XXXVIII

Jacquot se sentait heureux, de ce bonheur tranquille dont M. Salvert lui

avait parlé un jour au sujet d’un général romain, et que procure le

devoir accompli.

D’ailleurs, on ne pouvait être triste, ce jour-là! L’air chantait parmi

les pins et, de la montagne, venaient de longs souffles tièdes, chargés

d’un souvenir de résine et de romarin. Alice et Paul étant allés à

Marseille avec leurs parents, on jouerait tous les deux seuls. Cet

après-midi de dimanche serait agréable. Parfois, les jours où l’on se

sent heureux, on se passe volontiers de camarades. Lucienne et Jacquot

savent cela. Les jeux semblent bien moins définis, on délaisse le

croquet, on ne s’agite, on ne crie pas autant, mais il y a d’autres

plaisirs de qualité charmante et qui ne sont possibles que seul à seul,

dans le jardin de la villa, par un beau jour. Lucienne peut alors

s’asseoir sur le banc rustique à la lisière du bois, prendre une main de

Jacquot dans les siennes et le contempler tout à son aise en ne pensant

plus à rien, et se dire que jamais cela ne finira, et Jacquot peut rêver

sans nul souci à des voyages lointains sur d’inappréciables voiliers

(car il n’aime pas les bateaux à vapeur) et visiter en peu de temps les

deux Amériques, les deux pôles et cette admirable Polynésie, fourmilière

de points noirs où, dans le vent du large, les cocotiers doivent hocher

leurs têtes à panache. Ensuite, on se promène, on grimpe sur un arbre,

on va causer dans la fourche supérieure d’un chêne vert ou du grand

magnolier, et, de ce haut belvédère, on regarde autour de soi les

collines, les jardins, la ville, la falaise qui monte, s’abaisse,

devient abrupte, décline, la mer enfin, tout ensoleillée; on respire le

vent chanteur, puis, tout à coup, sans savoir pourquoi, on a envie de

chanter aussi.

«Lucienne, à quoi jouons-nous?

--A ce que tu veux.

--Choisis.

--Oh! tu es gentil!

--A quoi? Nous sommes seuls, tu sais.

--Oui. Alors...

--Eh bien?

--Jouons comme dans le temps, au mariage. Allons dans la petite maison

et nous ferons semblant d’être mariés, et d’avoir des enfants, et nous

les gronderons, et puis nous nous embrasserons quand ils seront

endormis. Tu veux? dis?

--Voyons! tu n’y penses pas! C’était bon il y a deux ans, mais

maintenant tu es une grande fille et je suis un grand garçon. Lucienne!

tu choisis des jeux de petits gosses! c’est pas bien! Jouer au mariage!

jouer au mariage! Dis-moi, Lucienne, un de ces jours, je te donnerai un

biberon!

--Jacquot!

--Est-ce que tu sais lire, Lucienne? Est-ce que tu sais écrire,

Lucienne? Lucienne, est-ce que tu sais compter?

--Jacquot!

--Je pourrai t’apprendre.

--Jacquot!

--Est-ce que tu sais te tenir à table? Lucienne! les œufs brouillés, ça

ne se mange pas avec les doigts! Lucienne! voyons! voyons! tu ne vas pas

pleurer! non! Tiens, je te demande pardon. Oui, je t’ai trop taquinée,

c’était pas gentil. Embrasse-moi, Lucienne! Embrasse-moi, ou je vais

pleurer aussi! C’est ça! mets ta tête là! Lucienne, Jacquot t’aime bien!

et si tu veux jouer au mariage, on va jouer au mariage, tout de suite.

--Oh! non, Jacquot; je suis tout à fait contente comme ça.»

Il lui caressait les cheveux; il l’embrassait de temps en temps; lui

aussi était content. Ils ne bougeaient presque pas. Les roses

embaumaient l’air, et des oiseaux proches se disaient les tendres choses

qu’inspire la saison.

L'enfant qui prit peur · 第 50 / 62 题