Jacquot se sentait heureux, de ce bonheur tranquille dont M. Salvert lui
avait parlé un jour au sujet d’un général romain, et que procure le
devoir accompli.
D’ailleurs, on ne pouvait être triste, ce jour-là! L’air chantait parmi
les pins et, de la montagne, venaient de longs souffles tièdes, chargés
d’un souvenir de résine et de romarin. Alice et Paul étant allés à
Marseille avec leurs parents, on jouerait tous les deux seuls. Cet
après-midi de dimanche serait agréable. Parfois, les jours où l’on se
sent heureux, on se passe volontiers de camarades. Lucienne et Jacquot
savent cela. Les jeux semblent bien moins définis, on délaisse le
croquet, on ne s’agite, on ne crie pas autant, mais il y a d’autres
plaisirs de qualité charmante et qui ne sont possibles que seul à seul,
dans le jardin de la villa, par un beau jour. Lucienne peut alors
s’asseoir sur le banc rustique à la lisière du bois, prendre une main de
Jacquot dans les siennes et le contempler tout à son aise en ne pensant
plus à rien, et se dire que jamais cela ne finira, et Jacquot peut rêver
sans nul souci à des voyages lointains sur d’inappréciables voiliers
(car il n’aime pas les bateaux à vapeur) et visiter en peu de temps les
deux Amériques, les deux pôles et cette admirable Polynésie, fourmilière
de points noirs où, dans le vent du large, les cocotiers doivent hocher
leurs têtes à panache. Ensuite, on se promène, on grimpe sur un arbre,
on va causer dans la fourche supérieure d’un chêne vert ou du grand
magnolier, et, de ce haut belvédère, on regarde autour de soi les
collines, les jardins, la ville, la falaise qui monte, s’abaisse,
devient abrupte, décline, la mer enfin, tout ensoleillée; on respire le
vent chanteur, puis, tout à coup, sans savoir pourquoi, on a envie de
chanter aussi.
«Lucienne, à quoi jouons-nous?
--A ce que tu veux.
--Choisis.
--Oh! tu es gentil!
--A quoi? Nous sommes seuls, tu sais.
--Oui. Alors...
--Eh bien?
--Jouons comme dans le temps, au mariage. Allons dans la petite maison
et nous ferons semblant d’être mariés, et d’avoir des enfants, et nous
les gronderons, et puis nous nous embrasserons quand ils seront
endormis. Tu veux? dis?
--Voyons! tu n’y penses pas! C’était bon il y a deux ans, mais
maintenant tu es une grande fille et je suis un grand garçon. Lucienne!
tu choisis des jeux de petits gosses! c’est pas bien! Jouer au mariage!
jouer au mariage! Dis-moi, Lucienne, un de ces jours, je te donnerai un
biberon!
--Jacquot!
--Est-ce que tu sais lire, Lucienne? Est-ce que tu sais écrire,
Lucienne? Lucienne, est-ce que tu sais compter?
--Jacquot!
--Je pourrai t’apprendre.
--Jacquot!
--Est-ce que tu sais te tenir à table? Lucienne! les œufs brouillés, ça
ne se mange pas avec les doigts! Lucienne! voyons! voyons! tu ne vas pas
pleurer! non! Tiens, je te demande pardon. Oui, je t’ai trop taquinée,
c’était pas gentil. Embrasse-moi, Lucienne! Embrasse-moi, ou je vais
pleurer aussi! C’est ça! mets ta tête là! Lucienne, Jacquot t’aime bien!
et si tu veux jouer au mariage, on va jouer au mariage, tout de suite.
--Oh! non, Jacquot; je suis tout à fait contente comme ça.»
Il lui caressait les cheveux; il l’embrassait de temps en temps; lui
aussi était content. Ils ne bougeaient presque pas. Les roses
embaumaient l’air, et des oiseaux proches se disaient les tendres choses
qu’inspire la saison.