prêtre intelligent! un prêtre intelligent! Un prêtre tout court!»

Salvert n’écoutait plus. Il suivait sa pensée.

«Et si tu le voyais! s’écria-t-il, tu l’aimerais tout de suite! Quand je

lui parle, ses yeux brillent d’intelligence, il est gourmand de ce que

je vais lui dire. Il boit (le mot est juste), il boit mes paroles! Son

petit visage est tout bouleversé lorsqu’une fenêtre s’ouvre sur quelque

nouveau paysage. Quand je lui parle de géographie, il me suit au loin

sur la terre, et, dans l’histoire, il m’accompagne allégrement à travers

un siècle, me coupant quelquefois pour que je précise un point, pour

qu’il s’imagine mieux, pour qu’il puisse mieux voir. «Oh! Monsieur

Salvert! que ça devait être beau!» Et il songe, un instant, l’esprit

ailleurs, la bouche entr’ouverte par un sourire, les yeux à demi fermés.

Ah! vois-tu, Maman! cette expression-là, c’est ma récompense!

--Cette expression-là, mon petit, tu l’as toi-même en ce moment.»

Mme Salvert s’était penchée et caressait le front de son fils. Geoffroy

lui prit la main et la baisa.

«Écoute, Maman, je vais te dire un secret: je crois que Jacquot me fera

honneur. Je voudrais tant qu’il sortît un peu du commun, qu’il se

distinguât, qu’il refusât de croupir. Je vois naître en lui un goût de

l’art qui me ravit, mais à côté, je relève avec plaisir sa finesse

d’observation, son bon sens. Certaines de ses remarques ont une saveur

qui plaît, quelque chose de judicieux et de direct. Cela me rassure. Il

ne vieillira pas entre deux bouquins. Déjà, il joue bien; il sait jouer:

il saura vivre! Tu verras! J’en ferai un homme sain et robuste, qui

suivra sa voie tout droit, qui ne tentera ni les sentiers perdus, ni les

chemins morts, et comprendra les beautés du monde, toutes: les couchers

de soleil, les beaux vers, le son d’un violon et la voix de l’amour! Tu

verras, Maman! Jacques sera un homme! Mon œuvre, cet homme-là! et, si je

réussis, il y aura de quoi s’enorgueillir!»

Mme Salvert ne travaillait plus à son ouvrage de crochet. Elle

connaissait bien les enthousiasmes de son fils. D’ordinaire, elle

souriait, amusée par les rêves auxquels Geoffroy se laissait prendre,

mais elle n’avait pu le suivre dans ses prédictions du moment. Elle se

sentait triste, et ce fut d’une voix sourde et basse qu’elle répondit:

«Oh! mon petit Geoffroy, ne me parle pas des choses sur ce ton

ambitieux! Je suis vieille, je suis fatiguée, la vie ne m’intéresse

presque plus, la mort est trop près! «Jacques sera un homme! Jacques

sera un homme!» Sait-on jamais ce que devient un enfant! Et puis, il est

près de minuit; je crois vraiment que j’ai un peu sommeil!»

L'enfant qui prit peur · 第 52 / 62 题